DÉPART POUR LA REVUE
Vicia ires et conquêtes d' Alexandre Colobnj. 268
du commerce. Tout ceci lui avait valu d’étre devenu l’un «les piliers de l’hôtel des Haricots. Comme il maniait un peu le pinceau, la célèbre maison d'arrêt de la garde nationale lui devait quelques-unes des peintures fantaisistes accompagnées de poésies non moins fantaisistes, distiques frondeurs ou élégies plaintives, qui décoraient les lambris de ses cachots.
— En avant contre les démoc-socs ! dit l’ancien réfractaire, quand la compagnie fut à peu près au complet.
— Oui, s’écria Octave, le jeune homme au\ peines de cœur de la maison Colobry, en avant !
— Un instant ! dit sévèrement le capitaine, c’est moi qui commande, attendez que le moment soit venu.
Après diverses marches dans les rues du quartier, où elle s’était mise en communication avec les autres fractions de sa légion, après avoir tiraillé quelque temps du coin des rues avec les insurgés de la porte Saint-Denis, la compagnie Colobry débouchait tambour battant par la rue de Cléry et s’élançait sur la grande barricade de la porte Saint-Denis, attaquée également par le boulevard et par la rue Saint-Denis.
Le volontaire Octave, de qui le capitaine avait dû modérer déjà l’ardeur marchait à côté des tambours. 11 y eut de la fumée, des cris, un vacarme de coups de fusil, des hommes roulèrent à terre tués ou blessés, puis une poussée violente, une escalade des tas de pavés la baïonnette en avant et tout à coup la masse des gardes nationaux se trouva dans la barricade parmi les morts.
Le gros des insurgés fuyait vers les barricades coupant le faubourg Saint-Denis. Le capitaine Colobry essoufflé et s’épongeant le front regarda autour de lui, Octave était là, déjà tourné vers le faubourg. Son patron lui serra les mains avec effusion.
— Ouf! Vous avez reçu le baptême du feu, Octave ! dit-il, très bien, Je suis content...
— Nous allons continuer, dit le jeune homme en montrant le faubourg.
Victoires et conquêtes d'Alexandre Colobry.
— Attention, fit le capitaine en ramenant son volontaire derrière un abri, attention, sacrebleu, il pleut des balles !... Est-il enragé, ce garçon!
Les deux frères Romagnière étaient à côté du capitaine.
— Eh bien, dit le garde national, ça tient toujours notre marché, capitaine Colobry ? ça compte pour quatre gardes manquées ? Si vous voulez encore me tenir quitte d’une garde par barricade enlevée, nous en avons quelques-unes dans le faubourg et je suis prêt!
— Oui, oui, oui, nous avons le temps, bougonna le capitaine.
Des troupes conduites par le général Lamoricièrc arrivaient par le boulevard, de la garde nationale, des fantassins du 1 1° léger, delà garde mobile et des lanciers. Les officiers se réunissaient et prenaient les ordres.
— Un vieux brave, le capitaine Colobry ! dirent les gardes nationaux en voyant après la petite conférence leur chef rouge et tout gonflé revenir en resserrant son ceinturon, vous savez qu’aux trois glorieuses il a fait des choses étonnantes?...
— Parbleu, il va vouloir recommencer et il nous fera casser les os! grommela un épicier de la rue Bourbon-Villeneuve.
— A vos rangs ! dit le capitaine en assurant son hausse-col.
Octave, l’habitué de l’hôtel des Haricots et son frère étaient déjà en
avant. Colobry retint Octave par le bras.
— Un peu de calme, sacrebleu, dit-il, vous ôtes trop vif, Octave, trop bouillant! que diable! le courage, sacrebleu, n’est pas la témérité, la témérité n’est pas la bravoure... Enfin, vous me comprenez, il faut se battre en risquant le moins possible, c’est un principe, ça, d’autres vous le diront, tandis (pic vous avez l’air de vous présenter comme une cible ! Si vous étiez le général Lamoricièrc, ce serait une autre affaire, vous devriez donner l’exemple, mais vous ôtes un simple garde... Est-ce (pie vous avez par hasard des jambes et des bras de rechange ?
— Ah ! s’écria Octave, pour ce que je liens aux bras aux jambes ! Vous le savez bien, puisque c’est vous qui par votre dureté m’avez ôté toute espérance...
— Allons ! allons ! allons ! pas d'exagération !
— M’avez-vous défendu d’espérer?...
— Ne faites donc pas l’enfant!...
— Vous voyez bien!... Alors n'en parlons plus, et en avant !
Le Dix-neuvième Siècle.
Lamoricièrc et sa colonne marchaient sur la porte Saint-Martin, la compagnie Colobry se lança en courant dans le faubourg Saint-Denis pour soutenir d’autres gardes nationaux qui s’étaient, pendant le dialogue, précipites sur les premières barricades.
L’une après l'autre, parmi les coups de fusil, les barricades étaient
enlevées à la baïonnette, les insurgés avaient à peine le temps de tirailler quelque peu, puis de sauter de leurs pavés pour s’enfuir devant l’élan des gardes nationaux.
Tous arrivèrent bientôt, suants et essoufflés, en haut du faubourg. On avait fait quelques prisonniers et cette brusque attaque n’avait coûté que cinq ou six blessés éparpillés dans le faubourg. Mais en haut du faubourg on allait se heurter à de sérieuses barricades que les insurgés nombreux et animés avaient eu le temps de garnir solidement. On entendait la fusillade du côté du faubourg Poissonnière, dans le faubourg Saint-Martin et vers la Villettc ; l’insurrection présentait une ligne formidable appuyée à la barrière depuis le clos Saint-Lazare jusqu’à Belleville.
Octave et quelques gardes, parmi lesquels l’homme de lettres et son frère l'amateur, marchaient en tirailleurs, longeant les maisons et l’œil au guet. Le brave capitaine Colobry était soucieux.
— Oh ! la guerre civile ! dit-il en arrêtant sa colonne dans une petite rue débouchant faubourg Saint-Martin pour laisser passer un bataillon de garde mobile, oh! la guerre civile!...
— Bah! dit l’homme de lettres, ne vous reprochez donc pas cette petite distraction, capitaine ! D’ailleurs, rien de plus sain, voyez-vous, nous croupissions dans l’ennui, nous prenions du ventre, notre sang s’épais-
F.n patrouille.
Victoires et conquêtes d'Alexandre Colobry.
sissait dans l’oisiveté, dans l’épiccmarderio et la lecture des tartines soporifiques des journaux graves, ch bien, une petite bataille pour de bon de temps en temps, c'est excellent pour nous fouetter le sang, nous tonifier et rendre à nos muscles la vigueur perdue, à nos caractères l’énergie émoussée ! KL puis comment voulez-vous que le régime moderne de la libre discussion n’amène pas celui de la libre distribution des coups de fusil entre concitoyens ? Tu n’es pas de mon avis, je ne suis pas du tien, mangeons-nous le nez pour voir un peu ! Je trouve ça très juste et je n’en veux pas aux démoc-socs, tout en tapant agréablement dessus !
Le poste.
— Hem î hem ! fit Colobry en regardant de travers son interlocuteur.
— C’est très simple, ces gens veulent saper les bases de l’ordre social, pour parler comme les journaux, nous ne voulons pas qu’on y touche, nous cognons sur les sapeurs ! Voyez-vous, capitaine, comme nous avons entre concitoyens un grand nombre de sujets sur lesquels nous ne sommes pas d’accord, il est certain que nous avons pas mal de guerres civiles sur la planche. Nous nous battrons de rue à rue, de maison à maison, d étage à étage même, comme dans les républiques italiennes du moyen âge. Ces perspectives ne sont pas pour vous déplaire, capi-
Le Dix-neuvième Siècle.
taine, vous, un vétéran de juillet.., vous deviendrez chef de bataillon...
— Merci bien !
— Moi, j’en ai pris mon parti! On ne sortira plus de chez soi sans un arsenal à la ceinture, on aura des surprises, des alertes, des moments terribles à passer qui feront paraître plus douces les heures de tranquillité ! Et, toujours comme dans les républiques italiennes, après un siècle ou deux d’écrabouillements sur écrabouillements, vous verrez tout à coup surgir à l’horizon une pléiade de génies et pousser par-dessus le gâchis sanglant, des chefs-d’œuvre nouveaux et superbes... En attendant ce glorieux moment, luttons pour notre parti! Voici là-bas en travers de la rue Saint-Laurent une jolie barricade qui nous fait de l’œil...
Les gardes nationaux massés à l’encoignure de la petite rue se taisaient et prêtaient l’oreille aux bruits sinistres de la bataille, engagée maintenant à peu près partout. De tous les côtés, de très loin ou de très près, des roulements de tambours, les coups saccadés de la générale ou le grondement de la charge battue par les colonnes engagées dans les grandes voies. Des sonneries de clairons éclataient lointaines et légères; dans les faubourgs, le toscin sonnait, des bourdonnements lugubres de cloches tombaient du ciel par volées par-dessus les quartiers barricadés, scandés par des fusillades intermittentes.
Des nouvelles, venues sur les ailes de l’inquiétude sans doute, passaient dans les groupes. On disait les insurgés vainqueurs sur la rive gauche cl les hommes du faubourg Saint-Antoine en train de forcer l’hôtel de ville. On citait déjà des noms de généraux tués, on parlait de bataillons de mobiles écharpés.
Enfin on disait que le gouvernement réclamait en toute hâte le secours des provinces pour Paris à peu près perdu.
— Pour que le capitaine Colobry, qui a vu Juillet et Saint-Merry, se morde la moustache, murmura un garde, il faut que ce soit grave !
— Mais nous sommes vainqueurs, nous avons pris le faubourg sans trop de mal, et nous allons continuer, dit l’homme de lettres, en avant, hardi !
— En avant ! hardi ! enlevons ! répéta Octave.
— Monsieur Colobry, ajouta-t-il en dégageant son bras de l’étreinte du capitaine, que nous soyons vaincus ou vainqueurs, ça m’est bien égal, c’est votre rigueur, en me poussant au désespoir, qui me donne cette indifférence... Après cette barricade, il y en aura d’autres, nous
Victoires et conquêtes il' Alexandre Colobry.
irons sur les autres, mais ne vous donnez pas la peine de veiller sur moi, je vous prie, ne me retenez pas, vous n’avez aucun droit sur ma personne puisque vous refusez d’ôtre mon beau-père... donc, laissezmoi marcher et m’exposer si cela me plaît...
— Voyons, voyons, fil le capitaine.
— Non! Rien du tout! En avant! tenez, voilà la mobile et une autre compagnie de la garde nationale qui marchent sur la barricade, on nous fait signe, il ne sera pas dit que nous resterons en arrière, sacrebleu !
Les gardes nationaux s’élancèrent avec Octave en avant.
— Animal ! il va nous faire tous cscoffier ! gronda le capitaine en courant comme les autres.
La barricade s’était couverte de fumée, les balles sifflaient et déjà des mobiles et des gardes nationaux gisaient sur le pavé.
— Octave ! Octave ! cria le capitaine dans le tapage.
— Je n’écoute rien ! Vous n’avez aucun droit sur moi... je ne suis pas votre gendre !
— Si ! cria le capitaine, si ! tu es mon gendre ! sacré animal ! es-tu content, sauvage féroce, je t’accorde ma fille !
— Plaît-il ? fit Octave, arrêtant tout net la file des gardes qui venaient derrière lui, le long des maisons.
— C'est dit, je vous accorde Louise, là!... c’est entendu... mais pas de bêtises, maintenant, hein?
— Vive la République, le carré Saint-Denis, les dentelles et barèges ! cria Octave en bondissant dans la fumée.
Un instant après ils gravissaient les las de pavés pêle-mêle avec les petits mobiles et le drapeau rouge de la barricade tombait. Et le capitaine Colobry recevait ensuite les félicitations des officiers de la mobile et de ses collègues de la garde nationale pour la crânerie avec laquelle il avait enlevé sa compagnie.
Octave tournait autour de lui.
— C’est sérieux, ce que vous m’avez dit? je ne me suis pas trompé, j'ai bien entendu ?
— Oui, mon cher Octave, vous avez bien entendu ! c’est dit, vous êtes mon gendre... N otre élan, votre bravoure, vous savez, je m’y connais, ça m’a touché!... Oui, vraiment, vous vous ôtes bien conduit... trop bien peut-être, il y a une nuance... Ecoutez ! vous aviez déjà toute mes sympathies et je n'avais contre vous que des raisons commerciales...
Le Dix-neuvième Siècle.
Les affaires vont mal, et puis, mon gendre devant être mon associé, j’aurais désiré un apport un peu plus considérable que le vôtre, mais enfin...
— Je travaillerai et je m’efforcerai par mon zèle et mon intelligence de compenser la différence...
— Oui, oui, je n’en doute pas... mais je vous le répète, c’est surtout le triste état du commerce qui me portait à reculer le mariage de Louise...
Garde mobile de 48.
ça va si mal, mon ami, si mal, et voilà une insurrection qui ne va pas mettre des roulettes aux affaires... Voyez-vous une noce en ce moment-ci, hein ?
— Vous avez promis !
— Oui... Nous attendrons un peu le calme...
— Plutôt ce sera fini, mieux ça vaudra pour les affaires et pour la noce, n’est-ce pas?
— Certainement !
— Eh bien alors, dit Octave en faisant déjà un pas en avant, continuons tout de suite, poussons jusqu’aux barrières, cognons, tapons pour amener la tranquillité, bousculons les insurgés.