ONZIÈME NUIT
Où Sa Majesté Très-Chrétienne résutne, à sa manière, le triple mécanisme de notre être ; et pérore sur les entités qui (suivant les adeptes de la métaph^'sique et de la théologie) président à la confection de nos chairs, d 3 nos mouvements et de nos pensées. — Précautions et détours qu'emploie maître A -j- B, premièrement, pour ne pas choquer les préjugés politico-religieux de son roj^al élève; secondement, pour lui démontrer que les éléments constitutifs delamatière (d'où qu'ils viennent) et les lois qui gouvernent leurs combinaisons (où qu'on les observe) sont les mêmes i^artout ; et troisièmement enfin pour l'amener à dire lui-même que la vie, loin d'être le principe de tous nos genres d'activité organique, n'est au contraire que leur résultante.
Ce que je me suis cérébralement administré d'anatomie, de physiologie, de positivisme et finalement de lectures pieuses, pour me procurer ce treizième cauchemar, est véritahlement incroyable. Mais je ne regrette pas mes peines ; car j'ai ouï dire, cette nuit, des choses si étranges que je ne voudrais, pour rien au monde, avoir dormi tranquillement.
Je vous fais grâce de toute mise en scène ; et commence mon récit à l'endroit où, sui-
vaut moi, il devient aussi curieux qu'intéressant.
Louis Al. ... Ainsi, pas moyen de l'éviter?
A ~\-B. Non, Sire.
Louis AL Eh bien, maître A ~\- B, puisqu'il vous faut absolument un résumé, je me charge de le faire. De cette manière, il sera sinon clair, dumoins court; en conséquence, écoutez:
A chacun de nos organes, il faut compter, pour être à peu près au complet, premièrement, un mécanisme composé de parties dures, semi-dures ou molles, le plus souvent, des trois à la fois ; secondement, aux endroits caractéristiques de ce susdit mécanisme, une pulpe spéciale inhalo-exhalante, contractiloextensible ou impressionne- expressionnante... pardonnez-moi ce mot de votre façon, maître A -j-B..., suivant Qu'il s'agit d'une portion de notre machine végétative, d'une portion de notre machine animale, ou d'une portion de notre machiae mentale ; et troisièmement enfin, pour commander ou surveiller le fonctionnement de chacun de ces organes, une certaine partie de l'un de nos trois ministères, plus un certain nombre de leurs bureaux administratifs, plus encore un certain nombre de nerfs (tant efférents qu'afférents) qui sortent de ces susdits bureaux ou bien s'y rendent.
Je dis l'un ou l'autre de nos trois ministères parce que nos trois grisâtres surfaces encéphaliques ne connaissent, respectivement, la plus profondément enfouie, que de tous nos phénomènes plastiques, matériels ou végétatifs; la plus postérieurement située, que de tous nos phénomènes mécaniques temporels ou animaux, et finalement, la plus vaste et plus antérieurement élevée, que de tous nos phénomènes médicatifs, spirituels ou mentaux.
Trouvez-vous suffisamment bien rappelées, maître /l + B, dans ce royal résumé, les trois sortes de machines qui, sous notre peau, s'enchevêtrent et s'entr'aident pour nous faire, simultanément exister, bouger et penser comme il fauL
S'enchevêtrent et s'entr'aident signifiant que chacune d'elles fournit aux deux autres (afin de les assister en leur tâche) les genres de pulpes, de forces ou de coordinations qu'elle est seule à confectionner; et que les deux autres, de leur côté, la payent généreusement de retour, quand (cela va sans dire, maître A -]- B) quand nous sommes bien portants.
A -\- B. Oui, Sire ; je retrouve bien, en vos paroles, tout ce que je vous ai dit ; voire môme un peu plus.
Louis XI. Ainsi donc, machine à végéter, c'est-à-dire à faire des chairs; machine à
bouger, c'est-à-dire à faire des mouvements ; et machine à penser, c'est-à-dire à faire des résolutions; voilà, selon vous, tout ce que nous sommes ; rien de plus, rien de moins !
Vous acceptez lùen tous ces termes?
A + ^. Oui, Sire, j'accepte fort bien tous ces termes.
Où Votre Majesté veut-elle en venir?
Louis Af. En revenir, maître A -j- />, en revenir !
Car mon intention est de vous répéter, une fois de plus, qu'une machine est une machine, et que trois machines (si bien enchevêtrées qu'elles soient), ne sont que trois machines!...
Et que (trois machines, pas plus qu'une seule, ne pouvant se construire, se mettre en branle, se procurer des matériaux de travail et, finalement, se gouverner elles-mêmes) ; il est grand temps que vous nous montriez leur commun constructeur, plus leur metteur en marche commun, plus leur commun fournisseur, plus encore, leur gouverneur commun.
Donc (et c'est la cinquième fois, pour le moins, que nous vous en prions) montrez-nous (au singulier ou au pluriel) ces susdits gouverneurs, fournisseurs, metteurs en marche et constructeurs communs.
A -h B. Sire, les communs constructeur et metteurs en marche communs de nos trois
inséparables machines sont notre père et notre mère.
Car c'est du mélange intime des deux substances vivantes (que, respectivement, ils émettent en notre faveur) que se forme le résultat (à double origine aussi bien qu'à vitesse double) qui devient chacun de nous.
Résultat qui se développe (dans l'obscurité du sein maternel) comme la graine le fait sous terre; jusqu'au moment où, pour continuera vivre et croître, il bji faut (comme à cette môme graine, quand elle a consumé toute sa réserve cotylédonée) le grand'air et le plein soleil.
Quant aux matériaux. ... je passe, comme Votre 3Iajesté peut le voir, aux communs fournisseurs qui l'intéressent tant)... Quant aux matériaux» dis-je, avec lesquels (pendant tout le cours de notre existence atmosphérique) notre machine en activité prépare ses différents produits, tout en s'entre tenant et se réparant au ])esoin ; ils proviennent, en premier lien, de ce qu'élaborent et absorbent nos viscères; en second, de tout ce que nous avons emmagasiné d'économies graisseuses, en temps d'abondance ; en troisième, de tout ce que nos organes restituent de lymphe au commun domaine, après avoir désassimilé (pour leur propre entretien) une partie du sang artériel qui les tra-
verse ; en quatrième, enfin, de ce que nos poumons ou autres appareils viscéraux peuvent reconstituer de sang rouge, avec ce qu'ils reçoivent de sang noir.
Louis XL Après, maître A -{- B, après? car tout cela n'est pas précisément ce que nous désirons savoir.
A + B. Tous matériaux mis en circulation (dans nos lymphatiques, veines et artères) par les mille et mille mouvements qui s'opèrent en nous et surtout (surtout !) par ceux de notre cœur...
Louis JI. Après, maître .4 -{- B, après; encore une fois, après !
A -r B. Nous y arriverons, Sire.
... Surtout par ceux de notre cœur; que maintient en incessante activité (voici que nous entrons dans le Rubicon, Sire) l'incessant travail de nos trois surfaces ministérielles impressionnables autant qu'impressionnantes (nous sommesen plein courant, Sire) incessamment impressionnées qu'elles sont elles-mêmes, d'un côté, par les continuels changements de croissance ou de dépérissement qu'éprouve fatalement (au début ou sur le déclin de sa course) tout être lancé vivant...
Louis Al. ...dans le domaine des aventures, par le paillard bon plaisir de monsieur son père et de madame sa mère. Continuez, maî*
tre À -^B, et lâchez de ne trop boire ni barboter.
A -}- B. Incessamment impressionnées qu'elles sont, dis-je, d'un côté, par les continuels changements de notre propre organisme; et, de l'autre, par les changements (non moins continuels) qu'éprouve (non moins fatalement) Tunivers tout entier...
Louis Al. ...Mis en construction et en mouvement, maître A -f- B, par la toute sagesse et toute-puissance du souverain créateur et ordonnateur de toutes choses.
En cet endroit de mon positiviste cauchemar, Sa Majesté Très-Chrétienne, notre beau sire le roi de France, Louis onzième du nom, fit une très-longue pose, se mit à réfléchir très-sérieusement; devint, petit à petit, d'une tristesse extrême, et reprit d'une voix lente, mélancolique et navrante... navrante jusqu'à la mort!... son discours ainsi qu'il suit.
...De sorte, maître^ 4- B^ que... d'après vous,... notre pauvre espèce humaine... une fois lancée... dans l'espace et le temps... a du
présider elle-même à sa propre destinée ! d'où résulterait que... f^pauvre triple machine finalement périssable)... nous ne sommes pas,... ainsi que nos théologiens nous l'affirment... le jouet (horriblement tourmenté) du combat incessant, que l'amour du bien et le génie du mal... la douce grâce et l'affreux péché... se livrent... sans relâche,... au fin fond de notre cœur.
A + B. Non, Sire.
Louis A'/. Ainsi,... la vie,,., le mouvement... et la pensée, qui nous sont propres... et nous distinguent si nettement de la matière, ne s'en vont point... (émanations divines et principes subtils, dont l'auteur de toutes choses, de tout mouvement et de tout ordre composa... notre âme!... pour que nous fussions mieux à sa parfaite image)... ne s'en vont pas, circulant partout notre être, présider, respectivement, à la formation de toutes nos chairs ?... de tous nos gestes ? et de toutes nos idées?
A -i- B. Non, Sire, pas davantage.
Louis XI. Pas davantage !
Serait-ce donc (comme le prétendent certains philosophes) qu'effectivement la nature elle-même nous gouvernerait;... comme ils affirment qu'elle fait toutes choses !
Ou bien... ainsi que le soutiennent (beaucoup mieux qu'ils ne le prouvent) les astrologues.
les alchimistes, les abstracteiirs de quintessence et autres chercheurs (trop sordidement intéressés) de la pierre philosophale et de la panacée universelle... Seraient ce effectivement les astres qui (tout seuls, par l'effet de leur magique influence ou autres propriétés occultes) nous mèneraient ?
Parle, mon cher A -\- B; soulage mon esprit d'un,., grand doute ; et tiens pour certain, que ma royale reconnaissance...
A -\- B. Sire, comme j'ai tâché de le faire entrevoir à Votre Majesté, les choses ne se passent d'aucune de ces façons ; et, pour expli- (juer comment se forment nos chairs, nos mouvements et nos idées, nous n'avons besoin d'emprunter (ni aux théologiens, ni aux métaphysiciens ; ni aux matérialistes) une seule de leurs entités.
Louis XI. De leurs entités, maître A -\- B t Vous ne croyez donc pas plus aux ministres de notre sainte religion qu'aux indiscrets malotrus qui les contredisent? Et les explications que les prêtres nous donnent des troubles de nos esprits, des aberrations de nos faits et gestes, et des altérations de notre santé; vous les niez tout autant que...
A -\- B. Sire, au lieu de nier quoi que ce soit; j'aftirme, au contraire, qu'au point de vue matériel et moral les fictions des prôtrCxS
de l'antiqaité, de moyen âge et même des temps modernes ont rendu (comme celles de n'importe quelle secte philosophique sincère) d'énormes services à ceux qu'elles aidèrent à penser.
x^Iais je dis que, maintenant, dans la solution des problèmes que vous me posez, le souvenir de ces conceptions est plus nuisible qu'utile; par cette excellente raison qu'il ne peut qu'altérer la parfaite unité de nos modernes méthodes logiques, en y introduisant (juste au moment où les phénomènes vont s'expliquer d'euxmêmes; des préjugés qui n'ont que trop duré.
Que trop duré signifiant qu'il est parfaitement démontrable et démontré que les lois qui président au jeu physique, mécanique et chimique de la matière, dans les êtres organisés, ne sont pas autres que celles qui régissent les combinaisons de cette même matière, dans les corps réputés bruts.
Louis XI. Pâques Dieu, maître A -\-B^ bien que tous vos propos ne soient pas encore bien intelligibles pour moi; j'y flaire déjà une certaine odeur de fagot qui ne me présage..,
A -\- B. Sire, que Votre Majesté ne précipite pas son jugement; mais, plutôt, qu'elle daigne m'entendre ; et, bien vite, elle reconnaîtra, ipso facto, combien nous aurions tort d'emprunter aux théologiens ou métaphysi-
ciens, leurs hypothèses surannées;,., quand nous pouvons comprendre, si facilement, les phénomènes plastiques, musculaires ou mentaux qui s'accomplissent en nous; en raisonnant bioio^vie, comme nous raisonnons mécanique, physique et chimie;... Quand nous pouvons nous rendre, si simplement, compte de ce qu'on nomme la spontanéité, l'initiative, le choix de l'être vivant; en n'oubliant point en quelles circonstances les corps inorganiques I siniples ou composés) cachent ou manifestent leurs propriétés;... quand nous pouvons enhn rattacher, si logiquement, nos gestes, faits et dires au jeu de leurs véritables directeurs; nos trois surfaces ministérielles;... pourvu, je le répète, que (juste au moment où s'opèrent, dans nos laboratoires, les combinaisons qui nous renseigneraient par l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût ou le toucher) nous ne nous avisions pas de lever (comme nous le ferions en un oratoire) les mains et tous nos organes sensoriélo-faciaux, vers le ciel; afm de mieux substituer, à la simple et toute objective contemplation des faits, le jeu, purement imaginaire, des entités mystiques et mystifiantes qu'inventèrent (au début des siècles) les cabalistes, devins, alchimistes et autre prématurés penseurs, spiritualistes, métaphysiciens ou matériahstes.
Louis XL Par Notre-Dame d'Embrun, maître A -\- B, voici une phrase qui pique singulièrement notre curiosité; bien qu'elle soit (grâce à tout ce que vous y avez fourré de science et de redites) aussi longue et aussi obscure qu'irrévérencieuse, au premier chef, pour bon nombre de vos prédécesseurs.
Ne pouvez- vous donc, mon docte et cher ami, prendre en pitié notre pauvre ignorance; et nous parler comme tout le monde?
Allons î tâchez, mon savant maître. Recueillez-vous un peu. Et que le Saint-Esprit vous éclaire mieux qu'il ne fit jadis les douze apôtres ; car ces bienheureux illuminés ont laissé plus d'un point obscur, aux dogmes de notre sainte Eglise,
Ce disant, Sa Majesté Très-Chrétienne lit un signe de croix et se mit à balbutier plusieurs phrases dont je ne pus entendre que ces mots : « rien, absolument rien de contraire au < dogme. »
Puis, ces précautions prises, notre fds aîné de l'Eglise se pencha vers A ~\- B; lui chuchota certains propos, si bas (si bas !) dans l'oreille; ets'en fit chuchoter d'autres (si bas, si bas ! aussi) qu'il me fut impossible d'en saisir un seul mol.
Ce qui va suivre n'est donc qu'une portion de ce que mes deux,., nocturnes visiteurs se racontèrent sur la vie de notre plante, les mouvements de notre bête, et les conceptions de notre âme.
.1 + B. ...Oui, Sire, absolument les mêmes!
Louis XL Mais si, comme tu l'affirmes, il n'y a dans les êtres organisés) que ce nombre là de corps simples,... corps simples qu'on retrouve, du reste, dans maints composés réputés parfaitement inertes, tels que le plâtre, les pierres, l'eau, la terre et caetera, et cœtera,... et si de plus, comme tu l'affirmes encore, ces corps simples suivent (en fait de mécanique, de physique et de chimie, les mêmes lois, sous l'écorce ou la peau de ces susdits êtres organisés, que dans l'intérieur des matériaux répulés parfaitement bruts; comment se fait-il qu'il y ait entre tout ce qui vit et tout ce qui ne vit pas, tout ce qui bouge et ce qui ne bouge pas, tout ce qui pense (ou, tout au moins, sent et exprime qu'il a senti) et tout ce qui ne pense pas (ou, tout au moins n'a pas l'air de sentir) comment se fait il, dis-je, qu'il y ail une si énorme difierence?
Comment se fait-il que, dans la manière d'être et d'agir de ces corps organisés, qui
sont en quantité si infime ici bas, il y ait tant d'indépendance, tant d'insubordination même! tandis que, dans les masses colossales qui forment les êtres inertes, on ne trouve que soumission, pour ne pas dire servilité?
Comment se fait-il, par exemple, que ces êtres organisés puissent, comme le font certains arbres, se créer, en plein soleil, une douce fraîcheur; pendant que certains autres, dont la verdure brave les plus grands froids, se procurent au contraire une suffisante chaleur , en pleine nuit ainsi qu'en plein hiver?
Comment se fait-il que la rose, avec du fumier, se fasse une odeur ravissante? Et que, tout au contraire, avQc les parfums les plus suaves et les mets les plus exquis, la femme la plus ravissante...
Comment se fait-il que la jeunesse (si dur qu'il gèle) ait toujours chaud; et la vieillesse si chaud qu'il fasse toujours froid?
Comment se fait-il, eniin, que nous ayons (en n'importe quelles circonstances) notre température | propre, notre coloris propre, notre humidité propre, notre densité propre, notre odeur, notre sapidité, bref, toutes nos qualités propres... emprisonnées, il est vrai, entre certaines hmites, malheureusement trop restreintes, en deçà comme au delà desquelles
nous mourons... emprisonnées, dis-je; mais enfin toutes nos qualités propres?
Toujours prêtes, ainsi que tu nous l'as fort bien dit, à se trahir, c'est-à-dire à se faire ou laisser constater;. , et cela, depuis notre premier cri jusqu'à notre dernier soupir!
A + ^. C'est vous qui me l'avez dit. Sire! toujours prêtes à se faire ou laisser constater! Et cela, depuis notre premier cri (et même avant) jusqu'à notre dernier soupir (et même après).
Mais restons dans les limites de ce qu'on nonmje légalement notre vie.
Depuis notre premier cri jusqu'à notre dernier soupir, les qualités qui nous sont inhérentes sont toujours prêtes à se faire ou laisser constater!
Qu'est-ce que cela signifie? Sinon que les propriétés des matériaux qui composent nos chairs et nos humeurs ne passent jamais à l'état latent!... Sinon que les éléments (les corps simples) de ces matériaux eux-mêmes ne s'arrêtent jamais un seul instant dans une position d'équihhre (mathématique, physique ou chimique même instable ! ; Sinon que nous ne sommes jamais finis socialement.
Ainsi est une armée (qui, chaque jour, renouvelle ou même augmente ce qu'elle perd de son matériel et de son personnel en combat-
tant. Ainsi est un peuple qui, chaque jour, j renouvelle les générations qui s'éteignent.
Louis Xf. Jamais iini, maître A -\-B, depuis le berceau jusqu'à la tombe.
A -\- B. Jamais, Sire, ni mathématiquement, ni physiquement, ni chimiquement, quoi qu'en disent les apparences.
Quand il arrive que deux athlètes d'égale force, d'égal orgueil et d'égale persévérance (après avoir manifesté leurs qualités de toutes sortes, ruse, adresse et force contractile ; en se mouvementant) tombent en position telle qu'ils restent parfaitement immobiles, tant les efforts de l'un paralysent exactement ceux de l'autre ; le spectateur se figure parfois qu'ils ne sont plus actifs, et que tout bonnement ils se reposent. Mais s'il les touche, s'il les flaire, s'il les goutte même; il reconnaît immédiatement au frémissement de tout leur être, au ruissellement de leur sueur et à l'arôme ainsi qu'au goût qui la caractérisent que ces deux adversaires, quoique ne bougeant pas, n'en ont pas moins leurs muscles en tension maximum.
Eh bien, tels sont, l'an devant l'autre, ces deux imitateurs d'Hercule au moment de leur lutte dont je viens de parler ; tels sont les uns devant les autres, même quand nous dormons profondément, tous nos éléments constituants. Louis Xi. Maître A -^B, yôs comparaisons,
si ingénieuses qu'elles soient, ne me satisfont pas complètement. Donc , encore un petit effort, je vous prie, pour que j'en arrive à vous comprendre tout à fait.
A -\- B. Sire, puisqu'en a.bordant la question de front, je ne parviens pas à être suffisamment clair ; peut-être qu'en la tournant je serai plus heureux.
Louis XL Tournez, mon docte ami, tournez; puisque aussi bien la science est absolument connne les fenmnes et les fauves ;... dont il faut toujours prendre l'humeur et le vent.
A -j- B. Alors, Sire, faites momentanément abstraction de tout ce que je vous ai dit précédemment; afin de mieux suivre mon nouveau raisonnement. Nouveau raisonnement qui a pour but de faire comprendre à Votre Majesté comment (sans recourir à aucune entité ; rien qu'en employant les lois de la mécanique, de la physique et de la chimie) on peut démontrer que les propriétés inhérentes à la matière doivent, dans les êtres organisés, demeurer toujours patentes ou constatables et se faire toujours constater.
En cet endroit de son discours > maître A+B donna plusieurs ordres et se fit apporter
différentes choses. Après quoi (recommandant bien à son royal élève, de le suivre, sans idées préconçues ni réminiscences aucunes) il reprit la parole ainsi qu'il suit.
A -\- B. Sire, dans ce bassin (dont l'eau est parfaitement cahne, sinon parfoitement pure, je laisse tomber un morceau de potassium.
Tout aussitôt, il y a production de bruit, de lumière, d'arômes, de saveur, d'électricité, de chaleur, et caetera et caetera.
Autrement dit, l'hydrogène, l'oxygène et le potassium (qui tous trois peuvent faire partie de nos tissus et tous trois étaient demeurés parfaitement cois) l'hydrogène, dis-je, l'oxygène et le potassium témoignent, ipso facto, de leur aptitude à devenir sonores, brillants, mobiles, odorants, sapides, chauds, électriques, humides, solides, bquides, et caetera, et caetera, et caetera aussi.
Combien ce remue-ménage va-t-il durer ?
Autant, évidemment, que ces éléments
(à l'état naissant, comme diraient les chimistes, ou différemment électrisés, comme diraient les physiciens, ou bien encore animés de vitesse virtuelles différentes, ainsi que s'exprimeraient les mécaniciens)... autant, dis-je, que ces élé-
ments, déran(]és d'une première iaçon d'être, n'auront pas fini (mécaniquement, physiquement et chimiquement) de s'accommoder en une autre.
Et combien, à son tour, cette autre ou seconde manière de s'accommoder (cause de nouveau cahiie parfait, pour ces susdits éléments) durera-i-elle, une fo/s qu'elle se sera produite ?
Autant, évidemment encore, qu'un nouveau caprice ne me viendra pas en ièie de rompre la Iranquillité rétablie.
En voulez-vous la preuve ?
Ecoutez et voyez le bouillonnement que détermine dans mon hydrate de potasse qui était devenu si paisible, ces deux petits morceaux de phosphate et de sulfate de chaux.
Quelle agitation ! quel petit vacarme! Quelle sensible augmentation de température ! Quelle manifestation d'électricité ! Combien mes yeux, mes oreilles, mon doigt, mon nez et ma langue en sont offusqués.
Louis À'I. Incontestablement ce que vous nous dites est vrai, maître A + B. Mais qu'estce que cela prouve? Et quels rapports ces expériences, qui pourraient fort bien nous apprendre à détruire nos tissus, ont-elles avec leur formation !
A ■{■ B. Ces expériences prouvent tout bon-
nement, Sire, qu'on peut (dans un laboratoire) faire manifester aux corps (simples ou composés; leurs différentes propriétés, quand on veut el aussi longtemps qu'on veut; à la condition de continuellement contrarier, par des caprices toujours nouveaux etdes interventions toujours nouvelles , des combinaisons qui d'elles-mêmes se termineraient assez vite.
Donc si (dans le laboratoire humain que notre père et notre mère ont construit, laboratoire qui n'est autre que notre propre individu) l'oxygène, l'hydrogène, l'azote, le chlore, le soufre, le calcium, le phosphore, le potassium, le carbone et autres éléments simples entrant dans notre structure sont ^par le fait d'un ministère végétatif, changeant continuellement de caprices, depuis notre premier cri jusqu'à notre dernier soupir) continuellement mis et remis en présence les uns des autres, et non moins continuellement dérangés et redérangés (dans les combinaisons que d'euxmêmes ils pourraient finir), évidemment (nul composé ou composante ne pouvant se terminer mécaniquement, physiquement et chimiquement) ces susdits éléments simplesoxygène, hydrogène, azote, chlore, carbone et caetera, et cœtera, manifesteront leurs aptitudes à vibrer, ou produire des sons, briller ou faire des teintes, sentir ou dégager des arômes ainsi qu'à
prendre du goût, modifier leur température, développer de l'électricité, et caetera, et caetera encore, dans les magmas toujours changeants qu'ils ne pourront jamais terminer)... et nous n'aurons aucunement besoin d'invoquer l'intervention de Dieu, ou de dame nature (pas plus que celle de leurs émanations hypothétiques appelées âme, spontanéité ou vie) pour comprendre comment il se fait que, dans un corps non terminé (mathématiquement, physiquement, chimiquement) les propriétés mathématiques, physiques et chimiques de la matière sont en pleine activité, autrement dit pleinement constatables ou, si mieux vous aimez, à l'état patent.
Louis AI. D'où nous devons conclure que (pour expliquer comment il se fait que les matériaux constitutifs des êtres vivants manifestent presque toujours la plupart des propriétés de leurs éléments composants) il faut démontrer, premièrement que leur ministère végétatif préside bien effectivement à la formation de toutes leurs chairs (or, vous n'avez, jusqu'ici, fait que nous énoncer, maître A -{-B, ce théorème anatomo-physioloofique fondamental) il faut, dis-je, nous démontrer premièrement, ce théorème anatomo-physiologique véritablement fondamental ; et, secondement, nous démontrer aussi que ce dit, redit et
susdit ministère végétatif change continuellement.
A •{- B. Par laquelle de ces deux questions, aussi nouvelles qu'inattendues, vous plaît-il que je commence, Sire?
Louis A7, Par la première, si vos procédés didactiques n'y répugnent pas trop, maître A ~{- B. Mais tout d'ajjord reposez-vous quelques instants, car en vérité j'abuse un peu trop de votre bon vouloir.
Maître ^ + -^ se reposa donc ainsi qu'il lui avait été ordonné, puis reprit la parole en ces termes :
A -[• B. Sire, ainsi que je l'ai fait observé à Votre Majesté, en lui décrivant notre être ; il n'est pas un seul de nos tissus où l'ordonnancement des fonds etleur contrôle n'arrivent en même temps que ces fonds eux-mêmes. Autrement dit, il n'y a pas un seul de nos organes (si petit qu'il soit), où n'entrent en même temps que son artère nourricière (et cela en rampant sur elle) les nerf^ afférents et efferents que lui envoie (directement ou non, suivant son importance) la région de notre encéphale qui préside.
en dernier ressort, à son existence matérielle.
Par conséquent, on peut employer les trois moyens que voici pour démonlrer que notre ministère vé(];étatif préside bien effectivement à la formation de toutes nos chairs ; détruire, par une vivisection, dans notre ministère végétativo-directeur, la région qui préside à la vitalité du tissu ou de l'organe sur lequel on veut expérimenter, auquel cas on le voit immédiatement s'altérer, quoique la circulation cruorique s'y fasse comme auparavant ; ou bien couper l'artère nourricière ainsi que les deux veines principales de cet organe ou tissu, et raccorder immédiatement leurs deux bouts au moyen de tubes de verre, auquel cas on voit ce susdit organe ou tissu péricliter, non moins immédiatement, bien que la circulation cruorique s'y fasse comme auparavant et qu'il n'y ait d'interrompu que l'innervation centrifuge et l'innervation centripète ; ou bien aussi, interroger les monstres, auquel cas nous trouverons toujours une relation de cause à effet entre l'organe ou tissu anormalisé (si* je peux ainsi parler) les nerfs qui accompagnent ses vaisseaux nourriciers, les ganglions sympathiques qui les commandent en sous ordre, ou bien la région ventriculaire qui plasliquement le gouverne en chef.
Lequel de ces trois genres d'expériences votre JMajesté préfère-t-elle ?
Louis Al. Aucun, maître A-\-B, car j'aurais dû pressentir une réponse aussi simple et dès lors supprimer cette première question. Donc tenez-la comme non avenue ou, ce qui est tout un, répondez le plus vite possible à celle qui la suivait.
A -}- B. Démontrer que le suprême directeur de toutes nos combinaisons d'ordre charnel, notre ministère végétatif, change continuellement. Telle est, Sire,,..
Louis AI. Oui, maître A + B, c'est bien là, effectivement, ce que je vous prie de me rendre aussi intelligible qu'incontestable.
A -f- B. Rien de plus facile, Sire, car la chose est toute faite. En effet, du moment que la terre tourne sur elle-même, que de plus elle se dandine sur son axe, qu'en outre elle se meut elliptiquement autour du soleil, et que cet astre lui-même nous entraîne à travers l'espace; il est de toute évidence que notre ministère végétatif et toutes ses dépendances (comme ses deux collègues d'ailleurs et toutes les leurs) varient continuellement, de consistance, de couleur, d'électricité, de chaleur, et caetera, et caetera ; puis que ne fussent-ils formés tous que de simples gouttes d'eau...
Louis Al. Supposez les formés de tout ce
qu'il vous plaira, maître A -{• B d'eau pure, si vous voulez, puisqu'eau pure vous avez dit) mais prouvez.
Prouvez, car nous sommes, en incrédulité, plus forts que saint Thomas ; et, si grande que soit notre créance à vos savants propos, nous ne les tenons pas encore pour articles de foi ni paroles d'Evangile.
Ergo, prouvez, maître A -j- B (et, le tout, ab ovo) que notre ministère végétatif et tous ses subordonnés (alors même que leur pulpe caractéristique ne serait que de l'eau) varieraient continuellement; parce que et cœtera, et caetera, et cgetera.
A -\- B. Sire, je ne saurais admettre que Votre 3îajesté (qui pose si nettement une question biologique) ne soit à même de la résoudre et n'ait, déjà, son opinion parfaitement faite, sur un simple problème de physique. Mais, puisque tel est son royal bon plaisir, je ne peux que m'y conformer.
En ce nouvel endroit de son discours, miaître A -]- B redonna quelques nouveaux ordres ; prit quelques instants de repos ; et finalement recommença les choses, ab ovo, en s'expri niant comme il suit :
A -{■ B. Voici, pendant à l'extrémité de ce tube quasi capillaire, une simple goutte d'eau.
L'air qui l'entoure vibre-t-il ? Immédiatement elle vibre elle-même; et, suivant le son produit, s'allonge ou se raccourcit peu ou beaucoup.
Un rayon de soleil la frappe-t-il ? Non moins immédiatement elle s'éclaire de mille couleurs.
Est-ce un arôme qui la frôle? Elle en contracte l'odeur.
Est-ce un corps sapide qui la touche? Elle en conserve le ffoùt.
Si un courant d'air l'agite: elle se courbe, autrement dit, change de forme ; et, peu à peu, diminue de volume en se vaporisant.
Soumise à une pression moindre, elle éprouve un effet analogue.
Même chose encore, si on la chauffe.
La refroidit-on au contraire ; elle augmente
de volume et devient de plus en plus dure, en
se faisant .dace.
Enfin, traversée, môme en cet état de congélation, par un courant électrique elle perd petit à petit de son volume, de sa dureté, de son poids et disparaît en changeant de nature,
autrement dit, en devenant oxygène et hy-
arogene.
Louis AL D'où tu conclus, fort justement, que l'eau est impressionnable par tous les corps, forces ou agents mécaniques, physiques et chimiques, auxquels nous sommes sensibles nousmêmes  + B. Oui, Sire.
Louis Al. Alors passons à son, ou mieux, à ses pouvoirs impressionnants.
.4 + B. Mais ! Sire !
Du moment qu'en tout et partout faction égale la réaction, évidemment, l'eau est impressionnable. Or, (je viens de le démontrer! elle est..... ,
L^ouis X/. Évidemment, maître A ~\- B, est une raison que j'ai trop fréquentes fois entendu invoquer à faux ; pour qu'elle me sufiise. Donc, prouvez s'il vous plaît.
^4 + B. Sire, puisque tel est encore votre bon plaisir, je passe au pouvoir inipressiorinant de l'eau ; mais sans reprendre les choses ab ovo, ainsi que je Tai fait pour l'impressionnabilité de cet élément si universel ; ni même remonter au déluge, qui impressionna tant votre espèce qu'elle en conserve encore le souvenir après plusieurs milliers d'années.
Votre Majesté sait, à n'en pas douter, combien on souffre à l'approche d'un violent orage,
alors que l'air est si lourd, si chaud, si dénué d'arômes, de saveurs, de lumière et ceetera et caetera! Et combien au contraire, on est heureux de vivre, une fois qu'estfmie cette anxieuse tourmente atmospliérique ; une fois que sont tombées la pluie, la grêle et la foudre ; une fois que la terre, les plantes et les arbres, les feuilles, les fleurs et les fruits, agités par le vent ont rendu à l'air tous leurs parfums et toutes leurs saveurs; une fois, enfin, que les éclairs et le tonnerre ont cessé de nous éblouir et de nous assourdir.
Louis AI. Oui, maître A |+ B, je sais toutes ces choses.
A -\- B. Or, qu'est-ce qu'un violent orage? Sinon le déchaînement des phénomènes mécaniques, physiques et chimiques c'est-àdire sonores, caloriques, lumineux, aquipares et nitripares, pariant, odorants et sapides et ca3tera et cœtera que produisent les contacts et condensations réitérées d'une suite de nuages, différemment électrisés, se précipitant les uns sur les autres.
Et qu'est-ce à son tour, qu'un seul de ces nuages? Sinon une collection incommensurable, un nombre monstrueux de simples bulles d'eau infiniment petites.
Louis \J. Rien de plus vrai encore, maître A 4- B, oii voulez-vous en venir?
A -f- ^- Où j'arrive, Siœ.
Car, je vous le deinande, si iiioustrueusementgros que soiLun nombre et si incommensurablement grande que soit une quantité d'objets homogènes ; ce monstre numérique et cette incommensurable collectivité auraient-ils d'autres propriétés que zéro; si leur unité constituante avait elle-même zéro propriétés.
Louis XL Certainement non, maître^ -f i?, puisque zéro multiplié par zéro égale zéro.
A -\- B. Donc, Sire,
Louis \J de par le déluge, une bulle
d'eau, si petite qu'elle soit est auditive, luminoso, offactivo, gustativo, tactivo, electrico, et baruto (si baruto l'on peut dire?) bref mécanico, plivsico et chimico-impressionnante autant qu'impressionnable.
J'ai pris la parole, maître À -\- B, parce que vous auriez pu hésiter à servir, à nos royales oreilles, une conclusion si étonnante, en termes si cacaphoniques.
Maintenant que la chose est faite, permettezmoi de vous féliciter de n'avoir pom noyé, dans votre excessif amour des sciences exactes, le souvenir de nos saintes écritures, et d'y avoir cherché (pour nous coniplaire, sans aucun doute) des preuves aussi puissantes qu'anciennes a l'appui de vos assertions.
À -h B. Sue, le sérieux de Votre Majesté ne
me permet pas de savoir si elle plaisante ou me vient exclusivement en aide; mais, ce que je puis affirmer, c'est que la nuit s'avance et que
Louis XI. Vos explications ne vont pas aussi vite qu'elle.
Eh bien, vous avez raison, mon cher et noble maître, raison, parfaitement raison.
Donc, j'admets, avec vous, afin d'abréger, premièrement, que l'eau est aussi impressionnable qu'impressionnante ; secondement, que noire ministère vé{»étativo-directeur n'est autre chose qu'une mosaïque centrale composée de bulles d'eau; troisièmemeut, que toutes nos surfaces sensorielles (tant externes qu'internes, tant cosmo qu'or^janismo-exploratrices) sont disposées d'une façon analogue ; quatrièmement enfin, que tous les filets nerveux (porteurs d'ordres ou rapporteurs de nouvelles) qui mettent celle-là en communication avec toutes celles-ci ne sont eux-mêmes que des chapelets
de bulle d'eau; et je vous demande, les
choses élant ainsi disposées, de me prouver que, sans cesse, notre ministère végétativo-directeur changera mécaniquement, physiquement et chimiquement ; afin que je puisse enfin coniprendre (ne pouvant nier ses changements incessants, comment il empêche, continuellement, les éléments constituant nos chairs de
s'arrêter, même un milliardième de minute, dans un équilibre mécanique, une compensation physique, ou une combinaison chimique nettement définissable.
Afm, dis-je, que je puisse comprendre ces choses et, partant, admettre avec vous (pour votre plus agréable satisfaction et plus grand soulagement ;- car certainement je vous iatigue, avec mon rigorisme de praticien), que les propriétés sonoripares, humidipares, odoripares, sapidipares, coloripares, électripares, udoripares et gravipares de nos éléments constituants ne sauraient effectivement, se cacher, même un milliardième de seconde !
.levais plus loin, maître A + B, j'adm.ets avec vous qu'au lieu de bulles d'eau (médiocrement impressionnables et partant médiocrement impressionnantes) nous avons (pour garnir notre surface ministérielle végétativodirectrice, plus tous les nerfs qui sont en rapport avec elle, plus encore toutes nos surfaces sensoriello-explorantes, tant internes qu'externes) nous avons, dis-je, des substances on ne peut plus complexes, on ne peut plus subtiles et on ne peut plus instables, partant, on ne peut plus impressionnables et on ne peut plus impressionnantes
A -h B. Mais, Sire, vous n'admettez que ce qui est! car ces pulpes nerveuses sont effecti-
vement on ne peui plus complexes, on ne peut plus subtiles, on ne peut plus instables, et cœtera et caetera j par cette excellente raison qu'au lieu d'être formées d'un comburant et d'un combustible, en proportion telles que leur produit sert à éteindre le l'eu, elles sont composées, tout au contraire, et tout à la fois, de tous les comburants (oxygène, soufre, phosphore, chlore et cœtera et cœtera) et de tous les combustibles (hydrogène, carbone, azote, phosphore, potassium, sodium, calcium et caetera et caetera encore) dont non-seulement les rapprochements simples, mais encore les combinaisons incontestables fournissent (tant elles sont éminemment instables) les poudres de guerre, fulmicoton, azoto-suifates, dynamites, picrates et autres fulminates si abominablement destructeurs...
Louis X/. J'admets, dis-je, toutes ces choses et vous prie de m'expliquer comment, en vertu de cette délicatesse exquise et du mouvement de la terre, pas un seul atome de nos chairs ne se trouve en repos mécanique, physique ou chimique, même pendant un milliardième de minute,
Eh bien, maître A -\- B, vous ai-je lait la part assez belle ? Votre besogne est-elle suflisamment préparée? Ma question comportet-elle une réponse assez catégorique? Ai-je
suffisaniment imposé silence à tous mes vieux préjugés tliéocralico-militaires de roi trèschrétien et qui plus est; de fils aîné de l'Église ; pour ouïr avec ardeur tout ce que vous avez daigné me dire; et vu le profit que j'en ai fait) me pardonnerez-vous et mes quelques momentsd'inattention,etmesroyalesimpatiences, et leurs regrettables et sincèrement regrettées) conséquences, autrement dit, mes propos trop acerbes quoique..... non malveillants, je vous le jure.
A 4- B. Oui, Sire, vous m'avez parfaitement compris, parfaitement préparé la besogne, et parfaitement interrogé. Si bien même ! que que j'ai soupçonné que vous connaissiez...
Ouant aux remets que daipjue me temoigner,..
Louis XL N'en parlons pas, maître A -\- B; ainsi que vous nous l'avez dit, la nuit s'avance et votre démonstration... Voyez, je suis incorrigible. Allons, retournons à la science.
A + B. Sire, du momenl que vous reconnaissez à notre grisâtre surface végétativoliilnistérielie, à tous ses aiiacîiés nerveux et à tous nos organes sensoriels (auxquels ils aboulissent; une impressionnabilité véritablement exquise et véritablement fidèle; et du moment aussi que la terre tourne...
Louis XL Sur elle-même et caetera et cœtera, maître A -{- B!
A + B. il est de toute évidence...
Louis XI. Maître A + B, nous sommes ravi de vous entendre dire que la terre, le soleil, la lune, les étoiles et très-probablement d'autres astres sont pour quelque chose dans la direction matérielle de notre être ; parce que cela nous prouve qu'en faisant consulter le ciel (comme on nous l'a tant de fois reproché) nous avions toui au moins un vague sentiment de la puissance réelle de tous ses mondes lumineux.
Mais le mot évidence sonne si mal à notre oreille que nous ne saurions nous en contenter. Donc démontrez.
.4 + B. Sire, parce que notre globe, en tournant sur lui-même, fait le jour et la nuit ; la chaleur, la lumière et l'humidité, qui nous aident tant à vivre, varient continuellement, depuis le matin jusqu'au soir et depuis le soir jusqu'au matin. Par conséquent (abstraction faite de tous les êtres que la rotation de la terre fait varier, et qui, variant, nous font varier à notre tour) voilà non pas un seul, mais trois motifs, au moins, pour que toujours notre ministère végétatif, mille et mille fois plus impressionnable et plus impressionnant que l'eau varie continuellement.
Louis XI. D'où je conclus, maître A -}- By que nous avons (de par la seule rotation de la terre autour de son axe; une première façon quotidienne d'être et d'agir végétativo-nerveusement.
A + B. Rien de plus vrai, Sire, et nos besoins irrésistibles autant qu'alternatifs de sommeil et de veille, de repos et de mouvement le prouvent de reste.
Je passe au second et troisième mouvement de la terre. Sire, parce que l'axe de notre globe 'tout en se dandinant) fait avec le plan de l'écliptique, un angle de...
Louis XL Et caUera et caetera, maître z4 -}-B. Nous avons, depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'année, quatre saisons; pendant chacune desquelles varient continuellement la quantité de chaleur, de lumière et d'humidité ([ui nous aident tant à vivre.
Donc, abstraction faite de tous les êtres et cœtera, et csetera encore... nous avons (de par le mouvement elliptique de la terre autour du soleil et de par l'obhquité de son axe et cœtera et cœtera aussi) une première façon, hibernale, très-piteuse, d'être et d'agir végétativement et nerveusement; plus une seconde façon, parfois légèrement égrillarde, d'être et d'agir sexuelo-végétativo-nerveusement; plus une troisième façon, caniculairement brutale,
d'être et d'agir encore sexué] o- vé^^jélativonerveusement; plus enfin une quatrième façon, automnale d'être encore et d'a[;ir animalosexuellement , quand la récolte et les vendanges nous tiennent lieu du soleil et de son ardeur.
Et la lune, maître A -\- B., nous en direzvous quelques mots?
A -\- B. Sire, parce que la lune eiT tournant autour de nou«, tantôt attire notre atmosphère et tantôt la laisse retomber, et, parce qu'en cette besogne elle est tantôt aidée par le soleil et tantôt contrariée par lui; la pesanteur de l'air que nous respirons et, par suite, son humidité varient continuellement depuis le premier jusqu'au dernier quartier,
Louis XL Donc nous avons (de par Diane et ses quatre phases), quatre façons différentes d'être végétativement innervés; ce qui explique , maître A -\- B , le besoin que nous éprouvons de nous reposer le dimanche, chaque mois lunaire coïncidant beaucoup mieux avec nos quatre semaines que nos mois solaires.
A + B. J'ignore, Sire, si la lune est seule à Jouer un rôle dans l'institution de la semaine, ou si la façon dont nous som.mes construits entre pour beaucoup plus que Finfluence de notre satelhte dans cette façon qu£si cosmo-
polite de grouper les jours; mais ce que je sais fort bien, c'est que les femmes sauvages comptent plutôt leurs époques par mois lunaires que par mois solaires et que, chez les peuples civilisés, certains malades (ceux entre autres qui sont affectés de maladies nerveuses ou cérébrales) sentent admirablement bien l'effet des marées atmosphériques.
Louis XI. Je pense, maître A + B, que Mars, Yénus et Jupiter lui-même ont trop peu d'influence sur notre globe, pour qu'il y ait lieu de tenir compte ici de leur pouvoir, si puissant qu'il puisse être ailleurs.
En conséquence, je considère votre démonstration comme faite et parfaite et vous remercie fort de toutes vos peines; mais je vous l'avoue humblement, vos pérégrinations mentales à travers les nuages orageux, le déluge et notre système solaire, ainsi que vos considérations sur l'univers tout entier m'ont tellement dérouté que je ne sais plus trop de quoi nous causions. Par conséquent poussez la patience et la bonté jusqu'à me résumer en peu de mots votre théorie cosmo-biologique.
A -|- B. Tous nos tissus ne sont que des composés matériels ayant pour gouverneur suprême noire surface encéphalo-nerveuse.
Or, cette surface encéphalo-nerveuse, aussi éminemment impressionnable qu'impression-
nante, n'a, pour former ses résolutions de toutes sortes, d'autres notions que celles qui lui sont transmises (très-tidèlement d'ailleurs) partons nos nerfs afférents. Et ces nerfs afférents, à leur tour, ne colportent d'autres documents que ceux déposés sur nos organes sensoriels de toutes sortes par tous les objets de l'univers.
Donc, si cet univers tout entier n'est jamais un instant le même, notre surface encéplialonerveuse ne sera jamais non plus un seul instant la même et partant, jamais non plus, ne commandera un seul instant les mêmes phénomènes.
Louis XI. Or, vu les mouvements de tous genres dont les astres sont animés, jamais l'univers ne se ressemble un milliardième de seconde ; conséquemment et de fil en aiguille, jamais un seul de nos organes ou tissu n'est un instant le même.
Jamais un seul de nos organes ou tissu n'est un instant le même! Donc jamais un seul des corps simples qui, momentanément le composent, ne s'y trouve en équilibre mathématique, physique ou chimique même instable avec un ou plusieurs de ses co-conslituants.
Jamais un seul des corps simples qui momentanément le composent (ou nous composent) ne s'y trouve en équihbre mathématique,
physique ou chimique même instable avec un ou plusieurs de ses co-constituants ! Donc jamais une seule des propriétés de la matière n'y passe à l'état latent.
Ergo, première conclusion finale, dans les corps bruts et dans les corps organisés, les mêmes matériaux constituants obéissent absolument aux mêmes lois mathématiques, physiques et chimiques.
Ergo quoque, seconde conclusion Onale, dans les corps bruts et dans les corps organisés, les mêmes matériaux constituants obéissent absolument aux-mèmes lois mathématiques physiques et chimiques.
Ergo semper, troisième conclusion fmale, pour expliquer les incessantes manifestations, volontaires ou non, que nous ferons de notre moi (depuis noire premier cri et même avant, jusqu'à notre dernier soupir et même après) il est absolument inutile d'invoquer l'entité qu'on appelle vie ou principe vital.
Ergo tandem, quatrième conclusion finale, ce qu'on appelle la vie, loin d'être le principe qui dirige notre organisme, n'en n'est au contraire que la résultan te .
Trouvez-vous, maître  + B, (abstraction faite du style, bien entendu) que j'ai suffisamment bien compris et rendu votre pensée ?
A -\~ B. Pas tout à fait, Sire. Car il faut
dire : Donc, conclusions finales, c'est Pactivité universelle qui fait la nôtre; tant que notre surface eucéplialo-nerveuse reste suffisamment impressionnable ; c'est-à-dire depuis notre premier cri (et même avant) jusqu'à notre dernier soupir, (et même après).
Louis, XL Fort bien, maître A -\- B. Mais si c'est le monde changeant toujours qui fait que nous vivons; pourquoi ne cbangeons-nous pas indéfiniment ? Et pourquoi surtout nous arrêtons-nous avant qu'il lie s'arrête ?
A -\- B. Sire, je ne saurais admettre que votre Majesté (qui m'a si bien fait observer que nous devions être saisonnièrement, mensuellement, hebdomadairement, et même quotidiennement innervés) ne plaisante pas, en ce moment, et ne voie pas, dans les limites de variations de notre système planétaire, les limites de variations de nos propres tissus.
Quant à ce qui concerne la durée de notre existence intégrale en tant qu'être vivant, agissant et pensant ; elle est évidemment proportionnée à la composition charnelle et à la vitesse nervoso-initiale, si je peux ainsi parler, avec lesquelles notre père et notre mère lancent notre petite personne dans la série des transformations i mathématiques, physiques et chimiques) dont l'ensemble constitue notre vie ans tous les aspects.
Louis XI. Dans la série des transformations (Mathématiques, physiques et chimiques) dont l'ensemble constitue notre vie sous tous les aspects ! Est - il possible , maître A -{- B^ qu'un homme sensé tienne des propos semblables.
En vérité, mon docte et bon ami (je peine à vous le dire !) ou je ne comprend plus les mots dont vous vous servez, ou (de par vos explications aussi positives que positivistes), vous n'êtes qu'un abomin... qu'un pur matérialiste.
A -{- B. Oui Sire, qu'un abominable matériaHste ; eu égard à tout ce que je vous ai dit jusqu'à présent.
Mais qui vous certifie que toutes mes explications sont finies ? Et qui me prouve à moi , que Votre Majesté elle-même, (si elle daigne m'écouter jusqu'au bout) ne me traitera pas d'idéologue insaississable , ou de spirituahste super-éthéré ! quand, après lui avoir expliqué comment se forment en nous, la pensée ainsi que la résolution et le mouvement, je lui prouverai que (à mesure que nous passons de la position de fœtus et de bambin à celle d'adulte et d'homme sur le retour;.... de l'état du sauvage, exclusivement dominé par son milieu, à l'état de civihsé, dominant de plus en plus et de mieux en mieux tout ce qui Fen-
toure) je lui prouverai, dis-je, que le monde moral est tout , même pour la confection de nos chairs , et le monde cosmique tout entier, rien, absolument rien.
Louis XL D'où je devrai conclure?
A -\-B. D'où vous devrez conclure, Sire, que la vérité physiologique, et partant, la morale humaine (si étrange que cela puisse vous paraître) ne sont pas plus dans l'erreur, exclusivement sentimentale, des spirituahstes (qui se figurent planer superbement au-dessus de l'homme, en niant l'influence que le miheu sidéral exerce sur lui), que dans l'erreur intellectuelle, (non moins exclusive d'ailleurs et non moins orgueilleuse) des matérialistes qui se complaisent à ramper au-dessous de Ihomme, en niant toute espèce d'influence du monde social.
Louis XL Conclusion finale, ni aristocrate, ni démocrate, mais bel et bien sociocrate (même en matière biologique) n'est-ce pas, mon brave positivisie. Eh bien, maître A -\- B^ notre royale patience et notre curiosité toute royale vous écouteront encore.
Mais Pâques- Dieu, je ne voudrais pas avoir à prononcer sur vous au jugement dernier; car, si c'est la foi qui sauve, avec ce qui vous tient de convictions au cœur, je ne devine certainement pas où vous enverra le père éternel.
Ce disant, Sa Majesté Très-Chrétienne prit congé de nous en nous tendant sa main à baiser.
Maître .1 -h B^ ne voyant en son royal auditeur qu'un prince aimant, par dessus toul, la science et la France, la saisit avec transport, et l'embrassa de môme.
Quant à moi, vu ma qualité de sujet à
vivisections, je ne pus témoigner autant d'enthousiasme.