‹ Le XIXe siècleChapitre 5 sur 74 · UNE PIPE D’HONNEUR · texte numérisé non relu

UNE PIPE D’HONNEUR

Le sergent n’eut pas le temps d’examiner plus longtemps sa conquête, un galop de cavalerie retentit derrière lui dans le village. Frédéric se retourna, aperçut un groupe et une escorte.

— Marceau ! c’est Marceau ! dirent les soldats en reconnaissant le général.

— Qui commande ici ? demanda un jeune homme d’environ vingt-cinq ans, à belle figure régulière et calme, en arrêtant son cheval devant la barricade, après un coup d'œil au pont.

— Moi, mon général ! répondit le sergent en faisant le salut militaire.

— Très bien, sergent, nous avons entendu votre feu tout à l’heure, nous recauserons de cela. Maintenant il faut me rétablir ce pont, vous avez quinze minutes, l’infanterie sera ici dans un quart d’heure.

— Je n’en demande que dix.

Frédéric passa la pipe du hussard dans son gilet, un regard du jeune général tomba sur elle.

— Une belle pipe, dit-il d’un air étonné.

— Mon général, c’est la pipe de l’officier commandant les hussards à qui nous avons eu affaire... si elle vous fait plaisir, moi je ne fume pas !

— Voyons ?

Ponto tendit silencieusement la pipe et tourna le dos sans mot dire pour exécuter l’ordre ; devant le pont, les soldats enlevaient déjà les charrettes et commençaient à remettre les planches.

Une Pipe d’ honneur .

— Sergent, appela Marceau, reprenez votre pipe, le nom gravé sur l’anneau d’argent « Praczy » est celui d’un commandant de hussards hongrois fameux par son audace dans l'armée autrichienne... gardez-la donc cette pipe, comme un trophée, comme une pipe d’honneur en attendant autre chose que je vous promets.

— Je ne fumais pas, mon général, mais je fumerai ! s’écria Frédéric enthousiasmé.

Un officier, sur un signe de Marceau, prit le nom du sergent, puis le général et l’escorte tournèrent bride et disparurent dans le village.

On reposait déjà les planches du pont. Le sergent envoya deux hommes dans le village pour réquisitionner des clous chez un maréchal dont on avait aperçu l’enseigne dans la grande rue. Les hommes se hâtèrent et les derniers coups de marteau enfonçant les clous retentissaient comme l’infanterie annoncée débouchait de la grande rue de Meisenheim.

Les fantassins, couverts de boue, filant d’un pas rapide, avaient à peine paru sur la berge ennemie, qu’un premier coup de canon retentit des collines situées à quelque quatre cents toises du pont, un flocon de fumée s’éleva lentement dans le ciel, puis un second et un troisième. Les Autrichiens venaient d’amener une batterie pour appuyer sans doute un retour offensif contre le pont.

Des troupes défilaient toujours ; après l’infanterie deux escadrons de dragons passèrent, de vieilles moustaches, débris de l’ancienne armée d’avant la Révolution, puis une batterie qui courut au galop se placer sur le premier escarpement dominant la rivière et qui se mit aussitôt à répondre à l’artillerie autrichienne. Sur la gauche du côté de Kreuznach la canonnade s’accentuait et roulait sans intervalles, faisant le fond sur lequel se détachaient les coups des batteries plus rapprochées. Ponto et ses hommes regardaient maintenant filer l’infanterie sur la route et les dragons se masser à l’abri d’un pli de terrain ; on ne voyait que des lignes de casques et les silhouettes de quelques officiers se détachant en haut d’un rayon sur le fond gris du ciel.

Au loin, la colonne d’infanterie parut tout à coup enveloppée de fumée, les tirailleurs qui la flanquaient avaient ouvert le feu. Trois quarts d'heure de fusillade et de canonnade dans les bois couvrant les collines, dans les rues d’un petit village qu’on devinait au-dessous de son clocher, à une demi-lieue tout au plus ; du pont on ne voyait rien qu'une grande fumée dans laquelle tout avait disparu.

Le Dix-neuvième Siècle.

— On dirait qu’ils se disputent, les autres ! dit avec l'accent traînant de Normandie un soldat grimpé sur le toit d’une grange.

Un éclat de rire accueillit le mot.

— Ça ne va pas très bien pour nous, dit un autre en désignant la batterie française où la moitié des pièces se taisaient, démontées sans doute.

Le sergent Ponto avait tiré machinalement la pipe du hussard et la

— Voulez-vous du tabac, sergent? fit un soldat campé sur le pont parfaitement à l’aise sous le débraillé d’un uniforme outrageusement déchiré et la mine gouailleuse sous un vieux bonnet de police qui lui tombait sur le cou.

— Merci, je ne commencerai pas aujourd’hui, si j’attrapais mal à la tête, ça me gênerait pour l’ouvrage que nous allons avoir tout à l’heure.

La fusillade et la fumée se rapprochaient. Tout à coup un mouvement se produisit parmi les dragons, on vit les officiers se dresser sur leurs étriers, tirer leurs sabres et agiter les bras, toute la ligne des casques oscilla et se hérissa instantanément d’éclairs de sabres, et sur un nouveau mouvement des officiers, soudain tout l’escadron jaillit de son pli de terrain et prit le trot dans la lumée.

... Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le pont voyait repasser les débris de la colonne française repoussée ; trois pièces d’artillerie sur

Une Pipe d'honneur .

six, les autres gisant démontées sur l’autre rive, s'en vinrent se placer en batterie sur l’autre côté du pont, puis l'infanterie un peu abîmée passa lentement, ramenant beaucoup de blessés, tandis que les dragons chargeaient à peu de distance pour dégager les derniers pelotons. Quand ils eurent repassé à leur tour, le sergent Pontoet ses hommes, recommençant leur travail du matin firent rapidement sauter les planches de la première arche du pont et le passage se retrouva coupé.

Il était temps, les habits blancs paraissaient sur la route, on apercevait môme les hussards du matin, qui venaient d’avoir un vif engagement avec les dragons. L'infanterie avait filé pour défendre le gué à l’autre bout du village et l’artillerie après quelques salves la suivit bientôt, le sergent Ponto resta seul avec ses hommes abrités par des murs ou derrière la petite barricade reconstituée. Il tenait à son pont, il ne le lâcherait pas. Et pendant toutle reste de la journée, il resta sur sa petite barricade, faisant le coup de feu avec le plus de régularité possible pour économiser les cartouches ; son petit détachement éprouva des pertes sensibles, il eut à repousser quelques attaques sérieuses des Autrichiens essayant avec des planches de franchir la coupure. Puis, dans l’après-midi, il lui fallut encore rétablir le passage pour un retour offensif des troupes françaises. Marceau, qui fit un signe de tête au sergent comme pour le féliciter, passa avec deux demi-brigades et de la cavalerie, mais la tentative ne réussit pas davantage, et vers le soir, le sergent coupa encore une fois le pont sous le feu des habits blancs qui avaient suivi de tout près la colonne en retraite.

— Voulez-vous du tabac, sergent?

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