‹ Le XIXe siècleChapitre 67 sur 74 · LH MONT SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

LH MONT SAINT-MICHEL

Tête fêlée.

Guilpin il prit avec les deux Colombani le train de Lyon. Les rapatriés étaient partis deux jours avant, on les rejoignit à Turin; en route Colombani avait recruté un Polonais, réfugié depuis longtemps déjà en France et devenu employé de mairie dans une petite ville du centre; lui aussi

Combat dans Vicence.

n’avait pu résister plus longtemps à la fièvre, il avait abandonné sa place, le foyer qu’il s’était créé dans la petite ville et, à défaut d'insurrection dans la Pologne môme, il s’en allait combattre l’Autriche en Lombardie.

Hubert tombait en arrivant à Milan au milieu d’un bouleversement immense, d’une confusion inexprimable; la joie de la délivrance, la plus extrême conGance, les appréhensions les plus vives, la terreur d’un retour offensif de l’Autriche, l’enthousiasme, les plus sombres pressentiments, les sentiments les plus divers éclataient et croisaient leurs

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manifestations. Toute l’Italie en fermentation envoyait vers le nord ses volontaires ; les régiments du pape libéral allaient opérer leur jonction avec les Toscans et les Piémontais. Seules les troupes napolitaines attendues n’arrivaient pas; le général Pepe, malgré efforts et supplications, ne pouvant leur faire dépasser Bologne, n'apportait à la cause que le secours de quelques bataillons fidèles.

Le canon grondait de nouveau, le vieux feld-maréchal Radetsky, refoulé sous Vérone, lançait de nouveau les Autrichiens furieux de leurs premiers revers. Escarmouches, petites victoires, défaites et déroutes, les nouvelles fausses ou vraies tombaient d’heure en heure sur les populations affolées. Colombani, qui avait fait de ses rapatriés le noyau d’une compagnie qu’il comptait mener à Venise enfin libérée, n’eut pas la patience d’attendre d’avoir complété sa troupe. Il partit avec son monde et réussit, après avoir évité les Autrichiens, à gagner les avant-postes vénitiens le jour môme où Charles-Albert remportait la victoire de Goïto.

Pauvre Colombani ! Il n’eut guère de temps à donner au bonheur de revoir sa Venise, le lion de Saint-Marc enfin démuselé, la piazza enfin dégarnie d'habits blancs, les couleurs italiennes flottant devant la basilique aux antiques mâts de la sérénissime République et sur tous les Campaniles! Toutes les minutes étaient précieuses, il fallait songer à la défendre, cette liberté reconquise, à seconder le successeur des doges, le dictateur Manin dans sa terrible tâche, et pendant que celui-ci armait la population et couvrait de redoutes et de batteries la face de Venise tournée vers la terre ferme, il fallait courir sus aux Autrichiens menaçant Vicence et Padoue.

Hubert se promenait depuis deux jours dans Venise ; sans uniforme encore, en redingote comme à Paris, ayant pour tout signe une cocarde italienne à son feutre et pour tout appareil guerrier un pistolet à deux coups acheté à Paris avant le départ, passé dans une ceinture rouge, il arpentait les quais et les places de Venise, l’àme enflammée par tout ce qu’il voyait, par le spectacle de cette ville appartenant à cette heure à deux divinités, l’art et la guerre, par les sublimités de ce palais sans égal, de cette basilique mystérieuse et dorée comme une légende, de cette Venise romantique en pleine effervescence, une belle sur les vagues dormant, qu’on disait morte, et soudain réveillée, debout et toutes ses chaînes brisées!

Tête fêlée.

Rôvait-il? Cette Venise avec son fantastique décor d'un autre âge étaitelle réelle? N’était-il pas au théâtre et n'assistait-il pas â la représentation de quelque splendide opéra, avec tout ce peuple, tous ces gardes nationaux, ces soldats, ces volontaires, ces gondoliers pour figurants? Non, tout était vrai, il foulait bien les dalles delà vieille Venise, le décor était réel, c’était le même qui depuis des siècles avait vu se dérouler les innombrables actes de bien d'autres tragédies, de bien des drames terribles et sanglants, et il allait encore servir pour une pièce non moins sérieuse dans laquelle la vie ou la mort d’une nation allait se décider, avec l’eirroyable musique du canon pour accompagnement aux grandes scènes.

— Est-ce bien moi, moi, Hubert Gandelot, qui arpente en chair et en os le quai des Esclavons, qui admire les merveilleuses galeries de ce palais ducal aux murailles roses derrière lesquelles délibère en ce moment un gouvernement provisoire assis dans les fauteuils du conseil des Dix? Est-ce bien réellement moi, étudiant il n’y a pas quinze jours encore et vivant dans les prosaïques parages de la Grande Chaumière et du restaurant Flicoteaux, jouant au billard avec les camarades, culottant des pipes ou suivant les grisettes sous les arbres du Luxembourg?... Oui, disait le jeune homme à peu près ivre d’enthousiasme et sentant la tôle lui tourner, c’est bien moi, je me tùte, j’ai très réellement des bras disposés à bien faire, je suis vraiment à Venise, en volontaire de la Liberté !

Il se retourna vivement tout à coup , une main venait de s’appuyer sur son épaule. C’était Colombani en costume encore à demi bourgeois avec un sabre et deux pistolets passés dans une grande écharpe en ceinture.

— Allons, amico, recevoir le baptême du feu, dit-il, Vicence est attaquée, un train chauffe où s’entassent tous les volontaires, en avant !

— En avant! dit Hubert, suivant son ami qui avait hélé une gondole, mais les armes? les uniformes?

— Nous avons les fusils, le reste viendra plus tard, nous nous battrons à demi équipés, Manin m’a donné un bataillon d’étudiants de Padoue que nous allons trouver là-bas prêts à recevoir l’Autrichien...

Hubert, ainsi jeté dans une existence plus que mouvementée, transporté d’une fièvre perpétuelle, avait à peine eu le temps de penser depuis le départ de Paris. Pendant le séjour à Milan il avait écrit à la bâte une lettre à ses parents et un mol à Marc Guilpin. Dans le train de

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secours envoyé à Vicence le calme lui revint et il s'interrogea curieusement, cherchant à se reconnaître au milieu des sensations étranges et nouvelles se succédant sans relâche depuis quinze jours. Il allait voir le feu, risquer sa vie dans une bataille sérieuse, faire le plongeon dans les dangers d’une guerre qui serait peut-être longue et cruelle ? Eprouvaitil quelque regret pour sa vie tranquille d’étudiant? Sa chair ne frémissait-elle pas à cette entrée dans la vie périlleuse? Eh bien non, il ne ressentait rien de pareil à un regret ou même à un frémissement, bien au contraire, il sentait qu’il lui serait impossible de reprendre maintenant l’existence monotone et plate d’autrefois. Décidément le sang qui circulait dans ses veines était le sang rouge et fort d’un soldat peu fait pour la vie d’un bourgeois casanier. Cette constatation le remplit de joie, une intime confiance en soi rayonna sur son visage et il regarda fièrement par la portière du wagon du côté de la bataille à venir.

Dans le train les volontaires, pleins de confiance aussi, chantaient des hymnes guerriers ou des chansons railleuses contre Radetsky ; seuls Colombani et quelques chefs, des hommes mûrs qui avaient déjà vu bien des événements, restaient plus réservés quoique aussi résolus.

Vicence était menacée, mais non attaquée encore, les volontaires demeurèrent quelques jours dans l’attente, placés en première ligne et chargés de la défense, en tête d’une porte, d’un groupe de maisons crénelées et reliées par des barricades armées de canons. Enfin les colonnes autrichiennes rabattant vedettes et grand’gardcs parurent, gagnant les hauteurs, établissant des batteries; puis le canon tonna, une pluie d’obus creva sur la ville, la fusillade s’engagea, et pendant trente heures qui lui parurent passer avec une vertigineuse rapidité, Hubert Gandelot, en rase campagne, derrière les barricades, dans les jardins, dans les rues, dans les débris des maisons éventrées, se démena, tirailla, courut, se rua comme les autres à la baïonnette sur des bataillons croates, roula sous des poussées terribles et se trouva, lorsque enfin la garnison abîmée capitula, coupé de la ville dans des jardins de faubourg, avec des débris de tous les corps, avec quelques volontaires toscans et quelques suisses pontificaux. Ces hommes, malgré leur harassement, battirent en retraite droit devant eux avec la seule préoccupation d’éviter les cavaliers ennemis. La marche immédiate des Autrichiens sur Padoue les empêcha de regagner Venise, ils furent rejetés vers le sud et durent faire un immense crochet pour gagner un territoire libre.

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3il

Qu 'étaient devenus Colomhnni père et fils, Hubert n’en savait rien, il les avait perdus dans la bagarre, de tous ses compagnons de voyage, le Polonais et le chasseur de chamois étaient seuls restés avec lui. Après deux jours de repos à Ferrare, Hubert, voyant à son grand regret qu’il était impossible de regagner Venise, prit le parti de rejoindre l’armée piémontaise.

Garibaldi.

Hubert entré dans un bataillon de l’université de Milan où servaient comme soldats ou officiers de vieux professeurs, était retourné au feu ; il avait pris part aux combats livrés sur le Mincio, aux chocs terribles des soldats de l'indépendance contre les troupes de plus en plus acharnées et confiantes de Radetsky. Enveloppé dans les désastres de l'armée piémontaise, il avait suivi la lamentable retraite sur Milan, il s’était trouvé jeté au milieu des scènes révolutionnaires qui suivirent la capitulation et qui se terminèrent, après le départ du roi sous les coups de fusil, par l’évacuation de la ville par les débris de l'armée. Une partie du bataillon d'Hubert, au lieu de suivre les Piémontais, gagna les montagnes où un chef de partisans, un homme dont le nom commençait à faire vibrer les cœurs patriotes, inaugurait contre les Autrichiens la guerre de guérillas, de surprises et de brusques coups de main. Ce chef, c’était Garibaldi. Il n’était, pas encore le prestigieux aventurier, le dernier des chefs de bandes à la façon du moyen âge et le dernier héros de roman vrai de notre époque horriblement régulière, l’étonnant condottiere qui, admiré ou détesté, a pendant vingt-cinq ans occupé toutes les imaginations du vieux et du nouveau monde et hanté les rêves de jeunesse d’une génération aujourd’hui si lamentablement désenchantée. Il préludait alors par la petite guerre, par des tentatives hardies contre les petits corps détachés de Radetsky, par des attaques de postes fortifiés, aux grandes entreprises qui devaient plus tard, après Magenta et

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Solferino, si puissamment contribuer à achever l’œuvre d'édification de l'Italie. Dès le premier jour où il rencontra Garibaldi, Hubert Gandelot se sentit pris et gagné par cet homme étrange qui réunissait et fixait pour ainsi dire en sa personne, tous les traits, élargis et embellis, d’un type idéal incomplètement ébauché en des milliers d’exemplaires, celui de l’aventurier chef de partisans, du Guérillero de la Liberté.

Hubert, qui commandait alors en second une petite compagnie de volontaires où se trouvaient réunis des gens de toutes les nationalités, Français, Allemands, Polonais ou Suisses, suivit Garibaldi dans sa lutte

Insurgés Hongrois.

désespérée jusqu’au moment où, pourchassés à outrance par les Autrichiens, les débris de la guérilla durent se réfugier en Suisse.

En Italie Venise seule tenait encore, la Révolution bouleversait Florence et Rome, les garibaldiens appelés par la république romaine s’en allaient un à un.

Coquerico !

France, remets ton shako !

Hubert, resté seul avec le Polonais, attendait plein d'anxiété une inter-

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vention française qui sauverait l’Italie et ne savait trop quel parti prendre, lorsque les nouvelles de Hongrie vinrent donner une nouvelle direction à ses idées.

La Hongrie ! Les héroïques Madgyars, jadis écrasés et comprimés, tiraient le sabre contre l’Autriche et refoulant les Croates de Jellachitch marchaient sur Vienne soulevée !

La partie perdue en Italie pouvait se gagner à l’autre bout de l’empire autrichien dans les plaines hongroises, la Liberté pouvait remonter le Danube au lieu de le descendre.

— Si nous y allions? dit-il au Polonais un jour que celui-ci, dans un café de Zurich, lui traduisait les nouvelles données par les journaux allemands.

— Ma foi, répondit le Polonais, j’y pensais! Qu’est-ce que je ferais? Rentrer en France? et ma place de mairie', la retrouverai-je? Je suis en train, je continue ! Vous, Hubert, en retournant en France, vous rentrez chez vous, tandis que moi, en allant en Hongrie, je me rapproche de chez moi... Qui sait !

Hubert, quelque temps auparavant, avait songé à regagner Paris, cédant aux objurgations répétées de son père, mais à sa dernière lettre, le brave papa Gandelot, pour faciliter la rentrée au bercail de l’aventureux canard battu par l’orage, avait joint une bonne somme ; cette précaution eut un résultat tout opposé aux intentions du pacifique pharmacien, le canard, refait de ses fatigues, séché par le soleil, n’aspirait qu a de nouvelles aventures et humait l’air pour sentir de quel côté l’on brûlait encore de la poudre. Les six cents francs envoyés paieraient le voyage à Pesth.

— Si nous y allions? avait dit Hubert. Et il avait ajouté tout suite : Partons !

Gagner la Hongrie était plus commode à projeter qu’à exécuter par ce temps de bouleversement général ; à moins de se résigner à un détour formidable, on devait trouver toutes les routes barrées. L’Autrichien n’était guère commode ; alors, pour les enfiévrés de liberté comme pour les simples libéraux, le nom était synonyme de Pandour et rappelait tous les écrasements et toutes les compressions.

Mais le Polonais ôtait homme de ressources, il avait appris jadis à une rude école à filer à travers ou sous les obstacles trop hauts pour être franchis. Huit jours après il apportait à son ami deux passeports pour Vienne, pour deux professeurs de langues citoyens de Genève.

Tête fêlée.

Et toujours et partout de la musique.

— Voilà, nous allons professer le français à Vienne, mais le vrai français, le français de la Liberté! dit-il, à Vienne, avec de l'adresse, nous passerons facilement en Hongrie !

Les deux voyageurs tombaient mal, lorsqu'ils arrivèrent en Autriche, Vienne venait d’être bombardée et prise par Windischgraëtz ; néanmoins, en courant le danger d'ôtre pris et fusillés, ou plus simplement pendus, les deux professeurs de français parvinrent à gagner Presbourg, occupé par un corps hongrois formé surtout de honveds à peine équipés et de paysans armés de faux.

C’était à Pesth qu'il fallait aller, à Pestli, où s’organisait la défense, où se formaient, à coté de l'armée nationale, des corps de volontaires internationaux. A Pesth, comme à Presbourg et à Comorn, Hubert retrouva en partie ses premières sensations d'Italie, devant le spectacle à peu près semblable d'un peuple en révolution. Mais combien plus étranges, plus inconnus, plus nouveaux pour lui tous ces Hongrois de différentes classes et de provinces diverses, accourus sur le Danube, ces paysans aux

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longs cheveux, aux mines farouches, en culottes de hussards sous des grands manteaux de laine, ces magnats au costume théâtral, ces faucheurs à la polonaise, ces csikos, bergers à cheval de la puzta, armés de carabines ou maniant avec une redoutable adresse leurs lacets à boules, comme des Gauchos d’Amérique. Et toujours et partout de la musique, des tziganes accompagnant les colonnes, marchant devant les régiments en tirant de leurs violons endiablés des airs compliqués à la fois joyeux et farouches, mélancoliques comme un coucher de soleil et enlevants comme des fanfares, des tziganes agents de [recrutement, entraînant

par la musique les jeunes et les vieux à l’enrôlement, et des danses, une révolution en tchardas guerrières, dansées avec accompagnement de cliquetis d’éperons et de sabres brandis,* et des acclamations et de longues chansons patriotiques, bien différentes des airs sautillants qu’Hubert avait entendus dans les bivouacs italiens.

Qu’aurait dit le pauvre M. Gandelot, un dimanche de septembre 49 qu’il faisait avec ses amis le notaire et le percepteur sa partie de dominos hebdomadaire, si par les yeux de lame il avait pu voir en quelle situation terrible et désespérée se trouvait son fds ce jour-là. Il parlait justement de lui en poussant ses dominos.

— Et votre garçon ? disait le percepteur.

— Pas de nouvelles depuis deux mois, répondit M. Gandelot, vous savez, c’est un peu l’habitude, deux ou trois lettres coup sur coup, puis trois mois de silence. Les lettres n’arrivent pas toujours et il n’a guère le temps d'écrire... Il est capitaine. S’il nous avait parlé de son goût pour la carrière militaire, nous l’aurions poussé dans les écoles, est-ce que ça ne vaudrait pas mieux ?

— Satanée tête fêlée! Allons, du six, du quatre... double-six!

A celte heure môme, sur les bords du Danube, un homme courait, poursuivi à moins de cent mètres par des soldats en tunique blanche et par

Tête fêlée.

des balles sifflant autour de lui. Il déployait tout ce qu’un organisme humain peut donner de vitesse enragée quand il s’agit de la vie ou de la mort, il volait. Le Danube n était plus qu’à cinquante mètres, un violent elfort en vingt secondes, il y arrive et saute du haut de la berge, reparaît dans un éclaboussement d’eau et fde, nageant avec la même énergie qu'il courait tout à l'heure.

Les soldats poussent des clameurs et tirent sur le fugitif qu’ils aperçoivent encore ; heureusement la nuit est noire, les balles frappent l’eau devant ou derrière le nageur sans l’atteindre. Encore un effort, et il sera

Les soldats tirent sur le fugitif.

hors de vue, les soldats courent sur la rive à la recherche d’une barque, le fugitif les entend se héler. 11 se hâte, mais la fatigue le gagne; tout à coup, comme il se retournait pour se reposer, ses pieds ont senti la terre, il a un instant d’étonnement, il est à peine au milieu du fleuve, mais il comprend bien vile, c’est un banc de sable qui ne doit affleurer qu’aux basses eaux. Après une seconde de réflexion, l’homme se met debout, et, la tète seule hors de l’eau, il marche, il suit aussi vite qu’il peut le banc de sable. Après avoir descendu le Danube pendant quelques centaines de mètres, il perd pied et se remet à nager, le banc de sable reprend plus loin, il marche encore et recommence ensuite à nager. Depuis longtemps les cris des soldats ont cessé, il a, très loin en arrière, aperçu une barque avec des torches, il a entendu des coups de fusil tirés sans doute sur quelque morceau de bois que l'on prenait pour lui, puis, à part des galopades de cavalerie sur les deux rives, le silence s'est fait.

Le fugitif va le plus loin possible, enfin le banc de sable cesse tout à

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fait, il faut nager maintenant, nager toujours. Il fait la planche de temps en temps pour se reposer et cherche quel parti prendre. La fatigue le gagne, ses tempes battent, il faut se décider vite et se risquer à travers les patrouilles. En avant de lui des masses noires se dressent dans le courant, ce sont des moulins, une douzaine de moulins ancrés dans le fleuve et formant une espèce de petit village; le nageur passe se reposant à des pieux, enfin, comme il longe le dernier moulin, une femme parait sur le plat bord, une lanterne à la main, elle écoute un instant, regarde, lève sa lanterne et l’aperçoit. Elle va pousser un cri, le fugitif, s’accrochant à la chaîne du moulin, fait un geste de supplication, la femme se tait, appelant tout bas un homme qui la rejoint, regarde aussi et lui prend bien vite sa lanterne pour la rentrer dans le moulin.

L’homme est revenu, agenouillé sur la petite plate-forme, il tend la main au nageur.

— Un patriote, dit-il, avancez, ami.

Tête-fêlée, il méritait bien ce nom maintenant, car une balle lui avait effleuré le crâne et un filet de sang lui rougissait tout un côté de la face, Tête-fêlée tendit la main à l’homme qui le hissa, aidé de la jeune fille, à bord du moulin. Hubert ruisselant entra dans l’intérieur et se laissa tomber sur un tas de sacs vides; si la jeune fille ne l’eût soutenu, sa tête eût glissé sur le plancher et il se fût évanoui. L’homme avait rapidement cherché une bouteille et lui faisait boire un verre d’eau-devie.

Le pauvre Hubert depuis un an se battait pour la Hongrie. Entré avec son ami dans une légion composée surtout de Polonais, avec quelques Français et quelques Anglais, il avait pris sa part de l’existence agitée de la Hongrie pendant la mémorable campagne de 48-49, des fatigues terribles et des dangers de la lutte sans merci, sa part des revers d’abord, car dans le premier assaut donné par les armées du ban de Croatie et de Windischgraetz, la légion avait beaucoup souffert, dans sa retraite de Presbourg au delà de Pesth et dans les marches d'hiver dans la neige et la boue. Pour champ de la bataille, l’immense plaine hongroise, la puszta d’hiver blanche et glacée, et les petites armées hongroises faisant tête partout, tantôt victorieuses et poussant en avant, tantôt battues et refoulées au loin. Sur ce vaste damier, Hubert s’ôtait battu, il avait marché, marché longuement et souffert; il avait connu les horreurs du froid et les horreurs des ambulances évacuées en

Tête fêlée.

:no

luUc sous lu neige, devant les attaques soudaines, et les surprises et les massacres de nuit, à l’arme blanche dans les villages incendiés. Et il avait pu voir les potences dressées par les vainqueurs et les exécutions des patriotes... Quand vint le renouveau de 49, les premiers sourires du soleil et de la victoire, il était aux premières batailles gagnées par les Hongrois, la grande poussée rejetant l’ennemi sur Vienne ; il escaladait avec les lionveds, les brèches de la citadelle de Rude. Puis lorsque les Russes passèrent les Karpathes pour secourir l’Autriche aux abois, encore des marches et des contre-marches, des victoires et des revers avec

— Et votre garçon ? disait le percepteur.

Georgey, des revers surtout, car malgré la vaillance désespérée des honveds et les charges folles des escadrons de hussards, la Hongrie écrasée pliait sous les Austro-Russes.

Aux sombres accents de la marche deKossuth, ce qui restait d'hommes valides aux armées nationales luttait encore, toute espérance morte.

Kossulh I.ayos nous a écrit Je n’ai plus de soldats...

Lorsque la capitulation de Georgey à Villagos brisa les armes de la Hongrie, Hubert se trouvait enfermé dans Komorn avec le corps de Klapka. Le canon de Komorn tonna longtemps, le jour vint où il se tut. Les fusillades et les pendaisons commencèrent. L’ami d’Hubert, le Polonais parti de France avec lui, avait été pendu; le môme sort lui était probablement réservé lorsque, profitant d’un moment de négligence

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pendant qu'on le transférait de Komorn à Pesth avec d’autres prisonniers, il avait pu s’échapper du camp autrichien.

Assis sur un banc dans la salle du moulin, la tête appuyée contre l’armoire, Hubert, débarrassé de son uniforme ruisselant et habillé en paysan, sentait ses forces lui revenir. 11 avait biçn fait de perfectionner en toute occasion depuis un an ses aptitudes pour la natation, il devait la vie à cette précaution.

Les volontaires avec qui, d’octobre 48 à septembre 49, il avait fait campagne formaient un véritable bataillon de Babel, il entendait donc très peu le hongrois, langue difficile aux latins, et il le parlait encore moins. 11 s’efforçait de saisir ce que lui disaient ses hôtes et cherchait ses mots avec beaucoup de peine pour les remercier.

Le vieux hongrois et la jeune fille étaient aussi des victimes de la guerre, le vieux tenait le moulin à la place de son fils, un lionved prisonnier après Villagos et enrôlé de force maintenant dans l’armée autrichienne ; la jeune fille, sa nièce, avait perdu son père et son futur, tués tous deux quelque part pendant une bataille ou peut-être, hélas! pendus après.

Hubert comprit vaguement tout cela, en mangeant avec un appétit d’affamé le repas que la jeune fille lui servait. Dans le conseil tenu après le repas, il fut convenu qu’Hubert resterait à bord du moulin, se montrant le moins possible jusqu’à ce qu’une bonne occasion de fuir sans danger se présentât. Cette occasion, on demanderait à un magnat patriote, rentré dans son château à une dizaine de lieues vers Bude, de la faire naître; il saurait bien sauver le gentilhomme français qui avait risqué sa vie pour la Hongrie.

Le lendemain, après avoir dormi dans le lit du vieux Sandor qui coucha sur des sacs vides, Hubert se réveilla garçon meunier, babillé en paysan hongrois. Comme il était noir de cheveux et fort basané par ses dixhuit mois de grand air, sa figure ne détonnait pas. D’ailleurs aucune recherche ne fut faite, les Autrichiens l’avaient cru noyé ou tué, les habitants du moulin ne furent même pas interrogés. Sa blessure n’était rien : un simple éraflement de la peau sous les cheveux.

Hubert avait eu bien des aventures de toutes les couleurs depuis un an et demi, les phases de son existence si agitée se déroulaient comme les actes d’un drame militaire à grand spectacle; par moments, aux journées les plus terribles, il s’était cru au cirque et avait regardé passer les événements en se demandant s’ils étaient réels. Tout était vrai pourtant, dans la pièce, le drame et même l’idylle, — car il en était alors à une sorte d’idylle fraîche et reposante, un simple entr’acte peut-être, après lequel le drame reprendrait.

Des semaines setaient écoulées, l’hiver venait, le vieux Sandor était allé trouver le magnat, prévenu déjà, pour aviser avec lui au moyen de faire passer le jeune homme à travers Croates et gendarmes. Il y avait des difficultés, le pays était gardé sévèrement, il faudrait patienter sans doute quelque temps. Pour toute distraction, Hubert avait le Danube à regarder couler et Maria, la nièce de Sandor, à contempler; le Danube était monotone, la pêche peu émotionnante, et la conversation avec Maria assez difficile. 11 devait se contenter de la regarder. Avec ses jupes larges et courtes laissant passer des bottes rouges ou ses jambes nues, sa veste de mouton galonnée et ses grosses nattes noires, la jeune hongroise était jolie, d’une beauté pittoresque et robuste.

Un soir qu’Hubert, après une journée d'inaction un peu longue, regardait par une petite fenêtre le soleil plonger rouge et jaune dans le

Le Dix-neuvième Siècle.

Danube du côté de Komorn, il sentit les deux bras nus de Maria se nouer autour de son cou.

Il se retourna, la figure de la jeune fille, très rouge, était près de la sienne.

— En avez-vous tué, dites ? fit-elle tout bas.

— Quoi? demanda Hubert étonné.

— Des soldats de l’empereur? En avez-vous tué, des Croates ou des

Maria.

Russes, des pendeurs, des fusilieurs, en avez-vous tué, vous qui êtes venu de France pour nous aider?

— Probablement, répondit-il, car j’ai fait de mon mieux pour cela!

— Eh bien, merci! dit-elle en approchant ses lèvres et s’abandonnant.

Sandor revint au bout de quelques jours. Le magnat conseillait au Français de rester encore quelque temps caché, il allait tout arranger pour son départ, avant peu il le ferait prévenir. En attendant, pour qu'il ne s’ennuyât pas trop, il lui envoyait quelques livres de son pays. Trois semaines passèrent encore, puis un jour Maria, qui était allée à Komorn, revint avec un nuage de tristesse sur la figure.

— C’est pour demain matin, dit-elle, à cinq heures, un grand train de bois passera devant le moulin...

Elle ne dit rien de plus, Hubert, gagné malgré lui par sa tristesse,

AVEC GARIPALDI

Tête fêlée.

resta sondeur toute la soirée en regardant par la fenêtre les silhouettes des moulins piquées de quelques lumières, apparaître de temps en temps quand la lune sortant des nuages éclairait un instant le morne paysage. Sandor fumait sa pipe en silence, songeant à son garçon. Maria s’était jetée sur son lit, mais ne dormait pas.

Le lendemain avant le jour, après une mauvaise nuit sans sommeil, Hubert descendit avec Maria et Sandor dans le batelet du moulin. Tous trois étaient silencieux. Sandor ramait doucement, remontant du côté de Komorn. Ils attendirent trois quarts d’heure dans l’obscurité froide de

noire apparut glissant sur le Danube, c’était le train de bois qui devait emmener Hubert. Un long radeau articulé se pliant aux sinuosités du fleuve, avec une cabane en madriers au centre, et à l’arrière montés sur une sorte de passerelle élevée, des hommes manœuvrant d immenses rames. Sandor, d’un habile coup d'aviron, aborda le flanc du radeau. Maria sauta la première et Hubert suivit. Un homme, une lanterne à la main, les reçut. Hubert, très ému, se préparait à faire ses adieux, il serra vivement la main de Sandor et se retourna vers Maria.

— Allons vers la cabane, dit celle-ci, moi je vous accompagne jusqu’à Waïtzen, où nous descendrons. Si nous rencontrons des gendarmes, nous aurons l'air de mari et femme, je reviendrai quand je vous aurai vu avec l'intendant du magnat.

La barque était partie, les rives du fleuve filaient dans le jour naissant, et bientôt, les moulins dépassés, le coin de paysage fluvial devenu

Le Dix-neuvième Siècle.

familier à Hubert disparut. C’était fini, le rideau allait tomber sur un acte de sa vie.

Les années passent. Voici 1860. Comme c’est déjà loin, cette aventure de Hongrie, et comme le village de moulins et le vieux Sandor et la pauvre Maria s’estompent dans les brumes du passé. Hubert est resté tout un hiver au château du magnat passant pour le précepteur de son fils, puis, le printemps de 1850 venu, le magnat l’a conduit jusqu’en Bavière, et Hubert a repris le chemin de Paris. Quelle joie à la maison, dans la petite ville normande, lorsqu’on a pu le serrer vivant dans ses bras, après l’avoir tant de fois vu par la pensée étendu râlant sur quelque coin de terre sanglante ! Mais que pouvait devenir dans le calme plat de la petite ville, l’homme habitué depuis deux ans aux agitations et au tumulte matériel et moral de la lutte ? Il semblait que le grand mouvement de 48 l’avait pour jamais jeté hors de la vie ordinaire ; malgré ses efforts pour se reprendre, il ne se sentait nulle ambition personnelle. Que faire? que devenir? La tristesse de l'immense avortement, du naufrage de toutes les grandes espérances d’émancipation et de renaissance le tenait tout entier et il revivait par la pensée les scènes du grand drame qu’il avait vu se dérouler à Milan, à Venise, à Bude...

Puis il était parti pour Paris à la recherche d’une position sociale et cette recherche l’avait conduit jusqu’en Amérique. La Californie, comme un phare éblouissant, attirait tous les aventuriers et tous les aventureux. Aux placers, Hubert n’avait fait que de maigres trouvailles, mais l’existence accidentée et primitive, toujours sur le qui-vive, ne lui avait pas trop déplu. Après bien des explorations, tantôt mineur, tantôt chasseur, passant des saisons entières dans les solitudes en coureur des bois avec quelques compagnons d’aventures, il était tombé en 1854, dénué de ressources, avec un seul ami, ancien élève de l’Ecole polytechnique, dans une petite ville en train de naître à 50 lieues de San- Francisco. Le polytechnicien s’était fait pâtissier pendant qu’Hubert devenait imprimeur. Après un an ou deux, l’imprimeur était devenu le propriétaire d’un journal que son éditeur abandonnait pour courir à une mine récemment découverte. Le journal tombait d’abord à rien, comme la ville, quittée subitement par la plus grande partie de sa population. Puis, après dix-lmit mois, un reflux d’habitants remontait la ville abandonnée, les maisons se rouvraient, les constructions laissées en plan étaient reprises et Hubert, qui avait tenu bon, se trouvait en

Tête félée.

passe de faire fortune lorsque les événements de I8ü9 lui avaient tout à coup donné la nostalgie de l’Europe. Et cédant l'imprimerie et le journal, il était revenu en France avec une soixantaine de mille francs.

Calme? tranquille maintenant? Ah bien oui! Le papa Gandelot, devenu très vieux et ayant cédé sa pharmacie à son second fils, avait encore des émotions sur la planche avec Téte-félée, son ainé, l’enfant prodigue et errant.

N’ayant pu prendre part à la rapide campagne de 1859, il était allé

En Californie,

néanmoins rejoindre son ancien chef de 1849, Garibaldi, qui préparait quelque chose. Après avoir été à la peine, aux sombres défaites, Garibaldi arrivait â l'honneur maintenant; son nom, auréolé de gloire, était un drapeau et valait une armée pour 1 Italie en train de se faire morceau par morceau. Il faut se reportera ces années brillantes pour se rendre compte de l’effet d’entrainement magique que les quatre syllabes de ce nom théâtral et ensoleillé produisaient sur les imaginations, en France aussi bien qu'en Italie.

4 ive 1 Italie, la terre de 1 histoire, du soleil et des arts ! Les volontaires affluaient à Gènes, où Garibaldi avait établi son quartier général. Il en

Le Dix-neuvième Siècle.

venait un peu de partout; Hubert s’était fait reconnaître de son ancien chef de 48, qui lui avait confié tout aussitôt une compagnie de volontaires internationaux. Hubert se trouvait soudain rajeuni de douze ans, il rentrait dans le régiment de Babel, comme en Lombardie et en Hongrie et instinctivement il cherchait autour de lui ses anciens amis : Colombanf, dont il avait appris la mort aux batteries de Venise et dont le fils venait de rejoindre Garibaldi, le Polonais, mort en Hongrie, et jusqu’au pauvre chasseur de chamois-frotteur, perdu il ne savait où.

Lorsque, par un beau jour de mai, Hubert, avec les Mille, qui étaient onze cents, débarqua à Marsala, quel afflux de sang joyeux et d’espérances au cœur ! En avant avec Garibaldi pour la liberté ! On allait commencer par arracher la Sicile à la dynastie du roi Bomba, on lui enlèverait Naples ensuite... et qui sait, une fois la cavale débridée et lancée dans ses premières galopades, ne bondirait-elle pas par-dessus les collines et les Alpes, ne franchirait-elle pas les filets d'eau qui servent de frontières pour courir d’un bout à l’autre des vastes plaines européennes ? N’étaitce pas enfin l’aube d’une belle revanche de l’avortement de 48.

Hubert avec entrain se lança en avant. Une belle campagne, du soleil et la victoire ! On n’avait pas d’artillerie, on enlevait celle de l’ennemi, on manquait d’armes pour les volontaires siciliens, pour les levées de milices, on en prenait aux royaux Napolitains ; une à une, on leur emportait les villes de Sicile. Les Mille étaient déjà plusieurs milliers et au coup de collier qu’il fallut donner à l’attaque de Reggio, dans l’enlèvement des barricades et des obstacles accumulés dans les rues en avant du vieux château à tours crénelées, Hubert faillit rester sur les canons d’une batterie, parmi les cadavres des volontaires cramponnés à leur prise.

Et quelque temps après Hubert était dans Naples conquise, installé dans un palais du gouvernement, organisant un bataillon pour des aventures ultérieures, car on comptait bien n’avoir pas fini.

11 y avait un peu de tout dans ce bataillon, de jeunes Anglais riches arrivant avec des cargaisons de carabines et de revolvers et leurs domestiques, des officiers ou sous-officiers espagnols échappés après quelque pronunciamiento, quelques Polonais naturellement, des Hongrois, des Américains et beaucoup de Français, des anciens soldats qui s’étaient pris d’amour pour l'Italie après Solférino, des jeunes gens et des anciens de 48 qui n’étaient pas encore de vieilles barbes.

Pour fourriers, Hubert avait un commis voyageur d’une maison de

Marseille que le spectacle avait entraîné et qui continuait à faire les affaires de sa maison en uniforme garibaldien et un jeune peintre venu de Paris, avec juste le prix du voyage de Naples dans sa poche.

Celui-ci, rencontré par Hubert le jour mémo de l’entrée de Garibaldi à Naples, racontait son aventure d’une façon plaisante :

— Mon commandant, dit-il, en se faisant inscrire comme volontaire,

ç voilà trois mois que je brûlais du désir de rejoindre Garibaldi, mais je n’avais pas le sou!... Si enfin je suis arrivé, il n’a fallu rien moins que l'intervention de la sainte Vierge elle-même, dites-le aux Italiens, si dévots à la madone, ça leur fera plaisir...

— Comment cela ? fit Hubert.

— Vous allez voir ! Pour prendre les chemins de fer et les bateaux, il faut de l'argent, n’est-ce pas, or je manquais totalement de capitaux, et pendant que je remuais ciel et terre pour en trouver, vous preniez la Sicile... Enfin je déniche derrière Saint-Sulpice un vieux prêtre qui voulait des images à bon compte pour une vie de la sainte Vierge , je me mets à la besogne, j’abats mes dessins... exécrables, je le sais bien, mais j’étais pressé... Je touche mon argent et je m'envole! J’arrive à Naples avant vous, tout mon saint frusquin dépensé, plus un radis !

A Naples avec Garibaldi.

Le Dix-neuvième Siècle.

Impossible d’aller vous rejoindre et vous ne veniez pas ! Pour vivre en vous attendant, je me suis fait cicerone. J’ai montré les curiosités à une famille anglaise !... d'une drôle de façon vous vous en doutez. Heureusement, mes Anglais ne sourcillaient pas à mes plus formidables erreurs, ils se moquaient bien des curiosités, ils étaient comme moi, ils attendaient Garibaldi... J’avais quatre longues et blondes misses étagées de dix-sept à vingt-huit ans qui ne rêvaient que de Garibaldi et qui, je crois, voudraient toutes les quatre l’épouser ... Avertissez-le pour qu'il se défende ! Enfin vous voilà, je peux envoyer mes Anglais et mes Anglaises se promener tout seuls, mais c’est bien tard, pourvu que toute la besogne ne soit pas faite ? Dites au général que s’il veut marcher sur Rome, le Saint-Père est flambé, puisque la sainte Vierge a fourni un volontaire. . .

On ne marcha pas sur Rome, cette fois-là, l’édifice italien resta en train avec les pierres d’attente préparées. Hubert après quelque temps revint en France. Dès son retour, il revit Marc Guilpin, très vieilli, mais cependant pas trop fatigué. Les hommes de 1830 étaient maintenant des ancêtres. La bonne et toujours souriante figure de Marc s’encadrait d’une longue barbe blanche.

— Qu’est-ce que vous allez faire ? dit-il au bput de quelques jours à Hubert, vous n’allez pas retourner dans votre Far-VVest, et le magot rapporté de là-bas doit avoir été quelque peu écorné en Italie, hein ? Voici donc ce que je vous propose : Mon commerce va bien, la porcelaine prospère, j’ai maison à Paris et fabrique à Limoges, mais je suis un vieux, un burgrave, bon maintenant à rester étalé dans un fauteuil... les voyages de la maison à la fabrique et ensuite de la fabrique à la maison me fatiguent, mon fils est au collège et ne pourra pas me seconder avant quelque temps, il me faut donc un second moi-même pour me suppléer... Je vous choisis, je vous donne aussi peu d’appointements que possible, et, sous couleur de vous offrir une situation, parbleu, je vous exploite ! Est-ce dit ?

— Je ne connais rien à la porcelaine...

— Avez-vous déjà cassé des assiettes? Oui, eh bien, ça suffit, c’est le commencement, vous apprendrez le reste... D'ailleurs vous ferez la correspondance, vous porterez mes instructions là- bas, et vous en surveillerez l’exécution... Vous avez besoin de mouvement, vous vous en donnerez, voilà !

Tête fêlée.

Hubert avait une situation.

M. Gandelot père, quand il apprit la nouvelle en Normandie, hocha la tête.

— Une tête aussi fêlée que celle d'Hubert ne se raccommode pas. Je lui donne trois mois ù rester tranquille ; dans trois mois s’il n’y a pas de bouleversement quelque part sur notre boule, il ira faire une révolution dans la lune ! Je le connais, c’est tout à fait le tempérament d’un oncle de ma femme... Il en faut un comme ça dans toutes les familles, que voulezvous !

Et cependant, au grand étonnement du papa Gandelot, trois mois, six mois, des années passèrent sans qu’Hubert lui donnât de nouvelles transes. Hubert restait chez Marc Guilpin, prenant tous les ans des vacances qu’il venait passer dans sa ville natale.

— Vous savez, disait-on en le voyant passer sur la promenade des remparts ouverte devant la vaste baie où pointe au loin le Mont-Saint- Michel, vous savez, c’est le fds Gandelot, le garibaldien...

— Un rouge ! disaient les vieilles dames avec horreur.

— Oh ! pas méchant tout de môme, un toqué seulement !

Le papa Gandelot commençait à se sentir rassuré et se félicitait avec ses amis de voir son fils enfin rassis. Qui sait, l’oncle lui-même, s’il n'avait pas été tué quelque part, se serait calmé aussi. Mais en GG , Hubert ne prit pas de vacances; comme on l’attendait en juin, une lettre de lui arriva timbrée d’Italie. Aïe ! Hubert était encore travaillé par le sang de l’oncle. Cela recommençait !

Oui, Hubert, que Marc Guilpin avait eu beaucoup de peine à retenir au moment de l’insurrection de Pologne, était, aux premiers coups de clairon en Italie, parti rejoindre Garibaldi, sur cette terre où tous les souvenirs de sa jeunesse, embellis encore par l’éloignement, l’attiraient.

Garibaldi avait vieilli, le superbe et romantique condottiere de 48 s’était bien alourdi, mais c’était la vieillesse du lion, il était resté beau et de son front dégarni et grisonnant jaillissait toujours l’étincelle qui éveillait les sympathies et allumait les courages. L’œuvre de cinquante années d’agitation se complétait peu à peu, la période de chance pour l’Italie continuait, les défaites même apportaient un profit. Hubert, sorti sans égratignure d'une courte campagne dans la montagne, du côté du Tyrol italien, put revoir Venise, pour lui la Venise de Manin, lâchée enfin par l’Aigle d’Autriche.

Le Dix-neuvième Siècle.

Ses parents moururent deux ans après, à quelque distance l’un de l’autre. Le papa Gandelot désormais ne connaîtrait plus l’inquiétude. Hubert, avec cinq à six mille livres de rente, resta chez Marc Guilpin, vivant en vieux garçon, campé dans un petit appartement près de Marc et sans autres attaches que l’amitié.

Venues pour Garibaldi.

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