‹ Le XIXme siècle et sa deviseChapitre 8 sur 32 · QUATRIÈME NUIT · texte numérisé non relu

QUATRIÈME NUIT

Comment l'horreur de tout ce qui est absolu, obscur ou faux commença de rapprocher (l'un de l'autre et en dépit d'euxmêmes) Messire Lucifer et Maître A-\- B.

Je m'endors, en achevant mon unique phrase positiviste : A -\- B travaille 5 et Lucifer cogne à ma porte en disant : puis-je entrer?

A ~\-B. Oui.

Lucifer. Gomment ! c'est toi qui me réponds.

A ■{- B. Pourquoi pas?

Lucifer. Tu n'es donc pas fâché?... Cependant mes irrévérences envers ton positivisme...

A -\- B. Des mots... encore des mots..., et puis toujours des mots.

Lucifer. Ainsi pas la moindre rancune? .

A -\- B. Pas la moindre! Tu fais ton métier; moi, le mien : donc, nous sommes quittes. D'ailleurs je suis ton obligé.

Lucifer, Mon obligé!... Dieu du ciel!!... et comment?

A -{- B. N'es-tu pas le révolté de tous les temps et de tous les lieux, de tous les dogmes, de tous les cultes et de tous les régimes possibles?

Lucifer. D'accord.

A -\- B. Partant, ne nous as-tu pas constamment aidé, jusqu'à ce jour, à combattre tout ce qui sentait l'absolu?

Lucifer, C'est ma foi vrai.

A -{- B. Maintenant même ; en te faisant l'écho scrupuleusement fidèle de toutes les objections et quolibets qu'on décoche à notre doctrine, ne nous aides-tu pas à éviter le ridicule, en restant dans le juste miheu...

Lucifer. C'est pourtant vrai encore. Faut-il que je sois naturellement bon? je fais le bien sans m'en douter !

A-\-B. 11 y en a tant qui font le mal à bon escient.

Lucifer. Que trop, hélas! mais... une idée !

Si, comme tu viens de me le dire, je suis le révolté sempiternel et universel de tout ordre possible, moral ou matériel; à mesure que grandira votre empire, je deviendrai votre ennemi, et votre ennemi acharné! car, si je ne me trompe : vous avez, Messieurs du positivisme, la prétention d'établir, ici-bas, un ordre

purement humain, mille fois plus solide, mille fois plus intelligeni et nulle fois meilleur que celui institué par Dieu, lui-même, à l'origine du monde. I

A -\- B. En effet; notre plus fervent désir est de façonner tout ce qui nous est accessible (surtout le cœur, le caractère et l'esprit de notre espèce), de façon telle que mal faire..., je dirais plus... mal penser soit aussi difficile, à nos arrière-neveux,qu'accepter, maintenant,qi;ie deux et deux font cinq l'est, à nos contemporains.

Lucifer. Vraiment! Et vous croyez, Messieurs les arithmétiqueurs, géométriqueurs, algébriqueurs ou mécaniseursde la vie humaine, que j'irai, moi, faire un jour la sottise de vous troubler en vos calculs?

Oli que non pas ! Je suis trop sur que vous y glisserez, de votre propre cru, plus de fautes, cent fois, qu'il n'en faudra pour déterminer un inextricable désordre.

A + B. Plaisantes et ris, tant que tu voudras ; mais tiens pour certain que, tôt ou tard, tu nous feras la guerre.

Lucifer. Moi !

A + B. Oui, toi, mon pauvre Lucifer, loi et tous les tiens.

Car du jour où prévaudra ce préjugé positiviste « qu'on n'est digne de gouverner les » hommes spirituellement au moins, qu'autant

>) qu'on s'est donné la peine d'apprendre com- B ment ils sont faits, et comment est leur » monde » tout ce qu'il y a de juifs, de musulmans et de catholiques, plus tout ce qu'il y a de grecs et de protestants, plus encore de métaphysiciens et de révolutionnaires, en trois mots, de théocrates, d'aristocrates et de démocrates, se déchaînera contre nous autres sociocrales ; (les uns) sous prétexte qu'ils ne relèvent que de leur infaillible quoiqu'antipapale conscience; (et les autres) sous prétexte aussi : qu'un dieu toujours vivant inspire constamment leurs prêtres.

Je dis «sous prétexte... les uns... et les » autres » parce qu'en réalité la commune raison est : qu'il est beaucoup plus facile de croire à la révélation directe ou médiate (quitte à n'en pouvoir tirer aucun parti réel) que d'étudier l'enchaînement scientifique des choses; afin de prévoir et pourvoir.

Lvxijer. Allons donc! je ne consentirai jamais à une pareille ligue.

A -}- B. Hélas ! ta volonté n'est malheureusement pas nécessaire. Aussitôt que nous parlons, tu prônes ta vieille erreur; ton voisin, la sienne ; tous les autres, la leur; et l'universelle cacophonie fait que le public ne nous entend même pas.

Lucifer. Non, jamais je ne crierai avec ceux qui me damnèrent.

A -{- B. Avec, non! Mais en même temps, si!

Lucifer. Non, te dis-je!

Tu me prends pour un sot, ou pour un méchant.

A -{- B.Ki pour l'un, ni pour l'autre ; mais pour un être ingouvernable, vu ton extrême légèreté.

Lucifer. Ce qui veut dire que, sous le règne du positivisme, on ne verra plus que des gens graves. Eh bien, merci! ce sera gai! Mieux valent mille fois les engourdis et les énergumènes du temps moderne. Si ceux-là se ca- ^ chent en tremblant; ceux-ci, du moins, se: montrent et braillent, pour nous faire rire.

A -{- B. Vois si j'ai raison; tu te prononces déjà.

Lucifer. Par Dieu ; tu ne promets que l'ennui aux gens démon caractère.

A ■{- B. Ah ! je t'en prie, ne disputons pas davantage !

Lucifer. Volontiers ; mais, alors, laisse-moi te poser trois questions.

A -{- B. Soit.

Lucifer. Quand vous gouvernerez, que ferezvous de mes semblables, d'abord ; des femmes, ensuite ; et du peuple, après ?

A, + B. Tes semblables! Nous les mènerons, quelquefois, à bien par l'art...

Lucifer, Par l'art, Jésus Maria! par l'art, oh sacré... bleu! faites-le donc immédiatement : car s'il est au monde une collection d'ouvrages, radicalement dénués de poésie...

A -{- B. Peut-on sculpter un monument qui ne fait que sortir de terre ?

Lucifer. ... Les positivistes ne peuvent-ils donc faire que de laids enfants ? Mais poursuivons. Nous les mènerons quelquefois à bien, disais-tu ?

A -\~ B. Par l'art ! Quelquefois encore, par le raisonnement : et...

Lucifer. ... Vous les détournerez constamment du mal... parla contrainte?

A -}- B. A défaut de tout autre moyen ; oui.

Lucifer. Ainsi soit-il.

Donc, vivent Messieurs les gens d'armes positivistes! Auront-ils des menottes?

A -}- B. Espérons que non. Mais en eussentils; elles vaudraient toujours mieux que les serpents juifs, le cimetère musulman, les autodafés catholiques et les haches, potences ou bûchers protestants,

Lucifer. Oh! mes pauvres enfants!...

A -{' B. ... Dont les plus persécutés n'étaient ni les moins bons, ni les moins courageux.

Lucifer. Merci! ami, merci! pour cette bomie parole. On m'accorde généralement si peu d'affection !...

A -f- ^' ^e doute jamais de la mienne...

Lucifer. Malgré ma rude franchise?

A -{- B. A cause d'elle, au contraire...

Lucifer. Eh! bien (u as raison. Vivre au grand jour m'a toujours plu.

A 4- B. Prends garde ! C'est un précepte positiviste.

Lucifer. Positiviste ou non ; je l'aime.

L'hypocrisie ne sied qu'aux bâtards, de corps ou d'âme, dont les mauvais chefs font leurs cagots ou leurs mouchards; et les mouchards ou les cagots, leurs mauvais chefs.

Un vrai gentilhomme ne ment jamais!

x\insi donc, entre nous, ce sera guerre ouverte ; si un jour guerre il y a. Mais pour Dieu, ne me fais pas l'injure de me croire ami de... canailles, qui n'ont même pas l'impudence de leurs vices.

A + B. Ah! superbe Lucifer, que tu le veuilles ou non, tu n'empêcheras jamais les énergumènes et les fourbes des partis les plus extrêmes de venir cosaquer autour de tes troupes, dès que tu les mettras en campagne. lAicifer. Je les chasserais plutôt moi-même. A + ti. Auquel cas, tu pactiserais avec l'ordre, purement humain, que nous voulons

établir au nom de l'amour, du travail et de la science.

L'ordre? Jamais s'écria Lucifer^ en sortant tout exaspéré; jamais de pacte avec un ordre, soit divin, soit humain.

— Si, si; l'un ou l'autre forcément, répartit le docte A -j- ^» si! Mais où diable est-d passé? Oh ! le satané révolutionnaire ! Gourons, courons ; car positivement il s'en rendra malade.

Malade... qui? Courir... où? Fis-je, à mon tour; et, me précipitant, tête baissée, sur ma porte par trop bien close, je ne m'éveillai que pour perdre connaissance.

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