LE RESTAURANT DE LA GARDE NATIONALE
Victoires et conquêtes d' Alexandre Colobry
— Tu veux encore éviter la discussion! s’écria M-e Colobry.
— Il s'agit bien de discussion ! gémit M. Colobry, allons, un omnibus maintenant et les tonneaux des porteurs d’eau! par-dessus le marché!...
— Est-il question d’omnibus et de porteurs d’eau dit M“® Colobry impatientée, il s’agit d’entendre les raisons de Louise... et Octave va venir, car je lui ai promis de t’arracher une réponse définitive ce malin... tiens, le voilà !
La porte venait de s’ouvrir et Octave, l’objet de la querelle, se présen-
... Attaché au sabre glorieux.
tait: un joli garçon à l’air ouvert et intelligent, qui, en entrant, jeta un regard interrogateur vers Mmc et Mlle Colobry. Ah ! le coup d’œil à la fois désolé et encourageant de Louise! Colobry avait beau combattre, il était évident qu’Octave avait des chances.
— Voilà Octave qui monte pour te demander ta réponse, mon ami, reprit Mmc Colobry.
— Mon shako, mon sabre, mon uniforme ! s’écria M. Colobry, ils renversent les omnibus, ils enlèvent les pavés, c’est une barricade!...
— C’est l’affaire de la garde mobile! Voyons, mon ami, nous devons une réponse à notre ami Octave, je t’ai dit mon sentiment, c’est à toi maintenant de...
— Quand j’ai dit non, c’est non ! Je ne suis donc rien ici? C’est donc aussi une insurrection? Soit, je suis désolé d’être obligé de parler aussi net, je considère Octave comme un partait employé, il fera un excellent
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commerçant, soit, tout cela est vrai, mais je ne puis lui donner ma fille, là! j’ai d'autres engagements ! Sur ce, mon cher Octave, sans rancune et considérez-vous toujours comme un ami et un pilier de la maison Colobry ctCi0.
— Mais, monsieur... j’espérais... j’avais espéré... Vous ne m’aviez pas paru hostile... Enfin, vous comprenez qu’il ne m’est pas permis de rester un instant de plus dans la maison où...
Un petit sanglot s’entendit derrière la porte que Mlle Colobry venait de fermer en se sauvant. Mmc Colobry, très animée, leva la main et ouvrit la bouche pour parler... Les roulements de la générale éclatant sous les fenêtres accompagnés de coups de feu tirés à quelque distance lui coupèrent la parole et les arguments quelle allait sans doute faire valoir en faveur d’Octave.
— Vous voyez, les rassemblements et les essais de barricades, c’est sérieux, cette fois! s’écria M. Colobry en se précipitant vers la fenêtre, presque heureux de la diversion.
— Vous l’avez dit, c’est une insurrection, dit amèrement Octave, et puisque par votre refus ma vie est perdue, eh bien, je trouverai l’occasion de m’en faire débarrasser sur les barricades ! adieu !
Mlle Colobry était rentrée les yeux rouges et se tenait effarée près de sa mère dans le coin le plus éloigné des fenêtres. Octave avait bien mal choisi son moment pour une demande en mariage ; il est vrai que depuis un an il en parlait presque tous les jours, soutenu par l’assentiment de la mère et fortement encouragé par les doux regards de Mlle Louise, mais depuis un an M. Colobry cherchait des prétextes pour répondre évasivement et se rejetait sur l’état précaire des affaires pour remettre toute réponse à plus tard.
On entendait maintenant de tous les côtés les coups précipités de la générale, du côté du boulevard, en arrière dans la rue Saint-Denis, en face dans les rues Bourbon-Villeneuve et de Cléry et une tiraillade intermittente roulait vers le Château-d’Eau.
— Adieu, répéta Octave, voyant que sa phrase avait fait de l’effet, je vais parmi les insurgés et les désespérés, adieu !
Mm0 et M“e Colobry poussèrent le même soupir et la même exclamation, étouffée aussitôt sous l’enragée musique de la générale.
— Pas de bêtises, Octave, s’écria M. Colobry, vous êtes venu avec nous aux précédentes journées comme volontaire à la 6" compagnie, la
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générale nous appelle, comme capitaine, je vous garde! Prenez votre giberne et votre fusil qui sont là derrière votre bureau et attendez que je passe mon uniforme !... Louise, Pauline, ne le laissez pas partir!
M. Colobry, plein d’une ardeur héroïque, ne resta pas longtemps absent. Il apparut presque aussitôt sanglé dans son uniforme de capitaine de la 6° compagnie de la “* légion de la garde nationale et attaché au sabre glorieux, avec lequel il avait déjà attaqué ou défendu, démoli ou soutenu suivant les occasions, les institutions de son pays.
— Soit! dit Octave, après avoir réfléchi quelque peu, avec vous ou avec eux, tout m’est indillôrent! En avant alors !
M. Colobry, calmant d’un geste majestueux, en guerrier habitué au commandement, les alarmes de sa femme et de sa fille, coilfa son shako et fit signe à Octave de le précéder.
M. Alexandre Colobry, Dentelles et barèges , était un vieux soldat citoyen. Vingt-deux ans de loyaux services parmi les baïonnettes intelligentes de la 6° légion, les épaulettes de capitaine gagnées en montant la garde tantôt pour tantôt contre le gou- {j vernement, suivant que son gouvernement, adoptant ou négligeant ses avis, se conduisait bien ou mal, tels étaient les titres d’Alexandre Colobry à notre attention. Entré comme simple grenadier dans la garde nationale en 1820, alors qu'il n’était encore que premier commis de Jauffre, Dupont et Clc, ses prédécesseurs, il s’était si bien distingué en criant avec énergie : Vive la Charte et à bas Villèle ! sur le passage de Charles X à la célèbre revue de 1827, qu’il allait passer caporal, lorsque le roi cédant à scs néfastes ministres, prononça la dissolution de la garde nationale.
Le roi Charles X ne devait pas l'emporter en paradis. Alexandre Colobry le repinçait en juillet 18.70 à la seconde journée des Trois glorieuses. Ce matin-là Alexandre Colobry, cédant à la bouillante ardeur de la jeunesse, remettait son vieil uniforme et descendait en armes sur le boulevard. Dans l’esprit d’Alexandre Colobry. ceci ne devait être qu’une simple
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démonstration pour faire comprendre au gouvernement qu’il n’était que temps de changer de conduite. Mais des citoyens qui défendaient une barricade à la porte Saint-Martin, furent saisis d’un tel enthousiasme à la vue de 1 uniforme proscrit de la milice parisienne, qu’ils remirent à Colobry, malgré les efforts de sa modestie, le commandement de leur barricade. Et le chef d insurgés improvise dut se couvrir de gloire pendant toute la journée, soutenir le feu de la garde royale, montrer une belle attitude dans les moments difficiles, puisqu il était le chef, et, toujours pour la meme
A la revue du 1" mai.
raison, quand les troupes se furent retirées, suivre ses hommes contre les Suisses retranchés dans le Louvre.
Ces journées parurent un peu longues à Colobry, rien de plus fatigant que de se couvrir de gloire ! La fin arriva tout de même, Charles X partit et Alexandre Colobry rentra chez lui, victorieux, éreinté et tout ahuri. Huit jours après sa légion réorganisée le comptait au nombre de ses officiers. Il était lieutenant. L'ordre, la tranquillité du pays, la charte et le trône de Louis-Philippe se reposaient sur son sabre.
Jours de gloire pour la garde citoyenne ! Lorsque les ennemis de l’ordre des choses, les bousingots, les sectaires des sociétés secrètes, des Droits de l’homme ou des Saisons, les républicains de Barbés et de Blanqui tentaient un mouvement contre la royauté, la milice parisienne
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formait ses bataillons et marchait avec la ligne contre les barricades. Les tambours des légions battent le rappel pour les soldats citoyens ! C’est 1832. Toutes les vieilles petites rues du quartier Saiut-Mcrry sont coupées et barricadées, l'insurrection gronde sinistrement dans ce dédale d’antiques et sombres ruelles du moyen âge. L’insurgé Jeanne et ses hommes résistent à outrance. En avant sur le cloître Sainl-Mcrry avec la troupe! C’est la tentative d 'Avril 1834. C’est l’échauflourée île Barbés et de la Société des Saisons en 1839. Des barricades à enlever avec la
Il a déjeuné avec le roi !
ligne, des postes à garder, des émeutiers à poursuivre, des rassemblements à disperser.
Le sabre défendait les institutions et ne les combattait pas encore. Il gardait l’hôtel de ville et le palais du roi citoyen Louis-Philippe. Quand la rue était tranquille, lorsque l'opposition combattait simplement par la Presse, le capitaine Colobry avait de bons moments. Les revues du 1er mai, le défilé à la tôle de sa compagnie, devant le roi et sa famille, les jeunes princes si populaires et si acclamés, et les gardes à monter.
Les gardes régulières étaient les bien-venues, c’est chose agréable et fort hygiénique de passer une journée tout entière et une nuit hors de chez soi, bien en dehors des préoccupations commerciales; le cœur du capitaine Colobry se dilatait à la pensée des joyeuses causeries autour
du poêle du poste, des plaisanteries un peu fortes que la licence du corps de garde autorise, car la garde nationale compte des gaillards dans ses rangs, des jolis petits déjeuners bien arroses, entre camarades heureux de se rencontrer en cette bonne journée de garde, et des longues parties de billard au café de la Tourelle devant l’hôtel de ville, les uniformes déboutonnés et les sabres accrochés aux patères... Et lorsque le tour de la lr0 compagnie arrivait de monter la garde aux Tuileries, le capitaine Colobry avait l'honneur de déjeuner avec le roi et de boire le vin du monarque à la santé des institutions libérales que la France s 'étaient données. On en avait pour quinze jours à se raconter tous les détails de ce déjeuner au carré Saint-Denis, entre voisins et amis.
Alexandre Colobry était dynastique, philippiste, certes, mais de ce qu'il dînait quelquefois avec le roi, comme représentant de la milice parisienne, il n’en conservait pas moins toute la liberté de ses opinions politiques.
— Je suis libéral, moi, je ne suis pas une girouette, pour ce qui est des opinions, je suis de fer et de bronze !
Il demandait la réforme, limitée naturellement à l’adjonction des capacités, et blâmait 1 obstination des ministres et du roi à refuser ces satisfactions à l’opinion publique... Plusieurs fois même, pour donner une leçon au pouvoir, il banqueta, revêtu de son uniforme, avec Odilon Barrot et les députés de l’opposition. Le gouvernement ne comprit pas. Fatal aveuglement qui amena le sabre d’Alexandre Colobry à cesser de défendre le gouvernement et enfin à le combattre. Ceci, bien entendu, est une manière de parler. Ce sabre parut sur les boulevards en février, mais sans sortir du fourreau. 11 pactisa moralement avec l’émeute, assista sans sourciller à la construction des barricades, patrouilla et repatrouilla dans le quartier, croyant seulement renverser un ministère et se montra très surpris, le 24 février au soir, d’apprendre que l’émeute réformiste a laquelle il avait pris une part effective, quoique inactive, était une révolution qui, brisant le trône du roi citoyen, venait de proclamer la République !
Allons bon, avec ça que le commerce allait déjà bien ! pensa le sabre intelligent, sans oser toutefois émettre une protestation au milieu des flots d insurgés armés passant sur les boulevards après le sac des 1 uileries, des faubouriens déchaînés allant triomphalement brûler le trône devant la colonne de juillet.
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Oui, c’éUiiL bien fini, le commerce! Et le capitaine Culubry pouvait monter tranquillement ses gardes sans que scs affaires en souffrissent. Il était bien question de dentelles et de barèges, maintenant que chaque matin ramenait son émeute, sa manifestation ou contre-manifestation, sa promenade armée à l'hôtel de ville, et que, grâce à la presse et aux clubs, les journées se succédaient mettant en péril la société tout entière. Quelles agitations ! quelles bourrasques ! plus de gardes aux Tuileries et de déjeuners avec le roi, plus d’honnètes parties de billard au café de la garde nationale !
En descendant, ce matin du 23 juin à l’appel de la générale, le capitaine Colobry trouva dans la rue Bourbon-Villeneuve les hommes de sa compagnie qui s’assemblaient ; ils arrivaient par trois ou quatre, en se dépêchant, avec l’irrégularité d’équipement de soldats en campagne. Quelques-uns, de nouveaux enrôlés, n’avaient pas encore d’uniforme et étaient venus en bizets. Les figures étaient inquiètes. On se donnait des nouvelles. La voilà donc cette grande insurrection annoncée depuis des semaines et des mois. Les cent mille hommes des ateliers nationaux se ruent sur Paris avec le drapeau rouge. C’est la revanche du 15 mai, la Sociale annoncée par les clubs et les journaux ! Il y a des chefs et l'insurrection a un plan de bataille très étudié. On dit même que les légions nouvelles de la garde nationale sont avec les insurgés... N’importe, Cavaignac a pris le commandement, avec la mobile et la garde nationale des bons quartiers on en viendra à bout !
Au fur et à mesure que les hommes arrivaient, la compagnie se formait derrière scs tambours. Le capitaine causait avec un sergent qui avait dû passer devant la barricade commencée porte Saint-Denis avec des omnibus et les tonneaux des porteurs d’eau. Il y avait des femmes parmi les insurgés, des femmes plus exaltées que les hommes ; l’une d’elles, brandissant le drapeau rouge, avait interpellé le sergent, qui s’était échappé en plaisantant.
Le capitaine Colobry fut abordé par deux hommes accourant le fusil sur l’épaule; l'un portait l’uniforme du garde national, et l’autre était un simple bizet armé d'un fusil de chasse.
— Eh bien, capitaine, vous voyez que lorsque c’est pour de bon, je ne me fais pas prier, dit le garde national, vous n’avez pas besoin cette fois-ci de me menacer du conseil de discipline, je viens de bonne volonté, et bien mieux, je vous fournis deux hommes pour un, car mon
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frère m’accompagne en amateur, nous sommes très aristos tous les deux et les démoc-socs nous ennuient...
— Je vous félicite, monsieur Romaguière, répondit Colobry.
— Attendez, mon enthousiasme pour le service n’a pas augmenté, je viens à une condition, continua le garde national, c’est que ça me vaudra quatre gardes ordinaires que j’aurai le droit de manquer sans faire de la paille humide ! Vous savez, mon cher persécuteur, j’en ai tout à
fait assez de l’hôtel des Haricots, où vous m’avez fait fourrer plusieurs fois sous le tyran ! Est-ce dit, plus de Haricots ?
La compagnie, malgré sa mine allongée, partit d’un éclat de rire.
M. Romaguière était un homme de lettres, garde national malgré lui depuis près de trois ans. Tous les prétextes et tous, les subterfuges lui avaient été bons, d’abord pour n’être pas inscrit sur les cadres, et ensuite pour esquiver le service. On l’avait vu présenter au conseil de discipline des excuses invraisemblables, apporter des certificats de toutes sortes de maladies plus ou moins incurables. Par plaisanterie, un jour que la compagnie s’en allait prendre garde, il s’était fait arrêter sous les armes par des artistes de ses amis jouant le rôle de lau\ gardes