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LA COLONNE EN MARCHE

Deuxième Rencontre.

Les hostilités étaient ouvertes depuis quinze jours à peine et déjà les troupes de l’archiduc Charles, rompues et disloquées, battaient en retraite par corps séparés les uns des autres, sans possibilité de s’appuyer, défendant pied à pied chaque défdé, chaque village, chaque rivière, mais toujours bousculées et poussées presque irrémédiablement vers le désastre final par l’activité de Bonaparte.

C’était le lendemain du jour où, arrivant au Tagliamento, l’armée tout entière en colonnes ôtait descendue dans la rivière sous le feu des batteries

autrichiennes. — Encore un bain froid avant la saison ! disaient les soldats. Ils avaient eu pour se réchauffer en sortant de l’eau, à recevoir la cavalerie sur le fer de leurs baïonnettes, puis, la cavalerie repoussée, à courir en avant pour se prendre avec l’infanterie dans un corps à corps terrible, roulant de position en position parmi les ruines des villages retranchés. Toute l’après-midi et une partie de la nuit furent ainsi employées, et au petit jour, après quelques heures d’un repos bien gagné, il fallut se remettre en route sur les talons des colonnes ennemies.

Frédéric Ponto, formant avec une portion de sa compagnie l’extrême pointe d’avant-garde du corps Bernadotte, s’occupait au lendemain du Tagliamento, après quinze heures de marche ou plutôt de course, à poser quelques hommes en grand’garde pour protéger le repos bien gagné

Le Dix-neuvième Siècle.

qu’il espérait prendre avec sa troupe harassée dans les ruines d'une vieille tour, vrai nid d’aigle planté au sommet d’un escarpement, presque dans les nuages, au-dessus d’un bois de sapins cramponnés au rocher par tous les bras de leurs racines.

Le paysage était bien alpestre, c’était dans tout le développement de l'horizon un hérissement de montagnes bleuâtres aux cimes blanches s’égouttant par des torrents gros ou minces, des fdets d’eau que l’on franchissait d'une enjambée ou des rivières glacées dont les Autrichiens par bonheur n’avaient pas toujours brûlé les ponts.

Ponto plaçait ses vedettes au bas de son mamelon, lorsque tout à coup, derrière lui, d’un sentier du bois de sapins, sortirent quelques cavaliers à pied traînant péniblement des chevaux éclopés ; dans la pénombre du bois, le sergent les prit pour des hussards français, il allait leur parler, mais sur un brusque arrêt des cavaliers, il reconnut des Autrichiens.

Les cavaliers essayaient de monter en selle, un des hommes de Ponto tira sur le groupe, un cheval s’abattit, jetant le désordre dans la petite troupe et barrant le sentier.

— Fonçons ! cria Ponto à ses trois hommes en relevant un fusil qui allait tirer, ils sont à nous !

Les hussards autrichiens lâchaient les chevaux et sautaient, le sabre à la main, en avant d’un des leurs, un officier, qui cherchait à fouiller dans les fontes du cheval blessé. Mais au bruit du coup de feu, des Français dégringolaient du campement à travers les sapins, une vingtaine de fusils maintenant allaient barrer la route aux cavaliers armés seulement de leurs sabres.

— Allons, rendez-vous ! cria Ponto en leur faisant signe de jeter leurs armes.

Les hussards se consultèrent, il n’y avait pour eux aucune possibilité de passer. Celui qui essayait de prendre ses pistolets dans ses fontes abandonna son cheval et regarda un instant de tous côtés comme pour chercher une voie de salut.

Enfin il dit quelques mots aux autres et jeta son sabre sur la route.

Ponto fit entourer ses prisonniers et remonta avec eux la pente du mamelon après avoir placé ses vedettes. Il était embarrassé de ses cinq Autrichiens et se demandait s’il n’allait pas les expédier en arrière au gros du corps d’armée, mais pour cela, il lui fallait fournir une escorte et dé-

Deuxième Rencontre.

garnir son poste. La nuit qui tombait rapidement fit cesser ses hésitations, il se décida à garder ses prisonniers jusqu’au lendemain.

Dans les ruines les soldats cherchaient tant bien que mal à se caser pour la nuit; il était défendu de faire du feu, mais ils avaient découvert quelques chambres à peu près couvertes et après avoir mangé les croûtes restées au fond des sacs, s’apprêtaient à dormir aux sifflements de la bise âpre qui faisait longuement et lugubrement gémir au-dessous d’eux les grands sapins du bois.

Frédéric Ponto et l’officier prisonnier s’installèrent sur des pierres éboulées, dans le fond d’une grande chambre ouverte à la bise par une large brèche qui laissait voir les cimes des sapins balancées à tous les souffles.

Le sergent offrit la moitié de sa maigre pitance à l’officier qui, poussé sans doute par la faim, ne se fit pas prier et, tous deux côte à côte, le Français et l’Autrichien, dînèrent silencieusement.

Le dernier morceau avalé, Frédéric, pour tromper sa faim, tira de son sac la pipe de Meisenheim et la bourra d’un reste de tabac.

Comme il se rasseyait à côté du prisonnier, un rayon de lune se glissant par la brèche, tomba sur le fourneau de la pipe.

Le prisonnier qui se tirait mélancoliquement les moustaches, sursauta tout à coup

, , Un ancien de Sambre-et-Meuse.

en etendant la main.

— Vous voulez voir? dit Frédéric étonné et flatté.

— Mais... cette pipe . fit 1 officier en la prenant des mains de Fré¬

déric, oui, c’est elle, c’est la mienne, c’est ma pipe!

— Comment? demanda Frédéric.

— D’où la tenez-vous? Qui vous l’a donnée?

— On ne me 1 a pas donnée, répondit Frédéric en regardant attentivement son interlocuteur, je l’ai gagnée à l’armée de Sambre-et-Meuse, làbas, en Allemagne, à la défense d’un pont attaqué par...

— Par mes hussards, du côté de Kreuznach ! Alors c’était vous qui commandiez les défenseurs du pont et qui avez ramassé ma pipe... je vous ai aperçu dans la fumée...

Le Dix-neuvième Siècle.

Les deux hommes s’étaient levés. L’officier tendit la main au sergent.

— On peut se battre et s'estimer, dit-il. Il s’était avancé vers la brèche et regardait la pipe au clair de lune.

— Oui, voilà mon nom « Praczy , 1790 » gravé sur l’anneau et celui-ci au dessous :

« Ponto , 17 frimaire an IV », c’estle vôtre ? — Oui, mon commandant.

— Ecoutez, reprit le Hongrois après un instant de silence, consentiriez-vous à me la rendre ?

Ponto n’hésita pas.

— Ah ! impossible, j’y tiens trop... vous devez comprendre. Ça, c’est un souvenir ! J’y tiens presque autant qu’à ce fusil d’honneur que j’ai attendu deux ans... Tenez, c’est un souvenir de la même affaire...

Le sergent montrait la plaque de son fusil au commandant hongrois.

— Mais pour moi aussi cette pipe est un souvenir, reprit le Hongrois; en 1790, quand je quittai le service pour m’en aller cultiver mes vignes dans mon pays, au fond de la Hongrie, un de mes vieux hussards me sculpta cette pipe et me la remit au nom de tout l’escadron en souvenir des campagnes que nous avions laites ensemble contre les Prussiens et les Turcs. Je ne croyais, ma foi, plus jamais reprendre le harnais, mais je me suis ennuyé et le bruit de vos guerres, à vous Français, que nous ne détestons pourtant pas, nous autres Hongrois, la clameur de vos batailles me tenta...

Frédéric Ponto, pour montrer qu’il ne voulait pas se déposséder de sa pipe, devenue plus glorieuse à ses yeux, la rangeait dans son sac pendant que l’officier parlait.

— Si je vous l’achetais? reprit le Hongrois.

Frédéric fit un geste indigné.

— J’ai encore quelque argent, tenez, tout est pour vous si vous me la rendez, dit le hussard en sortant de ses poches une poignée de pièces d’or.

Le sergent l’arrêta.

— Et moi, je n’ai que ça, dit-il en tirant de sa poche quatre ou cinq

Deuxième Rencontre

sous de France mélangés à des petits Kreutzers vert-de-grisés, mais je garde ma pipe!...

Praczy n’insista plus et après un instant de silence reprit la conversation avec Ponto.

Le bivouac dans la vieille tour.

chantons aussi, un de nos poètes l’a traduite en hongrois, elle fait vibrer nos cœurs aussi bien que les vôtres !... Ce que j’admire, ce sont ces hommes qui se sont dressés tout à coup chez vous, ces Marceau, ces Hoche, ces Bonaparte et tant d’autres ! Des sergents qui battent nos vieux généraux, des jeunes gens qui font reculer l'Europe ! Quelle génération ! Quelle poussée soudaine d’hommes

— Nous ne détestons pas la France et pourtant nous lui faisons la

guerre, reprit le Hongrois, ah, nous aimons aussi la liberté... La liberté ! Je ne dis pas que ce soit tout à fait la même que la vôtre, mais que de Hongrois tombés pour elle!... Enfin! votre Marseillaise, nous la

Le Dix-neuvième Siècle.

de guerre ! Et vous, qu’étiez-vous dans votre pays avant l’explosion du volcan ?

— Paysan! répondit Ponto, laboureur sur mes terres... grandes un peu plus qu’un mouchoir de poche !

— Moi aussi, j’ai des terres et des vignes, et même quelques villages à moi... Après la guerre, venez me rapporter ma pipe, et vous goûterez à nos vins et je vous trouverai une situation là-bas...

Sous la protection des vedettes, la petite avant-garde harassée s'endormit sur les pierres de la ruine, dans les trous, par petits paquets d’hommes serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid. Après quelque temps de conversation, Frédéric Ponto et le Hongrois sentirent aussi leurs têtes tomber de sommeil; le sergent fit une ronde, s’assura que ses factionnaires veillaient et compta ses prisonniers couchés fraternellement avec leurs vainqueurs. Quand il revint près du Hongrois, celuici dormait déjà, la tête sur le porte-manteau de son cheval. Ponto s’allongea tout à côté de lui, dans le court espace un peu abrité du grand courant d’air de la brèche, et s’endormit appuyé sur son sac.

11 était trop fatigué pour rêver, à peine si l’image confuse de Dine passa dans son sommeil mêlé à de monstrueuses figures de hussards chevelus et moustachus qui ressemblaient à la tête de hussard de sa glorieuse pipe.

Un coup de feu éclatant dans le bois au-dessous de la ruine le réveilla en sursaut. Il fut debout immédiatement en soldat habitué aux alertes. Quelques hommes près de lui avaient déjà saisi leurs fusils. Il faisait noir dans la ruine, la lune ayant tourné ne glissait plus ses rayons par la brèche et par tous les trous. Frédéric tâta sur les pierres à côté de lui, le portemanteau était toujours là, mais le hussard avait disparu.

— L'officier! s’écria-t-il, échappé !

Sa main rencontra quelques pièces de monnaie ; c'était l’or offert par le Hongrois ; un éclair traversa l’esprit du sergent, à tâtons il fouilla dans son sac, et ne sentit plus sa pipe. Il comprit tout, le hussard avait profité de son lourd sommeil de fatigue pour attirer peu à peu le sac et enlever la pipe. Se glissant ensuite jusqu’à la brèche, il s’était à tous risques lancé au dehors dans le vide effrayant, en se cramponnant aux pierres, aux végétations poussées dans les trous.

Le sergent et ses hommes descendirent rapidement dans le bois de sapins au bas de l’escarpement; ils trouvèrent la vedette qui rechargeait

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son arme. Le soldat distinguant vaguement une ombre dans les rochers avait tire. Mais l’ombre avait disparu dégringolant, de pierre en pierre sous les sapins. Comment fouiller le bois dans l’obscurité de la nuit? De quel côté diriger les recherches? Tout se noyait dans le noir, on perdit encore quelques balles tirées sur quelques fantastiques silhouettes de vieux sapins brandissant comme des sabres leurs branches cassées. Frédéric Ponto, après avoir vainement cherché sous les arbres, remonta tout furieux au campement et distribua aux soldats l’or du Hongrois sans en rien garder. Jusqu’à l’aube, il marcha de long en large parmi les ruines en déroulant tout ce qu’il pouvait savoir de jurons. En même temps que le petit jour apparurent sur les routes les têtes de colonnes françaises ; Frédéric, après une dernière recherche dans le bois, remit ses prisonniers et, la tête basse, rendit compte à son capitaine de l’évasion de leur chef.

— Vous avez manqué de vigilance. Une mauvaise affaire pour vous, sergent, dit l’officier. Vous alliez passer sous-lieutenant ! Enfin, ne parlons pas de l’évasion, vous aurez l’occasion de vous rattraper !

Huit jours après, Frédéric, toujours furieux de la perte de son trophée de Meisenheim, toujours cherchant du regard maintenant l’uniforme rouge des hussards hongrois, était nommé sous-lieutenant pour sa belle audace au combat du col de Tarvis.

— Oh ! je la retrouverai ! dit Frédéric quand, devant le front de sa compagnie, il fut reconnu dans son nouveau grade.

— Quoi? lui demanda son capitaine.

— La pipe du hussard, ma pipe de Meisenheim !

Au premier bivouac dans les montagnes autrichiennes, le sous-lieutenant Ponto reprenait sa lettre à son frère :

« ...Après mûres réflexions, mon cher frère, je pense que nous n’avons « pas assez de terres pour nos bras et nos appétits à nous deux. Garde- « les donc définitivement pour toi tout seul, puisque tu nourris notre « mère, moi, j’ai un autre état, le général Bonaparte m’a nommé sous- « lieutenant. Depuis si longtemps que je suis parti, Dine doit m’avoir un « peu oublié. Qui peut dire si je reviendrai jamais de toutes ces guerres? « J’ai ouï dire par des recrues du pays que Dine était toujours bonne « pour notre mère et pour toi. Epouse-la si elle y consent, mon cher « frère, ne te tourmente pas de moi, ni elle non plus, j’aurai toujours « de la satisfaction à la savoir devenue ma sœur.

Le Dix-neuvième Siècle.

« Sur ma demande, maintenant que je ne porte plus le fusil, mon « Arme d'honneur te sera envoyée par le Conseil d’Administration de mon « Corps ; je désirerais qu'elle fût conservée pour donner exemple à mes « petits-neveux qui seront par la suite Appelez à la Deffense de leur « Patrie.

« Assure mes respects et mes civilités à Maman, à mes oncles, tantes, « cousins et cousines et je suis pour la vie, en t’embrassant ainsi que « Dinc, ton frère.

« Frédéric Ponto,

« Sous-lieutenant à la 26e demi-brigade. »

Hussard d’Italie.

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