LE CHAMP DE BATAILLE
Quand les catastrophes de 1870 tombèrent sur la France, il eût été trop invraisemblable qu’llubert, malgré ses quarante-cinq ans, fût autre chose que commandant de francs-tireurs. Parti de Paris à la fin d’août pour guerroyer sur les flancs de l’invasion, rejeté sur la Loire, il fit toute la longue et terrible campagne d'hiver à la tête d’une troupe dont les rangs s’éclaircissaient peu à peu.
Le pauvre papa Gandelot était mort à temps.
Par un énorme revirement des choses, Hubert, avec ses francs-tireurs, parmi lesquels d’anciens garibaldiens comme lui et même des garibaldiens de la tentative sur Rome de 1867, se trouva en décembre marcher ù l’ennemi côte à côte avec les zouaves pontificaux de Charette, sous le même drapeau républicain.
Tout semblait si étrange à Hubert dans le bouleversement qu’il considérait presque comme un renversement de la nature, qu'il ne songeait pas s’en étonner. Tout était changé, tout avait croulé. Envolées, ses vieilles idées, ses illusions sur la perfectibilité humaine, sur le progrès, sur la fin des guerres, après un dernier assaut donné aux idées rétrogrades ! Les peuples se tendant des mains fraternelles par-dessus les frontières, ah bien oui les poings plûlôt, avec des fusils au bout ! la fraternisation à coups de canon, la haine toujours, de nation à nation,
Le Dix-neuvième Siècle.
l’homme ayant toujours au fond de lui la bête que les rêveurs croyaient domptée, les peuples, troupeaux féroces, se lançant les uns sur les autres pour s’entre-déchirer au gré de quelques grands fauves humains, tout comme au temps d’Attila et de Napoléon. La grande faillite d’un siècle, tous les beaux rêves fauchés par la hideuse Réalité, victorieuse des penseurs et des humanitaires !
Le jour de Patay, quelques francs-tireurs mêlés aux zouaves pontificaux, luttèrent longtemps sur une position qu’ils avaient enlevée d’assaut, mais qu’ils ne purent conserver. Dans l'action, Hubert frappé d’une balle à la tête tomba comme une masse. Il ne vit rien de la fin de la lutte et se réveilla le soir venu, étendu le long d’une haie avec la double sensation d’une douleur confuse au crâne et d’une énorme gêne à la poitrine. 11 porta la main à sa tête et la ramena couverte d’un sang coagulé. 11 était blessé à la tête. Comme il n’en souffrait pas trop, ce n’était sans doute pas grave. Restait la poitrine. Là ce devait être plus sérieux. 11 pouvait à peine respirer, une oppression terrible le tenait, il étouffait. 11 songea d’abord vaguement à un éclat d’obus qui lui aurait enfoncé les côtes. Il essaya de bouger, il ne le put, il étouffa davantage, avec une véritable sensation d’écrasement. Il ne se sentait pas de jambes du tout, la douleur s’arrêtait à la poitrine, au delà plus rien. Résigné, se sentant retomber dans le vague anéantissement dont il sortait à peine, il regarda un instant les étoiles avant de refermer les yeux. Rrusquement l’énergie lui revint, il réussit à se soulever sur un coude et s’aperçut que l’étouffement venait d'un corps étendu en travers sur lui. Il reconnut un zouave pontifical d’une trentaine d’années, pas tout à fait mort non plus, car il remuait aussi.
Sur une nouvelle tentative d’Hubert pour se dégager, le zouave ouvrit les yeux et contempla son voisin d’un air étonné. Le souvenir lui revint tout de suite avec le sentiment de la situation, il eut un hochement de tête qui signifiait : « — Ah oui, je comprends! » Et tout aussitôt, doucement, lentement, avec des grimaces de douleur arrachées par le mouvement, il glissa sur Hubert et tomba sur le sol à côté de lui.
Ouf! Hubert respira. Il avait encore des jambes, il le sentit aux picotements qui le firent grimacer à son tour au fur et à mesure que le sang se remit à circuler. Il se tâta, il remua successivement, avec effort, il est vrai, chaque jambe; en dehors de la blessure de la tête, il n’avait rien. 11 s’assit à côté de son voisin en respirant largement.
Tête fêlée.
— Je vous demande bien pardon, dit le zouave, je vous avais pris pour matelas, mais c’est bien sans le vouloir.
— Je dois vous remercier au contraire, répondit Hubert, car vous m’avez tenu chaud, maintenant que je suis dégagé, je sens le froid m’envahir!...
Mais nous n’allons pas rester ici à geler... d’autant plus que, si je ne me trompe, nos troupes ayant été refoulées, nous sommes en plein dans les lignes prussiennes...
— Vous pourrez peut-être vous tirer d’ici, mais moi, je suis bien force de rester, dit le zouave, j’ai une jambe cassée, outre quelque chose d’ablmé à l'épaule.
Hubert s’était levé, à part un étourdissement contre lequel il s’efforçait de réargir, les forces lui revenaient, il pouvait marcher. 11 fit quelques pas avec précaution à travers le jardin dans lequel il était tombé, passa par-dessus des cadavres amis ou ennemis, et se glissa dans les débris d’une grange enfoncée par les obus.
11 revint un instant après vers le zouave, qui venait de réussir à s'asseoir et qui se bandait la jambe pour arrêter l'hémorrhagie.
— Ecoutez, lui dit-il à voix basse, nous ne pouvons pas rester là, nous serons gelés ou pris...
— Partez, dit le zouave, puisque vous avez la chance d'avoir encore des jambes...
— Oui, mais je ne partirai pas seul, vous ne pouvez marcher ni vous trainer, mais je puis vous porter... Voyons, il vous reste des bras...
— Un seul, le droit, je dois avoir une balle dans l’épaule gauche.
— Cela suffira ! Moi je me sens solide, la balle que j’ai reçue m’a simplement labouré le crâne sans le casser, une vraie chance! J’ai la tête dure, ce n’est pas la première fois que je le constate... si vous pouvez réussir à vous installer sur mon dos, je réponds de tout...
— Impossible !
— Bah ! vous ne me paraissez pas chargé d'embonpoint, je vous assure que je suis capable de vous porter, dit Hubert en essuyant le sang qui continuait à lui couler sur la figure jusque dans le cou, essayons, je le
Hubert commandant.
Le Dix-neuvième Siècle.
veux, d’ailleurs! Qu’est-ce que vous êtes? lieutenant de zouaves, il me semble ? Moi je suis commandant, vous devez donc m’obéir. Allons,
essayons. Dépêchons-nous pendant que je me sens un peu surexcité, plus tard je ne pourrai peut-être plus... Ecoutez, voilà ce que nous allons faire, je vais vous porter jusqu’aux pierres là-bas, c’est un petit mur, vous vous asseyez, je me baisse, vous vous mettez sur mon dos, je me relève et je vous emporte ; ce ne sera pas plus difficile que cela... Mais doucement, car j’ai entendu tout à l’heure des bruits à quelque distance et nous pourrions attirer sur nous quelque grandgarde ennemie...
Hubert se baissa et après bien des efforts qui arrachaient au zouave de sourdes exclamations, il réussit à l’enlever de terre et à l’asseoir sur le petit mur. Le zouave s’accrocha de son bras valide au cou d’Hubert qui se releva d’un vigoureux coup de jarret avec son fardeau sur les reins.
— En route, dit-il, c’est la fable de La Fontaine, l’aveugle et le paralytique, moi je tâte le sol, vous, surveillez le chemin.
Ils descendaient dans les terres labourées heureusement gelées, le zouave regardait de tous ses yeux, essayant de deviner la position des troupes françaises, Hubert ménageait son souffle, allait aussi vite que possible en s’efforçant d’éviter les secousses. Le fardeau était lourd, mais il sentait ses forces doublées par une fiévreuse excitation.
Tout était calme maintenant dans cette campagne dévastée où le tonnerre des canons avait roulé toute la journée ; de temps en temps des bruits éloignés ou rapprochés, sourds comme un écroulement ou clairs comme un roulement de charrette sur une route lointaine, s’entendaient dans le noir profond, puis tout retombait dans le silence. Hubert, après vingt minutes de marche, put se reposer à bout de souffle sur un arbre abattu, mais voyant que le pauvre zouave fatigué menaçait de s’évanouir et de desserrer son étreinte, il se remit bien vite en route.
11 marchait haletant, frissonnant, les tempes serrées et le sang lui
Lieutenant de pontificaux.
Tête fêlée.
coulant le long des joues, il marchait l’esprit un peu égaré maintenant et ne sachant plus où il était, où il allait, sentant seulement que s'il tombait il ne pourrait plus se relever, et que s’il s’arrêtait il ne pourrait se remettre en route.
Combien de minutes dut-il encore marcher comme cela, il n’en eut pas conscience; à un moment donné, il entendit un halte-là français, puis il se vit entouré par des soldats à pantalons rouges, il sentit qu’on lui enlevait son fardeau et qu’il s’écroulait lui-même à terre.
Hubert ne retrouva la perception vraiment nette des choses que cinq
Hubert ménageait son souffle.
ou six jours après. 11 se réveilla tout surpris dans un lit d’ambulance au Mans par un jour clair de décembre. Pendant ces quelques jours il avait été ramené des avant-postes à Orléans, pansé, soigné, puis évacué sur le Mans, il avait senti vaguement tout cela sans s’en rendre compte. Maintenant la fièvre était passée, il avait l’esprit débrouillé et reposé, la tête libre, quoique encore un peu douloureuse sous les bandages qui l’entouraient.
Il regardait autour de lui, l’œil encore étonné; il se trouvait dans une chambre très claire et très propre, en lace d’un autre lit, sur l’oreiller duquel la tête pâle d'un autre blessé le regardait aussi.
— Eh bien, commandant, lui dit le camarade d’ambulance après un instant, je suis enchanté de voir que vous allez mieux... cette diablesse de Gèvrc est partie?
— Merci, répondit Hubert, j’ai eu la fièvre alors?
— Oui, d'une jolie force même! Moi aussi pendant un jour ou deux,
mais cela n'a pas duré, maintenant je vais très bien, et je vous prie de croire que j’avais grande hâte que vous fussiez en état de recevoir mes remerciements...
— Vos remerciements? fit Hubert.
— Vous ne me reconnaissez pas? Il est vrai que vous ne m'avez guère vu qu'au clair des étoiles... Je suis le zouave pontifical de Patay...
— Quel zouave?
— Vous ne vous rappelez pas? L’autre semaine, le soir de Patay, après le combat, nous nous trouvions couchés tous les deux l’un sur l’autre, vous, avec un trou à la tête, moi avec une jambe cassée et une contusion à l’épaule...
— Ah oui, oui, cela me revient, dit Hubert, vous étiez tombé sur moi et vous m’étouffiez si bien que je me croyais mort...
— Et vous vous rappelez que lorsque le froid de la nuit nous eut tirés tous les deux de notre évanouissement, vous m’avez rapporté sur votre dos jusqu’aux lignes françaises, malgré votre blessure... vous m’avez sauvé, sans vous j’étais gelé ou prisonnier... Quand nous avons rencontré les lignards, il était temps, j’étais en train de m’évanouir sur votre dos et vous étiez à bout, vous êtes tombé comme une masse...
— Je me rappelle tout maintenant, sauf la fin de l’aventure... Vous allez bien maintenant ?
— Aussi bien que possible, mais à cause de ma jambe, hélas, j’en ai pour quelque temps à rester ici, tandis que vous allez pouvoir bientôt retourner là-bas, vous !
La convalescence d’Hubert fut rapide. Après quelques jours de repos et de longues conversations entre le zouave pontifical et l'ancien garibaldien, celui-ci fut sur pied et en état de rejoindre ses francs-tireurs. Les deux nouveaux amis se quittèrent en se promettant de se revoir après la guerre, si le sort le permettait.
Hubert Gandelol est maintenant une vieille barbe, un vieux monsieur morose et assombri, peu parleur, très rentré en lui-même, sauf quand il se trouve avec d’anciens amis; il a quitté depuis quelques années la maison Guilpin fils et Ci# et vit en vieux garçon à Paris, sauf pendant l’été, consacré aux voyages. Comme il faut, aussi absolument que du pain au corps, un aliment à l'esprit, il s’est mis à l’archéologie, un peu par goût naturel peut-être, mais beaucoup par haine du présent.
Tête-fêlée, malgré des périodes de morosité et de mutisme, s'enflamme toujours à l’occasion ainsi qu'au temps de sa jeunesse, mais c’est en l'honneur du passé, pour des choses bien éteintes et des gens ensevelis sous la poussière des siècles. Les hommes, les mœurs, les institutions, les arts d’autrefois, voilà ce qui l’intéresse, il a Aujourd'hui, le présent amer et désenchanté, en une telle horreur, qu’il laisse les journaux s’accumuler sans les ouvrir pendant des semaines et ne se décide à les parcourir en une fois que lorsqu'il y en a vraiment trop. Il
Hubert est maintenant une vieille barbe.
Le Dix-neuvième Siècle.
liquide alors la situation, comme il dit, et finit généralement sa lecture par une migraine ou un accès de colère.
Toutes les belles illusions qui avaient fait battre les cœurs de sa génération et de la précédente, tout cela envolé ou écrasé! Toutes les espérances mortes ! Le mieux était d’oublier tout cela par un bon plongeon dans le passé. L’archéologie est un excellent chloroformant.
Il avait revu le blessé de Patay. Les deux camarades d’ambulance s’étaient retrouvés après la guerre, dans Paris dévasté par la Commune. L’ex-pontifical et l’ex-garibaldien s’étaient liés, et du souvenir de leur course dans les champs de Patay, l'un portant l’autre, était née une solide amitié. L’ancien zouave, Auguste de Brignol, n’était pas très riche, à peu près autant de rentes qu’ Hubert, plus une ferme et un vieux castel du côLé de Caen, dans lequel il allait passer l’été à côté d’un frère marié.
Les deux vieux garçons se voyaient beaucoup à Paris, et plus d’une fois Hubert avait dû aller passer quelque temps dans le castel patrimonial de son ami, resté indivis entre les deux frères.
Hubert avait gagné son ami à l’archéologie et l’entraînait en longues promenades aux alentours plus ou moins immédiats du manoir, vers toutes les vieilles pierres encore à peu près debout, églises de village ou débris de tours. Mais lorsque le temps était mauvais, lorsque la mélancolie tombait du ciel avec la pluie, tous deux restaient à bougonner ensemble, ressassant leurs souvenirs et se donnant la réplique. Le zouave parlait de Castelfidardo et de Porta-Pia, Hubert répondait Hongrie, Venise et Naples...
— Quand je pense, disait Hubert, que j’ai pris le fusil contre la monarchie de Louis-Philippe en Février, dans cette journée de surprise qui a été le premier pas sur la pente où nous avons fini par glisser !
— Moi j’avais alors dix-huit ans. En Juin, quand les gardes nationales de province ont marché sur Paris, j’ai suivi, et j’ai passé avec les autres par-dessus quelques tas de pavés.
— J’étais alors en Lombardie avec les Piémontais et j’allais rejoindre Garibaldi... C’était le commencement pour moi et je devais le suivre encore à deux reprises dans les grandes luttes de l’Italie ; il s’en est fallu de bien peu, en somme, pour que nous nous rencontrions alors et que nous engagions des relations à coups de fusil... J’y serais allé de bon cœur alors, je vous l'avoue.