‹ Le XIXe siècleChapitre 69 sur 74 · TRIOMPHE DE L’INDUSTRIE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DE L’INDUSTRIE

Té te fêlée.

— Basic I fil l’ex-zouavc, nous nous figurions alors être ennemis, nous pensions combattre pour des idéals différents, et ils nous ont amenés tous deux juste au même point, dans les champs de Patay, sous un drapeau commun, à recevoir, sous forme de balles prussiennes, un avertissement brutal de la réalité; donc, au fond, c'était à peu près le

Archéologie.

même idéal, un idéal de justice et de vérité, un idéal d’ordre social Aujourd’hui que nous sommes vaincus tous les deux, il nous faut chacun rengainer nos vieilles idées et nous habituer la conception réaliste d’un monde où le seigneur Obus et dame Dynamite domineront tout et régleront tout, même les traités de commerce !

— L’Europe, forêt de Bondy en feu ! Elle est jolie, la Sainte-Alliance des peuples rêvée au temps des folies généreuses et des utopies. Que diraient les gens d’autrefois, eux qui chantaient : « Les peuples sont pour nous des frères! » Je l’ai chanté, moi, en marchant contre Radetzky! Aujourd’hui c’est une ère de barbarie scientifique qui commence poulies peuples, conduits avec une brutalité railleuse et féroce par des hommes d’Etat et des feld-maréchaux qui semblent les meneurs d’une danse macabre plus apocalyptique que celles d’Holbein ! Les doux savants

Le Dix-neuvième Siècle.

usent leurs veilles à chercher des explosifs plus effroyables que ceux des voisins, les peuples armés jusqu’aux dents, énervés par les excitations, se guettent pour s’entr’égorger, brûler les villes et forcer les caisses. Ah ! ce n’est pas précisément l’amélioration pacifique, le progrès civilisateur que nous rêvions autrefois! Quel beau rêve brisé! Et dans tout cela, ce qui est surprenant au premier abord, mais qui cesse d'étonner quand on songe que c’est l’argent qui fournit le fer, voici, sous ce

Il laisse les journaux s’accumuler sans les ouvrir.

régime de fer, cet autre métal dangereux, l’argent, so dressant quand tout ploie, gagnant extraordinairement en puissance, se hissant, orgueilleux et impératif, arrogant et international, sur les ruines des vieilles aristocraties ! Supposez un Charlemagne futur, ses douze pairs seront douze banquiers. Décidément le passé valait mieux, il avait ses inconvénients, ses vices et scs misères, mais aussi ses grandeurs et ses beautés. Le troupeau humain, qui sera toujours troupeau, paissait plus ou moins paisiblement, mais n’était pas transformé en cohue de moulons enragés. Décidément je deviens réactionnaire au point de regretter le temps de Philippe-Auguste ou de Louis XI.

— Voici notre ami Hubert, dit le zouave à son frère, qui va nous chanter: Page, écuyer et capitaine et réclamer le rétablissement de la féodalité.. .

— Ma foi, elle n’est pas si loin, la féodalité, il est tel serf d’usine,

Tête fêlée.

vassal de puissante Société anonyme, qui ne pourrait (pie gagner à changer de suzerain ! Tenez, l’automne venru, n’entendez-vous pas d’ici les cors de chasse et les meutes d’un haut baron de la finance qui fait, presque aussi sévèrement que le sire de Coucy, garder ses forêts et qui rétablirait volontiers, à coups de procès, des droits seigneuriaux sur ses terres ?... Qui sait, on verra peut-être un jour les grands fiefs remplacés par les grandes compagnies, les Sociétés en commandite et les banques... Descendants des .Montmorency, faites-vous commis d’agents de change et saluez le Progrès! Vous avez jadis payé vos privilèges par le courage, en tombant, génération après génération, sur les champs de bataille pour la défense commune, la Science va supprimer le courage. La Science moderne ! la célèbre-t-on assez? On croirait que les siècles passés n'étaient que des ânes! La fameuse Science moderne, qui devait amener le règne de la douceur, la Science, qui pour quelques progrès réels a déjà gâté bien des choses, au lieu de supprimer la guerre, comme on le proclamait, ne fait qu’élargir son champ d’action, et elle en a supprimé la poésie en annihilant la part de la bravoure et de l’élan... Qui sait, les engins seront bientôt tellement perfectionnés qu’on se pulvérisera à distance sans se voir, et sans distinction possible de civils ou de militaires, d'àge ou de sexe. Plus de soldats, mais tous, du vieillard à l’enfant à la mamelle, tous chair à torpille. Comme cette perspective est peu enchanteresse, nous allons, si vous voulez, faire une excursion jusqu’aux ruines de la vieille tour pour regarder un peu du côté du passé... En route! Moi je vous soutiens, par l’examen des mâchicoulis, qu’elle doit dater du commencement du xui8 siècle !

— Du xiv°, dit le zouave.

— Non, Ventre Mahom !.. du xin°, du bon temps des croisades !

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N ers I8G3, le village de Plouhic, aujourd’hui cité balnéaire en plein éclat (voir les affiches), représentait admirablement ce qui s’appelle, en langage de baigneur, un trou. C’était un vrai trou, le

Le Dix-neuvième Siècle.

type du trou de pêcheurs, mais un trou admirable et tout à fait idéal.

En terre bretonne, pas trop loin, à mi-chemin entre Saint-Brieuc et Saint-Malo, dans la Bretagne plantureuse et gaie, figurez-vous dans une échancrure de rochers, une splendide plage de huit cents mètres de sable fin et doux, une simple crique en croissant, dominée à chaque extrémité par un promontoire de hauts rochers déchiquetés et bouleversés, descendant jusqu’aux vagues par assises chaotiques. Accrochées aux rochers du promontoire de droite, les maisons du petit village de Plouhic se pressaient autour d’un vieux clocher du xinc siècle, dont lèvent de la mer secouait parfois de façon inquiétante la flèche aux charpentes vermoulues. Tirés sur le sable de la plage, quelques bateaux dormaient au soleil à côté des tas de goémon ramassé dans les rochers à marée basse. A l’ombre de ces bateaux des femmes faisaient du filet, et des vieux, trop anciens pour aller encore à la mer, raccommodaient des casiers à homards. D’autres bateaux pêchaient au large. Presque toute la population plouhicaise vivait de la mer. La terre, près du village, était cultivée par les femmes; deux ou trois fermes éparpillées dans les champs représentaient presque seules l’élément terrien, avec l’unique et cumulatif commerçant de l’endroit, à la fois épicier, mercier, boucher, aubergiste, marchand de tabac, de grains et autres denrées.

L’hiver, au moment des coups de bourrasque, la petite crique de Plouhic, secouée par les vagues folles accourant du large et battant la côte avec une obstination farouche, aspergée par les panaches d’écume tourbillonnant jusqu’aux maisons, prenait un aspect formidable et formait un décor à souhait pour le drame de la mer; mais l’été, sous la caresse du soleil, quand sous le ciel bleu la mer s’azurait aussi, le paysage semblait italien et méditerranéen et à l’horizon de la petite crique de Plouhic on cherchait machinalement Gênes ou la Spczzia.

Plouhic vivotait tranquille sur son rocher; jamais de visites, on parlait encore dans les veillées, depuis trois ou quatre ans, de deux messieurs venus à pied, le sac au dos, qui s’étaient installés à l’auberge du père Malo et qui pendant deux mois restèrent à Plouhic, tirant le portrait de tout le village et de toute la côte, des maisons, des bateaux, des gens, et même des rochers. On avait été inquiet d’abord, le bruit ayant couru que les deux inconnus relevaient les plans du pays pour l’administration des contributions en vue d’une augmentation d’impôts, mais on s’était rassuré bien vite, ces tireurs de portraits étaient de braves gens

La Chdtelai ne de Plouhic.

qui travaillaient réellement à leur drôle de métier pour leur compte.

Un beau jour de l’été de Ci, autre visite plus étrange encore : un monsieur et une dame, arrivés en voiture de Saint-Brieuc. Du monsieur, pas grand’chose à dire : un mince gringalet à petite moustache qui n'avait d’extraordinaire qu’une lunette ronde sur un seul œil, mais quelle dame ! Grande, belle, superbe, des yeux immenses, une chevelure

Ces deux inconnus relevaient les plans du pays.

rousse énorme sous un loquet à aigrette, un corsage comme on en n’avait jamais vu à Plouhic, une jupe courte bouffant sur une crinoline de deux mètres et laissant voir de hautes bottines très ornementées et des bas rayés rouge et noir. Tout Plouhic étonné vint contempler ces visiteurs dans leur voiture et les suivit dans leurs courses à pied à travers le village et sur la plage. On sut bientôt par le père Malo, dont l’auberge avait reçu les étrangers, que la dame arrivait Plouhic sur les indications de l’un des peintres venus quatre ans auparavant. La dame explorait le pays et les environs, entrait dans les maisons sans façon, montrait les meubles ou les gens du bout de son

Le Dix-neuvième Siècle.

ombrelle à son compagnon, qui ne disait jamais que : Très joli, charmant, délicieux, et surtout : Effet bœuf ! Que voulait dire effet bœuf? Ce groupe de chaumières au pied de l’église faisait un effet bœuf ! ces rochers produisaient un effet bœuf ! ces pêcheurs, ces femmes en costume breton, effet bœuf !

Vers midi, Plouhic fut littéralement ahuri. On vit les deux Parisiens

Manche Saladin et le vicomte Gaétan.

descendre vers la plage, suivis de leur cocher portant un panier, s’asseoir gravement sur le sable à l’ombre d’un bateau, déplier une nappe, et se mettre à manger un pâté tiré de leur panier. Ils avaient des fourchettes et des couteaux en argent dans une belle boîte. Quand ils eurent soif, ils sortirent du panier des bouteilles à goulot d’argent qui faisaient le bruit d’un coup de pistolet quand on les débouchait.

Les courses reprirent après déjeuner. Les Parisiens firent une grande tournée en voilure dans la campagne. A quatre heures on les vit revenir sur la plage suivis du père Malo portant une valise. 11 était rentré

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