I.e Cimetière d' Aspern
clans les longues marches des campagnes interminables; il conserve
son calme et son humeur égale, aussi bien dans la bousculade de la bataille que dans le tumulte et les mille embarras des armées en marche, parmi les colonnes couvrant les routes, les trains d’artillerie, les fourgons, les ambulances, les voitures de vivres, les convois de prisonniers, les escortes des grands chefs, les estafettes , les fourrageurs, se démêlant dans un tapage, joyeux ou énervant, d’appels, de cris, de jurons, de querelles, de musique, de tambours et de clairons.
Son avancement n’a pas été rapide, ses chefs l'estiment pourtant et quand ils ont besoin d’un officier audacieux pour un coup de main difficile de nuit ou de jour, pour un coup de force dans une affaire douteuse, il est toujours choisi, mais on le tient, à tort ou à raison, pour un boudeur qui a conservé les vieilles idées républicaines au milieu des triomphes impériaux. Il a été de toutes les grandes guerres; après l’Italie et le Rhin, le Nil et l’Egypte l’ont vu, officier au régiment des dromadaires, prendre sa part de toutes les fatigues, des succès et des revers de la campagne. Rentré en France, la démonstration contre la vieille Albion au camp de Roulogne a fait battre son cœur, mais à défaut de la guerre
Officier au régiment des dromadaires.
Le Dix-neuvième Siècle.
anglaise, il a la guerre autrichienne; il repasse encore une fois le Rhin, il voit Ulm, Vienne, puis se heurte aux Russes en Moravie, dans les marais d’Austerlitz; l’année suivante la Prusse reçoit à son tour le choc de Napoléon, Frédéric Ponto est dans les carrés de Davoust sous les charges désespérées de la cavalerie prussienne à Auerstadt et sous la pluie de mitraille du cimetière d’Eylau. Du nord, un ordre du grand chef transporte l’armée au tsud, l’Espagne sent tomber sur elle les bandes victorieuses de l'empire, les armées cosmopolites réunies sous la main du maître de l’Europe, Français, Italiens, Relges, Suisses, Allemands, Polonais... Le capitaine Frédéric Ponto, à l'enlèvement d’un paquet de maisons et de couvents crénelés, dans Saragosse défendue et arrachée morceau par morceau, reçoit dans le corps les balles de dix tromblons, il tombe, ne meurt pas tout à fait, est évacué en France, et se trouve guéri juste à point pour reprendre encore une fois le chemin de F Autriche et pour arriver, en qualité de commandant de voltigeurs, sous les murs de Vienne.
Et il se trouve aujourd’hui, encore une fois blessé, pris comme dans une ratière dans le cimetière d’Aspern, devant le Danube que l’armée française est en train de passer. Cette bataille, malheureuse pour Napoléon, prendra, en France, le nom de bataille d’Essling et en Autriche celui de bataille d’Aspern, en souvenir de deux villages, pris et repris, perdus, regagnés et laissés enfin aux Autrichiens avec une population de cadavres suffisante pour remplir deux grandes villes.
Le tumulte est à son comble dans Aspern que les Autrichiens s'efforcent de mettre en état de défense. Les prisonniers, presque tous blessés et couchés dans un coin du cimetière sous la garde de quelques hommes, voient passer des généraux, des cavaliers, des canons. On perce des trous dans tous les murs, on éventre des maisons ; au bout du village, la fusillade s’est tue subitement.
Debout devant le groupe des prisonniers, le commandant Ponto soutenant son bras blessé, regarde quelques officiers supérieurs en conférence dans le cimetière. Un général arrivé avec un peloton de cavaliers parle avec animation et fait de grands gestes en montrant la rue, un autre général monté sur des pierres tombales regarde avec une lorgnette pardessus le mur du cimetière.
Le général à la lorgnette saute en bas des pierres tombales et griffonne des ordres que des officiers emportent vivement, l’autre général tourne le
Le Cimetière d'Aspern.
dos et, après une poignée de main à son compagnon, s’en va doucement vers ses cavaliers en bourrant une grosse pipe qu’il a tirée de sa houppelande blanche.
Frédéric Ponto, jusque-là très calme et regardant les préparatifs des ennemis comme un spectacle, tressaillit tout à coup; brusquement il écarta un grenadier autrichien qui le repoussait avec la crosse de son fusil, il fit un pas en avant et comme le général autrichien passait devant lui, il lui dit en portant la main à son front pour le salut militaire :
— Général Praczy, auriez-vous l’obligeance de me rendre ma pipe?
A son tour le général eut un sursaut d’étonnement.
C’était bien le Hongrois du pont de Meisenheim, le commandant de hussards du Tagliamento, que le hasard mettait pour la troisième fois en présence de Ponto ; il n’était plus fringant comme en 97, il avait vieilli et grossi et ses longues moustaches hongroises pendaient presque blanches.
Praczy, devenu tout rouge, regarda un instant Ponto sans trouver uu mot à répondre.
— Comment, c'est vous, dit-il enfin, vous, Ponto?... plus sergent?...
— Commandant, répondit laconiquement Ponto.
— Eh bien, commandant Ponto, mes félicitations ! C'est donc vous qui teniez ce cimetière si dur à enlever? Comme le pont de là-bas, hein? Allons, une poignée de main, entre si vieux ennemis?...
— Et ma pipe, dit le rancuneux Ponto avant de tendre la main.
— La voici, parbleu, je vous la rends de bonne grâce, mon camarade ! Tenez, toute bourrée !... Si je vous disais que j’ai eu souvent des remords de vous l’avoir enlevée autrefois d’une façon un peu indélicate... Allons, je vous la cède, notre pipe, vous ne me ferez pas grise mine...
Ponto fit un mouvement pour saisir la pipe de la main droite, une violente douleur dans l'épaule lui rappela sa blessure ; il la prit de la main gauche et la regarda un instant. Rien de changé. Praczy avait respecté l’inscription « Ponto , 17 frimaire an IV ». Le commandant flatté mit la pipe dans une poche sur sa poitrine et tendit la main au Hongrois.
— Vous êtes blessé ? dit celui-ci.
— Blessé et pris, répondit Ponto, c'est mon tour aujourd'hui, mais ce n'est rien, une ou deux égratignures...
— Triste temps ! fit Praczy. Hein, vous ne la chantez plus, votre
Le Dix-neuvième Siècle.
Marseillaise ? C’est vous maintenant les féroces soldats de votre chanson, c’est vous qui mugissez dans les campagnes des autres... Patience, votre maître tombera, il sera culbuté comme "nous le fûmes jadis!... Mais je pars, excusez-moi, je retourne à mes hommes. Je vais donner des ordres pour que vous soyez traité convenablement... Après l’affaire nous nous reverrons!
Praczy chercha des yeux un officier, l’appela, lui dit quelques mots en montrant les prisonniers et sortit rapidement du cimetière.
Les prisonniers restèrent quelque temps dans leur coin, serrés contre
La défense du cimetière.
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