COMMENT FREDERIC PONTO
Trente campagnes, vingt blessures NE DEVINT PAS MARÉCHAL DE FRANCE
Dans l’affreux tourbillon d'une tempête de peuples rués les uns sur les autres,
Le Dix-neuvième Siècle.
dans le sang, dans les larmes, dans les flammes, à travers la foudre et les éclairs, sous l'horrible grêle des boulets, des bombes et des biscaïens, un siècle naissait. L’autre, le dix-huitième, qui avait eu de joyeuses années, venait de s’éteindre tragiquement sous le couperet de 93, et une sorte de brutale opération césarienne avait jeté au monde le dix-neuvième siècle lamentable et pantelant.
Pauvre petit, comme les autres tu grandiras ; peut-être seras-tu, toi aussi, l’un de ces grands siècles qui marquent une étape de la pauvre humanité et rayonnent sur l'histoire avec l’éblouissant éclat des lumières apportées, des bienfaits répandus, des progrès accomplis ; peut-être verras-tu naître des choses imprévues ou surgir quelqu'une de ces découvertes qui lancent les hommes dans une voie nouvelle et marquent le couronnement d’une ère.
Peut-être, hélas! seras-tu seulement le pivot sur lequel tournera le monde pour quelque brusque retour en arrière, peut-être marqueras-tu comme un reflux de la vieille barbarie, noyant tout ce qui existe et faisant place nette pour un recommencement mystérieux !
Et malgré tout, malgré les grands égorgements commencés dans notre coin de la vieille Europe, malgré les boulets rouges tombant çà et là en rafales, écrasant bien des villes, ou trouant au loin sur les mers la coque des vaisseaux de guerre, une aube d’espérance se dessinait peu à peu.
La France, où l’incendie qui embrasait le monde avait commencé, la France, comme une ville assiégée, tonnait par tous les bastions de ses frontières et lançait, par ses portes ou ses brèches, des sorties furieuses parfois triomphantes, coupant les lignes ennemies, et parfois ramenées la baïonnette aux reins.
Une de ces sorties, une de ces poussées en avant sur le territoire ennemi, avait mal tourné, l’armée de Sambre-et-Meuse, sous les ordres de Jourdan, essayait vainement d'opérer sa jonction avec l’armée du Rhin en retraite. La saison était rigoureuse : la fatigue de tant de marches et contremarches, le froid de décembre, la faim et l’Autrichien, quatre ennemis à la fois. L’ancien enthousiasme des campagnes heureuses s’était évaporé, laissant à sa place l'inquiétude dans le cœur du soldat.
Devant Meisenheim, un gros village des environs de Kreuznach, des soldats quelque peu déguenillés, soufflant dans leurs mains rougies par une bise cinglante, se hâtaient à la pâle clarté de l’aube, une aube triste de frimaire, de faire sauter les planches d’un vieux pont de bois jeté sur
Le Réquisitionnaire .
les eaux troubles d'une petite rivière, affluent de la Nalie. Egayant par des plaisanteries leur besogne de destruction, tout en prêtant l’oreille à une canonnade lointaine agrémentée de coups de fusils plus rapprochés, ils disjoignaient les poutres à grands coups de pics et jetaient les planches sur la rive.
— Sergent Ponto ! dit en surgissant de l’ombre des premières maisons du village un officier dont le manteau, couvert de boue jusque dans le dos et déchiré en maint endroit, découvrait par instant le bras gauche en écharpe.
— Capitaine? répondit un homme très jeune et très maigre, mais solidement bâti, debout sur la partie du pont non détruite.
— C’est assez comme cela, enlevez les planches jusqu’à l’endroit où vous êtes et laissez le reste, nous devons conserver la possibilité de rétablir vivement le pont au besoin. Vous ferez rentrer les vedettes de l’autre rive et vous vous maintiendrez ici avec vos hommes.
Avec le reste de la compagnie je me porte sur le gué signalé à l’autre bout du village.
— Oui, mon capitaine.
— Vous avez compris ? Quoi qu’il arrive, le pont doit nous rester.
— Nous le garderons.
Sans en dire davantage, le capitaine tourna le dos. Une cinquantaine
de soldats qui se massaient un peu plus loin emboîtèrent le pas quand il passa devant eux, et toute la troupe s’enfonça dans la grande rue du vil¬
L’officier.
lage silencieux.
Le sergent Ponto était déjà sur l’autre rive avec quatre hommes ; à cent mètres en avant des premiers escarpements de collines ondulées dominant une route, quelques vedettes françaises veillaient. Le sergent d’un œil attentif inspecta l’horizon du côté de la canonnade et ramena les vedettes, qui durent s’accrocher aux poutres pour passer la coupure du pont.
Le jour était venu tout à fait, une lumière terne tombait du ciel où couraient très bas de lourds nuages grisâtres qui semblaient devoir s’effilocher aux dernières branches des arbres ainsi qu’aux toits aigus des
maisons.
Le Dix-neuvième Siècle.
Le sergent Ponto, après avoir placé quelques factionnaires, fit entrer le reste de ses hommes dans une sorte de grange qui commandait la tête du pont et se promena philosophiquement de long en large, le nez en l’air et les mains derrière le dos en attendant les événements.
Enlevé, par la réquisition de 93, de la tranquillité d’un village de Picardie, et jeté tout de suite dans l’immense bagarre, le sergent Frédéric Ponto, à vingt-deux ans, était déjà passé vieux soldat. 11 avait encore dans la tête l’étourdissement du soudain changement d'existence et le tapage des premiers coups de fusil reçus ou tirés, dès son arrivée avec un bataillon de réquisitionnâmes noyonnais à l’armée du Nord et il se perdait déjà dans les souvenirs de marches, de passages de rivières, de campements et de retraites, d’escarmouches et de batailles, de sièges et de blocus, confusément entassés dans son esprit pendant ces deux années de vie à outrance.
Car il y avait juste deux ans qu’il avait quitté le pays, et laissé la charrue à conduire dans les tranquilles labeurs des champs, pour le fusil et le terrible travail de la guerre ; juste deux ans qu'il courait sans trêve des champs de la Flandre aux plaines de la Belgique, des forêts des Ardennes aux collines rocheuses des pays du Rhin, passant des belles journées d’enthousiasme aux heures sombres du découragement, tantôt battu, tantôt battant, triste parfois, joyeux souvent, mais toujours de bonne volonté.
C’était deux ans auparavant, par un pareil matin de novembre, triste et blafard, qu’il avait fait sa première marche dans le rang, après une dernière caresse de l’œil aux sites familiers, au ciel natal, aux clochers de Noyon. Tous les réquisitionnâmes, s’arrêtant d’instinct à la sortie de la ville, avaient jeté comme lui ce profond et triste regard qui devait être pour beaucoup un regard d’adieu. Et c’est alors que, dans le demi-jour, sur le côté de la route, une femme, repoussant le fusil qu’il portait encore maladroitement, lui avait sauté au cou en pleurant, tandis qu’un homme lui prenait la main. L’homme, c’était son aîné, Jean-Baptiste Ponto, que la réquisition avait épargné à cause d’une boiterie venue à la suite d’un coup de pied de cheval. La femme, dont le baiser mouillé de larmes, faisait sauter le cœur de Frédéric, c’était Claudine, ou plutôt Dine, une cousine, l’amie des belles années d'enfance, devenue tout doucement une promise. La Révolution, qui bousculait les trônes, coupait les têtes des grands et bouleversait l’Europe, tranchait brutalement aussi les rêves du petit
Le Réquisitionnaire .
paysan picard et chavirait ses humbles espérances de bonheur. Il lui fallait laisser Claudine, tout abandonner et s’en aller à la frontière apprendre à déchirer la cartouche et à manier la baïonnette.
La jeune paysanne, pour assister au départ des Noyonnais et embrasser une dernière fois le réquisitionnaire, avait pris le prétexte du marché de Noyon et fait quatre lieues dans la nuit avec Jean-Baptiste.
— Mon pauvre Frédéric, mon pauvre Frédéric! C’était tout ce que dans son naïf chagrin la jeune fdle trouvait à dire en marchant à côté de Frédéric, en lui glissant un pain et un morceau de lard, tandis que de l’autre côté Jean-Baptiste, qui n’en disait pas plus long, portait en soupirant le fusil de son frère.
Deux ans s’étaient écoulés depuis la séparation en haut d’une côte de la route de Saint-Quentin, le petit paysan picard avait vu bien du pays et s’était consciencieusement mis à son nouveau métier. Vigoureux, agile et adroit, habile chevalier de l’arc dans son village, il avait, par une aptitude naturelle, pris goût au fusil ; parti presque illettré du pays, où jamais livre ni gazette n’avaient pénétré, il avait, dans les courts moments de repos entre deux combats ou deux sièges, trouvé le Le réquisitionnaire moyen d’apprendre. 11 fallait bien lire les journaux de Frédéric Ponto. Paris arrivant dans les camps plus régulièrement que le pain ou les vêtements, et les proclamations et les ordres du jour remplaçant trop souvent la soupe ; un fourrier érudit lui avait donné le secret des paraphes audacieux, des fioritures à panaches, et enseigné les belles phrases, le style naïvement boursouflé dont les proclamations quotidiennes des citoyens généraux ou représentants du peuple en mission, donnaient d’ailleurs de superbes exemples. L’écriture et le style faisaient l’émerveillement du village de tous les garçons partis en même temps que lui, Frédéric était pour ainsi dire le seul à écrire sans emprunter la main du fourrier écrivain public, et à dire autre chose que l’éternel : « La présente est pour vous faire savoir que je me porte assez
bien . » Aussi, quand la nouvelle arriva qu'il était fait sergent, tous ses
concitoyens furent-ils unanimes à prédire pour Ponto cadet les plus hautes destinées, au grand soupir de la seule Dine.