‹ Le XIXe siècleChapitre 18 sur 74 · PEINTURE, POÉSIE, ROMAN · texte numérisé non relu

PEINTURE, POÉSIE, ROMAN

Si j’étais restée chez ma mère, ma confession s’arrêterait là, mais je n’y restai pas ! 0 mon papier! deviens écarlate pour montrer comme je rougis !

Ma vocation dramatique était née du temps de Pétrus, il avait tant d’amis dans la littérature! Moi, j’aimais tout, les mélodrames où l’on sanglotait d'un bout à l’autre et les vaudevilles où l’on pleurait aussi, à force de rire. Mais le mélodrame surtout me faisait battre le cœur et tourner la tête. C’était le bon temps du gros mélo classique, des traîtres poignardant de bons seigneurs et régnant par la terreur à leur place, le temps des orphelines assassinées, des massacres, des empoisonnements, des vengeances, des fantômes de la vieille tour, des vieillards chargés de chaînes, des ermites de la forêt... En ai-je vu avec Pétrus, à l’ Ambigu, à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin!... La Tête de bronze , la Morte Vivante, Walter le cruel, la Muette de la forêt , l’Aigle des Pyrénées, la Tête de mort, le Remords, le Vampire, le Solitaire , le Corregidor, Han d'Islande, Sept heures, Y Honneur dans le crime!... etc. Pétrus riait quelquefois, moi je frissonnais! J’en rêvais, j’ai toujours adoré avoir peur!

Comment je devins actrice, c’est plus difficile à dire. Voilà : le député d’Angoulême qui faisait semblant d’aimer la peinture de Pétrus, m’avait

Le Dix-neuvième Siècle.

déjà proposé de me faire entrer au Conservatoire. Il était trop laid, le député, j’avais refusé. Mais quand je quittai Pétrus, un de ses amis, M. Cussemard, qui avait toujours été très gentil pour moi, sans réciprocité encore, je vous jure, me fit travailler et parvint à obtenir une promesse d'engagement à la Porte-Saint-Martin...

Mon poète, Marc Cussenard, ou plutôt Marcus Marcassus V Agreste comme il signait ses vers, était beau comme Pétrus, mais dans un autre

genre, le genre terrible et fatal ; il visait même à la beauté sinistre, presque macabre, avec son toupet pointu, sa barbiche en pointe infernale, ses dents blanches qu’il découvrait toujours dans un sourire dont il s’efiorçait de faire un rictus ironique. Je le revois, serré dans un pourpoint noir Henri III, ouvert largement sur un gilet couleur flamme d'enfer. 11 n’avait pas de montre et pour cause, mais sur son gilet fauve, on entrevoyait, lorsque le pourpoint s’écartait, deux petites têtes de mort en ivoire suspendues à un vieux chapelet porté comme une chaîne.

Marcus Marcassus l’Agreste rimait des vers aussi truculents que les toiles de son ami Pétrus.

Le député d’Angoulême.

Page 1