‹ Le XIXme siècle et sa deviseChapitre 7 sur 32 · TROISIÈME NUIT · texte numérisé non relu

TROISIÈME NUIT

Où Lucifer, s'impatientant de plus en plus en causant politique, finit par montrer le bout de l'oreille ; pendant que maître A + B s'efiforce de prendre arantage sur lui, en restant calme et convenable .

J'ai mangé, hier soir, de la morue à la hollandaise. Cette ratatouille, étrange autant qu'étrangère, ne passe jamais bien chez moi. Elle me vaut ordinairement force* bâillements, suivis de vertiges, suivis eux-mêmes d'un sommeil généralement anssi pénible que prématuré.

Les choses étant ainsi ; dois-je traiter, de positiviste ou bien d'ichtyologico-batave, mon troisième cauchemar de la rue de la Clef?

Voyons un peu !

A la charge du qualificatif hybride sont les pommes de terre, le poisson et le coulis butyro-farineux, qui tant ajoute à leur poids : à sa

— If) —

décharge, au contraire, trois pages anciennes et seulement.., seulement! (je n'ai pu en avaler davantage) sept mots positivisto-modernes. ...Décidément, j'opte pour l'adjectif culinaire !

Mais, direz-vous, après avoir lu ce troisième colloque de ^lessive Lucifer et du docte i4 -{-B, si le premier de ces deux Messieurs est pour quelque chose dans Tinvention du diahohque ragoût qui vous a tant incommodé ; certainement le second (entiché autant qu'entaché de l'hérésie nouvelle, depuis les pieds jusqu'à la tête) peut fort bien vous avoir écœuré avec ses mots techniques et ses raisonnements à perte de vue.

— D'accor^, d'accord! incontestablement son érudition fatigue, abrutit même! Mais je veux être indulgent cette ibis et tenir compte au docte A -\- B de n'avoir pas, le premier, délaissé l'aristocratique mais presque toujours convenable roi^5, pour le tu plébéien, si prompt à passer de la familiarité à l'injure, quand il n'est pas doublé d'une vieille et sincère amitié.

Donc, je le répète, c'est la morue et non le positivisme qui... Mais j'ai tort de m'ériger en juge, lorsque je ne dois être que simple

historien : par conséquent lisez et décidez vous-même.

Lucifer. Salut! positivissime, savantissime et puissantissime docteur A -{- B.

A + £. Qu'est-ce qui me vaut cette apostrophe aussi aimable qu'ironique ?

Lucifer. Cette phrase, aussi courte que modeste, de ton admirable catéchisme!...

« Au nom du passé et de l'avenir, les servi- » teurs théoriques et les serviteurs pratiques » de V humanité » (en grosses lettres, mon cher, » en grosses lettres) « viennent prendre digne- » ment la direction générale des affaires ter- » restres, pour construire enfin la vraie provi- » dence morale, intellectuelle et matérielle; » en excluant irrévocablement de la supré- » malie politique tous les divers esclaves de * Dieu, catholiques, protestants ou déistes, » comme étant à la fois arriérés et perturba- » teurs. »

Ouf! 9 lignes, 59 mots, 9 virgules ; le tout neuf, sauf un point et virgule emprunté à l'ancien régime. Quelle poésie !

Après tout, diras-tu, c'est une déclaration de guerre, une prise de possession de pouvoir politique, religieux et pratique. Or, en diplomatie, être obscur c'est être habile ; en reli-

gion, n*être pas mystérieux c'est presque être hérétique ; et, en pratique, distribuer les virgules et les points à tort et à travers, comme des coups de marteau sur une enclume, c'est peut-être préparer un beau désordre.

A + B. Va, mon cher Lucifer, va toujours! En continuant à faire la demande et la réponse; tu peux être sûr...

Lucifer. Tu te fâches, ami ! Eh bien ! parlons sérieusement.

De quand date cet audacieux 18 brumaire positiviste ?

A + ^*. Du dimanche 19 octobre 1851...

Lucifer. Fait en notre salle de conférence, au palais Cardinal, sous la république, n'est-ce pas?

A + B. Oui.

Lucifei . Et, depuis, qu'avez-vous récolté?

A -\- B. L'empire.

Lucifer. Avec son brillant cortège...

A -\- B. ...Toujours sensible au faste, orgueilleux Lucifer!... avec son brillant cortège de mitreurs et de mitres, de sabreurs et de sabrés, d'enrubaneurs et d'enrubanés, de...

Lucifer. Dont pas un n'a eu l'esprit d'exploiter l'érudition ou le néo-cagotisme des vôtres; en offrant...

A -\- B. ...A celui-là un habit vert-pomme, ou, tout au moins, à celui-ci, quelques mois

de prison pour le meltre à même d'affirmer sa valeur morale ; en criant au martyre.

Tu vois, mon cher ami, que je connais tout aussi bien que toi, ton thème d'arriéré esclave de Dieu, catholique, protestant ou déiste^ et de nonmoins arriéré perturbateur réyohiiionnsiiYe: et que, tout aussi bien que toi aussi, je sais parodier les phrases qui semblent trop longues à tes... oreilles.

Lucifer. Pour la troisième fois, tu te fâches, depuis que nous causons; ah, c'est mal!

Tiens ! Parlons sérieusement , en bon vieux amis.

A + B.Soitl

Lucifer. Nouveaux conspués de tous les partis passés, présents et futurs, de toutes les écoles et de toutes les religions (je te fais la part belle, j'espère!) où en étes-vous, messieurs du positivisme?

A -{-B. Dois-je répondre sérieusement?

Lucifer. Oui, j'ai fini de plaisanter.

A -{- B. Où en étaient les encyclopédistes, sous Louis XV et la Du Barry.

Lucifer. Je ne te comprends pas.

A -\- B. Oh que si -, tu me comprends bien ! .. .

Mais puisque ton faible, pour les jolies filles et les débauchés, ne te permet pas même de rapprocher deux époques... qui se ressemblent à faire peur...

Lucifer. La belle expression !...

A -\- B. ...Plus juste que tu n'en veux convenir... Je vais te mettre les points sur les i.

Au temps dont je te parle, qu'on fût prêtre, soldat ou vilain ; on n'arrivait (de par le chef de Y^i'di) aux plus douces faveurs, à la richesse, voire même aux dignités les plus hautes, de la robe ou de i'épée, qu'en se faisant... procureur!... Qu'en offrant à la scandaleuse lubricité de Sa Majesté Très Chrétienne et à l'intarissable soif d'argent, qui en était la conséquence... qu'en offrant, dis-je, de charmantes vierges folles ou d'abominables affaires, comme celle du pacte de famine.

Après moi, le déluge, disait ce bien-aimé, exclusivement responsable de ses faits et gestes devant son unique électeur : Dieu ! car il n'y avait dans la constitution d'alors aucun indice du tribunal dont était passible cet autocrate du bon plaisir...

Donc « après moi, le déluge i,.. » Et tout ce qu'il y avait de vaniteux... naifs, d'ambitieux... à vendre, de vicieux.,, sans fortune, ou de gens trop tarés... pour vivre dans le monde, ralhait la cour et venait en aide à Sa Majesté... pour achever de ruiner la France.

.le dis achever ; parce qu'avec toutes ses victoires, toute sa pompe et toute sa gloire, puis

toutes ses défaites, toutes ses misères et toutes sesliuiiiiliations, le grand roi...

Lucifer. ...>fialbeureux ! si je te laissais dire... (au nom de ta mesquine vertu domestique de petit... bourgeois)... tu critiquerais Henri iV lui-même.

A + B. Le faste du grand-père t'enivre encore?... Soit, j'en reviens au petit-fîls.

Pendant le règne, beaucoup trop long, de ce susdit monarque, incapable de se rallier un homme à la fois intelligent et honnête, tout devint si louche et si libidineusement ravalé aux intrigues d'alcôves et aux filouteries de tripots, qu'on employa, pour gouverner la France ou la représenter, des êtres dont on pouvait suspecter non-seulement la profession, non-seulement la probité, mais le sexe lui-même.

Lucifer. Ailleurs, était-ce donc mieux?

A -\- B Les infamies des autres ont-elles donc effacé les nôtres?...

Certes, si regardant alors notre malheureux pays se laissant éblouir et bâtonner tout à la fois par la canaille officielle, on avait afiîrmé que de ce dix- huitième siècle, écoulé déjà presque aux trois quarts, il ne sortirait rien, absolument rien de bon : on se serait grossièrement trompé, n'est-il pas vrai?

Lucifer. Soit! mais a qui, ou bieii. à quoi veux-tu faire allusion?

A la révolution française ! — Elle a tué tout le monde : ennemis, d'abord; amis, ensuite; elle-même, après.

Au temps néfaste dont tu parles, on avait du moins trop desprit pour se pendre soimême quand on avait fini de pendre tous les autres.

 -i- B. Eh, qui te parle de la révolution ou de ses chefs ; de ses bienfaits ou de ses fautes ; de ses martyrs ou de ses criminels ! 11 ne s'agit ici, purement et simplement, que de ses quelques précurseurs . les encyclopédistes, si bafoués et si persécutés.

Lucifer. Et c'est modestement à eux que vous osez vous comparer ?

A -]- B. Non pas nous, disciples d'Auguste Comte, mais lui, notre maître.

Lucifer, y lYO Dieu, Messieurs les positivistes ; à défaut de science, la fatuité du moins ne vous manque pas !

A -{- B. Laissons de côté la science aussi bien que la fatuité ; pour n'examiner que les faits. Gommence-t-on, oui ou non, à nous jeter la pierre ; comme fit le siècle dernier aux encyclopédistes.

Lucifer. Les gens de bon sens ont toujours critiqué les Trissotins et les Yadius, de n'importe quelle plume ou poil ; et, toujours, ces Vadius et ces Trissotins, de n'importe quel

poil ou plume, ont usurairernent escompté leurs doctrines vides et creuses, en s'en disant les victimes.

Tiens, mon pauvre  -{- B, veux-tu (sur toi, les tiens et tous les autres novateurs borgnes ou aveugles de ton espèce) mon opinion nette et franche ?

A -{- B. Pourquoi non, si cela te soulage.

Lucifer. Eh bien ! tous tant que vous êtes, philosophes , réformateurs , sociahstes , et cœtera, et cœtera..., vous me faites pitié !

Vous me faites pitié ! parce que vous vous acharnez les uns contre les autres, sans vous apercevoir que la divergence de vos opinions vient de l'incohérence des idées de votre maître.

Pitié ! parce que vous n'êtes, comme votre maître, égahtaires que faute depouvoir garder le niveau de qui que ce soit : pitié encore! parce que vous cachez, comme lui, votre insociabilité radicale sous le masque de la philanthropie ;

Pitié toujours ! parce que, pour sauvegarder votre caprice ; vous invoquez, à son exemple, tanlôt, le soi-disant infaillible instinct du sauvage ; et tantôt, la suprême hallucination du mystique : parce que vous passez constamment, comme lui, du blanc au noir ; sans avoir pour excuse, comme lui encore, de penser bien ou

mal; parce qu'avec 900 avis couime les vôtres, on ne ferait pas un vouloir aussi ferme que celui du premier têtu qu'à l'unanimité vous proclamerez imbécile ; parce qu'enfin, à toute question comme à tout événement, vous avez pour unique réponse « délibérons ! » tant vous n'osez ou savez peu dire « Je veux. »

A -\- B. X merveille, mon cher Lucifer. Je n'aurais jamais espéré que l'infernal désir de critiquer le positivisme, quand même, te fît si bien tomber dans notre sens.

Mais où diable as-tu vu qu'un seul de nous fût élève de Rousseau; ou qu'il l'estimât seulement un peu?

Lucifer. Ne vous dites-vous pas continuateurs des Jacobins.

A -i- B. Sans doute...

Lucifer. Et dans leurs clubs, les Roussiens n'ont-ils pas dominé par les Marat et les Robespierre...

A +/i.... A leur tour; comme tant d'autres! Et qui donc, ayant une foi quelconque (bonne ou mauvaise, peu importe)a résisté au torrentde 95?

Lucifer. Ainsi, messieurs du positivisme, vous reniez Rousseau ?

A -\^ B. Oui.

Lucifer. Dans toutes ses nuances ?

A -\- B, Oui encore.

Lucifer. Mais vous acceptez les Jacobins ?

A + B. Avec eiithoiisiasiiie ! Nous voulons achever leur tâche.

Lucifer. Leur tâche ! Et qui donc , grand Dieu, voulez-vous encore septenibriser?... La noblesse?

À -\- B. Il en reste à peine.

Lucifer. Le clergé ?

A -\- B. \\ ne se recrute que dans les campagnes.

Lucifer. La bourgeoisie, alors?

A -\- B. Elle? pas plus que les autres. Je dirai même encore moins... Malgré ses exécrables journées de juin.

Lucifer. Cependant elle a horreur du communisme.

^ + j&. Et nous aussi.

Lucifer. Vous n'êtes donc pas socialistes?

.4 + B. Si fait.

Lucifer. Alors... je n'y comprends plus rien!

A + B. Veux-tu que je t'explique la chose.

Lucifer. Oh non! Pas maintenant; je suis trop fatigué.

A + B. De critiquer, n'est-ce pas? Avoue que j'ai de la patience.

Lucifer. Et moi donc, ^Monsieur du futur ordre irrésistible.

A -\- B. Enfin ! voilà ton grand mot lâché,

Lucifer. Adieu... Adieu î

A -\- B. i\'on, au revoir.

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