DOUZIÈME NUIT
Où l'on discourt, fort brièvement, sur la liberté où nous sommes de nous mouvementer comme et quand bon nous semble. Mais où l'on pérore très-longuement sur la formation de nos pensées, de notre mémoire, de nos préjugés, de notre conscience, voire même de nos manies ; soit qu'elles nous mènent (par l'originalité) à la folie, chose heureusement assez rare, soit, au contraire, qu'elles nous fassent aboutir au génie, chose malheureusement moins fréquente encore.
Louis XL Allons, maître A -{- B, je me sens aujourd'hui d'une gaillardise extraordinaire;.... à l'idée, probablement, de vous entendre enfin pérorer sur ce qui me tient le plus au cœur ! Car, si le mouvement vient après la vie ; après le mouvement, viendra la pensée.
La vie , qui nous distingue des minéraux. Le mouvement, qui nons distingue des végétaux. La pensée, qui nous distingue des animaux, ou mieux ne nous en distingue pas toujours; car je sais plus d'une sottise humaine qu'une bête n'aurait pas faite.
Vie, mouvement, pensée; quoi de plus logique !
Donc, au mouvement; à l'initiative; à la spontanéité ! A la merveilleuse aptitude que nous avons de nous mouvementer de notre propre chef, id est, proprlo molii.
A -\- B, Sire, poursuivre l'ordre que vous m'indiquez, ordre généralement considéré comme parfaitement rationel ; je devrais effectivement vous entretenir de celle de nos aptitudes qui (bien à tort, suivant moi) émerveille encore trop de monde.
Louis XI. Comment, bien à tort maitre A-^B'Î
Comptez-vous donc me soutenir aussi que notre spontanéité mouvemen tante n'est, comme notre vie, qu'une deuxième résultante de notre organisme mis et maintenu en activité par toutes les impulsions et impressions que l'univers darde sur nous? Et m'oseriez-vous bien nier que la liberté, dont nous jouissons, d'aller et venir où et quand bon nous semble, ne soit pas un des plus précieux dons qu'ait pu nous dispenser la divine providence ?
En vérité, mieux vaudrait affirmer immédiatement que la paresse est la première de toute les vertus !
A -{- B. Sire, je regrette sincèrement que mes paroles aient si vivement indisposé Votre Majesté. Mais, qu'elle permette que nous procédions avec ordre, sans aucune précipitation et (surtout!) sans accumuler, en une seule mi-
nute, plus de questions que nous ne n'saurions résoudre en plusieurs jours; et très certainement elle reconnaîtra
Louis Al. Je ne reconnais qu'une chose, maître A -h B, c'est qu'en matière biologique
votre calme scientifique vaui mieux que toutes mes princières impatiences. Donc procédez à votre guise ; puis qu'aussi bien
A -{- B. Puis qu'aussi bien Votre Majesté m'y autorise on ne peut plus gracieusement, je lui ferai observer, ainsi qu'elle a pu le reconnaître elle-même, que jamais un seul de nos mouvements volontaires n'est accompli; sans qu'au préalable une idée, si vague et si éphémère qu'elle soit, n'ait traversé notre cervelle ou, faute d'idée proprement dite, sans quune image (fortuite ou non, mais connexe du geste à effectuer) ne nous ait suffisamment impres sionnés.
Conséquemment je ne crois pas être illogique ; en vous priant d'admettre, comme unv indispensable préliminaire de tout ce que vous me demandez sur le mouvement, ce que j'ai prémédité de vous dire sur la pensée.
Louis XL Soit, maître A-\-B. Soit! je ne dois et ne veux être, ici, qu'un élève respectueusement docile. Mais donnant, donnant.
Donc si je me subordonne humblement à votre inflexible logique didactique; à votre tour,
daignez tenir compte d'une toute petite
curiosité.
Pourquoi accordez-vous une si mince importance auproprio mota; que tant d'autres et moi, tout le premier, prisons si fort?
A -\-B. Parce que suivant moi, Sire, ce n'est pas la faculté, dont nous jouissons, d'aller et venir, où et quand bon nous semble, qui doit paraître admii able ; mais bel et bien la liberté où nous sommes de ne le faire qu'à bon escient et, partant, de pouvoir demeurer tranquille en attendant.
Louis XL Qu'il y ait quelque chose de juste dans cette dernière assertion; c'est ce que je ne saurais contester, maître A -\- B. Mais que, sur une simple réflexion, qui d'ailleurs, n'est point exempte de vague, je doive, une fois de plus, vous donner raison contre l'assentiment général ; c'est ce que je nie.
Par conséquent, expliquez-vous.
A-\-B. Sire, vous l'avez reconnu vous-même; en tant qu'être végétativo -matériel, nous changeons continuellement, depuis le berceau jusqu'à la tombe; parce que le monde (en oitéissant aux vitesses mécaniques, physiques et chimiques,!, pardonnez-moi ces expressions étranges, dont il est animés depuis sa mise en mouvement fait, par ses changements continuels, naître (en notre ministère végétatif et.
partaïit, dans tout notre grand sympathique) des ordres de coordinations plastiques continuellement nouveaux.
Or le monde et notre propre organisme, en sa portion vivifiante, sont, à ce susdit ministère végétativo-matériel et tous ses susdits employés, ce que ce même monde encore et ce même organisme pareillement, mais cette fois en sa partie mouvementante, sont à notre cervelet, notre moelle épinière et tous ses nerfs émergents ou immergents, c'est-à-dire, à notre ministère animalo-moteur et tous ses employés.
Donc, puisque le monde et nos chairs changent toujours
Louis XI nos muscles et leurs mouvements devraient aussi toujours changer.
Le font-ils ? non !
Sommes-nous, depuis notre premier cri jusqu'à notre dernier soupir, une grimace perpétuelle? Non encore !
Donc j miracle ; admiration ! Les hommes ne sont pas tous énergumènes, épileptiques ou possédés ad vitam terrestram !
A -\- B. Sire, Votre 31ajesté sait fort bien qu'en fait de plaisanterie je ne dois ni ne peux lutter avec elle; n'ayant ni la force ni la subtilité de son esprit.
Louis XL Pàqiies-Dieu, maître A -\- B, vous êtes sévère cette nuit.
Le pressentiment que vous allez (enfin!) m^expliquer ce que me tient le plus au cœur
me fait courir vers vous comme un preux
vers sa dame ; j'arrive ; vous encouragez mon espoir; la joie m'enivre; confiant heureux!.... je risque une question..... des plus simples; et voilà qu'immédiatement vous me rembarrez de si verte allure !....
A-\-B.k\\\ Sire!
Louis XL C'est répondez que je voulais
et veux dire, maître A -\- B.
.... Et voilà, dis-je, que vous me répondez... d'une manière si amicale, si persuasive.,..
si engageante! que rangé (du coup) à
votre avis je n'hésite pas à vous interroger à nouveau.
En conséquence daignez me dire comment il se fait que (fabricant incessamment, dans le département administratif que dirige notre cervelet, de la pulpe contractilo-nerveuse , sinon des ordres motilo-volontaires) nous puissions non plus bouger ad libitum mais rester, au contraire, un seul instant tranquille.
A + B. Sire, tant que nous vivons, notre cœur cesse-t-il de battre un seul instant; notre poitrine, un seul instant, d'inspirer et d'expirer,
nos intestins, un seul instant aussi de se mouvementer; et cœtera; et cœtera ; et cœtera?
Louis AI. Assurément non, maître A -{- B.
A -{- B. Et, pour suffire à ce continuel va et vient, notre machine alambicanle (qui ne connaît, pour son propre compte, que des pulpes et phénomènes plastiques) cesse-t-elle, un seul instant aussi, d'emprunter (à son inséparable sœur mouvementante) la pulpe contractilo -musculaire qui lui est indispensable pour importer, brasser et exporter tous ses liquides ; pour emplir et vider toutes ses glandes; pour, et cœtera, et cœtera, et cœtera encore.
Louis AI. Pas davantage, maître A -{- B.
Louis AI. Eh bien, Sire, par ce qu'en tout et pour tout notre puissance est limitée, par ce que tout ce que nous usons de pulpes locomotrices (en charrois ou autres opérations internes) nous ne pouvons aussi le dépenser en charrois et manisfestations externes ; évidemment il se peut faire, en certains moments, que nous soyons forcés de ne pas trop bouger, en apparence;....
Louis Jf le faisant plus qu'il ne le faudrait
en réalité.
Nous savons trop, maître A -\- B, ce qu'il nous en a souvent coûté de palpitations de cœur et d'efforts, pour sembler cahnes, alors que l'indignation nous suffoquait ; pour ne pas
admettre pareille théorie. Mais!.... je vous demande pardon, mon docte ami, de ce mais, plus indiscret peut-être que mes précédentes questions
Maissi,commele fait supposervotre réponse, la partie mécanique de notre machine alambicante use, à elle seule, tant de pulpe mouvementanle que la paresse native de l'immense majorité des hommes se trouve plus que justifiée : comment se fait-il que
certains enfants ou bien certaines femmes,
d'une pâleur, d'une maigreur, d'une langueur, bref, d'une débilité véritablement affligeante... aient, par moment, des crises nerveuses et des contractions musculaires telles qu'en trois, quatre, cinq minutes elles épuisent (rien qu'à être maintenues) les forces des hommes les plus vigoureux ;
Et comment se fait-il encore que, par un orifice aussi étroit que le diamètre archimicroscopique d'un tube nerveux, il puisse arriver assez de pulpe incitante pour convulsionner si complètement tout un être.
.4 4-^. Sire, vous l'avez reconnu pour l'avoir expérimenté vous--même ; la moindre incitation suffit à faire crisper nos fibres con- Iracliles d'une façon tout à fait désordonnée. Votre r^iajesté n'aura donc qu'à se rappeler que, de tous nos hquides organiques, le plus
complexe incontestablement est celui qui constitue nos éléments nerveux de toutes sortes ; et que les éléments de ces éléments nerveux, à leur tour, sont les corps simples les plus comburants et les plus combustibles qui soient au monde....; à savoir, d'une part l'oxygène, le cblore, l'iode, le soufre et caetera, et, d'autre part, le phosphore, le calcium, le potassium,
et caetera, et caetera aussi comburants et
combustibles servant tous à former les combinaisons les plus effroyablement détonantes qu'ait pu imaginer
Louis AI L'infernal génie destructeur de
l'homme.
A + B Votre Majesté, dis-je, n'aura qu'à
se rappeler toutes ces choses; pour comprendre immédiatement qu*avec
Louis XL.... Ce que nous avons dans la tête et dans le corps de soufre, charbon, phosphore et autres ingrédients , véritablement diabo- Hques; nous pouvons préméditer les plus noirs projets, imaginer les plus dévergondées paillardises et, pour en finir, perpétrer les grands crimes.
Il suffit, maître A -{- B, Nous reviendrons plus tard, si besoin est, sur nos mouvements spontanés.
Pour le moment, parce qu'il nous répugne d'entendre longuement parler de choses si pro-
fondement damnables, que toutes les flammes vengeresses de l'enfer ne sauraient purifier leurs auteurs, les léchassent-elles durant l'éternité! Abordons la difficulté des difficultés,
la question vierge par excellence de toute maculation scientifique, le problème que vous n'osez point encore intituler : mécanisme exclusivement matériel de nos plus hautes conceptions spirituelles.
A + B. Jamais, Sire, jamais au grand jamais, je n'ai proféré ni ne proférerai pareille hérésie.
Louis XI. C'est juste, maître A -]- B, ni démocrate ni aristocrate, mais bel et bien sociocrate;ni matérialiste, ni spiritualiste, mais bel et bien quoi ?
A + J5....0 Socialiste, comme toujours, Sire, socialiste (même et surtout!) en matière de physiologie cérébrale.
Louis XL Ce qui veut dire, maître A -{-B ?
A-]-B Premièrement, que, pour nos phénomènes mentaux comme pour nos phénomènes vitaux, je n'admets d'autres explications que celles de la science ; secondement, que ce que les métaphysiciens nomment leur moi n'est qu'une aberration de l'orgueil ; troisièmement, que chacun de nous n'est, de plus en plus, qu'un produit social même au physique ; quatrièment enfin, que vouloir comprendre comment se forme la pensée de l'individu, sans tenir
compte des préoccupations de tous ses devanciers , c'est commencer par éteindre toute espèce de lumière sous prétexte d'y voir plus clair.
Louis XL Conclusion : ce que vous avez à me dire, cette nuit, sera aussi long que sérieux et, qui, plus est, contraire à ce qu'on pense généralement. En conséquence, permettez, mon digne ami, que je m'absente quelque peu, pour tâcher de changer d'humeur; car, dans la disposition d'esprit où je suis présentement, je
n'écouterais volontiers que des sornettes
bien graveleuses.
Ce disant, notre beau sire le roi de France, Louis Onzième de nom, se leva; disparut; demeura fort longtemps dehors ; fît tout ce qu'il put, (j'en réponds), pour se mettre d'humeur sérieuse; mais y réussit tellement peu et nous revint, au contraire, avec une figure si goguenarde!.... que l'excessive myopie de maître A -\- B pouvait seule s'y laisser prendre.
Voici la deuxième partie de leur nocturne conversation.
A -{- B. Sire, quand nous sommes en notre plein bon sens et qu'il nous faut accomphr une
entreprise importante, nous ne nous mettons jamais à l'œuvre sans avoir imaginé un certain nombre de scènes représentant les lieux où nous comptons agir ; plus les personnages que nous voulons mettre en jeu ; plus encore les propos, faits et gestes que nous désirons leur faire tenir, plus enfin bon nombre de détails secondaires.
Louis XL Rien de plus vrai, maître A -f B.
Vous pouvez même ajouter que ces susdites scènes sont d'autant plus nombreuses et d'autant mieux inventées par nous, que nous avons plus consciencieusement étudié notre affaire.
Mais combien rarement il nous arrive de n'entamer le drame que nous voulons faire jouer aux autres, qu'après en avoir si nettement précisé les rôles que rien, absolument rien, ne le puisse modifier! Et que de fois, au contraire, cédant à la passion, nous risquons l'aventure avant que toutes les images préalables de ces futures scènes aient acquis assez de justesse, de précision et d'intensité ; pour que nul imprévu n'en vienne modifier le cours , ou, ce
qui est tout un, pour qu'entièrement possédés par notre sujet nous puissions, à notre tour, entièrement posséder les personnes que nous sommes forcés d'employer.
A -\- B. C'est vous qui l'avez dit, Sire ,
assez de justesse, de précision et d'intensité ; pour que nul imprévu n'en vienne déranger le
cours; et pour qu'entièrement possédéspar notre sujet, nous puissions, à notre tour, entièrement posséder les personnes que nous sommes forcés d'employer.
Eh bien, toutes ces images qu'il nous faut si justement, si nettement et si fortement préconcevoir, comment peuvent-elles se former et hiérarchiser si bien et si logiquement , en notre cerveau, que toujours celle qui disparaît fasse infailliblement naître celle qui doit la suivre ? Evidemment cette question
Louis XI. Dont j'attends la solution depuis si longtemps, maître A-}- B, mérite la plus haute considération.
Donc tâchez d'être, en la résolvant, plus clair que jamais,
A ~\- B. Sire, ainsi que je le disais à l'instant même à Votre Majesté, lorsqu'une idée intéressant, tout à la fois, notre vie mentale, notre vie animale et même notre vie végétative, a pris une telle consistance, en notre cervelle, qu'il faut absolument (pour notre plus utile repos matériel, temporel et spirituel) que nous passions de la pure obcession subjective à la toute vulgaire réalisation objective,....
Louis XI. Pure obcession, en haut -, réalisation vulgaire, en bas! je saisis votre idée, maître A -j- B.
Quand, par exemple, certain souvenir égril-
lard de bonne grosse bourgeoise, à poupe et proue bien charnellement rebondies, trouble tellement nos plus hautes spéculations (prin-
cières ou savantes, car l'idée vient de vous)
qu'il nous faut à tout prix faire œuvre de vilain !.... Continuez, joyeux disciple de la vraie science;..,, en laissant de côté, toutefois, vos expressions par trop pudiquement techniques.
A -\-B. Lorsque, dis-je, une idée réclamant, pour être bien traduite, l'activité de tous nos organes sensoriels,....
Louis XL II y tient, Pàques-Dieu, il y tient !
A + B. Sire, je suis pourtant bien forcé d'appeler un chat, un chat ; et de ne rien oubher. plus l'activité de tout notre appareil musculaire,....
Louis XI. Bon!
A + B Plus encore l'activité de tous nos
organes excréteurs ou sécréteurs.
Louis XI. En effet, tout notre être s'en mêle !
A ■{• B. Lorsque, dis-je, une idée (réclamant le jeu de tout notre organisme, pour être complètement traduite) nous obsède tellement, qu'd nous faut absolument la réaliser; chacun de nos trois ministères, bien d'accord avec ses deux collègues, se met à l'œuvre, en faisant parvenir les ordres ayant trait aux actes de première, seconde et troisième importance, et caetera, et caetera (qu'il lui incombe de provo-
quer et surveiller) aux différents bulbes, ganglions et plexus (nervoso-sympalhiques, spinaux ou crâniens) qui sont en rapport de moins en moins directs avec lui ; et ces derniers, à leur tour, chargent les troncs également nerveux, rameaux et ramuscules (de plus en plus fins et de plus en plus nombreux qu'ils émettent) de faire parvenir, en les subdivisant et spéciabsant encore, ces susdits ordres jusqu'aux appareils, organes et finalement tissus (inhalo- exhalants, contractiles ou expressifs) chargés de les traduire..», excrétosécrétoirement, musculairement ou esthétiquement.
Louis XI. Esthétiquement, musculairement et finalement excréto-sécrétoirement ; la chose est-elle suffisamment claire, ô Vénus!
Allez, maître A -\- B, vous aurez beau dire et beau faire, votre langage de ce soir ne prouve que trop clairement la fohchonnerie des idées qui vous sont passées par la tête.
A -j- B. Je regrette. Sire, que quelques expressions..... maladroites aient fait prendre le change à Votre Ma....
Louis AI. Prendre le change, maître A -}- B; mais il n'en est rien, absolument rien! car j'ai fort bien compris que vos propos n'avaient qu'un but : me prouver que nos projets les plus estimables (en quittant le sanctuaire de
notre âme, célestement immortelle, pour aboutir à une réalisation purement temporaire, aulrement dit, on ne peut plus.... terrestre) ne pouvaient que se dégrader, à force de se détailler et matérialiser; tant il y a que le péché originel ne cessera d'être le principe virtuel de toutes nos chaires agissantes !
A -\- B. Sire, ce n'est pas là précisément ce que je voulais faire entendre à Votre Majesté ; mais puisqu'elle a suffisamment compris comment (en suivant la moitié descendante de la triple et complexe hiérarchie nervoso-gouvernementale de notre individu) la pensée passe de l'abstrait au concret, par une suite de dérivations de plus en plus analysantes (au point de vue du commandement) et de plus en plus matériahsantes (au point de vue de l'exécution)... ce qui permet enfin que cette susdite pensée soit définitivement traduite par un triple ensemble de phénomènes (sensoriéloesthétiques, animalo-mécaniquesetvégétativoplastiques) susceptibles d'impressionner, par les différents événements et êtres qui les composent, non-seulement les sens, les muscles et les entrailles de ceux qui les observent, mais encore leur cœur, leur caractère et leur esprit
Puisque, dis-je. Votre Majesté a suffisamment bien compris la marche encéphalo-péri-
phérique (si je peux ainsi parler) de ce travail intra-organique de plus en plus vulgarisant... travail qui trouve son analogue dans les transformations que subit la pensée d'un général en chef, avant d'aboutir aux coups de sabre des soldats, au sang qu'ils font couler et aux cris qu'ils arrachent.... elle comprendra tout aussi facilement, je l'espère, comment, par un travail inverse pareillement intraorganique, nous pouvons arriver à une idée purement abstraite, autrement dit extraire une pensée dominante (celle, par exemple, de l'attaque ou de la retraite) d'un enseml3le d'images perçues, plus d'un ensemble de mouvements provoqués, plus encore d'un ensemble d'excrétions ou de sécrétions étabhes; bref, d'un assaut complet livré, par tout ce qui nous entoure, à notre enveloppe (tant interne qu'externe, tant cutanée que Wiuqueuse)...
Votre Majesté, dis-je, comprendra facilement ce phénomène; en concevant que les filets, rameaux, branches, troncs, plexus, ganglions et bulbes de la moitié (non plus exécutanle ou descendante, mais bel et bien surveillante ou ascendante de notre triple système nervoso-gouvernemenfcal) ne font absolument qu'ennoblir et synthétiser, en un mot intégrer, à mesure qu'ils sont traversés par elles, toutes les notions cosmiques et organiques avec les-
quelles notre cervelle compose ses coordinations charnelles, mécaniques et m.entales
les mots ennoblir, sf/nthéliser et intégrer ces susdites notions voulant dire : les purger de plus en plus de tous détails, de ceux ayant trait surtout aux qualités mécaniques et plastiques des êtres dont elles relatent les faits et gestes, afin de mieux isoler l'intention, simple ou complexe, qui préside à leur engencement ainsi qu'à leur jeu.
Louis Xi. Amen et ainsi soit-il !
Pâques-Dieu, maître A -\- B, les expressions mathématico-chimiques, dont vous avez si copieusement bourré vos explications, et les charmes fort dodus que vous avez cru devoir me rappeler, en commençant votre discours, m'ont tellement troublé la cervelle, que je ne sais vraiment plus si je vous comprends ou non ?
Mais ce que je n'ignore certainement pas, vu que je me sens encore, fort heureusement, c'est que, pour bien s'adonner à de hautes spéculations, princières ou savantes, il est véritablement déplorable de commencer par songer au moment... triplement final... que pourrait vous faire passer une bonne grosse ribaude, aussi rieuse que vigoureuse.
A-\-B. Sire, puisque j'ai eu cette malchance de fourvoyer, dès le principe, l'atten-
tion de votre Majesté; considérez comme non avenu tout ce que je viens de vous dire et souffrez que je recommence d'une autre façon. Louis XL Très volontiers, maître A -\- B ; mais permettez qu'auparavant je vous présente les royales excuses d'un écolier qui s'est laissé glisser, beaucoup Irop loin, sur la pente des propos légers et même gouailleurs.
Ce disant, sa Majesté très chrétienne se confondit en propos si repentants, si persuasifs, j'oserai même dire si cordialement sincères, que maître A -\- B, plus enthousiasmé que jamais de son royal élève, reprit son sujet comme il suit.
A -i-B. Sire, abstraction faite de bon nombre d'accessoires, la surface externe de not,re cerveau (ou machine à penser proprement dite) renferme (comme le reste de notre encéphale, qui comprend notre .machine à coordonner des mouvements, plus notre machine à combiner des mélanges charnels, plus encore notre sécréta ) notre cerveau, dis-je, renferme une innombrable quantité de grisâlres cellules nerveuses dites multipolaires, à cause
des plusieurs pointes ou pôles dont chacune d'elles est pourvue, plus une quantité d'axes nerveux translucides, encore plus considérable qu'elles, puisqu'ils s'étendent des pôles des unes aux pôles des autres ; plus aussi un très doux, très blanc, et fort aimable coussinet graisseux qui, partout, faufile son onctueuse substance entre ces deux sortes d'éléments nerveux, afin de leur servir (tout à la fois) de protecteur et de support.
Louis XL Or, ces axes nerveux translucides et ces grisâtres cellules non moins nerveuses, qui sont tout aussi éminemment impressionnables qu'impressionnantes, ont pour missions respectives
Continuez, maitre A -\- B, voir un peu si j'ai deviné juste?
A -\- B ont pour missions respectives,
les unes, de changer en ordres d'expression tout ce qui est renseignement d'impression et, les autres, de si vite et si fidèlement raUier chacune d'elles à toutes ses compagnes, que pas une seule ne peut être modifiée, par une ou plusieurs impressions nouvelles; sans qu'immédiatement toutes les autres ne le soient aussi et, non moins immédiatement, ne la remodifient à leur tour.
Louis XL Ce qui nous explique pourquoi nos folles du logis battent si fréquemment la ca>ja -
pagne; perpétuellement forcées qu'elles sont, par les incessantes variations du monde et de notre propre organisme, de perpétuellement courir après un nouvel état mental harmonique.
Ensuite, maître A -\~ B.
A -{- B. Sire, les choses étant disposées de la sorte, que constaterions-nous, pendant une de nos méditations; si notre encéphale étant, par impossible mis à découvert (sans interrompre ses fonctions) l'aimable coussinet graisseux qui en soutient et protège les éléments caractéristiques se dérobait à nos yeux ; pendant que d'une part, s'écarteraient et grossiraient nos grisâtres cellules multipolaires ; et que, d'autre part, grossiraient pareillement et surtout s'allongeraient (sans se rompre) les axes nerveux qui les soHdarisent?
Celles de ces grisâtres cellules qui, chez nous, connaissent des vibrations et des phénomènes d'ordre acoustique, plus celles qui connaissent des ondulations et phénomènes d'ordre visuel, plus encore celles qui connaissent des dissolutions et phénomènes d'ordre olfactif ou bien sapide, plus enfin celles qui connaissent des impulsions et phénomènes d'ordre mécanique, thermique, udorique ou électrique témoigneraient-elles de leur intime élucubration cérébrale par une suite de modifications sonores, optiques, odorantes, sapides
OU autres, qui nous mettraient dans l'impossibilité de nier la connexité de ces phénomènes cellulo -encéphaliques préparateurs avec les futurs phénomènes organo-cosmiques destinés à les traduire ?
Ou bien, sans vibrer, onduler, odorer, frémir, bref sentir à l'unisson de ces futurs phénomènes organo-cosmiques ; ces susdites cellules multipolaires (en activité impressionno-expressionnante, autrement dit délibérante) n'accuseraient-elles, vu la nature et la composition extrêmement complexe de leurs éléments constituants,.... n'accuseraientelles, dis-je, que par des phénomènes, beaucoup moins directement appréciables, leurs intimes travaux pré-sonoripares, pré
Louis XI regardipares.
Ne vous gênez pas, maître A -}- B, j'aime encore mieux les barbarismes français que je comprends, que les néologismes grecs ou latins, sur lesquels on peut indéfiniment discuter.
À -i- B préregardipares, préodoripares,
pré sapidipares, ou bien enfin prétactilipares?
Les mots phénomènes beaucoup moins directement appréciables désignant des changements si peu accentués (de teinte ou bien de volume, ou bien encore de température, ou bien enfin de toute autre qualité) qu'ils exige-
raient (pour être constatés seulement ! ) des instruments plus délicats que ceux qu'on trouve en nos cabinets de physique ou de chimie.
Certainement, la première de ces deux façons de comprendre ce qu'on pourrait découvrir au fin fond de nos cellules encéphalo-cérébrales en cours de délibération, s'il nous était permis de les observer dans les circonstances que je suppose, séduit beaucoup plus que la seconde ; car elle a pour elle, premièrement, le mode fonctionnel de plusieurs de nos organes sensoriels externes; secondement, l'excessive fidélité que tous nos axes nerveux mettent dans leurs transmissions de toutes sortes; et, troisièmement enfin, l'immense avantage de nous expliquer comment le plus infime des pucerons thoraco-céphales, peut, tel qu'il est surtout, avoir sa petite idée sur l'univers tout entier; et, partant, régler sa vie sur ce qu'il en entend, voit, flaire, goutte ou sent d'une façon quelconque.
Louis XI. Pourquoi tel qu'il est surtout, maître A -\- B.
A + B. Parce que. Sire, ce même petit animal quasi-imperceptible pourrait encore juger le monde et, sur sa manière d'être, régler encore sa petite existence, alors même qu'il n'aurait, pour tout appareil multipolaire délibérant,
qu'une simple bulle aqueuse.... puisqu'il est incontestable que l'univers tout entier peut se mirer, voire même réfracter, dans une simple goutte d'eau.
Certainement, ai-je dit, la première de ces deux façons de comprendre ce qui se passe au fm fond de nos cellules multipolaires en activité (impressionno-expressionnante ou délibérante) séduit plus que la seconde.
Cependant nous la laisserons de côté pour celle-ci, parce que si les blessures, maladies, vivisections et autopsies nous affirment très positivement (dans maints cas grossiers, il est vrai, mais enfin nous affirment) qu'à chaque manière spéciale d'être de nos cellules encéphaliques et surtout cérébrales se rapporte une manière spéciale de coordonner notre être et surtout nos pensées ; ces susdites blessures, maladies, vivisections et autopsies ne nous autorisent pas à aller plus loin.
Louis Al. Adoptez, maître A -{- B, celle de ces deux façons d'expliquer les choses qui vous semblera la meilleure, si tant est qu'elles ne rentrent pas l'une dans l'autre? Mais passez outre, je vous en supplie.
A + B. Sire, en nous basant (avec l'assentiment de la science; sur la façon numéro deux d'envisager les choses, nous en arrivons, tout naturellement, à considérer nos éléments ner-
veux, multipolaires aussi bien qu'interpolaires, comme une collection de signes qui prennent la valeur de tel son, de telle syllabe, de telle lettre même, ou bien celle de tel contour, de telle teinte ou de telle nuance, ou bien encore celle de tel arôme, ou bien de telle saveur, et caetera, et cœtera, plutôt que de telle autre ; en s'artérialisant, ou bien en se veinosant, ou bien encore en se tuméfiant, raccornissant, et caetera, et caetera aussi, bref, modifiant de telle façon plutôt que de telle autre.
Donc, nous pouvons affirmer, en continuant notre comparaison, que nous nous mettons en tête un projet, tout au long, en congestionnant peu ou beaucoup, tels, tels et tels de nos éléments encéphaliques,... absolument comme un poète, un peintre, un musicien ou tel autre auteur transporte (tout au long aussi, de sa cervelle dans un livre, sur une toile, en un libretto, ou sur le marbre) son épopée, son tableau, sa mélodie ou sa statue, en combinant telles, telles et telles lettres, tels, tels et tels coups de brosse, telles, telles et telles notes ou bien tels, tels et tels coups de lime, ciseau ou marteau, plutôt que tels ou tels autres.
Louis XI. Soit, maître A -\- B\ nous avons trop fréquemment surpris des malfaiteurs se communiquant leurs idées, au moyen de signes ou objets n'ayant (en apparence) aucun
rapport avec elles, pour ne pas admettre volontiers que notre encéphale, au moyen des innombrables manières d'être de ses innombrables éléments nerveux, n'enregistre pas effectivement une innombrable quantité d'images et conceptions constituant, par leur totalité, ce qu'on nomme un projet.
Mais, tout livre a son écrivain; tout tableau, son peintre; toute mélodie, son maestro; et toute statue, son sculpteur.
Or, dans tout ce que vous me dites, je ne vois personne, absolument personne, qui vienne éclaircir ou foncer, diminuer ou grossir, chauffer ou refroidir, alléger ou appesantir, bref, modifier, soit en plus soit en moins, nos éléments nerveux encéphahques; autrement dit, manipuler nos lettres, points et virgules, portée, clefs et notes, teintes, nuances et contours, coups de brosse, lime, ciseau ou marteau cérébraux.
Donc, montrez-moi le ou les êtres intelligents qui font mécaniquement, physiquement et chimiquement varier tous les éléments nerveux de notre cervelle, de manière à nous faire avoir des idées justes, partant, des gestes sensés et, partant aussi, des produits convenables tant d'excrétion que de sécrétion; ou, malgré vos très-savants discours et la confiance que vous m'inspirez, je persisterai à croire que
c'est Dieu et surtout le Diable, f^emper qiierens quem devoret, qui, par l'entremise de la douce grâce et de l'aiFreux péché, gouvernent bien effectivement sinon les différentes idées que nous pouvons avoir, du moins les différentes manières d'être que doivent contracter nos innombrables éléments nerveux, pour que
nous émettions ces susdites idées que
maintes et maintes fois, vous en conviendrez, nous empruntons aux autres.
Suis-je assez bon prince, maître A + B. Puis-je davantage abonder en votre sens. A -\- B. Ainsi, votre Majesté reconnaît.... Louis XI. Pàques-Dieu, maître A -\- B, fautil donc vous répéter quarante fois les mêmes choses? ou bien serait-ce le moment môme où je vous prouve, ipso facto, que mon bon vouloir (à vous comprendre) n'a d'égal que ma patience (à vous entendre) que vous choisiriez pour vous dérober?
Oui, messire, ainsi que je viens de le faire, j'admets avec vous que notre cervelle est une
sorte de casier d'imprimerie dont tous les
caractères sont d'autant plus nombreux et parfaits, que nous approximons davantage le nec plus ultra de la valeur mentale humaine ; je l'admets, dis-je, parce que vous m'avez affirmé que c'était là une proposition aussi vraie anatomiquement que numériquement.,.;
et je vous prie, reprie et supplie (une fois de plus, fasse le ciel que ce soit la dernière!) de me montrer, en prenant cette manière devoir comme base de tous vos raisonnements ultérieurs, quels sont les proies, aussi intelligents qu'habiles, qui manœuvrent ces susdits caractères ou, ce qui est tout un, composent les résolutions que nous traduisons, sensoriélo-intellectuellement, par tout ce que nous produisons d'expressions sonores, visuelles, odorantes , sapides ou autres tactilement appréciables, musculo-volontairement par tout ce que nous pouvons produire encore de faits, gestes, poses et autres actes mécaniques, enfin viscéro-sentimentalement, par tout ce que nous pouvons produire aussi d'exclamations, soupirs, larmes et autres productions gazeuses, liquides ou sobdes, excrétoires ou sécrétoires !
Que nous traduisons, dis-je, de toutes ces
façonsàla fois; quand (au paroxisme delà
passion) nous faisons feu de toute notre
artillerie persuasive; quand nous employons tout notre esprit, tout notre cœur et toute notre énergie à jeter les autres en même état mental que nous, partant, à penser comme nous; à force..... de les forcer (quel drôle de français vous me faites parler, maître ^4 -j- B\) à force de les forcer à excréter et sécréter
comme nous, comme nous à gesticuler, et comme nous encore à entendre et rendre les mêmes sons, voir et retracer les mêmes images, respirer et exhaler les mêmes arômes, déguster et distiller les mêmes saveurs, et pour en finir, palper les mêmes objets.
^ -h ^. Et c'est vous, Sire, qui me demandez comment se forme la pensée.
Louis XI. Oui, maître A -{- È, c'est moi.
Moi qui veux voir vos fameux protes intellectuels aussi nettement qu'en chasse je vois, entends, tlaire et sens par tous les pores (si je peux ainsi parler) le haria qui force le loup à détaler comme un couard ; en baissant les oreilles et la queue ; serrant les fesses ; et, nonobstant, jouant de l'anus autant que des jambes.
En cet endroit de son discours, notre beau J sire le roi de France, qui s'était passablement ^ animé au souvenir de son exercice favori, jugea convenable de réprendre un peu haleine; après quoi, revenant à son idée dominante, il dit:
Allons, maître A -\- B, vos protes, vos fameux protes!
Ou, malgré tous vos beaux discours, je continue de croire aux explications (beaucoup moins savantes, il est vrai, mais par contre beaucoup plus commodes et plus simples) de notre Sainte Eglise.
A-\- B. Beaucoup plus commodes et beaucoup plus simples, incontestablement. Sire ; mais, incontestablement aussi beaucoup plus erronées.
Louis XI. C'est précisément là, maître ^+5, ce que nous ne pourrons juger nous-même qu'après explications plus amples ; donc exécutez-vous.
A -{- B. Sire, ce n'est pas un prote seulement qui, grâce à la fidélité scrupuleuse de tous nos nerfs afférents récompose incessamment les coordinations continuellement nouvelles de notre individu, toujours changeant, en modifiant rans relâche l'état mathématique, physique et chimique de nos cellules encéphaliques.
Ce n'est pas, dis-je, un prote seulement; mais bel et bien deux protes ; et, chose qui vs certainement vous sembler paradoxale, ces deux protes sont aussi parfaitement brutaux l'un que l'autre, au début de leur commune action sur notre cervelle ; car l'un est le monde qui nous arrache notre premier cri et l'autre notre propre organisme.
Le monde! qui partout est brutalement sauvage, tant que notre espèce ne l'a pas suffisamment transformé. Et notre propre organisme ! qui, partout aussi, ne lui cède rien, en fait de sauvagerie parfaitement brutale; tant qu'une bonne éducation ne l'a pas suffisamment transformé, au point de vue mental surtout; et (surtout, surtout!) tant qu'une suite arcliiséculaire d'ancêtres, aspirant constamment au mieux, ne l'a pas suffisamment prédisposé à recevoir cette susdite éducation, si indispensablement améliorante,
Louis AI: D'où nous devons conclure, maître A-]-B, qu'à tout bien prendre notre surface cortico-cérébrale, oumachine à penser, forme (comme tout le restant de notre encéphale d'ailleurs) un véritable miroir impressionnable autant qu'impressionnant; ou mieux, une réunion de mille et mille petites glaces à plusieurs facettes chacune, parfaitement solidaires, réfléchissant toutes et surtout se faisant toutes réciproquement réfléchir.
Réfléchissant toutes et surtout se faisant toutes réciproquement réfléchir ! c'est-à-dire se renseignant de plus en plus les unes les autres, à mesure que nos méditations se prolongent ; afin de s'empêcher, réciproquement, de prendre pour des réalités ce qui n'est qu'appa-
rences ; tant il y a qu'ici bas tout n'est qu'illusion et mensonge !
A -\- B. Oui, Sire, un
Louis Al. Un véritable miroir, dis-je, à mille et mille facettes aussi modifiables que modifiantes, sur lequel toutes les impressions des événements et des êtres, qui sont hors de nous, viennent continuellement se marier à toutes les impressions, des éléments et des faits, qui s'accomplissent en nous; pour donner lieu (après maintes et maintes réflexions, mutuellement, rectifiantes et, lumineusement, éclairantes), à la formation de l'image, de la pensée ou du projet suffisamment harmonique, destinée à servir de point de départ à toutes les expressions, actes ou produits raisonnables, par lesquels nous manifestons et entretenons notre vie matérielle, notre vie temporelle et notre vie spirituelle.
A ^ B. Oui, Sire, c'est cela même.
Louis XI. D'où, tout naturellement vous concluez que forcément nous pensons vert; quand ce qui est au dedans de notre peau se mire en jaune (sur notre cervelle) pendant que tout ce qui se trouve au dehors s'y mire en bleu.
Après, maître A + B.
A -\- B. D'où, tout naturellement, je tire, ainsi que Votre Majesté l'a si bien dit, cette
première conclusion ; et d'où, non moins naturellement, je tire aussi cette deuxième conclusion : que, loin d'être le principe de notre activité cérébro-encéphalique, la pensée que nous exprimons (par tous nos organes surtout sensoriels) n'est au contraire que la résultante des conventions plastiques, animales et mentales que le monde et notre organisme signent d'un commun accord en se mariant enfin, (après maintes et bonnes réflexions) dans notre cervelle.
Louis XL A votre tour, c'est vous qui l'avez dit, maître ^ -f- S ; en se mariant après maintes et bonnes réflexions, dans notre cervelle.
Ainsi doivent faire (en notre sainte Église, après maintes et bonnes réflexions aussi) l'homme et la femme (jusqu'alors étrangers l'un à l'autre) qui tiennent à constituer un couple procréateur véritablement digne, une sainte et saine unité sociale ne pouvant, au physique et au moral, enfanter que des rejetons légitimes et de bons exemples à suivre ! produits, les uns comme les autres, par une parfaite intimité de cœur, de caractère et d'esprit; et une sympathie non moins parfaite de viscères, de corps et de cervelle.
A -\- B. J'ignore où Votre Majesté veut en arriver, en insistant comme elle le fait sur cette assimilation conjugale!
Louis XL A vous dire tout simplement, maître A -\- B, qu'il n'y a pas de bon et saint mariage ; sans l'intervention d'un bon et saint marieur ayant mission divine ou tout au moins sociale.
Donc montrez-moi sous la voûte de notre crâne, comme je le vois sous les arceaux de notre sainte Église ou derrière la table des contrats) cet agent d'union, autant désiré par moi que différé par vous ; ou malgré vos savants discours et cœtera etcœtera. Inutile de se tant répéter.
A -\- B. Certainement, Sire, Votre Majesté plaisante en ce moment ; car elle sait, tout aussi bien que moi, que le véritable marieur n'est ni le prêtre ni l'officier de l'état civil (qui ne sont l'un et l'autre que des témoins officiels, religieux ou politique), mais bel et bien la
sympathie, rien que la sympathie que
ces représentants (de Dieu ou de la Société) ont d'ailleurs pour mission suprême d'éclairer et constater ; avant de la consacrer, au nom du ciel ou de la loi humaine.
Louis XL Soit, maître A -\- B.
C'est la sympathie, rien que la sympathie, la sympathie pure , complète , intègre autant qu'intégrale qui fait les mariages véritablement dignes et ne laissant rien, absolument rien à désirer..... en trois mots les mariages proli-
fiqiies,aii point de vue végétativo-matériel,.... fortunés, au point de vue animalo-pra tique,.. . et finalement exemplaires ; au point de vue sentimental o-intellectuel.
Donc, puisque plus ou moins sympathie unissante il y a, témoin le nombre quasi universel des unions tolérables et tolérées, montremoi cette puissante source d'harmonie.
A -j- B. Sirè, je ne peux, comme vous venez de le faire vous-même vous la montrer qu'indirectement; autrement dit, vous prouver son existence que comme vous avez prouvé, jadis, votre supériorité intellectuelle etpohtique,par ses résultats.
Louis XL,. Par ses résultats, soit! Mais prouvez.
A -\- B. Sire, pour l'homme, si bien ou si mal fait qu'il soit, il y a santé parfaite, état valétudinaire seulement ou mort; toutes les fois qu'entre son organisme et son milieu, si bon ou si méchant qu'il soit aussi, il y a sympathie matérielle absolue, médiocre ou nulle
Pareillement il y a, pour ce même homme, pleine vigueur, faiblesse continuelle ou mort encore ; toutes les fois qu'entre son organisme et son miheu il y a sympathie temporelle entièrement, à peu près, ou pas du tout possible
toutes les fois que la somme d'activité que réclame à son mécanisme locomoteur, tout ce qui
entoure son être est au-dessous, au niveau ou bien au-dessus du maximum qu'il peut atteindre.
Enfin, pour ce même iiomme, toujours en son milieu, il y a mort, ou bien ignorance absolue avec imprévoyance totale, zéro foi et zéro loi, ou bien encore érudition rudimentaire doublée de prévision, jusqu'à un certain point, c'est-à-dire état mental déterminant des coutumes et des superstitions, voguant du théologisme à la métaphysique, ou bien enfin science pleinement posit've, conviction inébranlable, prévoyance quelquefois anté-séculaire et pourvoyance presque toujours suffisante.... toutes les fois qu'entre ce susdit homme et son susdit milieu il y a sympathie spirituelle absolument impossible, ou bien plus que pénible, ou bien encore médiocre, ou bien enfin largement suffisante.... toutes les fois que la dose d'intelligence (qu'exigent, pour être compris, tous les êtres qui l'entourent et tous les faits qu'ils réalisent) est démesurément inférieure, ou bien à peine suffisante, ou bien encore égale, ou bien enfin supérieure à ce qu'il peut fournir de perspicacité.
Louis XI.... Vous ne sauriez croire, maître A -{- B, combien votre langage techno-biologique et vos axiomes algébrico-autoritaires sonnent désagréablem^ent aux oreilles de ceux qui n'y sont point habitués.
A + B, Daignez me les pardonner, Sire, en considération de la fatigue extrême que m'a valu, pendant cet entretien, la... persistance qu'a mise Votre Majesté à m'opposer un à priori philosophique.... dont il ne m'a pas été possible de la faire départir.... de triompher, voulais-] e dire....
Louis XL Pàques-Dieu, maître A + Bî est-ce ma louable fidélité aux doctrines de mes pères, ou bien la ténacité que Dieu m'a mise au cœur, pour que (sans paix ni trêve) je poursuivisse les ennemis de.... la France, ou bien enfin la mémoire prodigieuse, dont il m'a gratifié, que visent vos paroles ambiguës?
Il suffit, savant philosophe I nous voyons trop clairement où nous conduiraient vos doctrines, pour désirer vous ouïr davantage.
Vous pouvez vous retirer!
Véritablement attéré, par un résultat si étrange, maître A -\- B se mit en devoir de quitter son royal élève; mais celui-ci, tout pensif, lui fit signe de se rasseoir.
Alors, il y eut, entre eux deux, un silence aussi long que pénible.
Enfin, tardivement, fort tardivement. Sa
Majesté très-chrétienne, pressant (de sa main) la main de son dévoué professeur, lui dit :
Ecoute, ami, ce n'est pas un roi.... mais un homme, un ami; plus que cela... un cœur profondément ulcéré.... anxieux.... qui t'en supplie !
Dis-moi la vérité, toute la vérité... rien que la vérité!
En ton âme et conscience,.... crois-tu en Dieu?
A -\~ B. En tant que lien sentimentalo-social.... en tant que mythe ayant rendu et pouvant rendre encore d'énormes services à l'immense majorité des hommes.... en tant que suprême couronnement d'un immense travail légendaire, visant à expHquer l'engencement de l'univers et, surtout, à obtenir la soumission de chacun de nous à ce susdit engencement ; oui !
Mais en tant qu'être absolu, réel, souverainement bon, souverainement juste et souverainement puissant, intelligent et savant, gouvernant nos affaires d'ici bas; non!
Louis AI. Oui, n'est-ce pas? C'est oui que tu as dit tout d'abord ?
A + B. C'est oui que j'ai dit, Sire, tout....
Louis Xi. Eh bien, merci, ami, merci!
Et, puisque tu crois... en lui... à ta façon et peut-être un peu à la mi....enne; continue.
Continue! ou plutôt explique-moi pourquoi, pendant que tu pérorais si patiemment, ma mémoire, mes préjugés, mes sentiments euxmêmes, mon être tout entier enfin, ou mieux encore ma conscience, s'acharnait à me faire, à chaque instant, perdre le fil de ton discours?
Et, tout d'abord, puisque mémoire, préjugés et conscience, j'ai dit; apprends-moi quels sont ces trois ennemis nés de toute innovation trop accentuée. Dis-moi qui nous les met dans l'âme?... à quelle fin ils s'y trouvent?... et pourquoi les faire taire nous est si difficile?
Parle, je t'en supplie! Éloigne de mes lèvres le plus amer... calice que je sache : le doute... qu'en dépit de moi-même... je bois en tes paroles... où je voudrais trouver une certitude!
Parle, je suis tout yeux, tout oreilles et... tout silence !
A ~\- B. Sire, une machine devient toujours (à l'usée) d'une mise en train d'autant plus facile qu'elle est plus ingénieusement construite et que ses matériaux sont, toute la fois, plus sensibles et plus modifiables.
Or, est-il, je vous le demande, rien de plus subtil, de plus artistementengencéque les éléments de notre cervelle ?
Louis XI. Rien à coup sûr, maître A -\- B.
A -\- B. Donc, à force de les faire fonctionner dans tel mode végétatif, locomoteur et
mental, plutôt que dans tel autre ou, ce qui est tout un, à force d'obéir (volontairement ou non) aux nécessités qui nous dominent le plus fréquemment; nous finissons forcément, par acquérir une telle aptitude à rentrer, en ce susdit mode, que bien vite nous y retombons; pour peu que, dans notre entourage ou dans notre propre organisme, survienne un incident ayant trait aux circonstances qui nous imposèrent cette triple manière d'être, d'agir ou de penser.
Louis XL Bien que votre entrée en matière ne me semble pas des plus claires, maître A 4- B, nous avons trop fréquemment reveillé nos plus lointains souvenirs, au moyen de particularités quasi-insignfiantes ; pour ne pas reconnaître la justesse de vos paroles. Mais où voulez-vous en venir avec votre mécanisme encéphalique.
.4 4- ^. A vous dire tout simplement. Sire, que c'est seulement quand nous en sommes arrivés par le fait d'un exercice volontaire, ou par le fait de circonstances plus fortes que nous, ou bien encore par le fait de l'hérédité (car tout bon chien chasse de race) que c'est seulement quand nous en sommes arrivés, disje, à retomber, plus ou moins facilement, en telle manière analomo-physiologique d'être, d'agir ou de penser, sous l'influence d'impres-
sions ressemblant à peine ou notablement à
celles du passé que c'est, dis-je, seulement
quand nous en sommes arrivés là ; que l'on commence à nous regarder comme ayant développé, acquis ou bien hérité, de nos ancêtres, beaucoup ou peu, tel tempérament plutôt que tel autre, telles habitudes plutôt que telles autres, telle tournure d'esprit plutôt que telle autre et, finalement, tel genre de mémoire plutôt que tel autre.
Louis XI. D'où je dois conclure ?
A -\- B que nos aptitudes mentales et
notre mémoire, tout particulièrement, sont à notre encéphale, ce que notre force (plus ou moins herculéenne ) et notre tempérament (plus ou moins bilieux, lymphatique, nerveux ou autre) sont respectivement à notre appareil
locomoteur et à notre machine viscérale;
c'est-à-dire, non pas des organes particuliers et, bien moins encore, des principes, gouvernant la manière d'être et de fonctionner de nos éléments nerveux encéphalo-penseurs, mais bel et bien la double résultante de leur constilution physico-chimique.
Double résultante qui provient (je le répète pour qu'on ne s'illusionne pas sur ce qui détermine la valeur de nos facultés mentales) double résultante qui provient, dis-je, un peu de la peine que nous nous donnons nous-mêmes,
davantage des tourments que se donnent (pour que nous sachions quelque chose) nos parents et autres éducateurs immédiats, et heaucoup des angoises et travaux de toutes sortes qu'ont endurés (de gré ou de force) tout ceux qui ont contribué à désauvager notre espèce et son globe.
Louis XL Ce qui assigne à la valeur mentale que nous possédons une première source morale tout individuelle ; plus une deuxième source, morale aussi, de nature toute domestique, partant, plus pure et plus désintéressée que la précédente; plus encore une troisième source, morale pareillement, plus estimable et plus désintéressée que les deux autres, vu qu'elle est éminemment sociale.
A -}- B. Précisément, Sire.
Louis A7. Sibien,maiire A -{-B, que, d'après vous, notre cervelle est (matériellement pour ne pas dire matérialistement) comparable à la corde ou bien à la table d'harmonie d'un luth qui (de lui-même, pour ainsi dire, tant il faut peu de chose pour le faire chanter) vibre à l'unisson de sa note préférée ; parce que des mains, de plus en plus habiles, l'ont rendu plus sensible et plus juste, à force de s'en bien servir.
A+B. Oui, Sire, de par la parfaite fidélité de nos nerfs sensoriélo-afFérents, notre encé-
phale esl matériellement comparable à cet instrument de musique.
Louis XI. Et que diriez vous, maître A -\-B, si, de votre démonstration, je concluais au contraire (à la façon des spiri listes, si non des gens spirituels) que la mémoire et l'intelligence, qui manquent par fois à certains hommes, peuvent fort bien se rencontrer chez certaines choses.
A +B. Je dirais, Sire, que la sympathie est chose si bonne et si utile, en soi, qu'on a mauvaise grâce à la nier où véritablement elle existe.
Louis XL Oh, oh, maître A -\-B.
A -\- B.Ei je dirais encore, n'en déplaise à votre Majesté, que pour bien comprendre ce qu'est l'aptilude mentale qu'on appelle mémoire et d'où elle nous vient, je n'ai besoin d'invoquer aucune espèce d'entité antiscientifique ; par cette excellente raison que les propriétés du bois, voire même celles du métal me suffisent.
Louis XL Soit, maître A -\- B, notre encéphale, que vous assimilez si complaisamment a une table d'harmonie étalée (probablement, par le souverain créateur de toutes choses) entre notre organisme et le monde; pour que celui-là puisse, jusqu'à la fin de notre espèce, vivre en paix avec celui-ci ; sans qu'à
la rigueur sa divine bonié n'ait jamais plus à se préocuper de notre globe et de nous autres.... m'en faites vous dire, Jésus Maria, m'en faitesvous dire! notre encéphale (grâce au travail d'un triple bon vouloir individuel, domestique, et social maintenu de père en fils, de génération en génération et de siècle en siècle) notre encé[)hale, dis-je et redis-je)estune table d'barmonie tellement sensible que la moindre chose (un imperceptible, si vous voulez) suffit à la remettre en telle manière d'être et de fonctionner mécaniquement, physiquement, chimiquement, végétativement, animalement et mentalement.
Or , c'est vous-même qui l'avez dit : un luth, si artistement et si longuement qu'il ait été éduqué, ne vibre, de lui-même, qu'à l'unisson de sa note favorite ; tandis que ce n'est pas seulement à l'unisson d'une note, seulement aux accents d'une réminiscence unique, mais bien à l'unisson de dix, de cent, de mille réminiscences, de tout un drame, voire même d'une épopée entière que vibre notre cerveau réveillé par un quasi intangible, invisible ou autre imperceptible.
Donc
A -{- B Et les notes harmoniques ? Sire !
(Pardon, si je vous interromps).
Et les nœuds qui divisent, redivisent et
subdivisent, quoi que nous fassions, toute corde qui vibre, en un certain nombre de parties frémissantes elles-mêmes?
Et les centres d'ondulation qui, d'eux-mêmes encore, se forment dans les plaques sonores ?
Votre Majesté connaît trop bien la musique pour nier la superposition des ondes auditives. . . . celles qui sont lumineuses, thermiques, mécaniques, électriques ou autres sont absolument dans le même cas!..., votre Majesté, dis-je, connaît trop bien la musique, pour nier que la superposition des ondes sonores, en un môme instrument, ne soit un phénomène aussi possible et aussi réel que la coexistence des dissolutions (odoripares ou sapidipares) en un même liquide»
Louis XL II suffît, maître A -\- B ; nous connaissons votre manière de raisonner.
Si tout un instrument, tout une masse liquide peut participer de plusieurs modes vibratoires, en même temps que de plusieurs modes olfactivo-gustatifs : c'est qu'un fragment de bois, une parcelle de métal ou bien une simple goutte d'eau, si petits qu'ils soient, peuvent, eux ou elles aussi, et cœtera et cœtera et cœtera.
Or, ce que peuvent faire le bois, le métal et l'eau si peu sensibles et si difficilement
modifiables; nos cellules encéphalo-multipolaires et leurs axes nerveux solidarisateurs mille et mille fois plus complexes (en leurs substances, et mille et mille fois plus impressionnables, et cœtera, et cœtera) le peuvent faire mille et mille fois mieux.
Donc ce n'est ni d'une, ni de dix, ni de cent manières différentes d'être et de fonctionner que peuvent participer nos éléments intracrâniens, si sensibles et si modifiables, mais bien de mille, dix mille, cent mille ou plus encore.
Maître ^4+1?, en trouvez-vous assez ?
A+B. Allez toujours, Sire. Et puissent, pour ma plus agréable satisfaction, tous mes contemporains se moquer de moi, comme vous le faites en ce moment-ci.
Louis XL Eh bien, maître A -\- B, étant admise votre théorie de la mémoire ou, ce qui est tout un,.... étant considérées comme possibles, toutes ces manières d'être et de faire (si parfaitement complexes et si parfaitement simultanées) de nos éléments encéphalopenseurs, autrement dit, impressionno-expressionnants; expliquez-moi non plus comment il se peut faire que nous composions, avec une pareille cervelle, maintes idées plus ou moins extravagantes, en fort peu de temps ; mais, tout au contraire, comment, en y consacrant plusieurs années quelquefois
même toute notre existence, nous pouvons
aboutir à une seule pensée aussi vraie que
sage et bonne à une de ces conceptions
qui ennoblit tout un régne, quels qu'en soient les détails pratiques, ou bien immortalise un penseur, quelles que soient ses défaillances personnelles.
A -\- B. Sire, les hommes qui obtiennent de
pareils résultats ceux que leur intelligence,
leur caractère et surtout leur cœur poussent, irrésistiblement, à se préoccuper de problèmes, cent et mille fois plus profitables aux autres qu'à eux-mêmes, ont pour les assister, mentalement, cet aphorisme social aussi cosmopohte que simple : la vérité est une, tandis que l'erreur est infinie.
Dès lors, pour aboutir à une de ces formules ou conceptions (tellement riches en conséquences qu'elles rangent infailliblement leurs auteurs au nombre des bienfaiteurs de l'humanité) ces martyrs, volontaires ou non, d'une organisation tout-à-fait exceptionnelle, méditent, combinent, tournent, essaient, et retournent leurs diverses pensées de cent et mille manières diverses ; jusqu'à ce qu'enfin, de quelque façon qu'ils s'y prennent, ils retombent toujours sur le même résultat.
Sur le même résultat qu'en général ils ne proclament que fort tardivement; et qu'en
général aussi l'on accepte que plus tardivement encore.
Louis XL Soit, voici pour l'homme de génie. Mais le commun du vulgaire?
Â-\-B. Sire, le commun du vulgaire s'en tire on ne peut plus facilement; vu que, tout bonne ■ ment, il suit la mode ou bien écoute le commun préjugé.
Louis AI. Alors, maître A -{- B, qu'est-ce
que le préjugé? commun ou non commun ;
car chacun de nous a sa petite marotte.
A -\- B. De la mode, que vous ne prisez guère plus que moi, Sire ; je ne peux vous dire que deux mots :
Elle est, presque toujours, la traduction matérielle, aussi passagère qu'exagérée, d'un préjugé qui n'est, presque toujours aussi, que passager lui-même vu son exagération.
Quant aux préjugés communs (nous parlerons des autres plus tard) voilà comment ils se forment :
Par cela même que la vérité est une, pendant que le mensonge est infini ; les hommes, qui vivent sous les mêmes influences et (partant) se préoccupent des mêmes questions, finissent par adopter, à leur encontre, une seule et même manière de voir et d'agir. Eh bien, ces solutions qui ne tardent point à demeurer fixes, pour assez longtemps sinon pour tou-
jours ces réponses, obtenues par le commun travail de toutes les cervelles d'une même collectivité humaine fonctionnant, dans un même milieu social, chacune à l'égard de toutes les autres et toutes les autres à l'égard de chacune; absolument comme, dans le même cerveau, chacun des éléments encéphalo-nerveux constituants fonctionne à l'égard de tous ses collègues eltous ses collègues à l'égard de lui ces réponses, dis- je ou solutions qu'une génération trouve, lègue et, parfois, impose, à celles qui lui succéderont, pour un laps de temps proportionné à l'importance des problèmes posés ainsi qu'à la justesse des résultats obtenus ; que, sont-elles par rapport à ces dits, redits et susdits problèmes ? Sinon des idées préconçues, des résolutions prises à l'avance, des préjugés qui pourront, pour tous les cas semblables et chaque fois qu'ils se présenteront, dicter des faits et des dires que l'opinion publique ne saurait désapprouver.
Louis XL Soit, maître A -\- B, voici pour les communs préjugés. Mais ceux qui nous sont propres. Ceux qui, bien souvent, choquent nos contemporains; comment, en dépit de leurs récriminations, parvenons-nous à nous les fourrer en tête?
A -\- B. Sire, comme vous venez de l'admettre à l'instant même, à force de fonctionner
dans tel sens plutôt que dans tel autre ; nous parvenons à le faire avec une telle facilité, que cette facilité devient pour nous une certaine jouissance ; etque cette jouissance, à son tour, tînit par se transformer en besoin.
Louis AI. D'où ce fameux proverbe : « L'habitude est une seconde nature. » Après, maître A +B.
A + B. Eh bien, Sire, lorsqu'en matière de travail encéphalo- mental nous en sommes arrivés (à force de caresser et puis enfin de resasser le même problème) à contracter un état tel que nous éprouvons le besoin irrésistible de répondre à quoi qu'on nous demande, en prenant pour base de l'idée, que nous allons émettre, celle que nous nous sommes faite du problème, si complaisamment et si fréquemment caressé et resassé, bien qu'il n'y ait, dans l'interrogatoire qu'on nous adresse, que peu
ou même pas lieu d'en faire l'appKcation
Ou, si mieux vous aimez, quand (à force de nous être mis, volontairement ou non, en certain état encéphalo-mental) il nous est devenu impossible de n'y point retomber plus ou moins partiellement; pour peu que nous ayons
à faire fonctionner notre cervelle Quand,
dis-je, nous en sommes arrivés à cet état, presque morbide ; on dit de nous que nous sommes imbus de tels ou tels préjugés; que nous
sommes plus on moins bizarres, plus ou moins maniaques: que, plus ou moins, le sens commiun nous fait défaut; quelquefois même, si notre manière de voir choque un peu trop cavalièrement celle qui a présentem.ent et généralement cours, on nous accuse de manquer de conscience; et, charitablement, on nous prédit, pour terme ultime de l'étrangeté qu'on nous reproche, l'aboutissant le plus extrême de cette façon mentale d'être : la difformité incurable (je (hrais volontiers l'ankilose cérébrale) qu'on nomme fohe ; si le mot ne comportait l'idée de repos absolu.
Louis XI. Et charitablement on nous prédit la folie ! même quand notre encéphale est non pas en état anormal, mais bel et bien en état ultra-normal;.... quand il court avec enthousiasme, non pas sur la route de l'idée fausse et, partant, nuisible en dernier ressort, si plaisante que présentement elle paraisse, mais bel et Men sur la route de l'idée juste et, partant aussi, bienfaisante en dernier ressort pareillement, si étranges ou si nuisibles que puissent momentanément être les phénomènes déterminés par ses aperçus ou découvertes prématurés.
A -\- B, C'est vous qui l'avez dit. Sire, le fou futur et le futur honmie de génie, au début du travail de leur surexcitation mentale, ne
diffèrent que par la distance (imperceptible à son point de départ, mais infinie an terme de sa course) que par la distance,' dis-je, qui sépare le faux du vrai, le mal du bien, et l'être (volontairement ou non) trop préoccupé de lui-même de l'être qui (volontairement ou non) est fort préoccupé des autres.
Louis AL Amen et ainsi soit-il.
Laissons de coté, maître Â~{-Bj les hommes anormaux et ultra normaux, que le vulgaire ne confond que trop fréquemment encore, dans ses appréciations; et, puisque de conscience vous avez parlé, revenons, ou mieux, arrivons enfin à la conscience, sur laquelle j'attends vos explications depuis si longtemps.
« Quand nous en sommes arrivés à cet état » presque morbide; on dit, de nous, que nous j> sommes imbus de tels et tels préjugés ; que » nous sommes plus ou moins bizarres; plus » ou moins maniaques; quelquefois même, » si notre manière de voir choque un peu trop » cavalièrement les opinions ayant présente- » ment et généralement cours, on nous accuse » de manquer de conscience ; et, charitable- » ment, et cœtera, et cœtera et cœtera, »
Telles sont vos propres paroles, maître A + ^» les reconnaissez-vous?
A -{- B. Oui, Sire, je les reconnais; mais où votre Majesté veut-elle en arriver?
Louis XL A vous dire, maître A + B, qu'un pareil langage n'a d'autre traduction possible, suivant moi, que ceLe-ci,
« Ce que généralement on regarde comme » un précieux trésor, enfoui par l'être suprême, » au plus profond de notre cœur, pour nous
») aider à combattre le malin esprit ce que
» les protestants et les déistes eux-mêmes » considèrent comme un cadeau, céleste et » tout personnel, de science infuse qui les » rend infaillibles et, partant, les dispense
» d'avoir à confesser la moindre erreur
» notre conscience, en un mot, n'est (d'après » moi, philosophe sociocrate même en matière » de physiologie cérébrale) n'est (dis- je, con- » trairement au sentiment de l'immense » majorité des hommes) que l'ensemble des » préjugés sociaux, réputés être aussi bons » que respectables par tous nos contemporains » et devanciers immédiats. Ensemble de pré- » jugés sociaux qu'ils mettent, chaque jour, » ou bien ont mis, déjà, sous tant de formes » et sur tant de tons différents, qu'il nous est » absolument impossible d'aller où que ce soit, » de nous occuper de quoique ce soit, ou bien » encore d'ouïr, voir, sentir, bref, percevoir » quoique ce soit ; sans qu'ils nous pénètrent » par tous les sens, comme l'air nous fait par » tous les pores. »
Cette interprétation vous plaît-elle, maître A -{- B. Est - ce bien là ce que vous pensez.
A -i- B. Parfaitement, Sire.
Louis Al. Si bien que vous posez en principe que le mot conscience peut et même doit se traduire par scientia communis : science commune : science que le public avale et nous fait avaler aussi inconsciemment que possible .... tellement inconsciemment! que ne sachant ni d'où ni quand elle nous arrive, nous la croyons tombée du ciel.
A + B. Oui, Sire.
Louis XI. Eh bien, maître A + ^, je ne sais au juste ce que pensera de votre expHcation...
consciencieuse, j'en suis certain, notre
sainte mère l'Église. Mais, à coup sûr, ni les protestants ni les déistes, ni les athées, ni tous ceux que leur vanité pousse à se considérer comme seuls dignes d'être et leur pape et leur roi (au risque de n'être que les très serviles esclaves
de leurs plus humiliants caprices) à coup
sûr, dis-je, aucun de ces métaphysiciens n'approuvera votre manière de voir et, surtout, ne vous en saura gré.
A -h B, Fais et dis ce que dois ; advienne que pourra !
Louis XI. Soit, maître A -{- B,
Vous êtes philosophe. Je vous interroge.
Vous me répondez sincèrement. Je ne peux ni ne dois vous blâmer.
Mais un philosophe doit conclure.
Or, de notre fort long entretien je ne vois qu'un enseignement à tirer : la vie, la spontanéité mouvementan te, la pensée, la mémoire, le préjugé, l'originahté, la fohe, le génie luimême, loin de présider au fonctionnement de notre encéphale, ne sont au contraire que les résultantes de son activité.
Donc, partout, nous devons voir, dans notre existence, des résultats et une fin; mais nulle part des principes ei un commencement.
Singulière doctrine philosophique, en vérité.
A -\- B. Sire, pourquoi jouer sur les mots?
Les principes si vivifiants d'aujourd'hui ; qu'étaient-ils hier? Des résultats plus voisins de la vérité que les axiomes qui nous guidaient l'avant veille !
Que seront-ils demain? En vertu même des progrès qu'ils auront fait accomplir, de vieux préjugés quasi mortifiants I
Donc laissons de coté ce qu'on nomme principes, et puisqu'il y a, pour chacun de nous, fin et commencement; voyons (maintenant que nous savons à quoi nous en tenir, au juste, sur ce que les psychologues appellent facultés de notre âme) comment fonctionne l'encéphale humain, chez Vindividu^ à partir
de son premier cri jusqu'à son dernier soupir; et, dans l'espèce, k partir du sauvage le plus arriéré, dont l'idée est tout au plus une image confuse, jusqu'au plus puissant penseur civilisé, dont une seule phrase résume (en quelque sorte, tout ce que les hommes ont déjà pensé.
Louis XI. Un moment, maitre A -{- B, un moment, je vous prie! Car nous avons, vieux praticien que nous sommes, encore une question éminemment pratique à vous adresser, en manière de conclusion.
Si je vous ai bien compris, chacun de nous, véritable résultat de plus en plus social, n'est, à tout bien prendre, qu'un triple miroir encéphalique, aussi éminemment impressionnable qu'éminemment impressionnant, sur lequel viennent continuellement se réfléchir et combiner, pour nous faire les résolutions que (sensoriellement, musculairement et viscéralement nous exprimons), d'une part, tout ce qui est en nous et d'autre part, tout ce qui est hors de nous.
A -\- B. Rien de plus vrai. Sire.
Louis XL Or, un miroir ne réfléchit jamais que ce qu'on met devant lui ; que ce qu'on veut bien qu'il réfléchisse.
A + B. D'accord, Sire.
Louis XL Donc, si nous autres gouvernants;
nous disposons le milieu social (sinon matériel) comme bon nous semble; nous devons pouvoir en arriver à faire penser les hommes comme bon nous semble aussi.
A -f- -S. Et c'est précisément, votre Majesté le sait mieux que personne, ce qui n'arrive.... que rarement.
Louis XI. Eh bien, pourquoi, maître A -\- B.
A -]- B. Parce que, Sire, il n'y a pas de miroir qui ne cesse, plus ou moins vite, de réfléchir ce qui. plus ou moins vite aussi le détériore.
Louis XL Ce qui veut dire ?
A -\- B. Ce qui veut dire, n'en déplaise à votre Majesté, que l'être humain, trinitaire au point de vue anatomique ou statique, est trinitaire aussi au point de vue physiologique ou dynamique.
Louis XL Autrement dit? car ceci n'est pas suffisamment clair, maître A ~{- B.
A -{- B. Autrement dit, qu'à mesure que l'être humain avance du berceau à la tombe il change, comme tout autre être vivant, de manière d'être, d'agir et de penser; et que, forcément, il se révolte ou meurt, quand on veut le maintenir trop longtemps, dans telle ou telle forme sociale ; absolument comme
un petit chat griffe ou meurt, quand on
le trempe trop longtemps dans Teau-de-vie pour Tempêcher de grandir.
Ces derniers mots (criés d'une voix argentine, qui s'efforçait d'imiter celle de maître A + É) stupéfièrent tellement ce dernier et tirent partir son royal élève d'un éclat de rire
si bruyant! que mon rêve en fut interrompu
net.