‹ Le XIXme siècle et sa deviseChapitre 14 sur 32 · NEUVIÈME NUIT · texte numérisé non relu

NEUVIÈME NUIT

Où Ton fuit connaissance avec ^a Majesté Chrétienne, notre beau sire le roi de France, Louis onzième du nom.

Mon cher et hon docteur,

Je vous ai fait hier une infidéhté; mais je l'ai payée si cher, que certainement vous me la pardonnerez.

Au moment où passait le médecin de la prison, je souffrais tant que, ma foi, je l'appelai.

(Quel habile opérateur; mais quel taciturne exécuteur de hautes œuvres!)

Deux mimites après, j'avais à côté de moi (dans une assiette) un caillot énorme de mon propre sang; au sommet de la tète, une incision en croix; sur cette dernière, une conipresse imbibée d'eau et de teinture d'arnica ; par dessus le tout, une vessie remplie de glace;

et, dans l'estomac, très -probablement

mais on ne doit affirmer que ce dont on est partaitement sûr!

Donc ; j'affirme, seulement, que (vers je ne sais quelle heure de mon sommeilj j'ai entendu

les dialogues, soliloques et autres propos que voici.

A + B. An nom de l'humanité, n'ajoute pas un seul mot; et surveille le pouls, avec la plus scrupuleuse attention !

Je compte pousser le chloroforme jusqu'à suspension complète de toute activité péricérebelleuse.

Lucifer. Pourquoi si loin ?

A + B. Parce qu'une fois le cuir chevelu fendu el relevé, l'occipital réséqué (en partie du moins) et le cervelet décomprimé ; les sauts de carpe! ...

Allons, va quérir tes aides.

Si l'on pesait trop minutieusement le pour et le contre de tout..., on n'oserait jamais rien.

Ici ; maître A + B lit une pose et Lucifer disparut.

J'en étais à répéter, sans trop les comprendre, les mots cuir chevelu relevé.... occipital réséqué.... décompression péricérebelleuse, et cœtera ;.. quand, tout à coup, je me sentis saisir si vite et si violemment par quatre

ou cinq gaillards positivistes (saints, héros ou grands hommes) qui m'élendirent brutalement sur un marbre glacial que je

m'écriai en toute hâte :

« Non, pas de chloroforme !

» Monsieur le douzième mois et vous Messieurs ses quatre dimanches; laissez-moi !

au nom du Christ, laissez-moi !.... ah, sire... de par sa mère si douce et tant miséricordieuse Notre-Dame d'Embrun...., sauvezmoi de ces hérétiques. »

Pâques Dieu! fit alors Sa Majesté Louis XI, en faisant un si{]ne de croix : le brave colonel, de mes braves Ecossais ! — Lâchez ce manant, mes Seigneurs ! il relève de notre belle et royale couronne de France.

Immédiatement, je redevins libre.

Mais ; vous ne me comprenez plus, n'est-ce pas? Eh bien, voici la clef de ce rêve infernal.

Trouvant qu'il n'y avait pas encore assez de saints et pour mieux faire que les catholiques, Messieurs les positivistes ont imaginé,

Premièrement, d'attacher (à chacun des treize mois, des cinquante-deux dimanches et des trois-cent treize ou quatorze jours ouvrés de leur année) les noms des hommes, réprouvés ou non, qui ont le plus illustré les sciences, la politique, les beaux-arts, la philosophie et cœterUf et cœtera ;

Deuxièmement, toujours pour mieux faire que les catholiques, de couper (en véritables matérialistes qu'ils sont, bien qu'ils s'en défendent), de couper, dis-je, recouper et surcouper notre âme en dix-huit organes vous entendez bien, dix-huit organes, affectifs, intellectuels et pratiques réprouvés encorii» ou non

réprouvés qu'ils ont nommés grosso modo,

les uns, égoïstes, comme nous disons tous, et, les autres, altruistes comme, fort heureusement, ils disent et diront toujours seuls, ainsi que j'aime à le croire ;

Et troisièmement enfin, de construire un calendrier (avec fêtes abstraites et concrètes, saints et saintes, réprouvés aussi ou non) un calendrier, dis-je, que, naïvement, ils admirent, et que, plus naïvement encore, ils proposent à l'admiration universelle.

Eh bien, hier (malgré la croix chirurgicale et la calotte glacée que j'avais au Saint- Ciput et, malgré encore, la recommandation qui m'avait été faite de ménager ma pauvre cervelle pour ne pas condamner, sans mûre

et bonne réflexion, le triple chef-d'œuvre des sectaires du signe plus ; je me suis tant détraqué la cervelle, à peser le pour et le contre de leurs appréciations historico-cérébrales,.... que mes cinq organes intellectuelo-penseurs, leurs trois collègues pratico- exécuteurs et

leurs dix confrères affectivo-moteiirs m'ont servi, de concert avec tous leurs saints (après longues et tumultueuses discussions pliilosophico- médicales et politico - religieuses) le positiviste et positif cauchemar dont je vous reprends le récit.

Donc, j'étais, ninsi que je vous l'ai dit, étendu, comme un cadavre glacé de froid et d'effroi, sur la table à disséquer du systématique maître A ~\- B.

Le Grand Frédéric me tenait la tète; Sa Majesté Très- Chrétienne, le bras droit; Guillaume le Taciturne, le gauche; le cardinal duc de Richelieu, une jambe ; etCromwell, l'autre.

Au-dessus de moi. Dieu le Père, en lumineux costume de Saint-Esprit, voltigeait, tout inquiet, en pérorant, gesticulant et roucoulant dans l'espace, bref, se trémoussant de son mieux; afin de sauver mon âme.

Au-dessous de moi, tout au contraire, Satan le hideux, Satan lui-même, lâchement blotti sous le marbre, s'efforçait de me l'aggripper.

Use, me disait ce maître du mal (en me boursouflant de chloroforme, ne sais par où,

use, abuse même de mon inépuisable compassion Aspire! aspire, à pleins poumons,

les anesthésiques produits de ma science, si parfaitement humaine ; et tu ne souffriras pas ! Souffre ! souffre au contraire , rétorquait immédiatement, en sa bonté suprême, le Père éternel. Souffre ! sans douter un seul instant de mon amour, comme l'a fait mon iils unique : et je dérobe, à tout jamais, ton âme aux joies fallacieuses de ce bas monde.

Consumé de peur; suant froid; ne pouvant bouger; écartôié, subjectivement, par ceux-ci, objectivement, par ceux-là ; et me voyant déjà pourfendu; que pouvais-je faire; qu'auriez-vousfaitàmaplace? ■ — Crié, n'est-ce pas?

Je criai donc; et devins libre d'écouter

les horreurs qui suivent :

Louis XI. Quoi qu'on en ait dit, Messeigneurs, jamais nous n'avons pris plaisir à torturer inutilement un innocent, ni même à damner un coupable. Donc, Eminence cardinal duc

Le Grand Frédéric... En avant, votre absolution !

Richelieu. In nominepatris..... et fdii et

spiritussancti;.... absolvo te....

Louis Xf. Amen! l'âme est sauve; songeons au corps !

Maître Jacques Coitier A ~\-B, veux-je

dire, nous garantissez -vous la vie de ce rustre ?

A -h ^. Non, Sire. Je ne réponds que d'une chose : sa mort; si je n'opère point.

Louis XL Et vous, Seigneur Dieu ?

Cromivell. Qu'avez -vous donc, cardinal duc?

Le Grand Frédéric. Ne voyez-vous point que Sa Majesté Très-Chrétienne s'adresse à Dieu sans porte-voix.

Pater œternus. Qui crédit in me vivet in aeternum. Etiam si

Louis XI. Amen encore. Pas besoin du reste.

Richelieu. Gomme vous pâlissez, mylord protecteur?

Le Grand Frédéric. Couper ainsi la parole à l'Esprit Saint!

Guillaume le Taciturne. C'est traiter le ciel

avec un sans gène

Le Grand Frédéric. Et la terre donc ! vous verrez comme il la mènera.

Cromwell. Jamais l'Angleterre

Guillaume le Taciturne Ni la Hollande.

Louis XL (Bon, une ligue !}... Messeigneurs , pas de politique. Pas de poHtique, je vous

prie !

Nous sommes ici pour apprendre comment, au juste, l'homme est fait; afm de ie mieux et plus sûrement gouverner. En outre, Dieu nous a donné sa parole..., profitons-en.

En conséquence, compère Tristan,.... maître A -\- B, veux~je dire, étripe ce vilain, et montre nous

Le Grand Frédéric. Ce qu'il a dans ie ventre.

Louis XI Et, surtout dans la téteî

A -f B. Qu'au moins. Vos Majestés daignent attendre que je

Le Grand Frédéric. Non, non! Montre-nous comment il digère.

Louis XL Et, surtout, comme il pense.

A -\- B. 31ais si la douleur trouble sa raison pour toujours ?

Louis XI. Pâques Dieu, maître ^1 + B, douteriez-vous des promesses divines ?

Puisque ce rustaud doit s'en tirer sain et sauf; s'il perd l'esprit, il le retrouvera. Quant à la souffrance ; piqué au vif, il ne nous en montrera que plus irrésisiiblem.ent comment, chez un manant, l'idée de rébellion peut naître.

Allons; éventre.

A +B. Le satané Monarque! ô Lucifer, que n'es-tu de retour!

Sire, je vous obéis.

Louis XL Commuent !... . Il ne bouge pas ?.... quel gars ! La singulière odeur !

Tiens, trois trous dans un seul !

Comme la Trinité !

A + B. Oui, Sire.

Une cavité pour les entrailles, une pour le

cœur et une pour les poumons autrement

dit...r. une pour les racines, une pour la tige et une pour les feuilles de l'arbre qui nous fait vivre.

Louis XL Fort bien, maître A + ^'» fort bien ; nous connaissons votre thèse.

Un animal, gouverné par une âme et nourri

par une plante ; tel est l'homme d'après

vous.

A -\-B. A quelque chose près, Sire.

Louis XL Soit, maître A -]- B, k quelque chose près, mais ne l'oubliez pas ; vos minutieux détails et votre exactitude rigoureuse ne nous importent que faiblement. Ce qu'il nous faut, à nous qui avons mission de régner sur les hommes, c'est de connaître seulement où sont leurs intimes gouvernants de toutes sortes, afm de les pouvoir atteindre.

Donc, indiquez-nous au plus vite et, seulement (je vous le répète) où gît le chef suprême de toutes ces tripailles. Puisque aussi bien on peut avoir, parfois, à se débarrasser d'un être moralement aussi nul qu'un chou ; sans qu'il y paraisse à la bête.

A +B. Sire, le chef suprême de toutes ces

entrailles; car effectivement, chef suprême il y a, est situé dans la tête.

Louis IX. Allons donc, maître /l +B, allons donc! Vous avez failli nous faire douter pendant un instant (ces nobles seigneurs et moi) de l'excellence de nos procédés.

Eh bien, monlrez-nous-le.

A + B. Mais, Sire, si je déchiquette ce malheureux jusqu'au fin fond de la cervelle; certainement la douleur...

Louis XL Maître A -h B, chacun de nous a ses angoisses, en ce monde, et celles des rois (obligés de tout apprendre, de tout juger, et, parfois, de tout punir), ne sont pas les moins poignantes.

Allons, plus de scrupules! à la tête, maître A -\- B, k la tèle ; c'est toujours là que, finalement, il faut en arriver.

Dieu, quelle superbe entaille. Peut-on rien voir de plus rouge. Regardez donc, cardinal duc... votre robe n'est pas

i>iais comme ce drôle sent la reinette!.... Pâques Dieu, si jamais ce maraud-là renie sa grand-mère [Eve de damnable mémoire.,...

Comment ; Son Eminence dort !,... et la Prusse également!.... et l'Angleterre aussi!,... et la Hollande avec . . .

Cardinal, cardinal ! allez vous en quérir force

eau bénite, pour vous laver les tempes et revenez au plus vite!

Écoute, maître A -f-^ maudit !,...j'airne les

plaisanteries J'en fais même, au besoin;

Dieu aidant!.... Mais je les veux bonnes!.... et jamais je ne tolère qu'elles s'adressent à ma royale prérogative.

Le diable est ici..... dans ta connivence

pour endormir ce rustre qui devrait beugler !

Que ces trois hérétiques profitent de sa présence pour cuver leur bière ouleurbrandy-

wine;.... et qu'ils sortent d'ici l'esprit plus

lourd et plus troublé que jamais rien de

mieux! Mais de par Notre-Dame d'Embrun, qui me tient si bien éveillé, si ton infernal compagnon ne part à l'instantmême;.... Je te fais brûler vif, comme un chien de sorcier.

Gh ut!.... Doucement;.... doucement, cardinal duc !

Votre Eminence aurait-elle jamais cru que notre triple machine fût aussi comphquée?

Richelieu. Sire, la science de Dieu est aussi grande que sa puissance est iniinie.

Louis XI. Que n'en est-il ainsi des nôtres ; nous n'en serions que mieux à sa parfaite image !

Allons, maître A -h^, continue à nous faire voir tout ce qu'il t'a montré,

Richelieu. Tout ce qu'il t'a montré!.... Sire, par impossible, Votre Majesté croirait-elle donc à

Louis X! l'enfer !

Mais; s'il n'existait pas, cardinal duc, où seraient tous les ribaads, truands, coupe-jarrets et parpaillots que vous et moi lui avons si justement dépêchés.

Allons, messire du scalpel, apprends-nous....

Richelieu. Sire!

Louis XI. Voyons monsieur le cardinal! Pendant que ronflent ces trois mécréants laissons un peu de côté moi,

mon humble bonnet de feutre, vous, votre superbe chapeau et causons Hbrement.

En bonne conscience,.... comme prêtre et comme roi, car vous avez sur moi, l'avantage de spirituel uni au temporel. Dites-moi,

si Dieu que ce propos impie figure à votre

compte, et non au mien Si Dieu, dis-je,

nous vient en aide,... tous les jours, à nous autres, pauvres gouvernants.

Richelieu. Hélas! Sire.

Louis XL Eh bien, quand l'Esprit-Saint reste

muet et que le diable chuchote sans

que nous le voulions écouter!.... est-ce donc

un péché même véniel d'invoquer une

science purement humaine ?

Ah! si de notre temps, elle eût été déjà... le

quart seulement de ce qu'elle est aujourd'hui combien j'aurais été soulagé!

A+B.Bu ciel et de l'enfer !

Louis XL Silence, maître juré paillard!.... Souvenez-vous d'Urbain Grandier.

Richelieu. Sire !

Louis XL. Pardon ! Je me rétracte, en toute humilité! Mais avouez-le...., mon éminent père,.... combien nos siècles étaient durs! et combien cette liberté, politique et rehgieu-

se (que le dernier manant d'aujourd'hui,

réclame impérieusement sans avoir jamais réfléchi à l'usage qu'il en pourrait faire) était

impossible alors,.... même poumons, que l'on estimaittput puissants..... Allons maître A-^B, c'est pour la troisième fo^'s que notre royale patience vous prie ...o

A -r B. Sire, au point où nous en sommes arrivés ; je ne saurais aller plus loin sans lui briser le crâne.

L^ouis XL Mais frappe donc, bourreau!

Le coup d'assommoir subjectif que me valut cet ordre impérieux m'abasourdit tellement que mon cauchemar s'arrêta net.

Je dormis donc, sans autre anicroche, jusqu'à huit heures; non pas du matin, mais du soir.

Faisant alors cette réflexion fort simple : que je ne pourrais certainement pas, après vingtquatre heures consécutives de sommeil, fermer l'œil sans auxiliaire ; je pris, en bloc, les quatre ou cinq pilules que m'avait laissées, pour le cas où je souffrirais trop, votre si habile mais si taciturne confrère ; et me recouchai en disant :

« Mon imagination, morphinisée,va me faire » certainement passer, petit à petit, de la mé- » ditation à la rêverie, de la rêverie à la som- » nolence, et de la somnolence au sommeil le » plus orientalement thébaïsé qu'on puisse in- » venter.

« Donc, pour cette fois, bonsoir, adieu, mes » quatre lectures pieuses.

» Bonsoir, adieu ! »

DIXIÈME NUiT.

Où maitre A -j- B expose (à Sa Majesté Très-Chrétieuiie, fort désireuse de savoir coiumeut nous sommes faits, afin de nous mieux gouverner) le plan de l'homme, considéré comme être vivant ; plus le plan de l'homme, considéré comme être agissant; plus encore le plan de l'homme, considéré comme être pensant. Objections politico -sociales que lui fait sou royal élève. Comment ce docte philosophe répond aux unes et ajourne les autres.

Bonsoir, adieu !

Et je me renfonçai, dans mon lit! Et, me berçant de cette si douce espérance ; je tâchai d'oublier ma croix chirurgicale ! Et, par elle seule précisément, je fus pincé (positivement et positivistement) repincé par le plus atroce... Oh! l'affreux supplice!

Arrestation, prison, ju^jement, exécution et dissection ; rien n'y manqua !

Donc, je me sentis couper, découper, recouper, et surcouper... bref, minutieusement hacher jusqu'au moment où (pièce anatomo-pliysioiogique véritablement admirable)je fus enfin digne de tarir l'insatiable soif d'apprendre de notre beau sire, le roi de France, Louis onzième du nom.

Pouvais-je ; auriez-voiis pu (même volontairement) imaginer quelque chose de plus odieux ? Non, n'est-ce-pas ?

Eh hien, si horrihle qu'il soit de se voir ainsi... béant de partout... dichothomiser jusqu'au fm fond des entrailles ; se connaître foncièrement soi-même est chose si utile et si rare! que pour tout l'or du monde...

Mais, direz-vous, les protestations après coup ; qui persuadent-elles ? Personne ! Conséquemment, passons aux faits ; et laissons aux autres la pleine liberté de juger.

Les faits sont donc qu'au début de cette dixième nuit, me revoilà en même posture que la veille et... déchiqueté... pour le moins autant, si ce n'est plus.

Le mauvais caractère de Sa Majesté Très- Chrétienne a mis en fuite Dieu le père, le grand Frédéric , Guillaume le Taciturne, Olivier Cromwell, le cardinal duc et Satan lui-même,

C'est, au lieu d'eux tous, le beau, le bon, l'intelligent Lucifer qui a reparu.

Paré du brillant costume des archers de la garde écossaise, il est là, près de moi, faisant office de porte-flambeau.

Sa main amie conserve religieusement dans

l'Écliptique de ma tête, à trois fois sept fois treize millimètres de mes yeux... (trois, sept et treize ! nombres cliers aux positivistes !)...une pointe de cuivre que fait briller, comme une douce étoile, un courant électrique. Sa lumière d'un bleu verdâtre pénètre jusqu'aux plus petits recoins de mon être, et les éclaire merveilleusement. 11 est vrai qu'elle me fait loucher d'une façon scandaleuse ; mais elle m'hypnotise et me permet, par cela même, d'assister immobile et insensible autant qu'un minéral, à la minutieuse exploration de ma plante, de ma bête et de mon âme.

Pas de prières ou de méditation, si fervente ou si profonde qu'elle soit, qui puisse procurer une semblable clairvoyance !

C'est à l'altruiste maître A -i- B que je dois cette illumination tout humanitaire qui me permettra de vérifier, phrase par phrase et mot pour mot, la justesse des considérations scientifico-philosophiques dont je ne vais être que trop positivement l'objet,

, Tantôt ce sera Sa Majesté Très-Chrétienne qui, en touchant tel ressort de mon encéphale, ou tordant tel de mes conducteurs nerveux, me fera grimacer d'une horrible manière; péroi^er comme un avocat ; ou polluer mes cîiaus-

ses aussi vilainement qu'un loup pris de peur! Et tantôt, au contraire, ce sera le modeste et docte .1 -h B qui, pour mon plus grand soulagement, se chargera lui-même de me faire penser, agir ou sécréter, en touchant d'une main plus délicate et plus amie, telle ou telle partie encore de ma cervelle, de mon rachis ou de mon grand sympathique.

j^lais n'allons pas si vite? Et (puisque nous désirons savoir si tout ne fut pas exclusivement horreur ou délire, en ce dixième cauchemar positivisto-biologique), rapportons les différents dialogues de nos visiteurs, maîtres ou tourmenteurs nocturnes 5 avant de raconter leurs expériences à si déplorables effets.

Yoici leur premier colloque :

Louis XI. Allons mon cher A ~\- B, puisque nous voilà seuls (grâce à Dieu), conte-moi ta petite affaire sans arrière-pensée ni détour.

A-\-B. Combien la royale patience de Votre ilajesté m'accorde-t-elie d'heures, de minutes et de secondes?

Louis XL Autant que tu en voudras, bon compère, autant que tu en voudras ! Mais épargne-nous les trop minutieux détails ; et sou-

viens-toi que nous flairons les choses d'assez loin.

A -\- B, Sire, pour vivre, rien qu'à la façon des plantes ; pour nous faire du sang, véritable sève humaine ; et, avec ce sang, des chairs de toutes sortes;... nous empruntons, continuellement au monde extérieur, et continuellement nous lui rendons des matériaux solides, liquides et gazeux...

Louis Al. Solides, liquides et gazeux î Rien de plus vrai, maître A -}- B. Nous en savons quelque chose ; nous que les coliques sèches, la constipation et la diarrhée torturent parfois autant que le dernier des vilains.

A -\- B. Dois-je continuer, Sire ?

Louis XL Continuez, maître A + B.

Continuez; savant impitoyable, qui ne sauriez, un seul instant, compatir à nos douleurs... intestines.

V^ous en étiez aux gaz, liquides et solides que nous n'emprunterions certainement pas, aussi fréquemment ni aussi volontiers, au monde qui nous entoure ; s'il les offrait toujours, à nos pertuis supérieurs, comme nos inférieurs les lui rendent.

A -{-B, Sire !... Les organes qui nous servent à faire ce perpétuel échange sont, plus particulièrement, ceux de notre appareil respiratoire

de noire appareil digestif et de notre appareil génito-urinaire.

C'est à travers et par la pulpe propre aux diverses membranes qui tapissent chacun de ces organes que se fait, simultanément, cette incessai^te et double mutation de matériaux, destinés à vivre humainement, et de matériaux, ayant humainement vécu.

En de certains endroits, ces tapisseries continuellement inhalo-exhalantes (qui nous limitent intérieurement comme notre peau le fait extérieurement) sont disposées de manière à nous créer de véritables sens internes ; et (suivant qu'en ces endroits-là, surtout, ces tapisseries à pulpes spéciales sont plus ou moins chaudes ou froides, humides ou sèches, aplaties ou tuméfiées, cramoisies, rouges ou pâles seulement) nous éprouvons le besoin de respirer, boire, manger, tousser, cracher...

Louis XI... morver, éternuer, vomir, uriner, déféquer ou faire pire encore ; pour le plus grand soulagement de notre individu, en ce monde, ou son plus grand tourment, dans l'autre.

Après, maître A -{- B, après !

Car je ne vois, dans toutes les tripailles dont vous me parlez si longuement, qu'un système de casseroles destinées à, respectivement, préparer les différents mets que man-

genl, respectivement aussi, nos différentes chairs, pour demeurer grasses et dodues; mais je n'aperçois, pour en diriger la cuisson, ni mitron, ni cuisinier, ni maître-queux; et, pour en faire la distribution, ni varlet, ni majordome ni aucun autre officier de bouche.

A -\- B. Sire, ne multiplions point les questions; et, devant que parler répartition équitable entre qui de droit, causons d'abord préparation charnelle.

Louis XL \a. pour la manipulation; puisque...

A +5... puisque la royale patience de Votre Majesté veut bien accepter, en cette exposition, l'ordre que j'ai cru le plus...

Louis XL... didactique...

A -]~ B,.. Qu'elle prenne la peine d'exciter, successivement, chacun des renflements blanchâtres ou ganglions nerveux, qui forment notre grand sympathique ; et, tout aussitôt, elle reconnaîtra, premièrement, que ces susdits renflements blanchâtres ne sont autre chose que les différents chefs, cuisiniers, gâtesauces, mitrons, marmitons et autres manipulateurs infimes qui, respectivement, surveillent nos diverses casseroles carnifiantes; secondement que ces différents manipulateurs sont parfaitement hiérarchisés entre eux, les plus gros et les plus élevés tenant, dans leur dépen-

(lance, ceux qui sont d'un moindre volume ci d'un rang inférieur; et troisièmement, en (in, que cesdits et redits manipulaieurs si bien liiéraicliisés ont pour chef suprême notre ministère végétatif, c'est-à-dire la grisâtre surface qui, dans notre cervelle, tapisse la cavité commune, tout à la la fois, à notre cerveau proprement dit, à notre cervelet, et à notre moelle épinière.

Louis XL Fort bien, maître A -\- B, notre Royale et patiente personne, d'ici à peu de temps, ne manquera pas de vérifier toutes vos assertions. Mais, pour le moment, elle estime que Dieu, qui nous a fait à sa parfaite image, a, pour le moins organisé notre être aussi bien que nous fîmes, en temps et lieu, notre beau royaume de France.

Or, nous régnant, jamais on ne vit, premièrement, qu'un ministre (eussions-nous fait l'imprudence de lui confier, momentanément, notre police et nos finances'! fut, heureusement pour nos bien-aimés sujets, autre chose qu'un chef non suprême ; secondement, que ce chef, non suprême, fût sans espions ni courriers ayant pour mission de stimuler et surveiller le zèle de ses différents subordonnés; et, troisièmement enfin, que pour surveiller et stimuler, à son tour, le zèle de ce chef, non suprême, il n'y eut, entre sa personne et la

nôtre, maints personnages, plus ou moins officiels;.... le premier devoir d'un humble pécheur, auquel Dieu a donné charge d'Ames, étant de se méfier d'un chacun, pour le plus grand profit»., de tous!

A 4- B. Sire, les courriers, espions et autres personnages, auxquels Votre Majesté fait allusion, sont les innombrables filets blancs qui rallient notre ministère végétatif à ses différents subordonnés sympathico-ganglionnaires et ces différents subordonnés, à leur tour, aux organes que, respectivement, ils gouvernent.

En outre, pour que toujours la surveillance accompagne l'emploi des fonds publics, tous ces filets blancs (qui ne sont autres que nos nerfs vaso-moteurs i comme diraient nos savants modernes, suivent constamment la même route que nos vaisseaux nourriciers et, qui mieux est, rampent sur les plus fines ramifications de nos artères, afin de contrôler, à chaque instant, ce que chaque tissu emprunte de sang rouge et restitue de sang noir.

Enfin, dans tous ces filets blancs ou nerfs (dont chacun n'est lui-même qu'un véritable écheveau d'axes nerveux, impressionnables ou impressionnants, qu'on ne saurait voir à l'œil nu) pas un seul porteur d'ordre (crainte de méprise ou trahison) ne peut communiquer

avec un seul porleur de uoiivclle; entourés (ju'ils sont, les uns et les autres, sur leur coinnnnie route, premièrement, par un petit étui, aponévro tique bien exclusivement personnel, et secondement, en ce petit étui lui-même, par une couche liquide, pour le moins autant isolante que protectrice.

Louis XI. De telle sorte, maître A -f ^'. qu'il me suftirait de couper un de ces nerfs vaso-moteurs, pour troubler innnédiatement la nutrilion de l'organe dont il est chargé.

A ■+■ B. Oui, Sire.

Zo?»'s A7. Eh bien, je couperai, et ce dans peu de temps, mais souffrez qu'auparavant j'admire la sagesse de ces précautions, véritablement divines, précautions qui nous inspirèrent, sans aucun doute, le double soin, que nous primes toujours, de faire chevaucher nos différents courriers par des voies diverses; et de toujours les dérober aux regards les uns des autres;..., la méfiance étant, comme on ne saurait trop le redire, la première vertu de (jui répond de la paix publique.

Gela dit: le satané monarque se mit (pour satisfaire sa curiosité insatiable, et vérifier, sans plus attendre, les affirmations de maître

J + ^) à si bien piquer, tortiller, brûler et finalement électriser les différentes régions de ma grisâtre surface végétativo-ministérielle et tous mes ganglions, plexus et même simples filets nerveux subordonnés que je me mis à pleurer, moucher, cracher, uriner, déféquer et caetera, et caetera, et cœtera tant et si bien!.... que je devins (en moins d'une heure, et cela, pour toujours, peut-être?) étique et cacochyme... pour la plus grande édification et le plus grand amusement de Sa x^'ajesté Très-Chrétienne.

On se fatigue de tout; môme de ce qui vous amuse le plus.

Donc, il advint que notre beau sire le roi de France (après avoir cholériné, si je peux m'exprimer ainsi, chacun de mes organes sécréto -excréteurs) se lassa de me torturer et reprit, avec son positiviste cicérone, le cours de ses études anatomico-physiologiques, dans les termes que voici :

Louis XL Continuez, mon cher A -1- /i, à nous communiquer votre savoir non plus sur l'homme plante, car vous nous en avez dit assez pour que nous puissions deviner le reste, mais sur l'homme bèie^ H bête pou-

vant porter des coups souvent fort dangereux.

A -^ B. Sire, notre machine à bouger est, autant que possiijle, calquée sur notre machine à vivre seulement.

En d'autres termes, pour allonger ou raccourcir nos membres, les tourner ou retourner en tous sens, poursuivre et saisir ce qui nous allèche ou repousse et fuir ce qui nous répugne ; nous avons une suite de mécanismes composés de muscles, d'os, de ligaments, de...

Louis 17... et caetera, maître A -\- B !

A -[- B... qui forment, en s'articulant au bout les uns des autres, nos épaules, bras, coudes, avant-bras, mains, doigts, hanches, cuisses...

Louis XI.... et caetera, et caetera encore, maître A -h B !

A -f B... et cetera, et caetera encore, ainsi que le désire Votre Majesté,... tous appareils qui se complètent les uns les autres, et ce toujours en vue d'un mêmerésultat mécanique.... absolument comme nos différents viscères se complètent et s'entr'aident en vue d'un même résultat plastique.

En de certains endroits de notre machine (dans nos muscles et nos articulations plus particulièrement) ces différentes parties cons-

tituantes sont disposées de telle sorte qu'elles nous forment de véritables sens statico-dynamiques, au moyen desquels nous pouvons apprécier ce qu'il nous est permis de produire ou supporter d'efforts ; vu l'état trop cartilagineux encore ou déjà trop pliosphato-calcaire de nos os, la contractilité trop faible encore ou déjà trop puissante de nos muscles, l'extensibilité trop grande encore ou déjà trop amoindrie de nos aponévroses, l'onctuosité trop aqueuse encore ou déjà trop gluante de nos synovies...

Louis XI. Et caetera, et caetera toujours maître A -\- B,

Passons, je vous en supplie, aux gouverneurs ; car, vous le savez fort bien, ce sont eux surtout qui nous intéressent.

A -{- È. Sire, pour combiner et surveiller tous les mouvements et poses de notre machine à... pouvoir musculaire.

Louis XI..., à marcher et battre. Un peu plus vite, maître A -{- B, un peu plus vite !

A -{- B. ... Nous avons (dans le crâne) toute la grisâtre surface de notre cervelet ; (dans la colonne vertébrale), toutes les assises, grisâtres aussi, de notre moelle épinière ; et (dans les intervalles que laissent entre eux nos muscles si nombreux) tous les cordons blancs ou

filets nerveux qui vont déierniinei" ou surveiller leurs contractions.

Louis XL Si bien, maître A -\- B, que la surface de notre cervelet représente notre ministère mécanique ou (pour parler votre langue) animalo-directeur; les différentes assises de notre moelle épinière, la série des bureaux de premier, deuxième, troisième, quatrième ou... ennième ordre (toujours pour employer vos expressions) ; et finalement, nos filets blancs nerveux intervallo-musculaires (j'espère que ce néologisme ne vous choquera point, car vous les aimez assez) les porteurs d'ordres ou rapporteurs de nouvelles de notre machine à bouger.

A + B. Oui, Sire.

Louis XI. De sorte, maître A + B, que l'ensemble de ces trois genres d'organes nerveux (le premier étalé, les seconds conglomérés, et les troisièmes étirés) forment le personnel complet de ce qu'on pourrait nommer notre maison militaire.,., absolument comme la grisâtre surface de notre ministère circumventriculaire, les ganglions de notre grand sympathique et les filets nerveux qui en sortent ou s'y rendent représentent ce qu'on pourrait nommer le personnel de notre maison domestique, si cela ne faisait point pléonasme.

Vous ai'je suffisamment compris, maître

A + B, êtes-vous content de votre élève et de la durée de ses phrases ?

A -\- B. Compris on ne peut mieux, Sire; et si Votre Majesté veut se donner la peine (comme à l'instant même elle vient de le faire) de titiller successivement...

Louis Al. Nous titillerons, maître A +j5; nous titillerons; soyez-en sûr; car nos premières vérifications, sur la plante, nous ont trop intéressé pour que nous ne désirions pas ardemment les renouveler sur la bête.

Mais, pour le moment, nous estimons que Dieu... vous aimez les redites, maître A -^ B ; car vous ne vous en privez guère... nous estimons, dis-je, que Dieu, qui nous a faits à sa parfaite image, a, pour le moins, organisé notre machine temporelle autant que temporaire ou, si mieux vous aimez, politique autant que militante malheureusement ! (malheureusement! voulant dire que j'ai horreur de la guerre)... Nous estimons, dis-je etredis-je,que Dieu, qui nous a faits à sa parfaite image, a organisé notre machine à mouvements offensifs et défensifs, aussi bien, pour le moins, qu'en temps et lieu nous fîmes nos armés.

Or, nous régnant, jamais on ne vit notre ministre (delà guerre surtout) ne pas avoir comme chef suprême et souverain juge notre royale personne.

Donc, puisque Dieu, créant l'homme, fit nécessairement mieux que notre frivole... prédécesseur, montrez-nous où se forgent les ordres que notre ministère animal et notre machine osso-musculaire n'ont mission que d'exécuter seulement.

A + ^- Sire, quand nous parlerons de notre appareil à penser ; nous tâcherons de pénétrer en ce Plessis-les-Tours de notre organisme. Pour le moment... parce que Votre Majesté m'a promis autant de temps qu'il m'en faudrait pour m'expliquer; et que, de plus, elle m'a tacitement permis de suivre tel ordre d'exposition que je croirais convenable... le me permettrai de lui faire observer, dès maintenant, qu'à la rigueur, nous pourrions vivre et même agir, avec le double mécanisme que je viens de lui décrire ; si une sollicitude encore plus tendre et plus infatigable que celle d'une mère se chargeait de nous diriger.

Louis AL Une sollicitude royale, par exemple I

Pâques Dieu, maître A + B, que le Père éternel ne s'est-il arrêté à cette manière de voir, en organisant l'espèce humaine !

ïl m'aurait certainement évité plus d'un blasphème à rencontre de son saint nom ; car bien souvent, trop souvent même, je me suis demandé si.,, nous faisant (infortunés roi ! que

nous sommes!) pour [j^ouverner en son lieu et place, la plus récalcitrante de ses créatures... il ne s'était pas montré beaucoup trop exi({eant, et méfiant envers nous ; en accordant, aux manants, plus d'instinct qu'il n'en faut à la plante pour trouver sa nourriture dans l'air, sous terre, ou dans l'eau ; et, aux nobles, plus d'esprit qu'il n'est utile aux betes d'en avoir, pour chasser et dévorer leur proie.

A -i- B. Sire, Votre Majesté me semble, en ce moment, se tromper au moins deux fois pour une. Car, sans vouloir blâmer en quoi que ce soit l'immense majorité des mères et des monarques, je lui ferai remarquer, premièrement pour ce qui est de l'enfant, qu'il est muni d'un organe qui lui permet de prévenir la tendresse de sa mère, aussitôt qu'il ne fait plus corps avec elle ; et que cet excès de précaution ne saurait avoir rien de blâmable, puisque à la rigueur la pauvre femme, quand elle est trop fatiguée, peut compter sur les cris du susdit organe pour se donner quelque repos ; et secondement...

Louis Af. ... pour ce qui est des manants et surtout des nobles, que, s'ils n'avaient, pour manifester leurs besoins, d'autres moyens que leurs perpétuelles clabauderies, nous ne les écouterions jamais !

N'est'il pas vrai, maître A + B, que c'est

bien là ce que vous nous diriez volontiers ; si votre parfaite politesse...

A -\- B. Non, Sire! car, pour le moment, nous ne faisons que de la science... dans le but, il est vrai, de la donner un jour pour base à la politique moderne... Mais enfin, que de la science.

Votre Majesté me permettra donc, me mettant momentanément à son point de vue, de terminer ma phrase dans l'esprit où elle était commencée; et, par conséquent, de lui dire que, si les manants et les nobles n'avaient pas eu plus d'intelligence que des légumes ou des bestiaux, il aurait été parfaitement inutile que les rois en eussent plus que les jardiniers ou les coné...

Louis XL. Comtes d'étables, maître A + B.

D'où je dois très-humblement conclure, que ce qu'a fait Dieu est bien fait ; et qu'en murmurant, si fréquemment!... contre la tâche énorme qu'il me confia... (de recouvrer la France en la purgeant de tous les chevaliers félons, routiers, pillards, et autres malandrins qui la dévastaient)... je n'ai été qu'un ingrat.

A + B. Sire, je ne dois ni ne veux juger pareille question. Mais, si les actes, les faits et les résultats valent mieux que les paroles, vous n'avez, pour tranquilliser votre conscience, qu'à voir quel royaume vous reçûtes de votre

père et quel royaume vous laissâtes à votre fils.

Louis XI. Par Notre-Dame d'Embrun, mon docte ami, tu ne pouvais rien dire qui me fût à la fois plus doux et plus pénible ; car le trop folâtre auteur de nos jours, et notre fils par trop fastueux...

Mais, comme tu me l'as si bien fait observer tout à l'heure, nous n'en sommes encore qu'à la science. Donc, trêve de politique; et puisqu'il nous est loisible, grâce à ton habile scalpel, d'expérimenter, m anima ?;///, jusqu'à doubler, tripier, quadrupler même notre fervente et fidèle admiration par la conviction scientifique... expérimentons!

Et pour la seconde fois ; ce quatrième dimanche (grand roi ou saint) positivisto-pohtique se mit à titiller si brutalement ce qu'il y avait de pulpe animalo-directrice, chez le ministre et les employés de tous grades, chargés de faire aller ou surveiller ma bête... se mit, dis-je, à si brutalement titiller, tout mon état^ major mouvementeur, que je me suis mis à grimacer, gesticuler, souftïer et gambader au point d'en rester (pour toujours peut-être !) aussi poussif que fourbu.

Ainsi qu'il était arrivé lors de mes hypersécrétions et surabondantes excrétions, peut-être même un peu plus vite ; celui que je ne sais plus de quel nom désigner finit par se lasser de me tourmenter ; et, qui mieux est, ordonna de me raccommoder. Je dis ainsi, peut-être même un peu plus vite qu'il n'était arrivé, et cœtera...; parce que j'imagine que m.a plante et ma bête, à force d'être abominablement perturbées, avaient fini par tellement perturber ma pauvre cervelle... qu'elle avait, à son tour, inventé des gambades... si prodigieusement perturbantes... que mon imperturbable tourmenteur... en avait été, finalement, profondément perturbé.

Quoiqu'il en soit de ces explications, qui témoignent largement du trouble où furent jetés mes esprits; ce que je puis maintenant affirmer c'est qu'aussitôt l'ordre entendu, le beau, l'intelligent, l'excellent Lucifer se mit à me réemménager, épingler, coudre et recoller de son mieux.

Malheureusement, si grand que fût son empressement à me rendre cet éminent service, il y dépensa pas mal de temps.

Je ne pus donc (occupé que j'étais de me faire bien refaire) écouter de nouveau mes deux nocturnes visiteurs que lorsqu'ils parlaient depuis quinze ou vingt minutes déjà.

Voici tout ce que je leur ai ouï dire de ma machine à penser.

A -{- B. Sire, ainsi que vous l'avez reconnu tout à l'heure ; notre machine à végéter et notre machine à bouger ne sauraient suffire à notre existence mondaine ; et, très-certainement, nous péririons au sortir du sein maternel, comme font tous les monstres anencéphales, hydrocé...

Louis XL Passons, maître A -\- B, passons, je vous prie, tout le chapitre érudition !

A -h B. Nous péririons, dis-je ; si un troisième appareil éminemment nerveux, commençant à notre peau et finissant à notre surface cortico-cérébrale... appareil connaissant tout à la fois du monde et de notre propre organisme, de tout ce qui est hors de nous et de tout ce qui est en nous... ne venait compléter notre être; et (par son jeu passivo-analy tique, d'abord, et activo-synthétique, ensuite) nous mettre à même, premièrement, d'apprécier tous nos besoins; secondement, de discerner tous les objets qui les peuvent satisfaire; et, troisièmement, de trouver les moyens de nous les procurer, en faisant des résolutions qui, presque toujours, consistent à surmonter les obstacles situés hors de nous, par les forces et les ressources que nous avons en nous.

Eh bien, ce troisième appareil éminemment nerveux ou, si Votre Majesté le préfère,... cette machine qui nous permet de juger et percevoir (d'une part) toutes les quahtés sonores, visuelles, olfactives, sapides, électriq'ies, thermiques, udoriques, mécaniques, géométriques et numériques (en trois mots) mathématiques, physiques ou chimiques des êtres et des événements qui nous entourent, et (d'autre part) de percevoir aussi et juger pareillement les qualités niathématiqaes, physiques et chimiques de tous les événements et êtres qui sont en nous ; de manière à maintenir entre le monde et nous une harmonie, sinon parfaite, du moins suffisante, en compensant chaque excès ou défaut de provenance externe par un excès ou défaut de provenance interne;... ce troisième appareil, dis-je, qui pèse les rapports de tous genres, autrement dit, confectionne toutes les images qui déterminent nos diverses manières d'être et d'agir; car, pas un seul de nos faits sensoriellement appréciables n'est accompli en réalité, sans qu'au préalable la résolution que tous nos dires, gestes ou faits traduisent n'ait été formulée, en notre cervelle d'une manière...

Louis XL Abrégeons, maître A -f- i?> abrégeons, je vous en suppheinous entrevoyons votre idée; inutile, par conséquent, de pro-

longer votre phrase jusqu'à ce qu'elle devienne absolument, incompréhensible.

A ~{- B. Abrégeons, Sire, puisque abréger vous plaît.

Mais, en bonne conscience, Yotre Majesté peut-elle exiger que je fasse tenir tout en rien?

Louis XI. Pas plus que tout en une seule phrase, maître À + B.

C'est précisément là ce que je vous reproche.

Donc, notre machine à penser... après, maître .1 + ^ ?

A -f B. Donc, notre machine à penser est, aussi fidèlement que possible, calquée sur ses deux collègues : notre machine à bouger et notre machine à végéter.

Ceci veut dire que nos organes sensoriels spéciaux tels que nos oreilles, nos yeux, notre nez, notre langue...

Louis Al. Et cœtera, et caetera, maître A -\- B,\'d nuit s'avance !

A -\- B... Et nos organes sensoriels généraux tels aussi que les papilles innombrables qui nous servent à sentir, d'une part, la chaleur, la pression, l'humidité ou l'électricité qui se produisent autour de nous, et d'autre part...

Louis Xf... La chaleur, la pression, l'humidité, l'électricité et caetera (une fois de plus!) que nous pouvons produire nous-mêmes ; en

bouilloimant d'impatience, maître A + B, car vous nous soumettez à une rade épreuve!

A -\-B. Ce qui signifie, dis-je, que nos organes sensoriels spéciaux et généraux sont suspendus au bout des nerfs qui les incitent ou survedlent ; comme nos viscères et nos organes à bouger le sont au bout des nerfs qui jouent, vis-à-vis d'eux, le même rôle; et que rnédiatement (c'est-à-dire à travers un certain nombre de nlexus, ^mndions el; bulbes intracrâniens"^ ces nerfs sensoriels ^tani spéciaux que généraux, et tant afférents qu'CiTérents) tiennent à la grisâtre surface de notre cerveau proprement dit (de notre ministère corticocérébral) comme médiaternent aussi (c'està-dire à travers un certain nombre de plexus, ganglions et bulbes sympathiques, ou bien de plexus ganglions ou renflements rachidiens) nos viscères, ou bien nos muscles, tiennent à la prisàtre surface circumventriculairede notre ministère encéphalo-végétatif, ou bien à la grisâtre surface péricérébelleuse de notre ministère locomoteur.

Loùis Al. D'où nous devons induire, maître A -{- B, que, pour aboutir aux expressions de tous genres (volontaires ou non, d'ailleurs) qui nous servent à répondre à tous les êtres de l'univers qui nous interrogent... en s'adressant à nos oreilles, à nos yeux, à notre nez, à notre

langue ou à notre peau,.,, notre grisâtre surface cortico-cérébrale (notre ministère mental) travaille avec toutes les notions d'ordre esthétique ou intellectuel que lui transmettent nos organes sensoriels spéciaux ou généraux; comme nos grisâtres surfaces ministérielles circumventriculaires et péricéîjelleuse travaillent, respectivement, avec toutes les notions d'ordre chimico-physique ou plastique, et toutes les notions d'ordre statico-dynamique ou mécanique, que leur transmettent, respectivement aussi, nos organes sensoriels alambiqueurs et nos organes sensoriels locomoteurs, si je peux ainsi nommer tous ceux qui nous font connaître les qualités de toutes sortes de nos organes à végéter et les qualités de toutes sortes aussi de nos organes à remuer.

.1 -)- ^- Précisément, Sire, nul doute, pour moi, que les choses ne se passent ainsi. Toutefois, si profonde que soit ma conviction à cet égard, je dois avouer à Votre Majesté que suivre nos iilets nerveux jusqu'à leur extrénnté encéphale-supérieure est, à cause de l'excessive déhcatesse eî de l'excessive fragilité de leur cylindre axis, une chose...

Louis XL II suflit, maître A -|- B , nous savons que la science a ses desiderata, comme tout ce qui est humain ; et nous cmyons (habitués que nous sommes à débrouiller, sur le

moindre indice, les trames les plus ténébreuses), que l'esprit, que Dieu nous donna, vaul mille et mille fois mieux, pour suivre un arrangement su!)til, que tous les microscopes et micromètres inventés par vos savants.

En conséquence, tenez pour certain que nous vous suivrons de iulcUecdi encore plus ardemment que de visu. Mais ! Si {jrand que soit notre bon vouloir à vous comprendre, comme nous croyons qu'une machine n'est qu'une machine, et que trois machines ne sont que trois machines ! et que trois machines (encore moins qu'une seule ne sauraient fonctionner sans maître !-... sentant, si maladif que nous soyons, que nos trois machines sous-cîitanées s'entendent encore assez bien; nous croyons, tout naturellement, à un quem ou quid nescio qui les mei suffisamment d'accord; et, non moins naturellement, nous vous prions (en disciple fort respectueux et pour la troisième fois au moins de vouloir bieîi nous faire connaître ce (jucm ou quid nsscio susdit.

A + B. Sire, ainsi que vous le dites fort bien, nos trois machines ne sauraient marcher, même clopin-clopant ; sans se mettre quelque peu d'accord ; je dirai même sans se notablement entr'îùder.

Car, pour aboutir à bieu, tout phénomène végétatif ou animal ne peut pas plus se passer

de discernement que tout phénomène mental ne peut se passer de mouvement et de plasticité ; ne fût-ce que pour entretenir l'afflux sanguin en même temps que l'existence dans l'organe qui le conçoit.

Louis Al. Après, maître A -]- B, après !

A -\- B. Aussi est-ce, entre nos trois systèmes nerveux (depuis le haut de notre être jusqu'en bas, depuis nos trois surfaces ministérielles elles-mêmes jusqu'aux plus infimes extrémités de leurs fiiets cuianés, muqueux ou intracharnel un lacis véritablement inextricable de fdets blancs, mariant incessamment, si je peux ainsi parler, les quahtés ou pulpes pensantes, agissantes et plasticantes que respectivement ils élaborent.

Louis AL Pâques Dieu, maître A ~^rB, avezvousdonc juré d'épuiser aujourd'hui, par vos descriptions interminables, tout ce que Dieu nous prodigua de patience et de mansuétude ?

Je vous parle principe (mécanicien, si vous voulez !) et vous me répondez outils et mécanisme.

Voulez-vous, oui ou non (pour la quatrième fois) me faire connaître le quid ou quem nescio qui nous mène ?

A + B. Sire, certains anatomistes ont cru devoir placer ce quid ou quem nescio (que vous me réclamez avec tant d'insistance) dans le

triumvirat que pourraient former, au centre de notre cerveau proprement dit, nos couches optiques, nos corps striés et le magna plus ou moins grisâtre qui les entoure.

Mais il est proijahle que ces organes (ceux quej 'ai nommés les premiers et les seconds surtout) ne sont que les deux secrétaires généraux qui, respectivement, détaillent et concentrent (ceux-là) les ordres et (ceux-ci) les notions...

Louis Al. Par Notre -Dame d'Embrun, maître A -\- B, est-ce bien à moi que vous osez parler de triumvirat et de secrétaires généraux ?

Sachez, messire, qu'en dehors de la Très- Sainte-Trinité... et c'est là ce qui témoigne plus fermement que qui que soit, de l'origine surhumaine de notre sainte Éghse.,. on ne saurait trouver, dans tous l'univers, non pas trois, mais seulement deux purs esprits d'accord.

Quant aux secrétaires (généraux ou non) je les tiens tous pour des traîtres. En conséquence, moins vous me parlerez de ces nouveaux intrus; mieux vaudront vos explic-ations.

A -}- B, Qu'à cela ne tienne, Sire, il sera fait ainsi que Votre Majesté le désire. Car, du moment que nos trois sortes de pulpes végétativoanimalo et mentalo-nerveuses sont (comme n'importe quelle substance d'ailleurs) aussi impressionnables qu'impressionnantes, nous n avons que faire des trois organes, qui tant

VOUS répugnent; et, pouvons fort bien, sans eux, vous faire comprendre comment se produisent la vie, le mouvement et la pensée dans l'homme.

Louis AL Se produisent! maître A -{- B ; mais je ne tiens nullement à le connaître. Ce que je veux savoir, c'est qui les fait produire, autrement dit, qui les gouverne.

Décidément, vous avez (cette nuit) l'esprit tourné de telle sorte que nous ne pourrons jamais nous entendre.

Donc... adieu!... bonsoir!... à demain.

A -hB. Sire !

Louis XL C'est chose dite,... à demain!

Quant à toi, mon gars (bien que j'espère voir toujours mieux ce qui se passe. . . en ta cervelle, avec mon esprit, que je n'ai vu ce qui te gargouillait... dans le ventre... avec mes deux yeux) comme on ne sait ce qui peut arriver... reviens avec ton protecteur ; ou, de par tous les saints, jeté fais pourchasser comme jamais tu ne le fus.

Ce disant. Sa Majesté Très-Chrétienne, vengea son dépit, sur mon ventre, par un tel coup de poing !... que mon cauchemar et ma respiration s'en trouvèrent aussi positivistement que positivement suspendus.

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