J’ENTRE DANS LES DÉTAILS
Mon premier péclié sérieux date de 1824. J’avais dix-sept ans, luge des premiers battements du cœur, des premières aspirations de l’âme et des premières faiblesses qui sont la conséquence de ces aspirations et de ces troubles.
Ma faiblesse fut d’écouter les brûlantes insinuations d’un jeune rapin qui passait des heures en mon honneur à contempler la devanture du magasin où j’apprenais les modes. Chaque soir à la sortie, je le retrouvais là, et il me reconduisaitjusque chez maman en murmurant à mon oreille des choses poétiques ; d’abord il se contenta de marcher derrière moi, puis il s’avança un peu ; — ou peut-être oubliai-je de me reculer — enfin, il en vint à m’offrir son bras, que je finis par accepter. Dieu ! qu’il me paraissait joli garçon, avec ses grands cheveux bouclés et ses yeux noirs! Je m’ennuyais tant chez ma modiste et Pétrus me glissait à l’oreille des choses si 'drôles! J’avoue avec le
le descendais chercher le café au lait.
La Confession d'une ancienne jeune actrice.
rouge de la confusion sur le visage, qu’un beau soir au lieu de revenir directement chez maman je consentis à faire un petit détour jusque chez Pétrus qui voulait me faire admirer son atelier, ses œuvres et surtout un portrait de moi qu’il avait exécuté de mémoire. Ce fatal détour me jeta hors du droit chemin. Je restai trop longtemps chez Pétrus, car dix- /,•*■ huit mois après j'y étais encore.
L’atelier de Pétrus était une simple chambre au sixième étage, unpeu mansardée môme, mais on y était si bien!
Pétrus était si gai ! En ce temps-là
Pétrus peignait des vuesjl’Italie, au Bas-Meudon.
il s’appelait Pierre Ringard et il n’avait pas le sou. La ville d’Àngoulême lui faisait une pension de 400 francs par an pour étudier la peinture dans l’atelier du baron Gros; seulement, au moment où j’oubliais mes devoirs pour lui , cette pension allait lui être retirée parce que l’on trouvait à Angoulème que Pétrus tournait mal, — en peinture — ce qui n’était pas vrai du tout.
Amour et misère ! Heureux temps de mes premiers péchés ! Nous n'é-
Le Dix-neuvième Siècle.
lions difficiles ni l’un ni l’autre, et nous nous contentions fort bien, quand nous ne pouvions faire autrement, d'un hareng arrosé d’eau claire pour dîner. Mais quelle gaîté ! L’existence de Pétrus était une chanson perpétuelle et moi, en ce temps-là, je crois que je chantais en dormant. Les camarades de Pétrus l’avaient surnommé Meurt d’amour, Pétrus prétendait que c’était à cause de moi et de ses stations prolongées à la devanture de mon magasin, mais je ne suis pas certaine d’avoir été la cause unique de ce surnom.
Dans tous les cas, Pétrus m’aimait bien et il n’en mourait pas du tout.
Chaque matin, les chansons commençaient, pendant que nous faisions notre toilette devant notre petite glace; puis je descendais chercher le café au lait, et le déjeuné expédié, nous partions tous les deux. Pétrus allait au Louvre ou chez M. Gros, et moi, je courais à mon magasin ; c’était le moment douloureux, nous ne nous retrouvions pas avant le soir. Comme c’était long ! Enfin, à 7 heures, Pétrus se promenait au bout de la rue, et je tombais dans ses bras. J’avais refusé de veiller sous prétexte que la lumière me faisait mal aux yeux. De temps en temps, une partie à Tivoli, avec montagnes russes et consultation du sorcier, et le dimanche, grande promenade, toujours à Meudon, soit dans les bois, soit sur les bords de la Seine, où Pétrus peignait des vues d’Italie qui nous aidaient à mettre les deux bouts.
Pétrus avait des camarades et moi des amies; nous étions cinq au magasin et à la fin cinq aux parties de Meudon. Tout le magasin sacrifiait aux Beaux-Arts ! Bien entendu le lundi, en tuyautant la gaze et la mousseline, nous dormions toutes les cinq sur nos chaises.
Pétrus n’aimait que moi et les Grecs. Oh! les Grecs ! J’en étais presque jalouse. Pétrus un beau jour résolut de voler au secours de la Grèce. Il s’enferma chez nous au lieu d’aller au Louvre dessiner des Romains qui l’ennuyaient ou des Grecs anciens pour lesquels il restait plus froid, et il trouva l’idée de son fameux tableau : La fiancée du Clephte. Un Clephte est étendu mort; sa fiancée, demi-nue, échevelée, farouche, a ramassé ses armes, et, agenouillée près de son cadavre, elle brûle la cervelle d’un pacha qui la croyait déjà tenir pour son sérail.
Vous pensez bien que c’est moi qui posai la fiancée du Clephte. Auraisje laissé mon Pétrus recourir à une autre femme ! Jamais ! D’ailleurs il trouvait que j’avais tout à fait le type. Ah ! que de crampes me procura cette fiancée du Clephte ! La pose était si dramatique et si fatigante et
La Confession d'une ancienne jeune actrice.
Pétrus se montrait si difficile sous le rapport du beau désordre, del’échevcllement et de l’expression.
Quel succès au Salon de 1825! Pétrus fut accablé d'injures par tout le monde, sauf par le groupe des jeunes révolutionnaires de l’Art. La ville d’Angoulôme supprima la pension. Pétrus ne fit qu’en rire. Pour le consoler, nous célébrâmes sa gloire future par une grande partie dans un bon restaurant à 28 sous. Nous étions une bande; à la fin du dîner, les amis de Pétrus, dans l’excès de leur enthousiasme, nous portèrent en triomphe
Nous dormions toutes les cinq sur nos chaises.
tous les deux sur les quais devant l’Institut, et nous faillîmes tous coucher au poste pour cause de tapage nocturne.
A quoi tient la vie? Si Pétrus ne m’avaitpas remarquée au magasin et s'il n’avait, par ses œilladesbrûlantes, causé l’écroulement de ma vertu, je n’aurais sans doute jamais eu l’occasion de rencontrer le député d’Angoulôme, je ne serais pas entrée au théâtre, et, pas de théâtre, bien des fautes de moins à confesser, mais aussi, pas de poète, pas d’écrivain et pour finir, pas de prince! Les émotions poignantes de l’amour trahi, je ne les eusse pas connues, ni les joies de l’amour partagé ! Pétrus fut la cause première de tout. O temps heureux ! ô souvenirs ! Tout me vint de Pétrus, les larmes dans lesquelles je me noyais, les sanglots qui m'étouffaient dans les nuits de fièvre, lorsque toutes les passions se disputaient mon cœur, les blêmes désespérances (voilà que je parle comme Pétrus), les jalousies
Le Dix-neuvième Siècle.
grinçantes, les rages furieuses et les folles ardeurs, les joies paradisiaques, les éclats de rire, les journées embaumées !... 0 Pétrus, que n’estu grand-duc ! 0 mon gross herzog, que n’es-tu Pétrus !
Je dois dire que du moment où Pétrus perdit sa pension d’Angoulême, nous fûmes forcés d’introduire beaucoup de poésie dans notre nourriture. Ce fut le temps des harengs saurs et des vers romantiques ! Pauvre Fiancée du Clephte , après avoir présidé longtemps à nos repas de poissons secs et de ballades, elle en vint à nous horripiler, et Pétrus, lassé d’attendre
des offres de l’Etat, courut de marchand en marchand pour essayer de la vendre...
Hélas! hélas ! personne n’en offrit plus de trente francs.
Pétrus finit par accepter cette somme d’un étalagiste du quai, car les temps étaient durs et il ne pouvait plus venir à bout de placer ses vues d’Italie prises à Meudon. On avait assez de l’Italie.
La Suisse devenait à la mode, Pétrus fit de la Suisse, cela nous coûtait très cher de voyage ; il fallait aller à Marly et quelquefois plus loin chercher des motifs faciles à transformer en torrents, cascades, pics et chalets avec un vieux barde barbu ou un troubadour pinçant de la lyre sur un rocher ou bien encore une châtelaine captive au sommet d’une tour dans un coin. Que de bons souvenirs de bouquets et d’omelettes, de longues courses et de repas sous bois !
Le départ de la Fiancée du Clephte nous porta chance, car Pétrus eut, peu après, une forte commande de natures mortes pour salles à manger, à 15 francs le panneau; ce n’était pas cher, mais le marchand fournissait les sujets, il venait tous les deux ou trois jours avec un chargement de melons, de homards, de poissons, de fruits et quelquefois de gibier. Ces victuailles nous faisaient envie, mais cet affreux marchand, en apportant les modèles pour un panneau, reprenait les autres; Pétrus fit exprès de garder longtemps ses victuailles pour les lui rendre avariées et à la fin il obtint de les garder à condition de consentir à un rabais sur le prix des
Vente de la Fiancée du Clephte.