PRINCESSE
« — Ton secret est un de ces poisons, Buridan... Il y a dans cette prison un anneau de fer pareil à celui-ci, des murs aussi sourds et aussi épais que ceux-ci, des murs qui étouffent les cris, étreignent les sanglots, absorbent l’agonie... »
« ... Il vaudrait mieux pour vous aller, aux tigres même.
Arracher leurs petits qu’à moi celui que j’aime !...
Savez-vous ce que c’est que doua Sol... »
C’est moi qui dis cela, c’est moi qui fais Marguerite de Bourgogne dans la Tour de Nesle et doua Sol dans Hernani, non pas à Paris, mais à Bruxelles, où j’ai trouvé un engagement pour jouer les premiers rôles quand je me suis brouillée avec Pétrus, car, moins de quatre ou cinq mois après l’affaire du député d’Angoulême, nous eûmes encore quelques petites querelles à la suite desquelles nous primes notre vol, moi pour Bruxelles, lui pour l’Italie, à pied avec un ami et 1,500 francs à eux deux — de quoi vivre un an dans la patrie du Titien et du macaroni.
Quel succès à Bruxelles ! Ne regretterai-je pas ces applaudissements d’un public idolâtre lorsque je serai grande-duchesse, ne regretterai-je pas, quand la froide étiquette des cours pèsera sur moi, ma belle liberté, au doux temps de ma jeunesse?
Le Dix-neuvième Siècle.
Un jeune prince allemand, le grand-duc de S..., qui s’ennuyait en son grand-duché, faisait son tour d’Europe ; il passa par Bruxelles, me vit dans dona Sol et dans Marguerite. Le premier soir il me fit complimenter par un chambellan, le second soir il vint lui-même m’apporter le témoignage de son admiration, le troisième soir...
Le troisième soir il se roulait à mes genoux, me déclarait son amour tantôt en français, tantôt en allemand, avec des soupirs, des sanglots et des rires... Il était à la fois gai, élégiaque, passionné, larmoyant, naïf, malin, rêveur... 11 arrosait mes mains de larmes, il menaçait de mettre le feu au théâtre pour m’enlever, il me faisait des vers allemands très tendres à ce qu’il paraît, mais qui pour mon oreille en disaient tout autant que :
« Ouachte ouachte ouachte ouachte... »
ou des vers français un peu irréguliers mais bien tendres aussi :
« L’amour tout plein mon cœur, chérie, douce petite colombe. »
J’arrive à la fin de ma confession, je n’ai plus rien à me reprocher, pas ça!... Malgré ses transports, malgré ses vers français et allemands, je tins rigueur au grand-duc. Le ciel récompense toujours la vertu, je le vois bien, car l’amour du grand-duc a grandi et s’est purifié à ce point, que rompant avec toutes les traditions de son antique race et avec les vains préjugés de sa caste, il m’a demandé ma main, — pour de bon. Après avoir essayé, avec une magnanimité dont le ciel me tiendra compte, de le détourner de cette idée qui pouvait lui susciter des embarras dans son grand-duché ainsi que dans sa famille, j’ai fini par me laisser toucher. Je vais être grande-duchesse. On nous marie dans deux semaines. J’écris cette confession dans le petit château de Z..., que Frantz Karl m’a donné en y joignant, par une attention délicate, le titre de baronne, qui me va bien... en attendant. J’ai avoué toutes mes fautes avec une parfaite contrition et une résolution très ferme dé ne jamais retomber dans ces abîmes où le péché se dissimule sous des buissons de fleurs embaumées.
Toutes ces pâquerettes, toutes ces roses, toutes ces branches de lilas qu’il me semble voir quand je jette un regard en arrière, ce sont, malgré leurs grâces et leurs parfums, autant de péchés dont je dois me repentir, dont je dois demander pardon au ciel, avec une contrition aussi parfaite
La Confession d'une ancienne jeune actrice.
que possible, et enfin — ce qui me sera peut-être la plus dure pénitence — que je devrai oublier, oublier à jamais !...
Palmyre Ciiastelus, baronne de Z...
La confession qu’on vient de lire a été trouvée dans les papiers de M. Pierre Ringard, un vieux peintre qui donnait des leçons de dessin dans quelques pensionnats de jeunes demoiselles, décédé vers 1879, en lais-
Son Allesse Sérénissime Palmyre, grande-duchesse de S....
sant M. Ponto, son arrière-cousin, pour unique héritier de tous ses biens, lesquels consistaient surtout en vieilles toiles empilées dans son petit atelier.
Pétrus Ringard avait-il donc abusé de la confiance de M"0 Palmyre Chastelus et gardé sa confession ? Cela semble très probable. A ce manuscrit étaient joints : 1° un petit portrait sur acier extrait de X Almanach de Gotha de 1869 représentant. S. A. S. Palmyra gross Herzogin von 5..., une vieille dame à figure majestueuse; 2° une lettre ainsi conçue :
« Monsieur,
« Un hasard a fait prononcer aujourd’hui votre nom devant moi et ce nom a rappelé soudain toute sa jeunesse au vieillard morose et grognon que je suis.
Le Dix-neuvième Siècle.
« Êtes-vous le fils, le parent ou simplement l’homonyme de Pétrus Ringard, peintre romantique des environs de 1830, cette belle, heureuse et lumineuse époque qui, dans notre triste et orageux xix° siècle, fait l’effet d'un superbe coup de soleil ? Êtes-vous Pétrus lui-même ? Sorti de la lutte, disparu complètement depuis vingt-cinq ou trente ans, je le croyais mort, comme lui-même a pu me croire enterré depuis plus longtemps encore. Si vous êtes Pétrus Ringard, si tu es Pétrus, mon vieil ami, permets qu’après quarante années je te serre la main aussi vigoureusement que je pourrai.
« Je suis l’ex-poète Marcus Marcassus l’ Agreste, actuellement M. Marc Cussemard, ancien préfet de Tarn-et-Garonne et conseiller d’Etat en retraite ! ! ! O Pétrus, qui l’eût dit, au temps ou je rimais des vers flamboyants d’inouïsme et des drames horrifiques, au temps où tu dessinais les costumes de La fille de l' alchimiste, une pièce écrite ou plutôt rugie en collaboration avec ce pauvre Guindoulas! Qui l’eut cru!... J’ai mal tourné, j’ai abandonné la poésie pour l'administration et la politique, j’ai fait ce qu’on appelle un beau mariage, je suis devenu riche... et je crois, Dieu me damne (pardonne ce juron à l’ancien romantique), que je le regrette, car je suis aujourd’hui veuf, sans enfants, après trente-cinq ans d’une union sans orages, mais criblée de giboulées, et j’ai collectionné un tas de maladies désagréables dont je t’épargnerai le catalogue.
« Je viens réclamer de ta vieille amitié un immense service. En ta qualité de peintre tu dois avoir conservé dans tes cartons d’études quelque portrait de Palmyre Chastelus... Permets-moi de prononcer ce nom, après tant d’années la jalousie serait ridicule, tu l’as aimée, mais je 1 ai aimée aussi. Admettons, si tu veux, qu’il y avait deux Palmyres et que nous conservons chacun le souvenir d’une Palmyre différente. C’est le meilleur souvenir de ma vie; si tu m’envoies ce portrait que je te demande, un crayonnage quelconque, les derniers jours qui me restent à vivre en seront embellis, j’oublierai que j’ai gouverné un département, que j’ai été conseiller d’Etat, je supprimerai quarante ans de ma vie, M. Marc Cussemard disparaîtra, et le poète Marcus Marcassus l’Agreste achèvera
Marcus Marcassus.
La Confession d'une ancienne jeune actrice.
tranquillement de vivre avec le portrait de Palmyre sous les yeux et le souvenir de l’ami Pétrus dans le cœur.
« J’attends,
« Marcus Marcassus.
« Et j’oubliais de te parler de Guindoulas notre vieux compaing! Sais-tu ce qu’est devenu le farouche romancier Yvonnic Guindoulas ? Tout simplement M. Alfred Boguin, grand tartinier politique et rédacteur en chef du ***, journal ultra-bourgeois ! N’abuse pas de ma confiance pour le tourmenter, songe quelle pluie d’épigrammes dans la presse si l’on venait retrouver le romancier jeune France sous la vieille perruque politique, sous l’économiste distingué ! Au temps où j’administrais le Tarn-et- Garonne, le *** m’ayant pris à partie, j’ai menacé son rédacteur en chef de tout dire, Guindoulas épouvanté fit volte-face immédiatement et les louanges qui accueillirent à partir de ce moment tous mes actes ne furent pas pour peu de chose dans mon entrée au conseil d’Etat.
« Envoie-moi le portrait de Palmyre, et si tu es en veine de bonté, donnes-en un aussi à Yvonnic Guindoulas. »
M. Alfred Boguin.