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I.n Châtelaine de l'iouhie

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(les bateaux avec la marée. La population, augmentée des matelots qui n’avaient pas encore vu les Parisiens, se groupa sur lu plage. Qu’allaient encore faire les visiteurs? Le père Malo les lit entrer dans un vieux bateau, la Marie Heine du Ciel, tiré à terre et servant de magasin, il leur remit la valise et regagna son auberge. Ploubic intrigué sc demandait ce

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Klle était déshabillée bras et jambes nus.

que diable les Parisiens pouvaient faire dans ce bateau encombré de cordages, de filets, de barils ou de vieilles caisses, et à peine éclairé par une petite fenêtre percée à l’arrière.

L’attente dura bien un quart d’heure.

Tout à coup la porte entre-béilléc s’ouvrit toute grande et la Parisienne sauta légèrement sur le sable. Elle était déshabillée, bras et jambes nus. épaules nues, les cheveux dans un filet, et vêtue seulement d’un corsage et d une petite culotte rouge vif. Ploubic ahuri poussa des excla-

Le Dix-neuvième Siècle.

malions d'étonnement et se rapprocha. Derrière la dame, le monsieur parut bientôt, déshabillé lui aussi el couvert seulement d'une espèce de caleçon rouge à jambes et à manches, avec une ancre bleue sur la poitrine.

Les deux Parisiens passèrent au milieu des groupes aux yeux écarquillés sans paraître remarquer l’effarement qu’ils produisaient. On les vit entrer dans l’eau en sautant et en riant, et se mettre à barboter dans la bonne petite vague d’été. La dame nageait, elle laissa le monsieur s’ébattre à quelques mètres du rivage et pointant au large, dépassa bientôt la pointe du Trou à /’ homard.

— Comme elle va, comme elle vire, un vrai poisson ! disaient les Plouhicais ; le monsieur barbote comme un pingouin, mais la dame, c’est quasiment une dorade!

Mais que venaient faire ces gens-là en Plouhic? Arriver en Plouhic sans motif, sans connaître personne, se déshabiller, s’en aller devant tout le monde se mettre à l’eau comme des canards ! Quelques femmes trouvaient cela très indécent et voulaient entraîner les hommes loin de ce spectacle de perdition. Montrer comme ça ses bras et ses jambes au grand soleil, se promener quasiment en caleçon devant toute une population ! Ces Parisiens sont bien effrontés ! On parlait d’aller chercher monsieur le maire pour réprimer ce scandale et faire rhabiller les baigneurs. Cependant des matelots qui avaient été à Saint-Malo et en Normandie donnèrent des explications. Ils avaient vu par là des choses semblables. C’était une idée des Parisiens. Vous savez que les Parisiens vous ont comme cela un tas d’idées inexplicables, ils se rassemblent par bottes, des messieurs et des dames, très bien gréés et suiffés tous, et se déshabillent dans des petites cabinettes sur les grèves pour le simple plaisir de piquer des têtes tous pêle-mêle.

Au bout d’un quart d’heure le monsieur et la dame sortirent de l’eau, ils passèrent tout ruisselants à travers les groupes. Le monsieur, la tête basse, soufflait comiquement, la dame riait et se redressait, s’arrêtant très à l’aise devant les groupes pour tordre ses longues tresses rousses en cambrant son torse sur lequel plaquait maintenant la flanelle rouge mouillée.

Après s’être rhabillés dans le bateau du père Malo, les deux Parisiens se remirent à explorer le village et les rochers. On les aperçut longtemps au sommet d’un escarpement dominant la mer, juste au-dessus du centre de la crique ; ils allaient et venaient, la dame traçait des lignes dans la terre avec son ombrelle, le monsieur semblait prendre des

La Châtelaine de PI ou hic.

mesures avec sa canne. Enfin ils revinrent chez le père Malo et le jetèrent dans un profond embarras en lui annonçant qu'ils s’installaient chez lui. Comment loger une si belle dame avec un monsieur si étonnant? Les peintres autrefois s’étaient contentés de deux petites chambres à peine meublées donnant sur la cuisine, mais on ne pouvait songer même à les proposer à ces Parisiens, qui traînaient avec eux de la vaisselle d’argent et des nécessaires de toilette pleins d’ustensiles étranges. Enfin le père Malo songea qu’à côté de son auberge il y avait une grande et antique maison autrefois habitée par un vieux capitaine. Il alla trouver le propriétaire qui consentit à la lui prêter pour quelque temps ; il se mit ensuite à la recherche des meubles strictement indispensables, parcourut tout le village, réquisitionna chez scs amis et le soir venu, pendant que les Parisiens dînaient à l’auberge devant quelques matelots, il acheva l’installation en faisant transporter les bagages dans la vieille maison du loup de mer décédé.

Et Plouhic, considérablement intrigué, eut deux habitants de plus; tous les jours maintenant ils les vit flâner dans les prés en fleurs au-dessus du village, descendre dans les rochers, lézarder sur le sable parmi les matelots occupés autour de leurs barques et s’en aller à la vague dans le costume flamboyant qui effarouchait les Plouhicaises.

Les Parisiens paraissaient devoir rester quelque temps, le père Malo venait de vider sa barque magasin la Maric-Ileine du Ciel de tous les agrès, filets et barils quelle contenait pour la leur arranger en cabine de bain. 11 avait percé deux petites fenêtres dans la membrure, agrandi et réparé la porte, qui fut ensuite surmontée d’un auvent et drapée de serge rouge. Devant la barque il planta un mât dans le sable et tous les jours, lorsque les Parisiens arrivèrent pour le bain, le gars du père Malo vint hisser un grand pavillon tout neuf.

Tout à coup, la stupéfaction de Plouhic fut portée au comble, les Parisiens achetaient un grand terrain en pente sur le côté du village au-dessus de la crique, des pâtures assez médiocres appartenant à plusieurs propriétaires. Cctait le père Malo qui traitait l’affaire. On apprit par lui que les Parisiens allaient se faire bâtir un château qu’ils habiteraient tous les étés. L’acquisition avait été faite au nom de Mm# Blanche Saladin ; le monsieur n était rien, il n’avait même pas signé les actes et s’était contenté d’apporter l’argent. Ainsi les Parisiens se fixaient dans le pays. Il venait de leur arriver toute une voilure de caisses, de paquets,

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de meubles même et la vieille maison louée par le père Malo se garnissait et se transformait avec rapidité ! Le père Malo, constitué majordome et intendant des Parisiens, leur procura deux bonnes qui sur l’ordre de madame gardèrent tous les jours le grand costume de fête de leur village. Ces bonnes d’ailleurs n’avaient rien à faire, le père Malo continuant à cuisiner pour les Parisiens; elles n’avaient qua suivre monsieur et madame sur la plage à l’heure du bain, à les attendre sur le sable pour leur donner les peignoirs quand ils sortaient de l'eau.

Plouhic, qui dans les premiers jours n’avait pas manqué un bain, commençait à se blaser, les gens n*accouraient plus se ranger en si grand

nombre devant la Marie Reine du Ciel , lorsque le drapeau montait au sommet du mât; ils ne marquaient plus la même stupéfaction scandalisée à l’aspect des deux baigneurs folâtrant dans les premières vagues. Madame pourtant ne se gênait pas, en allant â l’eau, elle s’arrêtait parfois pour causer avec un matelot qui tout ahuri ne savait que faire de ses yeux.

Elle s’arrêtait pour causer avec un matelot.

Tout de môme ils étaient bien gen¬

tils, ces Parisiens, madame surtout. Elle n était pas fière, elle entrait dans les maisons, regardait les meubles, interrogeait les gens; sur la grève, elle montait dans les barques comme un homme, sans souci de sa grande crinoline, et voulait tout voir, les engins de pêche et le poisson. Et puis il pleuvait de l’argent sur Plouhic; ce pays où il ne se dépensait pas quarante francs par jour avant l’arrivée des Parisiens, voyait circuler les louis et les pièces de cent sous.

— Gaëtan, donnez cinq francs à cette brave femme!... Tiens, la jolie assiette, je l'emporte, Gaëtan, dix francs, donnez dix francs!.. Mon gars, voulez-vous porter ces crevettes chez le père Malo? Gaëtan, donnez cent sous...

On n’entendait plus que cela au cours des promenades de Mmc Blanche. Tous les jours maintenant il fallait une barque pour conduire les Parisiens en mer. Encore une jolie source de profils ! Une gaillarde, Mrac Blanche, solide et gaie et très à l'aise à bord malgré le roulis qui vous balance si gentiment parfois, ou les lames qui vous tombent sur la tête au moment où l’on s’y attend le moins et vous trempent dccume.

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Le Parisien une fois assis à son banc, s'y cramponnait et ne bougeait plus, il perdait la parole sur mer tandis que M”' Blanche surexcitée semblait vivre double en dansant sur la vague. Les coups do roulis l'amusaient, elle riait aux éclats lorsqu’une vague traîtresse lui jetait une douche d’écume sur la figure.

— Allons, vieux Mathurin, passe-moi un suroit! As pas peur, nous ne sommes pas des poules mouillées, n’est-ce pas, Gaétan ?

Gaétan ne répondait pas, son monocle était tombé, il mollissait sur

Déjeuner sur la plage.

son banc. On pêchait aussi. Mrac Blanche apprenait à filer des lignes de fond, elle avait pris sa première raie un jour cl dans sa joie avait fait donner de suite un louis au matelot qui la guidait de ses conseils.

Gaëtan ne prenait jamais rien, pas même un petit congre. Tout à fait incapable, ce Gaëtan ! Quelquefois on allait au long de la côte, au-dessus des grands éboulis de rochers, relever des casiers à homards. Le homard abondait cette année-là, Gaëtan commençait à en avoir assez ! Et tous les jours à mer basse on péchait crevettes et salicoques. Mnc Blanche avait un costume spécial pour ces parties : plus de crinoline, un jupon rouge très court, quelle relevait jusqu'au-dessus du genou, laissant voir candidement ses mollets de Diane chasseresse un peu grasse, un loquet marin, un corsage à grand col matelot, à manches courtes s’arrêtant

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avant le coude. Avec cela, Mme Blanche, armée d'un grand filet, pouvait sauter dans les flaques, descendre dans les trous de roches, plonger ses bras dans l’eau, donner des coups de filet prudents ou rapides suivant qu’elle voulait surprendre la salicoque ou lutter avec elle d’adresse et de vivacité.

Le vicomte — Gaëtan était vicomte — se mettait tout en bleu pour les parties de pêche : maillot bleu, veston bleu, chapeau de paille à ruban bleu. Il entrait dans les flaques avec moins d’enthousiasme que Blanche et ne prenait que les crevettes portées à la distraction. Son monocle tombait toujours au bon moment et le gibier s’évadait.

Ils étaient à Plouhic depuis quinze jours lorsqu’il leur arriva une visite. Un troisième Parisien, un monsieur que Blanche annonça au père Malo comme son architecte. Qu’était-ce qu’un architecte ? On n’en savait rien à Plouhic. Pendant quelques jours les promenades cessèrent. Blanche et le vicomte passèrent leurs journées avec l’architecte à mesurer leur terrain, à discuter, à planter çà et là des bâtons dans le pré. Ici la maison, là les communs, une volière de ce côté, un belvédère sur ce monticule... L’architecte prenait des notes, dessinait des croquis. Enfin, au bout d’une huitaine une foule d’avant-projets ayant été étudiés et rejetés, on tomba d’accord sur un croquis et l’architecte s’enferma pour élaborer le plan définitif.

Mm0 Blanche et Gaëtan battaient la côte ou restaient pensifs à regarder la mer du haut des rochers. Ils cherchaient un nom pour la future maison que les Plouhicais, éblouis d’avance, appelaient déjà le château. Le vicomte tenait d’abord pour un nom anglais en Lodge, Ilouse, ou Manoir, Blanche pour un nom italien, mais Gaëtan eut une idée de génie et proposa Castel-Plouhic. Voilà qui ferait bien en tête de lettres. C’était arrêté. « Madame Blanche de Saladin, à Castel-Plouhic, en Plouhic (Côtesdu-Nord). » Admirable! simple et très chic! Avant que l’architecte eût terminé ses plans, Mmc Blanche avait déjà commandé et reçu son papier à lettres avec armes gravées : une mouette d’argent sur champ d’azur avec ces mots : Castel-Plouhic, en Plouhic.

Les plans achevés, les parties de pêche recommencèrent. L’architecte était retourné à la ville pour recruter des entrepreneurs. 11 revint avec eux, passa des marchés, choisit des matériaux, donna des instructions et repartit après avoir laissé la surveillance des travaux à un confrère du département.

Doux matelots de Plouhic qui revenaient du service de l’Etat dans les mers de la Chine au commencement de juillet 186o, se crurent le jouet d’un mirage en tournant le dernier coude de la route qui mène de Sainl- Brieuc à Plouhic. Devant eux, juste dans l’échancrure entre les deux pointes de rochers, une grande construction s’élevait, un véritable château tout battant neuf, blanc, rose, luisant, avec des tourelles, des balcons, des lucarnes, des balustrades sculptées, des peintures fraîches, des girouettes étincelantes. Tout cela surgissant au milieu d’un jardin aux allées contournées qui descendait en terrasse vers la mer, jusqu’à un belvédère surmonté d’un mât de pavillon.

Les deux gars se frottèrent les yeux, ils s’étaient trompés, ce n’était pas Plouhic, le Plouhic qu’ils avaient vu deux ans auparavant, toujours le même, un bon village perdu, un nid sauvage de gens de mer perché sur un roc! Non, deux ans auparavant, à la place du château pâturaient deux ou trois petites vaches noiraudes... Mais si, c’était pourtant Plouhic et son clocher, même que les deux gars reconnaissaient leurs vieux toits â côté de quelques petites bâtisses neuves. L'n château et des bâtisses neuves dans Plouhic, c’était presque surnaturel !

Les deux gars eurent bien d’autres étonnements en suivant le sentier

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qui dominait la plage. En bas sur la grève, une tente était dressée, à côté de quatre cabines en bois, et, spectacle plus surprenant pour eux qu’un débarquement de Caraïbes tout nus à Plouhic, des dames à crinoline et des messieurs en paletots blancs erraient parmi les bateaux à

l’échouage et regardaient d’autres dames et d’autres messieurs en train de se baigner.

Le château, c’est Castel-Plouhic, les dames à flamboyantes et mirobolantes jnpes courtes ballonnant sur détonnantes crinolines et les messieurs en vestons blancs, ce sont les invités de Mmc de Saladin venus de Paris pour la solennelle pendaison de la crémaillère et la fête d’inauguration de Castel-Plouhic.

Plouhic est absolument révolutionné, il est accouru des gens des petits trous voisins, de trois lieues à droite et de trois lieues à gauche pour contempler ces échantillons d'une espèce jusqu’alors absolument incon-

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