PEUPLE ET BOURGEOISIE
Journal scientifique et religieux, industriel et politique, littéraire et artistique, et cœtera, et cœtera...
A ■}- B. De même qu'il n'y a pas d'homme sans entrailles, sans muscles et sans cervelle ; il n'y a pas de société sans ouvriers, sans administrateurs ou patrons et sans théoriciens ; sans gouverneurs de choses, sans gouverneurs d'hommes et sans gouverneurs d'idées ; sans pouvoir matériel, sans pouvoir temporel et sans pouvoir spirituel.
Lucifer. Fort bien, maître A -\- B, mais de ces trois pouvoirs (matériel, temporel et spirituel, comme il vous plaît les dénommer), lequel doit, en cette susdite société, mener les deux autres.
A-}- B.he temporel ! Evidemment le temporel ; puisque nous ne sommes ni des brutes, ni des anges ; et que nous ne vivons ni de la matière, telle qu'elle s'offre immédiatement à nous, ni de l'air du temps.
Notre intention est de fonder une feuille (quotidienne, hebdomadaire, bi-mensuelle ou
autrement périodique), à laquelle nous comptons consacrer une partie de notre avoir, plus une partie de notre temps, plus encore une partie de notre science ; si science il y a.
Mais, parce que nous ne pouvons ni ne devons faire davantage, force nous est d'en appeler au public, pour nous procurer des collaborateurs et des aides financiers.
Donc nous devons, afin de ne tromper qui que ce soit (et, moins que tous les autres, ceux qui, plus particulièrement, voudraient nous prêter leur assistance), nous devons, dis-je, consacrer le restant de ce prospectus à exposer notre manière de voir sur les hommes et les choses, qui (suivant nous) donneront au dixneuvième siècle son véritable cachet.
Nous considérons la position actuelle comme des plus menaçantes; et nous tenons pour certain que, le jour où disparaîtra le régime que nous subissons, nous aurons immédiatement à résoudre une question politique, plus une question religieuse, plus une question financière, plus encore une question sociale vingt-deux fois plus difficiles que leurs analogues de 1848; parce que depuis vingt-deux ans on n'a fait qu'exagérer le régime de l'ab-
soliilisme politique et religieux qui les avait fait naître.
Nous considérons, dis-je, la position actuelle comme des plus menaçantes ; et nous nous aiemandons, au cas où les soldats et les prêtres perdraient à nouveau tout prestige comme toute action sur le monde industriel et libéral, ce que deviendrait ce dernier. Autrement dit, nous nous posons cette question, si naïve en apparence et cependant si grave : que feraient le peuple et la bourgeoisie, si aigris l'un contre l'autre et qui ont tant à se pardonner réciproquement ?
Pourraient-ils enfin vivre sans se battre, comme ils firent en juin 1848, et marcher d'un commun accord dans la voie de l'activité pacifique ?
Ou devraient-ils, ainsi que des adolescents incapables de se gouverner eux-mêmes, laisser encore se faufiler, entre eux deux, leurs vieux tuteurs absolutistes, si épuisés et surtout si épuisants.
Afin de répondre à cette question qui (du petit au grand, sinon du grand au petit) preoc-
cupe tout homme jaloux de léguer, à ses enfants, un temps meilleur que le sien ; considérons comme incontestables les quatre ou cinq propositions qui vont suivre (propositions que nous ne pouvons justifier ici, faute d'espace), et prenons-les pour base de nos raisonnements ultérieurs.
Premier axiome. — Dans le monde qui sait construire, l'ouvrier est au bourfœois et le bourgeois est à l'ouvrier ce que, dans le monde qui sait détruire, le soldat est à l'officier et l'officier au soldat.
En d'autres termes ; de même qu'il est impossible au monde militaire de tuer le mal, si le soldat ne prête ses forces musculaires au savoir stratégique de son commandant; de même il est impossible au monde industriel d'enfanter le bien, si l'ouvrier ne prête son habileté manuelle au savoir organisateur de son patron.
Deuxième axiome. — En tant qu'individu, l'ouvrier ne vaut pas mieux que le bourgeois ; mais le bourgeois ne vaut pas mieux que l'ouvrier.
Je dis en tant qu'individu ; parce qu'en tant qu'être social c'est tout différent.
Troisième axiome. — Dans le cours d'une
campagne industrielle, je dirais volontiei's en temps de paix ; l'entrepreneur qui récolte la ruine pour lui et la misère pour ses ouvriers (par le fait de leur insubordination) est socialement aussi coupable que l'est militairement le général qui (pendant une expédition ou, ce qui est tout un, en temps de guerre) recueille la honte, pour lui, et la défaite, pour ses soldats ; parce qu'ils ont manqué de discipline.
Qualrième axiome. — Les partisans du monde industriel et libéral (prolétaires, entrepreneurs et théoriciens) forment une armée beaucoup plus nombreuse, beaucoup plus riche et beaucoup plus savante que celle constituée par les soldats et les officiers, les prêtres et les prélats, fauteurs de la civilisation militaire et théocratique.
Cinquième axiome. — L'avenir appartient aussi incontestablement à ceux qui veulent systématiquement construire le bien final, en travaillant pacifiquement, que le passé est à ceux qui surent empiriquement détruire le mal primitif, tant chez l'homme qu'ailleurs, en agissant militairement.
Sixième et dernier axiome. — Comme nous ne serons jamais parfaits ni notre monde non
plus; toujours et de plus en plus les hommes de bon vouloir trouveront à travailler.
Ces quelques axiomes étant énoncés une fois pour toutes; je rentre dans mon sujet, en répondant à cette question que forcément ils provoquent:
<r Si le monde industriel et libéral est effec- » tivement plus nombreux, plus riche, plus sa- » vaut et plus certainement dans la voie de ce » qui doit être que son prédécesseur en civilisa- » tion; comment, après l'avoir trois et même » quatre fois chassé, s'est-il trois fois au moins > laissé vaincre par lui ou, ce qui serait peut- » être plus vrai, l'a-t-il trois fois rappelé?
Béponsc. — Trois fois il a été vaincu par lui ou mieux, il l'a trois fois rappelé ; parce qu'il n'y a pas plus de société possible sans gouvernement, que de gouvernement sans discipline; et que le monde théocratique et militaire est discipliné, tandis que son antagoniste industriel et libéral ne l'est pas.
Et comment en serait-il autrement?
La gent travaillante, composée de sept à huit millions d'hommes valides, obligés de nourrir vingt-sept à vingt-huit millions d'enfants, de femmes ou de vieillards, n'a même pas eu (et cela chez nous seulement) un siècle entier pour se réglementer ; tandis que sa militante rivale (exclusivement recrutée de célibataires, c'està-dire, d'hommes sans charge aucune) perd la date de son avènement social dans la nuit des temps, ce qui lui a fait, pour s'organiser, des milliers et puis encore des milliers d'années.
Eh bien ! en quoi consiste cette organisation, qui donne tant de forces à ce milhon tout au plus de soldats et de prêtres que nous subissons?
Et en quoi les pouvons-nous ou ne les pouvons-nous pas imiter?
Nourriture, vêtement, logement, soins de toute espèce, manière d'agir et manière d'être; voila ce que le soldat et le prêtre tiennent de leurs chefs respectifs, en échange de l'abandon complet de toute volonté.
Donc (abstraction faite de la crainte du
mousquet ou de l'enter, abstraction faite aussi de l'amour du drapeau ou du ciel, et afin de n'emvisager les choses que sous leur jour le plus favorable) c'est à la sollicitude absolue du chef pour son inférieur (sollicitude absolue déterminant l'absolue vénération de l'inférieur envers son chef) que l'ancien régime doit toute sa force bien réelle.
Dans le monde industriel et libéral, le soldat de l'établi, le prolétaire, c'est-à-dire l'homme chargé de famille, peut-il ainsi livrer, corps et âme, lui, sa femme, ses enfants, voire même ses père et mère à son patron?
11 ne le peut évidemment.
Donc (rien de plus logique) parce qu'il ne le peut et ne le doit; il ne peut ni ne doit pas non plus y avoir, en ce même monde industriel et libéral, vénération absolue de bas en haut et, par suite, sollicitude absolue de haut en bas.
Rien de plus logique, ai-je dit, rien de plus logique, je maintiens.
Mais de ce que le commandement et l'obéis-
sance ne peuvent ni ne doivent aller, chez les travailleurs libres, jusqu'à l'absolutisme ; estce à dire que le dévouement de l'ouvrier au maître qui le fait vivre (lui, sa femme, ses enfants, voire même ses père et mère) ne saurait, en se proportionnant au service rendu, devenir plus grand que celui du célibataire envers le chef qui peut le tuer ou le damner? Et surtout! est-ce à dire que, par un très-juste retour, ce plus grand dévouement de prolétaire ne peut ni ne doit éveiller, dans l'âme de son patron, un bon vouloir social plus grand aussi que celui, toujours militaire, de l'officier envers le soldat qui fait, en définitive, métier de s'exposer à la mort ?
Évidemment, une pareille question serait permise si, comme au temps jadis, les officiers et les prélats étaient autres que les enfants du peuple et de la bourgeoisie. Mais du moment que les fils de celle-ci, et de celui-là, recrutent le sacerdoce et l'armée; si vous admettez qu'un service tout personnel et un excès de pression les font s'aimer, dans les rangs du monde rétrograde ; à fortiori devez-vous admettre qu'une assistance étendue jusqu'à la famille, et un respect complet de toute libené
doivent les faire s'attacher encore davantage les uns aux autres, dans les rangs des progressistes.
Nous pouvons donc conclure, de tout ce qui précède, que tout praticien vraiment digne, autrement dit, tout homme sachant organiser des travaux et ne voulant manier que le salaire, pourra toujours obtenir, de ceux qui ne savent que les exécuter, un respect à ses ordres plus grand et plus noble que celui qu'impose, à son absolu subordonné, tout chef ne sachant manier que la menace ou la promesse.
Ainsi, le monde industriel et libéral (de par ceux qui le composent et de par le travail qui ne manquera jamais, tant que la terre ne sera pas un paradis ni l'homme un ange), le monde industriel et libéral est disciplinable, plus disciplinable même que son antagoniste théocratique et militaire.
Donc, tôt ou tard, il finira par gouverner à la place de celui-ci.
Eh bien! quand?
Lorsqu'au lieu d'invoquer, comme principe
d'ordre et d'amour, un être surhumain 5 il saura (de par la science de tout ce qui ne vit pas et surtout de par celle de tout ce qui vit, de par la notion nette, précise, exacte..., en un mot, positive des qualités bonnes et mauvaises inhérentes à l'homme et à la femme, à l'enfant, à l'adulte et au vieillard, à l'ouvrier, à l'entrepreneur et au théoricien, au peuple, à la bourgeoisie et au sacerdoce, au noir, au jaune et au blanc.) il saura, lui, monde industriel et libéral, si éminemment relativiste et organisateur, non-seulement respecter, mais encore assister, en son office humanitaire, chaque race, chaque peuple, chaque classe, chaque famille, chaque individu, chaque âge et chaque sexe social.
Après cette espèce de profession de foi, on nous pardonnera, j'espère, si nous disons que la formule adoptée par nos glorieux pères de 95 (en haine d'une hiérarchie sociale basée sur l'absolutisme de la naissance ou de la grâce) ne nous répugne que parce qu'elle est aussi matériellement que temporellement et spirituellement impossible; et l'on nous pardonnera, j'espère encore, si (voulant assigner à chacun son rôle, dans le monde industriel et hbéral, et son rôle aussi, à ce même monde,
industriel et libéral, dans l'avenir) nous venons au lieu de la fameuse formule :
« Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort, >
qu'entache si malheureusement l'absolutisme révolutionnaire; nous venons, dis-je, proposer cette simple devise, qui si bien montre ce qu'il faut laisser mourir, et surtout (surtout!) ce qu'il faut enfin aider à vivre :
l\i Dieu, ni Roi La République et l'Humanité.
Lucifer. Fort bien, maître A-\- B, mais à quand et par qui la traduction pratique !
A ■\- B. K défaut d'un autre plus habile, par moi immédiatement.
Pour la question sociale ; déclarer que toute profession est une fonction publique, et partant, que tout entrepreneur, dont les ouvriers se seront mis en grève ou en situation pire» sera considéré comme séditieux et puni comme tel ; s'il est prouvé que (ses frais généraux soldés et sa vie ainsi que celle de ses employés assurées) il n'a pas réparti ses bénifices comme il suit: un tiers pour lui administrateur : un tiers pour le ou les inventeurs de l'idée qu'il exploite : et un tiers enfin pour l'ensemble des ouvriers qui l'aident à la réaliser.
Lucifer. Et réciproquement, maître ^ + J9.
A -\- B. Réciproquement, cela va sans dire.
Lucifer. Alors passons à la question financière.
A -\- B. Que le peuple et la bourgeoisie acceptent franchement et loyalement la solution précédente ; que l'une mette en outre au service des événements actuels un mois de son immense revenu; pendant que l'autre leur donnera ses trois mois encore de misère ; et nous en sortirons.
Lucifer. Alors enfin, à la question politique fit religieuse.
A -\- B. Aujourd'hui. . . fin août 70. . . il n'y a qu'une politique possible ; parce qu'il n'y a de possible qu'un© seule religion : celle d'un Dieu. . . non pas sauveur, mais à sauver : la
PATRIK.
Donc, à plus tard, la convention industrielle et libérale...
Lucifer. ... En attendant?
A-\- B. Que la très-sainte humanité guide et sauve la France.
Lucifer. De tout mon cœur ; ainsi soit-il !