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PÊCHE AUX CREVETTES

La Châtelaine île Plouhic.

nue dans ces parages, le Parisien et la Parisienne. 11 est vrai que ces échantillons en valent la peine, toutes les femmes sont jolies, élégantes, chacune d’une élégance particulière et portant à sa façon l’énorme chignon ébourilfé sous la toque à aigrette ou le petit chapeau, — la veste ou le saute-en-harque garni de soutachcs, galons, cflîlés et pampilles, la haute canne ou l’ombrelle. Les lines bottines sautillent sur le sable, marquant l’empreinte de leurs talons dorés, les crinolines ondulent, laissant voir des mollets cambrés à bas multicolores. Toutes les dames

Ce sont les invités île Mrac «le Salatlin.

sont gaies, vives et partent à tout instant en rires clairs comme jamais les échos de Plouhic n’en ont entendus.

Rassemblés à la limite des vagues, les messieurs, des gros et des minces, des jeunes et des « marqués », plaisantent avec ceux ou celles qui s’offrent le plaisir d’un bain avant le dîner. Des matelots de Plouhic ont été improvisés guides baigneurs ; comme ils manquent d'habitude, il faut les voir, tout rouges d émotion, emportant dans leurs bras, avec des précautions maladroites, comme s'ils avaient peur de les casser, les Parisiennes qui s’amusent à pousser de petits cris de frayeur aux premières caresses de la vague.

l’n groupe d'autres Parisiennes, des femmes de chambre portant les peignoirs de ces dames, regardent dédaigneusement Plouhic sur son

Le Dix-neuvième Siècle.

roc et les Plouhicaises ébahies réunies à quelque distance. Sous la tente, un peu plus haut, un grand domestique en culotte courte et bas blancs, en livrée rouge, prépare des rafraîchissements ou des réconfortants pour les baigneurs. Mme de Saladin a aussi songé en ce jour à la soif des Plouhicais, maître Malo a charrié sur la plage deux tonneaux de cidre et surveille les libations des marins.

Le père Malo a voulu faire comme Plouhic et s’embellir, il est allé à la ville et s’est acheté une redingote. O vieille terre celtique, contemple cette redingote ! La redingote du père Malo et le château de Mme Blanche de Saladin vont marquer le commencement d’une ère pour l’arriéré Plouhic. Les temps modernes commencent !

Le père Malo, maire de Plouhic, s’était contenté jusque-là de présider aux destinées de sa commune en simple veste bretonne. Désormais son autorité va s’envelopper de sa prestigieuse redingote. D’ailleurs il a gagné beaucoup d’argent depuis un an en logeant et nourrissant les nombreux ouvriers qui ont construit et décoré Castel-Plouhic, sans compter quinze cents francs de terres vendues au château. Un vrai richard maintenant, M. Malo !

Tout Plouhic nageait dans la joie. Depuis huit jours les matelots pêchaient pour le château. Le poisson donnait, justement, et le homard venait avec complaisance visiter les casiers mouillés le long de la côte. Quand on ne pêchait pas, on promenait en barque les invités de Mme de Saladin et l’argent pleuvait sur le monde.

Pour terminer la fête d’inauguration, le soir, quand dans la grande salle à manger de Castel-Plouhic, les invités en furent au dessert, Mmc de Saladin parut au balcon et la première fusée d’un brillant feu d’artifice s’éleva dans les airs aux cris d’admiration de la population.

Pièces tournantes, pluies de feu, embrasement des rochers aux flammes de Bengale, le vicomte Gaëtan, organisateur de la petite fête, avait bien fait les choses. Aux acclamations populaires, les invités répondaient en faisant détonner les bouteilles de champagne et en poussant des cris variés : — Vive Blanche ! Hip ! hip ! liurrah for Mmc de Saladin ! Vive la châtelaine de Plouhic !

Le châtelaine criait comme ses invités. On l’embrassa même quelque peu sur le balcon, les dames d’abord, les messieurs ensuite, tous un peu lancés. Le vicomte Gaëtan fit bien quelques observations, mais on le repoussa dans un coin, où il s’endormit presque aussitôt.

La Châtelaine de Plouhic.

Départ pour la pèche aux crevettes.

Le lendemain de cette mémorable fête, on se leva tard au château, «avec des migraines nombreuses. Mmo de Saladin-Plouhic, toujours vaillante et la tête intacte, déclara que le seul remède était une grande partie de pèche aux salicoques.

— D'ailleurs, mes enfants, dit-elle en réunissant scs invités et invitées, vous ne connaissez pas toutes nos curiosités! Nous avons la Roche- Percée, la terrible Grotte aux Korrigans, le Trou à i Homard, un vrai gouffre, ainsi nommé parce qu’il est plein de pieuvres ! Nous vous ferons voir tout ça. Plouhic est un pays si en retard qu'il n’y a pas encore de légendes sur la Roche-Percée ou la Grotte aux Korrigans, mais nous sommes là et nous allons en fabriquer ! Allons, à trois heures, départ en costume !

Le temps était à souhait, le ciel bleu, la mer verte, d’un beau vert tendre tournant à l’émeraude à l'horizon. Quand la marée découvrit les premières roches, entre trois et quatre heures, toute une caravane pittoresquement équipée quitta le château sous la direction de quelques pécheurs et, baissant l'anse de Plouhic, s’engagea derrière la pointe dans un dédale de couloirs, de criques et de trous creusés par la mer parmi les roches écroulées. 11 fallait grimper, descendre, tourner, barbote

Le Dix-neuvième Siècle.

un peu. Toute la bande s’espaça bientôt sur une longueur d’un kilomètre. Quels costumes ! Si les Korrigans cachés dans les grottes ont pu voir les Parisiennes, ils ont dû tomber dans un ahurissement aussi profond que celui des gens de Plouhic l’an passé ; peut-être même ont-ils été quelque peu scandalisés, ces honnêtes Korrigans, habitués aux façons des naïfs Plouhicais, par la conversation un peu légère des invités du château, par les plaisanteries assez vives, ainsi que par les allures et les costumes.

Deux tonneaux pour la population.

Les légendes qui manquaient aux curiosités de Plouhic furent trour '"'lO ’~V , vées ce jour-là. On décida que les

v ' \ 1 korrigans saisissaient les femmes

b infidèles qui s’aventuraient hors des

maisons passé huit heures du soir et les entraînaient dans la grotte, pour les tourmenter inhumainement jusqu’au matin. La Roche- Percée tint son nom d’une histoire du temps des croisades. Une châtelaine injustement soupçonnée par son époux au retour de Palestine, futprécipitée parce féroce seigneur du haut des rochers. O miracle ! La vague se haussa pour la recevoir doucement sur un lit d’écume, le roc se fit sable, une ouverture se creusa dans la falaise à pic, donnant accès dans une grotte spacieuse où la châtelaine vécut vingt années, jusqu’au jour où son époux, poursuivi par le remords, s’étant jeté lui-même du haut des rocs, retrouva l’épouse innocente, toujours jeune et belle, miraculeusement conservée. Quant au Trou à T homard, c’était là que venaient finir, sous les tentacules des pieuvres, les pêcheurs coupables d’avoir offensé les korrigans ou korriganes.

Un panier de champagne apporté dans la grotte de la Roche-Percée fut vidé en l’honneur de la châtelaine persécutée et de sa descendante indirecte Mm0 de Saladin-Plouhic. La pêche se ressentit un peu de ces réjouissances; avec dix-huit filets, on réunit à peine une quinzaine de salicoques, on s’en consola en entonnant des chœurs d’Oflenbach, toujours au risque d’offusquer les korrigans de la côte. Le retour fut mouvementé, il fallut presque rapporter un des guides de la caravane qui portait mal le champagne.

La Châtelaine de Plouhic.

On causait beaucoup des hôtes de M010 de Saladin chez les pêcheurs. Il n'y avait qu’une opinion sur leur compte, à savoir que les messieurs étaient bien drôles et les femmes bien gentilles; seul le maître d’école, qui avait étudié à Rennes, faisait ses réserves sur les dames qui le scandalisaient dans le jour et hantaient ses rêves la nuit.

— Voulez-vous que je vous dise, Mmo de Saladin et les autres, ce sont des cocottes !

Maître Malo ne savait pas très bien ce que c’était, néanmoins il comprit qu’on offensait la dame du château, la bienfaitrice du pays, et il rabroua vertement le maître d’école.

Les invités de M"18 de Saladin partirent au bout d’une quinzaine, deux ou trois seulement restèrent au château jusqu’à la fin de l’été.

Le patron du pays étant saint Séraphin, Plouhic avait sa petite fête au premier dimanche de septembre. Mm0 de Saladin résolut de donner au pardon de saint Séraphin une solennité inconnue jusqu'alors. Elle fil venir un manège de chevaux de bois, organisa des jeux pour les garçons et pour les demoiselles et décida que l’on danserait sur la pelouse devant le château illuminé. O délices ! les Plouhicais ignoraient les beautés de la course en sac! Aussi le succès fut-il complet; le soir, lorsque M”8 de Saladin-Plouhic daigna ouvrir le bal avec le fils Malo, des acclamations retentirent et l'enthousiasme fut à tel point surexcité, que la châtelaine, doucement émue, donna l’ordre au père Malo d’apporter deux tonneaux de son meilleur cidre pour faire honneur à ces témoignages d’affection.

A l’école.

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