DEUXIÈME RENCONTR E
« Mon cher frère.
« Je Prends la liberté de t’écrire pour m’informer de la santé de ma « Mère, de ta santé à toi et de toute notre famille sans oublier Dine. « Ne me sais point mauvais gré si j’ai tant tardé, c’est que je voulais le « donner connaissance d’une arme d’honneur promise depuis longtemps. « Le citoyen Bonaparte, notre général en chef, rien n’échappe à sa Mé- « moire et à sa Bienveillance, vient d’après le compte qui lui a été Rendu « de ma conduite aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, et notam- « ment à l’affaire de Meisenheim sous les ordres du général Marceau, de « me faire adresser un fusil d’honneur.
« Les Trois Capucines, la Contre-platine, la Sous-garde, la Sous-crosse « et la Plaque de couche sont en argent, sur cette dernière pièce sont « gravés les motifs pour lesquels Ma Patrie m’a décerné cette Arme. Je « jouis en outre d’une haute paye d’un sou par jour.
« Fais-moi Réponse lorsque tu auras le loisir, marque-moi ce qu'il y « a de nouveau au pays, si la Récolte est bonne cette année et ce que « pense Dine du cadeau du citoyen général Bonaparte . »
I) e n xi è ni e Rencontre .
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Le sergent-major Ponto écrivait cette lettre avec accompagnement de grandes majuscules et de fioritures triomphantes, sur un tambour, à Padoue, dans un cloître abandonné où campait sa compagnie. Deux ans s’étaient écoulés depuis le pont de Meisenheim. Lejeune sergent d'alors, vieilli par les fatigues de la guerre, avait maintenant les longues moustaches blondes et tombantes d'un vieux soldat gaulois. Son uniforme était aussi usé qu’à Meisenheim, son grand chapeau prenait de lui-même des airs penchés et pointait ses deux cornes vers le sol comme deux gouttières, l'une dans le dos, l'autre sur le nez, au-dessus de la superbe pipe du hussard hongrois; car, pour faire honneur à son trophée ainsi qu’à son précédent propriétaire, le brave Praczy, Frédéric Ponto avait appris à fumer.
La demi-brigade de Frédéric, tirée avec toute la division Bernadotte de l’armée de Sambre-et- Meuse, venait d’arriver à l’armée d’Italie, en assez mauvaises dispositions. Les bruyants succès de celle-ci, les noms retentissants de ses victoires, Rivoli, Arcole, Lodi,
Millésimo, semblables à des coups de clairon, les proclamations théâtrales de leur général, avaient fait oublier ou méconnaître avec injustice les longs et durs travaux des armées combattant dans le Nord et sur le Rhin, leurs dangers, leurs batailles, et rejeté leurs généraux, Marceau, Hoche, Jourdan, Moreau, à l’arrière-plan. Aussi, à peine la division Bernadotte eut-elle rejoint à Padoue les régiments de Bonaparte que les querelles éclatèrent entre soldats d’Italie et soldats du Rhin.
Le sergent avait eu son affaire dès le premier jour ; plaisanté sur sa pipe colossale par un sous-officier, un petit méridional à la langue preste, Frédéric sans mot dire avait rangé sa pipe et tiré son sabre pour s’aligner en l’honneur des anciens de Sambre-et-Meuse.
Le général Bonaparte, pour enrayer cette manie de duels qui menaçait
Frédéric Ponto avait appris à fumer.
Le Dix-neuvième Siècle.
de faire dévorer ses soldats les uns par les autres, prit la meilleure mesure : il entra brusquement en campagne après avoir, pour gagner l’esprit des soldats du Rhin, mis au courant toutes les promotions en retard et distribué des récompenses dès longtemps promises.
Le fusil d’honneur promis par Marceau arrivant enfin, les sentiments de Frédéric pour le général des armées d’Italie étaient devenus tout autres : la lettre à son frère en témoignait.
Cette lettre inachevée resta dans son sac et elle le suivit d’étape en étape sur les routes italiennes et tyroliennes. Frédéric y pensait de temps en temps, entre une escarmouche avec les Autrichiens, un enlèvement de poste avancé ou un passage de petite rivière aux allures de torrent descendant des Alpes neigeuses. Une recrue du village, arrivée avec quelques Noyonnais à la demi-brigade, lui avait apporté des nouvelles des êtres si chers laissés là-bas, en Picardie, depuis les jours déjà lointains de 93. La vieille maman n’était guère gaillarde, elle avait dû cesser d'aller aux champs, et maintenant, c’était Jean-Baptiste l’aîné qui faisait tout l'ouvrage ; heureusement Dine était là, Dine allait vendre au marché de Noyon le beurre, les œufs et les légumes des Ponto en même temps que les siens. Jean-Baptiste ne se mariait toujours pas, et l’on disait dans le pays qu’il devrait bien épouser Dine, puisque Frédéric le sergent était destiné à poursuivre sa carrière de soldat et à devenir un jour ou l’autre général comme tant d’autres.
Ces nouvelles rendaient Frédéric soucieux et l’image de cette Dine, aimée jadis dans la paix des bonnes années de sa jeunesse, image un peu estompée par le temps, le suivait partout, occupait sa pensée pendant les longues étapes et ne disparaissait que lorsqu’il fallait donner un coup de collier, déployer ses hommes en tirailleurs, courir, faire le coup de feu ou enlever à la baïonnette quelque bicoque défendue par ses vieilles connaissances, les Kaiserlicks. Après l’affaire, le souvenir de Dine reparaissait. Frédéric en était tout troublé, ses espoirs de retour au pays, ses plans, les nouvelles apportées par la recrue avaient tout dérangé. Le retour triomphant, le retour au village, à la tranquillité, à la vie paisible, espéré si longtemps, lui paraissait maintenant bien problématique. Et cependant après cette campagne qui devait, selon le citoyen Bonaparte, forcer l’Autriche à nous donner la paix, il serait probablement licencié, et alors... Frédéric n’osait pas pousser plus loin sa pensée, bah! il serait peut-être Luc avant !