‹ Le XIXe siècleChapitre 42 sur 74 · LES VIEUX DE LA VIEILLE · texte numérisé non relu

LES VIEUX DE LA VIEILLE

Les Vieux de la Vieille.

dans la bagarre de l’autre côté de la rivière. Aucun espoir de percer la foule pour retourner en arrière; Clarambault n’a pas hésité, il s’est jeté dans la rivière, l’a passée à la nage parmi les glaçons, et ayant pris le drapeau, l’a rapporté par le même chemin. Le lendemain quand Oudinot a fait repasser le pont pour rejeter un peu les Russes et protéger le passage, Clarambault en était; il était de l’arrière-garde et n’a passé que le matin du troisième jour, par le chemin qu’il avait pris pour le drapeau, c’est-à-dire par la rivière, après être resté une heure dans l’eau pour sauver quelques malheureuses femmes aventurées sur les glaçons. C’était trop; en arrivant de l’autre côté, Clarambault, épuisé, trempé et gelé jusqu’aux os, allait périr, si l’une des femmes qu’il avait sauvées, la femme de l’officier d’administration de Moscou justement, ne l’avait sauvé à son tour en lui donnant une couverture et l’un de ses jupons. Ils ont tenu ensemble jusqu’en France, se traînant sur les routes de Pologne et d’Allemagne, lui à moitié mort et la femme ne valant guère mieux... Mais l’hiver russe les avait mal gelés, car la vieille femme qui soigne actuellement ce qui reste de l’héroïque Clarambault, la bonne vieille toute blanche et toute ratatinée qui soutient le corps branlant du vieil enfant...

— Madame Clarambault?

— C’est la femme de la Bérézina, que Clarambault a épousée après 1814. Pauvre Clarambault, il aimait à raconter l’historiette ; dans nos dîners, aux anniversaires, quand nous nous sommes retrouvés ; il disait toujours, en parlant de Mme Clarambault : « Ma femme, dont j'ai fait connaissance sur un glaçon, au milieu de la Bérézina... » Et dire que c’est fini, qu’il a tout oublié et ne connaît plus sa femme que tout juste comme il connaissait sa nourrice à trois ans !...

... Allons ! dit le commandant Clausse en se levant, je te laisse, mon garçon, tu peux prendre tes feuilles et t’en aller faire signer le pauvre Clarambault et les autres éclopés. Tu sais, tout ce que je t’ai dit de nos misères, ce n’est pas pour te dégoûter du métier si tu en as réellement envie. S’il faut compter forcément sur de vilaines journées de temps en temps, combien aussi de belles et de bonnes en compensation!... Soldat! mais c’est une des trois ou quatre carrières pour lesquelles on peut sentir réellement la vocation ; il y a la vocation militaire comme il y a la vocation religieuse et la vocation artistique ou scientifique ; toutes les autres carrières sont des professions qu’on embrasse par occasion...

iU

Le Dix-neuvième Siècle.

Va, tant qu’il y aura un champ et une maison sur terre, il faudra un soldat pour les défendre; sois gai, honnête et brave, et en avant, mon garçon !

— Et moi aussi, un jour, dit le clerc, j'irai signer dans quelque étude pour toucher ma pension de retraite.

— C’est la grâce que je te souhaite.

13 août 1870. — Encore une fois la fête de l’Empereur. Mais aujourd'hui, il n’y a pas de messe solennelle à la cathédrale, pas de cérémonie officielle, aucun déploiement de drapeaux, et enfin, pas de réunion des vieux de la vieille, car il n’en reste plus ou du moins si peu que c’est à peu près comme s’il n’y en avait plus. Sept ou huit en tout, sur lesquels trois seulement sont encore valides et se traînent sur leurs vieilles jambes le long des anciens remparts, aux jours de soleil.

Disparu, tout le bataillon des vieux à grands casques et à shakos antiques, c’est fini, de tous ces hommes, acteurs ou figurants du grand drame, de tous ces durs à tuer, le temps a eu raison; là-bas, dans le vague royaume des ombres, heureusement sans frontières, Napoléon peut maintenant reconstituer ses cadres au complet pour la revue nocturne.

Le plus solide des trois restants, c’est encore le commandant Clausse, un peu plus desséché que huit ans auparavant, la peau de la figure un peu plus collée sur les os, mais encore haut et droit, luttant avec énergie contre ses quatre-vingt-deux ans, marchant avec des mouvements secs de tout son corps aux articulations raidies. Les autres sont Maillard, l’ancien tapin décoré, et un vieil Alsacien, le père Walter, qui a servi dans les cuirassiers.

La ville est lugubre en cette matinée du 15 août, si joyeux toujours; les boutiques restent fermées, les maisons closes; par les portes, entre-bàillées seulement, quelques figures efiarées paraissent et dispa-

Le Dix-neuvième Siècle.

raissent, l’ennemi est proche. La veille au soir, quelques débris du corps de Mac-Mahon, une centaine de zouaves se rabattant sur Châlons, ont passé en ville. Pauvres zouaves, noircis, exténués, enragés, étourdis par le sentiment inconnu de la défaite, ils ne comprennent encore rien à leur malheur, à ces milliers et milliers de Prussiens qui leur tombent sans arrêt sur le dos, à ce bouleversement de la fortune. Ils reculent, non sans se retourner avec fureur quand l'occasion le permet, contre les avant-gardes ennemies qui les talonnent. Ils ont deux officiers avec eux, tous deux blessés et l’un des deux, un lieutenant de vingt-cinq ans, fortement bronzé, n’est autre que le petit clerc d'autrefois, Antoine Ponto. 11 est parti huit ans auparavant pour l’Algérie, engagé aux zouaves le jour même où ses dix-huit ans eurent sonné, et il n’a quitté le pays arabe encore remuant, que pour une dure campagne de trois ans au Mexique. Les deux officiers, pour faire respirer leurs hommes, ont décidé qu'ils passeraient la nuit à S... Sans entrer en ville, ils se sont installés dans des granges du faubourg après avoir à la hâte barricadé la route. Et c’est là que le commandant Clausse a retrouvé son ami, l’ancien clerc. Triste entrevue. Le commandant Clausse en est sorti blême et les traits tirés, son grand corps plus raide ne se maintenant droit qu’au prix d’efforts plus visibles.

— Pauvres enfants! pauvres enfants! c’est eux qui payent nos folies, c’est sur eux que tombent les revanches de nos quinze années de gloire à outrance... L’Europe, mise sens dessus dessous quinze ans durant, la course à la victoire, les nations culbutées, les royaumes coupés en tranches comme des parts de galette!...

Le vieux commandant ne put dormir ; toute la nuit, les tristesses du jour pesèrent sur lui comme un cauchemar, et il mâchonna entre deux sursauts de rêve des imprécations à travers lesquelles revenaient comme un refrain : C’est eux qui payent, les pauvres enfants, c’est eux !

Au petit jour, des coups de fusils le firent se dresser dans son lit. Il se leva en toute hâte et descendit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter vers le faubourg. Les zouaves avaient disparu. Par le vieux tambour Maillard qui demeurait près de là, le commandant sut qu'un peloton de uhlans, se heurtant à la barricade aux premières clartés de l’aube, avait été reçu par une fusillade qui l’avait fait se replier au galop, non sans perte. Et les zouaves s’étaient aussitôt remis en marche pour ne pas se laisser couper.

Les Vieux de la Vieille.

Le soleil remontait à l’horizon. Devant la barricade abandonnée, le commandant Clausse se promena de long en large avec l’ancien tapin Maillard et l'Alsacien Walter, venu lui aussi aux nouvelles. La route se déployait blanche et vide au loin, en avant des charrettes jetées sur le pavé ; pas de mouvement, un grand silence planant sur les champs, les cloches d’églises que l’on voyait poindre çà et là, ne jetant môme pas les carillons d’appel pour la grand’messe de l’Assomption. Un instant, dans

le lointain, on a encore entendu quelques coups de fusil, puis tout s’est tu de nouveau,

Les heures passaient. Les trois vieux, fatigués, allaient rentrer chez eux, lorsqu’un peu de poussière parut au bout de la route. Du bruit, des pas de chevaux, des roulements et encore de la poussière au loin. Quelques galopades d’éclaireurs, des uhlans qui pénètrent en ville par des rues détournées, puis des pelotons plus considérables, et enfin une troupe, infanterie et cavalerie.

Le Dix-neuvième Siècle.

Les trois vieux de la vieille se redressant de leur mieux, les lèvres serrées, étaient encore là, devant les charrettes de la barricade, maintenant jetées en tas sur un côté de la route.

— Eh bien, leur dit au passage, en excellent français, un jeune officier prussien, que les grandes moustaches blanches, les médailles et la tenue militaire des trois hommes ont frappé, hé, les anciens, est-ce que vous allez nous tirer aussi des coups de fusil, comme vos zouaves ce matin ?

— Ma foi non, jeune homme, répondit le commandant en s’avançant d un pas, c est 1 affaire des jeunes, et d’ailleurs nous, les vieux, nous avons une bonne raison pour ne pas le faire.

— Ah! et pourrait-on la connaître, cette bonne raison?

— Dame ! fit le commandant en s’inclinant d’un air gracieux, nous sommes restés si longtemps chez vous, nous autres, vieux de la vieille, que nous avons peut-être bien chacun quelques petits-fils parmi vous !

Page 1