CINQUANTE ANS DE DANDYSME
La petite fille, une blondinette de quatre ans, suspendue au bras du fauteuil dans lequel le gros monsieur s’était affalé, jasait comme elles jasent toutes à cet âge-là — et même plus tard, ajoutent les méchantes gens.
— Je vais te raconter une histoire : j’avais un beau
Le Dix-neuvième Siècle.
jardin avec un beau rosier qui poussait si haut, si haut qu’il faisait un trou au ciel; il y avait dedans un lapin qui se dépêchait de rentrer chez lui parce que c’était le soir et qu’il y avait beaucoup de nuages devant le soleil, alors il ne faisait plus clair. Et puis la maman du petit lapin lui décrochait sa balançoire parce qu’elle voyait encore clair, et puis dans le jardin il n’y a pas de gens méchants...
Le petit garçon, un grand, âgé d’au moins six ans, accroché à l’autre bras du fauteuil, interrompit la petite fdle :
— Non, c’est moi qui vais en raconter une au monsieur : « J’étais plus riche qu’un roi, alors des voleurs m’ont volé plus de mille francs et saistu ce que j’ai fait? je les ai tués et je suis allé en Amérique, c’est loin, dans une carrière d’or où j’ai trouvé plus de trente-six millions de mille francs !
— Allons, vilains enfants, interrompit à son tour la maman des deux narrateurs, laissez monsieur Chaligny tranquille, dites bonsoir et venez vous coucher.
— Mais non, mais non, madame, dit le gros monsieur, ils sont charmants et leurs histoires m’intéressent !
Après quelques vaines protestations, les deux enfants suivirent leur maman et les messieurs restèrent seuls dans le salon de la villa dont les fenêtres ouvertes laissaient voir, brillant sous les rayons de la lune ainsi qu’une corne d’argent, la boucle de la Seine au-dessous des bleuâtres coteaux de Marly.
Le gros monsieur, dans son fauteuil, semblait gagné par de profondes
et mélancoliques réflexions, — peutêtre dormait-il, — les autres continuaient la conversation commencée.
— Et moi, je pense, dit un jeune homme, que dans tous vos phénomènes de suggestion et d’hypnotisme, il entre trois quarts de supercherie consciente ou même inconsciente...
— Parbleu ! dit un autre, et fort heureusement ! Toutes ces questions deviennent furieusement agaçantes, si la moitié de tout ce qu’on raconte était vrai, si des gens, avec un regard et quelques passes, pouvaient réellement se rendre maîtres du corps et de l’âme d’autrui et faire agir cet