LES MÉMOIRES D’UNE MAISON
De toute la fortune que devait me léguer et que m'a léguée le vénérable cousin Ponto, la pièce principale, le gros morceau, était une maison de rapport à Paris, bien placée, je vous prie de le croire, car elle élevait ses cinq étages au-dessus de l’entresol, sans compter les mansardes, — dans le plus bel empla-
Le Dix-neuvième Siècle.
cernent du boulevard du Temple, en encoignure sur une large rue, en plein cœur du Paris vivant de 1840.
Hélas ! Hélas ! Le digne parent que pendant toute sa vie je considérai d’avance comme un bienfaiteur, l’austère cousin Ponto avait des vices cachés, il spéculait, il jouait à la Bourse, il entretenait sur ses vieux jours des agents de change et des coulissiers. O mon cousin ! que ne vous ai-je fait de la morale quand il en était temps encore, que n’aije connu vos débordements financiers pour vous en faire rougir!
Lorsque j’ai recueilli la succession du vénérable cousin, il ne restait guère de la superbe maison en si bel emplacement qu’un carton plein de vaines paperasses ! Mémoires d’entrepreneurs, — ces apothicaires des immeubles, — factures, avis ou quittances de monsieur le percepteur des contributions, réclamations, lettres de portiers, de locataires de toute catégorie, etc., etc. On devine avec quelle mélancolie je jetai tout cela au feu et regardai mon héritage se dissoudre en légère fumée !
Cependant, sur toutes ces paperasses que je faisais flamber assez tristement, en marge de ces factures ou de ces lettres, la main du vénérable cousin Ponto avait çà et là griffonné quelques notes ou réflexions qu’au fur et à mesure je pris la peine de transcrire et qui, réunies, me semblèrent former à peu près quelque chose comme les Mémoires d'une maison parisienne.
J’aimerais mieux certainement les cinq cent mille francs qu'à l’heure actuelle l’immeuble doit valoir, c’est-à-dire trente mille francs de choses délicieusement superflues à m’offrir bon an mal an, mais le sage doit se moquer de ce qu’il n’a pas.