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et de ce qui s’ensuit toujours, les enfants criards, gênants, toujours barbouillés de confitures et si coûteux? Non! d’ailleurs avec la famille viennent aussi bien des tourments, des inquiétudes, des maladies ; j’ai le cœur tendre moi au fond et tout cela me gâterait l’existence.
Pour le quart d'heure je n’ai qu’une petite santé à défendre, la mienne, c’est bien assez ! Parbleu ! je m’efforce de me donner le plus d’agrément possible et sans les fâcheuses tendances de mon estomac à la dyspepsie, je me déclarerais parfaitement heureux. Amélia, mon ange depuis cinq ans, me trompe, c’est possible et probable, mais je vous en prie, mes chers amis, ne me dites pas avec qui, ça me gênerait ! L’été, de Kursaals en Casinos, de Bade à Trouville et Biarritz, l’hiver dans mon petit cercle à Paris, je vis plein de sérénité, laissant l’eau couler, le monde tourner et Amélia me tromper... à bas les raseurs, voyez-vous et vive la tranquillité !
A l’Opéra.
— Chaligny, interrompit Fougeray se rapprochant, mon pauvre ami, voici l’heure (le la soixantaine qui va sonner, attention !
— Hélas ! fit Chaligny d’une voix lamentable, de 1812 à 1872, le compte y est bien! Le vilain chiffre ! Est-ce possible! Quoi j’aurais soixante ans moi, si fringant encore il y a quelques années, moi qui luttais et dissimulais hier encore avec assez de succès! J’avouais quarante-six et quelques mois, on en ajoutait quelques autres et ça faisait juste la cinquantaine. Aujourd’hui, c’est réglé, je suis fini, il m’a fallu abandonner les gilets baleinés, le corset, enfin, qui maintenait mon torse dans des proportions raisonnables, car je frisais l’apoplexie tout simplement ! Certes, avec mon corset, je ne brillais plus comme trente ans auparavant et le lion que j’étais en 1840 m’eut traité de baderne, mais avec un peu d’effort, j’arrivais à faire encore passable figure au Bois, aux premières du boulevard, à Trouville dans la saison, devant les petits camarades du club, devant les cocodettes des plages, devant les petites actrices des opérettes ou des féèries, soupeuses ou farceuses. ..
Les longs soupers, les joyeuses chansons !
Vous souvient-il, ma belle,
D’un homme qui s’appelle...
N’en parlons plus, cet homme est fini ! C’est depuis mon duel avec le petit Lacoste... Vous savez l’histoire ? cet animal, il y a trois mois, tient à me prouver par A plus B que Gcorgelte me.. . enfin se moquait de moi !... Est-ce que ça le regardait? Et il me fait ces belles révélations, j’en suis sûr, parce qu’il avait inutilement voulu aider ladite Georgette à se moquer
Cinquante ans de dandysme.
de moi ! Vous voyez ma tête, moi qui aimais tant ma bonne et philosophique tranquillité ! Je deviens rouge comme un homard, je suis furieux, j’étouffe, j’éclate et ma colère tombe sur Lacoste. Un duel ! 11 y a dix ans que je ne fais plus d’escrime pour cause d’essoufflement. N’importe, il le faut, je me suis laissé entraîner par la colère. Et nous nous rencontrons le lendemain matin, sur le pré avec les témoins, tous raides et graves, tous boutonnés jusqu’au menton. Le petit Lacoste, — le gredin, je suis sûr qu’il n’a pas trente-cinq ans — jette habit bas, et se campe très crâne en manches de chemise... Aïe, il faut faire comme lui, retirer pardessus, redingote et aussi le gilet, mon bon et fidèle gilet baleiné, solide comme un corset! J’avais bien la tentation de le garder, mais, sapristi, c’est une cuirasse, je ne peux pas rester cuirassé devant Lacoste en plastron ! Et je rage et je sens que je deviens rouge en déboutonnant mon appareil... Ce gredin de Lacoste a mis son monocle et sourit, je m’embrouille dans mes boucles, je me hâte pour échapper à ce monocle railleur, je tire, je décroche, enfin, vlan ! mon gilet est enlevé et floc ! me voilà devant lui tout gonflé, soufflé et soufflant, énorme, ventru, ridicule, grotesque, jele sens, je le vois !... et le monocle aussi le voit et les témoins du monocle et les miens, tous, éclatent de rire à ma barbe, d’un rire qui roule et n’en finit plus ! Que faire? Me fâcher? Je commençais déjà, mais la pensée de l’apoplexie me passe dans la tête, du calme, fichtre ! du calme ! Je prends le parti de rire comme eux, autant qu’eux! On se tord davantage, Lacoste rengaine son épée et vient à moi, la main tendue avec des excuses...
Nous nous réconcilions si bien que le misérable tient à m’aider luimême à reboucler mon appareil. Quelle rage ! Je succombe sous le ridicule, jamais je n’oserai me remontrer au Club ! Au déjeuner de réconciliation, parbleu, je cherche à m’étourdir, je bois plus qu’eux, les jeunes, et je suis malade pendant quinze jours ! Et maintenant pour tout le monde, je ne suis plus qu’un crevé idiot, un vieux cocodès absurde et déplume, pis que cela, un épouvantail à petits crevés, celui que les pères ou les oncles montrent, en les morigénant, aux jeunes étourneaux réfractaires au mariage :
« — Tiens, regarde, voilà comme tu seras dans une petite pièce de trente ans ! »
— Allons, allons, Chaligny, dit Fougeray, ce n’est pas soixante ans que vous avez aujourd’hui, c’est, si je compte bien, soixante et onze !
— Soixante et onze ! ah! jeunes gens, puisque vous le savez, autant ne vous rien cacher, c’est soixante et onze et demi ! Où est le temps où dandy imberbe, je chantais la romance devant des dames à toques empanachées? Dandy, lion, gandin, crevé, voilà mon histoire en quatre mots, le turf, le bois, le club, voilà le cercle dans lequel s’est déroulée mon existence longue et vide... Ce qu'il y a de plus bête, c’est que parti dans la vie avec le plaisir pour but, j’ai surtout rencontré l’ennui ! Je suis resté garçon, pis que cela, tout ce qu’il y a de plus ridicule dans la famille
des vieux garçons, un vieux beau, la joie des petits gommeux, une bonne cible à railleries, une vieille pelote dans laquelle chacun enfonce son épingle !...
Chaligny prit une voix pleurarde.
— Oh ! la première fois que je me suis entendu appeler le père Chaligny ! A cette blessure cuisante, le voile s’est déchiré pour moi et je me suis compris : le père! ô ironie, le père!... Et c’était vrai que depuis quelque temps, sans m’en apercevoir, je prenais des façons paternelles avec tout le monde, avec les jeunes gens, avec les femmes,... qui se fichaient gracieusement du père Chaligny ! Pas dangereux, le père Chaligny, on peut se confierà lui... L epèrc Chaligny? un vieux rasoir!... oui, on m’a appelé rasoir!... Quand on en a assez, du père Chaligny, on le
AU G l( AND PRIX
Cinquante ans de dandysme .
campe dans un fauteuil où il fait un somme ! Et le pire, c’est que je suis réellement travaillé par je ne sais quels vieux besoins d’affection, rentrés et comprimés pendant si longtemps et qui se font jour maintenant à travers le vieux cuir de mon vieux cœur !...
La vie hôte que j’ai menée les avait empêchés de germer et fleurir en leur temps, n’importe, ils percent, ils poussent sur le tard, en plein frimas, et me tourmentent bien davantage, faute d’objet pour les satisfaire ! Voyez-vous ça? Je repense à tous
, . ... . . Contre l’embonpoint.
les mariages manques jadis, je me prends a
regretter même la femme laide que ma tante voulait me faire épouser, car à cette heure il n’y paraîtrait plus guère, nous serions vénérables tous les deux!... Oui, je me prends à aimer bêtement ma concierge, la petite fille de ma concierge, mon chien et ma perruche, des bêtes à qui je donne en cachette des mots d’amitié!... Quand je ne pourrai plus sortir et me rouler jusqu’aux divans de mon cercle, j’aurai des chats sur lesquels je reporterai mes sentiments d’affection, oui, j’aurai des chats comme une vieille portière et pour tout dire, je jure que si seulement mon valet de chambre, un être insupportable cependant, était une cuisinière, je l’épouserais !!!...
— Allons, dit Fougeray en conduisant sans le toucher, rien qu’avec le doigt tendu, le piteux Chaligny vers un fauteuil, allons, il va larmoyer, en voilà bien assez !
Chaligny se tut, sa tête se pencha un peu sur son plastron et il parut dormir.
— Eh bien ? dit Fougeray se retournant vers ses amis.
— Eh bien, tu es un homme dangereux ! Comment, tu as le pouvoir de forcer quelqu’un à se confesser ainsi devant tout le monde, à ouvrir ce qui lui sert de cœur, pour laisser bien voir à tous ce qu’il y a dedans ! Mais, terrible ami, nous préférons nous brouiller immédiatement avec toi pour ne plus te revoir jamais !
— Moi, s’écria Montai, le père Chaligny m’a fait froid dans le dos et je déclare que pour éviter de songer à épouser ma gouvernante plus tard, je vais me marier tout de suite, je ne sais encore avec qui, mais je vais me marier ! Et pour mettre les talents de Fougeray à une nouvelle
épreuve, je lui demanderai dès que j’aurai choisi ma future, de lui suggérer l'idée de se mettre à m’adorer !
— Et moi, dit le jeune Ponto, je vais réunir mes créanciers, un tas d’usuriers, vous savez, et je chargerai notre ami Fougeray de les forcer par suggestion à confesser leurs torts et à me donner quittance ! Je suis sûr que c’est eux qui me redoivent!...
Fougeray s’était baissé vers Chaligny. Celui-ci releva soudain la tête et regarda autour de lui d’un air étonné, puis il se frotta les yeux eh se mit lourdement sur ses jambes.
— Je vous demande pardon, dit-il, il me semble que j’ai dormi... Tiens, les enfants ne sont plus là, ils sont couchés ? Ils sont gentils. Sacristi, quel dommage que je ne sois seulement pas l’oncle de la petite blondinette !... Mais quelle heure est-il? Dix heures ! oh! je dors depuis le diner !... ça ne m’arrive jamais... j’en suis honteux... j’ai dîné comme un boa, parole d’honneur. Et le train, n’est-il pas temps de regagner le train, messieurs?