A MONSIEUR DE MATIGNON
Mon cousin,
Vous m'avez fayt grand plaisir de me avoir mandé de vos nouvelles, et ne puis vous fere long discours de celles de par de ça, car je suis en aussi grande peyne de vous en mander, comme vous estes de m'advertir de celles de delà ; il me suffit de vous asseurer que là où vous aurez affaire de moy que vous me trouverez toujours à vostre ccmman-
* Archives de Modcne.
"^ British Muséum. Collection Ëgerton.
domcnt d'aiissy bon cucur (|no je pryc Dieu, mon cousin, vous donner ce que plus desirez.
De Paris, ce xix may i563.
Vostre bonne cousine et amye,
DiANNE de Poytiers '.
Revenons au règne de Henri II. L'année i55i fut marquée par un événement dont la portée pouvait être bien grave : nous voulons parler de la fuite du prieur de Capoue, Léon Strozzi; c'était le frère de Pierre Strozzi, qui, plus tard, à la suite de la glorieuse défense de Sienne, devint maréchal de France. Les deux frères étaient les cousins de Catherine de Médicis; tous deux, chassés de Florence, s'étaient attachés au service de la France.
Léon Strozzi commandait les galères du roi, il était rentré avec sa flotte à Toulon, et de là devait se porter à la rencontre de la flotte de Doria. Au moment où on attendait tant de ses services , il quitte son commandement, et avec une seule de ses galères fait voile pour Malte; avant de prendre la fuite, de sa propre autorité il avait fait mettre à mort un certain Jehan Baptiste Corse. Nous avons retrouvé, dans le volume II delà collection Egerton, le rapport du procureur du roi, chargé d'instruire cette ténébreuse afiaire. 11 ne sera pas sans intérêt d'en donner ici un extrait :
« Le procureur du roy veut et entend prouver que Jehan Baptiste Corse a esté prins et arresté par le prieur de Capoue à Saint- Victor lez Marseille, là où il n'a aucune juridiction. Le prieur l'a fait amener de nuit, lié, garotlé, sur Tune de ses galères, laquelle estoit au port de Marseille, et l'a fait enchaisner en la chambre de pouppe; puis la dite galère sortit du port le matin en suivant et s'en alla au port de Toulon.
« Le dit jour Baptiste Corse a esté tourmenté pour lui faire dire par force ce que bon a semblé au prieur.
« Plus que huit jours après, le prieur est retourné à Toulon avec ses galères, et ung jour après il en est sorti et est venu aux isles d'If, là où le dit Jehan Baptiste fut tué d'ung coup de poignard qu'on lui porta du costé dextre au costé du flanc, après avoir reçu ung coup de maillet sur la teste; puis ils prirent deux mascles d'artillerie, les attachèrent au col du dit Jehan Baptiste et iceluy jetèrent à la mer^. »
' Collection Egcrlon, MisccU. papers.
* Britisli Muspun). Collerlion L'i'rrlon, vol. 2.
A la nouvelle de la fuite du prieur de Capoue , Catherine de Médicis éprouva les plus vives inquiétudes : cest elle qui avait attiré à la cour les deux frères Strozzi ; elle en redoutait le contrecoup pour sa propre situation , et , pour apaiser la colère de Henri II , elle ne crut mieux faire que de s'adresser au connétable de Montmorency.
«Mon compère, le grand ennui et desplaisir que j'ay eu de la faulte du prieur est aussi nouveau comme le premier jour, et tant plus je pense à me Toster, tant plus il m'augmente. Tay supplyé le roy de me permettre qu'il s'en vienne justifier, non pas qu'il mérite que le roy fasse riens pour luy, car il n'y en a pas qui cognoisse plus sa faulte que moy, ni qui lui en veuille plus de mal, mais pour l'amour de son service j'en dis cecy, qu'il s'en vienne justifier, et après que le roy en dispose comme il lui plaira; car de moy, vous sçavez, mon compère, de quelle affection j'aime le roy et son service, tant que je n'auray jamais regard qu'à cela, et si je pensois qu'il dust trouver cecy maulvais, j'aimerois mieux estre morte que de l'en supplyer. »
C'est bien là le vrai caractère de Catherine de Médicis : pour se maintenir auprès de Henri II , dans la situation pourtant toute secondaire que Diane de Poitiers lui avait faite, elle était prête à tout sacrifier, parents et amis. Un sourire, une parole affectueuse du maître, c'était toute son ambition; elle fut enfin récompensée de tant d'abn^ation : l'année suivante, pour la première fois, elle toucha un instant à ce pouvoir qu'elle convoitait ardemment ; elle fut nommée régente, en l'absence du roi allant à l'armée, mais en partage d'autorité avec le cardinal de Bourbon. Nous avons copié, au British Muséum, quelques lettres d'elle écrites à cette époque; elle y fait preuve d'intelligence et d'activité , multipliant les ordres pour faire rentrer dans les caisses de l'État les sommes que nécessitait la guerre, ayant l'œil ouvert sur toutes les menées de l'étranger. A l'une de ces lettres est jointe la note suivante, que lui fit parvenir L'Aubespine, qui la tenait lui-même d'un^gent secret envoyé à Inspruck; cette note mérite d'être citée ici, car elle nous raconte la fuite de Charles-Quint d'inspruck (23 mai i552).
« Le jeudi 6 de ce mois , l'empereur et le roy des Romains se sont enfuis d'inspruck, et sortant ensemble à la minuit hors de leur logis. L'empereur ayant un basion à sa main et le roy des
lloniains estant en peu devant Tempereur, se retourna en arrière pour voir quand il viendroit, lequel il vit venir en si pauvre estai, qu'il commença à plorer bien fort et s'en sont enfuis sans ordre, n'ayant ni armée, ni gardes^. »
Dans la collection Egerton , nous signalerons un certain nombre de lettres originales et de copies de lettres de Henri II, mais les unes ont été en partie publiées par Ribier dans son excellent recueil, les autres sont déjà en notre possession. Pour l'histoire de ce règne, nous sommes déjà bien riches; Vertot a édité les ambassades de MM. de Noailles, dont les originaux appartiennent aux archives du ministère des aifaires étrangères, et tout récemment le regrettable M. Teulet, reprenant la tâche de Vertot, a publié les dépêches de Gilles de Noailles et résumé dans cinq gros volumes les relations politiques de la France et de l'Ecosse.
Notre besogne est ainsi en partie simplifiée. Disons pourtant, chemin faisant, que le Briiish Maseum possède toutes les pièces qui ont rapport au mariage de François, dauphin de France, et de Marie Stuart^.
On peut y lire le récit du voyage en France des députés du parlement d'Ecosse, voyage périlleux , car une tempête dispersa la (lotie qui les portait et coula bas plusieurs de leurs vaisseaux. C'est là, parmi ces pièces, que se trouve, à la date du 1 8 juin 1 558, l'acte d'octroi des privilèges accordés aux Écossais par Henri II en faveur du mariage de Marie Stuart'; c'est là encore que se trouve la commission donnée par François II et Marie Stuart à Bolhwell et deux autres seigneurs, pour s'entendre avec les commissaires anglais à l'effet d'échanger quelques prisonniers.
Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps au règne de Henri II ; nous avons hâte d'arriver à celui d'Elisabeth d'Angleterre. Lorsque nous toucherons à celte époque, les documents inédits deviendront si nombreux, l'intérêt historique si grand, que nous ne pourrons nous défendre d'y consacrer une très-large part; pour relier entre eux tous ces lambeaux recueillis à diverses sources, nous serons obligé de nous faire pour un moment historien.
La paix avait été signée entre la France et l'Angleterre le 12 mars 1559, paix pleine de menaces dans l'avenir; car la promesse illu-
' British Muséum. Collection Egcrlon, MLcelLpapets, vol. 8, fol. iSg. * British Muséum-, Coll. Caligula, B. IX, fol. 33. ^ Ibid. fol. 29.
soire de la restitulion de Calais devait tàt ou fard servir de prétexte à de nouveaux conflits. Dans Tacte de ratification du traité conclu séparément avec l'Espagne, le jeune époux de Marie Stuart avait signé ainsi :
«Françoys, par la grâce de Dieu roy d'Escosse, d'Angleterre et dlrlande , dauphin de France. »
De son côté, Marie Stuart avait pris les armes d'Angleterre. L'orgueil d'Elisabeth avait dû en être singulièrement froissé.
De part et d'autre, il y avait déjà bien des causes de haine et de discordes, lorsque la mort de Henri II vint remettre tout en question.
Un nouveau règne commençait : les Guise, dont la sœur gouvernait l'Ecosse, devenaient tout-puissants ; ils disposaient de toutes les forces de la France. Elisabeth, prudente et dissimulée, voulut voir venir, étudier la situation , préparer ses menées et ses moyens d'action; elle se retrancha derrière les protestations de banal regret et de bon vouloir officiel; on peut en juger par la première lettre qu'elle adressa au nouveau roi François II.
Très-haut, trés-excellent et trés-puissant prince,
Xostre très-cher et trés-amé frère et cousin , ayant pieu au Tout-Puissant de prendre à sa miséricorde nostre bon frère le roy Irés-chrestien, vostre l'eu père, nous estant délibérez de nostre part que famitié de naguère» commencée ne s' amortie quant et luy, ains qu'elle continue en force et vigueur avecques vous qui lui estiez héritier aussy bien de la couronne que de ses amis, n'avons voulu en sorte quelconque obraettre occasion qui en pust rendre bon tesmoignage de nostre part; pourtant avons ordonné nostre amé et féal conseiller monsieur Trockmorlon que comme il y a jà bon temps résidé ambassadeur auprès du roy vostre père , ainsi il continue le mesme auprès de vous , comme personnage qui desjà vous est cogneu ; lequel nous espérons vous rendra entier contentement au bon office que nous lui avons commandé faire auprès de vous, s'il vous plaist l'avoir pour agréable en ceste charge, dont nous vous prions trés-afieclueusement de le croire de ce que présentement et durant le temps qu'il y résidera , il vous dira et fera entendre de nostre part, tout ainsy que vous feriez nous-mesmç ; priant Dieu vous avoir en sa très-sainte garde *.
* Minute originale. (Record olBce, ForeUjn EUsahelh, vol. V.)
— 2'i — Voici la réponse que François II fit à celle lellre :
«Il a vu par le sieur de Maises, son pannetier ordinaire, les leltres qu'elle lui a écrites, et entendu par sa bouche la sage et prudente consolation qu'elle lui a adressée de la triste et lamentable fortune avenue en la personne du feu roi; il a bien eu besoin de la Visitation de tous ses amis, il la remercie de la sienne, et proleste de son désir d'entretenir d'amicales relations. La confirmation des limites entre l'Angleterre et l'Ecosse a été il y a quelque temps envoyée au sieur de Nouailles , son ambassadeur auprès de la reine; si elle n'était pas parvenue, il en fera expédier une autre.
« De Villiers Costeretz, le xxx aoust 1059 ^ »
En France , le nouveau règne avait déplacé toutes les situations : la faveur du connétable de Montmorency n'avait pas survécu à la mort de son maître; mais Elisabeth a des paroles doucereuses pour les disgraciés aussi bien que pour les nouveaux favoris. Le même jour (17 juillet iSôg), elle écrit au connétable et au duc de (juise.
Voici d'abord la lettre adressée au connétable :
Trés-clier et Irés-amé cousin,
Encores que toutes choses soient sujettes à mutation, touttcfois la vraye amitié demeure toujours en son entier, qui nous induit à une disposition telle envers vous que avons toujours eue, et d avoir la mesme opinion de nous à vostre endroict; s'il y a chose en quoy nous vous puissions faire plaisir, vous vous en tiendrez tout asseuré; comme noslrc ambassadeur vous en recitera plus amplement*.
Maintenant voici ce qu'elle écrit au duc de (îuise :
\oslre très-cher et irés-amé cousin ,
Nous espérons que par mutation quelconque ne se changera l'amitié qui est fondée sur raison et honneur dont nous nous tenons tant asseurée , que des aultres aussi nous croyons le mesme ; en quoy nous vous prions vous monstrer tel, comme celuy qui par vostre bon ordre et conseil pouvez beaucoup pour procurer Fheritage de nostre feu et très-cher père à noslrc bon frerc et sœur le présent roy et royne; vous faisant de nostre
' Aiitopraplie. (Record ofiico. Elisabeth foreign , vol. V/
* Minulc originale, (l^ccord otTicc, State paper.s , France, \o\. XVJII.)
pari bonne asseuraiice comme plus à plein avons cliargé nosLie loyal et bien amé serviteur M. de Trockmorlon vous déclarer'.
Nous n'avons que la réponse du duc de Guise : elle est froide et mesurée; il remercie la reine de Tavoir fait visiter par le sieur de Mentes; le roi est très -sensible à sa démonstration d'amitié; il n'y aura pas de mutation d'amitié entre les deux royaumes. (De Villiers Costeretz, le 3o aoust iôSq^.)
Elisabeth se donne garde d'oublier la reine mère; a-t-elle deviné tMi elle la femme avec laquelle il lui faudra compter plus tard? la forme, le ton de la lettre l'indique presque :
Trésliaulte, très-excellente princesse,
Nous prenons la hardiesse de vous dire au commencement, si Deus nobiscum qui contra nos. Pour plusieurs grandes occasions, nous avons grandement désiré vostre vraie conférence, laquelle puisque ne se peult faire pour la distance des lieux, encores qu elle se fait par mutuel accord d'esprit et de bon vouloir, de quoy vous prions aussy asseurement faire vostre compte de nostre part, comme si vous estiez continuellement en nostre compagnie. Nostre loyal M. de Trockmorton vous racontera l'affection qoe vous portons non-seulement pour le regard du degré du monde, mais aussi pour la vraye confession et sincérité de la religion chrestienne , qui sera l'endroit où prierons le Créateur vous maintenir en sa grâce et accroistre faveurs de sa sainte parole *.
Comme il est prudent de tout ménager, il y a aussi une lettre pour le roi de Navarre, dans laquelle elle parle de son désir d'entrer en bonne amitié avec lui.
Elisabeth se montrait toujours très-gracieuse pour tous les Français qui venaient en Angleterre; le fils du connétable. Damville, ayant eu fort à se louer de l'accueil qu'il en avait reçu, voulut lui en témoigner sa reconnaissance; la lettre qu'il écrivit à ce sujet il Trockmorton, l'ambassadeur d'Angleterre, mérite d'être reproduite en entier; elle nous fournit des détails curieux sur le goût d'Elisabeth pour la musique :
' Minute originale. (Record office, State papers, France, vol. XVlll.)
- Orip;inal. (Vol. I , EUsabetli foreiffn.)
' RoconI ofTico, Foreiffn Elisabeth, vol. V.
Monsieur de Trockinorton ,
Estant dernièrement en Angleterre prés la royne , vostre maistresse , je congneus le grand plaisir et délectation qu*elle prenoit pour la diversité des chansons en musique; sur quoy m'estant dés lors proposé la congratuler et lui complaire en cela , et des plus belles que je pourrois recouvrer en P'rance Je vous envoyé présentement jusques à une douzaine et des gaillardes que j'ay tirées des violons du roy, qu'elle trouverai mon opinion fort bonnes et de grand plaisir ; que je vous prie bien fort si le trouvez bon luy faire tenir de ma part, estant assez marry que je n*ay eu meilleur moyen de les lui envoyer plus tost pour les empeschemens ([ue j'ay toujours eus depuis mon retour à l'entour du feu roy que Dieu absolve, durant sa blessure, et depuis que moy mesme suis tombé malade d'une fiebvre continue dont je ne suis encore quilte; et davantage je vous prie bien affectueusement faire entendre à la dite royne, vostre maistresse, que le plus grand bien qui me sauroit advenir et que je desirerois autant, est que je m'estimerois trés-heureux de pouvoir me trouver en lieu qui se pust faire paroistre l'extresme affection que je porte à son service , reserve touttefois ce que je dois à mon roy et mon prince naturel , lui présentant mes trés-humbles recommandations a toutes ses infmies bonnes grâces, et je prie le Créateur qu'il vous ayt en sa sainte et digne garde.
D'Ecouen, xiii aoust lôSg '.
Tous les historiens anglais s'accordent à nous le dire, Tavénenient d'Elisabeth fut salué par d'universelles acclamations.
Les Anglais, sans doute, avec leur sens politique, avaient deviné tout d'abord celle qui devait ouvrir à leur nation des voies nouvelles, agrandir leur influence dans l'Europe, et prendre en main la cause du protestantisme qui leur semblait inséparable de leurs propres destinées.
Elisabeth est en avance sur tous les hommes d'Etat d'Angleterre ses contemporains; ceux qui viendront après elle n'auront qu'à suivre la route qu'elle leur a frayée.
Comme Pierre le Grand, comme Frédéric II, elle a légué ses idées à son peuple. La politique qu'elle inaugurait, et que l'Angleterre n'a que trop bien adoptée, peut se résumer en deux grands traits caractéristiques.
En premier lieu, appel pour la première fois à l'opinion de son peuple, à l'opinion de l'Europe, par un manifeste dirigé contre
' Record office, State papers, vol. XVII.
la politique de la France : c'est Tesprit d'examen de la réforme appelé sur les propres actes d'un gouvernement.
En second lieu , c'est le droit d'intervention hautement invoqué, d'abord en Ecosse, plus tard en France, et érigé en dogme politique.
Ces deux grandes lignes de conduite une fois admises, nous verrons Elisabeth s'y maintenir inflexiblement. Le reste de son règne n'en sera plus que la logique et invariable conséquence.
Les événements qui vont suivre justifieront le jugement que nous ne craignons pas de porter sur sa politique.
Le 3 mars i56o, le conseil privé adresse à Elisabeth une déclaration collective touchant les attentats et les prétentions de la France. François II, Marie Stuart et les Guise y sont représentés comme des ennemis mortels. Il est juste et honorable de prêter aide et assistance aux Écossais et de chasser les Français hors de ce royaume ^
Dès le 4 janvier dernier, ce résultat avait été prévu par notre habile ambassadeur M. de Noailles. Voici un extrait de sa dépêche apportée par le sieur de Croix :
« La royne d'Angleterre, depuis la venue de Lithington et de Robert Melvin devers elle, a résolu, avec délibération de son conseil, d'employer toutes ses forces à secourir les rebelles d'Escosse contre le roy et à chasser et bannir tous les François sans toutesfois dénonciation de guerre. >
Le traité de Bervick (i3 février i56o) entre les lords de la congrégation et Elisabeth donna raison aux appréhensions si clairvoyantes de notre ambassadeur. C'était le dernier coup porté à l'influence française ; l'Ecosse était à jamais livrée à l'Angleterre.
Ce fut à ce moment critique que M. de Seurre vint remplacer conmie ambassadeur Gilles de Noailles.
Une lettre inédite du cardinal de Lorraine à sa sœur Marie de Guise, en date du 19 février i56o, va bien éclairer la situation :
« Le roi a fait tout ce qu'il a pu pour la secourir; le temps contraire a ramené le marquis d'Elbeuf son frère, et tout son équipage, à Dieppe. Le roi a cherché à empêcher que la reine d'An-
* Kccord office, State papcrs, Elisabeth, vol. II.
gleterre n entrât en jalousie, aûn qu elle ne se laissât pas aller a secourir les rebelles d'Ecosse; elle a répondu favorablement à Tambassadeur, mais sous main elle agit — ily a du poison caché, — D'accord avec les rebelles, elle empêchera que le roi ne soit roi absolu là bas, empêchant que d'Ëlbeuf ni nul autre secours n^y passe; elle a trente navires en mer à cet effet; dans cette situation on ne peut tenter de faire passer d'Elbeuf ; c est par la voie de la Flandre que cette lettre est portée ; il demande une réponse pour être édifié sur les affaires d'Ecosse, les préparatifs des Anglais, et leurs moyens de s'opposer au passage des secours. De la prise du château de Lislebourg dépend le succès; si le roi n'écrit point, c'est pour éviter le danger que sa lettre soit prise. Pour sûreté, le double de cette lettre est envoyé par une autre voie.
« De Vendosme. ■
Il demande à Marie de Guise par post-scriptum si on peut la secourir par la voie de Dumbarton ; il l'engage à faire revenir le sieur de la Brosse par l'Angleterre , afin qu'il les puisse renseigner sur beaucoup de choses*.
De jour en jour, la situation devenait plus grave ; une lettre de l'évêque d'Amiens, Nicolas de Pellevé, nous fait bien connaître l'étendue et les progrès du mal; nous la donnons en entier, maigré sa longueur :
Monseigneur,
Par les despesches du sieur de Montignac et celle que l'on a donnée à Octavian , laquelle il a baillée à ung marinier pour la crainte qu*il avoit, ainsi qu'il nous a mandé de Donbarre, d'estre surpris, j'estiine que serez bien averty des affaires de pardcçà , avec cesle despesche : l'on a eu peine d'entretenir les bons par la voie que l'on pensoit leurestre plus agréable cl meilleure, et aux aultres l'on a usé de tous moyens possibles pour les séparer et leur donner espérance de retourner en la bonne grâce de leurs souverains, et ont esté meslés toutes les pratiques dont l'on s'est peu adviser; neantmoins leur malice a toujours esté pardessus, et nommément la demande de veoir les François hors de ce royaulme et démolir le petit Leitli : leur repentance suivoit de bien prés le poché, sans la pratique des Anglois qui estoit la seule occasion qui nous mouvoit de les rechercher par doulceur et persuader à l'obéissance, où la reine douairière a usé de tons les remcdcs , voircs jusque» à leur en promettre
* F3rilish MuscMirii; Coït. Caligiila, B. 1\.
particulièrement recompense ; et pour faire incliner le duc ^ en celle opinion et le mettre en suspicion de laultre part. Ton print occasion de .son blanc sceellé qui vous a esté envoyé pour Tinduîre à se recognoistre , ce qui n'a point esté entendu par Tambassadeur, encores que on mandast la fin pourquoi on le faisoit. Brief, nous sommes accommodés de toutes conditions de personnes, aux bons leur promettant la justice pour n'estre pas foulés par le retour des grands , et aux aultres, aultres moyens pour les diviser. Je sçay bien qu'il y en a bon nombre de rebelles , mais celluy des bons est aussi bien grand , et vous asseure qu'il y a beaucoup de gens de bien. II y a des evescbés qui ne sont point gastez et entre autres celui de Ross , pour lequel vous escript la royne. Depuis le bruit de la venue des Anglois , cela a suscité beaucoup d*ennemis et d'envies aux rebelles, et la royne n'a point Irouvé mauvais que aulcuns ayent temporisé , qui ne pouvoient résister pour estre auprès de la fof ce des aultres , et lettres particulières ni proclamations publiques ne défaillent chascun jour. Vous ne jugerez qu'il y eust différence aux villes de France pour le faict de la religion à la façon de Edimbourg, tant à la prédication que au service de Teglise, et qu'on fait toujours continuer parmi les bandes françoises , et monsieur de Martigues y aura réputation en maintenant Tordre qu'il a commencé , encores que la justice soit trés-necessaire pour cest effet. L'on a toujours retardé toutes choses , attendant le temps plus opportun et mesmes la publication de la citation du duc. Monseigneur, je ne vous eusse dit ce propos attendant la venue de M. de La Brosse vers vous , qui vous en saurra dire toutes choses plus particulièrement et mieulx qu'il ne se peult escrire , n'eust esté qu'il ma semblé par la lettre qu'avez escript à la royne madame voslre sœur et principallement par celle qui nous a esté escripte du costé d'Angleterre , que l'on n'eust point recherché le moyen assez ample de reconciliation des ditz rebelles; nous n'avons rien eu tant devant les yeux que d'éviter toutes les suspicions et moyens qui tendoient à l'ouverture de la guerre , ou si l'on est contraint d'entrer, nous espérons que si l'on est assailly, il y a moyen de se défendre ; ce qui est plus nécessaire , c'est l'argent pour ne toucher au magazin des vivres. M. de La Brosse vous rendra trop bon compte de la fortification , et semble à ceux qui en peuvent bien juger que avec l'aide de Dieu vous devez en demeurer en repos , comme nou» avons fait entendre par l'advis qu'avons envoyé par le sieur de Mon tignac. La grande despense qu'ilz porteront en Angleterre les ennuiera et la pauvreté qu'ilz en ressentiront les humiliera aussy. La noblesse n'avoit jamais esté si riche, le pays ne peult porter longuement une grande armée, et principallement en ceste saison. M. de La Brosse vous a voit fait requesle pour son nepveu pour ung office de conseiller. Il a donné
^ Le duc d'Arran.
à entendre que Texpedilion n estoît encore faite , el vous supplie eu avoir souvenance. Quant à la santé de la rojne madame voslre sœur, elle me semble meilleure qu'elle n a esté , le cœur et la force lui croissent avec les affaires.
De Edimbourg , le xxvii mars 1 56o '.
A la lettre de Tévêque d* Amiens était jointe une lettre de Marie de Lorraine à ses frères ; la voici :
« C'est la quatrième dépêche qu'elle envoie depuis la réception des trois lettres, Tune du 19, l'autre du 23 passé, et l'autre du 27, par lesquelles on lui mande les préparatifs faits pour le passage du marquis d'EIbeuf. Elle a avisé ses frères journellement des déportements de la reine d'Angleterre, des forces qu'elle a sur la frontière et qui augmentent d'heure en heure; rien n'a été oublié pour ramener les rebelles à l'obéissance; la nécessité d'argent est grande; on se maintiendra le plus longtemps qu'on pourra; elle regrette beaucoup que les lettres de l'ambassadeur, la plupart chiffrées, aient été prises^. »
Une lettre de M. d'Oysel nous montre à quelle extrémité l'armée française en était venue :
« La nécessité est très-grande parmi nos gens , mais le courage ne faut pas. On leur prête huit ou dix sous par semaine ; au delà de ce temps, force sera d'avoir recours à nos vivres; ils pourront nous faire vivre deux mois : du pain raisonnablement, fort peu de vin et de breuvage du pays ; un peu de chair salée et du poisson. Toutes diligences sont faites pour les fortifications du petit Leith, Il ne reste que deux milliers de poudre sur six envoyés; de l'artillerie suffisamment pour les places qu'ils tiennent, mais mal montée'. »
Que faisaient les Guise pour soutenir leur sœur et détourner Elisabeth de la voie où elle était engagée ? Une lettre du cardinal de LoiTaine à sa sœur va nous le dire :
« Le roi d'Espagne n'a pu ôter a Elisabeth la jalousie qui la travaille; il lui a fait entendre qu'il ne souffrirait plus qu'elle donnât faveur aux rebellés, ni qu'elle entreprit aucune chose au préjudice des droits et autorité du roi et de la reine votre fille.
^ Original signé. (British Musciim; Cott. Caiiguia, B. IX, fol. 90.] ' Original signé. (British Muséum; Cott. Caligula, B. IX.) ' Id. ihid.
L'évêqae de Valence a été lui représenter que le roi ne recherchait que l'obéissance de ses sujets et ferait rentrer ses forces, dès que les choses seraient rétablies ; elle a fait passer par son ambassadeur des articles si honteux que nous croyons qu'elle s'assurait bien que nous n'en ferions rien et qu'elle passerait outre à sa délibération. Le roi d'Espagne lui envoie le sieur de Clayon qui lui parlera de grosses dents, lui annonçant qu'il entend secourir le roi, ce qui ne nous empêche pas de préparer l'armée du roi; mais elle ne sera prête qu'en juillet. Il envoie 6,000 livres par le porteur. »
C'est ici que le cardinal fait allusion à la conjuration d'Amboise :
• Depuis quinze ou vingt jours aulcuns malheureux ont essayé de mettre à fin une conjuration qu'ilz avoient faite pour tuer le roy, tout cela fondé sur la religion, dont aulcuns des principaux ont esté prins et punis; mais tant plus que nous allons en avant, et plus trouvons-nous que ceste conspiration a longue queue, ayant esté de longue main appuyée par aulcuns grands qui se sont trouvés bien trompés, car Nostre Seigneur a bien »ceu défendre sa cause. C'est quasi le mesme train qu'ont pris vos rebelles.
«De Marmoustiers, ce 9 avril i56o ^ »
De son côté , François de Guise écrivait à sa sœur le même jour : sa lettre fut interceptée par les Anglais, mais elle reproduit en partie celle du cardinal , et la fin seule mérite d'être citée :
« Si vous voyez les choses au mauvais chemin que nous craignons, le mieulx que vous puissiez faire pour rompre cette furie, c'est d'accorder avec les rebelles, les laissant vivre comme ils sont, pourvu qu'ils demeurent en l'obéissance du roy et de la royne vostre fille, leur donnant espérance que se comportant doulcement en la dite obéissance, vous ferez que l'on retirera de delà cy après la plus grande partie des François qui y sont. 11 n'y a en cest endroit, Madame, si nécessaire à faire que de gagner temps, et ne seroit point mauvais que, pour mieux disposer et advertir vos peuples, vous fassiez par petits livrets publier que les Anglois ont accordé avec les rebelles de les faire réduire en leur obéissance. »
A l'aide de ces diverses lettres nous avons montré à quelles extrémités les affaires d'Ecosse se trouvaient réduites.
* Originai signé. (British Musoum; Coll. Caligtila, B. IX, 1*97 cl 98.)
Maintenant ii nous reste à voir Elisabeth aux prises avec noire nouvel ambassadeur, M. de Seurre. M. Teuiet, dans son beau livre les Relations de la France avec l'Ecosse, a publié un extrait du long factum des lords de la congrégation , factum inspiré par la politique anglaise, invoquant les mêmes griefs, se servant des mêmes armes. Nous allons y joindre quelques extraits des mémoires et répliques échangés des deux côtés.
Elisabeth , dans sa proclamation , dans son appel à l'opinion de TEurope, avait rejeté sur les Guise toute la responsabilité des événements^ :
• Tout ne provient que de Tambitieuse volonté des principaux de la maison de Guise, lesquelz depuis nagueres se sont emparés du gouvernement de la couronne de France, et cela pendant la minorité du roy et de la royne d'Escosse, et à Texclusion des princes du sang royal auxquelz doibt appartenir le gouvernement du royaulme. »
Ce manifeste, elle le fait lire en place publique, conviant le peuple à son de trompe; elle le fait traduire en français, elle le fait passer et répandre en France, et cela au moment où les passions religieuses étaient en pleine ébullition, où le sang avait déjà coulé.
Voilà ce qu'il faut noter, voilà le côté tout nouveau de cette politique que, la première, elle introduit en Europe.
Pour répondre à ces attaques, le roi se décida à envoyer en mission Monluc, évêque de Valence. Si la reine d'Angleterre le laissait pénétrer jusqu'en Ecosse, il était chargé de proposer aux rebelles de rentrer dans l'obéissance, offrant de retirer la plus grande partie de l'armée française ^.
Monluc était un esprit souple, conciliant, assez porté à adopter les opinions nouvelles. Le choix élait fait pour plaire à Elisabeth et la ramener à plus de modération ; mais ni lui ni M. de Seurre ne purent obtenir aucune concession. Lorsqu'ils déposèrent entre ses mains leur protestation où ils se plaignaient du scandale donné à l'Europe par ces lectures en place publique d'un manifeste injurieux pour le roi de France, Elisabeth se borna à répondre qu'il
* CeUe proclamalion a été imprimée dans les mémoires de Condé, t. 1.
* M. Louis Paris a publié, dans les Négociations soas François II, le long et curieux récit de la mission de Tévêque de Valence , et nous y renvoyons.
était trop tard, que son armée élait entrée en Ecosse, et déjà devant Leith ^
M. de Seurre ne s'en tint pas là : le 20 avril suivant il protesta de nouveau en ces termes :
■ La reine d'Angleterre a dressé une forte armée et sur mer et sur terre, comme si elle craignait une invasion en son royaume. Le roi lui a oflert d'être arbitre entre lui et les rebelles écossais. Elle a demandé, condition inacceptable, le retour des FraBçais d'Ecosse, envoyé une armée sur la frontière; elle a violé le territoire écossais. La mission de 1 evéque de Valence, chaîné de paroles de paix, de conciliation et d'apaisement, n'a pas réussi à éteindre celte jalousie; celle de M. de Glayon n'a pas empêché la marche des troupes sur la frontière d'Ecosse. Il ne reste plus à M. de Seurre qu^à protester au nom de son maître, comme il proteste encore contre l'infraction des traités ^. »
Elisabeth réplique le jour même : que le dauphin et la reine d^Ecosse ont pris le titre de roi et reine d'Angleterre en plusieurs écrits ; que partout au logis de la reine d'Ecosse les armes d'Angleterre sont ajoutées à celles d'Ecosse; elle se plaint de ce qu'on n'a pu trouver un quatrième otage , du mois de mars au mois d'avril suivant, question d'honneur pour sa majesté, violation d'un traité juré; elle récapitule les griefs des Écossais contre l'administration* française, le pillage des populations, les riches abbayes données aux Français, la monnaie de France abaissée pour le gain de quelques particuliers et imposée de force '.
Laissons pour un moment l'Ecosse, retournons en arrière et voyons conmient, de son côté, procédait en France l'homme de confiance d'Elisabeth, son ambassadeur Trockmorton, le grand \ agitateur de l'époque. • Il sera bon , écrivait-il à la reine sa maîtresse (le 6 avril i56o) , par le moyen des marchands, de répandre la proclamation de votre majesté à travers la Bretagne et la Normandie, afin d'exciter encore plus le peuple contre la maison de Guise *. •
Voilà bien un excellent moyen d'agiter le menu peuple; mais il
* La protestation de nos ambassadeurs a été imprimée dans ie tome I*' des Mémoires de Condé. Nous n'avons pas à ia reproduire.
' Original signé. (Cott. Caligula, B. IX.)
' Minute originale raturée et corrigée. (Britisli Musrnni ; Caligula, B. IX , vol. 1 9.)
* Kalendar of State papers.
faut en même temps jeter la division parmi les grands , parmi les princes du sang. Le même jour, Trockmorton envoie au roi de Navarin la proclamation d'Elisabeth et il Taccompagne de cette lettre '.
Sire,
Ayant receu ces jours passés d'Angleterre une proclamation que la royne ma maistresse a fait publier en son royaulme contenant la déclaration de son intention sur Tobservation de Tamitié avec ce royaulme et celuy d'Escosse et la raison qui la fait mettre en ceste deifense , j'ay eu aussi charge de par sa majesté de vous la communiquer, ne voulant sa majesté vous celer. Sire, ce qu'elle a fait expédier encestendroict, et ne voyant aultre moyen d'exécuter ma dite commission, vostre majesté estant si fort esloignée de ces quartiers , ni entendant aulcune chose de vostre approche, pour n'y plus différer plus longuement, j'ay bien voulu le faire par la présente et avec icelle vous envoyer, Sire , le double de la dite proclamation en françois, comme elle a esté imprimée en Angleterre si comme en anglois ; vous osant bien dire au demeurant , Sire , que sa majesté n'entend aultre à l'endroict du roy son bon frère ni son royaulme que toute amitié et mutuelle intelligence; ains là où aulcuns maladviscz auront cherché l'agitation de la republique chrestienne, et en particulier machiné nouvelles inventions contre sa majesté, ses pays et royaulme, elle se montrera si vertueuse que, Dieu aidant, sa majesté ne recepvra au moins, ne méritera aulcune blasme, ni deshonneur (la chose bien entendue), d'avoir tellement procédé et ainsi poursuivi jusques à l'exécution de ses entreprises dont , Sire, sa majesté vous prie de vouloir juger comme à la vérité de la cause, à l'exigence du cas, et à son honneur sur lesquelz tous princes se doivent fonder, appartient, autant que je prie le Tout-Puissant vous avoir en sa sainte et digne garde.
A Amboise, ce i5 avril i56o*.
Cette fois la clairvoj'ïince de l'habile diplomate fut en défaut. 11 avait mal choisi le moment: la conspiration d'Amboise venait d'échouer, le roi de Navarre avait tout intérêt à ménager les Guise, et, pour déjouer tous les soupçons, il adressa au cardinal de Lorraine la lettre de Trockmorton et la réponse qu'il lui faisait; c'était le meilleur gage de son dévouement. Le cardinal transmit les deux lettres à Trockmorton sans y joindre aucune réflexion. A
' Kalendar of State papers, 1 858-i 869 .foreign, p. 609.
* Copie du lo.mps. (Record office, State papers, France, vol. XVII.)
— 33 *— quoi bon! La lettre du roi de Navarre n'en disait-elle pas assez? La voici :
Monsieur )*anibassadetir,
J'ay reccu ce soir une lettre escriple à Amboise, et pour n'avoir aulcune connoissance de vous, je ne puis d*asseurance sçavoir si elle est par vous escripte et à mon adresse ou non ; mais ce qui me donne conjecture qu'elle vient de vostre pari, c'est que au commencement de vostre lettre vous m*escrivez que vous avez ces jours passés receu d'Angleterre une proclamation que la royne vostre maistresse a fait publier en son royaulme, laquelle aussi vous m'avez envoiée. Je ne puis assez présumer a quelles enseignes, ne à quelle fm, encore que je uVesbahis-je plus du contenu en la dite proclamation ; la tournure de laquelle visiblement demonstre que les^princes du sang l'ont appelée à leur ayde et secours , el parce que j'ny cest honneur d'estre le premier prince du sang et le plus proche parent du roy monseigneur, je n'ay peu moins faire que de m'en ressentir, et vous prier. Monsieur l'ambassadeur, faire entendre à la royne vostre maistresse que je n'ay et n'auray jamais d aultre volonté que celle du roy mon seigneur, chose qui m'est commune avec les aultres princes de vieux sang comme estant tous unanimes en ceste délibération , qui me fera par vous la prier de nous mettre plus en ses escripls et proclamations, qui ne lui pourront de rien servir et à nous beaucoup nuire elprejudicier pour le soupçon de quelque secrète intelligence qui par lapeutnaistre et croistre en l'esprit du roy mon seigneur; lequel jusques icy ne nous a donné aulcune occasion de ce faire, mais au contraire s* est toujours accommodé à nous donner et a chacun de nous entier contentement en toutes choses que nous lui avoni requises et demandées; et quand aulcun de nous aurait quelquefois argumenté de quelque légère occurence non entièrement satisfaite ou contente, comme il peut parfois advenir en une si grande monarchie comme est celle de France, si est que nous ne la vouldrions pourtant pas aller rechercher pour en avoir la raison, mais aurions nosfre recours à celuy seul qui a le cœur des rois et reines en sa main et qui les incline où bon lui semble par le conseil de sa seule volonté. En veste intention et désir, je veux finir après avoir prié le Sauveur du monde. Monsieur Tambassodeur, vous donner ce que bien lui sçaurez demander.
De Pau, ce vi* jour demay i56o. Vostre bon aniy,
Anthoine*.
* Copie de l'original. (Record office , State papers, France, vol. XVJI. ) A cette occasion, le roi de Navarre écrivit de sa main à François II; cette curieuse lettre, où il proteste de son dévouement, a été imprimée par M. Louis Paris dans les Négociations sous François H,
Elisabeth ne se contentait pas des nouvelles fréquentes que lui transmettait son ambassadeur, dont l'activité fiévreuse ne se ralentissait pas; elle avait en outre sur le continent de nombreux espions. Il nous a semblé curieux de citer en entier un rapport d'un de ces agents secrets; il est du 3 mai i56o.
Parti de Jersey pour aller à Brest, il raconte qu'il a vu un grand navire, nommé le Grand Henry, auquel travaillaient quatre ou cinq cents ouvriers, espérant l'apprêter dans quinze jours; il en a vu un autre, nommé la Maîtresse, déjà accoutré, et deux autres grands navires, le Lion et le Léopard, apprêtés en grande diligence et qui seront prêts dans quinze jours; il y a aussi devant la ville de Brest quarante navires de toutes forces appareillés pour la guerre. De l'autre côté de Brest, au banc de Pradon, soixante navires apprêtés aussi pour la guerre. Le prince de Mantoue est attendu à Brest avec nombre d'Italiens, ainsi que M. d'Étampes avec une grosse bande et M. de Brissac venant d'Anjou.
Quelques-uns disaient que le roi d'Espagne devait venir et que le roi lui ferait présent de ces trois grands navires dessus dits , et que le roi d'Espagne ferait descente en Ecosse et en Angleterre; que déjà il avait envoyé quarante galères à la Rochelle.
Un jour et demi après, l'espion s'en alla à Canques, où il vit vingt navires de graild port tous prêts; puis il alla à Morlaix, où il apprit que quatre ou cinq navires de la Rochelle étaient retenus pour porter des vivres à Brest; puis il vint à Saint-Brieuc et se trouvait à Saint-Malo le 1 3 mai , où il vit huit cents hommes de guerre et trente navires tout prêts pour aller à Terre-Neuve et n'attendant que le bon vent , et six grands navires pour porter des victuailles à Brest; puis il vint à Cancale, où il trouva cinq navires prêts pour Terre-Neuve avec ceux de Saint-Malo; puis vint à Coutances le 19 mai, où M. de Bouillon, gouverneur de Normandie, était attendu depuis quatre jours pour revisiter la ville et les quartiers environ. DeCoutances, l'espion retourna à Jersey le 2 3 mai^
Revenons à Trockmorton : le jour même où il écrivait au roi de Navarre, il prévenait le cardinal de Lorraine qu'il venait de recevoir une lettre de sa maîtresse. C'était une réponse à l'une des dernières communications de M. de Seurre : la reine avait voulu la remettre à M. de Seurre; mais celui-ci avait refusé de la rece-
* Copie du leuips. (Record ofiîcc, State papcrs, France, \o\. XVflI.)
voir. Elle était pourtant conçue en termes pacifiques; car il n'a pas tenu à la reine que les choses soient venues où elles en sont. La faute en est à ceux qui ont conseillé les injures qu elle a subies. Trockmorton en terminant demandait au cardinal les moyens de faire entendre au roi ce que sa maîtresse lui avait donné charge de lui dire^
A cette lettre le cardinal de Lorraine répondit le 1 1 mai suivant :
Monsieur Tambassadeur,
J'ay receu vostre lettre du ix de ce mois , à laquelle il n*est grande response, d*autant qu*estant briefve, comme elle est, je ne puis que bonnement fentendre, et quant à ce que vous avez à faire entendre au roy, de la part de la royne vostre maistresse , vous en ferez suivant la charge que vous avez , ainsy que vous ad viserez , et aurez à toute heure de sa majesté la bonne et gracieuse audience que vous avez accoustumé quand vous voudrez ; priant Dieu , Monsieur fambassadeur, vous donner ce que desirez.
De Ghinon, le xi' jour de may i56o.
Voslre bon amy,
Le Cardinal de Lorraine^.
Trockmorton crut devoir répliquer par une lettre adressée aux deux frères, le duc de Guise et le cardinal :
Monseigneur,
J'ay receu la lectre que vous et monseigneur le cardinal m avez escripte le onziesme de ce mois, responsive à la mienne du ix, que vous présenta mon secrétaire; et pour autant que m' escripvez qu'estant la mienne briefve , vous ne la pourrez que bonnement entendre , pour vous lever de ceste peyne et vous faire entendre plus au long ce qu'avois en charge de déclarer au roy, puisque vous m'en donnez le choix de faire comme j'adviseray, j'ay bien voulu suivant ma charge (estant à cause de ma maladie détenu de ne la pouvoir aller faire moy-mesme) d'envoyer ces deuxgentiiz hommes, serviteurs de la royne, estans en service avec moy, comme .sçavez, vers vous, pour vous faire plus ample déclaration de ce que porte ma commission , vous priant de les croire comme à moy-mesme et d'en après le faire entendre à sa majesté.
Amboise, le xiii* jour de jnay i56o'.
' Record office , State papers, France, vol. XV. r
' Copie du temps. (Record office, State papers, France, vol. XVIIJ. ) ' Id. ibid.
Le cardinal de Lorraine mit fin à celte polémique par une dernière lettre écrite le i5 mai :
Monsieur Tanibassadeur,
Je receiis hier par ces deux porteurs les lettres que m*escripvez, lesquels aussy me monstrerent un escript en François qu ilz me lurent tout de long, et leur ayant demandé à me le laisser, ilz ne le voulurent, disant qu'ilz avoient charge de me le bailler en iatin , comme présentement ilz ont fait. Après que je l'auray fait venir au roy et au conseil, je vous en diray mon advis à la première veue, remettant cependant à Dieu la conduite de tous les diflerens qui sont entre sa majesté et la roy ne vostre maistresse; car estant si juste juge que nous le cognoissons tous, il fera toujours cognoistre l'intention de sa dite majesté en ce fait, laquelle y procède toujours avec son accoustumé désir de garder et entretenir la paix et repos publicq, mesmement à Tendroict de la dite royne vostre maistresse, et n*ayant pour ceste heure aultre chose à vous dire, je prie Dieu, Monsieur Tambassadeur, qu il vous ayt en sa sainte guarde.
De Saint- Maur-des Fossés, ce xv* jour de may i56o.
Vostre bon amy,
Le Cardinal de LonRAiNB '.
Nous touchons au triste dénoûment de la guerre d'Ecosse. L'effort des Anglais et des Ecossais réunis était venu, il est vrai, se briser contre les remparts de Leith, Ténergie de d'Oysel et la bravoure des assiégés; mais la famine pouvait venir à bout de cette résistance désespérée : la garnison était réduite à six onces de pain pour chaque homme et à un peu de saumon salé. Les secours de France risquaient fort d'arriver trop tard ; on ne les attendait que pour le mois d'août. Telle était la vraie situation des choses , lorsqu'Elisabeth, qui avait fait connaître au gouvernement français son désir de traiter, prit la résolution d'envoyer Cécil en Ecosse, en lui adjoignant le docteur Wotton. Cécil avait conseillé la guerre ; c'était à lui d'en finir par un traité. Il n'accepta cette mission qu'avec répugnance, car son avenir politique en était l'enjeu. De son côté, François II s'était rendu au désir exprimé par Elisabeth et avait dépêché M. de Randan^ , auquel devait se joindre l'évéque de Valence.
* Copie du temps. (Record office, State papers, France, vol. XVJll.)
* M. de La Rochefoucault, gentilhomme de la chambre du roi et cKevalier de l'ordre. La lettre qu'il était chargé de remettre à Elisabeth était signée par François Jf et dalée de Chenonceau. (Forbes, State papers, vol. I", p. 3 19.)
Le lieu choisi pour la première entrevue fut Newcastle. A cet eflet, le duc de Norfolk envoya un sauf-conduit à M. de Randan et à Tévêque de Valence pour Faller et le retour ^
Nous connaissons Tétendue des pouvoirs donnés par Elisabeth a Cécil, et nous les résumons ainsi : évacuation de TEcosse par les Anglais et les Français; un nombre très-limité de Français sera autorisé à occuper quelques places d'Ecosse ; la restitution de Calais sera soulevée, mais sans trop y insister; on réclamera l'abandon par Marie Stuart des armes d'Angleterre et une renonciation formelle à la couronne d'Angleterre.
Le point difficile de la mission , c'était la reconnaissance du traité passé entre les lords de la congrégation et Elisabeth. La première entrevue à Newcastle n'amena aucun résultat. On s'ajourna à Edimbourg; c'est à ce moment que le parti français allait perdre celle qui en était l'àme. Marie de Guise se mourait à Edimbourg. Quelle fin d'existence pour celle qui fut un instant l'orgueil et l'honneur de la cour de France! Elle est là sur son lit de mort, entourée de ses ennemis, à demi-prisonnière de lord Erskine qui n'a pu lui refuser cette misérable hospitalité; l'hydropisie a envahi son corps, paralysé ses membres; mais la tête est vivante; Ténei^e de sa race la soutient. A ses adversaires qui l'entourent, elle conseille la concorde; elle ne fait entendre que des paroles de miséricorde et de pardon ; un ministre calviniste lui avait offert son ministère; mais elle demande et reçoit les derniers sacrements, et meurt en bonne catholique comme elle avait vécu. Devant ce lit de mort, il n'y eut, il. faut le dire, que du respect; cette femme avait su s'attirer l'estime, commander l'admiration. Un seul homme jeta l'insulte à cette mourante, un seul, ce fut Knox.
Avant d'entrer en pourparlers, l'évéque de Valence et M. de Randan tentèrent de faire parvenir une lettre aux assiégés de Leith; mais elle fut interceptée, et nous l'avons retrouvée dans les papiers œlatifs à la France. En voici l'analyse; elle est datée d'Edimbourg le 1 7 juin :
«Ils leur annoncent leur arrivée en Ecosse. A Berwick, ils ont appris la mort de la reine régente. Us ont prié le secrétaire Cécil et le doyen de Cantorbéry, dépiltés par la reine d'Angleterre, de permettre aux assiégés de sortir du lieu où ils sont pour commu-
' British Musnim ; Cott. Caligula, B. IX, P i 27.
niquer avec eux et procéder à la négociation d'un accord. Us ont refusé ce point comme contraire aux lois de la guerre. Ils ont proposé de faire sortir Tévêque d'Amiens, k condition quil promettrait, en cas de non -accord, de subir le même sort que les assiégés. On a concédé de traiter sans ceux qui sont assiégés; on leur communiquera la négociation par lettres ouvertes. On a pensé qu'une trêve jusqu'à samedi soir ne serait pas préjudiciable, les priant de la ratifier. Le roi et la reine se portent bien ^ ■
La conférence s'ouvrit donc le 19 juin. Voici le résumé du débat qui s'engagea entre nos ambassadeurs et les commissaires anglais : sur les griefs d'avoir porté le titre et armoiries de ce royaume contre la volonté de la reine d'Angleterre , messieurs de Valence et de Randan déclarent n'avoir pas reçu de pouvoirs nécessaires pour débattre ce point. Ils promettent l'abandon des armes dans l'avenir, et la réformation de toutes les lettres contenant le titre et les armoiries d'Angleterre. Ils offrent de composer les affaires d'Ecosse avec les Écossais par tous moyens raisonnables , et autres différends avec les Anglais. Us offrent de renvoyer les soldats français, de démolir le petit Leith; quant à Dumbarton et l'Isle aux Chevaux, le nombre des soldats qui y sont sera diminué. Enfin, cesseront d'un côté et d'autre tous appareils de mer; aucun nouveau navire ne passera en Ecosse. M. de Randan et févéque de Valence s'obligeaient personnellement à l'observance de ce dernier article ^.
CécU se montra d'abord très-coulant; il avait hâte d'en finir, et les commissaires français semblant favorables aux demandes des Ecossais, la paix paraissait assurée, lorsqu'une lettre d'Elisabeth il Cécil vint tout remettre en question. Encouragée par fétat précaire de la France, elle voulait maintenant obtenir des avantages beaucoup plus importants : revenant sur les termes de son premier pouvoir, elle intimait l'ordre à Cécil d'obtenir une reconnaissance formelle du droit qu'elle avait eu de traiter avec les Ecossais; elle ne se contentait plus de la renonciation de Marie Stuart a la couronne d'Angleterre; elle voulait que cet abandon fût nettement formulé dans une proclamation ; enfin elle demandait que le roi d'Espagne fût pris pour arbitre pour la restitution de Calais et pour une indemnité d'un demi-million de souverains. En cas de
* Original signe. (Record oITicc, State papcrs, France, vol. XVI If.) ' Copie (lu (pmp.H. {Ibid.)
refus des Français, rupture de la conférence et ordre, a Norfolk de marcher sur Berwick.
Cécil avait' appris par des avis venus de Leith que la situation de la garnison n'était pas aussi désespérée qu on pouvait le croire; la pèche du saumon était venue en aide aux assiégés et avait ainsi augmenté leurs ressources.
A la demande inattendue de Calais, Randan refusa tout net : qui avait pris Calais ne pouvait le rendre. Il se prononça avec non moins de fermeté contre la reconnaissance du droit que voulait s'attribuer Elisabeth d'avoir traité avec les Écossais.
Si nous entrons dans tous ces détails, c'est que ce point historique est resté obscur, ainsi que Ta remarqué avec tant de justesse M. Louis Paris, dans les Négociations sous François II. Les historiens anglais ont eu intérêt à le présenter sous un jour tout favorable k leur cause, et les historiens français l'ont généralement passé sous silence, faute de documents originaux ^.
Reprenons la suite de la négociation : nos ambassadeurs voulurent traiter séparément avec les Anglais. Les comprendre dans un seul et même traité avec les Écossais, cela n'était pas admissible; c'eût été prendre Elisabeth pour juge et partie entre le roi de France et ses sujets.
Les commissaires se séparèrent donc. Cécil allait donner Tordre à Norfolk de marcher en avant et annoncer à Elisabeth la rupture des conférences, lorsque , voyant l'occasion de paix lui échapper, il se ravisa et envoya un message à Randan et à Tévêque de Valence.
On se revit donc, et, éludant le point difficile, on y substitua une clause assez vague par laquelle le roi de France et Marie Stuart s'engageaient à remplir leurs engagements envers les Écossais. On se borna à laisser à Elisabeth Tombre d'un droit d'intervention en cas de non-exécution des engagements pris avec l'Ecosse. Randan consentit à cette sorte de compromis; la paix fut conclue, et le traité de Lislebourg enfin signé.
Il était temps, car à ce dernier moment arrivait une nouvelle lettre d'Elisabeth, plus exigeante encore. Il parait certain, et c'est un historien anglais qui nous en fait l'aveu^, qu'elle venait de recevoir la proposition des chefs protestants de lui livrer quelques villes
^ Dociimciils iiiédiU, Mégociations sous François II, p. 465. ' Fronde, llistory oj Emfland, t. VJF, p. a6i.
— iode Normandie et de Bretagne, et, dans son désir ardent de reprendre Calais, elle avait prêté loreille à cette promesse tentante.
Le 14 juillet i56o, une nouvelle convention fut passée entre Tévêque de Valence et les députés anglais pour rembarquement des troupes françaises; il était dit que, pour éviter les nouveaux désordres survenus depuis huit jours et dont aucune réparation n'avait été donnée, les Anglais laisseraient quatre enseignes de gens à pied et quelques gens à cheval pour servir d'escorte jusqu'à ce que l'embarquement fût effectuée
Trockmorton était bien servi par son gouvernement. Le premier, il reçut la nouvelle de la conclusion de la paix, et, le 1 4 juillet, il écrivait au cardinal de Lorraine :
Monseigneur,
Il me vient d'arriver tout maintenant uug courrier d'Angleterre qui m'apporte lettres des seigneurs du conseil privé de la royne ma maistresse, par lesquelles j'entends que l'accord de paix est conclu et arresté entre les commissaires des deux costés le vi de ce mois , dont la grande affection que j'y ay toujours portée et pour la joye inestimable que j'en ay conceue n'ay voulu faillir d'en adverlir le roy et la royne et vous en toute diligence par ce porteur, vous priant, Monsieur, de le faire sçavoîr à leurs majestés, estimant qu'elles n'en aient encores rien entendu.
De Paris, 1 4 juillet iTiGo*.
A cette lettre est joint l'accusé de réception par le cardinal de Lorraine avec ses remercîments.
Voyons maintenant comment cette paix fut exécutée, et commençons par une lettre du chevalier de Seurre à Cécil, à la date du 2^ août :
« Il a vu l'honneur qu'il a plu à sa majesté lui faire; il l'en remercie humblement, flatté qu'elle ait si bonne souvenance de lui; il est bien aise qu'il ait reçu lettres du sieur de Trockmorton; il n'aura sans doute pas failli à lui faire entendre la provision qu'il a eue d'envoyer trois de ses gens par tous les ports de France, suivant laquelle le roi son maître lui a commandé d'en faire autant*.
' Original signe par révcque de Valence. (British Mii<»eum; Cotl. Caligula, B. lX,r 117.)
* Record oflicc, Slatr papers , France, vol. XVIII.
il a attendu, pour ne pas ennuyer sa majesté, que cela ait été exécuté en France, d'autant que la reine d'Angleterre avait demandé que la France commençât la première à désarmer.
« Il lui demande d'expédier une pareille commission pour Portsmouth et autres endroits.
« Il lui rappelle la demande de restitution des navires-et des marchandises prises (de Londres) ^ »
Trockmorton, de son côté, écrivait, le i*' septembre, au cardinal de Lorraine :
Monseigneur,
J'ay receu lettres ce matin de la royne ma maistresse et avec icelles une commission pour demander et recepvoir des majestés du roy et royne sa compagne la ratification de ce dernier traité fait en Escosse ; en quoy la dicte dame ma maistresse a usé de tant de diligence sur la cognoissance de la volonté du roy son bon frère pour la manière de la dicte ratification, aifin quil ne soit rien obmis en cest endroit pour sa part, et de moy comme à ce le plus enclein, si que à Toffice que j*espere bien appartient, je n*ay voullu faillir incontinent vous en advertir par la présente , et par mesme moyen vous prier me faire sçavoir quand il plaira à sa majesté me donner accès pour la cause sus dicte , et de tant le plus tost pour ce que le jour limité audict traité pour bailler les dictes ratifications s'approche fort, estant le quatriesmejour de ce mois, et aussi j'entends que le roy desloge de Fontainebleau dans un jour ou deux, et pourtant vous prie. Monsieur, me faire entendre par ce gentilhomme la response de sa majesté et de vous , tant sur ce point comme du lieu que la dicte ratification se pourra faire ; priant Dieu , etc.
De Melun, ce i*'jour de septembre i56o*.
Cette audience, tant de fois sollicitée , fut enfin fixée au i5 septembre. L'ambassadeur se rendit à Fontainebleau , où François II le reçut, ayant auprès de lui la reine mère, Catherine de Médicis, Marie Stuart et MM. de Guise. Trockmorton s'attendait à ce que la prestation du serment de François II aurait lieu ce jour-là, à l'effet de ratifier solennellement le dernier traité. Il n'en fut rien. Le chancelier répondit qu'il y avait deux traités, tous deux, il est vrai, en date du 6 juillet, mais parfaitement distincts : le premier avait
• Original signe. (Rpcord officr, State papers, France, vol. XVlIf.)
* Copie du temps.
été passé avec la noblesse et le peuple d'Ecosse, et on y avait pris rengagement de réunir les États le lo juillet dernier et d'élire des députés et notables personnages pour prêter Tobéissance qu'ils devaient à leur roi et reine.
Le second traité avait été passé avec les députés de la reine d'Angleterre, et les envoyés français s'étaient engagés, au nom du roi et de la reine de France, à accorder et à maintenir toutes les choses stipulées dans le traité passé avec les Écossais.
L'ordre adopté devait donc être suivi ; les Écossais devaient d'abord exécuter ce qu'ils avaient promis, ce qu'ils n'avaient point fait encore, le roi et la reine de France attendant leur soumission.
Ratifier le traité avec la reine d'Angleterre n'était possible qu'après l'exécution des engagements jusqu'à ce jour non remplis par les Écossais ^ .
Ainsi que le remarque avec justesse M. Louis Paris, Elisabeth put comprendre alors la vraie raison qui avait porté les plénipotentiaires français à séparer, dans le traité, ce qui la regardait directement.
Trockmorton répliqua sur l'heure que le trailé conclu entre 1» France et l'Angleterre ne pouvait dépendre de l'observation ou de l'inobservation de celui passé avec les Écossais, et, quoi qu'il arrivât de ce côté-là, il ne pouvait y avoir de prétexte plausible pour violer des conventions sincèrement échangées.
Mais, en dépit de ses instances, il ne put rien obtenir et en fut réduit à demander au chancelier copie de sa déclaration '-.
Elle lui fut remise le lendemain, et la lettre de L'Aubespine, qui l'accompagnait, mérite d'être citée :
Monsieur,
Je vous envoyé par ce porteur la response que le roy et la royiie font à la roy ne d* Angleterre , vostre maistressc, aux deux lettres que vous présentastes hier de sa part, que j*eusse baillée à vostre secrétaire si la royne eust esté hors du lit; mais il faut pardonner aux dames c|uand elles donnent au matin , roesmement aux femmes grosses comme nous pen-
* Nous nous servons de la pièce oripfinalc copiée par nous au Record office , State papers, France, voi. XIX.
* Nous en avons donné l'analyse exacte; il est inutile de reproduire ce long factum qui fait partie, comme toutes les autres pièces, du volume XIX, Record office, Slate papers, France.
sons qu'est nostre maislrcsse. Si vous avez au surplus affaire de moy en quelque chose, vous me trouverez à vostre commandement, priant Dieu , Monsieur, vous donner longue vie.
De Saint-Germain-en-Laye ^
Trockmorton, dans sa réponse du même jour, a bien soin de dire qu'il fera part à la reine d'Angleterre de Tétat de grossesse où se trouve Marie Stuart, et il Tassure à Tavance de la joie qu elle en recevra 2.
La lettre du roi et de la reine de France que L'Aubespine remit a Trockmorton n'était pas faite pour satisfaire Elisabeth.
Le roi François II protestait vaguement du désir de maintenir les bonnes relations entre les deux couronnes et du désir (Farriver à une ratification du traité de Lisiebourg; il espérait qu'Elisabeth prendrait en bonne part ces nouveaux retards et les raisons qui les avaient motivés^.
Marie Stuart, de sa propre main, ajoutait quelques paroles d'amitié pour Elisabeth : « Vous pouvez vous asseurer, lui disaitelle , que de nostre part nous procéderons toujours avec l'afTection naturelle que la proximité du sang nous commande, et la ténacité du devoir que requiert une parfaite et droite intention pour la correspondance que nous en espérons de votre part*. »
Elisabeth fut outrée de cette réponse et sa réplique ne se fit pas attendre; elle porte la date du 25 septembre^.
Elle fait l'historique de la négociation de MM. de Randan et de Valence; elle rappelle l'oppression des Ecossais, la mauvaise administration des mauvais ministres de France en Ecosse; elle rappelle la levée du siège de Leith que les Français purent librement
'* Record office, State papers , France , vol. XIX.
« Ihid.
» Ihid.
* [bid,
^ M. Louis Paris, dans les Négociations sous François H, a donné une longue lettre de notre ambassadeur, M. de Seurre, au roi, à la date du. 34 septembre 1 56o. 11 raconte les conversations qu'il a eues avec Cécil et Wotton et fait pressentir la réponse d'Elisabeth , a demi indiquée par les observations des deux hommes. d*État anglais. II raconte «''gaiement l'audience qu'Elisabeth lui donna cinq ou six jours plus lard. Nous renvoyons donc à cette curieuse dépêche qui compl^te et eipliquc la politique d'Elisabeth. (Documents inédits, Louis Paris, Négociation.^ sous François II, p. 355.)
évacuer, la manière dont on se conduisit avec eux, les assistant pour leur retour en France de vivres, d'argent, ^e navires; elle rappelle Taudience accordée à MM. de Randan et de Valence, à Richmont, la permission qu'on leur donna de rentrer en France sans stipuler l'obligation du retour, les mêmes faveurs accordées k M. de La Brosse et à Tévêque d'Amiens, Nicolas de Pellevé, qui s'étaient engagés à faire payer ce qui était du à la reine d'Angleterre, dans le délai de vingt jours, ou à se reconstituer prisonniers; rien n'a été soldé, pas même le transport des troupes, et MM. de La Brosse et de Pellevé sont restés en France.
Le 27 août, elle a envoyé des lettres scellées afin de requérir la ratification du roi de France, hautement promise, ainsi qu'en fait foi la correspondance échangée entre son ambassadeur et le cardinal de Lorraine.
Elle rappelle le refus de faire rentrer en Angleterre MM. de Randan et de Valence.
Enfin, elle termine par une menace ironique. Elle compte bien f|ue son frère le roi de France et la reine seront mieux conseillés par les Etats qui se rassemblent au mois de décembre prochain , de la manière dont on doit traiter avec une alliée et voisine. Elle en espère pour le peuple de France plus de repos et de tranquillité, et, pour le peuple d'Ecosse, le retour à son ancien gouvernement, sans passer de nouveau par l'oppression de l'étranger.
Cette déclaration , elle la communiquera en France à tous les hommes de quelque autorité qui sont intéressés au maintien de la paix; elle la communiquera au roi d'Espagne qui lui a demandé à tant de reprises cette pacification qu'on dénie aujourd'hui >.
Les Guise se trouvaient à bout de voies : la guerre d'Ecosse avait épuisé le trésor; l'amour-propre national était froissé par la déplorable issue de cette guerre malencontreuse; on ne comprenait que trop que notre influence en Ecosse était à jamais perdue; les questions religieuses aigrissaient les esprits; la Normandie, sous l'excitation journalière des Anglais, se tournait du côté des idées nouvelles.
C'est à ce iiioincnt que fidec d'un concile national fut jetée en avant.
' Rcronl ofiîco, Stale papers, France, vol. XIX.
Catherine de Médicis, écartée du conseil jusqu'au jour de la conjuration d'Amboise, y avait repris de l'ascendant, et, de sa nature, portée aux voies obliques des transactions, elle poussait vivement à la réunion de ce concile national , moyen d'arriver plus promptement à un concile général tant de fois promis, tant de fois différé.
Philippe II s'en alarma: il vit là une grande déviation à l'autorité du pape, un danger pour ses propres Etats, et dépécha en France don Antonio de Tolède pour détourner de la voie où ils s'étaient engagés et les Guise et Catherine de Médicis. M. Louis Paris a publié la réponse de François II aux ouvertures de don Antonio^. Le British Muséum en possède paiement une copie où, sous une autre forme et en des termes différents, sont présentés les mêmes arguments; ce qui nous dispense de les reproduire ici. D'ailleurs , cette réponse peut se résumer dans cette seule phrase : • L'unique remède est dans une réforme qui ôteroit prétexte aux protestants. » Voilà le langage que la gravi lé de la situation arrachait aux Guise ^.
On peut juger de l'état des esprits par l'article premier des articles dressés par la noblesse de Touraine, pour présenter au roi, lors de l'ouverture des États généraux.
« Qu'il plaise à sa majesté que la religion soit reformée selon la vraie parole de l'Evangile de Dieu , sans qu'on y adjousteou diminue aulcune chose, puisque c'est la vraie touche par laquelle toutes choses doivent être esprouvées. (Tours , 26 octobre. ) » Et la conclusion, c'était la demande d'un concile libre ^
Ici les documents viennent à nous manquer. Il y a une lacune dans tous les recueils anglais de cette époque. Nous n'avons pu rien retrouver sur les derniers mois du règne de François H; nous n'avons relevé que cette simple note de Cécil à M. Morton : t Nous sommes tout troublés par divers rapports d'étranges procédures de delà, tendantes à l'exaltation et à la grandeur de la maison do Guise*.»
Plus tard , lorsque nous aurons à rendre compte des archives
* Négociations sous François II.
* En voici l'indication : Britisli Muséum, n^ 18,76 1 ■■* Hecord ofifice, State papers, France, vol. XIX.
« Brilisli Muséum; Cou. Caligula, R. IX.
secrètes de Vienne, nous reviendrons sur le règne el les derniers moments de François II : les lettres de Chantonnay à Marguerite de Parme nous fourniront les détails les plus curieux, les plus circonstanciés; ce sera une curieuse page à ajouter à l'histoire de France.
Un nouveau roi montait sur le trône. Ainsi ([u'elle Tavait fait à la mort de Henri II , Elisabeth envoya en France un an^bassadeur extraordinaire, le comte de Bedford, Tun de ses conseillers prives. L'étiquette des cours le voulait ainsi : il était d'usage de protester de son amitié , de son désir de conserver la paix , sauf à ne pas tenir le lendemain les promesses échangées. Cet ambassadeur emportait de nombreuses lettres de sa souveraine; il y en avait pour le connétable, pour le roi de Navarre et Renée de Ferrare; il y en avait aussi pour François de Guise et le cardinal de Lorraine , les ennemis de la veille.
Nous avons eu sous les yeux toutes les réponses qui y furent faites^ ; elles se ressemblent toutes et nous n'en détacherons qu'une seule , celle de François de Guise : « Il remercie la reine d'Angleterre de l'accueil fait à ses frères passant par son royaume, des preuves d'amitié qu'elle a données au cardinal de Lorraine et de sa volonté bien affectionnée pour la reine d'Ecosse , sa nièce, dont celle-ci est très-reconnaissante. Réser\é le devoir qu'il doit à ses souverains, il lui offre ses services.
«De Corbeil, le 27 mars i56i*^. »
Voilà le côté officiel de la situation ; il nous reste à rechercher ce qui se passait en dessous, ce qui se cachait derrière ces belles phrases. Un historien anglais moderne, un érudit, dont le témoignage ne peut être suspect, a très-justement défini la politique du gouvernement d'Elisabeth à cette époque : intervention secrète dans les affaires des autres Etats, dans le but d'exciter chez eux des troubles intérieurs'. En d'autres termes, Elisabeth pratiquait cette maxime qu'un État agité intérieurement n'est pas très-disposé à inquiéter ses voisins. L'historien anglais rapporte l'initiative de cette politique à Trockmorton. Nous admettons, comme lui,
' t\ecor(l office, State papers , France, vol. XX.
■ Ibid.
^ « A covert interférence in ihcaflairs offoreign slales for llie purpose of cxciling internai dislurbances. » (Stevenson, Kalendar oj State papers foreiyn, 1861, 1862; préface.)
que cet ambassadeur ttait un esprit actif, délié, intelligent, peu scrupuleux sur 1 emploi des moyens, en un mot, le meilleur agent de Cécil; mais , selon nous, Trockmorton n'était qu'un habile instrument; la pensée dirigeante, c'était Elisabeth. Cette politique d^iminixtion dans les États voisins, c'est bien la sienne. Voyons maintenant à l'œuvre les agents d'Elisabeth : Le comte de Bedford avait pour mission de nouer d'intimes relations avec le roi de Navarre, le prince de Condé et Coligny; d'empêcher à tout prix la réunion d'un concile général , et d'entraver le mariage de Marie Stuart avec un prince étranger. 11 était porteur pour elle d'une lettre autographe d'Elisabeth , qui l'engageait, en raison de sa jeunesse et des vicissitudes de la destinée, à entretenir avec elle des relations amicales. L'Ecosse était maintenant en paix, bien gouvernée et bien unie. De part et d'autre, il fallait oublier le passé, et des dissentiments que seule avait amenés l'alliance avec la France. Si ces communications étaient bien reçues, Elisabeth se montrerait généreuse et n'insisterait pas rigoureusement sur ses droits; mais si Marie Stuart fermait l'oreille à ces propositions, la faute en retomberait sur elle, et Bedford avait ordre de demander l'immédiate ratification du traité de Lisiebourg.
De ce côté, la mission de Bedford n'eut aucun résultat, Marie Stuart échappant toujours par des prétextes plausibles à la demande de ratification. A Trockmorton revint la tâche de venir a bout de cette résistance.
Restait la question du concile général que le comte de Bedford devait traiter avec Catherine de Médicis; mais il ne put obtenir directement qu'elle refusât d'y prendre part. Il essaya alors d'arriver k ce but par une voie détournée.
11 y avait à la cour de France un savant italien , nommé Emmanuel Tremelius, qui de juif s'était fait catholique, et de catholique protestant; obligé, par cette dernière apostasie, de quitter ritalie, il avait, durant un certain temps, résidé à Oxford; puis, à Favénement de Marie Tudor, forcé de quitter l'Angleterre, il s'était réfugié en Allemagne et était devenu professeur d'hébreu à Heidelberg; en dernier lieu, il s'était fixé à Metz où il avait servi la cause de la réforme par une active propagande. Ce Tremelius avait donc des relations toutes faites en Allemagne, et, ce qui importait essentiellement, il était tenu pour un homme d'une grande
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habileté dans cet art de la diplomatie où les Italiens du xvi* siècle étaient passés maîtres ^
Ce fut sur lui que le comte de Bedford et Trockmorton jetèrent les yeux pour l'envoyer auprès des princes protestants d*AIlemagne. Les instructions qu'il emportait vont bien nous faire connaître le but de cette mission sur laquelle les deux ambassadeurs n'avaient pas même consulté la reine Elisabeth, comptant à l'avance sur son approbation; car il s'agissait, par l'intermédiaire et la pression de l'Allemagne, d'arracher à Catherine un refus d'assister au concile de Trente 2,
«Lesditz ambassadeurs ayant traité, entre autres choses, du faict de la religion avec le roy de France, la royne sa mère, le roy de Navarre et autres du privé conseil de France, et aussi fait mention du concile dénoncé à Trente (|ue le pape prétend d'y tenir, ayant à ceste cause sollicité le royaulme de France de l'accepter et aultant en faisant le roy d'Espagne et l'empereur, îlz ne trouvent aucun moyen plus seur et plus certain d'empescher que ledit royaulme de France ne s'y accorde que si messieurs les princes et villes du saint empire de la confession d'Augsbourg, tous de commun accord, voulsissent envoyer quelque saige ambassadeur en France le plus tost qu'ilz pourront, lequel puisse par vives raisons remonstrer la qualité dudit concile, comme estant publié par l'autorité du pape seul, en une ville episcopale, et sans que nul qui n'ait le caractère du pape n'y soit admis, et aultres choses semblables par où il est bien loin d'un concile libre.
«Par quoy les ditz ambassadeurs exhortent le royaulme de France à ne le recognoistre pour coiicile, ains le rejeter comme moyen inventé pour exciter en la chrestienté beaucoup de troubles et de dissensions, et aussi déclarer que, pour quant à ceulx de la part desquelz ils sont délégués, ils sont délibérés de protester à rencontre,ettoultefoisveullent bien qu'on sçacheque ce n'est pas à dire pourtant qu'ilz veulent rejeter les vrais moyens de commu-
' « f nvenimus 'Ëmmanu«lem Tremelliuin jam dudum in Anglia ob singularem ejus prudentiam , pietalem et doctrinam nobis non modo notiim, et jnm in negolio evangelii pro civitate Melensi iaborantem. »
Lettre écrite par Trockmorton et le comte de Bedford aux princes et électeurs delà confession d'Augsbourg. (Hecord office, State papers, France, vol. XX.)
' Lettre «n latin de Bedford et de Trockmorton aux princes d'Allemagne. (Record office, State papers, France, vol. XX.)
niquer de la doctrine, ains qu'ilz Tonl toujours fort désiré, et en sont encore de présent fort désireux.
« De sorte que mesme quand la France eust à vouloir de tenir un concile national libre comme il appartient, encores que ce fust en France, ilz y envoyeront leurs honmies sçavantspour y assister et communiquer leurs avis et déterminer de commun accord ce que le Saint Esprit et Escriptures par eux en détermineroient.
«Et pour ce que le temps approche auquel faut que, si ceux de France l'acceptent, ilz envoyent leur clergé, il est nécessaire d'envoyer les ditz ambassadeurs incontinent sans nulle dilation, aHin que ce ne soit trop tard.
- A Fontainebleau, le xxii* février i56i ^ »
Pour ne pas séparer ce qui tient à cette mission passée sous silence par la plupart des historiens, ajoutons que Tremelîus, au retour d'Allemagne, vint trouver le roi à Villers-Cotterets. C'était au moment du départ de la cour pour Reims (nous le savons par une lettre à Trockmorton) ; il ne put la suivre, faute de logement, et se trouva obligé de précéder le roi à Reims et de l'y attendre. Là, il obtint une audience par le moyen du roi de Navarre, présenta les lettres des princes d'Allemagne et renouvela de vive voix leurs observations. La veille du couronnement, le roi de Navarre lui dit qu'il avait donné ordre à son secrétaire de répondre, en son nom , aux princes d'Allemagne et que le roi leur ferait également une réponse.
En terminant, Tremelius ajoutait : qu'il attendait les lettres promises pour voir si la fin répondrait aux promesses ; qu'il avait renouvelé le projet de confédération avec l'Allemagne et l'Angleterre proposé tout récemment au Louvre; mais qu'il n'en voyait nulle résolution. « Par quoy, afin que les enfans de lumière ne soient pas moins prudens à la tuîtion de la venté que sont les enfans de ténèbres, il estoit d'advis que la royne d'Angleterre fist ungà ung solliciter les princes d'Allemagne secrètement; sans cela l'empereur y mettroit obstacle *. »
Le comte de Bedford n'ayant fait qu'effleurer les questions, Trockmorton les reprit une à une et se remit à l'œuvre.
Marie Stuart avait toujours éludé avec beaucoup d'habileté
* Record office, State papers, France, y oï.W,
* Lettre à Trockmorton. (/6iJ.)
toutes les ouvertures à elle faites à Toccasioii du trailé de Lisleboui^. De guerre lasse (le 12 avril) *, Trockmorton s'adresse au cardinal de Lorraine :
« Il lui rappelle que le comte de Bedford étant venu demander la ratification du dernier accord fait à Lislebourg en Ecosse, la reine d'Ecosse répondit que, pour n'avoir auprès d'elle les gens de son conseil d'Ecosse, elle ne pouvait satisfaire à la reine d'Anglelerre sur ce point. Or maintenant que son frère lord James est arrivé auprès d'elle, et qu'elle aura pu par lui savoir l'état de son royaume et prendre l'avis de son conseil, ce serait le moment de ratifier ce que les commissaires députés ont accordé; il demande un jour pour en communiquer avec elle.
« Paris , ce xin° jour d'avril ^. »
Marie Stuart se chargea de la réponse ; le 2 2 avril , elle lui écrivît de Nancy, qu'étant sur son partement elle ne pourra lui répondre qu'à Reims où elle va au sacre du roi. Du reste, lord James est venu auprès d'elle sans charge ni commission ^.
Le i3 mai, Trockmorton revient à la charge; il rappelle au cardinal de Lorraine que la réponse, qui devait lui être faite, a été remise au voyage de Reims; étant malade à ne pouvoir quitter son lit, il a envoyé, pour le représenter, un gentilhomme qui a charge de demander et de recevoir une ratification *. Le 17 mai, le cardinal lui répond que la reine Marie Stuart n'a pu venir à Reims, à cause de la maladie où elle est maintenant, et qui Ta retenue à Join ville. Elle se trouvera à Villers- Cotterels, lorsque sa santé le lui permettra, et l'ambassadeur pourra venir ou envoyer pour avoir solution de cette affaire , à laquelle elle peut seule répondre. Il faut donc qu'à l'avenir l'ambassadeur s'adresse à la reine d'Ecosse et non à lui , qui voudrait avoir bien moyen de lui faire plaisir (de Reims^).
Le 1 o juin (i 56 1) , Marie Stuart rentrait à Paris où se trouvait la cour; le duc d'Orléans, le roi de Navarre, le prince de Condé, et grand nombre de gentilhommes s'étaient portés à sa rencontre et
* 12 avril i56i. (Record office, State papers, France, vol. XX,)
* Copie (lu temps. [Ibid.) > Id. ibid,
* Id, ibid, CeUe lettre a été reproduile par le prince Labanofif. (Lettres de Marie Stuart, i, r, p. 94.)
* Copie du temps. (Record office, State papers, France, vol. XX.)
lui avaient fait escorte d'honneur. La reine Catherine et le jeune roi ne s'étaient pas montrés moins empressés et Tavaient accompagnée jusqu'à son logis. Trockmorton ayant demandé une audience, elle lui fut accordée le 18 juin. L'ambassadeur, après lui avoir exprimé la part prise par sa maîtresse à sa mauvaise santé , reprit l'historique de la négociation , et lui renouvela la demande de ratification du traité de Lislebourg. Marie Stuart répondit que sa santé n'était pas encore très-bonne; qu'elle regrettait de ne pouvoir rien faire sans l'avis de son conseil ; qu'il y avait à agir ainsi un motif de convenance qu'il voudrait bien apprécier; qu'elle se disposait à partir, et par la voie de Calais où le roi avait mis des vaisseaux à sa disposition, et qu'elle comptait sur le bon vouloir de sa sœur.
Nous ne nous arrêterons pas à la longue réplique de Trockmorton; il y mêla toutes les questions de religion si brûlantes alors, allant jusqu'à lui rappeler que Marie de Guise avait gouverné l'Ecosse paisiblement jusqu'au moment où elle avait voulu faire violence aux consciences. Marie Stuart lui répondit qu'elle ne désirait pas connaître d'autre religion que celle où elle avait été élevée, qu'elle avait entendu bien souvent le cardinal de Lorraine, prélat d'une si grande autorité, parler de ces questions, et qu'elle n'avait pas de raison pour changer d'opinion. Trockmorton lui opposa que le cardinal lui avait avoué qu'il y avait de grands abus et erreurs dans l'Église, et beaucoup de désordres dans le clergé, et qu'il en désirait la réformation. Elle répondit qu'elle n'était pas de celles qui changeaient chaque année de religion, et l'entretien en resta là ^
Les relations étaient assez froides entre les deux cours de France et d'Angleterre ; Elisabeth se plaignant que M. de Seurre n'avait pas reçu de nouveaux pouvoirs, à l'avènement du roi; Charles IX, tout en répondant à ce grief, observa que cela ne lui avait pas semblé nécessaire, étant chose qui, entre princes, ne se fait jamais; mais que, puisqu'il y avait doute, il l'accréditait oQiciellement avec commandement « de ne faire autre oQice sinon tendant à la mutuelle amitié des deux cours ^. »
Les dépêches devenaient rares de gouvernement h gouverne-
' Record office , StaU papers.
* Priginal signé en date du 3o avril 1 56 1 . ( Record office, 5(ate papers, France^ vol. XX.)
ment; nous mentionnerons pourtant deux lettres de M. de Seurre à Cécil. Dans Tune, il lui annonce que le roi son maître fait pour* suivre en ce moment la réformation des finances et surtout les larcins des superintendants; que plusieurs se sont sauvés avec les sommes volées dans Tespoir de trouver un refuge en Angleterre, et il demande leur extradition *.
Dans la seconde lettre, il lui annonce le départ de la reine d'Ecosse sur deux galères du roi ; elle est suivie , pour lui faire honneur, par plusieurs seigneurs et gentilshonmies, entre autres par le grand prieur de France , un de ses oncles , et par M. de Damville , second fils du connétable. Us ont le désir de revenir par l'Angleterre pour voir la reine et le pays, et demandent des passe-porls. Leur suite sera de quarante personnes : vingt-cinq avec le grand prieur, quinze avec M. de Damville 2.
Nous n'avons rien voulu laisser de côté de ce qui regardait Marie Stuart. Disons qu'elle eut une dernière entrevue à Dampierre avec Trockmorton , peu de temps avant son départ, et que Catherine de Médicis appuya les raisons qu elle avait alléguées pour ne pas ratifier le traité de Lislebourg, sans avoir pris avis de son conseil d'Ecosse.
C'est ici le lieu d'examiner les rapports de Trockmorton avec les chefs protestants. Le 2i avril, Coligny et lui se virent dans une maison isolée à trois lieues de Fontainebleau : c'est l'amiral qui, par une lettre écrite la veille, avait fixé ce lieu de rendez-vous. Il parla le premier et appela l'attention de l'ambassadeur sur trois points : le mariage de Marie Stuart avec le prince d'Espagne, qu'il fallait empêcher à tout prix; les tentatives faites alors pour ramener Elisabeth au catholicisme et que favorisait Leicester, espérant par là servir ses projets de mariage; enfin, la réunion d'un concile natibnal décidée la veille par Catherine de Médicis et son conseil. La réponse était facile : le mariage de Marie Stuart avec le prince d'Espagne excitait chez Elisabeth les mêmes appréhensions que chez Catherine de Médicis; quant aux projets de Leicester, Trockmorton leur était le plus opposé, et quant à la réunion du concile national, il pouvait promettre avec quelque assurance d'affermir dans cette pensée Catherine de Médicis par
' Lettre du 1 5 jioûl. (Record oQice, State papers, France, voL XX.) > Id. ihid.
rintermédiaire des princes allemands, puisque tout récemment il venait de réclamer cette intervention. Coligny, tout en révélant ce qui s'était passé au conseil, exigea de Trockmorton une profonde discrétion. Elisabeth seule devait en être instruite; car il n avait que trop d'ennemis, et on ne manquerait pas de lui reprocher de livrer ainsi les secrets d'État ^ Trockmorton rendit compte de cette conversation dans la longue dépêche que nous venons d'analyser, et sans doute Elisabeth crut y voir un indice des nouvelles dispositions de la reine mère ^ car voici ce qu'elle lui écrit :
« Ce qui nous a rendu fort contente est que nostre ambassadeur nous a advertie d'une singulière inclination et grande envie qu'il a trouvée en vous de faire qu'il y ait une reformation des abus au faictde la religion, qui ont tenu jusqu'ici le monde aveuglé, et qu'il y ait une union establie par toute la chreslienté; à quoy nous n'avons voulu faillir que de vous asseurer d'une pareille volonté de nous envers la mesme chose, et vous promettre aussy de nostre costé tous les bons moyens que y pourrons faire pour la faire advancer^ ainsy comme nous avons commandé à nostre ambassadeur vous en asseurer plus amplement, auquel nous avons conmiandé vous dire de nostre part quelques autres choses davantaige, non-seulement qui concernent ceste affaire, mais qui touchent aussi vostre particulier, qui vous servira de tesmoignage plus certain de nostre particulière amitié et affection en vostre endroict ^. »
Semblable lettre fut écrite par Elisabeth au roi de Navarre ; elle l'engageait à poursuivre l'abolition des abus «par lesquels jusques icy l'honneur en Dieu a esté foulé, et à ne pas se laisser transporter par la persuasion de ceux de céans qui voudroient le contraire '. »
Cette correspondance, cet échange d'idées sur les questions religieuses, c'est la préface du colloque de Poissy ; mais, avant de déterminer la part qu'y prit l'Angleterre, cherchons à établir par quelques lettres l'état des esprits et la vraie situation de nos provinces.
Une lettre de l'évêque d'Orléans. Morvilliers, à son neveu l'é-
Kalendar of State papers.
Record ofRce, State papers, France, vol. XX.
îhid.
véque de Rennes, envoyé vers Tempereur, renferme de curieuses confidences :
« Je vous ay escrit au commencement de ce mois ce qui se presentoit, et ce me semble depuis un an toujours mesme argument : émotions , troubles et séditions par tous les endroits de ce royaulme , et selon que le peuple est excité par malins esprits, ce feu s'allume, puis il s^apaise, et après se rallume, maintenant en ung lieu, après en ung autre; et où il y a plus de corruption et de licence, voit-on aussy les efforts plus tragiques. En plusieurs villes, le peuple a usurpé l'office du magistrat, car il s'est fait juge de ceulx qui introduisoient nouvelle forme de religion et en a tué et massacré avec grand scandale ; en d'autres lieux , la nouvelle secte est plus puissante et en plus grand nombre; elle veut commander et au magistrat et au reste du peuple. Tous les parlemens sont occupés à cela ; on essaye par tous les moyens de donner quelque ordre, mais il y a grande difficulté. (21 mars i56i *.) »
Voilà la version catholique. Laissons parler un protestant zélé, ce même Tremelius envoyé en mission auprès des princes d'Allemagne. Dans une lettre à Trockmorton , écrite presque à la même date, nous lisons:
« A Toulouse, l'on commence à brusler et à martyriser en diverses sortes tous les membres de Jesus-Christ. A Angers, les prestres, les moines et gouverneurs du chasteau, ayant conspiré ensemble, ont fait ung amas d'armes et aussy d'hommes de guerre ; ils ont des maisons où on leur enseigne à manier les armes contre les fidèles qu'ilz appellent Huguenots, Le roy de Navarre est prévenu et a promis d'y remédier ^. »
Ainsi, de part et d'autre, des plaintes, des récriminations, des préparatifs secrets, annonce certaine de la guerre civile qui s'approche. Pour l'écarter, Catherine avait usé de tous les moyens : de l'amnistie d'abord en décembre, puis de l'édit de janvier; elle s'était maintenue habilement entre les exigences de Philippe II , poussant aux voies de la répression , et les idées de tolérance que lui conseillait L'Hospital; elle avait prêté l'oreille aux insinuations de Condé, du cardinal de Chàtillon, de l'évéque de Valence, d'Elisabeth et aux conseils de Trockmorton lui-même; malgré
' Eotiëremcnl de sa main. (MisceU. Lc/terj, Egerton , vol. IX. ] * Reronl office , State papers, France, vol. XX.
les représentations violentes de Chantonnay, l'ambassadeur d'Espagne, elle avait, sous toutes les formes, cherché la transaction, le moyen d'en finir avec les troubles civils par l'apaisement des passions religieuses. L'idée d'un concile national , elle l'avait prise aux Guise, lorsqu'ils gouvernaient sous le nom de François II; c'était une diversion, un expédient pour gagner du temps, et maintenant le colloque de Poissy n'était qu'une déviation du premier projet; elle allait mietlre en présence les ministres protestants et nos prélats de France, les appeler à délibérer sur les questions qui divisaient, qui passionnaient les esprits. La religion pour elle n'était qu'au second plan ; c'était le côté politique de cette tentative qui l'avait séduite ; elle avait cru y entrevoir la possibilité d'une conciliation. Vaine expérience! vaine tentative! Des deux côtés, les prétentions étaient trop absolues. Il faut avoir passé par une longue série de calamités, pour qu'on sente la nécessité d'une transaction. Lorsque les armes, soit lassitude, soit découragement, tombent des miains des partis extrêmes, le rôle des politiques commence ; mais l'on en était bien loin alors. Il fallait quinze ans de guerres, de troubles civils pour en arriver là.
On a tant écrit sur le colloque de Poissy, on en a déduit les causes et le but de tant de manières diverses, allant jusqu'à y voir un habile moyen inventé par le cardinal de Lorraine pour séparer les luthériens et les calvinistes^ et profiter de leurs divisions, que nous nous bornerons à passer en revue diverses lettres qui prouvent que l'Angleterre n'y jouait pas le jeu de MM. de Guise.
D'abord, voici la note remise par Catherine de Médicis aux théologiens de Paris arrivés à Saint -Germain ; elle leur explique bien la pensée du colloque :
• Il semble qu'il seroit bon de proposer les points principaux qui nous ont séparés les uns des autres :
• Le premier, c'est l'usage des images ;.
« Le deuxiesme , c'est l'administration du saint sacrement de baptesme ;
« Le troisiesme, du saint sacrement de la sainte communion;
«Le qualriesme, du sacrifice de la messe;
« Le cinquiesme, de l'imposition des mains et vocation des ministres ;
• Michèle»» Histoire de France, t. IX, p. 2 53.
« Lesixiesme (si Ton voit qu'il y ait espérance d'accord) , entrer en la doctrine. Sur lesquels points il faudroit adviser les raisons pour lesquelles les dils séparés font difficulté de revenir avec nous; et surtout faut voir en quelle manière l'Eglise primitive en a usé, afin de regarder si Ion pourroit trouver quelque moyen pour parvenir à une bonne union avec l'approbation de nostre saintpere. »
Trockmorton était le confident, le conseiller des ministres appelés au colloque. On s'était servi de lui pour faire venir d'Angleterre des livres de iitui^ie de l'élise anglicane, puis pour décider le ministre de Sault ^ à passer en France; c'est donc à lui que sont adressées toutes les lettres d'un des plus actifs lieutenants de Théodore deBèze, de Nicolas des Gallards^. Cette correspondance que nous avons recueillie va nous faire connaître les préliminaires du colloque.
Voici la première lettre de des Gallards à Trockmorton :
• Il ne doit pas ignorer la requeste qu'ilz ont présentée au roy pour estre oays, et qu'il plaise au roy, à la royne mère, aux princes du sang que leurs parties ne soient pas leurs juges;
« Que les differens soient jugés par la parole de Dieu contenue au vieil et nouveau Testament;
« Que les deux secrétaires soient eslus de chaque part , qui chaque jour se communiqueront leurs causes de disputes.
« Dimanche dernier, il fut délibéré sur leur requeste ; leurs conditions ont esté trouvées équitables, et on a accordé qu'ils seroient ouys.
«Mais, refusant les prélats pour juges, ils ont esté obligés de demander en quelle manière ils seroient oays. La response n'est pas encore venue.
« Nos advei'saires, ajoute- t-il, se voient empeschés et voient bien que leur estât ne peut durer; ils voudroient bien nous estonner par menaces ou nous abuser par finesses ; mais nous ne sommes délibérés de céder sans montrer tout debvoir. Nous avons beaucoup d'ennemis, mais Dieu maintiendra sa cause; nous ne
' Il habitait Londres en qualité de pasteur des Français réfugiés en une caverne. Ce fut là sans doute où il connut Trockmorton. (Voy. France protestante, 7* partie, p. 2 44.)
* Original signé. (Record office, State papers, France, vol. XXI.)
sommes pas destitués d'amis qui veillent pour nous. Je vous eu diray davantage en allant vous voir^ •
Le 8 septembre, des Gallards reprend la plume et écrit à Trockmorton :
On leur a accordé aujourd'hui même que les ecclésiastiques ne seraient point leurs juges, et qu'il plût au roi, à la reine, aux princes de présider cette dispute. «Demain, avec le plaisir de Dieu, nous irons avec le roy et les princes à Poissy, où sont les prélats, puis nous retournerons en ce lieu mesme sur le soir avec le roy. Ce jour mesme sont venus les docteurs de Sorbonne, tendant en sens contraire à ce que ne fussions ouys; mais ilz n'ont pas obtenu ce qu'ilz demandoient. Pour demain, il n'y pourra encore avoir que l'entrée , avec quelque harangue et présentation de nostre confession de foi , et ne doute point que les prélats ne demandent terme pour respondre. M. Martyr est k Bry-Conte- Robert, à demi -journée de Paris; celui qui l'estoit allé quérir est icy et nous l'amènera mercredi. Voilà où nous en sommes ; quand il y aura davantage, je vous le feray sçavoir.
«De Saint-Germain en Laye, ce viii septembre i56i ^. »
Le lo septembre, nouvelle lettre à l'ambassadeur anglais. 11 lui raconte ce qui s'est passé :
• S'ils n'ont pas obtenu toutes les conditions demandées, du moins ils en ont obtenu de tolérables. Hier, ils ont été entendus par le roi, la reine mère, le roi de Navarre et le conseil. Bèze a pris la parole sur la nécessité d'établir la vraie religion. Il a été violemment interrompu au moment où, en parlant de la présence réelle, il a dit qu'il n'était pas nécessaire que le Christ descendit du ciel pour participer avec nous. Le cardinal de Tournon a admonesté le roi de persévérer en la religion de ses pères. Nous
^ M. Bourquelot, dans les notes au journal de Claude Haton ( p. 1 54 ) , a donné la liste des ministres protestants députés au colloque, et il s'est servi des n*" 3o9 et 643 du fonds Diipuy et du n° i o3 j .
Voici la liste donnée par Nicolas des Gallards dans une lettre à Trockmorton : Théodore de Bèze , Nicolas des Gallards, Augustin Marlorat , Franc^ois de Morel , François de Saint-Paul , Jean Merlin, Jean de la Tour (ou de la Cour) de l*£spine, Nicolas FoUion, Jean Maliot, Claude Boissiëre, Françoys Boquin, et Pierre Martyr, ■ qui entra aussy avec nous mardy. Combien qu'ilz nous ont faict grandes difficultés. » ( Record office. ]
* Original. (Record office, State papers, France, vol. XXI.)
sommes là douze ministres , et vingt assesseurs envoyés par les églises réformées.
• De Saint-Germain *. »
Trockmorton était également en correspondance habituelle avec les autres ministres. Voici une lettre de lui à de Sault, qu'il avait fait venir d'Angleterre :
«Je vous retourne la harangue de M. de Beze, vous remerciant tous deux d'icelle et vous singulièrement de la bonne afifection et envie qu'avez que la royne nostre maistresse soit au vray advertie; » et il terminait ainsi : « Je vous prie me faire sçavoir par ce porteur Testrange définition qu'a faite le cardinal de Lorraine de l'Eglise, dont vous parlez dans vostre lettre, et aussy de ce qui est conclu entre vous autres pour respondre au dit cardinal ^. »
Cette réponse, que demandait Trockmorton , des Gallards la lui adresse le 6 octobre suivant :
Monsieur,
Je vous envoyé nostre escrit, que je n'eus loisir hier de revoir sur-lechamp, pour Fempeschemcnt qui m'estoit survenu et pour ce quà riieure mesme il me falloit trouver chez M. le prince de Condé. Quant au premier escrit, nous en avions accordé tous ensemble avec les députés dont je vous ay escript les noms , qui ne nous en firent gueres de diflSculté. Hz réservèrent seulement de le communiquer aux evesques , et n*ayaiit pu obtenir leur consentement , ilz retournèrent le lendemain , essayant s'ilz nous pourroient faire changer quelque chose , et surtout pour y mettre quelques termes ambigus pour faire penser que nous accordions tellement la présence du Christ en la Cène , que son corps fust attaché ou enclos au pain. Sur quoy nous vinsmes sur le second escript, qui est de mesme substance que le premier, et toultefois ilz se tenoient toujours sur ces termes , que c'estoit pour induire les prélats à quelque accord , prenant charge de leur communiquer et faire leur devoir pour les amener à raison. Nous, de nostrç part , voyant lelle manière, dismcs aussi que nous ne voulions faire resolution sans communiquer aux nostres , et devions le lendemain retourner ensemble , et de jour en jour avons attendu ; mais nous voyons qu ilz ne cherchent aultre moyen que de tout rompre, et ne nous veulent plus escouter; qui plus est, ilz se complaignent de nos collocuteurs , comme s ilz avoicnt passé leur charge. Si ne departirons-nous point , au plaisir de Dieu , que nous ne voyons
' Record offico, State papcrs. France, vol. XXT. ' Ihid.
autre fin. Dieu nous la donne bonne , auquel je supplie , Monsieur, vous avoir en sa sainte garde, me recommandant humblement à la vostre. De Saint-Germain en Laye, le v* jour d'octobre 1861 *.
La correspondance continue, et les ministres avaient sans doute à se plaindre de la trop grande facilité de lun d'eux ; car voici ce qu'écrit des Gailards le 1 2 octobre :
Monsieur,
Je vous remercie humblement de ce qu'il vous a plu m'escripre , afin de nous donner garde. Le personnage est allé faire la révérence au cardinal, comme j'ay esté adverty, ains pouvez penser si c'est sans communiquer de belles choses, ne sans advancer sa belle reformation. Nous craignons beaucoup plus les moyenneurs qui sont tiedes en divers façons que les ennemis ouverts, qui se montrent en front et. chauds ; mais nous espérons que Dieu descouvrira le tout , et que ceulx qui veulent servir à deux maistres se trouveront destitués de fung et de l'aultre. Ceulx qui m'avoient dit avoir veu Vergerius * se sont trompés , car c'est un Allemand nommé Vergetius. Le dit Balduing ^ m'a dit que les princes allemands qui ont tenu leurs journées à Lunebourg doivent ici envoier ung ambassadeur, nous pensons bien que ce sera pour tout brouiller ; mais nous espérons que Nostre Seigneur ne defaudra aux siens. Il est assez puissant pour résister à toutes sortes d'ennemys. Nous attendions aujourd'hui ouyr MM. les evesques , qui doivent apporter leurs canons et décisions ; mais ilz sont si empeschez qu'ilz n'en peuvent venir à bout ; il faut bien dire que c'est quelque grand œuvre. Ils remettent le tout à mercredi prochain. Cela me garde de vous en mander rien de nouveau , parce que je n'en sais pas davantage.
Je prie Nostre Seigneur vous avoir toujours en sa sainte protection et vous maintenir en sa grâce, me recommandant humblement à la vostre.
De Saint-Germain en Laye*.
Une lettre sans signature adressée à Trockmorton , le mémo jour, ajoute quelques détails :
Monseigneur l'ambassadeur, Quant aux affaires de cette court, nostre jeune roy garde le lit ma-
* Autographe. (Record office, State papers, Fnuice, vol. XXI. ]
' Paolo Vergerio , ancien évéque de Capo d'Istria, luthérien ardent. ( V. Lettres de Calvin, t. II, p. 4 a a.)
' Sans doute Bcaudoin , suivant Calvin , trois ou quatre fois apostat de Jésus- Christ. (/6ï/. p. 4 a 3.)
* Autographe. (Record office, State papers , France, vol. XXI.)
lade d'une dîssenterle depuis huit jours avec quelque fièvre. Les prélats et les ministres ne confèrent plus, et comme je voy se disputeront sans rien résoudre , comme a toujours esté mon advis , et est presque toujours advenu en semblables assemblées. Les protestans prennent maintenant des temples de tous costés , dont ils abattent les images et ostent les peintures pour y faire prescher et faire leurs prières. A Blois ils ont pris Saint-Soleme , et ainsi d'autres ailleurs. L'on presche tous les jours dans la maison du roy, chez la royne de Navarre et le prince de Condé , et firent nopces la semaine passée à Argenteuil, du second fils de Rohan et de Brabançon , niepce de madame d'Estampes , à la mode de 1* église de Genève , où se trouvèrent beaucoup de grands seigneurs et de grandes dames , tellenlent que je prevoy grande mutation future , selon que les affaires s'achemineront. Monsieur le légat a présenté ses facultez pour aider faire des expéditions ; mais entendant qu'on a délibéré ne recevoir en France désormais aucunes bulles ou aultres lettres de Bome , sans fapprobation du roy et fattache de son sceau , il s'est fort refroidy, et voudroit, si je ne me trompe, estre encores à Rome, se complaignant qu'il faille ces façons commencer n luy.
Le pape ne lèvera plus d'annates en France, et Ton mande commissions aux officiers pour saisir les premiers revenus de bénéfice , à mesure qu'ilz vacqueront. Le mareschal de Brissac a esté fort malade et durant sa maladie a resigné le gouvernement de Picardie au prince de Condé. L'on dit qu'il y a quelque remuement au pays bas de Flandres.
A Saint-Germain-en-Laye *.
Le lendemain , la mémo main inconnue écrit à Trockmorton :
«Un medecia du roy nommé M. Valeran, son grand amy, lui a dit hier en pleine cour, quod rex periculosè œgrotaverat, mais qu'il commençoit à se bien porter; il garde encore le lit.
« Les prélats assemblés à Poissy, leurs canons achevés, viendront les présenter jeudy au roy et à la royne et demander congé.
«Le cardinal de Lorraine fait imprimer son oration à Paris, chez Guillaume Morel, imprimeur pour le roy en grec, et sera achevé quelque jour de cette semaine.
« Le voyage de i'evesque d'Auxerre en Espagne se refroidit fort et Ion dit qu'il est rompu. Ils commencent à se remuer en pays bas pour la religion. Ils demandent temples. La duchesse de Parme en a escript au roy d'Espagne.
« Saint-Germain*-, i»
' Record office, State jtapcrs, France, vol. XXT.
EdGii une lettre de des Gallards à Tévéque de Londres, en dale du 29 octobre, nous fournit ces derniers détails :
« Leurs adversaires n'ont point répondu sur les articles dont il avait été convenu.
• 11 y a eu entre eux violentes controverses.
• Leurs canons achevés, ils les ont remis au roi. ■ La victoire, de l'avis du peuple, est de leur côté.
«Les évéques partis, ils pensaient partir aussi; mais ils on été prévenus que Satan et ses ministres méditaient quelques embûches contre les églises.
«Tous les ministres, à Texception de Pierre Martyr, sont retournés à leurs églises.
«De Bèze et lui restent par ordre de la reine et le conseil des princes [ex principum consilio atque reginœ jussu).
«Ils espèrent que leur séjour sera profitable. ■
Dans un post-scriptum, il annonce l'arrivée d'Allemagne de plusieurs ministres ^ «11 faut se méfier des tumultes populaires qu'on n^excite que trop contre eux 2. •
Le 27 novembre, Pierre Martyr quittait la cour; Charles IX, au départ, lui avait remis 200 écus pour son voyage; de Paris, il prit la route de Zurich ; on lui avait donné quelques gentilshommes pour lui faire escorte '.
Nous avons épuisé tout ce que le Record office possède de documents sur le colloque de Poissy. Avant de reprendre le cours des événements , arrêtons-nous à un incident qui se produisit alors et qui nous semble mériter l'attention. Un écrivain catholique, un chanoine de Lyon, connu par un libelle singulier, La Généalogie et fin des Hnguenaux, Gabriel de Saconay, choisit ce moment pour donner une nouvelle édition du livre de Henri VIII, V Assertion des sept sacrements contre Luther^, et il l'accompagna d'une préface injurieuse pour le feu roi et pour Anne de Boleyn qu'il traitait de Jézabel. De nombreux exemplaires en furent envoyés aux libraires de Paris. Calvin, qui avait l'œil toujours fixé sur la France, le
^ Voir Lettres de Calvin, U II, p. daS; de Bèze, Histoire ecclésiastiqae , i. I, p.6i5-6i6.
*' Autographe. ( Record office, State papers, France, vol. XXI.) ^ Record office.
• Régis Anglim Henrici hujus nominis octavi assertlo septcm sacramentorum adversus Martinum Liitherum. Lyon, sub sciido Veneto.
premier en eut connaissance et sur-le-champ en avertit l'ambassadeur d'Angleterre. Nous n'avons retrouvé que la lettre de Trockmorton en réponse à celle de Calvin. Voici en quels termes il le remercie :
Monsieur,
« Par la lettre que je vous ay escripte du 12 aoust, je vous ay adverty que j'avois escript à la royne ma maistresse sur le fait du livre que m'envoyastes dont j'attendois sa response , affin de procéder avec ce prince comme appartiendroit. J'ay bien voulu vous advertir maintenant que j*ay reçu telle response de sa majesté , et ay sur ce faict plainte au roy, à la reyne sa mère et aultres de son conseil , leur ayant baillé le mesme livre pour la vérification de Taflaire, lesquelz m'ont fait response, et puisque le dit livre sera en diligence supprimé, et le chanoine autheur d'iceluy puyny pour servir d'exemple à tous aultres, de ne ifôer de semblable audace; ce que sortant effect, sera occasion avec l'ayde de Dieu de tant plus faire augmenter et conformer la bonne amitié et mutuelle intelligence entre leurs majestez si bien établies, leur donnant loisir de vaquer à Tadvanccment de la gloire de Dieu par toutes leurs obéissances , qui a esté par trop empesché par les malices des temps et inimitiés entre les princes pour faulte de la vray cognoissance d'icelle. Monsieur, par la lettre que j'ay receuc maintement de la royne ma maistresse , sa majesté me commande de vous remercier bien fort de la part du bon office et soing qu'avez faict et eu en cest endroict, et de vous asseurer que, quand l'occasion s'en présentera pour mettre en exécution le désir qu'elle a de vous faire ressentir combien sa majesté désire s'acquitter envers vous au regard du grand zelc qu'avez très-bien manifesté lui porter pour le bien de son service , vous trouverez sa majesté plus prompte en effect qu'en cérémonies à le vous recognoistre , et ce mesme désir trouverez en moy à vous faire tout le service que sçauriez penser, d'aussi bon cueur, comme après m'estre de très-bonne affection recommandé à vostre bonne grâce , je prierai l'Eternel vous donner en trés-saincte et longue vie.
DelParis, le xvin septembre i56i '.
Nicolas des Gallards intervint dans ce démêlé, mais h titre de conseil officieux ^ : t Je suis bien de votre advis, écrivait-il (7 septembre) à Trockniorton. Quant à la poursuite de Saconay, qu'elle se fasse au nom du roy et par son procureur; mais s'il y a quel-
* Record olEce, State papers, France, vol. XXI.
* Ihid,f^ 169.
qu'un en vostre nom qui poursuive Texpedilion de Taffaire, je crains bien qu'elle ne reste là. »
A cela Trockmorton répondit : « Je voy que l'opinion de M. de Beze et la vostre est que Saconay fust appelé et livré en procès pour son livre, je ne suis point de cet advis; mais advoue plustost que le roy comme bon frère et allié de sa majesté face supprimer le livre et punisse Fediteur, l'auteur de sa folie, conmie chose que la bonne amitié entre leurs majestez ne peut endurer. Il se trouve quelques fautes aucunes fois , lesquelles se remédient et se reparent plus pertinemment par silence que par procès. Comme vous ne l'ignorez pas, plusieurs sages faiseurs de lois ont esté de cet advis, et je repute ceste affaire de telle nature. »
Il demanda donc à la reine mère la suppression du livre. Elisabeth s'était montrée si courroucée de cet outrage fait à la mémoire de son père et de sa mère , que Catherine de Médicis se crut obligée d'en écrire à Trockmorton. Voici sa lettre :
Monsieur fambassadeur,
Je pense que vous en avez bien entendu comme incontinent après que vous m'eustes {5lirlé dernièrement de certains endroitz contenus en la préface faite au livre du feu roy Henry d'Angleterre, sur l'assertion des sept sacremens contre Martin Lutlier, j'escripvis au seneschal de Lyon qu il ordonnast bien expressément à fautheur de la .dite préface de reformer les ditz endroitz qui estoient offensifs de la mémoire du dit défunt roy, et davantage qu'il fist très-expresses défenses au libraire qui avoit fait imprimer le dit livre de n'en vendre et exposer en vente et aussy de n'en envoyer hors du royaulme, jusqu'à ce que la dite reformation eust esté faite et qu'il me l'eust envoyée, pour la veoir et puis après lui en mander mon intention. Ce que ledit seneschal a bien ctduement exécuté, ainsi qu'il appert par son procès verbal et aussy pour la correction et reformation faicte des ditz pointz que je vous envoie , afin que vous voiez le tout et me faictes sçavoir s'il y aura chose qui vous semble avoir d'autre provision et correction , pour laquelle vous pouvez estre asseurè que je feray tousjours faire, comme en toutes choses qui concernent la roy ne d'Angleterre ma bonne seur ou les siens , tout ce qui se peut désirer et requérir entre bons et seurs amys; priant Dieu, Monsieur l'ambassadeur, qu'il vous ayt en sa saincte garde.
Escript à Saint-Germain-en-Laye , le huitiesme jour d'octobre i56i '.
* Rficonl office, State papcrs, France, vol. XXI.
Nous croyons devoir publier ce procès-verbal dont parle la reine mère dans sa lettre :
Nous Guillaume de Gadnigne, baron de Saint -Victor, gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, seneschal de Lyon , et lieutenant pour sa majesté au gouvernement de Lyonnois, sçavoir faisons que nous, ayant receu les lettres missives du dit seigneur soussignées par sa majesté et scellées de son cachet, à nous adressans en date du xv' jour de septembre , Tan présent mvlxi , par lesquelles nous est mandé exhiber et défendre au libraire qui a imprimé certain livre intitulé : Régis Angliœ Henrici hujus nominis octavi assertio septem sacramentoram adversus Martinum Luiherum, avec une préface de M. Gabriel de Saconay, de vendre, ni exposer en vente, ni encore en pays estrangers pour y estre vendu le dit livre, jusques à ce que la dite préface aura esté reformée en certains endroitz plus à plein déclarez par les dites lettres , sur peine de confiscation de tous les ditz livres , et de punition corporelle , avons ce jourd'huy, vingt-troisiesme des ditz mois et an, mandé venir par devant nous Guillaume Roville, marchant libraire demeurant à Lyon, sous le nom duquel on dit le dit livre avoir esté imprimé, et pareillement avons mandé venir le dit M. Gabriel Saconay, auxquels comparans par devant nous, avons fait entendre la volonté du roy, leur exliibant les dites lettres et d'icelles faisant lecture, suivant lesquelles avons prohibé et défendu au dit Roville de vendre ou exposer en vente, ni envoier dehors polir vendre ce dit livre par luy ou par interposite personne , sur les peines contenues ez dites lettres , jusques à ce que la dite préface aura esté réformée ez mi", rai* et ira", in* feuillets d'icelles. Et avons enjouint au dit de Saconay, suivant la volonté du dit seigneur, de reformer la dite préface ez ditz endroitz et de supprimer ou bien changer ce qui semble offenser la mémoire du dit feu roy Henry, huitiesme d'Angleterre, en ce qu'il parle du repudiement de sa première femme, et dict au dit nu" feuillet qu'il a fait divorce tout à un coup aveq sa femme légitime et l'Esglise, espouse de Dieu, et au commencement du mi", m*, que la tache et macule d'heresie dure encore par le jourd'huy en son royaulme et que sa nouvel Jesabel avoit enfin porté la peine qu'elle avoit justement méritée, en sorte que la roy ne d'Angleterre à présent régnant se puisse tenir pour contente et satisfaite. Lequel M. Gabriel de Saconay nous a dict et respondu qu'il obéira à la volonté de sa majesté, et quant au dit Roville libraire, il nous a dict et respondu que véritablement il a imprimé ou faict imprimer le dit livre , et a promis , moyennant son serment et sur les peines à lui indictes, qu'il ne vendra ni exposera en vente, et n'enverra dehors pour vendre, ni aultrement publier le dit par luy, ni interposite personne en quelque sorte que ce soit, jusques à ce que la dite préface ait esté reformée selon et suivant la volonté de sa majesté ;
(lesquelles deflenses, promesses et auti'cs choses nous avons octroyé lettres aux ditz de Saconay et Roville et autres qu'il appartiendra , pour s'en servir en temps et lieu que de raison. Fait Fan et jour sus ditz. De Guadaigne. (Original \)
En terminant, disons que ce livre avait eu un si grand succès de scandale, que depuis sa suppression on en saisit chez un seul libraire de Paris 800 exemplaires. Les défenses de le propager étaient si sévères, que pour la vente d'un seul exemplaire on était passible d'une forte amende et de la prison. Elisabeth certes devait se trouver largement satisfaite.
Sortons pour un moment de ces luttes, de ces discussions religieuses et voyons, en passant, où en était le goût des hommes de répoque pour les objets d'art et les choses antiques. Jean Vergetius avait indiqué à Elisabeth des médailles apportées en France par un marchand italien , et que ses créanciers avaient saisies. Il ajoutait qu elles étaient assez belles pour que ces deux grands princes, Henri VIII et François I", en eussent donné un grand prix , s'ils les avaient vues. Elisabeth ne voulut pas le croire sur parole, et avant de les acheter voulut les examiner.
Voici la quittance de garantie donnée par Trockmorton *^ :
Je , Nicolas Trockmorton , ambassadeur pour la royne d'Angleterre en France, chevalier et gentilhomme de la chambre de la dite royne, confesse avoir eu et receu de Guillaume Mullot, marchand bourgeois de Paris , douze effigies de douze empereurs romains de cuivre de Corinthe , estant dans une petite cassette couverte de cuir bleu doré, doublé de velours rouge, pour icelles envoyer et faire veoir à la dite royne d'Angleterre; lesquelles douze effigies d'empereurs je promets rendre au dit Mullot ou au porteur de la présente en mesme estât que les ay receues , dans deux mois prochains , ou pour lui payer comptant la somme de six cens escus d'or sol dans le dit temps de deux mois.
De Paris , le xix* jour de septembre 1 56 1 '.
Il ressort des diverses dépêches de Trockmorton que Catherine de Médicis se montrait de plus en plus favorable aux choses de la religion, mais que, d'un autre côté, le roi de Navarre, séduit par
' Record office, Staîe papers, France, vol. XXI.
* Ihid.
=» /61'J.vol. XXH.
— Gelés promesses de Chantonnay qui lui laissait entrevoir la possibilité de la restitution de ses États, s'était rapproché des Guise, de Montmorency, de Saint- André, et, s'unissant définitivement à eux, était devenu l'adversaire des idées nouvelles. La voie des transactions était épuisée, c'était désormais aux armes à en décider. Condé se retira à Orléans; et voici en quels termes Coligny annonce à Cécil leur résolution et leur prise d'armes :
■ Le prince de Condé depesche le sieur de Sechelles vers la royne d'Angleterre pour lui faire entendre les légitimes et nécessaires occasions qui l'ont contraint de venir en ce lieu avec ceux de sa compagnie pour maintenir l'honneur de Dieu, la liberté et auctorité de la royne contre la violence de ceux qui tiennent leurs majestez environnées de leurs armes et réduites en une honteuse captivité, et avec cela veulent exterminer tous ceux qui veullent purement servir Dieu. 11 m'a semblé, ajoute-t-il, ne devoir faillir ceste occasion d'escrire pour vous prier de faire tous les bons oflices qu'il vous sera possible vers sa majesté pour favoriser la cause de Dieu que nous soustenons, comme nous l'attendons de vostre vertu et pieté.
« D'Orléans, ce xi avril 1662 ^. »
Trockmorton dès ce moment-là avait eu envie de se retirer à Orléans; mais ni Coligny ni Condé n'avaient été de cet avis, et, le 2 1 avril , l'amiral lui écrivait :
Monsieur,
J'ay receu la lettre que m'avez escripte par ce gentilhomme présent porteur, par laquelle j'ay esté bien aise d'entendre que vous n'ayez pas pris la peine de venir en ce lieu, tant parce que je sçay bien que vous estes nécessaire là où vous estes , que aussy parce que vostre venue eust engendré une trop grande jalousie non seulement contre nous, mais aussi contre la royne vostre maistresse , que nous ne doubtons point avoir très-grand zèle et dévotion au service de Dieu et à Tadvancement de sa gloire, comme par toutes ses actions et ses bons effectz elle a toujours fait paroistre.
D'Orléans, le ai avril i562.
Elisabeth crut un moment avoir assez d'influence sur l'esprit de ' Record office, Slalc papers France, vol. XXVIII.
Catherine de Médicis pour la retirer des mains de ceux qui l'entouraient; elle en était restée à Tidée que son ambassadeur lui avait fait concevoir des bonnes dispositions de la reine mère; mais celle-ci avait été plus habile que Trockmorton ; son langage s'était nécessairement ressenti des circonstances où elle s'était trouvée. L'avenit était si incertain , qu'il fallait des deux côtés se réserver des intelligences, se ménager des appuis. Trockmorton s'y était laissé prendre : Elisabeth , qui ne connaissait encore que fort imparfaitement Catherine de Médicis, lui fit passer cette note, sorte de résumé des causes qui selon elle avaient amené la situation actuelle :
* Nous pensons que si les diiferens entre les princes de Condé et de Guise eussent esté composés après la mort du feu roy, ces troubles ne fussent advenus; tellement que nous estimons de vray ces troubles estre entre eux deux et leurs adherens , ne voyant à quelle raison le roy doit y estre partie, si ce n'est que la royne mère et le roy de Navarre les voulussent faire pour aulcuns respectz à moy inconneus.
« Cette querelle particulière en engendrera une générale. Nous sommes très marrye de voir que la grande force de l'une des parties ait attiré la royne mère et quelques autres craignant le présent danger de prester à iceluy parti l'autorité du nom du roy son fils. »
Elle considère la dernière venue du duc de Guise comme la cause de tous les maux; elle rappelle qu'après la mort du roi Henri la maison de Guise, sous le prétexte de la reine d'Ecosse, occasionna des troubles et en Ecosse et en Angleterre.
Elle rappelle encore la bonne amitié qui régna entre les deux cours au commencement du règne de Charles IX.
Elle est contrainte de remettre son jugement et avis jusqu'à plus ample connaissance des progrès et humeurs des deux partis.
Elle est réduite, en vue des dangers qui menacent la chrétienté, d'avoir un soin naturel pour son particulier et pourvoir à sa sûreté particulière *.
Cette dernière phrase aurait pu être calquée sur son manifeste au moment de la guerre d'Ecosse; pour elle pourvoir à sa sûreté, c'était intervenir.
Des deux côtés on s'adressait à Elisabeth : la reine mère et le roi de Navarre lui envoyaient le comle de Bussy; Condé et Coligny,
' R ecord oflTi ce , State papers , France , voi . XXII.
nous venons de le dire, lui envoyaient M. de Séchelles : ce dernier était un gentilhomme picard qui avait beaucoup souffert pour la cause de la réforme, et Trockmorlon recommandait de le recevoir d'une manière toute particulière; car le bon accueil qui lui serait fait augmenterait de beaucoup le crédit d'Elisabeth en France ; il ajoutait qu'il emportait une lettre pour M. de Foix , notre ambassadeur, qu on supposait assez favorable à ceux d'Orléans, mais qu'il ne s'en servirait que de l'avis de la reine '.
En France, on en était encore aux pourparlers, on s'observait, et toute voie de conciliation ne semblait pas fermée. Elisabeth se décida à envoyer M. de Sidney en mission; le lo mai, elle en avertit le prince de Condé :
« Elle a envoyé Henri Sidney, président de son conseil au pays de Galles, devers le roy de France et la royne sa mère, pour leur faire entendre en quelle manière ces querelles et controverses d'entre vous se pourroient composer sans effusion de sang. Elle le prie d'y avoir toute confiance, sa principale intention est l'honneur de Dieu ; secondement le repos de son bon frère le roy de France en son jeune aage; enfin le bien du prince de Condé et de sa maison.
« De Wesminster, le x mai i562 ^. »
Le rôle de Sidney était difficile : il devait insinuer à la reine mère qu'Elisabeth offrait sincèrement sa médiation sans distinction de parti, ne se proposant d'autre profit que l'apaisement des troubles. Cette mission n'avait pas grande chance de succès. Pour Elisabeth, elle n'était peut-être qu'un moyen habile de masquer ses propres convoitises , ses propres desseins.
A ces ouvertures de médiation , voici la réponse que fit Coligny :
« Il a vu la bonne volonté qu'a la royne d'Angleterre d'apaiser les troubles de ce royaulme, et la bonne démonstration qu'elle fait pour le roy et pour ceux qui sont ici. De leur costé, ils n'ont tendu à autre but qu'à voir le repos establi en ce royaulme, comme on a pu clairement en juger par le manifeste du prince de Condé.
« Tant s'en fault pour luy qu'il ne recherche les moyens de pacification , que tout le monde sçait à quel debvoir il s'est toujours mis; mais de tant plus on a essaie de faciliter les choses, de tant
* Dépêche de Trockmorton. (Record office, State papers, France, vol. XXÏl.
* Record office , Stale papers, France, vol. XXII.
moins ceux qui en sont les autheurs y ont voulu entendre. Il remercie la royne de ses bons offices pour la pacification et l'engage à y persévérer.
« D'Orléans, ce xx mai i562 ^ «
Sidney fut reçu par la reine mère le 8 mai» mais il n'en obtint rien ; elle lui parla des secours qu elle attendait de Savoie et d'Espagne, ajo'utant que si le prince de Condé et l'amiral n'acceptaient pas les conditions qu'elle leur avait fait proposer, le roi y procéderait par la force , lassé de subir de pareils outrages à son autorité.
Le 18 mai Sidney. quittait la France. Trockmorton s'attendait à cet échec : dans l'une de ses lettres à Elisabeth, il lui fait comprendre que sa médiation était inutile, car la jalousie contre elle du duc de Guise, du connétable et du roi de Navarre n'allait qu'en croissant; ils étaient en méfiance et d'elle et de son ambassadeur 2.
Catherine de Médicis n'était pas si opposée à une transaction que Trockmorton pouvait le présumer, seulement elle entendait traiter par elle-même. Une dépêche de Trockmorton à Elisabeth entre dans les plus minutieux détails sur les préliminaires de l'entrevue de Beaugency. A ce titre, nous la reproduisons :
« Le 2 juin au soir, la reine mère l'a fait mander à Vincennes; elle lui a annoncé que le lendemain le roi de Navarre devait voir le prince de Condé, et qu'il y a grand espoir de paix; elle le prie de l'écrire à la reine sa bonne sœur; elle lui annonce son départ pour Étampes.
« Le 3 juin au matin elle quitta Vincennes et arriva à la nuit à Étampes, où elle attendait l'évêque d'Orléans et de L'Aubespine , son secrétaire.
« Le 4 juin, accompagnée de M. de Randan, de M. Sansac, de M. d'Escars, de deux cents chevaux et de trois cents hommes de pied, elle vint à Thoury où devait se rendre le prince de Condé, suivi seulement de cent chevaux et de cent hommes de pied. Cette différence de forces était une sorte d'honunage rendu à la reine mère. Le duc de Guise et le connétable tenaient leur camp à Longjumeau.
' Record ofTice, State papcrs, France, \o\. XXIII. ' Ihiil
«Le 6 juin, le duc de Guise et le connétable se rendirent de Longjumeau à Montlhéry, et Ton se prépara à lentrevue; mais il y avait de grands obstacles, nous dit Trockmorton , comme entre Pompée et César. Et à cet endroit il se plaint de Finsoience des Parisiens, qui ne veulent pas de paix , sans le retrait de Tédit de janvier.
« Le roi et le duc d'Orléans, ajoute-t il, restent au bois de Vincennes, où Ton attend le prince de la Roche-sur- Yon , le chancelier et le maréchal de Brissac. Philippe Strozzi les garde avec deux cents chevaux et trois cents hommes de pied ^ »
Une seconde dépêche de Trockmorton à Elisabeth complète celle-ci :
« La conférence a été limitée à trois jours. Le roi de Navan^e a proposé neuf articles, l'annulation de Tédit de janvier, la reddition des places , le bannissement des ministres.
• Le prince de Gondé a protesté de son désir de paix et de repos pour le royaume. Il a récriminé contre la maison de Guise, demandé à conférer avec MM. D'Andelot et Tamiral. La reine est retournée à Étampes, les princes à Orléans.
« Le 1 1 , le 12, le 1 3 , la reine et le roi de Navarre séjournèrent à Etampes. Le i4 juin, la reine quitta Étampes; le i5, elle était rentrée au bois de Vincennes.
« Ce jour là môme (i5 juin) un message fut envoyé par le roi de Navarre, de Beaugency, pour annoncer à la reine la proposition d'une nouvelle entrevue. Elle proposa de partir de Vincennes le 2 2 juin, étant souffrante et obligée de faire la route en litière. Au jour indiqué , elle se rendit à Etampes pour la nouvelle entrevue^. »
Un avertissement envoyé d'Orléans à Trockmorton, le 22 juin, \ a bien nous renseigner sur cette seconde entrevue :
Monseigneur,
La reyne disna mercredi à Montlhéry et coucha à Estampes , jeudi disnn à Angerville et coucha à Artlienay où elle séjourna vendredi tout le jour, et là fallerent trouver Madame la princesse de Gondé et madame deCrussol. Le samedi matin , Madame la princesse retourna icy, mais madame de Crussol demeura avec la reyne. Vendredi se partit d'icy Monsieur le prince et s'en ailr» ciniper à deux lieues d'icy en ung lieu nommé le Vieua: Souh dan
' liecord oIFicc, cV/a/f ^rt^icrj, France, vol. XXIII. • Ihhi vnl. XXIV.
deçà la rivière de Loire. Ses adversaires sont à deux lieues prés de lui el ii*y a nulle rivière qui les puisse empescherde combattre; touttefois il y a Jbrce vignes entre les deux camps qui donnent quelque avantage aux nostres qui sont plus forts d'infanterie que de cavalerie. Vendredi après midi le roy de Navarre et Monsieur le prince doivent parlementer, et se trouva le roy de Navarre le premier au lieu designé, là où ayant séjourné quelque temps s'en retourna , tellement que le prince y venant , trouva qu'il s'en estoit jà retourné; mais le jour en suivant ilz parlementèrent ensemble de bon matin. Le mesme jour qui fut le samedi la reyne partit d'Arthenay et s'en alla loger à l'abbaye de Saint-Simon qui est à deux lieues de chascun camp. Là l'allerent trouver hier le roy de Navarre et Monsieur le prince et parlementèrent ensemble et s'en y doivent encores aujourd'hui retourner. A tous les colloques ne s'est trouvé aucun chevalier de Tordre ni d'ung costé ni de l'aultre ; on a quasi espoir que la paix se fera. Touttefois je ne vouldroys point trop fier, car les choses sont tellement embrouillées d'ung costé et d'aultre qu'il sera fort difficile à les demesler. Tous les jours quelques uns passent de l'aultre camp au nostre , mais cela n'est pas chose de grande importance. J'ay peur que tant de colloques ne tendent qu'à decepvoir les nostres, mais Dieu pourvoiera partout.
Ce lundi a a juin V
Un instant on crut si bien à la paix , que le duc de Guise écrivit au cardinal de Lorraine, le 25 juin :
Je vous envoie ce porteur en diligence pour vous advertir que tout fut yer accordé et puis vous dire que le commencement est l'honneur de Dieu , service du roy, bien et repos de ce royaulme. Ce porteur est suffisant et n'auront nos chers cardinaux que par cette lettre , comme aussi le mareschal de Brissac qui cognoistra qu'il y en a qui sont bien loing de leurs desseings.
Conclusion , la religion reformée , en nous conduisant et tenant bon , s'en va à veau l'eau et les amiraux mal autant qu'est de possible. Toutes nos forces nous demeurent entièrement, les leurs rompues, les villes rendues , sans parler ni de presches et administration des sacremens à leur mode. Ces bons seigneurs croiront s'il leur plaist ce porteur de ce qu'il leur dira de la part des trois de leurs meilleurs amys^ et baise la main.
De Beaugency, ce xxv* jour de juing*.
Mais cette paix annoncée par le duc de (niise, et un moment
' Uccoi-fl officr, Slalc pupvr.s , France, vol. XXlIf. ' Ibid.
conclue, fui presque aussitôt rompue : Catherine de Médicis déclara aux princes qu'elle ne voulait plus en France ni prêches ni ministres. « Les choses sont en pire état que jamais, » écrivait Trockmorton à la reine Elisabeth, le 1 2 juin. La guerre civile allait donc recommencer, plus violente, plus ardente que jamais : la ville de Blois fut prise d'assaut par le connétable et le maréchal Saint- André; puis viendra le tour de Bourges et de Rouen, et la sanglante bataille de Dreux fermera cette triste et fatale année.
Cette partie de l'histoire est si connue de tous que nous nous en tiendrons aux documents propres à éclairer les négociations qui furent pratiquées alors entre les chefs protestants et Elisabeth et qui aboutirent à la remise du Havre entre les mains des Anglais.
Le 12 juillet, Trockmorton écrivait à Cécil : ■ Si la reine notre maîtresse veut secourir d'argent le prince de Condé, la meilleure garantie de la dette sera le Havre'. » Le 2 3 juillet, il écrivait de nouveau : «Si la reine veut aider le prince de Condé, défendre les places de Normandie qu'occupent les protestants, ou les prendre pour elle, le moment en est venu et sans perdre de temps ^. »
Le i5 avril, le vidame de Chartres (Jean de Ferrières), prévenant le duc d'Aumale, s'était mis en possession du Havre; appelé à Orléans par Coligny, il avait laissé le Havre dans les mains de Beauvoir (Jean de la Fin). Puis, sur un nouvel ordre de l'amiral, il s'était embarqué à Dieppe, et au mois de juillet se trouvait en Angleterre avec une mission secrète pour Elisabeth. Notre nouvel ambassadeur Paul de Foix surveillait toutes ces menées : « Jean de Ferrières et de la Haye, écrivait-il à Catherine de Médicis, sont logés au chasteau de Greenvich où est la royne et s'y tiennent cachés, de sorte qu'ilz ne se sont jamais laissés voir en public et vont trouver la dicte dame pargalleries en lieux couverts, afin de n'estre recognus ni veus de personne. »
C'est à ce moment que Catherine de Médicis se décida à envoyer M. de Vieilleville en Angleterre pour détourner Elisabeth de cette alliance avec les protestants dont la ville du Havre devait être la garantie.
Foreujn paitcrs Elisabeth , p. 1 .' Ihid. p. 175.
Nous allons donner ici le récit des propos tenus entre la reine et M. de Vieilleville :
« L'ambassadeur arriva à Londres le mardi cinq aoust sur les cinq heures du soir; la royne le reçut le lendemain en sa chambre. Elle fit ouvrir les lettres de leurs majestés par son secrétaire Cecil et les lut elle mesme tout au long, et après l'avoir retiré à part avec M. de Vieilleville commença à lui dire qu'elle avoit esté adverlie par son ambassadeur Trockmorton que la royne mère du roy Tavoit remercié des bons offices qu'elle essayoit de faire pour apaiser les troubles qui sont en France, que son ambassadeur lui avoit fait entendre que c'estoit une des causes par lesquelles on en voioit M. de Vieilleville; mais qu'il devoit lui tenir d'autres propos qu'elle entendroit volontiers. Vieilleville la remercia de ses bonnes intentions et de l'envoi du sieur Sidney. Elle lui respondit qu'elle avoit envoyé le sieur de Sidney, non pour faire offre d'aide de gens de guerre, mais pour essayer d'amener quelque bon accord avec le prince de Condé et le duc de Guise; touttefois que l'on avoit mis à nonchalloir et mespris ses offices, en quoy disoitelle : « Je me courrouceray contre la royne mère , d'ung courroux ■ touttefois procédant de bonne amitié et pourtant aisé à apaiser, «car si elle eust voulu prendre le moyen que je luy offrois, les • manlx et calamitez en France ne fussent pas venus si avant, et le «bon laboureur arrache de bonne heure les mauvaises herbes « qui viennent en son sème, affin que, devenant grandes, elles ne « suObcquent le grain ; » qu'elle esperoit que son intervention seroit agréable pour deux raisons, au duc de Guise pour l'amitié qu'elle porte à la royne d'Escosse; du costé de M. le prince de Condé, pour estre de mesme religion que luy; qu'on n'a voit eu aucun esgard en France à ses bonnes intentions, et qu'elle estoit restée en telle indignation et de ce refus et des cruautés et meurtres qui se commettoient en France, qu'elle avoit plustost besoin de pulsation pour vuider sa colère que de la veue du sieur de Vieilleville. L'ambassadeur lui respondit que la royne n'estoit pas dans l'intention de refuser la vue des deux seigneurs qu'elle seproposoil de lui envoyer pourmoyenner un bon accord; mais qu'elle pouvoit lui confier à lui ce qu'elle se proposoit de dire à la royne par leur entremise^ ou que mesme encore il avoit charge de les emmener avec lui et qu'ils seroient bien reçus.
« La royne respondit quVIle vouloit prendre aussi bien haleine que
la royne mere et quelle en deiibereroit, et changea de propos, s'inforinant du roy, s*il n*aIloit point au camp. L ambassadeur lui respondît que le roy prenoit tous les jours et force de corps et vigueur d'esprit, que le roy de Navarre estoit arrivé en la cour le jour qu'il en estoit party, et que le bruit estoit qu'il accompagneroit le roy et la royne pour les emmènera Amboise où estoit M. le duc dVVnjou, alïin que le roy et Messieurs fussent tous ensemble et pour esviter le mauvais air qui estoit à Paris et lieux circonvoisins à cause de la peste; — à quoy la royne répliqua : que les bons marchands ne tenoient pas toute leur marchandise en ung lieu, de peur des inconveniens, et en haussant la voix, que si elle estoit mere d'ung si grand roy elle ne le laisseroit pas aller ainsy par les armées, de peur qu'il n'en prist quelque effroi, mais que la royne mere estoit plus aisée, et se laissoit plus facilement mener, et aussi que l'on vouloit apprendre de bonne heure au roy le mestier de la guerre en lieu touttefois trop pitoyable pour lui et ses subjets; qu'elle se gardoit de se marier pour ce qu'elle craignoit d'estre trop craintive et soigneuse du danger de ses cnfans; qu'elle pensoit que la royne mere fai soit toutes choses trés-saigement , estant d'ung jugement, trés-bon pris de ces bons et aigus entendemens d'Italie, où les noslres (dîsoit-elle) sont trop tards et Irop phlegmatiques. fille rappela au sieur de Vieil! eville son ancienne ambassade du temps du roi Henry II, et lui parla de l'amitié du roi François I" et d'Henry VIII son pere^ »
Durant ce temps la négociation entre le vidame de Chartres et Elisabeth marchait toujours : parmi les documents nombreux qui nous en parlent, nous avons rencontré cette note qui a son importance, car elle est adressée à Elisabeth par le vidame et M. de la Haye :
• Ils supplient sa majesté qu'en outre des sûretés il soit fait une réserve pour le cas où Monsieur le prince et l'amiral viendraient aux mains de leurs ennemis.
« Ce cas échéant, ils demandent que sa majesté promette de no faire accord sans le consentement de M. le prince, et s'engage également à ne pas recevoir Calais de la main de leurs ennemis sans s'en entendre avec le prince de Condé. »
Maintenant voici la ropio des articles passés entre la reine et le
' \ot«' originale fin loinps. (ïîrili.sh Miisnim, I*ij»orlon, 742, P* « cl suÎn,)
vidame, telle qu^elle fut adressée à Adrien Poynings, capitaine de Portsmouth :
■ M. le vidame s*en ira à Postmeu {sic) et de là ou s'en reviendra icy ou ira à quelque maison de quelque seigneur ou gentilhomme voisin pour n'en bouger jusqu'à ce que tous les articles qui s'en suivent soient accomplis :
« 1* Le dict sieur vidame donnera ordre que, sitost que le sieur Adrien Poynings arrivera devant la ville du Havre, que la principale tour qui est assise dans la dicte ville à l'entrée du Havre avecques toute l'artillerie et munition à elle appartenante sera délivrée en possession de telz capitaines ou soldatz que le dit sieur Adrien assignera , qui se fera en telle sorte que les ditz capitaines ou soldatz en auront paisible possession et en seront maistres.
« Item, Que le jour que le dict sieur Adrien et les soldatz anglois seront descendus en terre, ilz auront baillé entre leurs mains autant de boulevars et fortz de la dicte ville que le temps avant la nuit le souffrira.
« Item. Le jour suivant que les gens de sa majesté seront entrez en la dicte ville , les soldatz ne se mesleront aucunement de la garde d'aucun boulevard, murailles, plate-forme, forteresse, artillerie, ou d'aucune autre chose appartenant à la défense de la dicte ville, ains permettront les Anglois de avoir entièrement la possession et en user à volonté.
^liem. Que toute l'artillerie et munition appartenans au roy, estans pour la défense de la dite ville , seront délivrez par inventaire au dict sieur Adrien ou à celuy lequel il assignera , et ce estre faict dans xxiiii heures après l'arrivée du sieur Adrien.
« Item. Que tous les soldatz françois qui sont dedans la ville partiront d'icelle dedans deux jours après l'entrée des soldatz anglois (si elle ne soit assiégée) pour aller secourir Rouen ou faire quelque autre entreprise , ou en cas qu'ilz ne pourront partir à cause de telle siège , de le faire aussitost qu'ilz pourront , et s'en ira aussi avec eux quelque nombre des Anglois si ainsi sera jugé nécessaire du lieutenant de sa majesté ou du dict sieur Adrien, à la volonté desquelz le tout sera remis de force. Sa majesté promettra faire le mesme bon traitement aux habitans de la ville, qu'elle faict ordinairement à ses propres subjetz; et eux, si elle le voudra, lui feront serment de mesme fidélité. »
Il fallait aux yeux do TKurope essayer dr justifier Toccupatioii.
du Havre, au moment où Ton était en pleine paix avec la France. Déjà nous avons vu Elisabeth à Tœuvre, lorsqu'il s agissait de FÉcosse; il ne sera pas d'un moindre intérêt de connaître les ai^uments dont elle va se servir pour soutenir une mauvaise cause. Nous donnons en entier cette étrange proclamation ^
Elizabeth , par la grâce de Dieu roync d'Angleterre , de France , de Irlande , défenderesse de la foy chrestienne , à tous tant Anglois que François , qui ces présentes lettres verront ou oyront , salut. Comme depub peu de temps en ça plusieurs lamentables doléances et plainctes nous ayant esté faictes par une grande multitude des subiectz de nostre bon frère le roy trés-chrestien , habitans en Normandye , dont il appert manifestement qu*ilz se trouvent en grandes et pitoyables extrémités à raison des cruelles persécutions dont Ton use et qu'on adressera contre eulx , par voye d'une gi'ande force de gens de guerre louée et amassée en la ducliye de Normandye par le duc d'Aumale et ses adlierans de la maison de Guy se , pour les ruiner et sacager et les constraindre de délaisser la pure religion , les persécuter en leurs corps et biens , corume desià ilz ont faict en plusieurs endroictz et lieux ; consyderant aussi ( comme piteusement ilz remonstrent) que le roy leur souverain et la royne sa mère ne peuvent présentement les secourir et défendre en leur obeyssance, à raison que la dicte maison de Guyse et leurs adherans se sont emparez de la supériorité du gouvernement en tout affaires d'Estat et militaires au dict royaulme , ne voulant permettre aux dictz peuples de vivre selon les edictz du dict pays en la liberté de leurs consciences envers Dieu et le roy leur souverain; sur ce leur souvenant, comment puis nagueres nous aydasmes à délivrer le peuple et subiectz de la royne d'Escosse , estant lors en la mesme misère et adversité par la semblable persécution d'icelle maison de Guyse, du danger, destruction et ruyne, les conservant par tel moyen à Fobeyssance de leur royne de la quelle présentement elle jouyt. Hz nous ont requis avecques toute humilité et pitoyable lamentations à grosses larmes , comme le prince qui est en bonne amityé avecques le roy leur souverain et proche voysin au dit pays ; et pour l'amour que nous portons et debvons au dict roy en ce sien jeune aage et fascheux temps , et pour le regard que comme princes chrestiens , debvons avoir à la conservation du sang des chrestiens et de tant plus tost estant les plus prochains à nostre royaulme, de vouloir solliciter de moyenner quelque fin de heureuse yssue de ces cruelles et sanguinolentes persécutions, et cependant de faire transporter vers eux quelques bon nombres de noz suhgertz soiibz la conduicle de quelques tideles, assen-
' Kilo n'a ,'uiriin rappoi'l avec relie imprimée dans les Mémoires de Condé.
rées, discrètes personnes et d'iionneur, pour ia conservation d'aucunes de leurs villes maritimes et autres adiacentes, et peuples d'icelles, ensemble pour sauver leurs vies et libertés de ruyne, submission et totalle désolation. Ce considéré (bien que pensasmes nous déporter du tout, de nous y entremesler) avons esté mue de solliciter premièrement par tous bons moyen dont nous sommes peu adviser, que ces persécutions faictes par la maison de Guy se cessassent. Et les ayant trouvez à ce peu inclinans , et entendant aussi pour vray que le dict peuple de Normandye , principalement les babitans de Rouen, Dieppe, de Havre de Grâce sont en danger évident d'estre en brief du tout destruictz par fqrce, si à tempz ilz ne sont secouruz de quelque ayde , et que l'occasion de leur persécution n'est pour autre chose , sinon qu'ilz cherchent conserver leur consciences libres au faict de la religion , selon qu'il a esté ordonné par le roy en son edict faict et publié au moys de janvier dernier : nous, avecques bonnes et sincères intentions envers le roy nostre bon frère (lequel nous sçavons que , à raison de son jeune aage , ne peult contenir et empescher ses subiectzde seniyner et destruire les uns les aultres), avons ordonné et commandé d'ayder et deffendre icelles villes , et toutes autres qu ilz pourront, de confusion et désolation, et conserver toutz les subiectz du dict roy es dictz lieux, de quelque qualité quilz soyent, en leurs vies, libertés, biens et possessions, contre ceulx qui par violence les vouldront envahir en leurs demeurances. Et pour ample déclaration de ce que dessus, avons faict mettre en escript ceste nostre in tension, laquelle estant scellée de notre scel , avons baillée à nostre lieutenant pour cstre par luy ou par ses commiz monstrée et manifestée à tous subgectz du dict seigneur roy qui ont requis ou requerront nostre ayde , faveur et secours. Auxquelz nous promettons en paroUes de prince chrestien que n'entendons, ne voulons souf&ir que aucun de nos subgectz, armé ou sans armes , nuyse ou offense aucune personne dedans icelles villes qui requerront nostre ayde ; ains à leur possible les soustiendront et maintiendront en leurs habitations , vies , libertés , biens et possessions. Et quant à nous , cependant , nous ne oublirons de leur solliciter et procurer tout bon moyen de repos , paix , liberté et délivrance de la violance de la dicte maison de Guyse ou d'aucuns adheransd'icelle. Donné à nostre maison de Hampton court, le 27* jour de septembre Tan 1662, et de nostre reigne le quatriesme'.
Cette proclamation est du 2 7 septembre; le lendemain, le capitaine de Portsmouth annonçait au conseil de la reine l'embarquement des troupes. Les chefs protestants en pressaient Tenvoi dans
• Record oflTice, State papcrs, France, vol. XXV. (Minute originale.)
leurs dépêches; une lettre do Briquemault à Elisabeth, en dale du 25 septembre, nous en est un curieux témoignage.
Madame ,
Estant venu icy de la part de monseigneur le prince de Condé pour recepvoir monsieur le comte de Warvyic avec l'armée de vostre majesté , et voyant les choses longues et que nous sommes sur le poinct de faire tous noz efforts , je me suys advisé d'envoyer vers vostre majesté pour entendre sur ce son bon plaisir et voulonté. La saison s'advance et commencera bien tost à passer; par quoy je supplyray trés-humblement à vostre majesté, au nom de mon dit seigneur le prince, qu'il luy plaise que selon le bon désir, zelle et affection portée par icelle à la parolie de Dieu, pour la conservation aussy de ses lidelles , vouloir que le plus diligemment que faire se pourra, nous puyssions estre secouruz de sa part, sy à temps que les vostres puyssent avoir part à la victoire que j'espère que Dieu nous donnera par l'assemble de toutes noz forces qui se fait présentement. J'envoye à vostre dite majesté les lettres de son ambassadeur en France. Je prye Dieu, Madame, qu'il vous donne, en très-bonne santé, trés-heureuse et très-longue vye.
A Dieppe, le xxv* septembre ibGa'.
Une lettre du vidame de Chartres à Cécil annonce le départ de la flotte anglaise et nous renseigne sur la situation de la Normandie.
Monsieur,
Je pense que ceste nuit passée les navires sont arrivés au Havre neuf, car le vent propre a continué plus de vingt-quatre heures , dont j'envoie ce gentilhomme devers vous pour vous ramentavoir quelques choses qui sont nécessaires tant pour Dieppe que pour les nostres qui sont au Havre. Je vous prie y donner ordre. Je cognois par la lettre qui m'estoit escrite de Dieppe , que vous ne donneriez pas secours à Houen ; je vous prie pour le moins secourir Dieppe promtement et de façon que le peuple qui y est soit conservé et la royne ait l'honneur de n'avoir pas contemné Dieppe qui s'est attendue estre préservée sous sa main. Monsieur, je ne vous puis escrire l'affliction d'esprit que ressens , voyant que la préservation de la Normandie, qui estoit le principal but de l'espérance que nous avions en la royne , ne s'en suit point. Je vous prie remonstrer continuellement à sa majesté qu'elle ne se doit contenter d'avoir eu ce qu'elle
* Record office, State papers, France^ vol, XXV.
eust sceu le plus désirer en France pour sa satisJ'ac'ion et de son peuple, mais qu elle en doit user et employer les forces que Dieu lui n données pour restablisseinent de l'Evangile en France, car c'est la certaine voie de la ruine du siège de T Antéchrist; si elle ne le fait, Dieu s'offensera de sa trepidité et lui soustraira des grâces qu'il lui a faictes et d'aultres qu*il lui a préparées. Monsieur, je vous escris de rechef que Dieu m'a donné sçavoir chose qui peut grandement augmenter les forces et la volonté d'un prince pour entreprendre la protection de son Evangile , si vous disposez la volonté de la royne à faire ce qui est de sa vocation royale, tellement que je n'aye occasion d'estre tenté de desespoir de voir jacturam honoris et bonorum esse sine fmctu. Je espère avec l'aide de Dieu faire chose si grande pour son service qu elle ne se peut estimer. Aussi si vous ne me donnez quelque bonne consolation, ego dejicio stib onere,Qi suis assailly de diverses tentations. Monsieur, je vous prie avoir pitié de moy et prier Dieu pour moy; je me reconunande humblement à vostre bonne grâce et prières.
Vostr© trés-humble et aifligé et triste usqae ad inortem\
Dans cette lettre il y a du remords , une sorte de honte se fait jour. Le vidame de Chartres reconnaît presque qu'il a failli à Thonneur, à ce qu'il devait à son pays. MorviHiers , ne l'oublions pas, qui commandait à Rouen , en apprenant le traité passé avec les Anglais , avait résigné son conuuandement , leur donnant à tous une leçon de patriotisme. De leur coté, Gondé et l'amiral (nous le savons par une lettre de Trockmorton à Elisabeth] représentent à l'ambassadeur anglais que ce serait une tache d'infamie sur leurs norns^ s'ils n'avaient introduit les Anglais en Normandie que dans le seul but d'y occuper certaines villes à leur plaisir et à leur convenance, et ils demandent à la reine de soutenir leur cause conmie la sienne propre. Avec une prescience que les événements justifieront, Trockmorton ne craint pas de dire à sa maîtresse que si elle n'a en vue que ses propres intérêts, le jour où les partis se mettront d'accord , toutes les forces de la France se retourneront contre elle^.
Nous allons donner ici un document plus étrange : c'est la justification de la remise du Havre aux Anglais par M. de Beauvoir. Et à qui l'adresse-t-il ? A la reine mère , à Catherine de Médicis :
« Leur but ne tend qu'à deux points : le premier à la gloire de
' Record office . State papers, France, vol. XXV. (Autographe.) - Lettre de Trockmorton à Elisabeth, 2\ septembre. (Record office, Stale papers, Fntnce , vol. XXV. )
Dieu, le second à la délivrance et sûreté de la minorité du roi, »et il ajoute: «Les protestations de la royne d'Angleterre vous en rendront telle foy que vous en demeurerez satisfaicte. Il est certain , Madame, que si, au lieu d'adoucir le courroux que vous pourriez de prime face concevoir contre nous, vous vous y aigrissez davantage, à la persuasion de ceux qui, après avoir ruyné en partie vostre royaulme, ne cesseroient, s'il estoit en leur puissance, de destruire celuy de Jesus-Christ , c'est le plus court chemin que vous pourriez choisir pour les asseurer en leur désir qui est d'hasarder la domination de vos majestez , plus tost qu'ilz ne détruisent l'église de Dieu^ »
On fit répondre le jeune roi Charles IX à celte lettre. On essaya par la douceur de ramener et le vidame de Chartres et Beauvoir. C'est a cette lettre du jeune roi que répond Beauvoir :
■ Il a reçu la lettre qu'il a plu au roi lui écrire, et loue Dieu de reconnaître que sa majesté ne lui en veut pas tant et au vidame son frère qu'il avait entendu par la déposition de Roche Brune.
« Il regrette pour la liberté de sa conscience de faire chose qui mécontente sa majesté. Si les conseils de M. le vidame et de ceux qui sont fidèles eussent eu autant de vigueur envers le roi que les conseils de ceux qui ne regardent que leur grandeur particulière, il y a longtemps que la France serait en repos.
« Il s'en remet sur la nécessité des temps de la hardiesse de son langage.
« Il eût pu faire son procès à l'Espagnol qu'il tient prisonnier, sans l'honneur qu'il a d'être serviteur du roi. C'est une marque de plus de son respect et de son désir de rester fidèle 2. »
L'armée royale était devant Rouen. Briquemault s'adresse à Cécil pour obtenir les secours promis et dont dépend le salut de la \i\\e assiégée :
Monseigneur,
Après que j'ay entendu le zèle et l'affection que portez à notre cause, je n ay voulu faillir de vous faire ce mot exprés pour vous supplier tréshumblement d'cstre cause que la royne face diligence et secours à ceux de
^ Record office , Stafe papers, France, vol. XXV. * Ibid. vol. XXIX.
Houcn cl aussi à ceux (ju il a déjà pieu à sa majesté d'envoyer de deçà , poui* ce que nos ennemis qui ont assiégé Rouen s'efforcent tant qu ilz peuvent de l'emporter avant que les secours soient venuz, tant de vostre part, que de celle de M. le prince; et d'autant que les secours d'Angleterre doivent estre les plus prochains , suivant l'ordonnance que l'on nous a dict y avoir faict la royne , je vous supplieray, de rechef, vouloir estre cause qu'il ne se perde point de temps , non-seulement pour faire venir ce qu'il est ordonné, mais, s'il est possible, de faire renforcer, et nous vous en aurons perpétuelle obligation. Je suis icy envoyé de la part de M. le prince de Condé pour recevoir, servir et adresser, en tout ce qui me sera possible, M. le comte de Warvick et aultres, qu'il plaira à la royne envoyer de deçà. Il y a moyen bien à propos et facile de secourir ceux de Houen , si nous avons les forces comme je l'ay donné à entendre à M. D'Ormezan qui l'a trouvé bon , comme je crois qu'il vous aura fait entendre , qui sera l'endroit où me recommandant humblement à vostre bonne grâce , je prieray Dieu , Monsieur, qu'il vous donne très-bonne vie et longue. De Dieppe, le viii octobre i56a '.
Voîci encore une lettre du même jour v
Il attend à chaque heure qu'il arrive du Havre ou d'Angleterre un moyen de secourir ceux de Rouen ; on le peut aisément et sans danger.
Comme relation d'État à Etat, jamais situation ne s'était présentée sous un aspect aussi singulier : Elisabeth faisait occuper nos villes et elle avait en France deux ambassadeurs. L'un, il est vrai, Trockmorton, avait été pris ou plutôt s'était laissé prendre trèsvolontairement par les troupes protestantes et résidait à Orléans; mais l'autre, Smith, son successeur, tenait sa charge d'ambassadeur et réclamait pour les empêchements que les marchands anglais se plaignaient de rencontrer en France, exactement comme si on était en pleine paix. Une lettre de Paul de Foix à Cécil est curieuse à ce point de vue , et nous la donnons :
« Il est niarry des empeschemens qu'il prétend estre donnés aux marchands angloys en France , mais plus marry de l'occasion que l'on donne aux François par deçà d'avoir opinion, et presque certaine asseurance que la royne d'Angleterre s'est armée pour se saisir et emparer de quelques villes en Normandie contre son serment et traité de paix et les promesses faites à M. de Vieilleville. »
« Je dis cela , continue-t-il, afin que cognoissiez que lesditz empes-
* Record oflGce, State papers, France, vol. XXV. (Original.)
eli(»mens proccdeiU do la roync voslro inaistresso. Tant y a que j'ay entendu par les lettres que m'a oscriptes la royne merc du roy, que les dites choses se font contre le gré et volonté du roy. Ij'inïention du roy est resiée la mesme ; il ne demande qu'une chose ; c'est que la bonne volonté de la royne d'Angleterre soit esgale à la sienne.
• Londres, 2 octobre 1 562 ^ »
Le siège de Rouen continuait. L'ardeur de la défense égalait celle de rolTensive. Le i5 octobre, Briquemault, qui était à Dieppe, fit ce nouvel appel à Elisabeth :
Madame ,
Je ne sçfiy comme il nous seroit possible de vous remercier et louer assez humblement du bon et fidèle vouloir qu'il a pieu à vostre majesté demonstrer par elTect en envoyant par deçà le secours de vos forces qui V sont arrivées , pour restablir et remettre sus le pur service de Dieu et redimer de l'oppression ung jeune prince alHigé comme est notre roy en son bas aage , lequel on voit environné et force d'ennemis qui ne cherchent , par leurs deportemens, que s'aggrandir des ruines d'iceluy premièrement et après dq ses voisins. Par où vostre intention si saincte ne peut estre que grandement approuvée par tous les princes et potentats chrestiens, voires ceux qui n'auroient aucune cognoissance du vray Dieu que nous adorons , si est-ce qu'ilz loueront hautement vostre entreprise quand ilz auront entendu la rage débordée , et plus qu'inhumaine des ennemis de Dieu et de nostre prince. A quoy vostre majesté veult employer les moyens que l'Eternel luy a mis en mains pour rabaisser une telle cruauté qui se commet et augmente de jour en jour en ce royaulme , ainsy que plus au long et particulièrement vostre majesté pourra entendre du sieur de Charme, aflîn que je ne vous ennuie de plus longue lettre. Ce néanmoins pour ce qu'il a pieu à M. le prince m'envoyer en ce pays pour de sa part donner ordre à ce que je verrois estre expédient pour le progrés du dessein de la sainte association , j'ay bien osé escrire la présente à vostre majesté pour fadvertir et supplier trés-humblement , au nom de mon dit seigneur et de toute sa compaignie, de vouloir, au plus tost qu'il sera possible, envoyer le reste des forces dont vostre majesté a délibéré d'aider à telle entreprise ; car il est nécessairement besoin d'avoir vostre secours pour l'extrémité où se trouvent ceux de houen, qui ont eu déjà assaut, et les ennemis continuent de les battre et assaillir avec la plus grande furie dont ils se peuvent adviser; et s'il vous plaist. Madame, nous se-
* Record office, State ptipcrs , France, vol. X\V. ( Aiitoçraphc.)
courir promptenient, tious espérons, avec les forces (jiie mené mou dit seigneur le prince qui s'approche et avec les vostres , que nous pourrons voir en brief une bonne issue de cette querelle à la gloire de Dieu, à la seureté de Testât de nostre roy, et au contentement des saints désirs de vostre majesté, dont louange nous en demeurera éternellement envers tous peuples et nations, et rémunération en Nostre Seigneur Jesus-Christ, duquel vostre majesté a entrepris la défense de ses membres offensez.
Madame, je supplie le Créateur vous accroistre en toutes ses bénédictions.
De Dieppe, le xv* jour d'octobre i562 '.
Rouen succombait le 26 octobre; mais la mort du roi de Navarre allait déplacer toutes les situations :Condé devenant premier prince du ^ang, à lui revenait de droit la haute suprématie dans le gouvernement. Elisabeth le comprit et, craignant qu'il ne vînt à se laisser prendre aux avances qui lui seraient sans doute faites, elle lui écrivit presque sur-le-champ :
« Puisqu'il a pieu à Dieu tout-puissant de rappeler de ceste vie vostre bon frère feu lé roy de Navarre, de famé duquel Dieu veuille avoir mercy, nous sommes resjouis que la place que le dict feu roy lenoit pour le roy trés-chrestien nosire bon frère en son jeune aage soit, comme il semble par la Providence divine, venue par nature et ordre à vous, ne doutant point que comme dés le commencement de ces troubles, avez cherché d'avoir la personne du roy trés-chrestien et de la roy ne sa mère en pleine liberté, et avec ce royaulme gouverné selon les lois et ordonnances d'icelluy; ainsi veuilliez maintenant, sur cette présente augmentation d'autorité à vous dévolue , persister en ce mesme propos et dresser toutes vos actions à l'honneur de Dieu lout-puissant, et aMbien du roy et de son royaulme; en quoy nostre assistance ne vous fauldra point, et nous vous advisons en bon escient d'avoir bon esgard de n'escouter à ceulx qui feront aucunes raisons ou persuations de décliner de l'asseurée et stable conjonction de voz fidèles et approuvés amis et bons servîïeurs de ce royaulme, comme nous jugeons que monsieur V admirai et ceux de sa maison sont; car nous pensons asseurement que quiconques qu'ilz soient, qui vonldront ce faire, ne veulent user leurs raisons à autre fin que à vostre ruyne et destruction, et ce nous estimons icy non sens raison,
* Rerord oiiice , State papers , France, vol. XXV. (Original.)
— 6li —
Pour lu reste, nous vous prions donner crédit à nosire féal serviteur Nicolas Trockmorton qui scait nostre intention en toutes nos aflaires avec vous^ »
Elle ne s'en tint pas là: elle chai^ea son ambassadeur Smith de bien se renseigner, et sur les secrètes dispositions du prince de Condé, et sur les propositions qui lui viendraient. Smith s adressa à Trockmorton, mieux placé que tout autre pour connaître les secrètes visées du prince; il avait vécu si longtemps dans son intimité, lors de son séjour à Orléans, et avait dû, sans aucun doute, s'entretenir avec lui des éventualités de Tavenir. En effet, Trockmorton put répondre aux questions de Smith :
«Je suis,* lui dit-il, quelquefois entré en propos avec luy des moyens de remédier aux maux de ce royaulme, à quoy je ne Tay trouvé jamais, sinon bien disposé et prest à entendre d'une pacification seure et raisonnable : après la réception de vostre lettre, je suis entré plus avant en ce propos avec ledit prince que je n'avois fait jusques avant; mais je puis vous asseurer que, depuis la mort du roy de Navarre, je le trouve si disposé à remettre ce royaulme à repos et si esloigné d'user de force et de violence , qu'il diffère d'employer la force qu'il a, et, encores qu'il soit provoqué autant qu'il est possible par ceux qui sont dedans Corbeil , il s'abstient d'user d'hostilités , et il m'a dict , que puisque Dieu l'avoit appelé au rang et degré qu'il tient, qu'il se sentiroit h jamais coupable envers Dieu et les hommes, s'il ne se mettoit à tout debvoir de faire cesser les troubles et calamités; que s'il plaisoit à la royne mère s'y emploier selon la puissance qu'elle y a, toutes choses seroient bientost réduites, et quant à l'autorité de ladite dame, tant s'en faut qu'il prétende lui en rien diminuer, que pluslost il désire l'augmenter avec ung commandement plus grand et plus asseuré qu'elle n'a eu du temps du feu roy de Navarre, ajoutant que ce qu'il a fait na esté que par son commandement, n'a esté que pour le regard de son service et pour la conservation de son autorité, et n'a esté par luy entrepris que par son commandement. Et pour vous en dire du vray, et ce que j'en pense et ay cogneu jusqu'icy, je ne me suis jamais trouvé en compagnie plus affectionnée à sa majesté que est celle-cy ^. »
Y avait-il de la sincérité dans ce désir exprimé par Elisabeth
* Record offîce, State papers, France, vol. XXVII. (Mimito originale.)
* Ibid, vol. XXVÏ.
cVarriver à la pacification de la France? Nous en doutons; ce qu'elle cherchait plulôl, c était à bien sonder les intentions des deux partis pour ne pas les laisser traiter sans elle et en dehors d'elle. Mais les choses n'étaient pas encore arrivées k ce degré d'apaisement qui pouvait faire présager une paix prochaine. Condé avait fait sa jonction avec les Allemands anienés par D'Andelot, et au moment de s'approcher encore plus près de Paris, il écrivait à Leicester :
Monsieur le comte »
Ce m*a esté un Irés-grand plaisir que d'avoir entendu de vob nouvelles par la lettre que m'avez escripte du vi de ce mois, et plus encore de la bonne asscurance par laquelle je vous retrouve disposé à vous emploier en la cause que soutenons à Tencontre des ennemis de l'Evangile , usurpateurs de l'autorité du roy et perturbateurs du repos public, de quoy je ne veux oublier de vous en rendre le digne remerciment que vous méritez ; de plus vous dire que , si fincommodité des passages nous ont jusqu icy cmpesché de recevoir lettres l'un de l'aultre , j'espère , maintenant que Dieu me fait la grâce d'estre en la campagne , et k huit ou neuf heures de Paris , si bien pourvoir à rendre les chemins libres , que les moyens nous seront aisés, non seulement de nous visiter par lettres, mais encore, s'il plaist à Dieu, de bientost nous entrevoir. Cependant, d'autant que c'est à ce coup qu'il nous faut à bon escient esvertuer de rompre les desseins et entreprises de nos ennemis , où je m'attends de recevoir de la royne vostre maistrcssc fun des meilleurs secours, ainsi que déjà elle a fort bien demonstré par un trés-bon commencement, je vous prieray de vostre part. Monsieur le comte, tenir la main envers sa majesté, qu'elle continue un tel et si saint voulloir, si que , de brief , les hommes et l'argent que nous en attendons puissent bientost arriver; lui faisant particulière^ ment entendre le besofn que nous en avons et l'utilité qui en proviendra , ainsi que je m'asseure que vous voudrez bien volontiers faire, qui me gardera de vous en faire plus longue persuasion , et après m'estre de bon cœur recommandé à vostre bonne grâce , je prieray Dieu vous donner, selon le cœur, avec sa sainte grâce ce que plus desirez.
Escript au camp du Plessis, ce xxi'jour de novembre i56a ^
Le 28 novembre, l'armée protestante vint pour ainsi dire insulter Paris. Une escarmopche s'engagea aux environs des boulevards Saint-Victor. Catherine de Médicis, voulant attendre les troupes espagnoles promises par Philippe II et, qui se trouvèrent
* Anin^rdplie. (Record oflTicp, State papcrsy France, vol. XXVI.)
il la bataille de Dreux, entama de nouveau les pourparlers. Celait là une des grandes inquiétudes de la reine d'Angleterre ; elle envoyait courrier sur courrier pour savoir où en étaient les choses, redoutant toujours de ne pas être comprise dans le traité. Ces appréhensions se font jour dans une lettre du vidame de Chartres vi de M. de La Haye au prince de Condé; elle es! dalée du i/i décembre :
Monseigneur,
La peine où nous sommes est indicible pour ii*avoir de voz nouvelles , vu le mescontentement qu a sa majesté de n'avoir communication de voz affaires ni par de là-, par la voie de son ambassadeur, ni par deçà, par la nostre, comme il est raisonnable qu'il se face suivant les accords qu'elle asseure garder de sa part, continuant à la démonstration de la bonne volonté qu'elle porte à la défense de vostre cause, de laquelle on ne la peut desmouvoir par quelques offres et conditions avantageuses qu'on eust sceu lui présenter d^ailleurs ; s'asseurant aussi sa majeslé que vous ferez le semblable en son endroit et que vous ne conclurez rien en cette cause, qui lui est commune avec vous, sans fen advertir; par quoy. Monsieur, nous vous supplions trés-humblementde bien peser cecy et garder de tout vostre pouvoir la faveur de telz amys pour les inconveniens que doit prévoir tout homme qui considère combien les choses qu'on pense le plus souvent bien asseurées sont sujettes à mutation. Nous vous en • avons par plusieurs fois escript et bien au long, et mesmement par une dernière despesche envoiée de Caen. Monseigneur, nous vous supplions penser en quel ennui peuvent estre ceux qui sont icy de vostre part*.
C'est sans doute à ces inquiétudes d'Elisabeth que Condé répond, le 16 décembre; lettre curieuse, car elle nous dira tout ce qui s'est passé dans cette dernière tentative de paix ; curieuse aussi comme date, car elle ne précède que de deux jours la bataille de Dreux :
Madame ,
J'ay receu avec très -grand contentement les deux lettres qu'il a pieu à vostre majesté m'escrire , tant du seiziesme du passé et de l'aultre du présent; je vous despesche ce porteur pour vous faire incontinent et bien au long entendre ce qui s'est passé en fabouchement qui est , ces jours passés, intervenu prés de Paris entre la royne mère et moy. Noz adversaires , desquels ne procède que déguisement de vérité , ayant en main
' Record office, State paprrs , Frtincr, vol. XXVII.
toutes coniuiodités el imuistres propres pour exécuter toutes leurs voioiilez, n'auront pjs failli, usant de leur arlilice nccoustunié, de peindre ce l'aict de j'aulses coulleurs, <t faire servir à leurs passions et avantages cette négociation de paix; laquelle, Madame, vous pourrez entendre au vray et simplement comme elle s'est passée par le discours que je envoie prestement, lequel vous demonstrera au doigt et à Fœil en quel devoir je me suis mis el me suis condescendu à toutes les plus douces et raisonnables conditions dont je me suis pu adviser pour essayer mettre une bonne forme et seure paix en ce royaulme et l'exempter des calamitez dont il est affligé , n'ayant demandé que la liberté des consciences avec la conservation de l'honneur et la seureté des biens et personnes de ceux qui s'y sont employés en cette cause , sans avoir regard aux avantages que je pouvois lors avoir sur mes ennemis, pour le désir que j'avois de parvenir à cet effet; sans aussi avoir voulu faire instance du lieu qui de droit m'appartient en ce royaulme et qu'on ne me peut toUir, el qui servoit du moins à justifier davantage mes actions, à descouvrir la malice de noz ennemis et le but de leurs mauvaises intentions^ et à nous esmouvoir de poursuivre de tout nostre pouvoir ceux qui n'ont d'autre fin présente (jue la ruyne de l'église de Dieu et de la religion de tous ceux qui en font profession et généralement de tous les subjectz au roy ; en quoy j'espère ({u'avec faide de sa majesté divine et de la vostre m' employer tellement , sans m'arrester désormais à parlemens et négociations , que , malgré eux , Dieg sera servy par tout ce royaulme , et ses serviteurs exempts de leurs violences et cruautés; vous suppliant, au reste» trés-liumblement. Madame, rejeter la fimte (jue vous n'avez plus souvent de mes nouvelles sur fincomuiodité et difliculté des chemins et passages, ensemble vouloir croire que je n'eusse jamais entièrement conclu aucune chose en ce fait, sans premièrement n'avoir adverty vostre majesté, pour, sur ce, suivre vostre conseil, et où si après telle négociation interviendroit , à quoy toultefois je suis résolu de n'accéder aucunement, si aultre chose ils ne xouloient mettre en avant; cette lettre vous servira. Madame, de gage et d'asseiirance, que je ne concluray jamais rien, sans en avoir vostre advis, ni accorderay chose qui vous touche sans vostre consentement, bien délibéré de me conduire toujours par le conseil de M. l'admirai et de ceux de sa maison et les cognoistre les plus gens de bien el plus afleclionnez qui soient en ce royaulme; aussi d'adjouter foy à tout ce que me fera entendre Nicolas Trockmorton de vostre part, duquel j'ay entendu ce que vous lui aviez donné charge de me dire, et qui vous fera entendre ma response. En tel endroit , je supplieray finGnie bonté de Dieu vous conserver, Madame , en trés-parfaite santé.
Du camp de Sainl-Arnoul , le seiziesme de décembre i562 '.
' Lflliv oriuiiialo et rliiflrt'c.
Cette paix iravait donc pu alx)utir; les négociations avaient été pourtant poussées assez avant pour que l'ambassadeur d'Angleterre, redoutant toujours d'être mis de côté, se crût obligé de formuler dans une note les conditions exigées par la reine sa maîtresse et qui ne pouvaient avoir chance d'être acceptées. Faisons-les connaître, car rien de ce qui touche à ce conflit ne doit rester dans l'ombre :
Les demandes de monseigneur ie prince de Condé touchant la religion et aullres raisonables requestes estant accordées , l'ambassadeur de la royne d'Anglelerre , suivant la bonne volonté, intention et désirs que l:\ dite royne sa mais tresse a de vivre en paix et en repos avec tous ses voysins et principalement avec son bon frère le roy trés-clirestien , ayant esté souventes foys en disputte et débat , avec la royne sa mère et messieurs de son conseil , de la rupture du traicté dernièrement faict au chasteau de Cambresis, diverses choses estant alléguées, tant d'un cos(é que de Taultre. AfBn que les affaires de la royne sa maistresse ne puissent empescher la paix universelle du royaulme de France , et que tous doubtes , querelles et débats entre le dit roy et royne de la rupture dudit traicté, et tous occasions de guerre cessent et soient totalement ostées, et que, doresnavant , les dits roy et royne et leurs subjects puissent vivre sans avoir quelque suspicion fungde Taultre,
Dict et propose que la meilleure voye que se peult trouver est que chacun prince ait le sien , et par ainsi demande que la ville de Calais et le pais adiacent qui appartient à la royne sa maistresse , la quelle la dite dame prétend , pour diverses raisons , luy estre à présent doné , la restitucion de la quelle est suspendue quatre ans encores, et certains moys pir le contenu dudit traicté , soit rendu incontinent à la dite royne.
Laquelle cho^c ne doibt estre an dict roy ny an son counseil estrange, veu quoultre les raisons alléguées par la dite royne, les doubtes, suspicions et querelles que ce traicté du temps passé a apportés, et au temps à venir pourra apporter, seroient par adventure occasion de grande guerre entre les dits royaulmes. Et que la dite ville de Calais , en considérant toutes choses, est au dit roy plus domaigable que profittable , tant à rayson des grans frais et despences qu'il faict nécessairement pour le garder, que pour le peu de prolict qu'il en tire.
Pour ce que la dite ville est hors de tous cours de marchandise de France, et que la mcsme ville est tant nécessaire aux subiects de la dite royne pour leur traffique en paîs de Flandres et Jirabant, de sorte que la détenir est plustost empeschement à la commodité des Angloys que |)roffict ou commodité aux Françoys.
Kl, onitre reli , ledit Rmbass:ïdeur demande 55 mille escus a!i soleil.
tant pour le doraage et degast de ladite ville et havre de Calais , depuis le temps du dict traicté , comme pour les despenses faictes en fortifiant la ville du Havre de Grâce en ces guerres, ou au moins autant que par les commissaires a ce députés, sera adjugé raysonable.
Lesquelles choses accordées et faictes , ledit ambassadeur dict et promest que la royne sa mais tresse fera retirer toutes ses forces et rendra au dit roy la ville du Havre de Grâce , et entrera en telle et tant ferme amitié et accords avec son bon frère le dit roy et sa bonne soeur la royne sa mère , que les dits roy et royne et son conseil sçauront rçiisonablement demander.
Signé de la main du dict ambassadeur et donné es mains de la royne.
Donné au boys de Vincennes, le dixiesme de décembre i56a.
Nous voilà à la journée de Dreux. La gravure, bien des fois, nous a représenté le choc des deux années ; chaque historien est venu à son tournons raconter les diverses fortunes de la sanglante journée. Chaque parti s'est attribué la victoire. Tout dernièrement nous retrouvions en Russie le récit qu'en donnait Charles IX au duc de Savoie. C'était là la version catholique. Le Record office ^ possède le récit de la bataille adressé par Coligny à Klisabelh et signé de lui. L'éditeur des mémoires de Condé, qui a imprimé ce même récit, ne l'attribuait à l'amiral qu'avec une certaine hésitation. Aujourd'hui nous apportons une certitude. Il nous a donc semblé utile de publier ici celte pièce historique telle qu'elle fut adressée par Coligny; elle a l'avantage de compléter par quelques détails nouveaux le discours déjà imprimé*.
Du 19 (le décembre 1662.
Monseigneur le prince de Condé , après avoir présenté aux ennemis de Dieu et du roy tous honestes moyens et convenables au lieu et degré qu'il tient en ce royaulme , pour faire une bonne et sainte paix , ou bien pour defmir tous ces troubles par l'issue d'une bataille, en la quelle il a tousiours espéré que Dieu luy ayderoit pour une si juste querelle ; finalement, ce iourd'uy, xix de décembre, voyant que ses ennemis avec toutes leurs forces estoyent campez à deux petites lieues françoises , prés de luy, pour Tempescher de se ioindre aux Angloys, s'est résolu de les assaillir et combattre, combien qu'ils eussent jusques à cent enseignes d'infanterie recueillie d'Allemagne, Suisse, Espagne et di-
* State papers, France, vol. XXVÎIl.
* Mémoires de Condé, i. IV.
vers lieux de ce royauluie, avec trente pièces d'artillerie, et qu'ils eussent pour leur prochaine retraitte la ville de Dreux , et le village de Frion avec une rivière à leur dos, et un bois en flanc pour leur défense. Ainsi donc sur ceste délibération , le dit seigneur prince estant party de son camp environ les huit heures du matin , après avoir clioisy ses ennemis le mieux à propos que le lieu le permettoit, donna dedans si courageusement que de la première charge il gagna six pièces d'artillerie , rompit leur infanterie et cavallerie et print prisonnier monseigneur le conestable, après avoir tuè une grande partie des Suisses. La deuxiesme charge ne fut moins furieuse , et est certain que si Finfanterie françoise et allemande eust aussi bien faict son debvoir, comme elle s'y porta laschement, et si les reitres eussent peu mieux entendre ce qu'on ne leur pouvoy t dire que par truchement , qui ne se présente tousiours à la nécessité, l'entière victoire cstoyt entre, les mains du dit seigneur prince par troys et quatre foys. Mais, au lieu d'ung tel bien, la volonté de Dieu , qui dispose de toutes choses selon sa sagesse incompréhensible , fut telle , que le dit seigneur prince , ayant faict en la ineslée tout le debvoir d'ung prince très-vaillant et très-magnanime , ne peut estre secouru d'ung cheval fraiz au lieu du sien blessé en une espaule d'une harquebousadc , et, par ce moyen, tumba entre les mains des ennemis qui le prindrent captif, sain et sauf au demourant, grâces à Dieu, hormis un petit coup en un doy de la main droicte. Cela estoit pour non seulement empescher le cours de la victoire , mais aussi la tourner en une pitoyable desconfiture , corne de faict l'armée en fut esbranlée , qui fut cause que l'artillerie conquise ne se put garder. Mais ce nonobstant, par une singulière grâce de Dieu, M. l'admirai, suyvant la charge que le dit seigneur prince luy avoit donnée de commander à l'armée en son absence , rallia soubdain tant de cavallerie françoise et allemande , que , voyant approcher pour la trois iesme charge troys gros bataillons que le dit conestable avoit dès le commencement reservez expressément pour le dernier effort de ceste bataille , il leur feit teste de telle sorte , qu'après avoir longuement combattu avec la plus grande fenneté qu'il est possible , il rechassa les ennemis si avant que la pluspart de leur bagage versa dans la rivière, et leur fuyte en suyvit si grande, qu'il y en eut qui portèrent iusques à Paris les nouvelles de la bataille perdue pour eulx. Et là, avec plusieurs aultres gentilshommes , fut tué et puis despouîllè le mareschal Sainct- André, l'ung des chefs du triumvirat, et monseigneur de Monbron , fils du dit conestable. Quant au seigneur de Guise , on pensa longuement qu'il fust blessé mortellement en deux endroits ; mais despuis on a sceu le contraire , et qu'on avoit prins pour luy le grand prieur son frerc. Monseigneur d'Aumale y a esté blessé en une espaule, ou, comme les aultres rapportent, en ung bras, qui luy a esté rnnipu. Monseigneur de Nevers, pour certain, a la cuisse
rompue au dessus du geuouil, en grau 1 danger de sa personne. Le comte de Charny et le seigneur de Pienes y sont Tort blessez. Desbordes, lieutenant du dit seigneur de Nevers, à ce quon nous affirme, tué sur ie champ. La Brosse aussy, chevalier de Tordre et le premier autheur du massacre de Vassy, y est mort pour certain , et son Gis fort blessé. Les seigneurs de Beauvais et de Rochefort, chevaliers de Tordre, avec plusieurs chefs, lieutenans et hommes d*armes, prisoniers iusques uu nombre de cent et plus , les quels n avons encor recognus ; de sorte que , pour vérité , il leur estoit malaisé de souffrir une plus grande perte , si leur armée n'eust esté entièrement ruinée. De nostre costé , la captivité du dit seigneur prince nous est un grand meschef , combien qu*il soit en la puissance de Dieu (comme nous espérons) d'en tirer Toccasion de quelque grand bien , estans maintenant les principaux autheurs de ces troubles , ou morts ou aultrement esiongnez de sa niaiesté. Oultre cela , nous avons perdu quelques capitaines d'infanterie et quelques gentilshomes, mais en fort petit nombre, Dieu mercy, de soldats, sans comparaison beaucoup moins que noz ennemis, et nul de noz principaux chefs n a esté seulement navré , hormis le seigneur de M ouy, qui a esté blessé au visage et faict prisonnier. Sur cela , estant la nuict presques close , nous nous contentasmes de ce que dessus, et nous retirasmes à leur veue et eh bataille , au son de la trompette , avec trois canons que nous y avions amenez. Par ainsi leur est demeuré ie camp (auquel nous les allasmes assaillir) , comme aussi à nous le nostre, du quel nous estions partis, et s'ils ont prins nostre chef d'année, aussi tenons nous le leur prisonnier. Il y a ce seul poinct d'avantage pour eulx , que nous leur avons laissé , à cause de la nuict et par faulte de chevaux , quatre pièces d'artillerie de campagne. Mais nous estimons cela par trop recompensé par la perte qu'ils ont faicte de tant de grands seigneurs et capitaines; de sorte qu'il faut confesser que Dieu a gouverné T issue de cette bataille , ainsy que toutes aultres choses, avec une ec|ualité et proportion trésadmirable, affin que ce royaulme ne soyt du tout ruiné par soy mesmes. Voilà tout le discours de ceste iournée.
Du XX du dit moys.
Le lendemain xx du dit moys, au matin, monseigneur l'admirai marcha vers ce qui estoit resté de leur camp , et se présenta pour les tirer de leur fort , où , voyant qu'il n'y avoit heure de les assaillir, il se retira pour adviser ce qui est de faire , estant tout prest de poursuivre vifvement Tentreprise. Et combien que soyons partis en bataille devant leurs yeux , en délibération de leur courir sus, s'ils nous- approchoient , si n'ont ils iamais eu le courage de faire seulement semblant de nous charger iusques à présent , si que nous espérons , moyennant la grâce de Dieu et le se-
cours des (ideles et vrays alliez de la couronne de France, non seulement ne perdre courage , mais aussy nous conduire tellement , qu en brief ces troubles prendront quelque heureuse fm, à la ruyne des ennemis de Dieu et soulagement de tout Testât de ce royaulme.
Le 2 2 décembre, Coligny, dans une nouvelle lettre à Elisabeth , revient sur le récit de la bataille. Il explique à la reine la situation et lui demande de nouveaux secours :
Madame ,
Sinon qu il nous fault recevoir patiemment tout ce qu il playt à Dieu nous envoyer et nous conformer en toutes choses à sa saincte volunté , je desirerois bien d'avoir ung meilleur subgect pour escrire à votre maiesté que celuy qui se présente , qui est que le xix* de ce moys , M. le prince de Condé, désirant mestre une fin aux troubles et désolations qui sont en ce royaulme, approcha de si prez noz ennemis que, sans regarder à Tadvantage du lieu et au nombre de gens de pied et d'artillerie qu*ilz avoicnt, il leur donna la bataille, en laquelle Dieu a permis quil aytesté pris; mais ce a esté avec si grande perte et ruyne de leur cavallerie, que la plus grand part de leurs chefs et principaux capitaines ont esté prîns, tuez et blessez, et la nostre, qui est demeurée entière et qui a faict Texecution san^ avoir perdu plus de quatre vingts ou cent chevaux, est en ceste resolution de poursuyvre Tentrepme présente de tout son pouvoir et de toutes ses forces. Et par ce, Madame, que M. le prince vous a faict cy devant entendre son intention, et que nous avons tous telle asseurance en la vertu et bonté de vostre maiesté, au zèle que vous avez tousiours demonslré avoir à Tadv-ancement de la gloire de Dieu , et aux grâces que Dieu a mises en vous, dont nous avons assez de cognoissance et expérience, je n'ai voullu faillir de vous supplier trés-humblcment. Madame, de vouloir, maintenant que la nécessité et l'occasion s'y présentent, nous vouloir donner le secours qui nous est nécessaire, selon que vous entendrez de M. de Briquemault; lequel il plaira à vostre maiesté ouyr et le croire de ce qu'il vous dira, tant' de ma part que de toute cesie compagnie , qui espérons que , par vostre bon moyen et avec l'ayde de Dieu , qui marchera devant nous pour combatre pour sa querelle, l'vssue en sera si heureuse, que il sera servy par tout ce royaulme, et le roy obey de tous ses subgectz, avec ung repos et tranquillité pubhque. Or, d'autant, Madame, que vous entendez assez la justice de nostre cause, et avez faict paroistre tousiours de quelle aifection vous avez favorisé ce qui touche l'honneur et le service de Dieu, je ne m'estendray en plus long propos , craignant d'annuyer vostre maiesté par ccsle Icltre, miis bien suplioray l'iiinnie bonlé de Dieu vous vouloir
conserver, Madame, en trés-parfaicle santé et prospérité et beneir toutes vos actions .
Du camp à Anneau, ce xxii* de décembre 1662 '.
Une lettre de Coligny à Montgomméry, à la date du 28 décembre , ajoute encore quelques détails au récit de la bataille de Dreux :
Monsieur de Montgomméry,
J*ay esté trés-ayse d'avoir entendu de vos nouvelles par ce porteur, et mesmes comment vous avez remis Dieppe soubz Fobeissance et service de Dieu et du roy. Au reste, je ne vous feray autre discours de ce qui est survenu à la journée que M. le prince a donnée, par ce que de ceste heure vous aurez esté bien au long informé par Aubervilliers, par lequel vous avez entendu conmient nostre infanterie a esté desfaicte, sans avoir voulu combattre ; mais quant à nostre cavallerye , qui a fait seulle l'exécution, elle est entière et d*anviron quatre mille chcvaulx, n'en ayant pas perdu plus de soixante à la dite journée, bien délibérés de poursuivre nostre si juste querelle. Et si avons plus d'occasion d'estre redoubtez de noz ennemys, quilz n'en ont eu de nous assaillir désormais ou de nous attendre, les quelz, à ce que j'ay peu à ce matin entendre, rompent leur camp. Nous avons délibéré de refraischir nos reisters huit ou dix jours seulement, pour incontinant après vous aller joindre et les Anglois; et parlant, je vous prie bien fort, Monsieur de Montgomméry, afiin de nous pouvoir myeulx resouldre , nous vouloir mander au plus tost de quelle force et secours nous pouvons faire estât de leur part, et s'ilz ne sont pas délibérez de trouver le moyen de passer de çà la rivière et s'emparer de quelque lieu où nous les puissions aller trouver ; à quoy je ne faildray, avec l'aide de J)ieu , aussi tost que je auray eu de voz nouvelles, et sçaurois par vous leur resolution. Vous priant de diligenter toutes choses , leur donner les moyens de passer de deçà et les tenir en bonne volunté , estant plus besoing que jamais de nous tenir prestz pour faire bien tost quelque opération , et mettre fin à ces troubles et violances dont usent nos ennemys , qui ayment mieulx nager au sang de la noblesse et de tant de subiectz du roy, que de condescendre à si doulces et raisonnables conditions de paix conune celles que vous avez veues. Je ne veulx aussi obmettre à vous dire qu'il sera bon d'advertir, tant en Angleterre que en Normandye, qu'on n'adjousle aucune foy au seing de M. le pnnce , estant en captivité, car vous sçavez comme, suyvant leurs artifices acoustumez, ilz sçauront bien en abuser et supposer lettres; aussi qu'ilz ne peuvent myeulx entendre son intention que par ceulx
* Record oflTico , State papen , France, vol. XVXIIl.
qu'il a Icmis cl lient pour ses principaulx ainp ot serviteurs. H reste à me recommander bien affectueusement à vos bonnes grâces , priant Dieu vous tenir. Monsieur de Montgommery, en sa trés-sainle et digne garde et protection , et voulloir begnir toutes vos actions.
Du camp à Avaret, le vingl-huitiesme jour de décembre '.
Suivons maintenant le mouvement de retraite de Coligny : il a ramené ses troupes au midi de la Loire, fait rentrer le reste de son infanterie dans Orléans et échelonné sa cavalerie sur les bords du Cher; mais l'argent manque et les besoins de secours sont grands; la princesse de Condé, Eléonore de Roye, écrit de sa main il Elisabeth.
Madame ,
Oultre ce que vous verrez par la lettre que mon oncle mon sieur d'Andelot vous escript le besoing que nous avons de votre prompte faveur et bon secours, affin d'empescher le cours des desseigns des ennemys de Dieu et de son evangille et inquietations du repos publicq de la France, si je ne me puis contenir d'accompagner sa depesclie de cette moyenne lette et par icelle trés-humblement supplier vostre majesté , Madame , considérer l'affliction en laquelle si tristement ie me retrouve , voiant aujourd'huy la chose de ce monde que plus j'estime et honnore , si indignement traictée , comme est Monsieur mon mary détenu captif entre les mains de ceuk qui, au lieu de le recognoistre pour tel qu'il est en ce royaulme, ' usurpent violantement ce que le droict et la nature justement devoyoit et s'efforcent triumpher de luy, chose qui ne m'est moins dure à penser que grandement insupportiible. Sans la grâce que Dieu me faict de représenter devant mes yeulx que telles visitatîons viennent de sa main et que c'est le signe dont il remarque les siens, je ne sçay que je ferois. Or combien qu'il Tayt voulu par ce moyen esprover mesme en la défense de sa saincte querelle , si ne nous a-t-il pas deffendu , que nous n'ayons quelques recours aux moyens humains , pourvu qu'ilz soient fondez sur sa grâce. Et pour cette cause. Madame, prenant pitié d'une princesse tant esplorée pour l'ennuy que justement elle reçoit de la prison d'un prince son mary, lequel il vous a pieu de tant favoriser, que de le juger digne de votre bonne gra«e par les vertueux tesmoignaiges que vous luy avez si ouvertement faict declairer en la poursuitte de cette cause , qu'il vous plaise en cette urgente nécessité de monstrer combien la varietté des conditions de prospérité ou d'adversité ne vous peuvent eschanger vos sainctes affections, et promptement secourir celluy qui pour la gloire de nostre Dieu
' Rpcorcl office, State papers, France, vol. XXIX.
v\ pour rKlelleinenl conserver l'eslîïl de son rov est à prosent raplif de ceulx qui , pouç-parvenir à leurs desseigns , seroienl bien aises d'abattre ung tel rampart de cette couronne, pour puis après, faisant plus facilement la bresche , entrer dedans la place ; vous suppliant très-humblement , Madame, m' excuser si j'en parle de telle véhémence et de tant obliger Monsieur mon mary qu'il puisse quelque jour avoir le moyen de vous faire paroistre par ses services que l'ingratitude et mescongnoissance n'eurent onques part en son cœur; et de moy. Madame, ne pouvant pour cette heure autre chose , je supplieray le Créateur vous continuer en parfaicte santé très-longue et contente vie salvant vos bonnes grâces de mes très-humbles recommandations.
Escript à Orléans, ce 6* jour de janvier i56a \
Pour rendre plus efficaces les demandes d*Eléonore de Roye, Coligny y joint une lettre (12 janvier i563) où il revient encore sur son premier récit de la bataille de Dreux :
Madame ,
J'ay ci devant advferty vostre majesté de Testât auquel se retrouvent les affaires de deçà, et quelle a été l'issue de la bataille que le prince de Condé a donnée , en laquelle nostre infanterie a esté desfaite sans combattre. Nostre cavalerie, qui seule a fait l'exécution que vostre majesté a pu entendre , est entière et résolue de revoir bientost les ennemis de Dieu et de ce pauvre royaulme , lesquelz ont plus d* occasion de nous redoubter désormais que de nous assaillir ou de nous attendre, de sorte que nous n arrestons plus icy que pour rafraischir nos reistres de quelque peu de temps ; et parce que , Madame , nous avons nostre principale espérance en vostre ayde et secours après Dieu , lequel vous sçavez trop bien vous avoir constitué en ce haut degré et vous avoir donné sa cognoissance et mis le glaive en la main pour subvenir à ceux qui sont injustement opprimés, pour défendre la religion et vous opposer à ceulx qui veullent abolir son vray et pur service , comme est le devoir de tous les princes et potentatz de la terre, entre lesquelz vous tenez un si grand lieu, toute ceste compaignie requiert l'ayde de vostre majesté et vous supplie trèshumblement , Madame, suivant le zèle que vous avez demonstré avoir à Tadvancement de la gloire de Dieu et en outre à la conservation et liberté du roy et de ce pauvre royaulme, de vouloir employer vostre puissance pour la défense de la cause de Dieu et. d'une si juste querelle et avec si bonne occasion d'empescher que son église soit ruinée en ce royaulme, dont nous vous demeurerons à jamais tous redevables et obligés, vous
' Rpford nîTicc , Statr paper.i , France, vol. XX !X. ( Auto<rraplic. )
ndvisant quant à nos ncccssitcz que nous avons à présent peu de gens de pied , de sorte que nous aurions besoin qu il pleust à vostre majesté en faire passer le meilleur nombre et en la plus grande diligence que vous pourrez, et ensemble nous secourir d*argent. L'offre qu'il vous a pieu faire à M. le prince de Condé et à nous pour employer au payement de nos reistres auxquelz nous avons respondu d'ung mois oultre ce qui leur est deu du passé, attendantquilz aient nouvelles du dit prince qui est détenu captif dont nous aurons moyen cy et là de leur en faire sçavoir, pour leur donner meilleur courage ; à ceste cause nous supplions tous en oultre trés-bumblement vostre majesté qu'il vous plaise sur ce faire entendre votre intention incontinent et ce secours qu'il vous plaira nous faire, et le temps auquel nous pourrons nous en asseurer, à ce que par là nous puissions prendre resolution de ce que nous avons à faire , nous aller joindre avec nos gens, soit pour prendre autre dessein; sûr ce, suppliant l'inlinie bonté de Dieu conserver vostre majesté en trés-parfaicte santé et prospérité et bénir et conduire tous ses actions à sa gloire. Du camp de Meun, ce xn* jour de janvier 1 563 *.
A ces demandes de secours, et aux lettres de Tamiral lui annonçant la prise du prince de Condé, Elisabeth ne répondit que le 20 janvier. Elle avait sans doute voulu gagner du temps; maintenant elle cherche un plausible moyen d'échapper à de nouveaux emprunts. Les raisons qu'elle met en avant sont bonnes à noter : « Elle espère en la paix qui se négocie par l'entremise de la reine mère. Ce n'est qu'en cas de rupture qu'elle veut bien faire loucher au Havre les sommes promises au prince de Condé , mais à condition d'un nouveau contrat. ■ Nous donnerons en entier cette lettre , qui peint bien celle qui fit durer si longtemps la guerre d'Irlande, faute de verser à temps les sommes nécessaires.
Voici d'abord sa réponse à la princesse de Condé :
Madame ,
J'ay receu vos lettres du vi de ce mois , et comme ne peulx je que grandement me condouloir de l'infortune qui est tombée sur le prince de Condé vostre mary, le jour de la bataille , ains touttefois suis fort bien ayse d'entendre que Dieu en sa providence ait tellement modéré l'issue de la dite journée , qu'il n'est demeuré à l'ennemy juste occasion de s'en triompher, bien que par les discours qu'il tient, il tasche de persuader le monde la victoire avoir esté de son costé et d'aultant qu'il se monstre
* Record office , State papers, France, vol. XXIX. ( Lettre chiffrée de Coligny. )
néanmoins si obstiné qu'il ne veult entendre à aucun raisonnable accord, ains poursuit de toutes ses forces ses premiers desseins, je ne doubteque Dieu k la fm, de sa bonté infmie, y mettra telle fin que desirez, estant la cause vraiment sienne. Vous priant cependant, Madame, vous y consoler en toute bonne espérance , comme j'espère que vous faictes , en vous asseurant aussi que cet accident du sieur prince n a en rien rapetissé nostre faveur envers luy, ains que je me y tiens tant plus ferme et délibérée à lui donner secours et à ses associés par tous les bons moyens que je le pourray faire, comme bien amplement ay donné cognoistre à M. le vidame de Chartres , et aux sieurs de Briquemault et de la Haye ici estans, et aussi par mes lettres escrites présentement à M. Tadmiral , priant Dieu , Madame ma bonne cousine , vous avoir en sa sainte garde et vous faire jouissant de ce que plus desirez, a 6 janvier i563 *.
Maintenant donnons sa réponse à Tamiral de Coligny :
Très-cher et trés-amé cousin ,
Ayant receu vos lettres du second de ce moys , combien que soyons bien marrye de Tinfortune que a porté la bataille de la prime da prince votre chitf, toutes fois nous nous resjouyssons que vous , qui estez la seconde personne après luy, avecquez plusieurs aultres de vos associez chiefs de vos compaignies, soyez si bien eschappez de gens de Faultre costé dont tant des chiefs des principaulx furent alors desconfitz, morts et prins. Et comme il appert par vos lettres que vous vous soyez retiré devers Orléans seullement pour rafraischir vos reisters et sur ce 'proposez de revisiter vos ennemis, en la quelle cliose desirez d'estre adverty de nostre intention , quelle ayde oa secours vous pouvez espérer de nous , affin que puissiez prendre resolution de ce que auriez à faire, soit de vous joindre avecquez nos forces ou d'entreprendre quelque auUre desseing, en quoy, avons esté fort sollicitée par vos amis icy auprès de nous de prendre une favorable resolution. £t pour autant que desirons fort que ceste cause quavez entre les mains puisse prospérer à Thonneur de Dieu et au bien du roy, de son royaulme, et au repos de la chrestienté, il nous a semblé estre chose convenable de ne délayer notre response, ains de communiijuer à vous ce que avons considéré en toute ceste matière selon l'occasion que avons pour le présent. Depuis la recepte de vos lettres du deuxiesme de ce moys , nous sonunes certainement advertye par lettres de nos ministres en France que le roy s'en est allé à Chartres devers la royne sa mère, et que les choses se trouvent en grande apparence d'accord par le grand travail de la dite royne et les moyens que faict instamment le conestable , et qu'il y a bonne apparence qu on vous concédera plusieurs
* Record office, State pofters, France, vol. XXIX. (Minute originale.)
poinclâ favorables envers vous , lesquelz ont esté tousiours par cy devant imputé, luesmement par les conseillers de parlement de Parys. Si que par les advertisemens qui nous furent escriptz quatre ou cinq jours après vostres lettres et apporté à nous avec bon crédit, nous avons occasion de surseoir ou pour le moins changer telle part de nostre resolution que autrement la matière nous eust peu donner occasion de faire. Et pour ceste cause sommes maintenant constrainte pour le présent de prendre la resolution qui s'en suit.
S'il est vray que pouvez faire avoir tel accord qui puisse estre à l'honneur de Dieu et la seureté de vous mesmes et de vos associez, nous en serons fort bien contente , moyennant que aussy il y ait considération de nous , comment il nous pourra estre satisfait de nos justes et raisonables demandes, à celle fin que, par faultc de ce, le discord entre nous et ce royaulme là n'apporte une présente guerre plus domageable pour le dit royaulme que l'on debvroit soubhaiter pour Testât d'icelluy, et dont nous sçavons que tant vous que tous autres de bon jugement debvriez pour plusieus respectz avoir bonne considération. Et ainsi faisant, nous soDunes bien contente vous faire bailler une certaine somme d'argent en Normandye , pour ayder à payer les frais de vostre armée. Et si ainsi , soit que le traicté qui se manye à ceste heure à Chartres viendra à telle issue que vos adversaires ne vouldront condescendre à vos raisonables conditions pour mettre fin à ces guerres cruelles , lors en ce cas , plus tost que vous et vos associez, par faulte de secours, tombiés en dangier, nous vous asseurons que , non seuUement vous fairons faire prompt payment de certaine somme d'argent qu'avons promise au dit prince de Condé, mais aussy, sur ung nouveau appointement raisonable à estre faict et accordé entre nous et vous et vos associez durant la captivité du dit prince , nous vous concéderons telle ayde et secours , ou par argent ou par gens , ou par l'un et l'aultre, qu'on trouvera raisonable et convenable pour nous et nostre Estât de vous octroyer. Et pour ce nous desirons bien fort que , selon le succès que auront les choses qui sont mis en avant au dit tractement , nous puissions estre advertye de vous par deux ou trois voyes pour le plus seur, de ce que trouverez le plus expédiant pour conduire la cause à une bonne fin, sans aucunement prolonguer et différer le temps qui nuit et empesche le plus les causes des affaires semblables à ceulx cy et engendre charges importables. Et vous asseurons que ne voulons faire delay (après avoir receu nouvelles de vous et votre advertissement] à ce que dessus on trouvera pour nous convenable de faire, à promptement conduire à bonne fin la cause commune.
20 janvier i563*.
Ici vient se placer une nouvelle lettre de Coligny, lettre plus * Record office, State papers, France, yo\. XXIX. (Minute originale.)
importante encore, car elle précise les conditions échangées entre Elisabeth et les chefs protestants.
Madame , Depuis la prinse de M. le prince de Condé , j'ay envoyé trois despesches a vostre majesté , pour la tenir advertie de Testât des affaires de deçà , suivant le grand désir que j*ay toujours eu avec ceste compagnie de vous faire entendre entièrement toutes nos principales actions , comme il est trés-raisonnable , si la difficulté des chemins et passages ne nous empeschoit trop souvent; or, maintenant, avec la commodité de ce porteur je n ay voulu faillir d'escripre la présente à vostre majesté pour Tadvertir comme le dit prince, encores quil soit estroitement observé et gardé, a eu moyen de nous faire sçavoir si ouvertement de ses bonnes nouvelles que , au lieu de recevoir consolation de nous en sa captivité , au contraire il nous renforce le courage et nous faict assez cognoistre le zèle et ferme affection quil a i la vraie religion, nous ayant asseurement mandé que, cpioiqu'il puisse advenir, il ne consentira jamais à chose qui soit contre le service de Dieu et la liberté des consciences , ni qui offense la justice de nostre cause , usant par mesme moyen d'une instante et affectionnée prière et requeste à tous ceux qui lui ont assisté en une si saincte et louable entreprise de ne le vouloir abandonner, ni la cause de Dieu avec luy ; ce qu'il m'a semblé ne devoir faillir de faire entendre à vostre majesté et la suppliant trés-humblement avec toute cette compaignie de vouloir pourchasser la délivrance du dit prince et embrasser cette dite cause durant mesme la minorité de nostre jeune roy; laquelle touche non seulement sa liberté et celle de son royaulme et des consciences , mais aussi et principalement le service de Dieu; employant pour ung si bon effect et une si saincte entreprise les grands moyens que Dieu vous a mis en mains, suivant le vray devoir des roy s et princes de la terre, entre lesquelz vous tenez un si grand lieu , qui est de maintenir la religion et subvenir aux opprimés , selon aussi la parfaite fiance que toute cette compaignie a en vostre constance et pieté , dont nous attendons , après Dieu , nostre principale ayde et secours ; cognoissant en vous une vertu et assistance divine et que Dieu vous a choisie et réservée en ce temps et vous présente ceste occasion pour, par vostre moyen, redresser et restablir son pur service et abolir fidoiatrie par toute la chrestienté et mesme en ce royaulme , comme font assez de foi vos précédentes actions et tant d*effectz de vostre vertu et religion aussy grands et louables , que on ait vus en princes et princesses, dont il soit mémoire; voyant vostre majesté partout demonstrer si évidemment n'avoir autre but proposé que Tadvancement de la gloire de Dieu , de sorte que nous avons pris tous ceste ferme asseurance que , ni la captivité du dit prince de G>ndé ; ni. les faultes que Ton nous pourroit objecter, ni la débilité on domination :cfe
nos forces , ni tous les efforts de Satan , ni les ruses ci artifices de no» ennemis n'auront ceste puissance sur nous que de ne rien diminuer ni refroidir de ce bon zèle et affection que nous avons assez demonstrée avoir, plustost y adjouteroient ; et pour nous rendre bon et ample compte de Testât en quoy se trouvent nos affaires, ensemble de nos nécessitez, je vous diray, Madame, que suivant le traité de l'association, vostre majesté a pa voir m' ayant toujours le prince de Condé nommé et donné la charge de commander à ceste armée et compagnie depuis sa prise , tous ceux de ceste dite armée, tant estrangers que de ce royaulme, m'ont accepté et reconnu pour chef, et parce que les estrangers me demandèrent après la bataille de se rafraischir, je les ay mis en trois villes sur la rivière du Cher que j*ay pris assez prés de noz ennemis, lesquelz, parce quilz faisoient contenance de venir assiéger Orléans, ayant passé le pont de Beaugency , partie de leur armée , pour se mettre dans un des faubourgs nommé le Potereau, je me rapprochay d'eux, ce qui leur lit changer de dessein et repasser le pont; de sorte que pour achever, peu après , de refreschir nos ditz reystres , je les ay mis depuis en autres garnisons au-dessus d'Orléans de çà et de là la rivière pour la tenir libre; et j'ay esté contrainct de prendre au nez de nos ennemis quelques villes par force où sont logés maintenant nos diz reistres et nostre cavalerie qui sont au nombre de quatre mille chevaux et plus , délibérés de bien combattre quand on les voudra employer. Tout ce que nous craignons est que nos reistres prennent ung mescontentement du retardement de leur payement de leur mois qui leur seradeu, à la fin de celui-ci, se montant à chascun mois , tant pour eux que pour leurs gens de pied allemans , six vingt mille livres que nous nous estions asseurés tant sur le premier offre qu'il a pieu à vostre majesté faire si libéralement à M. le prince de Condé et à ceste compagnie, que sur les soixante mille escus d'outre plus dont le dit prince de Condé vous a requis par M. de Briquemault; ce qui nous fait tous supplier trés-humblement sa majesté de nous faire ceste grâce de vouloir mettre à exécution ce que nous avons toujours attendu et espéré de vostre bonté, afin de pouvoir mener à une si lieuleuse fin cette sainte entreprise, et que, suivant vostre intention, l'évangile puisse avoir cours en ce royaulme , et qu'il soit délivré de la violence et tyrannie dont il est oppressé ; et pour cet effect il vous plaise vouloir faire tenir les dites sommes prestes au Havre où nous les irons prendre et nous joindre à vos gens , pour de là aller parachever sous la confiance de ce bon Dieu et par vostre bon advis ce qui se trouvera estre convenable ; vous suppliant trés-humblement vouloir aussi escripre une lettre au mareschalde Hessen pour continuer de bien s'employer en ceste cause et pour la liberté du prince de Condé. Au reste, Madame, je ne veux qmç^é de vous dire qu'on est en termes de quelque abouchement entre l^^'îare de Condé et le connestable mis en avant pour pourchasser le
moyen d'accord et pacification, lequel advenant, je ne fauldray d'en advertir incontinent et particulièrement vostre majesté, vous asseurant que, de mon consentement , jamais ne sera rien en ce fait sans vous y comprendre et que premièrement nen soyez advertie pour sur ce avoir vostre avis ; et encores que les choses ayent esté bien avant devant Paris, je vous puis dire en vérité. Madame, que nosire intention estoit d'airesler premièrement le point de la religion pour lequel nous avons pris les armes légitimement et pour faire cognoistre de quel esprit nous sommes menés, pour, puis après, vous advertir de tout, en sçavoir vostre advis et mettre en avant ce qui vous touche, chose qui par là est assez aisée à cognoistre que mesmes le prince de Condé ne fist aucune mention du degré qui lui appartient en ce royaulme , ni d'autres choses que par mesme moyen il estoit nécessaire de vuider premier que de arrester une bonne et seure paix; et quant à ce que j'ay entendu. Madame, que vostre ambassadeur M.Trockmorton, auquel j'ay toujours cogn eu ung grand zèle au service de Dieu et au vostre, a escript lui avoir esté cUct par le prince de Condé quil navoit point de traité avec vostre majesté, je n ay entendu tenir ung tel propos à M. le prince de Condé, bien que le dit ambassadeur a dit quelque fois que vous n'aviez point de traité avec nous , mais bien avec les subjectz de Normandie , ainsi que luy mesme pourra dire et s'en ressouvenir estant à présent de retour auprès de vostre majesté , et adjousta davantage qu'il n'avoit point charge et instruction pour négocier avec nous; sur quoy je lui fis entendre que je m'asseurois que l'intention de vostre majesté estoit que, pourvu que l'évangile fust presché en ce royaulme et qu'il y eust liberté de conscience , ensemble que vostre droit vous fust bien gardé et demeurast en son entier, que vous seriez bien ayse de veoir ces troubles pacifiés par ung bon accord, comme il appert assez par vostre protestation; vous suppliant trés-humblement croire. Madame, que nous estimons vostre vertu et grandeur et toutes vos actions si louables et mémorables que nous ne ferions une si grande faulte que d'oublier la bonté dont vous nous avez usé en la défense de ceste cause de Dieu et pour la liberté du roy et de ce royaulme; comme j'ay prié M. le vidame et le sieur de Briquemault et de la Haye vous faire entendre ensemble ce qu'il semble nécessaire que vostre majesté fasse , s'il lui plaist , pour le recouvrement de la liberté du prince de Condé ; lesquelz je vous prie trés-humblement croire ce qu'ilz vous diront de ma part comme moy mesme qui , sur ce , supplieray le bon Dieu conserver vostre majesté en trés-parfaicte santé et prospérité et bénir vos actions.
D'Orléans, ce vingt-quatriesme janvier.
Vostre trés-humble et trés-obeissant serviteur.
CUASTILLON \ * Record ofTicc, State papers, France, vol. XXIX. (Original signé.)
Ainsi que nous venons de le voir par la lettre de Tamiral , les reîtres, mal payés, mécontents et travaillés sous main, menaçaient de se retirer; Coligny se décida alors à aller au-devant de cet argent si long à passer le détroit, et, reprenant le projet interrompu par la bataille de Dreux, il se dirigea par la Beauce vers la Normandie. Ce n'était ni lavis de Briquemault, ni Tavisdu vidamede Chartres alors à Londres, qui auraient voulu que Tamiral se retirât à Lyon avec sa cavalerie ^ laissant D'Andelot à Orléans.
L'amiral quitta cette ville le i*' février; il avait prévenu la reine d'Angleterre de son dessein par une lettre écrite le 2g janvier :
Madame ,
Je n ay velu faillir de advertir incontinent vostre majesté par ce porteur, comme ce jourd'huy j*ay pris resolution avec le maresclial de Hessen , les reitmeisters et reisters, de les mener en Normandye, leur ayant donné asseurance de là leur faire recevoir par le moyen et bon ayde de vostre majesté leur payement; du quel ceste compaignie s* est entièrement asseurée sur vostre bonté et sur les promesses et offres qu*il a pieu à vostre majesté faire si libéralement à le prince de Condé et à nous , ayant tousjours tenu ce secours indubitable et d* autant plus certayn , que , depuys que Dieu vous a mis le sceptre en la mayn , chascun a veu que vous avez embrassé ceste cause de Dieu avec une ferveur si chrestienne et des deportemens si mémorables que nous ne pourrions jamais penser que aucune mutation ou artiGce liumayn vous sçust desmouvoir de ceste bonne voulunté et saincte intention; advisant au reste vostre majesté. Madame, que j'ay faict condescendre les reistres à laisser tous leur baguages et empeschemens en ceste ville (chose non auparavant ouye), de sorte que de dans le dix ou douziesme de ce moys de febvrier prochain au plus tard avec faide de Dieu nous serons bien prés du Havre de Grasse , en bonne délibération et resolution de nous employer par vostre advis et soubz la conGance de nostre bon Dieu , en ce qui se trovera à estre convenable, après que les reistres auront receu leur payement qui leur est deu de troysmoys se montant, chascun moys , six vingtz mil livres , comme j'ay ci devant faict entendre a vostre majesté; la quelle seullement je supplieray sur ce trés-humblemenl , Madame , vouloir mettre en considération combien cela ymporteroyt, non seulement à moy, à toute ceste compaignie et à tous les fidèles de ce royaulme , mais aussy de quelle conséquence ce qui en adviendroit par après seroit pour toute feglise chrestienne, en-
• Record oflice, Sîate papers, France, vol. XXIX.
semble pour le recouvrement de la liberté de le prince de Condé , si les ayant mené iusquez là , il y avoy t faulte de leur dict payement et que nostre attente fust frustrée, chose que nous asseurons que Dieu et vostre majesté ne permettra point. 11 me reste donques à vous tenir adverlie , Madame, de Testât en quoy se retrouvent nos alTayres qui est tel, que le prince de Condé continue de se déporter en sa captivité constamment et vertueusement, comme nous cognoissons par toutes les nouvelles que nous avons de nos ennemys faisant courir le bruit de venir assiéger ceste ville où , si ilz s^adressent , ilz y trouveront des gens si bien délibérez de les recevoir que , avec Tayde de Dieu , ilz n y gagneront que de la honte et confusion , et y ay laissé M. D'Andelot mon frère pour la garder. Nous venons maintenant estre advertiz de Lyon de M. de Soubize, comme le baron des Âdrez ayant esté practiqué par M. de Nemours avoit comploté de faire entrer quelque gendarmerie et gens de pied de M. de Nemours dedans Rommans , ville du Daulphyné , dont il a esté empesché par le sieur de Mou vans et par la noblesse du pays , qui se sont saisiz de sa personne et le ont mené prisonnier à Valance pour le envoyer en Languedoc devers mon frère , nagueres cardinal de Chastillon , et M. Crussol , qui ont presque délivré le dict pays de Languedoc de la tyrannie des ennemys de Dieu et du roy, afin de le faire punir et servir d' example aux autres déserteurs de Dieu, de leur debvoir et de la patrie. Sur ce voyant le dict M. de Nemours son entreprise faillie et aussy que beaucoup de gens de guerre estoient sortys de Lyon pour y faire entrer des vivres , a volu surprendre le dict Lyon par escalade, mais il a esté repoussé vivement avec meurtre de ses gens et la dicte ville pourveue de vivres pour plus de troys moys ; de sorte que le Lyonnois et Daulphiné sont aujourd*huy conservé du grand dangier ou ilz estoient par les menées de nos ennemys. Cest tout ce que je feray entendre pour ie présent à vostre majesté , pour ne Tennuyer de longue lettre , la suppliant trés-humblement d'avoir si bonne souvenance de le prince de Condé et de toute ceste compaignie , que nous ressentions le secours et la faveur de vostre bonté et grandeur autant que l'occasion, la nécessité présente et la justice de ceste cause le requièrent. Sur ce faisant requeste à Dieu conserver vostre majesté , Madame , en trèsparfaite santé et prospérité, et benyr toutes vous actions. Je ne veulx aussy obmettre à vous dire. Madame, que M. de Guyse a faict escrire une lettre signé du roy, de la royne mère et de quelques princes adressant aux princes de Tempire et une autre au mareschai de Hessen et reitmesters ; que pareillement le dict sieur de Guyse a contraint jusques aux petits princes estans en bas aage de signer, pour déclarer que toute reste compaignie est rebelle et séditieuse.
Orléans, ce xxix janvier 1 56a- 1 563 '.
' Hccorcl oflicc , Sla(f papers, France, vol. XXJX.
Transportons-nous maintenant en Normandie à la suite de Tamiral : dans les premiers jours de février, il avait placé son camp à Dives; mais ses besoins d'argent devinrent si grands que, craignant rhumeur inconstante des reîtres, il se décida à envoyer Téligny en Angleterre pour presser l'envoi des secours attendus, lui donnant chaire de passer par le Havre, d'y voirie comte de Warvick et d'en obtenir la remise d'une somme d'argent dont la reine d'Angleterre lui annonçait l'envoi. Voici d'abord la lettre que Téligny remit au comte de Warvick de la part de Coligny :
Monsieur,
Ayant entendu par les lettres que j ay receues de ce soir de la royne d'Angleterre, que de ceste heure il y avoit au Havre de Grâce une bonne somme d'argent, la quelle sa majesté a envoyée par cy devant pour nous ayder à payer nos gens de guerre , j'ay bien voulu vous pryer de nous vouloir tenir la dite somme d'aultant que je vous puys asseurer qu elle nous faict grande faulte ; car sy nos reistres estoient payez , je reguarderoys à ne perdre point temps , les voyant de sy bonne volunté comme ilz sont; mais jusques à ce qu'ilz ayent eu leur payement, je ne les puys pas employer comme je vouldroys bien. Sur quoy, je vous veulx bien advertir que sa dite majesté n*a pas escript à moy seulement qu'il y avoit bonne somme d'argent au dit Havre pour nous ayder à payer nos gens de guerre , ains mesmes à M. le mareschal deHesse, dont il pourra trouver tant plus estrange que l'on diffère tant à payer ses gens ; et aussy. Monsieur, pour ce que, sur ce que j'ay mandé à M. de Beauvoir des gens de guerre françoys que je vouldroys tirer du Havre, il m'a faict entendre que, en tout, il ne s'en potrvoitpas tirer d'hommes portant armes plus de troys à quatre cens, combien que je luy aye mandé de n'en laisser pas ung derrière. Je vous ay bien voulu remonstrer là dessus que , sy vous ne me baillez de ceulx de vostre nation que jusques au nombre de cinq cens , comme vous avez dict au dit sieur de Beauvoir et au gentilhonune que j'ay envoyé devers vous , je ne me trouveroys pas avoir suffisant nombre de gens de pied pour tenir ferme d'armes soyt en campagne ou au siège de quelque place, ny mesmes pour accompagnier l'artillerye; par quoy, je vous prie. Monsieur, ayant esguard à cela que vous m'en aydiez de plus grand nombre. Et me semble, vea celuy que vous avez dedans le Havre, que quant vous m'accommoderiez de deux mil hommes de vostre nation pour le présent , la place demeurera encores plus que pourveue de la garnison ■nécessaire pour la garder. Et vous entendez très-bien combien il importe que j'ay eh nostre armée suffisant nombre de gens de pied, et m'asseure que vous seriez bien marry que, à faulte de choses dont vous
nous puissiez accommoder, nous demeurassions courts en exécution de nos entreprises. Ce que je vous prie pareillement de vouloir considérer au secours des pouidres que vous nous envoyerez et nous en ayder de la plus grande quantité que vous pourrez , car les quatre milliers que vous avez accordé, c'est bien peu, d'aultant que ce n est rien d'avoir l'artillerye , sy Ton n'a de quoy remployer. Et aussy. Monsieur, pour ce que beaucoup de gentilshonmies de nostre armée sont demeuré desgamiz de lances , vous nous feriez grand plaisir de nous en envoyer deux ou troys cens de celles qui sont au magasin du Havre , où elles ne servent de rien. Voilà toutes les choses desquelles nostre armée a besoing d'estre secourue par vous ; au reste je vous puys asseurer que jamais gens n'eurent meilleure volunté de bien s'employer, parquoy ce seroit grand dommage que par faulte des choses nécessaires ilz ne puissent monstrer leur affectipn. Et sur ce , me recommandant bien affectueusement à vostre bonne grâce , je supplye le Créateur,
Monsieur, qu'il vous donne bonne et longue vie.
De Dyves, ce xiii* jour de febvrier i562 ^
Téligny emportait une lettre de Coligay pour Cécil, une autre pour le conseil d'Angleterre , une troisième pour la reine ; enfin une lettre plus pressante encore pour Trockmorlon, cet infatigable champion de leur cause. Dans cette dernière, Tamiral lui faisait connaître tous les besoins de son armée , lui demandant et de la poudre et des canons pour le siège de Gaen. Toutes ces lettres se ressemblent; en des termes différents, ce sont les mêmes instances pour obtenir cet aident toujours promis et toujours retenu par la parcimonieuse Elisabeth. Nous ne donnerons ici que la lettre adressée à Trockmorton :
Monsieur de Throckmorton ,
J'ay receu la lettre que m'avez escripte par le sieur de Bois le Conte , et en oultre j'ay entendu de luy ce que luy avez donné charge de médire. Et pour vous dire vérité je suis en grande peine de ce que je me trouve decen de l'espérance que j'avois de recevoir la somme entière de cent mil escuz; laquelle j'ai desià asseuré à M. le mareschal de Hessen et mes reistres estre preste ; car encoresqu'ilz se soient condescenduz à faire ce que il ne se trouve gueres qu'autres de leur nation ayent faict, si est ce, M. de Tlu*othmorton , que vous avez tant d'expérience des choses de ce monde que vous n'estes pas à congnoistre Vhumewt de ceste nation et combien il leur fault pour manquer de promesse , aprez mesmement les avoyr faict
' Record ofiîce, State papers, France, vol. XXX. (Autographe.)
si longuement temporiser et reduict à faire ce que chascun a veu. Au reste je vous ay desià envoyé par le sieur de Mongre ville le contract et ratification que m avez envoyés par le baron de Montandre , signés et scellés des principaulx de ceste compagnie et association. Maintenant je vous envoyé le trésorier Bertrand commis et estably par monseigneur le prince à recevoir tous deniers généralement servant à ceste cause, le quel nous avons approuvé et confirmé , pour ce mesme eflfect approuvons et confirmons par la présente en tant qu'en nous est, en Tabsence de mon dit seigneur le prince et durant sa détention , luy avons donné charge et Tauthorisons pour recevoir la dite somme de cent mil escuz à nous octroyez par la royne vostre maistresse , suy vant le dict contract et ratification , et pour cest effect luy ayant baillé deux blancz signez ; et au cas que vous ne vous contenteriez de la présente et que vouldriez avoir autre pouvoir, je vous promectz incontinant d'en faire expédier autre , tel que vous adviserez estre requis pour vostre seureté , vous priant que telles difficultés ne retardent aucunement les affaires qui se présentent, aux quelles vous me trouverez tousiours prest de satisfaire. Quant au nombre de pouldres et canonz, il ne me semble estre suffisant pour faiTaire que nous avons et qui se présentent qui n'en requiert pas moins que vingt milliers , et si est besoing d'avoir pour le moins encoresdeux canons , que je vous prie bien fort, M. de Throckmorton , estre moyen qu'ilz me soient envoyé, sans que cela retarde ce qui peult estre desià prest , et mectre en considération l'importance de ceste place et combien diligence et prompte exécution y est requise , après la quelle je ne fauldray de renvoyer les dits canons. Je ne fauldray aussy de faire tout le bon accueil et bon traitement dont je me pourray adviser aux gentilhommez et soldatz qui viendront soubz la charge de M. de Pellam , et aurez soing de les accommoder comme il est trop raisonnable pour beaucoup de regardz et respectz. Quant aux battaux pour transporter ce que j'attens de delà , je suis après tous les jours pour en faire charger de grains , afiin de les envoyer au Havre , de sorte qu'il y en aura assez par icy ; nous ne laisserons néant moins d'y donner tout le meilleur ordre que nous pourrons. Il me reste à vous dire , M. de Throckmorton, que je vous attends en fort bonne dévotion pour entendre de vous ce qu'il a pieu à la royne vostre maistresse vous donner charge de me faire entendre de sa part, vous asseurant que vous n'avez point plus grand désir de me voir que j'ay de vous voir. Sur ce , me recommandant affectueusement à vostre bonne grâce, après avoyr suplié nostre bon Dieu vous donner, M. de Throckmorton , en santé bonne et longue vie. De Gaen, ce xxiii* febvrier 1662 \
Si Tamiral avait pu par sa présence rétablir les affaires de son * Record office , State papcrs, France, vol. XXX.
parti en Normandie, il n'en était pas de même à Orléans. Tout était prêt pour Tassant, lorsqu'une catastrophe inattendue vint changer la face des choses. Le 1 8 février, vers le coucher du soleil, le duc de Guise était frappé de trois balles. L'ambassadeur anglais, Smith, dans une longue lettre à Elisabeth, lui fait part de tous les bruits qui courent : « L'assassin est âgé de ig ans, natif de Saintonge; il est venu dans le dessein de tuer le duc, à l'instigation de Soubise, actuellement à Lyon. C'est Soubise qui l'a adressé à l'amiral, avant qu'il passât en Normandie; l'amiral lui a remis trois cents écus. On dit encore qu'il a été confirmé dans son dessein par Théodore de Bèze^ » Puis venant à parler du duc, il ajoute :
« Il est plaint par tous ceux qui l'entourent; on admire son courage, sa patience, son énergie à supporter une cruelle incision. »
Pour son ennemi mort, Smith n'a que des paroles d'admiration : il le tient pour le plus grand capitaine de la France et peut-être de la chrétienté; il rappelle ses grandes qualités militaires, sa courtoisie habituelle, son éloquence, sa générosité pour les jeunes gentilshommes, pour ses soldats.
C'est à Caen que Coligny apprend à la fois la blessure et la mort du duc de Guise. Immédiatement il en fait part à Elisabeth; sa lettre est brève et sans réflexion :
Madame ,
Le sieur de Bricquemault in estant venu trouver en ce lieu , j'ay entendu par luy beaucoup de bons , honestes et gratieux propoz , qu'il vous a pieu luy tenir. Et semblablement le sieur de Trockmorton, estant venu icy, m'a déclaré la créance de la quelle j*ay veu par la lettre qu'il m'a baillée de la part de vostre majesté , que vous l'aviez chargé envers moy . Mais pour le présent je ne m'estendray à vous faire plus ample responce sur ce que fung et l'autre m'a faict entendre, et employeray seullement la présente pour advertir vostre majesté comment j'ay eu ce joufd'huy des lettres de mon frère, M. D'Andelot, par les quelles il m'escript que le xxiiii* de ce moys le duc de Guyse mourut de la blessure d'une pistolle qu'il avoyt eue peu auparavant; comme j'estime. Madame, que vous ayez jà entendu, et m'estant venue maintenant la nouvelle de telle mort, je n'ay voulu faillir de la vous mander incontinant , conrnie j'ay intention de
* Lettre écrite de Biois, le 36 février, par Smith ^ à la reine Elisabeth. (Record office , State papers , France , vol. XXIX.)
vous tenir adverlye de toutes les aultres nouvelles d'importance que j'apprendray, par cy après, et à tanf,
Madame, je supplye le Créateur qu'il donne à voslre majesté trèslongue vie en continuelle prospérité.
De Caen, ce dernier jour de febvrier iSGa '.
En quelques mois, que de morts, que de vicissitudes, que de coups de théâtre! Le roi de Navarre et Saint-André avaient ouvert cette marche funèbre; le grand prieur, François de Guise et le duc d'Aumale les avaient suivis à bien peu de distance. Des six frères de cette puissante maison de Guise, qui un instant avaient tenu la fortune de la France en leurs mains, que restait-il? Le marquis d'Elbeuf resserré étroitement par Coligny dans le château de Caen , son seul refuge, et qui demain sera son prisonnier; le cardinal de Lorraine absent de France et siégeant au concile de Trente; le cardinal de Guise, le moins capable des six frères; le connétable était prisonnier à Orléans, Condé Tétait à Paris. L'hiver s'annonçait rude et sombre, le blé manquait, la peste ravageait les provinces, le jeune roi Charles IX avait fui devant elle. L'empereur menaçait Metz, Toul et Verdun, ces conquêtes de Henri II; Philippe II, d'après des dépêches interceptées, semblait favorable à cette entreprise; Soubise était maître de Lyon, le Poitou se révoltait, la Guyenne s'agitait , la Normandie était sur le point d'échapper à la France; Warvick écrivait à Elisabeth : «En ayant en vos mains Caen, le Havre et Dieppe, vous êtes maîtresse de toute la Normandie ^. » La paix pour Catherine de Médicis était donc devenue une nécessité. Le moment était propice : Coligny était absent, et Condé , fatigué de sa prison, aspirant à cette première place où sa naissance l'appelait, et se trouvant pour le moment seul maître de la situation, ne devait se montrer ni trop difficile ni trop absolu.
Le 3 mars, Smith, attentif à tout ce qui pouvait se passer en dehors de lui , écrit à Warvick : « La princesse de Condé est sortie d'Orléans et a passé quatre heures en conférence avec la reine mère. Ici (il était à Blois), on parle beaucoup de paix, et croyez-le bien, ajoutait-il, ils désirent conclure par eux-mêmes, et par tous les moyens; le but est de réunir toutes leurs forces contre le Havre et contre vous*. »
^ Record oflîce, Slate papers, France, vol. XXX. (Autographe.)
* Record oflîce, State papers.(\. Forbes,5. Statepapers EUsah€th,iAl, p. 3/j5.)
*'' Record oflîrc , State papcrs, France , vol. XXXI.
Smilb avait vu juste et bien deviné. Le 8 mars, Condé iûstruisait la reine Elisabeth de la négociation déjà commencée : « Je n ay pas voulu oublier, lui dit-il, incontinent que Ton a commencé à entamer quelque propos d'entrer en une pacification des troubles, de satisfaire à la promesse faite de ma part à vostre majesté de soudain vous en tenir advertie. » Puis, venant à Tentrevue ménagée entre lui et le connétable, il demande à la reine de faire connaître au roi de France combien elle est alTectionnée à leur cause, et que nulle autre occasion ne l'amenée à les favoriser. Il la tiendra par son ambassadeur au courant de la négociation.
Pour parler vrai, la restitution de Calais avait été la principale condition du secours qu'Elisabeth leur avait donné, et lui dire que la religion seule l'avait déterminée à les assister devait profondément la blesser. Condé, ainsi qu'il l'avait promis, informa l'ambassadeur anglais des suites de la négociation. Sa lettre est vague, embarrassée : « 11 veut rendre la reine participante du bien et consolation qui se prépare pour eux; il proteste de son dévouement et de sa reconnaissance, et Gnit par dire que puisqu'il a pris les armes pour la gloire de Dieu et la conservation des édits du roi, il ne s'en départira point qu'il ne voie le service de Dieu établi, le roi obéi et ses sujets en repos et liberté de conscience ^. »
Cette lettre était du 1 1 mars; le 1 2 , la paix était arrêtée; le 19, elle était signée à Amboise.
Voici une note du temps que l'on a réunie aux deux lettres de Condé:
« La paix est faite, à condition que chascun vivra à sa liberté, et on donnera les lieux où les catholiques feront leurs presches, et autres pour la part de ceux de la nouvelle religion.
« Le roy et la royne sont déjà dedans Orléans, et le prince de Condé et le connestable sont hors de prison.
« Le prince de Condé gouvernera avec le cardinal de Bourbon son frère;
■ Le connestable demeurera en son office.
■ Celui qui tua M. de Guise n'est encores despesché, et a déclaré par ci-devant qu'ils estoient une cinquantaine qui avoient entrepris de mettre à mort le roy, la royne et ses enfans, ceux de la maison de Guise et quelques autres capitaines catholiques.
* ftecorci office, State papers, France, vol. XXXI.
« Le grand prieur, frère dudit monseigneur de Guise, est mort, et n'est encores donné Testât. Le marquis d'Eibeuf fut fait prisonnier au chasteau de Caen (eu Normandie], où il s*estoit retiré pour la seureté de sa personne, pour ce que le capitaine qui estoit dedans ledit chasteau le rendit par appointement à M. Fadmiral.
« L'on deschassera tous estrangers hors du royaulme de France,
« Le mareschal de Montmorency est grand maistre, au lieu de feu M. le duc de Guise ; le sieur D'Andelot est mareschal en la place dudit sieur de Montmorency.
« Le sieur admirai demeurera au dit estât avec M. Damville qui avoit esté pourvu durant les troubles ^ »
Dans le préambule del'édit d'Amboise, L'Hospital, qui le rédigea, désigne parmi les personnes qui ont conseillé le roi M. D'Andelot; aussi est-ce à ce dernier que Smith adresse, le 1 3 mars , la lettre qui va suivre el qui est une véritable protestation :
Monseigneur,
Quelle nécessité , quel danger vous a fait condescendre a des choses si dangereuses :
1* Vous vous confessez vivre par miséricorde, non pas par justice de vostre cause ; car le roy n*advoue pas cela qu'avez fait , et qu*on pensoit que ce fust la première chose sur laquelle vous fassiez vostre but ;
a* Tel accord que vous faites à cette heure, combien est-il saur, tesmoings Paris , Bourges , Rouen , Tours , Troyes , Sens et Blois , et toutes autres villes, lesquelles ont reçu f évangile et puis après sont es mains des papistes !*
3* Puisque vostre force est autant ou par dessus plus grande par voz amis et estrangers , que par ceux de vostre nation , s*ilz vous peuvent dépouiller de cet ayde , ce qu'ilz vous feront après , Ton le peult aisément cognoistre et comme ils vous pourront plus facilement et plus raisonablement dépouiller, que de vous faire monstrer vous mesmes ingrats envers ceux qui vous ont en vostre nécessité secouru, lesquelz une fois tastant vostre ingratitude , pensez-vous qu'ilz vous veulent aider après ?
/i"* Regardez d'où procèdent ces articles : les jours de devant le premier parlement en Tisle, furent au conseil la royne, les cardinaux de Bourbon, de Ferrare et de Guise, ducs d'Aumale, d'Estampes, mareschal Brissac , Laubespine et Fresnes , secrétaires , et non plus ; sinon que Tambassadeur d'Espagne y fut de conseil avec eux une heure , les autres bien huit heures, jusqu'au temps qu'ils vous avoient brassé les beaux articles,
" Record office. Staie papers, France, vol. XXXI.
et pensez-vous que ceux là désirent vosire profit ou paix, et de laisser Tevangile avoir lieu« et non de vous attraper s'ils peuvent par quelque moyen et couleur, puisqu'ils sont en desespoir le faire par force?
Et, Monseigneur, je pense que vous n ignorez pas quilz ont semé le bruit partout et de la bouche de la royne , que Merey qui a tué d*ung coup de harquebaze le duc de Guise, l'a confessé l'avoir fait par le commandement de M. l'admirai, vostre frère, et de vous, et par l'exhortation de Théodore de Beze , et qu'il avoit charge de vous mesme de tuer la royne et le roy , le cardinal de Ferrare et je ne sçais quel autre ; et que pensezvous estre cela , sinon un preparatif , que si quelqu'un de la suite des Guise vous fisse autant k Tung de vous, tout le monde jugera cela bien faict et juste , et digne de vengeance et de punition , et ce que la maison de Guise souhaitera plus , c'est vous séparer de vos amis et alliés lesquelz vous ont jusqu'à ceste heure défendus , et de vous sacrifier l'ung après l'autre, soit par force ou par traliison.
Il me semble que vous ne deviez haster tant, ni faire accord sans vos confédéré aucunement, laquelle chose a esté préjudiciable aux empereurs et rois, et en outre cela, je conseilleray que vous, ni M. l'admirai vostre frère, vous vous trouviez ensemble en un g lieu, jusques au temps que vous aurez mieux esprouvé ce que tiendra ceste nouvelle paix , après ung tel coup donné au principal de leur faction. Considérez qu'avez aO'aire aux romains et papistes et gens qui voient la ruine de leur royaulme papal si cela que prétendez sortiroit en bon effect, et qui n'ont pas plus de conscience de la mort d'ung homme que les anciens persécuteurs des chrestiens osoient se permettre contre l'Eglise , comme ilz ont bien monstre par toute la France , quand par pardons et abolitions ilz ont gagné d'estre supérieurs. Monsieur, je n'ay pas escript cecy parce que je me pense plus sage ou plus advisé que vous , mais pour la descharge de mon office et bon amour que je porte envers vous , vostre maison et vostre religion , vous priant vous souvenir de celuy qui disoit : « Soyez sobres et ayez souvenance de ne fier trop, i et aussy je prie à Dieu vous donner cela que vous desirez à sa gloire.
Du XIII mars i563 ^
Jusqu'à ce moment, nous avons vu agir seul le prince de Condé. Coligny était en Normandie; il prenait des villes, il s'y établissait. C'est le 1 2 mars que la paix est arrêtée. Coligny a reçu , nous en avons la preuve, le mémoire que Condé a présenté à la reine et qui a été un des éléments de la pacification. Le i6 mars, il écrit de Caen deux lettres, lune à Elisabeth, l'autre à Cécil.
* Record oBice , State papers , France, vol. XXXI. (Copie du temps.)
La lettre k Elisabeth, portée par le sieur du Chàtellier, a pour but de ia renseigner sur les occurrences qui se présentent, et de lui notifier les conditions acceptées de part et d autre. Il n'est pas besoin de faire ressortir Timportance de cette lettre, car rien de ce qui peut mettre en son vrai jour le rôle de Coligny à ce moment décisif ne doit être laissé de côté :
Madame ,
Je vous avoys faict une bien simple despesche, laquelle je m* attendons de vous envoyer par le sieur de Beauvoir, Tayant communiquée au sieur de Trockmorton ; mais ainsy que je vouloys mettre la dite despesche par chemyn , nouvelle occasion est survenue , par laquelle il a fallu changer ce desseing, et estant ledit sieur de Beauvoir demeuré au Havre de Grâce , pour y satisfaire à la charge qu il. y a , j'ay advisé d'envoyer en son lieu devers vostre majesté le sieur du Chastellier présent porteur bien amplement instruit de toutes les occurrences qui s'offrent à faire entendre à vostre dicte majesté de nostre costé, la supplyant, à ceste cause, tréshumblement de le vouloir ouyr et croir comme moy mesmes , en ce qu'il luy dira de ma part. A quoy je n* adiousteray rien par la présente , si non que je prye le Créateur,
Madame, qu'il maintienne vostre majesté en très-longue vye , avecques continuelle prospérité.
De Caen , ce xvi* de mars 1 662.
Vostre trés-humble et trés-obeiss^nt serviteur,
CUASTILLON.
Maintenant voici la lettre de Coligny à Cécil ; tous les termes en sont mesurés :
Monsieur Cécile,
Puis que par les letti'es que M. de Telligni m'a dernièrement apportées de vous , je voy que vous portez sy grande affection à nostre querelle, que vous ressentez en vous mesmes une sympathie avecques nous , tout ainsy, comme sy vous estiez en nostre compagnye , j'en prens d'aultant plus grande asseurance que nos affaires avec la royne vostre maistresse en seront beaucoup plus favorisé; car je ne suys pas à sçavoir combien vous pouvez au lieu que vous tenez envers le service de sa majesté ; parquoy, puysque vostre affection est telle que me le mandez, je n'ay à vous prier sy non de la continuer en la demonstrant par les bons offices que vous avez moien de faire pour nous. Ce que faisant (combien que Tobligationm'en sera commune avecques ung infiny nombre de gens de bien] , sy est que je la reputeroys comme particulière à moy mesmes. Au reste ,
M. Cécile , ie sieur Du Cliaslellier, présent porteur, vous dira toutes aultres occurrences de nostre costé , suy vant la charge que je luy en ay donné , vous pryant en ceste cause de le croir comme inoy mesmes, qui me voys en cest endroict recommandé de bonne cueur k vostre bonne grâce, et supplye le Créateur, M. Cécile, qu'il vous donne bonne et longue vie.
De Caen ,'ce xvi* de mars i56a.
Votre entièrement bon et bien parfaict amy,
Chastillon.
La paix est définitivement signée k Amboise, le ig mars. Coli- }çny Tannonce à Elisabeth en ces termes :
Madame ,
J'ay ce jourd'huy receu une lettre de monseigneur le prince de Condé, par laquelle il m'advertit comment toutes choses sont concluttes ou arrestées pour la paci£Bcation des troubles de ce royaulme, synon qu'il reste de prendre une resolution sur ce qui touche vostre faict, puys aussy de Tautliorité qu'il aura. Et quant au contenu aux articles de ce traité , il ne m'escboit vous en dire autre chose , Madame , synon qu'ilz sont à peu prés suyvant ceulx desquelz je vous ay envoyé une copie par le sieur Du Chastellier. Au surplus, sur ceste occasion, je n'ay voulu faillir avecques la lettre que mon dit seigneur le prince vous escript , de vous faire aussy la présente, pour supplier très -humblement vostre majesté de croire que, quand on sera sur la délibération de ce qui touche vostre faict. Madame, laquelle on me mande avoir esté remise et différée , jusques à ce que je me trouve au conseil où l'on advisera de ce point, je ne fauldray point de m'acquitter de mon debvoir, suyvant la promesse que j'ay faicte à vostre majesté ,
Et à tant.
Madame , je supplye le Créateur qu'il luy doint en très-bonne et continuelle prospérité et santé très-longue vie. ' jour (
Chastillon.
De Brou, ce xxi* jour de mars i562 *
La lettre du prince de Condr, dont parle Coligny, doit nécessairement suivre celle-ci :
Madame , Je croy que vous aurez de ceste heure receu la lettre que je vous ay dernièrement escripte , et par icelle entendu les préparatifs qui se dressoient pour la pacification de ces troubles (et pour ce que ce commandement a esté fort vivement poursuyvy par la royne , comme chose à quoy
* Record office, State papers, France, vol. XXXf. (Autographe. )
SI niajoslé iic pou voit assez losl à son gré voir une fm heureuse et pins désirée). Je n'av vonllu (uiilir suivant ma pnHuessc d'adxertir incontinant la vostrc , comme ayant esté pressé d'y vacquer, et ne m'eslant Iionnestement licite de refuser à y entendre ou retarder l'effect d'une tint saincte et nécessaire négociation , nous avons résolu sur le point de la religion le contenu aux articles que je vous ay envoyez , p^ le bénéfice (les quelz la pure doctrine est sans viollencc tellement enracinée en ce royaulme que, si la malice des hommes ne s'oppose pas à la volonté de Dieu , nous espérons qu'en peu de temps chascun verra l'accroissement du fruit qui en proviendra à son honneur et gloire, et au repos et seuretté des consciences et bien de tous les pauvres subiectz de la France. Et des jà , Madame , je vous puis bien asseurer que , pour la jouissance d'ung si grand bien , nous craignons plus tost faulte des ministres pour le distribuer que des lieux et endroictz pour le recevoir. Mais d*aultant que ordinairement ce grand Dieu suscite des moissonneurs selon que la moisson est grande , aussi nous nous asseurons tant sur sa providence et qu'il sçaura bien pourvoir a tout. Et combien que la principalle occasion qui nous a faict prandrc les armes soit pour cest effecl maintenant levée , si est ce que nous aurons tousiours retenu farrest do tout le négoce jusqucs à l'arrivée de monsieur l'admirai, ayant supplié la royne ne trouver mauvais si , sans le consentement de luy et des seigneurs qui sont en sa compagnie , je ne pouvoys rien accepter ny conclure; au quel temps j'ay remys à parler ce que touchoit le bien de voz a£Faircs particulières , m'ayant toutesfois obligé cependant d'en entamer et ouvrir quelques propoz à sa majesté , et principalement de l'obligation que je ressentois de la faveur et du secours que vous avez tant libéralement conféré pour la conservation de Testât et auctorité du roy son filz , vostre bon frère , qui n'est scuUement que pour applanir le chemyn , et rendre d'une part et d'autre les choses moins difficiles, ains plus aysées et facillcs; d'aultant qu'ayant communiqué avec luy qui entend très-bien ce qui sainement en cela se peult faire , tous ensemble nous tenions la main en ce que la fidélité de nostre devoir pourra permettre de conseiller à sa majesté ce qui se devra légitimement octroyer, où de ma part je vous supplie trés-humblement , Madame, d'estimer que je n'obmettray chose en quoy conscienscieusement je me puisse employer de ce qui se peult attendre d'un loyal subject à son roy et à vous , Madame , trés-affectionné serviteur, qui , après avoir salué vostre bonne grâce de ses très humbles recommandations , supplie le Créateur conserver vostre majesté longuement saine et heureuse.
Escriptà Orléans, le xvii'jour de mars i562.
Vostre trés-humble et trés-obeissant serviteur.
Loi is DK BornuoN.
Il nous resie a examiner comment Elisabeth reçut ces diverses communications. Sa première lettre est pour Coligny; elle répond le 26 mars :
Monsieur,
Par le sieur Du Cliastellier avons receu la lettre que vous nous avez escripte de Caen du xxi du présent , qui arriva ici le xxv ; lequel nous a renouvelé icelle asseurance de vostre intégrité et faculté envers l'observation de toutes choses par ci devant accordées entre nous et le prince de Condé , qu'avons auparavant entendu par le sieur de Trockmorton , à son retour; vray est que vous estimons des plus heureux d'estre par vostre vertu et constance si bien renommé d'un chascun. Ce. que pensons véritablement, ne trouverez de peu de profit au dit prince et à vous mesme, voulant avancer la commune cause de la pure religion et vous conserver des dangers de vos ennemis , si par niesme moyen avez bon csgard de nous obliger, par l'observation des conventions en nostre endroict, d'avoir ainsi tenu la main à vostre juste cause, comme entendons faire en ce qu'elle sera juste et raisonnable, ne voulant faire plus longue lettre, ains vous rementavoir que nulz accidents passés ne sont tant rsloignés qu'ilz ne retournent bien souvent accompagnez de plus grands dangers*.
Voici sa réponse à Condé :
Monsieur,
Par un gentilhomme nommé le sieur De Cliastellier, envoyé par M. l'admirai le xxv de ce mois, nous avons receu vos lettres du xvni et entendons par icelles qu'estiez lors entré en propos de paix et pacification avec intention de la conduire à quelque bonne fin à l'honneur de Dieu , l'advancement de son Evangile et au repos d'iceluy royaulme, nous priant aussi faire cognoistre au roy nostre bon frère quelle occasion nous a mue vous favoriser en vos affaires.
Pour response, combien que depuis l'heure il pourroit estre advenu (|uelque altération en la continuation de vos dites encommencées intentions; si est-ce que pour vous confirmer nostre grande affection que de cette pacification sorte effectà vostre honneur et seurcté , ne doubtons point ([ue par toutes nos actions et consultations n'ayez pu veoir que avons toujours approuvé , voires au possible cherché que vous et tous autres subjetz du roy (mesmes ceux qui pour le fait de religion se sont trouvés
' Rerorcl otTire, Stat*' papers , France, vol. XXX J. (Minute originale.)
en peine) puissiez librement vivre en repos désiré ; en quoy entendions par mesme moyen que la pacification se fjst par telle meure et bonne délibérations pour la durée d'icelle à vostre prolit et seureté, qu'estant desarmés n'ayez à craindre le danger qui, sous main et par faux semblant , se pourroit brasser à vostre desavantage , vous advisant que serons trésaise d'entendre qu'auriez ainsi par bonnes conditions conduit vos actions à bon port , dont vous souhaitons ce fruit en honneur désiré.
Nous ne doutons aucunement de vostre esgard aux conventions passées entre nous et vous, encores qu'espérons (moyennant la grâce de Dfeu) maintenir nos actions contre tous evenemens, comme [entendons faire, voulant aussi d'une vraie et sincère amitié vous adviser de craindre se repentir de trop maladvisée et inconsidérée haste en la cause que prétendez avancer, et par là oublier et vous mesme, vos amis et conjointz qui vous ont favorisés et soutenus en vos plus grandes nécessités, et, entre autres, ceux qui pour vos Ire bien se sont mis en telle despense et peine. Nous vous estimons , Prince d'honneur, recognoissant et saige pour conduire ung tel affaire , mesmes qui vous touche de si prés , tant en seureté comme en honneur ; ce qui nous fait finalement espérer et âsseurer que, en la conclusion de cest affaire , respondrez à fexpectation et attente de tous les biens affectionnez de la chrestienté.
Quant au dernier point , ce que vous demandez se peut bien voir par noz actions dés le commencement en soulageant et gardant de violence les persécutés tant de là comme de çà, ce que eux-mesmes peuvent suffisamment tesmoigner. A tant, nostre bon cousin, ne voulons faire pour ceste heure plus longue lettre que pour souhaiter l'honneur qui vous est deu, en la faveur de TEternel, et au contentement de voz meilleurs amys, entre lesquelz méritons par bonnes occasions estre reputez, comme entendant continuer, n'ayant occasion au contraire; de quoy, pour l'excmp'e qui en pourra estre au monde, en serions plus que trés-marrye. Priant Dieu, ctc/
L'irritation perce dans cette réponse : Elisabeth ne s'oublie pas jusqu'à traiter Condé de misérable, ainsi qu'elle l'appelle dans une lettre à Calvin, mais, faisant allusion à son ingratitude, lorsqu'elle dit que pour Y exemple du monde elle en sera marrie, ti est-ce pas plus encore? Le reproche, sous cette forme si digne, n'est-il pas aussi sanglant? Elisabeth ménage moins ses expressions dans une letlre à Smith, en lui adressant un extrait de son traité avec (^ondé; elle explique à quelles conditions a été faite la remise (lu Havre; elle rappelle que le prince de Condé s'est engagé par
' Rcrorfl onîrr, Sfalr pupcrs , Fraurr , val. XX Xî. ; Minnic oriîîinalf.)
uu article spécial à ne rien faire à son préjudice, article signé de lui, de Tamiral et d'autres encore, comme l'extrait en fait foi; elle rappelle encore que ce traité a été confirmé par un nouvel accord passé entre Tamiral et elle, au mois de février dernier, à Caen, dont elle en envoie une copie.
L'amiral avait été au-devant de cette attaque directe, et sta. lettre à M. de Beauvoir, en date du 3 avril, qui va suivre, prouve qu'il n'entendit se séparer en rien de Condé dans la conclusion du traité de paix :
« Au regard de ce que vous me mandez par vos premières lettres que les Anglois sont entrés en une merveilleuse défiance de ce qae la paix a esté faite en mon absence et sans avoir esté parlé de la royne d'Angleterre, sur cela je vous respondray qu'il n'a esté rien accordé que l'ambassadeur de la dite dame n'eust eslé appelé et pour ceste occasion fut envoyé quérir, pour se trouver à la court pour lui en parler. Suivant cela. Ton a despesché M. de Briquemault pour aller en Angleterre vers sa majesté pour lui faire entendre comme toutes choses ont esté accordées, et estime qu'elle trouvera que les choses ont esté bien conduites, et quant à ce qu'ils disent que l'article porte qu'on fera sortir les estrangers, cela ne s'entend pas pour eulx ; car quand j'ay esté de retour de mon voyage de Normandie, j'en ay mesmes parlé au dit ambassadeur qui a trouvé les ditz accords bien bons, d'autant que la royne d'Angleterre m'a toujours mandé que surtout nous fissions la paix. Sur ce je prieray le Créateur, M. de Beauvoir, vous donner bonne et longue vie.
■ D'Orléans, ce m* jour d'avril i563 ^ »
Le 8 avril, le prince de Condé, écrivant également à Beauvoir, le remercie de lui avoir fait connaître les dispositions des Anglais, et il ajoute : «Toutes choses se portent bien par de çà, et espère qu'elles se porteront mieulx tous les jours ^. »
Assistons maintenant à l'entrée de Catherine de Médicis à Oriéans. Une lettre du 1 1 avril va nous la décrire :
« La royne entra le premier jour du dit mois avec le prince de Condé et le cardinal de Bourbon, et les susdits la mirent entre eulx deux. Avant marchoîent le conestable, Montpensier,.
' Record oflirc, State papers, France, vol. XXXI. (Copie Hu temps). » Ibid.
Bourdilion, Sipierre et autres; marchoient après la royne le cbancellier et Tamyral , et descendirent où logeoit le roy ; aulcunes cérémonies n'ont esté faictes. Le Prince donna à disner au connestable, à son frère et à Montpensier et aultres; Fadmiral au chancelier, Brulart et aultres. Ceux de la ville visitèrent la royne, toutesfois peu de compagnie; ilz lui présentèrent du vin et des fruits; ilz acceptèrent Sipierre pour gouverneur; les six compagnies de Gascons et Provenceaulx qu'ilz avoyent, les firent sortir le matin , et leur noblesse est toute despartye et retourné chascun en sa maison. La ville est toute ruinée et ne la recognoist on plus; leurs fortifications ont esté toutes vues et bien considérés et oo conclud que, si Guise reschappoit, il leur eust donné Testraincte. Ici demeurent le conestable et Sipierre pour donner ordre a tout. La royne sortit hors incontinent, et ce matin part pour aller à Blois. Elle voulloit niener le Prince avecques elle; mais il s est excusé et a promis aller après ce soir dormir à Blois, demain à Amboise où elle fera la Pasques. L'on dit qu'elle retournera à Orléans pour y faire passer le roy. Ils iront à Fontainebleau où ilz pourront séjourner tout le moys de may. »
Le premier acte de cette grande tragédie est terminé. Elisabeth n'a eu qu'un but : occuper le Havre pour obtenir Calais. Catherine, elle, a voulu garder Calais et reprendre le Havre. Ce mot, quelle a fait insérer dans le traité d' Amboise, Y expulsion des étrangers de France, et que Coligny , dans la lettre que nous venons de citer, déclare ne pas s'appliquer aux Anglais, Catherine en a bien compris la portée; elle ne l'y a fait entrer que pour lui donner, plus tard, son véritable sens. Chasser les Anglais du Havre, voilà ce qu'elle a voulu! Voilà pourquoi elle a fait la paix! A ce moment critique, elle s'est montrée Française, et ce sera sa force; aussi dans ce duel engagé en Ire ces deux femmes, Élisabelh et Catherine, et dont le Havre est l'enjeu, c'est la Florentine, comme l'appelait Elisabeth , qui aura le dessus.
LE XVr SIÈCLE ET LES VALOIS,