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LE BAL CHICARD

Cinquante ans de dandysme .

autrui comme une simple marionnette, ce serait tout bonnement effroyable au point de vue des conséquences ! Avec un bon revolver je puis me mettre en garde contre le crime brutal et vieux jeu, mais avec quoi me protéger contre les suggestionnâtes ! Brrr ! j’espère que ce n’est au fond qu’une de ces plaisanteries de savants qui vous font froid dans le dos, mais l’effet est produit, c’est assez, n’en parlons plus!

— N’en parlons plus, dit un troisième, mais pour d’autres motifs, parce que contrairement à vos opinions, je pense moi que tout est possible, parce que toutes ces expériences que l’on raconte sont réalisables !

— Vous ignorez, dit le maître de la maison aux deux premiers interlocuteurs que notre ami Fougeray est lui-même un suggestionniste... Et

<> Fleuve du Tage ! »

je ne vous conseille plus de rire, car il va tout à l’heure, pour se venger, vous ordonner des choses terribles, vous, Montai, d’épouser, dans la quinzaine, le riche parti qu’on vous a' proposé, vous savez, cette demoiselle Américaine peu séduisante, et vous, jeune Ponto, de payer demain toutes vos dettes...

Le jeune Ponto éclata de rire.

— Cela, je l’en défie bien, dit-il, et pour cause !

Fougeray avait, sans broncher, laissé passer l’interruption.

— ■ Oui, reprit-il, je pense que s’il en est temps encore, il faut laisser tomber toutes ces questions, laisser éteindre le bruit commencé, faire le silence là-dessus, car il y a là, entendez-vous, un immense danger sus-

Le Dix-neuvième Siècle.

pendu sur le monde ! Pour le moment, les savants seuls s’occupent de la force encore presque inconnue et innommée, mais par l’énorme besoin de bavardage qui tient notre époque, les discussions, les expériences et les résultats sont immédiatement criés sur les toits par les académies et les gazettes. C’est livrer à la foule la porte d’une poudrière ! Jadis la science restait la science, un temple majestueux dont l’accès était interdit aux profanes; jadis des savants auraient poursuivi leur enquête, cherché, vérifié, expérimenté sans s’ouvrir à d’autres qu’à des initiés comme eux; aujourd’hui, bien qu’on ait conscience du danger, on met tout le monde dans la confidence. Gare au jour où cela sera tombé dans le domaine public ! Comme le dit Montai, le revolver sera d’un faible secours contre la suggestion !...

— Allons, allons, fit Montai, tu poursuis la plaisanterie ! La suggestion, puisque décidément suggestion il y a, n’est possible que sur certains êtres, sur les nervosiaques, quelque peu détraqués, mais sur des gens sains et normalement équilibrés, elle fera long feu !

— Erreur! elle est moins facile, voilà tout! Je vous déclare que depuis près de dix années sans en rien dire à personne, tout seul, en silence, j’ai fait bien des expériences, et le vaste champ des possibilités dans cet ordre de faits m’épouvante aujourd’hui !... Eli ! parbleu l’homme qui veut se faire aimer d’une femme ou la femme qui veut séduire un homme, que font-ils sans s’en douter, sinon de la suggestion ? Mais voyez-vous le danger quand l’homme saura et voudra ?

Oui, pétrir à sa volonté un être quelconque, entrer de force dans son cerveau, tirer les fils, faire agir et parler cet être dominé, possédé, oui, tout cela est possible...

Fougeray s’était levé, il parlait en marchant lentement de long en large, devant le canapé où le gros Chaligny s’était affaissé après le départ des enfants.

— Et je vous le prouve, dit Fougeray s’arrêtant enfin et parlant tourné vers Chaligny, je vous le prouve avec cette grosse masse de chair, avec ce mastodonte engourdi qui ne peut certes passer pour un organisme affiné par les nerfs... Regardez-le...

— 11 dort, dit Montai.

— Non, il est éveillé, allons, Chaligny, levez-vous et marchez pour prouver à ces messieurs que vous ne dormez pas.

Le gros homme, sans faire la moindre objection se leva, marcha et

Cinquante ans de dandysme.

A Longchamps.

tourna suivant les indications qu'en levant simplement le doigt, Fougeray lui donnait.

— Monsieur Chaligny se prête à la plaisanterie, comme un bon garçon qu’il est, et voilà tout! reprit Montai.

— Monsieur Chaligny, ce bon garçon, ce vieux gommeux essoufflé, creux et vide, dit Fougeray se retournant enfin, est actuellement ma chose, vous voyez que je parle de lui sans me gêner; inutile de dissimuler vousmêmes votre opinion sur son compte, il ne s’en souviendra pas demain... Vous le connaissez tous de longue date, vous savez qu’il est devenu pour tout le monde un bonhomme ridicule, ce vieux beau retardataire, cet invalide des salons à la tête de carton...

— Dis donc, fit le maître de la maison d’un air inquiet, ménage-le...

— Laisse, je puis lui dire ses vérités, il les aura oubliées demain,... au fait, il va te les dire lui-même, il va parler, ce sera plus drôle et plus concluant pour vous autres, sceptiques Thomas! Hypnotisé dès sa jeunesse par le faux brillant des ultra-civilisés, par tout le factice social, voilà un homme qui n’a jamais vécu la vie vraie, vous allez voir... Chaligny écoutez-moi ! Vous avez vingt-cinq ans ce soir mon ami, entendezvous? vous avez vingt-cinq ans, je le veux! En quelle année sommesnous ?

— En 1837 ! dit le gros homme se redressant tout à coup comme mû par une secousse électrique. J’ai vingt-cinq ans ! Vingt-cinq ans ! vingtcinq ans ! Je suis un lion parmi tous les lions, un Furieux comme on dit!...

Ah ! ah ! je ris quand je songe au bon jeune homme que j’étais il y aura sept ans bientôt, lorsque je débutai dans le monde à ma sortie du collège ! ah ! ah ! j’ai même, ma parole, chanté la romance tout un hiver dans quelques salons « Fleuve du T âge... » mais la société des dandieset des fashionables à la mode m’a bien vite déniaisé.... Aujourd’hui nous sommes une bande de Furieux, Lions à tous crins, en train de croquer à nous six, le plus joyeusement possible avec nos Pan-

Sport.

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thères ou nos rats, cinq oncles et trois tantes! Dormez en paix, oncles bienfaisants et tantes vénérables, vos écus vont sauter! Ah! c’est que les vieilles tantes sont coriaces au possible, j’en ai encore une, moi, une respectable chanoinesse qui n’en finit pas de finir ! Baste! croquons toujours les autres en attendant! Joyeuse existence! 11 y a deux ans on m’a présenté à Lord Seymour ! Quel gaillard, ce lord Seymour ! Voilà deux carnavals que nous faisons ensemble... J’ai payé d’un commencement de dyspepsie l’honneur de figurer à côté de lui à l’Opéra, au café Anglais et à la Courtille... Des dettes? serais-je un vrai lion si je n’en avais pas? Rugissons

en chœur, ô ma Panthère aux boucles brunes, croquons, ô mon délicieux petit rat d’Opéra !... Cet Humann me coûte les yeux de la tête avec ses habits, mais quelle coupe idéale !

Le gros Chaligny marchait et se cambrait comiquement, le nez en l’air, le bras arrondi comme s'il tenait sous le bras un stick invisible.

— Chaligny, prononça Fougeray d’un ton bas mais impératif, vous n’avez plus vingt-cinq ans.

— Non, je n’ai plus ving-cinq ans, répondit docilement le vieux beau.

— Vous en avez trente-cinq !

— J’en ai trente-cinq... ah!

La voix du sujet n’avait plus l’éclat de tout à l’heure, elle s’était voilée

Cinquante ans de dandysme.

et l’homme semblait devenir soucieux à vue d’œil. 11 s était assis et se croisait les bras.

— Eh bien, vous ne parlez pas? demanda Fougeray, où ôtes-vous?

— A Clichy, répondit Chaligny la tète basse.

Un fou rire s’empara des amis de Fougeray devant la mine piteuse de Chaligny.

— À Clichy! Ça devait arriver!... On en sort, on en sort, cela vous est

facile à dire à vous, mais du diable si je sais comment j’en sortirai, moi ! Avez-vous soixante mille francs à me prêter? Parbleu, c’est une misère, je le sais bien, et j’ai dû bien davantage, mais cette fois je ne sais plus où diantre je pourrais trouver le premier louis de la somme... Ce qui devrait me consoler, c’est que ma prison a fait manquer mon mariage, un mariage négocié par ma tante, ma respectable tante, qui m’abandonne et me déshérite... Baste! le mariage ne devait pas me réussir, je

Le Dix-neuvième Siècle.

n’aurais pas été trompé, çar j’en suis sûr, la future était trop laide, mais j’aurais été sans doute trop malheureux!

Merci, canaille d’usurier ! J’en ai connu quelques-uns, mais celui-

là qui m’a fait mettre dedans, est le plus complet! Défiezvous de lui, mes enfants ! Quel Arabe ! C’est lui qui a inventé le truc des voitures de pavés ou des dromadaires donnés avec deux mille francs d’argent en échange d’un billet de quarante mille, et rachetés quinze cents francs par un compère! Avec moi, il ne s’est pas servi des dromadaires, quand de remise en remise il m’a senti tout à fait étranglé, il m’a livré pour soixante mille francs, six mille francs en espèces et le reste en un chargement de racahout des Arabes avarié, qu’il a bien voulu me reprendre pour huit mille francs... pour le replacer ensuite trois fois en un an à des amis à moi pincés de la même façon ! Le plus bête c’est qu’en réalité ce n’est pas moi qui ai mangé les héritages de mes estimables parents, moi, Grands Dieux, qui depuis quej’ai voulu faire du sport et de l'anglomanie, vivais parfois quinze bons jours durant de salade pour maigrir en vue d'un steeple à courir! Non, c’est le cheval qui m’a mangé ce que m’avaient laissé mes panthères et mes rats... Au diable la zoologie! au diable le cheval, maintenant que je suis un horseman à pied! au diable les paris et les courses, et les combats de coqs et les combats de cochons d’Inde! Hélas !

Miei prigioni.

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Je périrais d’ennui ici, derrière mes grilles, si des amis el amies ne venaient de temps en temps organiser des déjeuners de consolation pour le pauvre insolvable, avec des paniers de Champagne... Merci, amis fidèles et compatissants...

Chaligny, assis, baissait la tête et soupirait.

— Aucun argent en perspective et des Anglais partout !... Quand sortirai-je? ce bédouin d’usurier est capable de me nourrir ici longtemps pour servir d’exemple à ses autres débiteurs... Oh! si je quitte Clichy, n, i, c’est fini, plus de bêtises, plus desport, plus de lionnerie, je fais quelque chose, — du diable si je sais quoi, — et je me marie, oui, je me marie, — du diable si je sais contre qui, comme disent les vaudevillistes !... Mais sortirai-je jamais de Clichy ?

— Sortez-en, je le veux ! murmura Fougeray à l’autre bout de la pièce, d’une voix si basse que ses amis près de lui l’entendirent à peine et qu’aucun son ne put parvenir à l'oreille de Chaligny.

Celui-ci cependant se redressa brusquement avec un long soupir.

— Ouf! fit-il en respirant avec force, enfin ! il était temps, je devenais élégiaque à force de faire mon Silvio Pellico. Enfoncé Clichy ! Mon Arabe m’a lâché subitement, lui-même est venu, plein de politesse, me faire ouvrir grilles et verroux !... J’étais redevenu riche, ma tante, la dernière que je possédasse sur la planche, venait de trépasser sans avoir eu le temps de me déshériter, — c’était une femme négligente, — et cet oubli me donnait trente mille livres de rentes ! Le temps de lui verser soixante mille francs et soixante coups de botte et mon usurier se déclare content et tout à ma disposition pour l’avenir : Va-t’en voir si je signerai jamais de lettres de change maintenant, mes six mois de Clichy m’ont rendu raisonnable, tout à fait raisonnable... Mais me marier, un instant, nous avons le temps! Suis-je donc si décati? Allons donc! j’ai trente-six ans, je suis frais et vif, Clichy m’a reposé, d’ailleurs j’ai besoin de compensations, je veux des compensations, il me faut des compensations, nous verrons après!... Bien entendu, me voyant insolvable et perdu, rats et panthères m’ont abandonné avec ensemble, tant mieux, histoire ancienne ! Voilà ce qui vient de paraître : Voyages , aventures et découvertes du petit baron de Chaligny au pays des lorettes... Bredastreet !

— Passons! dit Fougeray toujours entre ses dents, petit baron de Chaligny, mon bon, vous avez ce soir quarante-cinq ans.

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Ulu,t[/Vvv

joyeux et vif il devint grognon.

— J’ai quarante-cinq ans ! prononçat-il lentement comme si chaque syllabe tombait avec un poids de cent kilos sur ses épaules, qua-rante-cinq ans! Fichtre! Je ne le dis à personne, je n’avoue pas ! Dans le monde comme dans le demimonde, un gandin de quarante-cinq ans passe bientôt père noble ! on me donne trente-huit ans, je les garderai le plus longtemps possible... Non, je ne me marie pas, eh, mes bons, j’ai tout juste pour moi avec les mille louis de rente qui me restent, me voyezvous avec femme et enfants sur les bras, brrr, j’en frissonne ! J’ai assez de peine à me donner mes petites fantaisies, — à propos, c’est étonnant comme la fantaisie devient hors de prix à Paris, — où en serais-je, je vous prie, s’il me fallait en outre faire marcher une maison, assurer la vie d une femme légitime

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