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LE CIMETIÈRE D’ASPERN

Acculé dans un coin du cimetière d’Aspern, au pied du clocher, dont le sommet se perd dans les tourbillons de fumée, parmi des tombes bouleversées, des amas de décombres, des poutres et des débris de toutes sortes, parmi les tas de cadavres français et autrichiens, le commandant Frédéric Ponto blessé d’une balle dans l’épaule et de deux coups de baïonnette, presque cloué au mur avec les sept ou huit hommes haletants et pour la plupart blessés qui lui restent, par un flot de grenadiers autrichiens animés par huit heures de furieuse bataille, vient de jeter son sabre à l’ennemi.

Le Dix-neuvième Siècle.

Il est pris ; tâtant de temps à autre avec une grimace son épaule où de lancinantes douleurs commencent à percer le premier engourdissement après le choc de la balle, le commandant regarde les Autrichiens serrés dans le cimetière réparer hâtivement les brèches et se préparer à le défendre contre un retour des Français. Le clocher est déjà garni de tirailleurs qui, par toutes les ouvertures d’où s’envolaient naguère les pacifiques appels des cloches ouvrent un feu infernal sur les Français massés encore dans les jardins au bout du village. Dans la grande rue, s’agitent comme une houle les bonnets à poils des grenadiers autrichiens et hongrois, les bouquets de plumes vertes des tyroliens, les baïonnettes, les guidons, les drapeaux. Toutes les maisons s’emplissent de soldats, des officiers passent au galop, on entend le roulement saccadé des canons et des caissons et par-dessus tous ces bruits, le tonnerre de la bataille enveloppant le village.

Toujours maigre et sec comme autrefois, la moustache blonde tombante, le teint hâlé, Frédéric Ponto est maintenant un vieux soldat ; il a trente-six ans et seize années de service. Douze ans se sont passés depuis sa première campagne en Italie avec Bonaparte, depuis sa deuxième rencontre avec le Hongrois Praczy. Bonaparte a eu de l’avancement, il est empereur et ses armées comme une marée furieuse viennent encore une fois battre leurs flots contre la vieille maison d’Autriche.

Soldat par occasion, Frédéric est devenu, comme tous les hommes de sa génération, soldat de métier. 11 ne connaît plus d’autre existence maintenant que la vie des camps et des champs de bataille, les longues campagnes suivies de courts repos dans les garnisons ; pour liens de famille et pour relations sociales, il a la camaraderie du régiment. Habitué maintenant à la permanence de ces guerres toujours entretenues, au sud ou au nord, à l’est ou à l’ouest, il ne s’en étonne ni ne s’en inquiète, il lui semble que c’est la vie ordinaire, le train habituel des relations internationales. La paix maintenant le surprendrait presque comme un phénomène social, comme une dérogation aux lois naturelles. Presque tous les anciens soldats de 92, partis pour la conquête de la liberté et de la paix, en sont arrivés là ; à la place de l’ancienne idole, la liberté, ils en ont élevé une autre, leur empereur, un terrible Moloch auquel ils ne songent à refuser aucun sacrifice et pour le culte duquel les grandes hécatombes humaines leur paraissent très légitimes.

Frédéric Ponto n’a point tout à fait ce fanatisme, il est indifférent et

Le Cimetière d' Aspern.

presque passif; emporté par le courant dans le tourbillon, il va sans broncher, avec un fatalisme inconscient, où le sort impérieux le conduit. S’il pense encore au village lointain et à Dine, si aimée aux jours paisibles d’autrefois, c’est sans amertume ; le sacrifice accepté, il ne lui en est resté dans l’esprit qu’une vague tristesse, engourdie à l’ordinaire et ne se réveillant un peu que dans les passes mauvaises de son existence de soldat.

Jamais il n’a revu Dine; il n’a voulu profiter d'aucun congé pour aller embrasser son frère et sa belle-sœur, il écrit plus rarement d’année en année et ne reçoit de leurs nouvelles que par de rares occasions.

En garnison.

Comme tous les jeunes hommes d’alors, Ponto s'est plié rapidement aux conditions nouvelles de la vie faite aux nations. Sous chaque Gaulois, il y a, si les circonstances l’exigent, un soldat. Tel qui à une autre époque eût toute sa vie sans protestation, auné de la toile ou griffonné des paperasses, devenait colonel de grenadiers, général de cavalerie, sabreur ou stratégiste, un enleveur de places fortes, un chef de ces escadrons forcenés, enfonceurs de carrés ennemis !

Quelle éclosion spontanée de soldats admirables, de braves sublimes! Dans les premières années ce fut une véritable griserie de toute une génération, une surexcitation de toutes les énergies physiques, un joyeux afflux sanguin, une dilatation de toutes les poitrines masculines. La vie à l’air libre, au grand soleil, le tumulte des armées, le culte de la force,

Le Dix-neuvième Siècle.

l’ivresse de la gloire, la folie des panaches livrés au vent, des chamarrures couvrant tous les torses, des sabres traînant sur les pavés, enfin la fringale de l’action à outrance emportant à travers la famée une génération héroïque, au bruit formidable des tambours, avec les drapeaux claquant sur les hampes dans l’étincellement des baïonnettes ! Et tous les cœurs remués, et les retours solennels avec les arcs de triomphe, les harangues, les banquets et les femmes éblouies tombant dans les bras des vainqueurs...

La belle existence quand on pouvait durer, quand on ne tombait pas aux premières batailles, aux premières caresses sanglantes de la gloire! Mais la médaille avait son revers, il y avait les jours sombres, les batailles perdues, les retraites, les jours funèbres après les grands jours; après les musiques et les accords « du beau Danois », les râles de cinquante mille hommes étendus par les blés écrasés ou dans les neiges rougies.

Sans attaches d’aucune sorte à aucun sol, toujours prêt, infatigable, rompu à toutes les nécessités, Frédéric Ponto est parfaitement à l’aise partout, aussi bien en ligne sous le feu que dans un logement réquisitionné chez quelque bourgmestre. Il évolue avec la même tranquillité dans la splendeur des uniformes de parade aux revues de l’Empereur ou des maréchaux, dans les bas de soie de la tenue de ville aux bals des municipalités amies ou ennemies, devant les dames, qu'en bottes boueuses

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