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LE DÉPUTÉ-BANQUIER

A la Porte-Saint-Marlin on répétait la Tour de Nesle. O bonheur ! on m’avait distinguée dans le drame de Guindoulas et j’avais un rôle, pas bien long encore, mais un vrai rôle. Dans le jour je posais La Fiancée d'Abtjdos pleurant sur le corps de son amant , un tableau dont l’idée était venue à Pétrus en me contemplant pendant une crise de larmes. Un tableau superbe, Pétrus le disait bien. Jamais Delacroix, Dévéria ou Boulanger n’avaient mis de ces rutilances sur la toile, jamais ils n’avaient fait flamboyer et rugir les couleurs comme elles flamboyaient et rugissaient dans cette fiancée cl’ Aby dos.

Le soir, au théâtre, je paraissais dans le rôle de la Femme voilée qui vient dans la taverne d’Orsini donner rendez-vous aux jeunes gentilshommes distingués par Marguerite de Bourgogne :

« — Seigneur capitaine, une dame qui aime l’épée vous trouve bonne mine...

« Devant la seconde tour du Louvre, à l’heure du couvre-feu... un homme viendra à vous et dira : Votre main?... Vous lui montrerez cette bague et vous le suivrez... »

Sur ces entrefaites, le banquier député d’Angoulême qui jadis m’avait voulu faire entrer au Conservatoire, m’ayant revue à la Porte-Saint-Martin, revint chez Pétrus sous un fallacieux prétexte.

Le Dix-neuvième Siècle.

— Jeune homme, dit-il, j'ai vu vos œuvres, vous ne suivez pas la voie droite et saine indiquée par vos illustres maîtres de l’école, mais enfin, sous vos égarements picturaux, à travers les tendances fâcheuses d’un pinceau emporté par une fougue tumultueuse et quelquefois indécente, l’œil du critique, de l’impartial critique, distingue quelque chose... j’oserai dire un je ne sais quoi... une sorte de... enfin, qui fait que je m’intéresse encore à vous et que je pense obtenir delà haute munificence de notre beau département une commande importante pour l’hôtel de ville d’Angoulême.

Pétrus était content. Pendant qu’il retournait des toiles pour les montrer au député, le vieux serpent trouva le moyen de me glisser quelques mots à l’oreille:

— Je vous ai vue, bel ange, vous êtes adorable !...

Puis à Pétrus qui se retournait, car il avait l’oreille fine : Hem ! hem ! oui, mon jeune ami, travaillez, progressez... hem! hem! faites de la peinture moins... plus... en quelque sorte plus distinguée... le département aura l’œil sur vous !... — Adorable, bel ange, et adorée !... hem !... hem ! Travaillez, jeune homme!

A partir de ce moment-là, plus de tranquillité. Le député d’Angoulême venait nous tanner à tout instant; il demeurait justement dans la rue à quatre maisons plus bas. Et il fallait le ménager, car c’était un homme considérable, un gros banquier, un monsieur du gouvernement, le dispensateur des commandes rêvées, des grandes décorations pour les édifices et les palais, dans lesquelles Pétrus pourrait étaler toutes ses grandes idées à la flamme de son génie. Cela semblait dur à Pétrus et surtout aux amis qui venaient à l’atelier, tous romantiques ou bousingots; la présence du député les gênait dans l’expansion de leurs enthousiasmes, les forçait à modérer un peu l’outrecuidance de leurs théories, et cela leur était d’autant plus douloureux que Pétrus avait défendu de le faire poser, trop visiblement du moins.

Comment, sans un esclandre préjudiciable à Pétrus et à l’art romantique dont Pétrus voulait planter le glorieux drapeau chez les bourgeois ennemis, dans Angoulôme épouvanté, comment me débarrasser de ce monsieur qui n’était ni jeune, ni beau, ni artiste, et qui s’obstinait à soupirer sur mes talons, à m’écrire des petits billets que je ne lisais pas, et à m’envoyer des bouquets dont je rafraîchissais régulièrement le nez du brave savetier notre concierge, enluminé par cinquante ans de gouttes matinales !

La C on f ession d'une ancienne jeune actrice.

Quand je voyais arriver ce député avec son toupet prétentieux et ses airs importants, je frémissais d’horreur, il me semblait apercevoir la quintessence de cinq cents épiciers ! Et sa mine grave quand il parlait à Pétrus, et ses clignements d’œil grotesques de mon côté, et ses déclarations pâteuses! Ça ne pouvait pas durer! Un jour il alla trop loin. Sachant que Pétrus devait s’absenter pour aller entendre chez Victor Hugo la lecture d’un drame nouveau, il m’envoya un joli chapeau et me pria de le recevoir le soir dans l’atelier de Pétrus.

Je montrai la lettre à Pétrus qui bondit furieux. Ah! misérable bourgeois, double notaire, triple épicier, tu oses t’attaquer aux arts, à l’artiste sacré ! Par notre bonne dague de Tolède, tu en garderas éternellement remembrance et repentir !

Sur mes instances, Pétrus consentit cependant à ne point faire tourner les choses au tragique, il ne pourfendrait pas le député, il s’en vengerait par le rire. Immédiatement quelques amis furent convoqués, tous peintres, poètes ou étudiants, et l’on prépara une petite mise en scène. Je m’habillai coquettement, je mis le chapeau envoyé par mon soupirant, je plaçai sur mon cœur des fleurs de son bouquet et j’attendis en répétant sur ma chaise les petites mines confuses et embarrassées avec lesquelles je devais recevoir le ridicule roquantin. Pétrus et ses amis s’étaient dissimulés derrière des chevalets ou sous des draperies; dans les coins sombres, une petite lampe éclairait à peine le grand atelier, un simple lumignon que le député devrait prendre en entrant pour l’étoile du berger.

A l’heure indiquée par sa lettre, un petit coup frappé à la porte annonça l’arrivée du grotesque chevalier. Je me levai et j’allai ouvrir doucement. C’était lui, beau comme un astre, la mine triomphante, une fleur à la boutonnière et un gros bouquet à la main. Je ne dis pas un mot pour ne pas lui éclater de rire à la figure, mais j'eus la force de minauder, de pousser de grands soupirs en plaçant ma main sur mon cœur comme pour en comprimer les battements.

Les bouquets du député d’Angoulême.

Le Dix-neuvième Siècle.

— Bel ange ! bel ange ! dit le député en essayant de prendre ma main pour la porter à ses lèvres.

Je m’assis devant la lampe sur le divan. Il se laissa tomber lourdement à côté de moi. Gros éléphant, va !

— Bel ange ! bel ange! répéta-t-il... il est parti !

— Oui, soupirai-je tout bas.

— Chez ce poète, entendre la lecture de cette horreur?

— Oui...

— Bel ange ! bel ange !

Il ne trouvait rien autre chose à dire, l'éloquence ne l’étouffait pas, il lui fallait sans doute la Chambre ou les réunions d’actionnaires, mais il couvrait ma main de baisers. Cela ne faisait pas l’affaire de Pétrus qui avait espéré s’amuser aux discours préliminaires du monsieur, aussi avança-t-il le moment de son intervention.

Tout à coup, le député répétant encore son « bel ange ! bel ange ! » un jet de flamme brilla, une douzaine de fusées, sifflant à travers l’atelier, éclatèrent à la fois ; en même temps des roulements de tambour, des sonneries de cors de chasse, des coquericos de coqs enroués et des beuglements musicaux sortirent de tous les coins, et Pétrus se montra avec sa demi-douzaine d’amis.

Pétrus pour la circonstance s’était coiffé d’un casque du moyen âge et brandissait une farouche colichemarde.

— Ha! ha! ha! clama-t-il pendant que ses amis reprenaient leurs musique.

Mais le député renversé sur le divan semblait à moitié mort de peur, on n’avait pas le temps de s’amuser avec cet homme, il menaçait de s’évanouir pour tout de bon.

— Tète bleue ! Ventrebœuf! Cornes du diable! Par la belle-mère de messire Belzébuth ! s’écria Pétrus cherchant des jurons terribles, il me semble, beau seigneur, que vous manquez notablement de ce que j’appellerai le vrai courage civil... Notre sire le roy est bien loti s’il n’a dans ses conseils que des cadets de votre trempe !... faites donc tête, cornebœuf ! faites donc tête !

— Je vais vous expliquer... gémit le député, je vais vous expliquer... ne faites pas de scandale, c’est un quiproquo...

Le 'tambour battait toujours, les cors sonnaient et les instruments bizarres, les vieux serpents de paroisse beuglaient à réveiller toutle quartier.

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