VIEUX SOUVENIRS
— Ah! mon garçon! disait le commandant Hector Clausse, moi je suis un vieux refroidi et le temps est passé où je partais comme un cheval échappé, sans réfléchir, sans regarder, hop ! hop ! En avant ! J’ai piaffé dans mon bel âge, je ne piaffe plus et je regarde derrière moi, j’examine la route faite, le long ruban d’étapes parcourues !...
Hum ! nous avons eu terriblement du mal, nous avons récolté à nous tout seuls de la gloire et des coups, la suffisance de cinquante ans...
Pour quel résultat au fond, je le cherche encore... bon ou mauvais, je me le demande ! Nous avons cogné comme des sourds, sans nous demander pourquoi ; j’ai dans l’idée que nous avons eu tort!
Ceci, je me permets parfois de l'insinuer à quelques amis qui me regardent de travers, et pourtant, parmi tous ces vieux débris
qui vont tout à l’heure venir te ré- Le commandant Clausse.
pondre « Présent » , combien
étaient déjà fourbus en 1808, dégoûtés en 1809, et maudissaient le
A<? Dix-neuvième Siècle.
grand homme en 1810! Moi j’ai
traiter de girouettes ; en chantant
duré jusqu'en 1812; mon enthousiasme, intact au départ de la grande armée, a été gelé en Russie. Il était pourtant solide, sacrebleu ! et ne le cédait à aucun ; mais dans les neiges moscovites, j’ai réfléchi ! C’était la première fois ; jusque-là, comme les autres, je m’étais trouvé si occupé ! Oui !
quand j’y songe maintenant, il me semble que c’est un rêve, ces années ont passé comme des charges de cavalerie ; ça semble très longquand on y est, à cause des boulets, des balles et de tout le tremblement, mais quand c'est fini, on est tout surpris de la rapidité avec laquelle tout a filé. La vie est tout en pente, mon ami, les années coulent et s’écoulent ! surtout les années pendant lesquelles on a de l’occupation, et cela ne nous a pas manqué ! Pour en revenir. à nos gaillards, si chauds napoléonistes actuellement, beaucoup tiraient la langue à la fin et auraient volontiers changé le service de leur Empereur pour celui du roi d’Yvetot, si le grand homme l’avait permis. Puis la tranquillité revenue, changement de front, retour de l’enthousiasme ; nous avons oublié qu’il nous avait tous éclopés et notre Empereur est redevenu notre Dieu ! Au fond, tout s’explique, et il ne faut pas nous a gloire du Petit caporal, c’était
Les Vieux de la Vieille.
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tout simplement la nôtre que nous chantions, c’étaient nos prouesses que nous célébrions, et toute la France faisait chorus ! Les générations fauchées , l’effroyable éreintement du pays, tout était oublié par ceux qui avaient eu la chance de survivre, et l’on ne demanda pas leur avis aux centaines de mille pauvres diables que la révolution et le grand homme avaient couchés dans des trous creusés dans toutes sortes
de terres . et j'imagine que,
parmi ceux-là, beaucoup se seraient volontiers passé de toute cette gloire, de Colonne et d’Arc de Triomphe !
Un petit homme tout rond et tout rouge, à l’air solide encore et même guilleret, entra dans l’étude et interrompit Clausse, à qui en passant il fit le salut militaire.
— Bonjour! toujours luron, vieux voltigeur ? dit le commandant pendant que le clerc faisait signer le certificat de vie.
— Le plus longtemps possible, mon commandant.
— Celui-ci, reprit le commandant quand l’ancien fut parti, a dû rire quand môme jusqu’à la fin. Jean-François Dolmy, prévôt de danse, prévôt d’armes breveté.
J’ai connu ses équivalents, solides au poste , mais rigoleurs
Le Dix-neuvième Siècle.
et tricoteurs en diable!... Il n'y a pas bien longtemps que je l’ai rencontré à une fête de campagne attablé avec un autre ancien lequel n’a pas dû briller dans les armées de Napoléon le Grand, car c’est bien tout le contraire d’un vieux soldat maintenant, une espèce de grippe-sou devenu vieil usurier de village... Le tricoteur avait séduit l’usurier,
Vieux Tricoteurs.
s était fait payer à boire je ne sais comment, et tous les deux, à peu près ivres, chantaient la larme à l’œil une chanson idiote :
Napoléon plein de vaillance,
Comme Jésus il fut vendu
Par les mains de Judas de France ;
Il fut trahi comme Jésus !
Quelques pensionnés se succédèrent et le commandant Clausse cessa de parler. Les vieux avaient pour la plupart l’air un peu intimidé en entrant dans 1 étude, surtout ceux qui touchaient les plus petites pensions; assis devant le pupitre du clerc, ils tiraient leurs lunettes et traçaient péniblement d’une main incertaine, comme un enfant qui fait des bâtons, quelques lettres d’une grosse et lourde écriture.
Des pensionnaires civils, d’anciens employés de l’État venaient aussi, mais plus rares ; les anciens militaires, par un accord tacite, pour le plaisir de se rencontrer sans doute, arrivaient presque tous en même temps, le matin. Quelquefois le commandant Clausse leur serrait la main, acceptait une prise de tabac, ou bien il rappelait en deux mots quelque vieux souvenir, quelque trait de l'iiistoirc de tel bonhomme cassé et aflaissé, gauche et embarrassé aujourd’hui, qui avait été un vaillant soldat, un troupier audacieux, résistant, infatigable à fatiguer la victoire,
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ou l’un de ces intrépides officiers de cavalerie des grandes charges célèbres, de Wagram, de la Moskowa ou de Waterloo.
— Jean-François Lacoche, ancien capitaine, combien de blessures ?
— Neuf, mon commandant, mais toutes simplement dans le cuir, que j’avais très dur... Rude avantage dans le métier que nous faisions, mon commandant.
— Hubert Maillard, chevalier de la Légion d’honneur, ancien crieur public et tambour de ville... Il a longtemps annoncé qu'il avait été perdu « un caniche répondant au nom d’Azov », avec des baguettes d’honneur gagnées en battant la charge tout seul à la tête de son bataillon dans un moment difficile !
— Celles-là, mon commandant, je Tapin de la Grande Armée,
ne m’en servais que dans les grandes occasions. C’est tout ce que j’avais rapporté de Russie, où j’ai eu ma caisse crevée et brûlée.
— Ah ! voilà Delmas, dit tout bas le commandant Clausse en voyant entrer un grand vieux à longue moustache blanche, appuyé sur une canne et traînant péniblement la jambe, ex-lieutenant aux carabiniers, sabre de première classe, et bourreau des cœurs... « Un vrai gaillard! » m’ont dit autrefois des anciens de son régiment, partout et toujours, en campagne comme en garnison, au nord comme au sud, avec les Polonaises, comme avec les Espagnoles, ou les Italiennes... Aujourd’hui tenu en laisse, et très court, par sa gouvernante, une ancienne farceuse devenue dévote quand elle a pris sa retraite avec le lieutenant.
Le défilé continuait, le clerc pointait les signatures sur sa liste et rangeait les brevets des pensions, de vieilles feuilles de papier jauni, froissées, salies, maculées de timbres et de cachets.
— C’est tout pour la ville, dit-il; il en viendra encore trois ou quatre
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Le Dix-neuvième Siècle.
de la campagne cette après-midi ; il ne me reste plus qua m’en aller faire signer ceux qui ne peuvent pas venir.
— Les éclopés, dit le commandant.
— C’est le plus triste ; il y a M. Mazelle qui a la goutte, puis le père Knopfer qui ne peut plus se porter; celui-là baisse tous les jours; je crois que c’est son dernier trimestre...
— Du tout, du tout, Knopfer durera encore, tu verras! Nous autres, vois-tu, nous les derniers, qui avons survécu à tant de choses, nous sommes fabriqués avec une pâte si résistante que la camarde y regarde à deux fois avant de nous mordre, par crainte de se casser les dents !
— Il y a aussi M. Clarambault qui est tout à fait en enfance.
Le commandant soupira
— Quel âge a-t-il au juste ?
— Né en 1772, dit le clerc en consultant le brevet de la pension.
— L’ancien des anciens, celui-là, major dans les grenadiers de la vieille garde, engagé en 90 au régiment de Picardie, il a tout vu, de Jennnapes à Waterloo ; il a été en Italie, en Égypte, en Allemagne, en Russie. Tu sais ce qu’il a fait en Russie ?
— Non, je ne sais pas ; 'ai toujours connu en enfance, bégayant des mots sans signification , quand je vais lui demander, pour son certificat de
Ex-grenadier
de la vieille garde. vje? une signature que je n’obtiens qu’avec beaucoup de peine, en lui parlant comme à un petit garçon...
— Pauvre Clarambault! cette existence à l’air libre, sous le soleil, le vent, la neige ou la pluie, ces quinze ans de marches continuelles sur les grands chemins de l’Europe, malgré les fatigues, les peines écrasantes, les accablements, ça vous a trempé pour un siècle les hommes assez
Les Vieux de la Vieille.
forts pour résister à la première période d’éreintemenl! Vois nos vieux généraux qui restent jusqu’à soixante-quinze ans sous le harnais, quelle ardeur ! Ça tient encore à cheval et c’est solide, les accès de goutte à part ; compare-moi ces gaillardslà aux bureaucrates décatis avant la soixantaine, collés dans leurs fauteuils et incapables de soulever autre chose que leur parapluie ou leur bonnet de coton. Hein! ai-je raison de chanter la vie militaire?
Pour en revenir à Clarambault, qui touche à ses quatre-vingtdix ans, redevenu un petit enfant depuis quatre ou cinq hivers, dire que cette triste carcasse falote, agitée par un tremblement sénile, est l’enveloppe d’un vrai héros, mais d’un héros trop complet, trop naïf et trop simple, pour avoir su tirer de son héroïsme les avantages qu’avec un peu moins de naïveté et de désintéressement, il en eût pu extraire !
Oui, lame qui s’est envolée de ce vieux corps encore debout, c’était une âme vraiment pure, une âme de première classe sortie avec le numéro un des mains du Créateur. Je l’ai connu dans son temps, ce
Ancien voltigeur.
Le Dix-neuvième Siècle.
vieux Clararabault, et parmi la jolie collection de sabreurs de toute catégorie que nous faisions, je jure que j’en ai peu vu de pareils à lui. 11 lui a manqué la chance pour parvenir aux premiers grades. Au lieu de violenter la chance, ces hommes-là, c’est la chance qui doit les violenter ! Je ne te raconterai pas, garçon, tout ce que Clarambault a fait à ma connaissance, tous les traits d’héroïsme que je sais de lui... Dans la vie de tous les vieux soldats qui te viennent à chaque trimestre, il y a des traits d’héroïsme du même genre, mais les siens étaient plus complets, avec je ne sais quoi de plus particulier, de plus naturel pour ainsi dire. Pas de bravade du tout, pas d’accès de cette belle folie héroïque qui saisit à certains moments difficiles les natures sanguines, pas d’intérêt personnel surtout, ni d’idée d’avancement ; non. sa marque à lui, c’était le dévouement pur et simple, il se dévouait sans s’en apercevoir pour ainsi dire. Écoute seulement ce qu'il a fait à la Bérézina. .. Mais d’abord il faut te dire qu’à Moscou, son régiment, attribuant des privations endurées depuis l’entrée en Russie, à je ne sais quel rogne-portions, officier d’administration, Clarambault, fatigué de réclamer pour ses hommes, prit l’affaire à son compte et provoqua l’officier. Au lieu d’aller sur le terrain, celui-ci, par son influence sur son général, fit mettre Clarambault aux arrêts pendant tout le séjour à Moscou. Cela ne porta pas bonheur au rogne-portions, car, la retraite à peine commencée, il fut massacré par les Cosaques...
Et l’hiver russe qui tombe sur nous tout à coup, un sombre soir, après une longue étape, alors que trempés jusqu’aux os, par des passages de petites rivières, nous allumions nos feux; la tourmente de neige qui s’abat sur nos bivouacs, glace nos moelles et notre sang et, laisse voir le matin, après de longues nuits de dix-buit heui’es, autour des feux étouffés des rangées de petit monticules formés de cadavres gelés ! Le long martyre commence; plus d’ordre, plus de cohésion; plus de cavalerie ni d'artillerie, il ne reste pas serrés autour des drapeaux un quart des effectifs armés... Et il faut marcher, se battre, repousser l’ennemi...
Après quarante jours de marche dans la neige, la grande armée, devenue la grande cohue, arrive à la fameuse rivière. Dans la première journée du passage, lorsque s’est produit sous les boulets russes l’effroyable encombrement du pont de bateaux d’Eblé, Clarambault étant passé, s’est aperçu que l’aigle de son régiment était restée