LES MODISTES
La Confession d'une ancienne jeune actrice.
mettre un peu d’ordre dans mes aveux, car je ne sais vraiment de quelle façon commencer. Je n’eus jamais honte d'avouer que je suis issue d’un encouragement patriotique prodigue à un guerrier volant aux périls et à la gloire, ce qui prouve que je n’ai pas transgressé au quatrième commandement de Dieu : Tes père et mcre honoreras. . .
Je n’ai rien de grave à me reprocher en ce qui concerne les trois premiers commandements ; pour le cinquième non plus, je n’ai pas été homicide, bien que certain vilain jaloux beaucoup trop aimé m’ait accusée jadis de l’assassiner à petit feu, de le tuer moralement, de massacrer son âme, de broyer son cœur, etc., etc.
Cela nous a coûté quelques cheveux arrachés dans les discussions trop vives, mais personne n’en est mort et cela ne l’a pas empêché de se marier, le traître !
Les deux commandements consacrés aux biens d’autrui me laissent tranquille, je n’ai jamais rien dérobé à personne. Je me trompe et je dois courber la tête, le vilain jaloux de qui je viens de parler, c’était le bien d’autrui quand je le connus, car il appartenait en toute propriété à l’une de mes amies, et j’avoue en rougissant que je l’ai un peu aidé à se détacher de cette amie. Peut-on appeler cela dérober? Hélas! le bien d’autrui ne profite jamais, car une troisième larronne me l’enleva avec l’autorisation officielle des autorités célestes et terrestres.
Je dois réfléchir avant d’aborder le huitième commandement : Faux témoignage ne porteras... Aïe! j’avoue avoir plusieurs Péchés capitaux,
lois certifié, attesté, juré même, des choses dont je n’étais pas très sûre
Le Dix-neuvième Siècle.
Cela peut-il passer pour faux témoignage? Je ne dis pas que j’aie feint tout à fait des sentiments que je n’éprouvais pas, seulement je fus quelquefois portée à amplifier, à exagérer ces sentiments. Peut-on sérieusement me le reprocher, puisque c’était pour faire plaisir à mon prochain ? Parfois, j'ai juré que j'étais, ou que j'avais été, ou que je serais fidèle... J’ai attesté le ciel que j'avais fait ou que je n’avais pas fait telle ou telle chose sans prendre un trop grand souci de la vérité et sans regarder à un serment de plus ou de moins. Faux témoignage ! je m’accuse et je me repens !
Restent les deux autres commandements, le sixième et le neuvième. Je m’arrête toute confuse, rougissante même. Ah ! c’est le point délicat de la confession... Je n’ose même pas les répéter, ils sont un peu légers... Chut! j’aime mieux dire en me frappant la poitrine: hélas! hélas! oui, j’ai péché !
Je m’aperçois en ce moment que ma méthode pour l’examen de ma conscience laisse à désirer, c’est un filet à mailles trop larges; en jetant le filet dans ma conscience, je ne ramène, malgré mon courage et ma bonne volonté, qu’une très minime partie de mes fautes, trop de péchés passent à travers les mailles et non pas des moins gros ! Comment faire ? si j’essayais de les rattraper en passant la revue des sept péchés capitaux !
L'orgueil? Dame, après tout, quand on se considère, malgré mes résolutions présentes et toute l’humilité que je veux y mettre, je suis bien forcée de m’apercevoir que je suis assez jolie et pas trop bête... on me l’a assez répété, Seigneur !
L’envie? J’ai connu des chapeaux qui m’ont fait rêver, et des chiffons et des robes qui m’ont empêchée de dormir.
La lux... ? Nous en avons déjà parlé...
L’avarice? Connais pas. Je suis absolument pure sur ce chapitre.
La gourmandise ? Oh ! celui-là peut s’avouer dans le monde. C’était et je crains que ce ne soit encore mon faible malgré mes bonnes résolutions. Gourmandise de jolie femme, je vous prie de le croire, la qualité et non la quantité, petits plats fins, friandises délicates et soignées...
La colère? Vous savez qu’il y a aussi des moments où l'on ne peut se retenir, on a tant d’occasions, hélas ! tant de motifs parfois, et très légitimes, pour monter sur ses grands chevaux !... Je suis vive, je le reconnais, emportée même, si vous voulez, et quand on me froisse, dame, je
La Confession d'une ancienne jeune actrice.
ne peux pas me laisser faire ! Dans ces moments-là, je crie, je bats, j’égratigne, je pique, je pince, ah! j’avoue, je mords môme... Tant pis pour ceux qui me mettent dans ces états-là !
Le moins, tout à fait le moins que je puisse faire, c’est de jurer... Un petit juron gentil, qui me vient de famille, ma mère le tenait de sa mère qui fut danseuse à l’Opéra sous Louis XV, et ma grand’mère devait le tenir de quelqu’un de la cour : Jour de Dieu ! Voilà, c’est élégant et ancien régime !
La paresse? Ah! celui-là, peut-on le reprocher à une jeune et jolie femme?.. C’est presque l’accompagnement obligé delà beauté. Le matin dans mon lit, j’adore paresser, moelleusement, doucement, longuement. Je me repens, mais je sens que j’aurai de la peine à me corriger.
MUe Palmyre Chastelus, de la l'orte-Saint-Martin.