LE PONT COUPÉ ET RÉTABLI
Le sergent Ponto fut tiré de ses réflexions par l’appel d’un de ses hommes placé à une lucarne de grenier devant le pont.
— Les Kaiserlicks ! cria le soldat.
Depuis une heure le roulement de la canonnade avait augmenté dans le lointain et la fusillade qui devenait aussi plus nourrie s’était rapprochée. Par-dessus un mamelon cernant sur la gauche un coude de la rivière, des colonnes de fumée blanche montaient.
De l’autre côté de la petite rivière, sur la route d'Alzens, venaient de paraître cinq ou six cavaliers galopant à toute bride. A la peau de mouton voltigeant en manteau sur leurs épaules, à leurs talpaks à hautes aigrettes, on reconnaissait des hussards.
Le sergent Ponto eut une inspiration.
— Des éclaireurs! dit-il à ses hommes, vite, du mouvement, une charette, ayons l’air de barricader le pont, ne leur laissons pas voir qu’il est coupé !
Les soldats avaient avisé déjà une charrette et des instruments de labour sous un hangar. Quelques hommes s’y attelèrent et les poussèrent jusqu’à la coupure du pont.
— Montrons un peu de désordre, de la précipitation, là, c'est bien...
Le Pont coupé et rétabli.
attention, maintenant, ne laissons pas les Kaiserliks approcher plus près, ils s’apercevraient de la farce !
Les éclaireurs s étaient arrêtes dans un pli de terrain, quand leurs talpaks parurent au-dessus des talus, une volée de coups de fusil les salua ; l’un des hussards se montra tout entier, fit par bravade caracoler son cheval sur la route, et se retira au grand galop derrière scs camarades après avoir tiré un coup de pistolet sur les défenseurs du pont.
Les manteaux noirs sautaient et voltigeaient au loin. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis leur disparition, que la vedette du grenier signala leur retour; une masse rouge avançait en trottant, c’était l’escadron que les éclaireurs avaient rejoint.
— Attention cette fois, c’est pour de bon, dit le sergent.
En arrivant au pli de terrain que les éclaireurs n’avaient pas dépassé, les hussards poussant de grands hourras accélérèrent leur galop. Frédéric distingua pendant l’espace d’une demi-seconde un tourbillonnement de dolmans rouges et de manteaux noirs avec des éclairs de sabres brandis, puis tout se fondit dans la fumée dont soudain les défenseurs du pont
Les hussards répondaient il coups de carabine.
s'enveloppèrent. La fumée s’envola, le tourbillonnement de dolmans reparut, un peu disloqué ; quelques chevaux gisaient avec leurs cavaliers sur le sol, les autres arrêtaient leur élan pour éviter le groupe des blessés ; ils arrivaient au pont, lorsqu’un grand officier à longues moustaches noires qui tenait la tête fit cabrer son cheval et parut un instant renversé en arrière et comme porté avec sa monture par les hussards qui le suivaient.
Le Dix-neuvième Siècle.
11 avait aperçu la coupure du pont béante et la rivière presque sous les pieds des chevaux; il y eut un mouvement de confusion terrible, des cris, des chocs violents, une poussée des derniers rangs de l’escadron contre les premiers, puis une nouvelle décharge, quarante ou cinquante coups de fusil dans la cohue d’hommes et de chevaux entassés au bout du pont.
L’officier gisait à terre avec une jambe prise sous son cheval, parmi les ruades des autres chevaux affolés; quelques hommes, démontés aussi, l’aidaient à dégager sa jambe, pendant que des blessés cherchaient à sortir de la bagarre.
La fusillade, plus irrégulière, continuait, les hussards, se répandant
sur les côtés du pont, répondaient à coups de carabine. Enfin l'officier fut debout, la mine furieuse, ses moustaces noires tremblantes; il resta au milieu du pont, en criant des ordres à ses hommes. En un clin d'oeil, avec une agilité de chats sauvages, une quarantaine de hussards eurent sauté à ) terre et donné la bride de leurs chevaux aux camarades restés montés qui continuèrent à faire le coup de feu.
Sautant sur les poutres du pont, s’accrochant aux garde-fous restés en place, il resta un ins Unicom me une cible leg hussards s’avançaient en s’enCOU-
rageant par des clameurs terribles. Sur les dernières planches du pont en dos d’âne, l’officier dominait la légère barricade élevée par les Français ; il resta un instant comme une cible vivante devant les fusils, puis tout à coup, le sergent qui, sans avoir le temps de penser, distinguait cependant et admirait, entre deux éclairs de flamme, 1 homme superbe, sa belle figure martiale, son teint coloré, scs longues moustaches, son uniforme flamboyant et chamarré, le vit brandir quelque chose en l’air et lancer ce quelque chose sur la barricade en criant un hourra qui se perdit dans la terrible et générale clameur. Instinctivement Frédéric suivit des yeux l’objet lancé par le hussard, il le vit tomber à terre dans un espace découvert à la gauche du pont ; sans réfléchir, le sergent sauta hors de la barricade et se précipita sur l’objet qu’il rapporta sans le regarder sous les coups de feu des hussards de la rive,