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ANCIENNE JEUNE ACTRICE

Ami très cher,

Oui, c’est bien moi, c’est bien votre Palmyre {ta, plutôt, dis, Pétrus, te souviens-tu?) qui vous écrit du fond de l’Allemagne, de

capitale du grand duché de S .

après dix-huit mois de disparition !

Le Dix-neuvième Siècle.

Ah ! mon ami, prenez votre courage à deux mains, éteignez vite les quelques flammèches de l’ancienne jalousie qui pourrait renaître des cendres mal éteintes de votre ancien . mettons sentiment pour être conve¬

nable, tenez-vous bien, tenez-vous bien et oyez la nouvelle : Je me marie !!!

Halte là, réprimez les railleries qui pointent sur vos lèvres contre mon futur et ne hasardez même pas le moindre compliment galant, vous pourriez manquer de respect à moi et à mon très auguste époux. Cher Pétrus, je deviens gross-herzogin, vous ne savez pas ce que c’est? triple ignorant ! une gross-herzogin c’est l’épouse d’un gross-herzog, et ungrossherzog c’est un grand duc ! J’épouse le gross-herzog Frantz Karl de S .

C’est à Bruxelles où j’étais en représentation il y a huit mois que je fis sa conquête. Je ne sais pas ce qu’il pouvait y avoir ce soir-là dans mon œil, mais il paraît que mon premier regard le rendit malade. Pauvre Frantz Karl ! 5 pieds 6 pouces, deux brassées de tour, une santé jusqu’alors florissante, un appétit sérieux, un cœur qui n’avait jamais battu que pour la bière, les bonnes et fraîches saucisses et les candides Allemandes, tout cela n’avait pu tenir contre un clin d’œil de votre servante, l’artiste parisienne. Il perdit immédiatement l’appétit, le sommeil, la tranquillité et sa maladie commença. Il ne consulta même pas de médecins qui n’y auraient rien compris, car cette maladie, c’était l’amour !... Voilà huit mois que cela dure et depuis ce temps, moi, la cause de cette maladie, j’ai l’horrible courage de tenir rigueur à ce cher prince, de laisser gémir le pauvre malade sans lui rien donner de plus que de platoniques émollients... Depuis huit mois je me montre d’une vertu féroce et je resterai féroce jusqu’au 15 du présent mois, jour de la noce!

Ainsi vous le voyez, mon ami, la vertu trouve toujours sa récompense ; le 15 prochain, Frantz Karl sera guéri, du moins je n’aurai plus le droit de lui tenir la plus petite rigueur et le traitement deviendra plus énergique. Je serai gross- herzogin, grande duchesse si vous aimez mieux.

Ce n’aura pas été sans peine ! Savez-vous que j’ai failli être l’occasion d’une révolution ? Des ministres ont comploté contre moi et contre mon auguste malade ! Comme si je n’étais pas aussi apte qu’une autre à faire le bonheur de Frantz Karl et de son peuple! Enfin Frantz Karl a balayé ses ministres et maté la révolution. J'ai un parti puissant à la cour, le parti des jeunes, aujourd’hui tout est arrangé, je triomphe! Il reste une petite difficulté. Vous savez que la cour de S . est très catholique. La cérémo¬

nie du mariage doit être précédée de la confession. Aïe ! un peu scabreux !

La Confession d'une ancienne jeune actrice.

Frantz Karl en a eu l'intuition, ce qui est très délicat de sa part. Je ne pouvais vraiment songer à me confesser au grand aumônier de la cour ou à l’archevêque, des gens dont je suis la bête noire et qui voulaient marier mon Frantz Karl à je ne sais quelle archiduchesse . C’est gentil

les archiduchesses, mais le dessus du panier est pour les rois et empereurs, les simples grands ducs n’ont que du troisième choix. Frantz Karl y perdrait.

Pour ne pas recourir aux prélats de la cour ou du pays, nous avons cherché un biais et voici ce que j’ai trouvé: J’envoie à un ami dévoué ma confession écrite, cet ami la transmet à un prêtre de Paris ou d’ailleurs et il me la renvoie par le retour du courrier avec l’indication des pénitences imposées par le bon curé et l’absolution nécessaire à mon mariage.

Cet ami dévoué, c’est vous, n’est-ce pas ? Vous consentez à faire ma petite commission, à porter à un bon curé le rouleau ci-joint qui contient ma confession. Soyez discret surtout, n'abusez pas de la confiance énorme que je mets en vous, n’ouvrez pas le paquet. Le digne curé devra vous donner un reçu et aura l’obligeance de me dire si les douze cachets étaient bien intacts. Naturellement il brûlera la confession aussitôt lue.

J’attends avec impatience mon absolution. Vite ! vite ! vite !

Palmyre CHASTELUS.

P. -S. — Mon ami, nous avons trois ordres de chevalerie dans le grand

duché de S . , dont un pour les dames. Mon premier acte comme gross-

herzogin sera de vous faire envoyer les deux premiers et de mettre le troisième à votre disposition pour une dame à votre choix. Si ce cadeau peut vous faire faire un beau mariage, j’en serai très heureuse.

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