‹ Le XIXe siècleChapitre 26 sur 74 · BEAUX JOURS ET DATES LUGUBRES · texte numérisé non relu

BEAUX JOURS ET DATES LUGUBRES

La nuit des temps pour ma maison, c’est la fin du siècle dernier. Je sais seulement que le citoyen Arsène Ponto, mon père, avait acheté le terrain moyennant une forte somme, — en assignats. Par suite d'heureuses spéculations, il se trouvait alors arehi-millionnaire en petits papiers; c'était un homme sage et prévoyant, pour être certain d’avoir du pain sur ses vieux jours, il a très bien placé ses millions en papier. Ce citoyen Arsène Ponto, dit A rsenic Mort-aux-Rois, suivant un calembour du joyeux Fouquier-Tinville, était un malin. En 93, il réussit à se tirer d’affaire sans accident et pourtant il vivait au milieu de la fournaise, il était l’ami de Danton, l’ami de Robespierre (brrr);. il connaissait le doux Marat, l’ami du peuple, et Fouquier-Tinville dînait chez lui tous les décadis. Il conserva sa tête et ne coupa celle de personne; toutes ses marques de civisme consistèrent à donner à la patrie, de 92 à 96, trois filles qu'il baptisa : Liberté, Egalité, Fraternité.

Il m'avoua plus tard qu’à la quatrième offrande à la patrie, il fut très embarrassé, car enfin, si c'était encore une fille, comme la citoyenne Ponto semblait en avoir pris l’habitude, quel nom donner à l'enfant? Il ne restait plus que ou la mort pour compléter la devise républicaine. Heureusement ce fut un garçon, ce fut moi. Mon père avait du choix

Le Dix-neuvième Siècle.

pour les noms, il m’en donna généreusement quatre : Julius, Brutus, Cassius, Gracchus, que vers 1802 il transforma en Jean-Baptiste, Casimir, Gabriel, de même que ma sœur Liberté devint Louise, ma sœur E (/alité, Eugénie, et Fraternité, Félicité.

Le chaud patriote qui donnait à ses enfants des noms aussi républicains ne pouvait être qu’un pur, son civisme ne fut jamais mis en doute, et tout doucement mon père gagna au complet des temps plus tranquilles. En 96 ou 97, il eut l’idée de bâtir sur son terrain et s’occupa des plans avec un architecte élève de Percier. Grave affaire. La discussion des plans et devis dura deux ans. Mon père voulait d'abord quelque chose de romain, mais il réfléchit et s’enflamma ensuite pour la Grèce, mère des beaux-arts, la Grèce qui avait Sparte mais qui brillait avec Athènes ! Au cours de la discussion , mon père changea encore d’idée et voulut définitivement au lieu de la maison à péristyle athénien, une maison de rapport étrusque.

On commençait les fondations quand, aux premières victoires de Bonaparte en Egypte, l’enthousiasme de mon père changeant encore une fois d’objet devint tout égyptien.

Sésostris, Cléopâtre, les Mamelucks, le Caire, les Pyramides, les quarante siècles contemplant les demi-brigades de Bonaparte, comment faire entrer tout cela dans l’architecture d’une maison? Il le fallait pourtant.

L’architecte reprit ses plans. Mon père voulait lutter avec le passage du Caire alors en construction et faire quelque chose de mieux. Après six mois d’interruption les maçons se remirent au travail, un rez-dechaussée égyptien sortait de terre, on allait passer aux étages supérieurs,

M. Arsène Ponto.

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ouvrant entre de hauts pilastres couverts d’hiéroglyphes, surmontés en guise de chapiteaux de têtes de dieux et de déesses, lorsque les revers survinrent. Plus d’Egypte. Dans sa tristesse patriotique, mon père décida l’abandon du style égyptien, le rez-decliausséc resta comme il était, avec une porte flanquée de gaines de momies, mais les étages supérieurs furent simplement parisiens.

Dès que les plâtres furent secs, les premiers locataires arrivèrent. Un café s’installa au rez-de-chaussée. 11 s’intitula naturellement Café Egyptien et par sa décoration intérieure s’efforça de donner à ses habitués l’idée qu’ils prenaient des bavaroises ou des punchs dans la chambre sépulcrale d’un Chéops quelconque. Que de fois, petit garçon, amené par mon papa, j’ai passé, avec une certaine frayeur qui n’excluait pas l’admiration, la revue des têtes de sphinx, d'oiseaux ou de chiens, et des fleurs de lotus, des signes mystérieux peints sur les lambris du Café Egyptien.

Ce fut d’une fenêtre de l’entresol du Café Egyptien que j’assistai avec mes parents et mes sœurs à l’entrée solennelle de la Garde impériale au retour de la campagne de Prusse. Je vois encore s’avancer les bonnets à poil, briller les casques, les cuirasses et les sabres, se balancer les hauts plumets multicolores semblables à un champ de fleurs invraisemblables agitées par le vent. Quels transports ! Quels cris de : « Vive l’empereur! Vive l’armée ! Vive la garde ! »

Mon père, l’ex-citoyen Arsenic Mort-aux-Rois, homme d’enthousiasme avant tout, attrapa une telle extinction de voix qu’il fut pendant quinze jours obligé de ne converser qu’au moyen d’une ardoise. -

1809. — Notre premier portier vient de passer de vie

à trépas. C’était un ancien clubiste de 93, un vrai sans-

culotte celui-là, une ancienne influence de quartier ; bien

que le règne des robespierristes fût passé, mon père le

craignait encore un peu. C’était surtout un fainéant qui , ^ Le portier

s était imposé à mon père en souvenir de leurs anciennes grognard.

relations au doux temps de la Terreur. Il tenait horriblement la maison en dépit des réclamations des locataires. Mon père pouvait-il faire des observations à un homme avec qui maintes fois il avait diné chez Fouquier-Tin ville ?

L’ex-sans-

culotte.

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— Est-ce que tu me prends pour ton officieux, citoyen Arsenic? dit le portier en revenant à l’ancien tutoiement, une fois que mon père essayait timidement de lui insinuer que l’escalier de sa propriété demandait à être balayé de temps en temps.

Le citoyen Arsenic se le tint pour dit. J'ai assisté plusieurs fois à de

Brillants mariages.

curieux dialogues entre mon père et lui; quand l’ex-sans-culotte, qui aimait à bougonner politique, pouvait l’attrapper dans sa loge, il le tenait par un bouton et ne le lâchait qu après avoir dégoisé ses idées sur les affaires publiques, assaisonnées de regrets pour la belle époque robespierriste. Mon père n’osait trop le heurter et cherchait à s’en aller. Et le portier, repris par les souvenirs, tutoyait son propriétaire qui lui disait timidement vous.

Le successeur de notre terroriste est un vieux soldat réformé, quinze ans de service, trente campagnes et suffisamment de blessures , rhumatismes et douleurs. Il est cordonnier, le brave homme, et fabrique de ses grosses mains lourdes de tout petits souliers pour dames. Il a de

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longues moustaches, une queue et un énorme bonnet de police. Ce n’est plus comme l’ex-clubistc, quand mon père arrive, notre nouveau portier se met presque au port d’armes, et porte la main à son bonnet de police; de môme pour maman ou pour les dames qui l’honorent de leur confiance. Il n’a qu’un défaut, il est joueur, mais il n’y a pas à craindre qu’il mange son argent dans les tripots ou à la loterie, il ne joue qu’avec sa femme, le soir après le travail, et seulement à la drogue, pour ne pas mettre d’argent au jeu. Il faut voir les deux époux droguant avec entrain, chacun avec un plus ou moins grand nombre de chevilles enfourchées sur le nez.

1810. — Ma sœur Liberté-Louise se marie. Elle épouse un officier d’ordonnance du maréchal Davoust, décoré par la main de l’empereur sur le champ de bataille de Wagram. Il a vu Louise au bal donné par la municipalité en l’honneur de nos victoires et il en est tombé éperdument amoureux. — 11 était superbe, étincelant, il faisait, je m’en souviens, mon admiration de jeune homme de treize ans et je l’adorais tout comme ma sœur Louise, qui n’en dormait plus; quand il venait nous voir, je tournais autour de lui sans me lasser pour le contempler sur toutes ses faces, pour admirer ses chamarrures, son sabre et sa sabretache. — Le mariage de Louise est à peine décidé que la main de ma sœur Egalité-Eugénie est aussi demandée par un ami de mon futur beaufrère, officier aussi, bel homme aussi et brillant cavalier, M. de Lozals, lieutenant-colonel à vingt-neuf ans. On décide que les deux mariages se feront en même temps. Comme ma sœur Fraternité-Félicité, qui n’a que quinze ans, soupire en regardant ses futurs beaux-frères, ceux-ci lui ont promis en riant de lui rapporter un mari d’Espagne où ils vont partir aussitôt après leur mariage.

A l’occasion de ce double mariage, nous allons habiter le grand appartement du premier étage de notre maison. Mes parents donnent quelques soirées. Toute la maison est sens dessus dessous. Je suis aux anges, mes deux beaux-frères ont amené des échantillons de toute l’armée, des officiers de toutes armes et de tous grades, depuis des lieutenants jusqu’à des généraux. Une fois même, à la soirée de contrat, nous avons eu un maréchal, Davoust, duc d’Auerstadt ! Un demi-dieu! un lieutenant de Jupiter tonnant, canonnant et mitraillant ! Il faut savoir quelle quantité de poudre, de boulets et de balles ce mot maréchal représentait en ce temps-là et de quelle splendide auréole de flamme il était entouré.

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Je m’attendais, je crois, à voir le maréchal duc d’Aucrstadt pénétrer à cheval dans notre appartement, à la tête d’un escadron de cuirassiers;

mais pas du tout, il entra dans le salon comme tous les autres, en simple mortel, à pied sans même la moindre batterie d’artillerie à sa suite.

La double noce se fit au célèbre Bocher-de-Cancale, rue Mandar. Ce fut magnifique ! Que d’officiers, que de plumets, que de sabres ! Pour festoyer dignement tous ces militaires, mon père avait bien fait les choses. J’ai bu beaucoup de champagne avec mes

Le mari de Louise. , „ , T , . ,

beaux-irères. Je voulais m engager. Toute la noce porta des toasts au bonheur des jeunes ménages, à la beauté des épouses, aux succès, à la gloire des époux, «à l’espérance ! Quelle ivresse !

Huit jours après, chacun avait le cœur gros à la maison; mes beauxfrères partaient pour l’Espagne; leurs congés étant expirés, ils allaient rejoindre, l’un, le général Suchet et l’autre son régiment à Tolède. Ils emmenaient mes sœurs. Mon père les conduisit avec moi jusqu’à Orléans, mais il fallut se séparer.

Par tous les dieux de l’Olympe ! comme j'aurais voulu les suivre vers la gloire et les combats !

Nous avions dans un petit appartement au cinquième, M110 Rose Cabry, une petite actrice de Montansier, gentille, tranquille, tout à fait convenable. Vrai, mon père disait que malgré sa profession dangereuse, il lui aurait donné sa voix pour un prix de vertu. Elle vivait là-haut avec sa maman et sa chatte Blanchette. La maman, une très grosse dame à l'air respectable, ne descendait que tous les deux ou trois jours pour les provisions et par prudence emportait dans ses courses sa chatte dans un panier bien fermé, ou donnait en garde au portier le panier et son contenu quand les courses étaient trop longues.

Comment cela s’est-il fait, je l’ignore ! Toujours est-il que le lendemain du mariage de mes sœurs un général qui avait honoré la noce de sa présence et qui sans doute avait rencontré Mlle Rose dans la maison, enlevait la petite actrice. M110 Cabry ne voulant pas se séparer de sa maman.

l’éléphant de la bastille

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il enlevait la grosse dame et la grosse dame ne voulant pas davantage quitter Blanchette, il enlevait Blanchette ! Ces militaires ont toutes les bravoures. Quelques jours après le général enmenait en Espagne, attachés à son état-major, MUc Rose Cabry, la grosse dame sa maman, et Blanchette dans son panier.

1811. — Premières tristesses de la maison : une lettre d’Espagne! C’est de ma sœur Liberté. Quelle catastrophe ! Ma mère malade, alitée depuis le départ de ses deux aînées, faillit en mourir sur le coup. En arrivant en Espagne, la guerre avait tout de suite séparé les époux, mon beaufrère avait dû rejoindre l'état-major du général Suchet au siège de Tortose, laissant sa femme à Tolède avec Eugénie ; après Tortose, il allait au siège dcTarragone, ensuite à celui de Sagonteet dans la tranchée devant Sagonte un boulet espagnol venait de le couper en deux !

Et quand la nouvelle était tombée sur ma pauvre sœur folle de douleur, à Tolède, chez Eugénie, celle-ci se trouvait aussi dans les plus grandes inquiétudes. Elle était sans nouvelles de son mari, le colonel de Lozals, parti depuis six semaines avec une colonne à la poursuite des guérillas du Capucino , dans la Sierra Morena.

Dans quelles angoisses vécûmes-nous après cette lettre, dans l'attente d’une seconde qui nous dit ce que Louise allait faire et qui nous rassurât sur Eugénie ! Hélas ! Je me rappellerai l’arrivée de cette seconde lettre, je verrai toujours le vieux soldat notre portier, son bonnet de police à la main, nous remettant le fatal carré de papier chargé de timbres, de mentions et mon père, les mains tremblantes, s’efforçant, de rompre le cachet sans pouvoir y parvenir.

Eugénie aussi ôtait veuve ! Le détachement rentrait à Tolède écharpé, réduit de plus d’un tiers de son effectif laissé dans les rochers de la Sierra, le colonel de Lozals avait été tué dans un pli de montagne en lançant ses hommes à la baïonnette sur les guérilleros embusqués! Ainsi mes deux pauvres sœurs restaient veuves, à la fleur de l’âge, après quelques mois de mariage ! Le grand jour où tant de belles espérances et de présages de bonheur avaient paru luire au-dessus de leurs tètes, la noce brillante et

joyeuse, remontait à peine à six mois, et tout ce bonheurs était écroulé, les époux vaillants et forts, pleins de vigueur et de santé, étaient couchés sanglants dans des coins inconnus de terre étrangère et les deux épouses revenaient enveloppées pour toute la vie de leurs \oiles de deuil. Hélas, en ce temps-là, que de bonheurs ainsi fauchés chaque jour !

Mes sœurs sont revenues. Jours de tristesses et d angoisses ! Tout ce que ma mère, touchée aussi par la mort, a pu faire, ç a été de les attendre, de se cramponner à la vie jusqu'à leur retour. Elle les a vues, elle a pleuré avec elles, et à son tour elle est partie...

1812. — Par mesure d’économie, nous avons loué l 'appartement dupr emic 1 et transporté nos pénates au second. Mes sœurs ont repris leurs anciennes

places à la maison, il n’y a rien de changé, si ce n’est, dans leurs chambres,

des panoplies d’armes de toutes sortes, épées, sabres, pistolets ayant appartenu à leurs maris, et un berceau d’enfant dans la chambre d Eugénie.

Il n’y a pas de berceau dans la chambre de Louise et c est son désespoir et des larmes coulent de scs yeux quand elle voit sa sœur Eugénie donner le sein à une charmante petite fille, blonde comme son père et rose comme sa mère. Malheureuse Louise, rien ne lui restera de ses

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quelques mois de bonheur, nul autre souvenir qu’un pauvre petit portrait du commandant et ces sabres qu’il a maniés dans les batailles.

Le locataire de notre ancien appartement du premier est un gros maçon qui a fait fortune dans les biens nationaux en achetant pour les démolir les vieux châteaux, jadis vivants, fiers et glorieux, aujourd’hui grands cadavres de pierre abandonnés à la pioche. Je n’aime pas notre locataire, ce bonhomme grossier et brutal, et son argent méfait horreur. Il a exercé un métier de ravageur presque d’assassin. A vil prix, pour quelques centaines d’écus, il achetait une grande vieille demeure seigneuriale, se jetait dessus avec une rapacité de bandit, abattait les tours, rasait les bâtiments et transformait en carrière de pierres à bâtir ces donjons planant sur les plaines qu’en d’autres temps ils avaient glorieusement défendues.

Ce démolisseur nous a confié qu’en maintes occasions la vente du seul plomb des toitures lui payait le prix de ses acquisitions. Tout le reste des matériaux et le terrain fournissaient le bénéfice.

1814. — Défilé de troupes. Ce n’est plus la garde impériale comme il y a six ans. Où sont-ils, les vieux grenadiers, où sont-ils, les beaux cuirassiers, les hussards, les dragons que nous vîmes passer sous nos fenêtres en 1808 ? Çà et là par l’Europe, sous des tertres gazonnés bosselant les plaines! Aujourd’hui, ce sont les Cosaques et les Prussiens qui défilent en colonnes joyeuses sur nos boulevards.

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