‹ Le XIXme siècle et sa deviseChapitre 18 sur 32 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Où l'on fait connaissance arec le picopo do Korororéka.

Le billet suivant nous parvint enfin.

« Anathema sit! à l'unanimité. >

« Départ demain, à six heures du matin. »

Donc, Maître  + B, Lucifer et moi nous nous rendîmes (le lendemain matin, un peu avant six heures) à la gare.

Comme bien vous pensez, elle était complètement déserte.

Juste à l'heure indiquée ; parurent un premier gendarme ; puis notre noble et malheureux ami ; puis deux sœurs grises portant (l'une) un petit paquet (l'autre) une corbeille de fruits ; puis enfin un second gendarme.

Les deux saintes filles (malgré l'œcuménique réprobation) s'agenouillèrent devant l'ancien primat d'Océanie ; saisirent sa main ; la baisèrent avec ferveur, bien qu'elle fût déjà veuve de son anneau pastoral ; et se retirèrent, en sanglotant.

Le premier gendarme nous dit, alors, ecce homo; le second répondit amen; et, rebroussant chemin l'un et l'autre, ils disparurent.

Nous montâmes, tous quatre, en vagon; sans proférer un seul mot. Le train se mit en route. Durant vingt minutes, ce ne fut, entre nous, qu'un silence de consternation.

Tout à coup, celui qui n'était plus (suivant sa propre expression) que le ci-devant picopo de Korororéka s'écria :

* De l'air, messieurs, de l'air, au nom du Ciel ! »

.... En vérité, j'étoufte sous cette capuche » de pénitent î »

« Ah, Mylord, et vous, Messieurs, pardonnez- » moi de vous forcer à regarder un aussi hor- » rible visai^e ! »

Ce disant, il s'évanouit.

Lucifer et Maître A + i? s'empressèrent vers lui ; j'ouvris partout ; et la connaissance lui revint.

Alors, en s'interrompant fréquemment, et parlant comme par boutades, il nous dit :

» Mon père est mort le 10 août 1792, en dé- » fendant les Tuileries ! »

« Ma mère !... Je crains, hélas, de ne savoir T> que trop bien où et quand!

« Moi !... moi, je suis né... juste au moment y> où Louis XVI payait de sa tête... ses aberra- » tiens et surtout celles des autres!

« Cette fatale coïncidence égara tellement

> la raison de ma mère, que son premier soin D fut... aussitôt qu'elle put le faire... de me

> couper le nez et les oreilles;... aiin qu'hor- » rible à tous, je ne pusse employer ma vie » qu'à une chose : expier le crime exécrable » de mon exécrable naissance; en priant Dieu » nuit et jour, pour leurs majestés.

» C'est le 16 octobre 1795 que l'on connut » cette action... étrange ; en me trouvant, à la » tombée de la nuit, dans l'église de ***

» il y avait, dans la bouriche garnie de paille » où l'on m'avait mis, une somme considéra-

» ble, et deux choses qui ne m'ont jamais » quitté : an médaillon écussonné (je le sup- » pose) aux armes de ma famille, et l'écrit dont » voici la teneur:

Baziîe, PJgobert, Pancrace, Théodule, Arcade, Maure, Sulpice, Janvier, Marquis de (fds unique du très-haut, très-noble, et trèspuissant Seigneur Louis, Henry, Chartes, François, Phihppe, Robert, Jean, Hugues..., bref, tous les prénoms des rois de France, duc de, et cœtera, et cœtera,.. et de très-haute, trèsnoble, très-gracieuse, très-jeune et fort johe dame Thérèse, Marie, Elisai3eth, Marguerite..., bref aussi, tous les prénoms des reines de Hongrie, duchesse de et cœtera, et cœtera, et cœtera pareillement,... né le 21 janvier 1795, à 10 heures 10 minutes du matin) est voué pour toujours à la vie religieuse.

Puisse-t-il (en priant nuit et jour, pour le roi et la reine) sauver l'àme de son père, mort sans confession, celle de sa mère et la sienne propre.

Le médaillon et le billet ci-inclus, pour lui, afin qu'il n'en ignore ; l'argent, pour la sainte confrérie qui le recueillera.

« En conséquence, je fus, successivement, » chérubin des bonnes sœurs grises, novice,

» moine, prêtre, missionnaire, prélat, voire » même primat d'Océanie; avant d'être » anatli... tout simplement, le ci-devant pico- » po de Korororéka, comme diraient mes bons » Mahouris. »

Ici, mi silence très-prolongé. Puis, en manière de reprise.

« Oh, que l'habitude est bien effectivement > une seconde nature !

D Après cinquante ans... d'obéissance ab- » solue... je suis enfin... libre! Et, déjà, le » cœur me serre... à cette idée que, jamais B plus, je ne devrai prononcer une seule des ï formules nombreuses qui m'ont servi, tant » de fois, à consoler les autres; comme, tant » de fois, elles avaient servi à me consoler » moi-même.»

Autre silence ; et autre reprise.

a Que ma destinée est affreuse !

» Ceux qui m'ont fait ma vie, pour ainsi dire; 3» car enfin, ma pauvre mère était... folle ! Ceux » qui, dès mes plus jeunes années, m*ont ap- » pris à chérir, ou mieux, bénir cette pensée » que je pouvais, moi seul au monde, expier y> son étrange.., égaremen', et l'en absoudre, » même avant Dieu !... Ceux qui savent, mieux

» que personne, si jamais j*ai failli à cette

> sainte mission ! Ceux enfin qui me conju- » raient, hier encore, au nom du genre humain 9 tout entier, d'éclairer leurs si importantes » décisions... car telles sont leurs propres pa- » rôles.., ceux-là, dis-je, sont les premiers à » me lancer l'anathème ; .. à moi qui (main- » tenant encore) ne rêve et (toute ma vie) n'ai

> jamais rêvé qu'une chose, le triomphe du » catholicisme. »

Non pas romain, encore moins grec (interrompit vivement maître A + B), mais bien final; c'est-à-dire scientifiquement humanitaire.

Sint ut sunt, aut non sint! ajouta ironiquement, Lucifer.

Non, reprit immédiatement le noble picopo de Korororéka.

« Non ! l'humanité finira par leur ouvrir les » yeux et les oreilles. Car ce serait (pour eux, j) pour la France, pour toutes les nations ci- » devant latines et, finalement, pour la terre » entière) un moyen-âge plus calamiteux, mille » fois, que celui dont, à la rigueur, la tiare est » sortie victorieuse. »

A cette dernière phrase, prononcée avec une

certaine chaleur, succéda une nouvelle pause; puis l'entretien que voici :

Le picopo de Korororéka. — J'ai toujours considéré comme des ingrats les hommes qui rougissaient de leurs premières croyances; et j'avoue que, malgré mes convictions actuelles, il me serait encore fort agréahle de prier, et même officier (comme je le fis si longtemps) dans les termes qu'on m'apprit à balbutier tout enfant.

3Ioi. Ainsi, Monseigneur, quand le dogme de la très-sainte Trinité n'était déjà plus^ pour vous...

Maître  + B.,. qu'un mythe mieux conçu, et, surtout, plus moral que le roman de l'Olympe...

Le picopo de Korororéka, Je continuai de remplir toutes les fonctions de mon ministère et de consacrer au nom du Père, du Fils et du saint Esprit.

Lucifer Comme un jour on fera au nom de l'hnmanité elle-même.

Maître A -\- B. Ou mieux au nom de l'amour, de l'ordre et du progrès que, de plus en plus, elle développe et fait régner en ce bas monde.

Le picopo de Korororéka. Ne discutons pas, mylords et messieurs, la valeur des formules.

dont les déistes et les athées se froisseraient également bien... formules qui ne sont d'ailleurs que des traductions plus ou moins exactes de cette fondamentale vérité : pas d'être humain qui ne soit trinitairement fait et n'évolue trinitairement... et, puisque c'est moi qui ai provoqué la question de notre jeune ami, souffrez que, par des faits et non des théories, je le mette à même de se répondre lui-même. Son interrogation revient évidemment, à celle-ci :

« En continuant de confesser, pénitencer et » absoudre (c'est-à-dire, de soulager, conseil- » 1er, consoler et fortifier) au nom des trois » personnes du Dieu des chrétiens; fesais-je » bien pour les autres; et fesais-je bien, pour » moi-même. »

Pour les autres ; aucun doute ne m'était possible; car, sentant parfaitement bien que la ferveur du fidèle fait à elle seule toute l'efficacité du sacrement, l'Église a très-sagement décidé que tout ce que he ou défie son prêtre (si indigne qu'il puisse être d'ailleurs) doit demeurer lié ou délié.

Reste par conséquent à décider si, oui ou non, je faisais bien pour moi.

Eh bien, cette question je me l'étais posée souvent, bien souvent; avant de croire (en mon âge mûr) aussi fermement en moi, comme

serviteur de l'humanité, que j'y avais cru (en ma jeunesse) comme élu de la grâce et oint du sacerdoce... Je me l'étais, dis-je, posée souvent, bien souvent, si souvent!... que [certainement je n'aurais pas osé assister chrétiennement ceux que j'avais fait chrétiens; si les événements ne m'étaient venu prouver que la logique du cœur vaut encore mieux que celle de l'esprit.

Voici comment ils s'y prirent. Parmi les Néo- Zélandais qui me témoignèrent le plusd'anim-Osité, lors de mon arrivée à Korororéka, se trouvait une vieille femme abominablement laide, qu'on appelait Sisi-tabou. Les naturels la disaient venue de fort loin. Quelques-uns même prétendaient qu'elle n'était ni mahourie ni canaque.

Un premier fait certain, c'est qu'elle avait plutôt l'air d'un malaise ou même d'une tartare-mandchoue qui d'une polynésienne ; et un second fait, non moins certain encore, c'est que son langage, à peu près incompréhensible, ressemblait plus à un affreux amalgame de consonnancesitahennes, allemandes et francoarabes qu'à du polynésien.

Quoi qu'il en soit de son origine ; cette femme étrange, à chaque fois que j'enseignais, braquait, sur moi, ses petits yeux oblongs et noirs... avec tant de persistance... et me dévi-

sageait avec tant de haine... que, parfois, j'en étais troublé.

Or, il advint qu'un soir, au beau milieu de mon discours, elle s'approcha de moi et dit, en s'efforçant de me sourire : Picopo, Tangaroa me persécute !

Et pourquoi, ma pauvre Sisi-tabou, lui répondis-je, en lui souriant aussi de mon mieux ; car je tenais à ne la point indisposer, bien que je crusse à une moquerie de sa part.

Parce que j'ai tué mon entant, repli qua-t-elle, en devenant excessivement sérieuse.

Ah , fis-je , n'ajoutant aucune foi à ses paroles, c'est très-mal! Eh bien, ma chère Sisitabou , si Tangaroa te persécute , invoque la patronne de toutes les mères et de tous les petits enfants de nos pays ; et, bien certainement, elle te pardonnera ; Pourvu que tu

regrettes sincèrement d'avoir commis une pareille faute.

Et toi, reprit-elle (car cette femme là, je ne la connais pas) toi, le feras-tu?

Moi, répondis-je, moi aussi ; et de tout mon cœur.

Eh bien, fais-le (répliqua-t-elle , en s'agenouillant devant moi et m'embrassant les genoux) fais-le !

Etait-ce un jeu ; ou bien un piège ; ou bien

un accès de folie ; ou bien un repentir sincère?

IVIon auditoire était ému. Ma surprise était excessive. La pauvre femme sanglotait. Je ne savais que décider !

Mais fais-le donc, s'écria-t-elle, en un latin parfaitement pur, fais-le hien vite, au nom du père, et puis du fils, et puis encore du saint esprit.

Et de tout mon cœur je le fis; tant m'avaient ravi ses paroles.

Mylord et Messieurs, ce fut là mon premier sacrilège! si sacrilège il y eut?

Ceci veut dire qu'au moment même où je l'absolvais, ma pauvre Sisi-tabou se perçait le sein , avec une branche de ciseaux écussonnée aux mêmes armes que mon médaillon.

Jeune homme, décidez, maintenant, si un prêtre, de quelque religion qu'il soit, doit être depar l'amour du prochain, prêtre pour tous les autres 5 ou bien, de par la superbe de son intelligence, prêtre seulement pour lui-même.

Ce disant notre vénérable ami redevint profondément triste et silencieux. Comme bien

VOUS pensez, nous nous gardâmes de le troubler.

Ci-joint tout ce que nous avons recueilli du discours qu'on ne lui a pas permis d'achever.

i" SÉANCE

Comment, après avoir examiné plus ou moins le pour et le contre des religions propres à la civilisation militaire, le picopo deKorororéka pose carrément laquestiondu catholicisme final ; à propos du régime industriel et libéral.

ce

Mes Seigneurs,

Le mot catholique signifiant universel; je pose en principe que le but de ce concile est d'aviser au moyen de gouverner tous les hommes ; quels que soient leur pays, leur âge et leur position sociale.

Par le mot gouverner ; j'entends, ainsi que que tout bon prêtre doit le faire, conseiller, pour leur plus solide avantage ceux qui nous viennent consulter d'habilude ou même par exception... Conseiller, dis-je, pour leur plus sohde avantage, ceux qui nous viennent con-

suUer; et non les dominer, pour notre plus agréable satisfaction ou (ce qui serait mille fois plus indigne) pour notre plus sûr profit.

Eh bien, parce qu'on ne saurait conseiller un être quelconque (pour son plus solide avantage) sans connaître suffisamment bien et cet être lui-même et le milieu qui l'entoure; nous devons, afin d'asseoir nos différents codes gouvernementaux sur une base inébranlable autant qu'inattaquable, commencer par nous rendre bien compte de ce que sont le monde et l'homme ; puisqu'aussi bien c'est l'hommr (tant qu'il est en ce bas monde) que nous tenc à diriger; et que ce susdit monde l'influence incontestablement.

En conséquence, examinons et ce que nous savons de l'univers et ce que nous savons de notre propre organisme.

Avouons-le franchement, mes Seigneurs, car nous ne sommes ici ni pour tromper les autres, ni pour nous tromper nous-mêmes ; depuis l'avènement du christianisme et surtout depuis l'avènement du catholicisme romain , toutes nos aversions (à nous autres prêtres) et (par suite) toutes celles de nos fidèles ont été pour le monde matériel ; et toutes nos sym-

pathies, au contraire, ainsi que toutes les leurs pour le monde spirituel.

Autrement dit, notre sacerdoce et ses plus fervents adeptes ont, depuis tantôt dix-neuf siècles, cultivé la théologie et la psychologie aussi volontiers qu'ils ont négligé la cosmologie et l'anthropologie.

Eh bien, parce que nous avons spéculé de la sorte , nous avons fini par devenir (dans la direction matérielle à imprimer à la terre et à l'homme , pour les améliorer plastiquement l'un et l'autre) beaucoup moins habiles que ceux qui, depuis la même époque, n'ont fait que poursuivre ce double but.

Nous ne devons donc nullement nous étonner; si, grâce à cette impéritie même, les ouvriers, les administrateurs et surtout les savants des classes (réputées actuellement industrielles et hbérales) se sont de plus en plus éloignées de nous ; et si, par conséquent, notre premier devoir doit être de prendre, ici, leurs si nombreuses découvertes (en fait d'astronomie , de physique , de chimie et de biologie) pour base des notions qu'il nous faudra, tout d'abord, acquérir sur la composition et l'activité de tous les êtres vivants et non vivants.

Ayant dit où nous en sommes et ce que nous

valons, en matière de sciences temporelles; je passe à l'examen de ce que nous pouvons et savons, en fait de choses spirituelles.

Pour ce qui concerne les difficultés sociales que notre espèce fait naître, à mesure qu'elle se développe, dans l'espace et dans le temps, et (surtout!) pour ce qui regarde les questions morales qu'elle pose à chacun de nous , à mesure qu'elle l'appelle à remplir son rôle d'acteur bénévole ou de comparse inconscient, dans le grand drame qu'elle joue, en marchant à la domination de plus en plus complète de

sa planète; Pour ce qu'il en est, dis-je, de

toutes nos modernes difficultés morales et sociales; prétend-on que nous autres catholiques nous les sachions comprendre et résoudre moins bien que nos antagonistes protestants, révolutionnaires et libéraux ?

Je ne le pense pas !

Je dirai même (à en juger par le respect sinon la sympathie qu'on nous conserve) qu'on semble nous considérer comme tout aussi compétents que ces messieurs en pareille matière.

Eh bien, cette égalité de mérite que nous accordent ou ne nous contestent pas encore trop vivement les personnes qui (nominalement du moins) sont considérées comme nous étant

encore fidèles ; nous ne pouvons, suivant moi, l'attribuer qu'à une seule chose : la supériorité du point de vue catholique... (malheureusement plus romain qu'il ne faudrait, mais enfin catholique ; c'est-à-dire unitaire, à sa façon, et, partant, humanitaire jusqu'à un certain point)... auquel nous nous sommes cramponnés, tant par habitude que par sentiment, depuis qu'au nom de l'inteUigence on attaque nos meilleures institutions elles-mêmes.

Je dis la supériorité du point de vue catholique, même comme on l'entend généralement ici ; parce que (malgré les illusions qu'on se fait présentement, en pays ci-devant latins aussi bien qu'en pays ci-devant barbares, sur la valeur du protestantisme) il me répugne de croire qu'à force de voir augmenter, chaque jour, le nombre, si prodigieux déjà, de ses différentes sectes on ne finira pas (en Europe méridionale et même septentrionale) par reconnaître tout ce que son dogme renferme de profondément dissolvant et antisocial .

N'est-il pas évident, en effet, que l'incontestable supériorité politique et surtout militaire dont jouissent présentement les pays ci-devant barbares, qui finirent par acclamer officiellement la réforme) tient beaucoup moins à la

valeur personnelle de chacun de leurs habitants, qu'à l'habileié qu'eurent leurs chefs temporels de les replonger et retremper en pleins préjugés féodalo-militaires 5 en remariant et subordonnant (pour leur plus aristocratique et plus sur avantage) l'absolutisme rehgieux à l'absolutisme politique,... juste au moment où la tiare s'efforçait d'obtenir partout un résultat diamétralement opposé; sous prétexte de partout établir la séparation des deux pouvoirs.

(Sensibles murmures).

Et n'est-il pas plus évident encore que si les nations qui furent (trop fortement peut-être) impériahsées et catholicisées à la romaine semblent, politiquement et surtout militairement, en décadence; c'est beaucoup moins à ce que nous leur avons laissé de préjugés hiérarchiques et religieux qu'il le faut attribuer, qu'aux abominables ravages qu'a fait, chez tous leurs travailleurs, le revolutionarisme.

Le revolutionarisme! fruit ultime et fatal du protestantisme trop clandestinement et, par suite, trop individuellement cultivé.

Le revolutionarisme qui (dans les deux Amériques, en Espagne, en Portugal, en Italie et

surtout en France, a rendu les ouvriers et les bourgeois si ennemis les uns des autres!... qu'en ce dernier pays surtout les classes industrielles et libérales (après avoir, trois fois, arraché le pouvoir temporel et spirituel des mains de leurs vieux tuteurs politiques et religieux ; et, trois fois, manqué l'organisation de la civilisation travailleuse et pacifique) durent (après s'être battus, au moins trois fois, à outrance) remettre, jusqu'à trois fois aussi, ces deux pouvoirs susdits à ceux qu'ils avaient déclaré indignes de les conserver.

{Nouveaux murmures).

Quoi qu'il en soit de ces explications,... que je croyais de nature à être comprises et appréciées, ici, mieux que partout ailleurs,... un fait très-important n'en reste pas moins établi ; et ce fait le voici :

Dans les pays les plus révolutionnaires et les plus révolutionnés qui soient au monde... pays que je viens de nommer etdont i) faudrait désespérer à tout jamais ; si leur incessante et profonde agitation ne trahissait une belle et noble préoccupation qui n'a (peut-être?) qu'un défaut: celui d'être beaucoup trop largement et beaucoup trop prématurémenihumanitaire... Dans les pays les plus révolutionnaires, dis-je,

et les pkis révolutionnés qui soient au monde ; les trois quarts des habitants au moins, c'est-àdire, les femmes, les enfants et les vieillards (mêmes dans les classes industrielles et libérales) nous préfèrent à nos adversaires.

Donc, un quart seulement de leurs populations nous reste à reconquérir.

Eh bien, ce dernier quart (incontestablement composé sinon de ce qu'il y a de plus intelligent et de plus tendre, bien qu'il aide fort puissamment son triple complément social à vivre, du moins de plus actif et de plus énergique parmi les travailleurs modernes) comment le ramener à nous, en dépit de ses très-nombreuses préventions.

Comment ?

En opposant, à son orgueil, notre vanité; à son vouloir si tenace, notre simple résignation; à son immense richesse, notre pauvreté ; à son savoir faire, notre science; bref, à son incontestable puissance temporelle, nos seules ressources spirituelles!,.. En cessant de continuellement blâmer (par ces mots devenus trop inexacts et trop dédaigneusement amers; notre royaume n'est pas de ce monde !) tous ses dires, faits et gestes empiriques; ainsi que toutes ses préoccupations favorites qui n'ont, en résumé, qu'un but : matériellement empara-

diser la terre!... Et surtout, surtout (vu l'extrême avidité de ce susdit quart social, pour tout ce qui est d'une application et d'une utilité immédiates) en nous mettant à même de, scientifiquement, conseiller tous ses travaux et, matériellement ainsi que moralement, panser toutes ses blessures et peines ; comme nous le faisions si bien au temps jadis.

Conséquemment, afin de prouver à tous ces producteurs modernes que nous sommes parfaitement résolus (et cela sans la moindre arrière pensée) à leur venir en aide par tous les moyens possibles ; commençons par abandonner franchement tout ce qui reste d'avoir et de pouvoir temporel à notre église, si dépouillée déjà; et par modifier, dès aujourd'hui même, un tant soit peu notre culte ; davantage notre régime ; et plus encore notre dogme.

Commençons, dis-je, par opérer dès maintenant même, ces renonciations et réformes; afin que tous ces producteurs susdits en arrivent à s'avouer (à force de nous entendre parler leur langue aussi bien qu'eux, pour le moins) que le véritable cathoHcisme, le catholicisme final est aussi capable de les guider, intellectuellement, en son âge mûr, qu'il le fut, pendant sa jeunesse, de les consoler cor-

dialement et, durant sa virilité, de les assister pratiquement.

(Stupéjaciion généra le) .

Mes Seigneurs, je viens de vous le dire à l'instant même ; la réforme la plus pressante en même temps que la plus indispensable à faire est celle de notre dogme. En conséquence commençons par elle; et, partant, demandons-nous, pour la seconde fois, non plus ce que nous connaissons de l'univers (puisqu'il est avéré que, pour tout ce qui est du monde inorganique et de son agencement, nous ne saurions mieux faire que d'accepter la science moderne) mais bien ce que nous savons de l'homme ou mieux de l'être humain, tant individuel que collectif, au triple et même sextuple point de vue des phénomènes matériels, temporels et spirituels qu'il accomplit tant intérieurement qu'extérieurement.

Ce qu'on peut affirmer de plus général sur les faits et gestes de notre espèce tout entière ; c'est qu'elle a, tout d'abord, préféré, en tous lieux, le canibaHsme à l'abstinence complète de viande; que jamais la guerre n'a cessé d'occuper un certain nombre de ses enfants ; que presque partout, elle a substitué sa domination

politique à celle des autres animaux; qu*aucune collectivité d'êtres formée par eux n'a pu égaler numériquement ses plus grandes agglomérations ; et que, partout enfin, elle a trouvé moyen de très-largement corriger (par ses inventions) son manque à peu près absolu d'armes naturelles, offensives aussi bien que défensives.

Donc force nous est de reconnaître que , si l'homme n'est pas le plus cruel de tous les êtres qui vivent encore à la surface du globe, il en est du moins le plus batailleur et le plus orgueilleux, en même temps que le plus sociable et le plus intelligent.

Eh bien, parce qu'il est ainsi fait; notre espèce devait fatalement commencer (partout) et, de fait commença, partout, la vie et l'activité collectives, par la civihsation militaire.

Or, il n'y a pas de mode gouvernemental qui soit plus encHn au mauvais em.ploi de la force matérielle que celui qu'organise l'instinct destructeur.

Donc, un peu plus toi ou bien plus tard, les sociétés inspirées par lui durent se préoccuper non-seulement de modérer matériellement la cruauté de ceux qui devenaient leurs chefs , mais encore et surtout de la prévenir en fournissant, à ces derniers, des modèles à suivre.

Comment non-seulement tempérer matériellement mais encore moralement diriger des chefs humains trop cruels ?

D'une façon bien simple ! En leur opposant tout bonnement, comme des maîtres à craindre en même temps qu'à imiter, des êtres surhumains ou pouvant passer pour tels.

Ainsi firent (en tous pays et en des temps où l'homme disputait encore l'empire du globe aux fauves) les femmes, les enfants et les vieillards qui n'eurent qu'à observer la plupart des sociétés animales, herbivores et même carnassières; pour trouver immédiatement des chefs de bande, musculairement et moralement, supérieurs aux adultes qui les despoti-

saient, des chefs de bande, par conséquent,

dignes, en tous points, de servir d'épouvantails en môme temps que de modèles à leurs oppresseurs.

Ainsi naquit, partout à un ceftain moment et par la faute même du pouvoir exécutif, une puissance morale dont les interprètes rendirent de fort nombreux et très-bons services ; quoiqu'ils parlassent au nom d'êtres qui, pratiquement , sentimentalement et surtout (surtout î) intellectuellement, ne les surpassaient pas , à beaucoup près, autant qu'ils se l'imaginaient naïvement.

Certainement il me serait impossible de citer, ici, les mille et mille types sociaux (d'abord, on ne peut plus naturels et grossiers, puis, on ne peut plus artificiels et améliorés) qu'à l'instigation des femmes et des enfants les ^pea-^u- 9yipoi opposèrent successivement, d'abord, et recommandèrent ensuite à leurs oppresseurs; à mesure que le savoir et la sagesse atténuèrent la violence et la crédulité.

Mais de ce fait, quasi universel, que (par un travail aussi primitivement, inconscient et légendaire que, finalement, rationel et volontaire) nos prédécesseurs passèrent, d'abord, du fétichisme ou mieux d'un panthéisme on ne peut plus concret et sub-humain (puisqu'ils adorèrent des animaux tout à fait inférieurs, des plantes et même des êtres inorganisés) à un polythéisme exclusivement anthropomorphe sur son déclin ; puis de ce polythéisme lui-même à un monothéisme de plus en plus abstrait et intentionnellement surhumain...

(Légers murmures).

... De ce tait quasi-universel, dis-je, forcément je dois conclure que toutes les sociétés et générations qui successivement, adoptèrent les mille et mille modèles, finalement divinisés, dont il vient d'être question) ne crurent en

eux... croyant en eux, ne les adorèrent; les adorant, ne les imitèrent ; et, les imitant, ne vécurent (individus, familles, classes sociales et pays) sinon parfaitement heureux du moins dans l'harmonie, suffisamment tolérable, que donnent toujours une même pensée, un même but et un même amour en un même idéal, bref, une môme foi en un même être suprême.

{Notable agitation),

... Ne vécurent, dis-je, dans l'harmonie suffisamment tolérable que donne une même foi en un même Olympe, qu'autant que les qualités matérielles, temporelles et surtout spirituelles de tous les faux dieux restèrent (en dépit du temps qui rectifie toutes les illusions) capables de servir encore la réalisation des progrès, dont ils avaient été les formules sinon jjien exactes et bien nettement entrevues du moins bien cordialement désirés.

Par cette phrase, beaucoup trop longue et beaucoup trop embarrassée, j'en conviens; je veux donner à entendre, premièrement, qu'une société humaine (permanente et composée d'êtres de l'un et l'autre sexe) n'a pu vivre, en aucun temps ni aucun lieu, relativementheureuse; sans avoir un idéal (multiple ou simple, si tant

est que ce dernier cas se soit jamais présenté) sans avoir, dis -je, un idéal notablement supérieur à l'immense majorité de ses membres;... secondement, qu'à partir du jour où l'inverse a eu lieu, cette susdite société a vécu relativement malheureuse ; si nombreuses que fussent devenues ses ressources, par le fait même des progrès accomplis sous l'influence de son ou de sesprototypes sociaux, enfin trop généralement approximés sinon dépassés ;... et, troisièmement enfin, que son état de langueur, d'afîaisement et même de dégradation matérielle et morale continue (sous le règne fatal de personnalités de plus en plus dépravées; jusqu'au jour où ses penseurs ou guides spirituels viennent la relever en satisfaisant aux aspirations générales, au moyen d'un nouveau culte, d'un nouveau régime et d'un nouveau dogme;... culte, régime et dogme capables, enfin, nonseulement de tempérer matériellement, mais encore d'enseigner moralement tous les chefs temporels (grands ou petits, sociaux ou privés) qui se hiérarchisent en toute collectivité, depuis les plus hautes régions gouvernementales jusqu'au plus humble foyer domestique.

Je dis tempérer et enseigner depuis les plus hautes régions gouvernementales, et caetera;... parce que le désarroi général des opinions et

des mœurs ne fournit alors, à tous ceux que regarde le maintien de l'ordre matériel, qu*un prétexte malheureusement trop plausible d*être plus que jamais énergiques en leur office.

Ainsi, se sont passées les choses, en tous temps comme en tous lieux, dans Tancien comme dans le nouveau monde ; témoins les abominables désordres auxquels s'adonnèrent, chez les blancs d'Océanie, certains grands de Taïti ; à partir du jour où ils ne crurent plus aux types sociaux divino-légendaires, que les Touis-Tonga leur disaient être les instituteurs de la naïve et belle religion des Tabous ;

Témoins encore, chez les blancs d^Europe, durant l'antiquité ; les non moins abominables désordres que (dans tout l'empire romain) les gens de l'aristocratie commirent durant les siècles que nos ancêtres employèrent à passer du polythéisme au monothéisme ;

Et témoins (toujours chez les blancs d'Europe, lors de la Renaissance) les excès de pouvoir non moins odieux, auxquels s'abandonnèrent certains princes, certains rois et même certains réformateurs religieux ; quand ils recoururent au divorce, à la bigamie, ou bien au glaive de la loi, pour conciher, avec leurs désirs erotiques, les scrupules de leur piété.

Ainsi, dis- je, se passèrent toujours les

choses et ainsi se passeront-elles toujours,

dans l'ancien comme dans le nouveau monde;

toutes les fois qu'une société manquera

d'un idéal suffisamment bien défini, pour aller du mal au médiocre, ou du médiocre au bien,

ou même du bien au mieux; et toutes les

fois aussi qu'une génération progressera nonseulement au point de vue matériel, mais encore au point de vue intellectuel plus vite qu'au point de vue moral.

Ceci posé; que pouvons -nous, mes Seigneurs, que devons-nous forcément conclure de ce fait incontestable que les pays ci-devant latins sont les plus désordonnés de l'Europe?

Que pouvons-nous, que devons-nous forcément conclure !

Sinon que l'idéal que nous persistons à leur offrir ne satisfait plus les aspirations de leurs habitants ; parce qu'il laisse maintenant trop à désirer non-seulement au triple point de vue de l'esprit, du caractère et du cœur (c'est-àdire du vrai, de l'utile et du bon) mais encore au triple point de vue individuel, domestique et social.

(Agitation prononcée).

Si nouveau , si choquant même que vous puisse paraître un pareil langage ; vous n'auriez pas (résumant les aspirations de tous vos fidèles et, jusqu'à un certain point, les satisfaisant) préféré la mère de famille à son enfant célibataire, institué le dogme de l'Immaculée- Conception , convoqué ce concile et (à l'unanimité) insisté pour qne j'y prisse la parole;

si vous n'aviez pressenti ce qu'il y a de

profondément juste au fond de mon discours; si vous ne désiriez (plus ardemment que moi , peut-être) recouvrer la confiance et l'estime que vous avez perdues ; et si encore vous n'aviez résolu de faire quelque chose pour mériter, à nouveau, l'une et l'autre.

Eh bien, ce quelque chose à faire, que tous nos fidèles, vous et moi brûlons si ardemment d'entreprendre ... ou mieux, ce nouvel idéal à formuler, sinon découvrir, afin qu'on le puisse universellement imiter et chérir; cherchons-le!

Cherchons-le !

Et, puisque le progrès ne s'obtient qu'à force de corriger, dans le mieux conçu par le sentiment, les erreurs que l'intelligence et la pratique (toujours plus tardifs que le cœur) laissent tout d'abord se glisser en nos conceptions de toutes sortes ; étudions ensemble le prototype

social que, de plus en plus, répudient nos travailleurs modernes ;

{Agitation sensible).

Recherchons quelles furent les causes de son avènement; quelles furent celles de eon triomphe ; et quelles, aussi, furent celles de son

déchn puisqu'aussi bien vous n'admettez

pas le jugement que j'en ai porté.

Donc, étudions, cette grande figure légendaire ; pour voir les changements qu'il y faudrait faire ; afin qu'elle brillât et fit briller d'un nouveau lustre le système religieux, dont elle fut toujours le couronnement beaucoup plus que la clef de voûte; et, s'il est possible de la modifier, fesons-le sans hésiter !

{Silence glacial).

A une époque où l'intempérance des maîtres du monde était si grande, qu'ils employaient des nuits et des journées entières à passer du vomitorium à la table et de la table au vomitorium, sans aucun souci des affaires pubhques; évidemment l'immense majorité des hommes (qui n'avait qu'à souffrir de pareilles orgies) ne pouvait qu'adorer celui qui prêchait la tempé-

rance, en poussant le jeûne jusqu'à la défaillance extatique.

A une époque où l'incontinence de ces

mêmes maîtres du monde était si grande !

qu'on n'en n'était plus à reprocher au premier des empereurs d'être le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris; parce qu'on pouvait dire de ses successeurs les plus habileS; les plus artistes ou les plus somptueux : César abuse de l'innocence des enfants à la mamelle ! ou bien : César ouvre (avec son poignard) un passage à sa lubricité , à travers les chairs palpitantes de ses esclaves ! ou bien encore : Auguste, luxueusement paré des candides vêtements de la chasteté, vient d'épouser (en plein jour et en plein forum, religieusement et matériellement) l'affranchi, dont il avait fait

son amant ! A une époque, dis-je, où Vénus

elle-même était scandahsée de voir tomber en désuétude la première règle de son culte ; la totalité des femmes et des enfants ainsi que l'immense majorité des hommes devaient adorer celui qui prêchait la continence , avec une ardeur telle qu'il marchait droit à la destruction de la famille par la négation absolue de tout besoin sexuel.

A une époque où, chez le peuple roi, l'ambition des grands et des petits (nobles et plébéiens, consuls et tribuns, vieux aristocrates et

récents affranchis) était telle que, partout et à chaque instant, la paix publique était troublée; les hommes, fatigués de guerres et d'émeutes, devaient, pour l'immense majorité, adorer celui qui poussait le désintéressement de toute activité politique et même civile, jusqu'à menacer la conservation de l'état, du municipe et de la famille ; en répétant continuellement, à ceux qu'il enseignait ; mon royaume n'est pas de ce monde.

A une époque encore où (dans l'histoire publique et privée des dieux, demi-dieux et héros) il ne restait que trop d'aberrations de toutes sortes, pour que chacun pût y rencontrer un exemple surhumain justifiant ses vices les plus égoïstes; l'immense majorité des hommes devait évidemment adorer celui qui se disait l'incarnation momentanée d'un être suprême tellement généreux qu'il venait se faire torturer! afin de sauver notre espèce entière;

en lui montrant comment on peut obtenir la béatitude éternelle, à force d'amour et de résignation.

A une époque enfin où pour tous ceux qui ne leur demandaient que paix et pudeur, les maîtres du monde n'avaient que cette méchante et méprisante réponse : le genre humain vit pour un petit nombre de privilégiés... humanum ge-

nus panels vivit !... Celui qui venait prêcher la fraternité universelle, en même temps que la quiétude et la pureté absolues, ne pouvait évidemment que devenir l'idole de tous ceux que le sort des armes, leur sexe, ou Lien leur âge posait en mineurs sociaux.

Donc, en ce double fait politico-religieux... que le monde greco-romain passât delà phase éminemment offensive de la civilisation militaire à sa phase plus particulièrement défensive, au temps où il abandonna ses trop joviales divinités olympiennes pour suivre le plus sobre, le plus chaste, le plus pacifique, le plus généreux et le plus libéral des modèles surhumains qu'eût encore imaginé notre espèce...

{Agitation notable).

... En ce double fait, dis-je, nous ne devons et pouvons voir qu'un phénomène social parfaitement logique.

[Agitation plus grande encore).

Aussi logique et aussi naturel que la très-logique, très -naturelle et fort vigoureuse opposition que firent les premiers empereurs à cette double évolution sociale.

[Recrudescence d'agitation).

Nous ne pouvons, je le répèle, voir en cette double évolution sociale, qu'un phénomène politico-religieux parfaitement naturel, parfaitement logique et parfaitement analogue à celui qui s'était produit; quand les Pelages et les Itales avaient abandonné Saturne et ses Titans pour Jupiter et son cortège ; c'est-à-dire, avaient délaissé les coutumes de cette phase de la civilisation mihtaire où l'enfant et le vaincu sont traités en véritable gibier ; pour adopter les usnges d'une époque plus douce (bien que belligérante encore) où le maître (de par la force) ne regarde plus ses inférieurs de muscles ou d'âge, que comme des bêtes de somme qu'il a intérêt à soigner, g

Analogue, dis-je, à cette époque de transition sociale d'âge archiséculaire ; et analogue aussi au double phénomène de transformation politico-religieux qui tend à se reproduire de nos jours même. Puisque de nos jours même, on commence à sérieusement songer à la plus radicale transposition autoritaire que (jamais peut-être?) notre espèce puisse accomphr: à savoir la subordination définitive du monde combattant au monde travaillant : du monde absolutiste au monde relativiste ; du monde rétrograde (qui ne sait plus que fabriquer des compromis gouvernementaux de plus en plus

éphémères et nuisibles, avec ce qui lui reste de préjugés théocratiques et militaires)...

{Signes manifestes d'impatience).

... Au monde progressiste, qui ne sait, ou mieux n'ose pas encore organiser un régime franchement libéral, avec tout ce qu'il a de ressources industrielles et de richesses scientifiques;...

(Commencement d'agitation).

... Qui ne sait, ou mieux, n'ose pas encore organiser un régime fraîchement libéral, avec tout ce qu'il a de ressources industrielles et de richesses scientifiques ; tant les détenteurs de celles-ci inspirent de méfiance aux possesseurs de celles-là,

{Emotion telle que la séance en reste un moment suspendue).

Mes Seigneurs, comme je serais désolé qu'on attribuât, à mes paroles, un sens autre que celui que je veux leur donner ; permettez-moi de m'expliquer plus catégoriquement.

J'ai commencé par encourir vos désaveux;

en affirmant que la conduite de tous les premiers empereurs du monde greco-romains avait été, pour le christianisme, aussi rigoureusement hostile que logiquement opposante. Ce n'est certainement pas le mot rigoureusement que vous blâmez en cette phrase. Donc c'est le mot logiquement.

Eh bien; s'il est sensé d'admettre (comme je le fais avec vous) que des Néron n'ont persécuté, dans les preoners chrétiens, que ceux qui blâmaient trop justement leurs monstrueuses débauches; n'est-il pas plus raisonnable encore de croire (avec les Hildebrand et les Saint-Bernard, les Philippe-Auguste, et les Saint-Louis) que des politiques de la trempe des Marc-Aurèle et des Trajan, si justement préoccupés du flot toujours montant de l'invasion barijare, n'ont persécuté (en ces mêmes chrétiens) que des novateurs qui leur semblaient aussi dangereux qu'inopportuns.

{Nouveaux murmures).

Aussi dangereux qu'inopportuns ! Puisque c'est au moment où l'empire avait le plus besoin d'une armée patriotique forte et nombreuse que ces nouveaux religieux venaient, précisément, provoquer l'affaiblissement de

l'État, du municipe, de la famille et du soldat; en prêchant outre mesure, ainsi que je vous le disais à l'instant même... en prêchant, outre mesure, le dédain de toute préoccupation po- Htique, sociale et domestique en même temps que la continence et le jeûne.

Certainement au point de vue de la férocité si amoureuse des spectacles du cirque (férocité qu'il fallait absolument éteindre ; pour que l'homme pût enfin se mettre à honorer et chérir le travail autant qu'il avait chéri et honoré le combat) ces éminents empereurs ont beaucoup retardé les efforts du christianisme, dont la mansuétude exagérée pouvait seule acheminer notre espèce vers le três-souhaitable dédain des grandeurs militaires.

Mais ces chefs d'une population éminemment belhqueuse pouvaient-ils s'imaginer en présence de l'ennemi, qu'un monde, qui n'avait encore vécu pohtiquement que par la conquête, pourrait un jour subsister autrement que par la guerre, ou, tout au moins sans y songer;... quand les luttes nationales et internationales, si déplorablement longues et si déplorablement acharnées, du moyen-âge, de la Renaissance et de nos temps modernes, semblent avoir pris à tâche de triplement buriner, dans la tête de nos gouvernants actuels, cette devise aussi

ruineuse que surannée : Si vis pacem, para bellum.

Ces maîtres du monde pouvaient- ils, dis-je, s'imaginer pareil phénomène, c'est-à-dire, nier l'histoire avant qu'elle ne fût faite; et, quand bien même ils l'auraient pu, quand bien même ils auraient inventé que l'homme final aimerait le travail autant que l'avait exécré l'homme primitif!..» Comment auraient-ils jamais pu croire que la grande figure du Christ, célibataire, à préoccupations exclusivement célestes, suffirait â modifier aussi radicalement les opinions et les mœurs ; alors qu'après 18 siècles nos terrestres travailleurs modernes délaissent, précisément, ce dernier des prototypes sociaux surhumains; parce qu'ils ne trouvent, en lui, ni un modèle à suivre, pour ce qui est des soins que tout producteur doit à sa personne; ni encore un modèle à suivre, pour ce qui est des soins que tout adulte doit à sa famille ; ni, aussi, un modèle à suivre, pour ce qui est des soins que tout citoyen doit à ses compatriotes ; ni,

enfin, de par ce malheureux aphorisme :

hors de mon éghse, pas de salut un modèle à suivre pour ce qui est des soins que tout homme véritablement religieux doit à sa planète et à tous ses semblables de quelque race et conviction qu'ils soient.

{Murmures encore plus accentués que précédemment.)

Mes Seigneurs, de ces considérations sur les premiers et derniers siècles du christianisme, je ne tirerai qu'une conclusion qui, je l'espère, calmera notablement,., l'impatience que vous fait éprouver ma sincère et naïve franchise.

Cette conclusion la voici :

C'est la gloire du catholicisme romain, si laborieux durant tout le moyen-âge, d'avoir su grouper, autour de sa principale figure légendaire, des types professionnels d'apôtres, de martyrs, de saints et autres béatifiés en si grand nombre, que l'immense majorité des empiriques travailleurs qu'il guidait (matériellement, par son exemple et, moralement, par son savoir) ne manqua jamais de modèles à suivre, tant pour la vie privée que pour la vie domestique, la vie civile, la vie civique et même la vie patriotique, jusqu'à la Renaissance.

Quant à l'existence politique, telle que nous l'entendons maintenant, bien évidemment le cathoHcisme romain ne pouvait rien instituer ; puisqu'il n'y a pas encore un demi-siècle qu'au plus avancé de tous les pays les travailleurs sont considérés comme pouvant et devant être pohtiquement libres.

Mes Seigneurs, si longues et si étranges que puissent vous paraître ces considérations ; bien évidemment elles aboutissent à la question qu'au fond ce concile cherche à résoudre. Question que vous me permettrez, j'espère, de formuler à ma façon ; c'est-à-dire en résumant au préalable une partie de ce qui précède.

Voici donc, suivant moi, comment il faut la poser.

Maintenant que le monothéisme chrétien et le monde barbare onl épuisé leur rôle à l'égard du théïsme ; comme le polythéisme olympien et le militarisme greco-romain avaient épuisé le leur à l'égard du fétichisme, il y aura bientôt deux mille ans 5 Maintenant que de l'esclave antique (animal de labeur taillable et tuable à merci) le catholicisme romain, la féodahté, la monarchie moderne et le parlemenrisme ont fait un travailleur non-seulement inviolable en son individu, en sa famille et en sa profession, mais encore inviolable en sa personnahté politique et religieuse... maintenant enfin que le moderne producteur ne croit plus au surnaturel ou (ce qui est tout un) ne pense plus que le travail est un juste châtiment transitoire qui peut lui revaloir, aux cieux, son imrnortahté perdue ; mais qu'il le considère, au contraire, com.me un précieux moyen

d'améliorer, ici-bas, son sort et celui de tous

les siens; quel nouvel idéal, ou mieux,

quel nouveau prototype social au grand complet et quels nouveaux règlements hygiéniques, domestiques, et caetera, et cœtera, et cœtera, devons-nous lui proposer, à lui, producteur moderne 5 pour que, toujours, il soit guidé, soutenu et consacré, en ses fonctions de toutes sortes ; et surtout (surtout!) pour que toujours, il se rappelle que son affranchissement intégral (ne lui confère nullement le droit d'user et d'abuser en toutes matières) ainsi que le pourrait faire un mauvais autocrate ; mais qu'il lui impose au contraire la très-socialiste et très socio(;ratique obligation de se préoccuper de la chose publique, dès qu'il s'est acquitté de ses devoirs personnels, domestiques et professionnels.

Eh bien, ce nouvel idéal de l'homme nouveau de l'homme enfin aussi libre spirituellement que temporellement et matériellement et ce recueil, ou mieux, ce complément

de nouveaux préceptes destinés à le guider, aider et consacrer en toute espèce de fonction terrestre noblement avouable; où les irons-nous chercher ?

Où les irons-nous chercher, pour que ceux qui sont plus riches de cœur que de caractère ou d'intelligence les aiment ou les suivent, parce

qu'ils les trouvent bons ; pour que ceux qui ont, au contraire, plus de caractère que d'intelligence ou de cœur les aiment et les suivent, pareillement, parce qu'ils les trouvent utiles; el pour que ceux, enfin, qui ont plus d'intelligence que de cœur ou de caractère les aiment et les suivent aussi, parce qu'ils les trouvent vrais.

Où irons-nous les chercher ? Et sous le patronage de quel être positivement supérieur à chacun de nous les placerons-nous, pour qu'il nous soit impossible d'y songer (si peu que ce soit) sans que l'amour éveillé parla reconnaissance ne nous inspire le dévoûment.

Evidemment, après la triple expérience des monothéismes qui se partagent les croyances

des Européens; monothéismes dont pas un

seul n'a pu convertir les fidèles des deux

autres nous n'irons pas, quel que soit notre

nouveau compendium, lui donner, en ce temps de méfiance et de doute excessifs, une entité surhumaine pour couronnement et moins encore pour clef de voûte. Ce serait, en effet, immédiatement quadrupler le désordre et le désarroi général, que d'ajouter une nouvelle fiction irréductible aux trois qui existent déjà.

Et non moins évidemment puisque l'homme est enfin arrivé, en fait d'organisation sociale, à

produire incomparablement mieux que les plus estimables bêtes, nous nous garderons d'emprunter (comme le firent nos très-naïfs prédécesseurs) des règles de conduite et des modèles à suivre à des espèces inférieures à la nôtre.

Donc inspirons-nous de ce que firent, aussi spontanément qu'empiriquement, nos plus éminents devanciers ; pour découvrir, chez nousmêmes, les lois qui pourront nous aider à systématiquement et scientifiquement assister nos contemporains et successeurs. Systématiquement, scientifiquement signifiant que nous voulons , autant que possible , leur épargner les écoles (presque toujours cruelles) que l'inexorable logique des faits réserve à ceux qui se laissent plutôt égarer par le sentiment que guider par la science.

Inspirons-nous, dis-je, de ce que firent nos plus éminents devanciers! Autrement dit, étudions, sous tous ses aspects et du plus haut point de vue qu'il nous soit donné d'atteindre, la vie du plus grand être humain que nous puissions embrasser.

Eh bien ce plus haut point de vue ; quel est-il? Vous l'avez tous deviné, mes Seigneurs, ce plus haut point de vue ; c'est le point de vue rehgieux. Ce plus haut point de vue ; c'est

le point de vue catholique, dans la plus large acception du mot. Ce plus haut point de vue ; c'est le point de vue véritablement universel : celui qui vous inspire, quand on recherche les lois du développement de l'être dans la double intention de saisir (d'une part) ces relations qui président à rtiarmonie maximum qui peut exister entre son organisme et le cosmos entier qui l'influence ; et (d'autre part) les relations pareillement qui président à l'harmonie maximum qui peut exister (en cet organisme) entre

ses parties constituantes de toutes sortes et de toutes dimerxsions.

En conséquence, et pour la troisième fois, revenons-en à l'homme ou mieux à notre espèce.

A l'homme, ou mieux à notre espèce ! Pour l'examiner, premièrement, au point *de vue des mœurs que nos différents climats terrestres imposent à chacun de ses enfants; secondement, au point de vue des produits physiologiques que ces susdites mœurs exigent de l'organisme; troisièmement , au point de vue des modifications anatomiques que ces produits physiologiques (plus ou moins spéciaux ou spécialement accentués) exigent, à leur tour, des appareils, organes ou tissus qui les réahsent;

et, quatrièmement enfin, au point de vue des particularités géométriques, physiques et chimiques que ces modifications anatomiques déterminent, elles aussi, dans la masse encéphalonerveuse qui préside à la suprême coordination de notre être, masse que le vulgaire considère comme l'instrument temporel, sinon le palais, de ce qu'il appelle notre âme. Revenons-en, dis-je, à l'homme, pour le bien étudier sous ce quadruple rapport ; afin d'être à même de le bien et à bon escient conseiller, depuis le berceau jusqu'à la tombe.

En cet endroit de son discours, notre vénérable ami se trouva si épuisé de fatigue qu'on dut (en dépit du peu de sympathie qu'il commençait d'inspirer) suspendre la séance pour qu'il se reposât !

DEUXIÈME SÉA^'GE

C'est en forgoant qu'on derieat forgeron.

Des trois grandes variantes que notre espèce a produites, eu subissant le monde — et, plus particulièrement, de notre prototype végétatif, an triple point de vue de sa manièfe d'être, d'agir et de penser, — ce qu'il a fait pour notre espèce bien avant les temps historiques — et ce qu'en nos temps moderne ses représentants font encore pour elle, eu tous pays.

Mes Seifjiieurs,

Vous le savez, tout aussi bien que moi ; les savants admettent, ainsi que nous le faisons nous-mêmes, que l'homme est un ; qu'il est matériellement et moralement perfectible, entre certaines limites ; que c'est avec ses viscères qu'il vit ; avec ses membres qu'il agit ; avec sa tête qu'il pense ; et qu'enfin (si peu qu'il médite, bouge oumême subsiste seulement) il lui faut, de temps à autre, se reposer et reconforter, alin de se réparer.

Afm de se réparer I en consacrant, à refaire ses chairs, une certaine quantité de sang en

même temps qu'une certaine quantité de pulpe nerveuse.

Or, chacun de nous, en vingt-quatre heures, ne peut absorber, travailler et transformer, en ces deux fluides si précieux, qu'une certaine dose d'aliments solides, liquides et gazeux.

Donc, si la nature et les ressources du milieu que l'homme habite sont telles qu'il lui faut (pour ne vivre sensément qu'à la façon des plantes, c'est-à-dire, en bougeant, et surtout en pensant le moins possible) réahser chaque jour des efforts viscéraux considérables et, ce faisant, dépenser, chaque jour aussi, la presque totalité de ce qu'il se reconstitue de chair coulante et de fluide administratif; force lui sera évidemment de réduire, jusqu'à leur minima respectifs, le développement et le mécanisme de son appareil animal, ainsi que le développement et le mécanisme de son appareil mental.

Eh bien, en travaillant de la sorte ou, plus exactement, à force d'être torturé par son milieu et de se torturer lui-même, de père en fds, de génération en génération et de siècle en siècle ; l'homme que produira-t-il et qu'aura-t-il produit;... quand il aura dépensé tout ce qu'il y a, dans son être, de pouvoir et de liberté anatomo-physioiogiques àdioposer son

organisme de manière à Vivre et faire vivre sa race,... en dépit d'un ciel, d'une atmosphère et d'un sol, d'une flore et d'une faune, bref, d'un milieu matériel qui le condamne à réaliser continuellement de véritables tours de force viscéraux, de véritables prodiges végétatifs?

Que produira-t-il, et qu'aura-t-ii produit?

Il produira, évidemment, et il aura produit le prototype végétatif de notre espèce,... autrement dit, le spécimen de ce que nous sommes, au physique aussi bien qu'au moral; quand nous avons poussé notre pouvoir absorbo et résorbo-assimilateur, sinon aussi loin que les plantes, du moins jusqu'à son nec plus ultra.

Pareillement, si la nature et les ressources du milieu que l'homme habite sont telles qu'il doive, rien que pour trouver sa nourriture, accomplir chaque jour des efforts musculaires considérables, et, chaque jour aussi, dépenser, à ce faire, la presque totalité de ce qu'il se reconstitue de sang et de puple nerveuse,... soit qu'il lui faille parcourir des espaces immenses, ou bien soutenir des luttes horriblement fatigantes, ou bien encore surmonter des obstacles quasi-monstrueux;... force lui sera évidemment aussi (toujours faute de pouvoir indéfiniment se refaire du liquide cruorique et du fluide administratif) force lui sera, dis-je,

de réduire, au laid (|ue possible, le développement et le mécanisme de son appareil mental.

Eh bien, à force de se démener de la sorte... à force de se torturer lui-même et d'être torturé par un milieu, qui lui impose un mode vital et une activité analogues à ceux des fauves qui ont le plus de peine à vivre... à force d'employer (de père en lils, de génération en génération et de siècle en siècle) tout ce qu'il y a, en nous, de pouvoir et de liberté anatomophysiologiques à disposer son organisme de manière à subsister et faire subsister sa race, en dépit de l'excessif épuisement musculaire que lui vaut la fatigue de chaque jour... à force, enfin, de sacrifier le plus possible sa tête et si non sa poitrine en même temps que son abdomen (car plus on agit, plus il faut respirer) du moins ce dernier, au développement de sa machine à courir et combattre ; i'honnne que produira-t"il et qu'aura-t-ii produit?

Evidemment, il produira et il aura produit, au physique aussi bieii qu'au moral, le prototype musculaire de notre espèce... autrement dit, le spécimen de la forme et de la couleur que nous prenons ; quand nous arrivons au nec plus ultra de ce que nous pouvons fournir de force et d'activité contractilo-dynamiques.

Pareillement enfin, si la nature et les-ressour-

ces du milieu que l'homme habite sont telles qu'il lui faille, pour vivre, lutter moralement plutôt que matériellement, autrement dit, travailler de la tète plutôt que des membres et des viscères, imaginer des machines et surtout des ruses plutôt que faire des prodiges de vigueur et des miracles respiratoires ou digestifs ; force évidemment lui sera de consacrer, au développement et au fonctionnement de son eacéphale; beaucoup plus de sang et de pulpe nerveuse qu'au développement et au fonctionnement de ses machines animales et viscérales.

Eh bien, encore eteniin, à force de travailler et d'être travaillé de la sorte...., à force de sacritler, à sa prépondérance mentale, son pouvoir plastique et même sa puissance dynamique autant que faire se peut, bien entendu à force de consacrer ,de père en iils,

de génération en génération et de siècle en siècle tout ce qu'il y a d'aptitudes et de liberté anatomo-physiologiques, en nous, à disposer son organisme de telle façon, que l'existence et la durée de sa pensée soient plus certaines que l'existence et la durée de son individu et, surtout, que l'existence et la durée de sa race ; l'homme que produira-t-il et qu'aura-t-il produit?

Evidemment, il produira et il aura produit le prototype mental de notre espèce, le spéci-

men de ce que nous devenons sous tous les aspects et rapports; quand nous avons sacrifié le plus possible, à tous les organes de notre puissance spirituelle, tous les organes de notre pouvoir animalo-temporel et tous les organes aussi (tant nutritifs que prolifiques) de noire pouvoir végétativo-matériel .

Donc, parce que nous sommes, tout à la fois, un être vivant, agissant et pensant ; théoriquement nous pouvons produire trois grandes races d'hommes ou, pour ne rien préjuger, trois principales variantes humaines fort nettement distinctes dans leur manière d'être, ainsi que dans leur manière de fonctionner ; à savoir ;

Premièrement, une variante végétative, à puissance plastique ou matérielle maxima, que je ne qualifierai point de primitive, pour éviter toute discussion ; bien que j'incline très-fortement à croire qu'à la couleur près elle a existé partout ;

Secondement, une variante musculaire, à puissance pratique ou temporelle maxima encore, que je ne traiterai pas de seconde ou intermédiaire ; parce qu'il ne m'est aucunement prouvé que l'homme, pour se perfectionner dans son sens le plus élevé, soit obligé de la traverser ;

Troisièmement enfin, une variante mentale, à puissance théorique ou spirituelle maxima aussi, que je ne dirai point la dernière ; quoique beaucoup de ses enfants paraissent croire qu'elle est appelée non-seulement à dominer, complètement, les deux autres, mais encore à les remplacer tout à fait.

Théoriquement, dis-je, nous pouvons produire ces trois grandes variantes humaines, fort nettement distinctes dans leur manière d'être, dans leur manière d'agir, et dans leur manière de penser ; si le milieu (au sein duquel nous sommes appelés à naître, vivre et mourir) exige de nous que nous exagérions l'une ou l'autre de nos trois façons d'accentuer notre existence, jusqu'à son nec plus ultra, au détriment des deux autres.

Eh bien, pratiquement les choses se passèrent-elles et se passent-elles encore ainsi?

Oui, pratiquement, les choses se passèrent et se passent encore ainsi ; de par la constitution de notre globe et de par la nôtre propre.

(Légers murmures et marques légères d'impatience.)

Mes Seigneurs, comme rien, dans mes paroles n'est contraire aux Saintes Écritures, et

que la théorie des races humaines, que je vous expose, peut beaucoup plus servir à confirmer les récits delà Bible qu'à les infirmer; je ne peux interpréter l'accueil fait à mon discours, que par votre appréhension de me voir abuser de votre patience.

Eh bien, rassurez-vous! Car je sens et sais fort bien que je ne peux ni ne dois, ici, appuyer mes assertions par tous les exemples et toutes les démonstrations que pourraient m'inspirer, d'une part, la contemplation des nombreux climats, qui se partagent la surface de notre globe, et, d'autre part, l'examen des manières, plus nombreuses encore, d'être et de fonctionner des organes que renferme notre corps. Car je sens, dis-je, et sais fort bien toutes ces choses.

Mais ce que je sais et sens encore mieux, c'est que... votre premier étonnement passé... vous ne sauriez adopter mes conclusions et les donner, pour bases, à toutes les règles hygiéniques, pratiques et mentales que vous desirez fournir aux différentes populations de notre planète ; afin que, désormais, chaque être humain, individuel ou collectif, soit aussi rationnellement qu'efficacement et moralement assisté, d'un bout à l'autre de son existence, suivant son Age, son sexe, sa position sociale,

sa race et la nature de son pays.... Mais ce que je sais et sens encore mieux, dis-je et redis-je, c'est que (votre premier étonnement passé ou, ce qui est tout un, vos doctrines présentes une fois écartées vous ne sauriez adopter mes conclusions et en tirer le parti que si fortement je souhaite 5 si je ne vous prouvais qu'elles résultent d'une lon(}ue et consciencieuse étude, aussi constamment reli[jieuse que rigoureusement

scientifique aussi constamment religieuse

que rigoureusement scientifique ! par cette excellente raison qu'elle cherche toujours la paix intérieure dans la paix extérieure, autrement dit, qu'elle puise constamment les conditions de la structure et du fonctionnement harmonique de tous les solides et fluides de notre organisme, dans les conditions de l'harmonie maxinmm de l'homme avec son milieu.

Conséquemment, souftrez que je revienne quelques instants sur le compte de chacune de nos trois grandes variantes ; en commençant par celle que nous connaissons le moins, bien qu'elle soit incontestablement celle qui nous importe le plus.

(Récriminations légères, en plusieurs groupes.) Mes Seigueurs, les pays de notre planète où

Têtre humain est encore inexorablement forcé de consacrer tout ce qu'il a de ressources vitales et de liberté organique au maintien, en quelque sorte exclusif, de son existence matérielle (tant le ciel et la terre le torturent sitiquement, faméliquement, respira toirement, musculairement et sensorieilement) sont les déserts de l'Australie et de l'Afrique centrale. Eh bien, que nous enseignent au triple point de vue de la vie végétative, de ia vie animale et de la vie mentale de l'homme.. , d'une part, les mœurs de leurs quelques habitants et, d'autre part, l'excessive température, l'éblouissante lumière et l'extrême sécheresse de l'air qu'on y respire, plus l'épuisante mobilité du sol qu'on y foule aux pieds, plus encore son manque presque absolu de cours et de flaques d'eau, plus enfin la disette quasi-continuelle des plantes et des animaux qu'accidentellement (trop accidentellement) on y rencontrée

L'excessive température, l'éblouissante lumière et l'extrême aridité de l'air qu'on respire (en ces désolants et désolés parages) nous enseignent d'abord (de concert avec la nudité presque absolue de leurs habitants, durant le jour) que ces malheureux noirs ne sauraient vivre : s'ils n'employaient leur pigmentum et leurs friandes cuiRB.ées (comme les plantes fon^

leur chlorophyle et leurs utricules corticaux) à physiquement décomposer et chimiquement utihser les rayons du soleil ; auu de sécréter, a l'aplomh même de cet astre, la fraîcheur sudoralequileurpermetde résistera unetempérature de 60, 65, 70, 75 degrés ou plus, tout en artérialisant leur sang de la même façon que les végétaux purifient leur sève.

L'absence quasi continuelle des plantes et des animaux qui ne hantent qu'accidenteilement, trop accidentellement, ces mêmes parages nous apprend (de concert avec la fameuse ceinture de famine, lâche ou serrée suivant les circonstances) que ces mêmes habitants ne sauraient vivre non plus; si, premièrement (en cas d'aubaine) ils ne pouvaient absorber, digérer et, tant bien que mal, assimiler des quantités de mangeaille capables de les faire doubler et même tripler de volume en quelques jours, comme font (en cas de pluie) leurs compatriotes végétaux; si deuxièmement et par contre (en cas de pénurie prononcée) ils ne pouvaient soutenir leur existence, ainsi que leur activité musculaire, en résorbant et désassimilant une portion notable de cet embonpoint si promptement acquis ; et si troisièmement encore (en temps d'absolue disette) ils ne pouvaient aussi prolonger sensiblement cette existence et cette activité, en tirant parti, tou-

jours comme leurs compatriotes végétaux, d'éléments purement argileux.

Enfin, le manque presqu'absolu de cours et même de ilaques d'eau, de concertpareillement avec les odeurs que le nègre et le papou exilaient, nous apprend que ces mêmes hommes noirs (si fréquemment obligés de s'abreuver aux sources les plus impures et les plus fébripares... vieux troncs d'arbres pourris, anciens bourbiers fangeux, et caetera, et cœtera)... que ces mêmes noirs, dis-je, ne sauraient vivre ; s'ils n'avaient le pouvoir pathologico-préventif de se dépurer à la façon des plantes et des bêtes paludéennes, c'est-à-dire, de rejeter/par leurs très-odorants exsudais cutano-sébaciques et autres, tous les fluides fétides et délétères que, forcément, ils ingurgitent.

Très-certainement, je suis fort loin. Mes Seigneurs, d'avoir épuisé la série des prodigieux tours de force plastique, des véritables merveilles végétativo-conservatrices que le noir accomplit, avec son tégument aérien et ses autres organes inhalo-exlialants; en vue de faire subsister sa personne et sa race, en dépit d'un monde qui ne lui est que trop souventes fois physiquement, chimiquement et biologiquement hostile.

Mais, ainsi que je l'ai reconnu moi-même, je

ne dois ici qu'ébauclier, à l'ort (grands traits, les manières d'être et de vivre des trois prototypes de notre espèce.

Donc, bien qu'à mon très-grand regret, je passe aux prodiges d'ordre animal, et aussi d'ordre mental, aux merveilles dynamicomusculaires, et aussi sensoriélo-cérébrales que réalise le noir, au cas échéant.

L'excessive mobilité du sol (si défavorable à l'habitant des plantes, au désert australien aussi bien qu'au désert africain) nous apprend, de concert avec la nature des muscles de leurs habitants (muscles aussi durs pendant l'activité que mous durant le repos: nous apprend, dis-je, -que le noir ne saurait vivre en ces désolants et désolés parages ; si (comme le cazoar et l'autruche, le kangourou et la gazelle, en quête d'une nourriture aussi clair-semée qu'accidentelle) il ne pouvait fournir des courses démesurément fatigantes, durant deux, trois, quatre jours ou plus ; et cela sans manger ni boire, c'est-à-dire, en payant les frais énormes du transport de son èlre, avec sa propre graisse qu'il vaporise, alors, ou brûle jusqu'à son dernier atome.

Qu'il vaporise alors ou brûle jusqu'à son dernier atome î Non-seulement pour ahmenter

rincroyable consommation que fait (de force mécanique) toute sa machine musculaire, sur un sable toujours mouvant ; mais encore et plus peut-être pour fournir à la consommation, non moins incroyable, de pulpe-cérébro-meniale et ricrvoso-sensorielle qu'il emploie à diriger et poursuivre sa course.

En effet, n'est-ce pas torturé par la soif, rongé par la faim, suffoqué par la chaleur, aveuglé par le soleil, exténué par la fatigue, mais/amats vaincu par la souffrance que ce malheureux nègre ou papou va chercher de quoi manger et de quoi boire, jusqu'à vingt-cinq, cinquante, soixante-quinze lieues et quelquefois plus; sans jamais renoncer à son but, ni même faiblir un seul instant.

Sans jamais renoncer à son but ni môme faiblir un seul instant! bien qu'il lui faille (et n'est-ce pas là un phénomène intellectuelo-mental véritablement prodigieux) bien qu'il lui faille, dis-je, à chaque instant, se reconstruire, en la cervelle, une piste qui se dérobe, à chaque instant aussi, à son ouïe, à sa vue, à son goût, ou bien à son flaire, malgré leur puissance momentanément prodigieuse ; parce que l'atmosphère embrasée qui le baigne est aussi habile à défigurer les images que pourraient suivre ses yeux, qu'à réduire à zéro les

ondes sonores, les vapeurs sapides et les éma-» nations odorantes qui pourraient le guider par un ou plusieurs autres sens.

Comme vous le voyez. Mes Seigneurs (non plus aux moyens de considérations théoriques, cette fois, mais d'après des produits organiques, des faits locomoteurs et sinon des pensées et des dires du moins des fatigues moraio-intellectuelies, on ne peut plus pratiques) le spécimen, encore vivant, de notre prototype végétatif en pays torride, ne vil qu'en opérant continuellement des merveilles de repos ou d'activité soit viscérale, soit musculaire, soit mentale.

Eh bien.... et remarquez, je vous prie, Mes Seigneurs, comme tout s'enchaîne scienlifiquement en cette méthode si religieusement préoccupée de la double harmonie de l'être,

avec lui-même et avec son milieu Eh bien,

dis-je, pour faire de pareilles merveilles de plasticité, d'animaKté et de mentalité, que fautil avoir dans le corps et dans la tête?

Dans le corps et dans la tête, il faut avoir des organes puissants ; ou, à laur défaut, un sang et une pulpe nerveuse, puissamment habiles à les soutenir et manœuvrer; ou bien, à défaut encore de celle-ci et de celui-là» une

abondance considérable de ces deux liquides si précieux, afin de pouvoir toujours et partout compenser la qualité par la quantité ; ou bien enfin, à défaut d'aucune des conditions précédentes, une disposition cruorico-nerveuse qui permette de pouvoir consacrer à la fonction, en voie d'accomplissement, la quasi-totalité de ce que tout l'organisme renferme de liquide nourricier et de pulpe administrative.

De ces quatre procédés ; quel est celui que le pauvre noir emploie préférablement? Le dernier, la chose se devine. Mais deviner n'est pas prouver. Donc laissons parler la science.

La physique, avec son microscope et ses dynamomètres de toutes sortes, la chimie, avec ses réactifs, l'anatomie, avec son scalpel, enfin la physiologie, avec ses nombreux produits, nous disent que tous les tissus du noir sont de qualité inférieure ; que, statiquement, ce genre d'homme est plus mal équilibré que les deux autres ; que, dynamiquement, il leur est inférieur; que, nutritivement, son sang est aussi pauvre par le nombre de ses globules que par leur défaut de rutilence ; et qu'administralivement sa pulpe nerveuse est aussi inhabile de parla quantité que de par la qualité de ses éléments comburants et combustibles.

Donc, ainsi que nous l'avions si facilement deviné ; c'est bien eftectivement au (juatrième des moyens, que je viens d'énumérer, que le noir a recours lorsqu'il entre en action.

Voulez-vous voir confirmer cette induction toute rationnelle, par une preuve on ne peut plus matérielle ; revenez, avec moi, à mon premier raisonnement.

Pas d'existence possible, avons-nous dit, sans l'aptitude, chez le noir, de consacrer à l'organe qui, momentanément fonctionne, la quasi-totalité de ce que son être tout entier renferme de liquide nourricier et de pulpe administrative libres î

Eh bien, pour jouir de cette aptitude merveilleuse de pouvoir instantanément opposer à l'obstacle (à vaincre ou bien à éviter) le choc ou le retrait (instantané aussi) de toutes ses ressources liquides; ou, ce qui revient absolument au même,.... pour être à même de pouvoir exalter, instantanément, jusqu'au necplus ultra de sa puissance ou de sa faiblesse, l'organe qu'il s'agit de faire triompher ou sauvegarder ; en le gorgeant ou vidant, instantanément aussi, de tous les fluides cruoriques et nerveux que non moins instantanément) l'on dérobe ou bien rejette aux tissus, dont on a pré-

seniement que faire.... ou jjiea enihi, pour opérer aussi vile que bien les si cliangeantes, si indispensables et si puissantes congestions ou déplé lions qui permettent, au noir, de conserver (depuis des siècles ; grâce à de continuels expédients organiques et rien qu'avec les ressources archi^piètres de son pays) sa personne et sa race, en des parages où jusqu'ici, nous autres blancs, nous n'avons pu qu'une chose : mourir, au bout de quelques jours, malgré toute notre prétendue force morale et tous nos engins civilisés; que faut-il avoir dans le torse et dans la tête ?

Dans le torse (autrement dit, mécaniquement parlant) il faut avoir un cœur aussi gros que vigoureux; et dans la tête (autrement dit aussi, administraiivement parlant) il faut avoir im ministère végétatif plus puissant, relativement, que ses deux collègues locomoteur et cérébral; c'est à dire, une surface intra-ventriculaire plus étendue, relativement, que ses deux collègues pericérébelleuse et corlico-cérébrale.

Eh bien, les choses sont-elles ainsi disposées chez le noir?

Oui, parfaitement; car, chez lui, le cœur, du côté droit surtout, est beaucoup plus volumineux que chez le coloré ouïe blanc; et, chez

lui encore, la surface végétativo-dirigeaiite de l'encéphale est, relativement, beaucoup plus développée qusla surface animalo-ôquilibrante et que la surface mentalo-délibérante,

(Nouveaux signes d'impalience.)

Deux mois, pour conclure! Deux mois seulement. Mes Seigneurs; et j'en finis avec ce prototype de notre première grande variante.

Donc, chez le noir (nèore ou Papou, Africain ou Australien, peu importe) le grand dispensateur de la chair coulante et le suprême directeur de la pulpe plastico-végé^anle sont faiis de telle façon que, forcément, ils font penser aux dispositions pectoro-cardiaques et crânioencéphaliques de l'être^ humain qui vient de naître... de l'être humain, chez qui les cavités droites du cœur et la circulation veineuse priment les cavités gauches et la circulation artérielle, grâce au trou de Botal; et, chez qui aussi, l'état et le fonctionnement de la surface interne de l'encéphale priment l'état et le fonctionnement des surfaces externes du cerveau et du cervelet, cjrâce aux circonvolutions, dIis et rephs trop imparfaits- encore de ces deux 'erniers organes.,, de l'être humain, enfin, qui est mille fois plus habile à composer ses chairs

que ses mouvements; et ses mouvements, à leur tour, que ses pensées.

Conclusion (vous voyez. Mes Seigneurs, que je ne vous ai pas beaucoup fait attendre), conclusion, à en juyer par le plus important de ses organes matériels, ou mécaniques, et le plus important aussi de ses organes spirituels, ou spéculatifs ; le noir n'est, au physique aussi bien qu'au moral, qu'un enfant, un grand enfant!

Eh bien, Mes Seigneurs, qui peut le plus peut le moins.

Donc, de ce que le ciel et la terre, en travaillant l'homme pour qu'il devint noir, ont pu modifier de la sorte (c'est-à-dire jeter en mode vital tout à fait enfantin) les deux organes les plus profondément enfouis et les plus osseusement protégés, qu'il y ait en tout son être ; nous pouvons et devons, fort logiquement, induire que ce même susdit ciel et cette même susdite terre ont, à fortiori et plus facilement encore, puérilisé tous ses autres éléments, tissus, organes et appareils.

Conclusion. Nous ne devons aucunement craindre d'affirmer, dès à présent, que le prototype de notre variante végétative est

(Plusieurs voix : Un pareil homme est trop loin de nous et les services qu'il a rendus^ à no-

ire ey)èce, el que ses semblables pourraient lui rendre encore sont trop peu de chose pour qu'il soit utile de tant insister sur ses qualités bonnes ou mauvaises.)

Cette objection m'afïïige, parce qu'elle me force de changer en partie le plan de mon discours. Mais, puisqu'elle m'est faite, je vous dirai, Mes Seigneurs, qu'elle constitue, suivant moi, une triple et môme quadruple erreur, tant pour le présent que pour l'avenir et le passé ; car la manière d'être et de fonctionner (en un mot, le mode vital) de l'homme dont je vous parle est, premièrement, le mode vital de chacun de nous, quelle que soit sa race et son pays, pendant le premier quart de son existence; secondement, le mode vital, presque tout à fait encore, de toutes les femmes enceintes ; troisièmement, le mode vital (partiel, il est vrai, mais enfin le mode vital) de toutes celles qui sont aptes à le devenir ; et, quatrièmement enfin le mode vital, plus ou moins approché pareillement, de l'immense majorité des ouvriers, c'est-à-dire des travailleurs qui n'ont, pour tout capital, que leur force musculaire.

Je dis de l'immense majorité des travailleurs qui n'ont, pour tout capital, que leur force

iiiiîsculaire et j'insiste sur les deux mois; immense majorité ; parce que.,, si, dans les pays encore trop sauvages, c'est au moins de fVais possible (c'est-à-dire, en souffrant sitiquemenï, faméiiquement, respiratoi rement et sensorielîeinent, de par leur trop m.échant milieu matériel) que les noirs entre tiemieot leur personne et leur race... dans les pays les plus civilisés, c'est pareillement au moins de frais possible (c'est-à-dire, en n'usant que de boissons, d'aliments, d'habitations et de vêtements encore insuffisants, de par la richesse ou la générosité encore trop faible de leur mnlieu social) que les ouvriers, pour leur immense majorité, entreliennenl leur individu et leur postérité.

De l'énumération que je viens de faire, il résuite, évidemment, que le nombre des individus qui (vu leur âge, leur sexe ou leur fonction sociale) imitent, beaucoap ou peu, le mode vital du prototype végétatif de notre espèce est maintenant encore, c'csi-à-dire dans le temps présent, quatre fois plus considérable qu'on ne le pense généralement.

Eh bien! si, de l'examen du présent, nous passons à l'examen de ce qui fut, d'abord, et de ce qui sera, ensuite ; (jue trouvons-nous, au double point de vue de la manière d'être et'

(les services rendus par les hommes, dont le mode vital nous occupe ?

En premier lieu, le passé.

Au point dc]vuedu mode vital, des hommes qui existaient alors ; nous trouvons que le nombre de ceux qui vivaient, agissaient et pensaient comme le spécimen de notre variante végétative était encore plus considérable que de nos jours.

Et au point de vue des services rendus, par eux à notre espèce ; nous trouvons qu'ils ont tant fait, matériellement et moralement, que nous ne saurions trop (nous autres surtout, Mes Seigneurs) admirer et bénir leurs œuvres.

Je dis admirer et bénir leurs œuvres, parce qu'elles nous dominent encore et parce que ni les colorés, si orgueilleux de leur pouvoir pratique, ni les blancs, si vaniteux de leur force mentale, n'ont encore fait de conquête ou d'invention valant les leurs.

Je m'expKque.

JiC prototype de ce que nous devenons quand la misère nous a dressés {de père en fds, de génération en génération, et de siècle en siècle) a entretenir notre personne et notre race au

moins de frais possible n'est, vous ai-je dit et redit, qu'un enfant, un (]Tand enfant.

Or un enfant, un grand enfant, ne peut vivre sans alfection.

Donc, sentimentalement parlant, le spécimen de notre variante vé(]étative est un être qui ne peut être heureux sans fétiche, c'est-àdire sans aimer et se croire aimé. Tel, dans tous les pays possibles, est l'élément ouvrier. L'élément ouvrier qui, trop facilement, quoi qu'on dise, se fait des idoles ; et, trop diflîcilement, quoi qu'on dise encore, se décide à les renverser, même après indignité reconnue.

Le prototype de notre variante véf^étative n'est qu'un enfant, un grand enfant.

Or un enfant, un grand enfant est un être qui manque de force musculaire et surtout de persévérance morale, de ténacité.

Donc, pratiquement parlant, le spécimen de notre première variante est un être qui réussit heaucoup mieux à surprendre ou tourner une difficulté qu'à la résoudre réellement; par cette excellente raison qu'il sent beaucoup mieux les choses qu'il ne les comprend. Tel, partout encore, est l'élément ouvrier qui toujours met, à ce qu'il fait, plus d'adresse que de ténacité ou de véritable science; par cette excellente raison aussi que, toujours pressé

par sa tache, il a plutôt fait d'esquiver les mille et mille petites difficultés, que la pratique lui pose chaque jour, que de réfléchir sur la plus minime d'entre elles, pour en triompher rationnellement.

Le prototype de notre variante végétative n'est qu'un enfant, un grand enfant.

Or un enfant, un grand enfant (de par tous ses fluides et tissus) est trop versatile pour être prévoyant et gouvernable autrement que par la passion.

Donc, intellectuellement parlant, le spécimen de notre variante végétative est un être que vous vous attacherez, mille et mille fois plus vite et mille et mille fois mieux, par l'esthétique de votre culte que par la rigidité de votre régime, ou la science de votre dogme. Ainsi, partout encore est l'élément ouvrier si passionné en tous temps, comme en tous lieux, pour les fêtes publiques, dont il a tant besoin pour oublier la nature de ses aliments... panem et circenses... et que si injustement on accuse de n'aimer ni l'économie, ni l'étude ; comme si l'homme pouvait, quand il est prolétaire, chérir les deux choses qui nuisent le plus à ses fonctions personnelles et prolifiques.

Le résumé de ce triple examen de la nature matérielle, temporelle et spirituelle du proto-

type vé[>étatif de notre espèce est évidemment celui-ci : L'être humain qui est, plus qu'aucun autre, préoccupé de son existence plastique et qui, plus qu'aucun autre pareillement, se préoccupe, bon <<jré mal gré, des besoins plastiques du milieu social auquel il appartient, est un individu qui. partout et toujours, travaille nonpas aussi solidement ni aussiintelîigemment que ses frères, colorés ou blancs, mais à beaucoup moins de frais qu'eux.

'Ceci posé; comment (non pas sur toute la terre, partout primitivement méchante à l'homme, chose que d'ailleurs rien peut-être ne démentirait; mais seulement sur la terre classique du noir, en Afrique, pays le plus anciennement civilisé, en nîême temps que le plus anciennement civihsateur, pour nous autres Européens)... Ceci posé, dis-je, comment en Egypte, les hommes de la variante qui nous occupe ont-ils résolu les premières questions d'ordre social, et les premières questions d'ordre industriel qui se sont, forcément, posées devanteux, dès qu'ils ont voulu vivre ensociété. Car, pas d'existence collective possible, sans action matérielle sur le monde ; et pas d'action matérielle sur le monde, sans une préalable synthèse de la coexistence et coactivité de tous les êtres?

Ces questions de travail matériel et de U'avaii mental, ils les ont résolues, avec leur or- .o-anisatîon Dhvsico-morale enfantine ; en allant

oit/ '

au plus court et au plus commode !

En allant au plus court et au plus conmiode voulant dire, en préférant, en faiî, d'occupations matérielles, premièrement, la culture des bêtes (susceptibles de nous seconder volontairement) à la culture des plantes, cartables seulement de se plaire entre nos mains et, partant, d'y prospérer; et secondemeni, en préférant, à son tour, la culture de ces dernières(qui se désarment devant nous) à la culture des minéraux qui, presque toujours, exigent, pour être transformés, des efforts matériels considérables précédés, préalablemeui, eux-mêmes d'une force d'induction mentale plus considérable encore.

Et, en allant au plus court et au plus commode voulant dire aussi, en préférant (en fait de dogme ou synthèse spirituelle sur la coexistence et coactivité de tous les êtres de Viinivers) les romans sentimentalo-relif^ieux i monothéistes, polythéistes, et surtout fétichistes) à toute espèce d'observation purement concrète, pouvant servir de base à un système cosmo-biologique plus ou moins métaphysique, et surtout... surtout!... à un double travail d'analyse et de méditation purement abs-

traite, conduisant à un harmonieux ensemble de conceptions scientifiques expliquant l'existence et la spontanéité des êtres qui vivent, par l'existence et Tactivité seulement de ceux qui ne vivent pas.

Eh bien, parce que l'homme du prototype végétatif de notre espèce, en notre vieux monde ne pouvait qu'agir et penser comme je viens de le dire et, par ce qu'effectivement il agit et pensa de la sorte; i] aboutit à la conquête des instruments et à l'invention du système philosophico-mental qui, dans l'économie générale de l'humanité, tiennent encore aujourd'hui les deux premières places, à savoir :

Premièrement, la domestication des animaux qui constituent, tout à la fois, nos plus riches aliments et nos plus intelligents, ainsi que nos plus dévoués auxiliaires ; et, secondement, à l'institution des dieux (tant méchants que bons, tant infernaux que célestes tant inorganisés que vivants, tant astres, nuages, montagnes ou fleuves que plantes, animaux, hommes ou purs esprits... et secondement, dis-je, il aboutit à l'institution des dieux qui, maintenant encore, constituent, pour les colorés et pour les blancs eux-mêmes, les bras de leviers sociaux qui réussissent le mieux à su-

bordoiinef les idées et la conduite de chacun à celles de tous; quand on ne veut employer ni la corruption ni la violence.

Ai-je eu raison, Mes Seigneurs, de vous dire que notre variante humaine, à mode vital aussi puéril que possible, a tant fait, pour notre espèce, dès la plus haute antiquité, que, nous autres surtout, nous ne saurions trop admirer et bénir ses travaux ; et que les colorés et les blancs si fiers, ceux-ci, de leur force intellectuelle et, ceux-là, de leur pouvoir pratique, n'ont, en fait d'invention morale et de conquête matérielle, encore produit rien d'équivalent.

Je passe à l'examen des services que sont appelés à nous rendre dans l'avenir, les hommes qui, de plus ou moins près, imitent et longtemps encore devront imiter les noirs ; tant en leur manière d'être qu'en leur manière d'agir et de penser.

En tout temps comme en tous lieux, c'est à l'avis et à l'intervention du plus grand nombre, c'est-à-dire, aux décisions morales et aux exécutions matérielles de ceux qui doivent entretenir leur personne et leur race au moins de frais possible, qu'ont recouru les chefs sociaux, plus soucieux du bonheur de leurs administrés

que de leur suprématie; toules les ibis que, de par leur faute ou celle des autres, ils ont eu à résoudre des difficultés politiques ou religieuses trop au-dessus de leurs forces intellectuelles et pratiques.

Cette assertion (dont le panem et circenses de l'antiquité, le vox popuiî vox Dei du moyenâge, les étais généraux de la monarchie moderne, le sj/^ro^^^? îmiversel de nos jours et tous les Koréros des Polynésiens démontrent laparfaite justesse) n'est en somme que la traduction de ce fait de physiologie sociale que, dans tout organisme humain, l'élément qui sent le plus vivement toute question d'existence matérielle... toute question de be or not to be... et sait le mieux en triompher ou l'éluder est son élément ouvrier ; absolument comme, en chacun de nous, celui de nos trois ministères ...,

qui apprécie le plus vile tou^e question

de vie ou de mort et le plus efficacement

intervient pour la résoudre,.... est notre

ministère végétatif.

Ceci posé, en ce moment même où l'Europe abominablement perturbée... autant que déroutée, se demande..... si elle mourra théocratique et militaire,.... avec ceux qui s'acharnent à la gouverner,.... ou bien renaîtra,

au c(jnlraire,.. industrielle et libérale, avec...

ceux qui hésitent trop à..... Mes Seigneurs, je suis tellement fatigué

(A Vunanimiié moins iine voix : Reposezvous ' Reposez-vous !j

[La voix unique^ bien bas : Cela vaudra mieux effectivement^ que de nous faire la théorie justificative des révolutions.)

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