D*APR
KT Di: RKCORD OFFICE.
Dans le prrmier chapitre, je nie suis arri^té h la paix crAinhoise; j'ai cherché à en déterminer les motifs, les néccssitrs, les conséquences; avant de suivre (Catherine de Médicis sous les murs du Havre, il me reste à la voir aux prises avec les ambassadeurs anglais, Smith et Middlemore, ce dernier plus spécialement chargé d^agir sur Tesprit de Condé, rôle qu'il avait déjà joué auprès de Coligny.
La cour, après avoir séjourné à Chenonceaux, à (>hambord et à fiiois, avait pris le chemin de Fontainebleau; c'est de Dampierre, le 3o avril, que Charles IX annonce la conclusion de la paix à la reine Elisabeth et la met en demeure de lui restituer le
Havre. Celle dépêche est ie point de départ des nouvelles négociations :
Très-liaute, très-excellente et très-puissante princesse, nostre trèschere et et très-aimée sœur et cousine, salut, amour et fraternelle dilection. Vous aurez, de ceste lieure, entendu par le s' de Foix, nostre conseiller et ambassadeur résidant près de vostre personne, comme il a pieu à Tinfmye bonté et miséricorde de Dieu , après avoir visité cestuy nostre royaume d une guerre intestine et cruelle et de ce qui en deppend de maulx et calamitez, nous consoler d'une paix et paciffication, qui se va tellement establissant et fortifiant entre noz subjectz. de quelque qualité quelle soient, que nous avons grande occasion de louer et remercier de tout nostre cœur celluy qui nous est distributeur d*un sy grant bénéfice, et qui a eslandu sur nous sa main gracieuse ci faxorable a nostre besoing, chose dont nous nous asseurons que vous avez receii Tune des meilleures parties de faysc et de plaisir, pour le désir et afléction que vous avez tousionrs monstre avoir à la pncifficition de nostre Estât; -et pour ce que, par la déclaration que vous avez faict publier des causes qui vous ont meue , durant les dicts troubles , k prendre les armes , et à faire entrer de vos gens dedans aucunes de noz places et portz maritimes, et semblablement , par ce que von s en avez déclaré au dici s' de Foix , nostre ambassadeur, et nous en avez faict dire par le vostre résident près de nous , vous nous avez ordinairement faict entendre que vostre intention n'estoit aultre que de sincèrement procedder en cest a£Faire et nous conserver et préserver les dictes places . sans vouloir rien usurper, ny vous aproprier à nostre preiudice, en attendant le recouvrement de nostre liberté, la reconciliation des estatz de nostre dict royaume et fesiablissement d*une bonne paix e*. paciffication entre noz subiectz. Nous avons bien voullu , pour la parfaicte assurence que nous avons tousiours prise en vostre foy et parolle, vous faire entendre par la présente que toutes choses sont , de ceste heure , à Testai que vous avez monstre le désirer, tant pour le regard de nostre [personne , que pour la reconciliation de nos peuples et pacifTicalion de tous nos dictz subiectz, et , à ceste cause , vous prions et requérons que , proceddant envers nous avec la sincérité que vous avez publiée par vos escriptz, declairée à nostre dict ambassadeur et qui nous a e.sté confirmée parle vostre, vous veuillez faire remettre en noz mains la ville de Havre et forteresse de nosire ville francoyse de Grâce, saisye et occupée par les vostres durant les dicts troubles, avec les vaisseaux, artillerie, pouldres , boulletz et munitions qui se sont trouvées dedans , lors (ju'ilz sont entrez ; en quoy faisant, vous ferez en la cause du pupille œuvre digne de vostre grandeur et vertus, et à jamais recommandable, et qui nous obligera de Je recongnoistre envers vous par tons ces bons et fraternelz offices que
vous pouvez attendre de vosire meilleur frère et plus seur et parfait ainy, selon que nous escrîpvons a nostre dict ambassadeur le vous dire et declairer de ma part plus particulièrement , dont et de ce qu'il vous redira de par nous sur ce que dessus, nous vous prions le croire, comme vous vouldriez faire nostre propre personne.
Escript à Dampierre, le dernier jour d'aviil i563.
\'oslre bon frère et cousin «
Elisabeth répondait le 7 mai :
Très-haut et excellent prince , par vostre ambassadeur résidant près de nous, nous avons receu vos lettres du dernier d'avril, par lesquelles , oulire ce que nous y donnez à entendre de la paciOication , dont avec vous remercions de tout nostre cœur Dieu tout puissant , qui vous a si gracieusement ramené vos subjectz, estant desjà par un long espace de temps et en manière lamentable réparez de vous , vous y déclarez aussi que, par ceste pacifjcation , toutes choses sont, de <;este heure, en Testât que avons désiré, si que vous vouldriez que nous fissions remettre en vos mains la ville, havre et forteresse de la viile francoise de Grâce. Pour réponse à cecy, voyant que prenez les argumens de ceste demande , tant de une déclaration que fismes publier au mois de septembre dernier, contenant les justes causes qui nous esmurent de prendre les armes , comme sur certains rapports à vous faitz, tant par nostre ambassadeur résidant près de vous, comme par le vostre icy près de nous, il nous a semblé bon et convenable de toucher chascun des points, et touttefois, pour ce que nous ne voudrions que nustre lettre fusl trop longue, ni encores que vous et ceulx qui gouvernent vos affaires feusbiez de nous mal satisfaiclz, nous avons donné charge aussi à nostre ambassadeur, comme le cas requerra, le vous expliquer plus largement, auquel vous prions donner ferme créance. Premièrement, nostre déclaration en la forme que favons faict publier, estant icelle escripte tant en latin que en anglois, contient plusieurs causes qui nous ont cons rainle de prendre les armes, dont aucunes tendoient particulièrement à la préservation de vostre personne et au bien public de vostre loyaume, et aucunes autres au regard que nous avons à nosire seureté cl nommément à nostre droici en la ville de Calais; et touchant celles qui touchent seulement à vous, nous ne voulons pour ceste heure ni escrire ni faire dispute, mais quant à celles qui concernent nous mesmes, nous avons à alléguer que, par nostre déclaration, estant bien considéré, il appert clairement par molz
* Record ojjice , Siate papen , France, vol. XXXIl. (Original.)
cxprc's quo nous appercovoiis en ces Iroubles juste cause de douler que nostre tlroil au faict de la rcsiilution de Calais ne fust esloignt^ , et pour ce nous y certifiasmcs qu'il nous convenoil d'en prendre en ces troubles bon esgard, car telz sont nos mois exprès en nostic déclaration, comme il se peult voir tant en latin, comme en anglois, et combien que icelle nostre déclaration fut après mise en (rancois en diverse manière et publiée par impression, el comme on pourroil croire et penser par commrindement et ordre de M. le prince de Condé, en quoy on a plus varié de nostre exemplaire qu'il n'esloit convenable ; toutlefois, es mesmes coj)îes francoises, la sentence contient le mesme propos, el que, quant à nostre déclaration, nous ne pouvons vcoir conmie icelle ait esté si droitement considérée et prisée , comme en tel cas il est bien requis; el qtiant à la manière de parler, comme nostre ambassadeur a usé en voslre endroit, notant que nostre intention n'estoit autre que de prendre sincèrement en ceste affaire et de conserver les places pour vous jusqu'au recouvrement de vostre liberté, la reconciliation des estatz de vostre royaume et le restiblissemcnt d'une bonne paix entre vos subjelz, nous ne nions point que tousjours lui donnasmes en cliarge de dire que nostre intention estoit de procéder sincèrement el de conserver les places pour vous, mais avec cela lui baillasmes en mandement aussi de faire mention de nostre désir et intention que raison nous fust Faicte en ce dont, à bon droit, nous avions cause de nous plaindre, et pour autant que souvente^ois en parlant les paroles se passent légèrement, et estant générales, Ton lés peult interpréter en sens divers, nous lui mandasmes expressément de faire mention de nostre clair el présent droit qu'avons à Calais, et savons qu'il le fit, non seulement en propos lenus en devisant avec le cardinal de Ferrare, mais aussi par escripl à la Roy ne vostre mère, ce qu'on ne peut nier, et pour témoins de ce vous requerrons de permettre à nostre ambassadeur, en présence de vostre mère et de vostre conseil . monstrcr le double du dict escript. Quant aux advertissemens que voslre ambassadeur vous a faitz de nous, nostre intention est telle qu'il vous a escripl, mais bien voulons affirmer que pensant qu'il ne voudra nier que, dès le commencement, par plusieurs fois, lui ayant, tant par nous mesme que par plusieurs de nostre conseil , donné à cognoistt e nostre droit d'avoir restitution préalablement faicte du dict Calais, et pour oultre prouver que tousjours nostre intention estoit de demander la restitution de Calais, auparavant que nous avons faict armer aucuns de nos soldatz, nous avons pour témoins plusieurs de vostre nation et de vos bien aimés serviteurs, ce qu'on ne peut nier, desquels nous ne voulons icy faire escript, afm de ne vous molester avec plus longue lettre, si qu'il peut apparoistrc quelle raison nous a meue de tenir nos gens au dict Havre de Grâce, dont aussi nous pensons que le sieur de Briqueraault peut amplement déclarer nostre intention , vous asseurant que , ayant restitution de nostre
ville, noslre dosir n'est qui» do vivre en l:i meilleure paix qu'on pourra mettre en avant pour le bien et profil de chascun de nous'.
Ccst dans une pcneée de conciliation que Condé et Coligny avaient envoyé en Angleterre Briquemault, le plus dévoué champion de leur cause; Condé Pavait tout particulièrement recommandé à Cécii :
Monsieur Cécile, vous entendrez par le sieur de Briquemauit, présent porteur, les causes pour lesquelles nous l'avons depesché vers la Royne vosire maisiresse, ce qui me gardera vous en faire plus long discours; mai» seulement je vous diray que vous n avez faicl et ne ferez jamais plaisir à Prince qui désire plus s'en ressentir que je ferav loule ma vie, comme de ce vous assurera plus amplement le dict s' de Briquemauit, auquel j'ay donné cesle charge, et dont je vous prie le croyre, et de toutes aultres choses qu il vous dira de ma part, me recommandant sur ce de bon cœur à vosire bonne grâce, je prye Dieu, monsieur Cécile, qu'il vous donne ce que desirez.
D'Orléans, ce premier jour d'avril i56a* (i5C3).
Pour se rendre à Londres, Briquemauit était allé s'embarquer au Havre et toutes les défiances des Anglais s'en étaient éveillées, car il avait eu une entrevue avec le Bhingrave qui, placé à Montivilliers, tenait la garnison anglaise en respect; pourtant son passage par le Havre avait un but avoué : il était porteur d'une lettre de Coligny au comte de Warwick , gouverneur du Havre. Dans celte lettre Coligny revient sur les préliminaires de la paix d'Amboîse :
Monsieur, pour ce que j'ay entendu qu'il a esté faict arresl sur que^ ques navyres qui sont de présent au Havre de Grâce, que les roarchaus du dict lieu ont faict apprester, equipper et victualler pour faire le dict voyaige du Brésil et de la lerre neuve , et que , pour ce faire , ilz ont frayez beaucoup de deniers qu'ilz ont empruntez de plusieurs personnes à interetz pour avoir achepté les dicts victualles et aulres 'choses qui leur estoient nécessaires à double par les incommoditez qui sont de présent en ce pays là, et estant empeschcz de partir et faire leurs voyaiges, cela seroit cause entièrement de toute leur ruyne, pour s'eslre engagez de tous costés; avecques ce quilz ont desjà souiïert et porté par les inconvenyens des guerres passées, et pour ce, Monsieur, que je voy qu'il y a grande pitié et désolation en eulx, je vous prieray bien fort de lant
' Record office , State papers , France, vol. XXXII. (Minute originale.) * Record office, State papers, France, vol.. XXX II.
qu'il m'est possible de ne les einpescher point de faire leurs dicts voyaiges et trafliq de marcliaiidises, daultant mesines cjue la royne d'Angleterre, par les accordz qui ont esté faictz avecques elle, a promys de les laisser trafTiquer et faire voyaîge, comme ilz avoient acoustumé, et de ne les y empescher en sorte que soit ; et au regard de ce que j'entends qu'il y a ung article dedans le traité de paix , dont vous estiez mal content qui porte : « que les estrangers sortiront hors de ce royaulme , cela ne s'entend point pour la royne d'Angleterre , car mesmes monsieur le prince de Condé ne voulut point quil fust parlé de sa Majesté que, premieremenl que je ne fusse de retour du voyage quej'ay fays dernièrement en Normandye, pour scavoir en quel estât estoient les alîaires, et quel langaige m'avoit tenu monsieur de Trocqmorton, et quant je fuz arrivé l'on envoya quérir l'ambassadeur de sa dicte Majesté pourluy communiquer comme toutes choses se passoient par le dict traité de paix«' et mesmes de ce qui touchoit les faictz de sa dicte Majesté, ce qu'on luy donna à entendre , oultre ne fust rien conclud que , premièrement elle n'en fust advertye; et pour ce faire, l'on a depesché monsieur de Briquemault, qui doit passer par le dict Havre de Grâce , et duquel vous scaurez ce qu'il a à dire à sa dicte Majesié touchant ce faict , espérant que vous en découvrez suffisant témoignage. Pourquoy je vous prîeray encores d'avoir pitié de ces pauvres gens ei leur permettre qu'ilz puissent faire leurs voyaiges, d'à ul tint que la saison se passe , et vous ferez beaucoup pour eulx. Je me recommande bien affection nement à vostre bonne grâce et supplieray le Créateur,
Monsieur, vous donner très-bonne et très-longue vye.
De Chastillon, le \j" jour d'avril i563\
Précisons les termes du message de Condé et de Coligny : « Aujourd'hui que la tyrannie de la maison de Guise est écartée, » Briquemault demandera , en leur nom, à la reine de vouloir bien, aux termes de sa protestation , rendre le Havre au roi de France et, pour la restitution de Calais, ratifier de nouveau le traité de Cateau-Cambrésis; d'autres otages seront envoyés de France pour garantie de la restitution de Calais, au temps fixé par le traité^.
Elisabeth refusa d'abord de voir Briquemault, ne voulant plus avoir aucun rapport avec le prince de Condé; si le roi de France avait adressé un message pour elle, elle désirait qu'il lui fût présenté par l'ambassadeur, Paul de Foix , et quand celui-ci se rendit à son désir, elle ne put s'empêcher de traiter le prince de Condé
' Record office, State papers, France, vol. XXXIl. (Original.) ■^ Record office, State papers, France, vol. XXXIl.
(le traître, d'inconstant , de vilain parjure. — De Foix lui ayant demandé de formuler ses prétentions, d'abord elle s'y refusa, puis elle se réserva de les faire connaître par Tinlermédiaire de Thomas Smith, puis enfin elle consentit à recevoir Briquemault; mais, de prime abord, elle lui dit que son droit sur Calais était si notoire, qu'elle ne voulait ni otages, ni autre satisfaction, qu'elle voulait Calais, qu'il lui était dû et que jusque-là elle garderait le Havre. Briquemault lui ayant offert des bons de garantie qui resteraient entre les mains des princes étrangers jusqu'à la restitution de Calais, elle répondit de nouveau qu'elle n'évacuerait pas le Havre qu'elle ne fut rentrée dans ses droits, et qu'elle ne donnerait pas d'autre réponse. Briquemault ne lui cacha pas que, s'il rentrait en France sans de meilleures paroles, elle devait s'attendre à la guerre; il lui représenta que les défenses du Havre étaient imparfaites sur plus d'un point et que la place n'était vraiment pas tenable. C'est dans une lettre à Warwick qu'Elisabeth relève cette menace de Briquemault, et elle se hâte dédire « qu'elle n'en a pas tenu compte, car elle connaît ces vieilles habitudes de vanterie des Français; auî^si l'atelle renvoyé sans aucun espoir d'arrangegement, à moins que Calais ne lui soit rendue »
Les conseillers d'Elisabeth n'avaient pas la même confiance et ne lui avaient pas ménagé les avertissements : Maitland lui avait écrit de Chenonceaux , le 1 7 avril , « que la reine mère et tous ceux qui avaient en main les affaires de l'État étaient disposés à traiter à l'amiable ; qu'on la mettrait en demeure de retirer ses forces du Havre; que, si elle s'y refusait, elle donnerait à penser que c'était pour tout autre motif que pour le bien de la religion , et que les princes de la Germanie et les autres protestants pourraient concevoir une mauvaise idée de ses procédés; il lui faisait part des préparatifs de guerre menés avec une grande hâte et du départ du maréchal de Brissac pour la Normandie, ou les Suisses ne tarderaient pas à le rejoindre^. > Middlemore, dans une lettre à Cécil, du 19 avril , n'avait pas été moins explicite : ■ Ces gens-là sont décidés à la guerre, et le prince de Condé lui a dit que, si la reine persistait dans son opiniâtreté et ne voulait pas rendre le E4avre, elle aurait la guerre*. ■
' Kalendar of State papers , i563. (Lettre d'Elisalieth à Warwick.) " Kalendar of State papers , i563.
' Ibid.
Voici une lettre de Smith à Cécil qui nous peint au vif la situation et n'épargne guère le prince de Coudé :
Monsieur, j'ai reçu vos lettren du a4 mars et i3 avril; j'y ai répondu par mes lettres à sa Majesté et celles remises pour vous à Bartlow. mon serviteur, parti d'ici en poste, le 2 avril. J'ai reçu vos nouvelles lettres par lord Lclhington '. Tout ce qui tient à l'amiral et à la paix est expliqué ou par mes lettres, ou par les dernières dépèches que j'adresse aux lords du conseil. Lord Lelhington n'a pas rencontré M. Briquemault en route, mais il a rencontré Bartlow à Abbeville, et Briquemault est parti d'Orléans deux jours après Bartlow, ce qui fait supposer que Briquemault a pris la route du Havre. J'admets que lord Lelhington est bien l'homme que vous me dites, mais sa Majesté est si résolue a demander Calais, les Français si opiniâtres dans \euT refus, qu'il ne veut pas s'immiscer dans l'affaire, à moins d'une ouverture des Français. Son idée serait de déléguer, de chaque côté, des commissaires; il vient, à ce qu'il dit, pour traiter des affaires particulières de sa maîtresse (Marie Stuart] en ce moment assez mauvaises, par suite de la mort du duc de Guise et de l'absence du cardinal de Lorraine; il passe presque tout son temps avec le cardinal de Guise. J'attends maintenant des insti*uctions sur ce que vous avez fait, sur ce que vous voulez faire, sur ce que je dois dire et à qui, et si vous voulez que je me mêle de ces affaires après M. Briquemault. Croyez-moi, il faut procéder par gradation : d'abord ce que vous voulez que je fas^e en premier lieu; puis, si je ne réussis pas, ce que je dois faire ensuite, et je vous prie de me le dire sans parler grec, ou comme l'oracle de Nostradamus, pour que je puisse bien comprendre ce que vous voulez; je n'ai qu'un gros esprit et je ne puis deviner les énigmes. Il n'y a pas homme qui soil capable de rendre compte de l'étal actuel de la France; toutes choses sont brouillées et plus ambiguës que jamais; le prince de Condé est remis en sa pleine autorité; pourtant beaucoup de ceux qui ont tant fait pour lui ont peur qu'il ne devienne un nouveau roi de Navarre ; les hommes les plus zélés pour la religion ont pris de l'aigreur contre lui: ils craignent que bientôt toutes choses ne soient pires que par le passé [quia nuncfirodit causant religionis , comme ils disent) , a cause de son indifférence el froideur pour les bonnes et saintes choses ; lui aussi il se met à s'affoler des femmes , à l'exemple des autres; d'ici à peu de temps, sans aucun doute, il se déclarera hostile a Dieu , a nous et à lui-même ; étant gagné par les papistes , il ne tardera pas à se joindre à Baal ; c'est ce qui montre bien que l'appui d'un homme est peu de chose quand tout repose sur lui , et cependant tout
* Ambassadeur dv Marie Stuart.
ii*chI pa» désespéré jusqu ù ce que nous voyons ce qui se fera à l'asseuiblée qui doit se tenir à FonLiinebleau ; jusqu'à ce nioiiienl-là , toul e^l en suspens. Ainsi que je Tai écrit, il est inutile d'envoyer aucun messager [X)ur trailer, soit avec Taniirai, soit avec d'Andelot, puisque Middleniore e^t ici et qu'il ne quitte pas le prince de Condé. Vous jugerez par ses lettres du bien qu'il y a fait; aujourd'hui tout doit cire traité directement avec la Reine mère et le prince de Condé; tous les autres disent qu'ils ne peuvent rien, et, à la vérité, ils ont assez à faire pour ne pas se compromettre, et s'ils tentent quelque chose pour vous, ce ne sera qu'autant qu'ils le pourront en toute sécurité. S'il faut avoir la guerre, et si vous la vouiez, vous ferez bien d'envoyer immédiatement quelque homme habile pour traiter avec les Reistres dont vous aurez besoin; leurs meilleurs capitaines et les ingénieurs italiens sont disposés à vous servir; déjà ils m'ont fait des offres, mais je ne pouvais rien décider sans une commission de vous, et en cela Middlemore pourra être utile. Malgré tout ce qu'on prétend et dont on se vante , les Français ne sont pas prêts pour la guerre, ni pour le moment, ni pour un temps rapproché; j'en suis sûr et je vous en ai déjà fait connaître les causes; je ne crois même pas qu'ils puissent rester en paix entre eux. L'ambassadeur d'Espagne me dit toujours que son maître, tant qu'il ne s'agissait que de rébellion contre l'autorité royale ou de défendre la religion, était prêt à assister le Roi, mais qu*aujourd'hui , en présence d'un conflit entre les deux couronnes pour la possession de Calais et du Havre , il ne veut pas s'en mêler et n'ira pas briser sa vieille ligue avec l'Angleterre pour aucune nouvelle alliance; vous saurez bien, soit par notre ambassadeur en Espagne, soit directement , démêler ce que le Roi Catholique prétend faire; si on peut gagner quelque chose sur lui, cela refroidira les Français, et nous mettra dans une meilleure position; s'il n'y avait pas de plus sage que moi, je ne demanderais pas à présent Calais , mais je le prendrais, si in vobis esset ma^cuîa virlus; jamais il n'y eut une telle opportunité; mais de tout ceci, j'ai déjà assez écrit. Je vous prie de me dépêcher un de mes hommes aussitôt que possible, car j'ai autant d'envie d'avoir des nouvelles d'Angleterre que vous désirez en avoir des
Depuis le départ de Briquernault de Londres, Paul de Foix soumit à Elisabeth de nouvelles propositions; mais elle lui opposa de nouveaux refus; les choses s'aggravaient donc de plus eu plus. Middlemore, dans un entretien avec Condé, Tayant menacé, au nom de la reine, sa maîtresse, de la publication de toul ce qui
' liccord officf , Stalc fuipri A , France , vol. \X\llî. (TracUiclion.)
s'était passé entre elle et eux, le prince répliqua qu'il le verrait avec plaisir, car il n'avait jamais consenti à ce que la reine gardât le Havre jusqu'à la restitution de Calais; un blanc-seing, il est vrai, avait été donné, mais les ministres de la reine ayant introduit cet article-là de force, il nen avait rien su et n'y avait pas consenti. C'est à ce moment que Smith se décida à demandera la reine mère une nouvelle audience, prétextant de son désir d'arriver à une conciliation. Pour son entrée en matière, il revint sur la mission de Briquemault; la reine, sa maîtresse, avait trouvé étrange que, quittant Orléans en avril, il ne fût arrivé que trois semaines après un courrier d'ambassade parti le même jour; d'ailleurs, il n'était porteur d'aucune lettre ni du roi ni de la reine. — Sur ce Catherine répondit qu'elle connaissait bien le départ de Briquemault, mais qu'il n'avait été envoyé ni par elle ni par le roi, mais bien par le prince de Condé et l'amiral ; elle insinua que les chefs protestants l'encourageaient beaucoup à agir contre le Havre. — Smith lui répliqua que tout cela lui semblait étrange; qu'elle n'en était pas à ignorer les demandes de la reine, sa maîtresse. — Catherine répondit que Briquemault n'avait été trouver la reine d'Angleterre que pour lui rappeler sa protestation et sa promesse; que, lorsque cette protestation lui fut communiquée à Rouen, il y était dit que, du moment que les sujets du roi feraient un accord pour la religion , elle retirerait ses troupes du Havre. — Il expliqua que la reine avait voulu dire seulement qu'elle ne s'approprierait rien, mais qu'elle entendait garder le Havre, comme un gage, jusqu'à ce qu'elle fût en possession de ses droits stipulés par le dernier traité. Avant de renvoyer Smith, Catherine déclara que, si les Anglais ne voulaient rien au delà du traité de Cateau-Cambrésis, ils seraient bientôt satisfaits, la restitution de Calais n'étant obligatoire que dans huit ans ; mais Smith insistait pour une remise immédiate et, la discussion se prolongeant, il mit en avant l'idée d'un arbitrage, ce qui valait mieux que de recourir à la force. Catherine se défendit de vouloir en appeler à la force, mais il vit bien qu'elle ne voulait que gagner du temps. En la quittant, il alla rendre visite à la princesse de Condé ; elle se plaignit vivement de ce qu'il était bruit à la cour des propos injurieux que la reine Elisabeth avait tenus sur le prince. — Smith ayant insisté pour en connaître la source, elle lui dit que la reine mère avait montré au prince une lettre offensante pour lui et pour elle , écrite à une dame
de la cour, et que Brîqueuiault, à soti retour irAiigletenv « a\aît confirmé tous ces bruits. Sur ces entrefaites, le prince entra dans lappartement , et Tentretien continua. Conde, à plusieurs reprist^s, manifesla le regret qu'il éprouvait de ce que la reine eût de lui une mauvaise opinion; il donnerait beaucoup pour que TAn^leterre et la France fussent amies. — Smith lui demandant pourquoi IV mirai ne venait pas à la cour, le prince répondit que la mne m^re craignait que quelque homme d armes ne déchargeât son pistolet sur lui. — Smith faisant observer encore que la duchesse de Guise voulait poursuivre Tamiral, Condé dit que cela était vrai. — Smith remarqua qu'il était soucieux et comme un homme qui a sa pensée ailleurs *.
A la suite de cet entretien avec Smith et peu de jours après, Condé, écrivant à Catherine de Médicis, ne se montre guère favorable à Elisabeth :
Madame , je receus hier au soir bien tard lettres du sieur de la Juréi* , par lesquelles il me mande comme les Angloys continuent a denionstrer de quelle mauvaise volonté ili sont touchés , par la diligence quili font d'essayer à surprendre de voz vaisseaulx et que, s*il plaisoit à vostre Ma> jeslé luy permectre de faire le semblable sur eulx, pour seulement ar> rester les leurs, sans autrement y toucher, il n*obmectra rien de ce qu'il pensera devoir esire exécuté pour le bien de voslre service. Sur quoy il vous plaira m'en mander vostre bon plaisir, afin de luy en donner incontinent advis.Touttefois, Madame, je ne veux oublier à vous dire que Tambassadeur d'Angleterre m'a mandé qu'il a voit envie de me venir trouver en ce lieu pour parler a moy, tellement que je l'attends ce matin à disner. Je scauray ce qu'il me vouldra proposer de nouveau, et s'il a autres moyens en main que ceux qu'il a desjà mys en avant et qu'il me les veuille declairer, je ne fauldray. suivant ce qu'il me descouvrira, d'en tenir soudain voslre Majesté advertie.
Sainl-Germain-en-Laye, ce xviij* jour de may i563 *.
Smith se rendit à Saint-Germain au jour indiqué; il emmenait avec lui M. de la Haye et M. Stuart; ce jour-là, le jeune roi, la reine mère et le chancelier étaient à Paris; il n'y avait à Saint- Germain que Condé, M. d'Andelot et leur train. L'entretien eut
' Record office, State papers, France, vol. XXXHI.
* Bibl. imp. de Saint-Pétersbourg, Documents françair, vol. (iCXXXIX, p'ibcv. n"i,fi.
lieu avant dîner, et tout en se promenant dans le parc; la j>nnccsse de Condé y assistait. Smith dit qu'il venait pour savoir au juste quelle voie on voulait suivre : «Voulait-on marcher sur le Havre et avoir la guerre, ou bien, par d'amiables moyens, voulaiton faire droit aux j ustes réclamalions de la reine , sa maîtresse , ce qui semblait résulter des dernières paroles de la reine mère? En ce cas, il valait mieux que le prince et ceux de la religion s'en réservassent rhonneur que de le laisser à ceux de l'autre faction. ■ — Le prince, avec cette facilité de parole que Smilh ne put s'empêcher d'admirer, répondit qu'il n'y avait pas de place assez forte pour résister à tout TefTort du royaume, que ce n'était qu'une question de temps, que si ce n'était dans un mois, ce serait dans deux, dans trois, dans douze, s'il le fallait, pour en venir à bout, car on était décidé à employer le verd et le sec, — Smith répliqua qu'ils n'étaient pas intimidés par leurs forces, qu ils les attendaient depuis sept mois, que ce n'était pas pour détourner la guerre qu'il était venu, mais que, si réellement on voulait s'accommoder, il valait mieux en avoir l'honneur que de le laisser aux papistes. Cet entretien eut lieu avant diner, et quand ils rentrèrent, comme il se reprenait, la princesse y mit fin en appelant le prince à la prière. Après le rep<is, ils se mirent à causer dans l'embrasure d'une fenêtre; d'Andelot, entrant à ce moment, vint s'asseoir auprès d'eux, et, sur l'invitation du prince, M. de Grammont se joiijnit à eux. Résumant son premier entretien avec Smith, au dévouement duquel il rendit hommage, Condé leur fit connaître que la reine Elisabeth voulait la remise immédiate de Calais, que , faute d'y faire droit, elle entendait gaider le Havre. D'Andelot, prenant la parole (et il l'a facile et éloquente, remarque Smith), s'attacha à faire ressortir quel honneur reviendrait à la reine si, restrant fidèle à sa promesse, elle montrait ainsi qu'elle n'avait eu pour but que la cause de la religion ; Les contrats intervenus pour le Havre n'avaient eu qu'un seul objet, l'argent qu'on leur prêtait; l'article pour le Havre leur avait été arraché de force. Estce que jamais des sujets peuvent donner les villes de leur prince? Aujourd'hui, après cette paix, tous les Français doivent aide et assistance à leur roi pour rentrer dans ce qui lui appartient, et il y a là des embarras et des dangers pour la reine Elisabeth. — Smith, dans sa réponse, qui se ressentit de son animation, protesta d'abord de son zèle pour la religion; sa conduite passée en
était le meilleur témoignage; puis, venant à discuter, il leur déclara que, si Ton arrivait à un accord, à la paix, sans employer la force, toutes les actions particulières seraient à jamais passées sous silence et couvertes sous le manteau de raficction et de Famitié; mais que, si on en venait à la guerre, la reine, comme c'est l'usage maintenant, publierait son apologie et sa défense. Là-dessus le prince appela M. de la Haye, et l'interpellant : — • Qu'en ditesvous? monsieur l'ambassadeur déclare que , si nous allons au Havre , la reine , sa maîtresse , fera imprimer tous nos contrats et écrits concernant cette ville et prouvera qu'il n'y a pas eu d'articles mis de force. — Monseigneur, s'écria la Haye , à Dieu ne plaise qu'on en arrive là; pour l'amour de Dieu, cherchez une autre voie; ne réduisons pas cette bonne reine à cette extrémité; nous serions entièrement perdus et déshonorés pour jamais. » — Smith, se tournant vers le prince, dit que s'il y avait là un papiste il ne voudrait pas avoir dit cela pour dix mille couronnes; ni la reine, ni le cardinal ne pourraient jamais, avec toute leur puissance et leur astuce, lui faire avouer qu'il y avait eu un contrat, comme le prince a bien pu en juger par ses actions et par ses réponses du dernier jour au conseil, et pourtant il en a la copie avec les noms et les sceaux; si l'on en vient à la force, ils ont déjà le Havre, et s'ils prennent Calais, toute la Normandie et la Picardie, ce sera de bonne prise et bien à eux; puis, dans une chaude péroraison, rappelant les bienfaits de la reine, les dangers qu'elle avait courus pour les avoir secourus, il dit que si le prince devait marcher contre eux, il en serait navré : • Laissez cela auxGuisards, ajouta-t-il, laissez cela aux papistes; s'ils n'en retirent pas assez de honte, à nous le blâme; s ils sont traités par nous comme ils doivent l'être, vous en recueillerez tout le fruit; ils seront plus faibles et vous plus forts; mais si la guerre s'ensuit, voilà ce qui arrivera : d'abord on révélera au monde entier ce qui s'est passé entre la reine et vous; la reine gardera de vous une mauvaise opinion; notre alliance et amitié pour vous se changera en haine et en discorde • au grand plaisir des Papistes ; ce sera la ruine complète de la religion en France et l'affaiblissement de notre ligue commune pour la cause de l'Évangile ; le monde rira de vous et vous méprisera avec raison. » — Condé, se tournant vers d'Andelot : ■ Mon oncle, lui dit-il, monsieur l'ambassadeur ne s'était pas si avancé contre nous avant diner, quand nous n'étions que lui et moi. ■ Puis il di(
à Sniitli . « Nous sommes plus d accord, lorsque nous ne sommes que nous deu&; nous reconnaissons pour vrai ce que vous dites, et que vous n êtes mù que par la véritable amitié et affection que vous portez à la religion et à nous; dites- nous donc votre avis sur ce que nous devons faire pour satisfaire votre maîtresse ; si je devais donner ma vie, j'y suis prêt, et j\ suis obligé. ■ — Smith répondit que le prince avait commis deux grandes fautes; il pouvait lui dire comme cet ancien : Vincere sois, Annibal, victorid uti nescis; il était beaucoup plus fort que ses adversaires, et, à la première proposition de paix, il s'était soumis et avait reçu des lois de ses ennemis. L'autre faute, c'était quand il avait dépéché un envoyé à la reine sans lui faire remettre une lettre de crédit. Si la reine avait accepté les offres de Briquemault, quelle autorité avait-il pour les ratifier? — « Aucune, reprit le prince; Briquemault n'était porteur que des lettres de l'amiral et des miennes sans pouvoir ratifier. — Qu'avez-vous fait alors, lépliqua Smith, si ce n'est tenter la reine pour savoir ce qu'elle répondrait. On dit : Non tentabis Dominum Deum tuant. Dieu n'aime pas à être tenté, et les grands princes non plus; mais la reine est d'un grand esprit, d'une haute intelligence; elle sait bien de quelle valeur, de quel poids sont les choses qui lui sont présentées, et elle a dit nettement ce qu'elle a sur le cœur, ainsi que Briquemault a pu en rendre témoignage; elle tient plus à vous qu'à aucun prince de la terre et serait fâchée de s'unir à quelque autre parti. » Enfin, tout en louant la dernière attitude de Condé, il finit en l'exhortant à prendre' en main la cause et les droits de la reine, rappelant ce qui a été dernièrement fait en faveur du duc de Savoie. Sur ces paroles , le prince se leva et dit à d'Andelot : — « Vous le voyez, monsieur l'ambassadeur et moi nous nous quittons bons amis. » — Après un moment de réflexion , d'Andelot lui dit : «Monsieur l'ambassadeur a bien parlé; il sera bon d'y penser. ■ L'entretien se termina ainsi très-amicalement, Condé promettant à l'ambassadeur d'en référer à la reine mère et le priant de retarder son courrier jusqu'à sa réponse ^.
Quelques jours auparavant, Middieraore avait, de son côté, agi auprès de Coligny. Depuis son départ d'Orléans, l'amiral s'était retiré à Châtillon; dans toutes ces tentatives de négociations, il s'était tenu dans l'ombre et s'était effacé. Nous n'avons retrouvé
' lieconl office, Stale paperx, France, vol. XXXII.
qu'une seule ieltrè de lui a la reine Eli^ahetli, à la date du 10 avril i563 :
Madame, j'ay receu la lettre qu'il a pieu a voslre Majesté m'escrire par le s' du Chastellier, par lequel aussi j'ay entendu beaucoup de gralieux et honnestes propos, qu'il vous a pieu luy tenir de moy, dont je me sens grandement heureux et content et mettray peine, Dieu aydant, que vous n*aurez point occasion de perdre ceste bonne opinion que vous avez , et pour ce , Madame, que je ne double point que voslre Majesté ne puisse bien juger qu*il nous a faillu emprunter grands deniers pour les frais qu'il convint faire pour ces guerres , et que pour en estre auculnemenl remboursé, j 'a voy à donner plusieurs assignations sur la venle qui se debvoit faire des prises admenées au Havre de Grâce par Francoys le Clerc, et neanlmoings j'ay entendu qu'on n'en peult obtenir main-levée de messieurs de voslre conseil. Je supplie très-humblement voslre Majesté commander que raison nous soit faicte , car , de ce que aucuns Flamands vouloient reclamer les dictes prises , il se prouvera assez du contraire par deux memoyres que j'envoye présentement au s' de Bricquemault, auquel j'escnpts d'en informer plus particulièrement voslre Majesté. Aussi je la supplie de commander qu'il ne me soit point mys d'empescliemcnt à la vente d'aucuns bledz, ciidres et autres vivres que j'avoys envoyés dernièrement au Havre , moy estant à Caen , et sur ce je supplieray le Créateur,
Madame, vous donner en toute prospérité très-heureuse cl très-longue vye.
DeChastillon, ce xvj' jour, d'avril i563*.
Nous retrouvons Colîgny le ii mai à Essone; sur Tinvitation de la reine il se préparait à se rendre à la cour. Ce fut là que Condé vint le trouver en compagnie de Middiemore ; il voulait continuer sa route, mais tous ses amis le supplièrent de n'en rien faire; on parlait d'une prise de corps secrètement obtenue contre lui, à l'occasion de la mort du duc de Guise; on méditait de la mettre à exécution à un moment favorable, et s'il résistait, sa mort était inévitable; se rendant à ces avis il rebroussa chemin et retourna à Châtillon. C'est donc à Essone, le 12 mai, que Middiemore eut avec lui l'entretien que nous allons reproduire.
Prenant le premier la parole, Middiemore lui exprima combien les offres portées par Briquemault avaient été désagréables à la reine; combien peu elle s'attendait de la part du prince et de la
' Itecord office, State papers, France, vol. XXXII. (Original.)
sienne à des ofTres si contraires à leurs promesses, contrats cl iellres et qu'elle avait juste cause (s'ils ne s acquittaient pas autremcnl de leurs promesses qu'ils n'avaient fait jusqu'ici] et de dire et de croire qu'elle avait comblé de bienfaits de bien ingrates personnes , et que cette forfaiture la forcerait peut-être de faire ce que lui et d'autres regretteraient fort avant peu. — A son tour, Tamiral se plaignit des procédés dont la reine avait usé à son égard ; il savait qu'elle avait dit de lui qu'il était le plus faux, le plus déshonnéte des hommes, et qu'elle voulait déclarer hautement que leur intention n'était pas d'établir la religion, mais de renverser le roi et de se faire des rois et des maîtres souverains. A ces récriminations Middiemore répliqua que ces propos n'avaient pour but que de mettre la division entre la reine, sa maîtresse, et le prince et lui; que, si elle était offensée, elle avait juste cause de l'être. — L'amiral répondit qu'elle n'aurait plus de griefs légitimes, si son ai^nt lui était rendu et son droit sur Calais garanti; que ce qu'il avait dit pour le respect des clauses de ce traité. Dieu seul et la reine mère pouvaient en être juges; quil n'avait jamais varié, qu'il s'en était hautemient déclaré, enfin qu'il n avait jamais promis par lettres ou autrement à la reine qu'elle pourrait garder le Havre jusqu'à la restitution de Calais, et que, si la reine avait une lettre de lui en ce sens à montrer, il serait heureux de la voir. — Middiemore lui opposant le contrat passé pour l'occupation du Havre, Tamiral protesta qu'il en ignorait les termes, qu'il ne l'avait jamais vu avant son voyage en Normandie, lorsque ïhrockmorton le lui communiqua, et que si, avant d'en signer la confirmation il avait pu croire que l'on y eût inséré autre clause que l'assurance donnée à la reine du remboursement de l'argent qu'elle avait prêté ou prêterait, et que l'aide et le secours qu'elle avait donné ou donnerait porterait préjudice à son droit sur Calais, que Dieu ne le bénisse jamais. Il ajouta que la Haye lui avait écrit à Orléans, peu après que le traité fut passé en Angleterre, qu'on lui avait promis de lui rendre le contrat quand il le voudrait, et qu'ainsi il le lui enverrait, parce qu'on lui avait nettement répondu qu'on ne pouvait s'en servir et qu'il ne pouvait tenir lieu d'un contrat signé par lui (l'amiral); puis protestant de son dévouement envers la reine, il pria Middiemore d'inviter sa maîtresse, puisqu'elle avait l'assurance de rentrer dans Calais, au terme spécifié dans le traité, à s'y tenir, sans se jeter dans une
guerre douleuse; bien que la place du Havre fui Irès-forle, elle risquait de la perdre, s'ils y employaient vigoureusement leurs forces, ce qu'il cherche et cherchera de tout son pouvoir à empêcher. — Middiemore revenant à la clause du contrat, Tamiral lui fit observer que c'était le plus mauvais des arguments, car nul d'enlre eux ne pouvait rien donner, rien promettre au détri- • ment des droits du roi ^
L'entretien en resta là : par la double déclaration du prince el de l'amiral, il est bien acquis que la clause qui permettait à Elisabeth de garder le Havre jusqu'à la remise de Calais avait été intercalée de force par ses ministres dans la convention intervenue entre eux et le vidame de Chartres et de la Haye; en outre le prince et l'amiral reconnaissent , tous deux, n'avoir aucun droit pour céder ou proojettre une ville appartenant au roi leur souverain. Le seul point vraiment étrange, c'est celui qui concerne le contrat passé pour la remise du Havre aux Anglais; l'amiral déclare ne l'avoir jamais vu avant son voyage en Normandie, et pourtant il le ratifie sans le lire et le fait ratifier par tous les seigneurs de sa suite, pour obtenir l'aident destiné aux reîtres, et c'est après celte ratification que Throclcmorton le lui met sous les yeux.
Jusqu'ici la politique de Catherine avait eu le dessus; la mission de Briquemault avait échoué, elle s'y attendait et le désirait ainsi; à son retour en France, lorsqu'il vint lui en rendre compte, il eut la bonhomie de lui dire que, s'il avait eu un pouvoir officiel, il aurait pu faire à Elisabeth des offres qu'à coup sûr elle aurait acceptées et qui l'auraient amenée à consentir qu'on ne rendît Calais qu'à l'expiration des huit ans fixés par le traité : — ■ Quelles offres, demanda-t-elle? — Il suffisait, dit-il , de donner pour otages le duc d'Anjou , le roi de Navarre ou le duc de Guise. » — Catherine ne put réprimer un sourire. — « Qu'importe, ajouta Briquemault, la qualité des otages, si votre Majesté est décidée à exécuter le traité. — Je ne vous chargerai pas, à coup sûr, répliqua-t-elle^ de donner de pareils otages , je m'en garderai bien. » — Briquemault lui représentant la difficulté de reprendre le Havre : «Eh bien! puisqu'il ne dépend pas de vous que nous ayons une bonne composition , allez votre chemin , lui dit-elle , retournez chez vous , vous avez besoin de repos, et nous, nous ne perdrons pas noire temps-.
* Kalemlar nf State ptijters , i56,'5.
' Ihiil
Les chefs prolcstants n'étaient pas tous décidés à prendre part à la guerre contre les Anglais; d'Andelot pour s'excuser prétextait une indisposition '; il fallait les y amener en surexcitant leur patriotisme, il fallait mettre une dernière fois la reine Elisabeth en demeure de rendre le Havre; c'est sur son opiniâtreté, sur sa colère peut-élre, que Catherine comptait pour vaincre les derniers scrupules de Condé et de ses amis. Pour cette nouvelle mission , elle jeta les yeux sur d'Alluye ^ un des secrétaires de ses commandements. Si Ton en croit Middlcmore, il était un peu jeune piur une si grosse aflFaire, c'est son insignifiance comme caractère (jui l'avait fait désigner, et Marie Stuart, parlant de lui a l'ambassadeur Randolph, disait ironiquement que c'était un jeune homme sans barbe '.
D'Alluye partit le 22 mai, il passa par Chantilly pour voir le connétable, le prince de Condé ayant manifesté le désir qu'il s'y arrêtât une nuit. Dans ce retard apporté à la mission de d'Alluye, il y avait un autre calcul; Condé voulait obtenir de la reine mère que la Haye lui fût adjoint. Catherine s'y prêta de bonne grâce; cela d'ailleuis rentrait dans ses vues, car le refus d'Elisabeth, dont elle était certaine à l'avance, en passant par la bouche de la Haye n'en serait que plus grave; c'était le moyen d'en finir avec les indécisions, les perplexités de Condé que Smith signale et dont il s'applaudit : «Le 23 de ce mois, écrit-il a Cécil. le prince a envoyé monsieur de Grammont auprès de la reine pour lui dire qu'il veut quitter la cour. — Elle a répondu qu'elle le suivra , qu'elle ne peut rien sans lui. — Grammont ayant répliqué que le séjour du roi à Paris était cause que le prince ne s'y rendait pas, car il craignait un attentat sur sa personne : — S'il a cette crainte, a repris Catherine, demandez au chancelier pourquoi le roi et moi nous sommes restés si longtemps à Paris. — Le chancelier a répondu que c'était uniquement pour obtenir de l'argent des Parisiens, et Catherine a offert de se rendre soit à Vincennes, soit à Madrid, soit à Saint-Germain*. » Middiemore signale également à Cécil les variations de Condé : « Tout dernièrement il lui avait dit que s'il n'avait pas encore reçu ses lettres de lieutenant
' Bibliothëque de Rouen, fonds Leber.
* Kalendar of State papers, i563.
' Florimond Robertel, baron d'AlInyp.
* Kalendar oj State papers , i563.
général, celait parce qu'il ne voulait pas coiiimander les troupes destinées k marcher contre les Anglais, et maintenant il annonce hautement qu il sera le chef de Tarmée du Havre *. »
Entrons dans quelques détails sur la mission de d'Alluye : ses offres en réalité ne différaient pas de celles de Briquemault, seulement il avait Fautorité qui manquait à celui-ci , il pouvait parler au nom du roi, offrir de grands personnages pour olages, k l'exception pourtant des frères du roi. Le 3 juin il eut sa première audience, il réclama tout dVbord la restitution du Havre. — Elisabeth répondit qu'elle y consentirait, mais a une condition. — D'AUuyc ayant demandé laquelle : — « Mon droit sur Calais, » reprit-elle. — D'Ail uye objectant que le roi voulait bien rendre Calais, mais à Tépoque fixée par le traité, elle répliqua que sa demande était conforme aux termes du traité, et proposa que des commissaires fussent désignés et que leur conférence eût lieu a Calais; le Havre serait rendu d'après leur décision; mais d'Alluye exigea que le Havre fût rendu préalablement, et sur ce il se retira. Le mécontentement de Cécil perce dans la dépêche où il rend compte k Smith de cette audience : « D'Alluye jusqu'ici n'a fait preuve, ditil, que de fierté et d'ignorance^. » Ce n'était que trop vrai, les manières hautaines de d'Alluye étaient peu propres k faciliter une conciliation; mais n'était-ce pas le motif du choix de Catherine.^
A sa première audience, d'Alluye avait paru désireux d'entrer en conférence avec quelques membres du conseil pours'expli<]uer plus hardiment avec eux et en obtenir une plus franche réponse; lord Northampton, le lord amiral, M. Wotton et Cécil furent désignés et jour pris pour le lendemain. Lethington, l'envoyé de Marie Stuart, qui venait prendre congé de la reine Elisabeth, fit route avec nos ambassadeurs; s'ouvrant k lui, ils lui dirent que, si la reine voulait bien leur déclarer qu'elle était disposée k rendre le Havre, aussitôt qu'une assurance pour le traité de Cateau-Cambrésis serait donnée, ils s'engageraient k envoyer, dans les huit jours qui suivraient, les noms des commissaires français désignés pour s'aboucher avec les leurs. Lethington ayant fait part coufidentiellementk Cécil de cette communication, celui-ci proposa cette variante: « Aussitôt que les commissaires se seraient entendus sur la difliculté de
* Kalemlar of Sfate papers, 1 563,
— us —
(Valais. ■ I/interv<»nlîon de Le(hin<<;(on, «iccopU'C de part et d'autre, n'amena aucun résullat. D'Alluye, après avoir paru consentir à ce que Ton envoyàtlesnomsdescooimissaîres fran<^ais, changea d'avis et déclara qu il n'avait pour mission que de réclamer le Havre et qu'il désirait que la reine répondit par un oui ou par un non. Elisabeth rendit compte elle-même à Smilh de la mission de d'Alluye, elle ne lui cacha pas que de la Haye l'avait suppliée de faire un accord dans l'intérêt du prince de Condéeten vuedecerlams moUfs particuliers, lui remontrant que, si les princes d'Allemagne et elle s'entendaient avec Condé, ce serait un grand bien pour les alTaires de la religion , mais que voyant que les envoyés français n'avaieni aucun pouvoir pour (raiter, ni aucune assurance a lui promettre, elle leur avait donné congé et ne le regrettait pas; elle allait envoyer en France sir Thomas Dannet pour demander, en son nom, Calais, puisque les envoyés français n'étaient venus que pour réclamer le Havre*. La première nouvelle de l'insuccès de l'ambassade de d'Alluye fut apportée en France le 8 juin par notre ambassadeur du Croc, qui revenait d'Écrjsse : • La reine Elisabeth avait dû dire à d'Alluye que ce n'était, ni pour cause de la religion, ni par respect pour aucune personne, ni pour aider le ix)i, qu'elle avait pris le Havre, mais que c'était la revanche de Calais, et qu'elle garderait cette place jusqu'à la fin. » Ces paroles étaient trop bien dans le jeu de Catherine pour qu'elle ne les fit pas publier partout et surtout parmi ceux de la nligion. Les clairvoyants du parti y voyaient pourtant plus de malice que de vérité^.
Au moment où Catherine, exploitant si habilement le sentiment d'indignation patriotique soulevé par les paroles d'Elisabeth, croyait enfin toucher au but et n'avoir plus qu'à pousser ce cri de guerre que la nation entière allait répéter avec elle, un événement inattendu faillit détourner Condé de la voie où elle lavait engagé. Le 9 juin, ;.u matin, le roi était venu du bois de Vincennes pour assister le lendemain à la procession de la Fête-Dieu, et avait passé la nuit à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; la cérémonie terminée sur les sept heures du soir, il rentrait en compagnie de la reine et du prince de ConJé; arrivé à la porte Saint-An loine, il la trouva occupée par six cents Parisiens bien armés et à cheval; ils
' K aïe ndar of State papers, i5()3. — Il ccord office, State peipers. • \,oi\vc tir Middieinoro à Cécil, Kalendar oj State papers , iô03.
étaient là pour faire un mauvais parti au prince et à sa suite, mais, reconnaissant le roi, ils ouvrirent leurs rangs pour le laisser passer et se séparèrent en deux bandes. La princesse de Coudé suivait en coche a peu de distance, elle fut assaillie par eux et ne dut son salut qu'à la vitesse de ses chevaux; les gentilshommes qui raccompagnaient leur criaient que ce n'était pas la princesse qui était dans le coche, mais les filles de la reine; sans rien écouter, ils tuèrent le capitaine Coupé à la portière du coche et firent cinq ou six prisonniers^. Le prince s'en montra exaspéré, attribuant ce guetapens à la maison de Guise; il déclara, en plein conseil, qu'il ne mettrait plus le pied à la cour, tant que les Guise y resteraient 2. Accablée par ce nouveau coup, Catherine de Médicis écrivait à la duchesse de Savoie : « Madame, quand je pense esire hors de ces troubles, je crois qu'il semble qu'il y a je ne scays quel malheur qui nous y remet, encore que j'espère y donner si bon ordre que, avant qu'ils commencent plus grands, je leur conperay le chemin, car j'ay avec moy tous les princes du sang et monsieur le connestable qui ne jure à présent que la foy qu'il me doibt, et disant le prince de Condé qu'il ne veult que m'obeir et ne rien troubler, et de l'aultre costé ceulx de Guise qui me monstrent fort ressentir l'obligation qu'ils m'ont, j'espère apaiser ceci par la bonne justice que j'en feray et ne fauldray vous advertir comment les choses passeront'. »
C'est d'Alluye qui allait venir en aide à Catherine et lui permettre de tout raccommoder; arrivé à la cour, le 16 juin, il aflirma qu'Elisabeth avait bien tenu les p:iroles rapportées par du Croc. Catherine reprit donc tout le terrain un instant perdu, et le succès de sa politique peut se naesurer à la violence du langage de Middiemore. ■ L'inconstance et la faiblesse du prince de Condé sont si grandes, écrit-il à Cécil, il a si bien oublié Dieu et son propre honneur qu'il s'est laissé entraîner par la reine mère à marcher contre sa Majesté au Havre, et maintenant t'est lui par dessus tous qui a pris à tâche de persuader à ceux de la religion de trouver bon, juste et légitime qu'il y aille, et qui les sollicite le plus de servir dans cette guerre contre sa Majesté. Le 17 , il a dit hautement que la reine mère voulait l'avoir a\ec elle et qu'il irait
' Kalendar of State papers , France, i563, p. f\\'j.
* Ibid.
^ Arcliivrs de. Turin.
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et quo tous ceux de son parti devaient s\ préparer. Coudé, si maltraité par Middiemore et qui n'élait pas à ignorer tous les méchants propos tenus contre lui à la cour (L'Elisabeth, écrivait le 3i mai à Cécil pour s'en plaindre amèrement; sa lettre appartient a rhistoire de ces tristes démêlés :
Monsieur le secrétaire, puisque par le passé vous avez tant et si ouvertement faict paroistre le zeile et l'affection que vous portez a l'honneur de Dieu, et à la conservation et defence en gênerai de son £glise, et à moy une particulière bonne volunté, ainsi que par les lettres de monsieur de la Haye, conseiller du roy monseigneur et maistre des requestes ordinaires de son hoslel , estant par deslà , et , depuis son retour, par sa bouche j'ay pu entendre, je ne me puis persuader que une tant bonne amitié, procédant d'une si saincte occasion et logée dans ung cerveau si solide et constant, puisse jamais estre esbranlée ou souffrir altération par quelques fauk rapports que l'on s'efforce de vous faire, ny que mes ennemys ossassent artificieusement semer, car estant nourry, comme vous estes, de si long main au maniement i!es grandes affaires, vous n'ignorez point combien les grands sont subjectz à une infinité de calumnies, pourquoy, de ma part , je ne trouve point eslrange, d'autant que si Dieu m'a appelle et faict naistre en ce rang, il ne m'a voulu exempter de ceste condition , mais il me despinist grandement que telles impostures parviennent aux oreiiles de ceulx dont je recongnois avoir receu beaucoup de plaisirs, comme de la Royne vostre maistresse. Toutes fois, combien que ordinairement la vérité ayt esté puissante par la vivacité de ses rayons de pénétrer avecques le temps Tobscuritédes plus espesses mensonges, si n'ay je peu avoir ceste patience d*en attendre l'événement, ains estanl adverty de la sinistre oppinion que l'on essaye d'imprimer de moy en la fantaisie de la dicte Dame, deschiffrant mes actions et deportemens au grand desavantage de ma réputation , je n'ay voulu faillir de redespecher soudain iceluy s' de la Hiye vers sa Majesté et l'accompagnier de la présente, par laquelle je vous prieray, Monsieur le secrétaire, que s'il vous resle encore quelque scentille [sic) de ceste première amitié vers moy, vous la demonstrez en cest endroict, affîn que, le dict sieur de la Haye faisant entendre à la dicte Dame la pureté lie mon cœur et le meilleur de mes intentions, vous luy assistez tellement de vostre crédit et faveur envers elle que, de son contentement, il m'en rapporte le gré et la satisfaction que j*en attendz et désire; et pour ce que, pour v parvenir, il s'en va très-bien instruit de toutes choses, les quelles je luy ay prié vous descouvrir par le menu, je ne vous en feray icy autre ni plus ample discours, en me remettint sur sa suffisance, après vous avoir prié luy adjoustcr semblable foy et créance
que vous feriez à moy mesines^je supplieray le Créateur vous donner, Monsieur le secrétaire, avecquez sa saincte grâce ce que plus desirez. Escript au Bour de Vincennes, le dernier jour de inay i563*.
Condé fit plus encore, il tenta une dernière démarche de conciliation auprès d'Elisabeth, et un historien anglais moderne^ lui rend cette justice qu'il écrivit une noble lettre; on en jugera :
Madame, après avoir veu les lettres qu'il a pieu à vostre Majesté ra'escrire par les sieurs Dannet et de la Haie, et entendu d'eulx bien au long ce qu ilz avoient charge de me dire de vostre part, sur la pacification du différent qui se présente entre le roy monseigneur et vous, j'ay pensé (veu la conséquence grande que peult attirer après soy une telle division) quil estoit trop meilleur rechercher les moiens de venir à une amiable composition, que de tenter le hasard d'un triste événement des armes , qui a esté occasion que , sur la proposition que m'a faicte le dict sieur Dannet, je luy en ay mis en avant une autre, qui ne me semble moins raisonnable pour la conservation de l'un et de l'autre estât d? voz Majestez que Irès-propre pour satisfaire à ce que vos subiectz pourroient objecter de leur interestz publicq, qui est que, s'il piaisl à vostre Majesté envoier pouvoir et tant m'honorer que de vojulloirqueje requière, en vostre nom , au Roy mon dict seigneur, que , lors qu'il sera parvenu en aage de majorité, il ratifie et approuve, face ratilTier et approuver tant parla Royne sa mère, les princes du sang, seigneurs de son conseil privé, et par toutes ses courte de parlement le contenu au traicté de Cambresia, je ni'effbrceray y rendre tout devoir, et riiettre autant que je pourray pour luy faire trouver bon, m' estant advis que, ce faisant, tous soubçons et mauvaises opinions seront effacées , les antiennes amitiéz seront d'autant plus confirmées et renouées que nos voisins (qui n'attendent autre plaisir que d'estre spectateurs de nostre commung malheur) perdront l'espérance de profiter de noz despouilles; et avecque ce. Madame, vostre Majesté ne sera aucunement blasmée en la sincérité de vos actions, quand chacun congnoistra que la gloire de Dieu , et l'afTection de secourir le roy, vostre bon frère, ont esté la seule cause (îe vous faire prendre les armes. En quoy l'obUgation de ceulx qui ont receu le fruict augmentera davantage le cours de vostre réputation; et moy particulièrement m'en tiendray plus estroitement vostre attenu, pour en tous aultres endroicts m'employer à vous faire service du mesme cueur que je supplie ce bon Dieu vous donner, Madame, en heureuse prospérité ce que trop mieulx scaurez désirer.
Escript à Saint-Prix, le xxvj* jour de jaing i563'.
* Record office, State papers, France, vol. XXXIII. (Original.]
* Froude . History ofElizabeth.
^ Record office, State papers, France, vol. XXXIII. (Original.)
Coligny fut mis également en demeure par Smith de lui venir en aide; nouB avons retrouvé sa réponse; elle trahit Timpuissance où il était d'agir d'une manière efficace :
« xMofisieur, j'ay receu la lettre que m'avez escripte par le sieur de Middlemore, présent porteur, et entendu de luy les propos que vous luy avez donné charge de me dire touchant les choses qui sont passées entre vosire nation et la nostre pour quelque temps en ça , et le désir que vous avez que nous demeurions en honne paix les ungs avecques les autres, ^ et aussi est-ce une chose grandement à désirer de tous gens de bien et, pour laquelle obtenir, tous ceuix, qui sont en lieu de pouvoir servir, se doibvent employer, comme je veoy que vous estes disposé de faire de vostre costé , vous prianl de croire que , aussi du mien , je m*emploieray volontiers à cela par tous les moyens que j'en pourray avoir, ainsi que j'ay prié le dict sieur de Middlemore vous dire plus amplement, suivant ce que je luy ay communiqué, auquel porteur m'en remettant, je me recommanderay en cest endroict de bien bon cœur à vostre bonne grâce et supplieray le Créateur, Monsieur, qu'il vous donne bonne et longue vie.
De Chastillon, le iij* jour de juillet l563^
Grâce à l'opiniâtreté d'Elisabeth ^ et à son refus si dédaigneux, Catherine avait donc repris toute son influence sur Condé; elle avait rendu à d'Ândelot sa charge de colonel , enliu elle avait ramené il elle le connétable en flattant son désir d'omnipotence et en lui confiant tous ses pouvoirs : « C'est le connétable , écrit Smith à Cécil , qui fait tout maintenant, le roi et la reine lui ont tout remis entre les mains, il se montre beaucoup plus traitable pour les choses de la religion, et sur ces matières il y aurait plus d'avantage à traiter avec lui et son fils, le maréchal de Montmorency, qu'avec le prince de Condé^. » Elisabeth, si clairvoyante d'habitude, se faisait une fausse idée de la situation présente de la France: il y avait de nouvelles influences dont elle ne se rendait pas compte ; les anciennes pratiques de Throclcmorton n'étaient plus démise; l'amiral n'avait plus d'autorité, et Smith, en lui envoyant de nouveau Middlemore à Chàtillon pour le presser d'agir en faveur des droits de l'Angleterre, faisait fausse route, le courant n'allait plus de ce côté. Dans la pensée de Catherine, la guerre était décidée;
' Record office, State papers, France, vol. XXXI V. (Copie/ ' Kalemlar of State papers , i563.
avant de partir pour le Ha\re, elle avait réconcilié le duc de Nemours et le prince de Condé. Toutes ces grosses aflaires menées à bonne fin, le 28 juin, la cour quitta Paris; le i'' juillet, elle était a Mantes où elle séjourna trois ou quatre jours; le 5 juillet, elle était à Gaillon où le jeune roi manda T^mbassadeur d'Angleterre; la lettre qu'il lui adressa est presque une menace :
Avant Tcxpedition du recouvrement de ma ville francoise de Havrede-Gmce, je désire bien vous veoir et faire entendre aucunes choses; j'ay ad visé vous depesctier ce gentilhomme présent porteur, vous priant parlir pour vous rendre la part que je seray et me venir trouver le plus tost que vous pourrez, priant Dieu, Monsieur l'ambassadeur, de vous avoir en sa saincte garde.
Escript à GaiHon, le vj* jour de juillet i503 *.
En quittant Gaillon, le i5 juillet, Smith se rendit àBouen, il put y voir passer les troupes qui de tous les points de la France marchaient sur le Havre, et lorsque les autres ambassadeurs furent mandés à Louviers , lui seul ne reçut pas de lettre de convocation. La fierté d'Elisabeth s'était bien refroidie, ses exigences bien amoindries: les instructions secrètes données à Dnnnet, qu'elle venait d'envoyer, en témoignent : en désespoir de cause, elle en était venue à dire que, si on lui garantissait de lui remettrt^ Calais au terme fixé par le traité, elle préférerait encore cette solution à la guerre qui semblait imminente. Ces offres faites à temps auraient peut-être été agréées, surtout appuyées par Condé; mais ce n'est pas dans ces moments décisifs qu'il faut passer par les lenteurs, les finesses de la diplomatie, se laissant arracher une à une de tardives concessions, il faut savoir trancher dans le vif. Sans se rebuter, sans paraître se ressentir de l'alTront qu'il venait de subir, Smith fit remettre à la reine mère de nouvelles propositions; elles diflerent peu de celles proposées par Condé dans sa dernière lettre à Elisabeth, et les voici sans en rien retrancher :
Pour ce que les deux princes sont d'accord des principaulx poinctz qui mettent fin à cestc guerre qui commence à s esmouvoir, c'est-à-dire, la royne d'Angleterre de relascliiT sa demande d'avoir Calais inconlinent rendu , et d'attendre les huict ans complectz , selon le contenu du traité du Château en Cambreisis, v\ de rendre maintenant le Havre es mains
' Hecord office, State popers , France, vol. XX XIV.
— lui —
du roy, pourveu qu'elle puisse estro a5seurée, quau bout des viu ans elle aura son droit de Calais sans cavillatlon ou delay, et sans qu'elle soit alors contraincte d'entrer en nouvelle guerre ; et d'autre part , le roy trèschrestien est content de tenir le dict traité, et rendre Calais au temps par le dict traicté préfixé, et de donner bonnes asseiirances. Ces princîpaulx pointz , comme dict est, accordés , l'ambassadeur d'Angleterre estime la paix estre desjà faicte en eflect et ne doubte point que Dieu, qui a incliné les cœurs de ces deux princes ju«ques a ce, ochevera tant bien le reste, à sa gloire et repos de toute la chrestienté; car il n'y a nul empescbemcnt à ccstc heure, sinon la melTnnce que la royne d'Anglelerre et son peuple a que , au bout du dict temps , il se fera quelque cavillation ou delay controuvé par mauvais gens, ennemis de la paix, qui alors persuaderont le roy à non observer le dict Iraicté.
Pour remédier à cela, par commandement du roy et de la royne, monsieur le prince de Condé a communiqué avec l'ambassadeur d'Angleterre , et a faict certains offres , selon ce qui est contenu en ung cscript signé de la main du dict ambassadeur, lesquelz offres le dict ambassadeur a trouvez bons et raysonablcs, mais, à son opinion, non pas suffisants, et pour achever ceste bonne œuvre, a mis en avant ung offre par le commandement de la royne sa souveraine; c'est-à-dire que commissaires soient nommés des deux parts, lesquelz accf»rderont ensemble de telles asseurances qui debveront contenter la dicte royne d'Angleterre, ce que la royne sa maistresse estime la plus courte et bricfve voyc. Cest offre Monsieur a rejecté, comme occasion de prolonger le temps. Toutesfois le dict ambassadeur entend, que non-seulement les offres de monsieur le Prince, mais aussy cest offre cy du dict ambassadeur, furent trouvés bons par le roy, la royne, et son conseil à Gaillon, le quinziesme de ce mois, quand il fut devant eulx, et sur cela il a envoyé en Angleterre pour avoir commissaires, telz qu*il plaira à sa souveraine envoyer, avec pouvoir (res-ample de Iraicter et conclure.
Les aultres articles i lesquelz le dict ambassadeur a mis en avant à monsieur le Prince , il n'a pas ce faict du commandement ou commission de sa maisiresse, mais seulement du grand zèle et désir qu'il a de trouver le moyen que le plustost la paix soit faicte et conclue; et sont telz articles qu*il a entendu avoir esté, les aucuns offerts, les aultres traictez en Angleterre entre messieurs du conseil d'Angleterre et ceulx qui ont esté là, sçavoir ; messieurs de Bricquemault, d'AUuye, de Foix et Lethington, pour plus amplement asseurer la dicte royne et osier toutes doubles : à scavoir, que six hostages soient donnez pour la redition de (^iais, lesquelz la dicte royne choisira des meilleures maisons de France, exceptez les frères du roy très-chrestien, et ceulx qui sont de son conseil privé; que quelques princes ^estrangers , comme le roy d'£.Hpaigne , ou quelque prince d'Allemagne , soient aussi obligez , ou par
boas et suffîsans hoslages de leurs propres subjectz, ou par leur escript obligatoire, ou quelques bonnes villes, comme Anvers et Bruges, Francfort et Ausbourg, ou que le roy d'Espagne, ou quelqu'un des princes proteslans Jelz que la royne nommera, soient faictz parties dans le dict traicté avec la royne; et que le roy soit obligea eulx, comme à la royne, pour tenir le dict traicté ; que certaines villes de France, comme Paris, Rouen, Dieppe, Brest, Nantes, la Rochelle et Bourdeaulx s'obligent en une grosse somme de deniers, que le roy tiendra le dict traicté de Cambresis touchant la redition de Calais. Et pour ce que ces articles ont esté ofTertz et traictez entre ccuk cy-dessus nommés, le dict ambassadeur pense que tous ces articles, ou quelque partie d'iceulx, ou semblables seront en demande , quand on viendra à spécifier ou particularizer les asseurances , et pour ceste raison il les a mis en avant à monsieur le Prince, pour veoir combien d'iceulx il en trouvera bons, lesquelz tous il a rejectez, comme impossibles et deraisonables. Toutefoys à celuy qui a l'intention de garder sa foy et tenir sa promesse , il n'y a danger quelles asseurances il donne, pour asseurer et oster tout soubçon de ceulx qui ne désirent aullre chose que de vivre en paix, et sans double de querelle à l'advenir. Quant à la demande de l'argent preste et les frais de ceste guerre, et fortification du Havre, monsieur le prince de Condé a pris sur luy de rcspondre à la royne d'Angleterre, et la satisfaire, et pourtant n'a voulu que soit mis en fescripl par le dict ambassadeur alors signé.
Il accompagna cette note de cette lettre à la reine :
Madame , suivant vostre commandement, j'ay mis cy-dessus en escript tout au long les aultres articles qui lurent traictez 'entre monsieur le Prince et moy, oultre ceulx qui sont spécifiez en l'escript signé de ma main, desquelz articles vostre Majesté pourra penser, cependant que nous aurons response d'Angleterre, selon que m'avez dict, pour plustost parvenir à la conclusion de la paix, et ainsi je prie Dieu, qui est le vray autheur de paix , de vous donner ce que vous desirez à sa gloire.
De Rouen , le xviij' jour de juillet 1 563 \
II ne s'en tint pas là, il écrivit une nouvelle lettre au prince de Condé :
Incontinent que nostre courrier fut arrivé en la court d'Angleterre , il fust sur le champ aussi depesché avec peu de mots que la Royne , ma souveraine, vous remercie bien fort de la peine que avez pour accorder
' Record office, State papers, France, vol. XXXIV. (Copie du temps.)
ces diflerens dcntre les deux princes, et pour ce que la coiuniîssioii , pour cstre escripte el scellée, demandera par adventurc le Iraict d*un jour ou deux, la Roync Ta voulu retourner incontinent et me cerlifiA de cela et, pour ce, je vous prie , Monsieur, faites tant qu'il me soit donné logis en quelque lieu près de la court et pour celui ou ceulx qui seront soumis avec moy en ccste commission, desquels j*altends de jour en jour et 8cay bien qu*il n*y aura nul empeschement , sinon la mer, laquelle a empesché mon courrier un jour par le calme, et si vous semble bon, vu que aux principaux pointz nous sommes d'accord et qu'il est continuellement délibéré d'avoir paix, de quoy je vous asseure de la part de ma souveraine, sur mon honneur et fuy, et ne refuseray le serment s'il m'est requis, il m'est advis que c'est un œuvre digne d'un clirestien de faire abstinence de guerre tant d'un costé que de l'aultre, cependant, qu'on besoigne do mettre en perfection cet accord et traité pour saulver les vies de beaucoup d'hommes qui, par adventure, seroient en danger, et s'il vous plaint faire tint envers la Royne qu'elle commande ceste abstinence cl estre lin de voslre costé , j'escriprai à monsieur de Warwick et entreprendray qu'elle sera entretenue et ainsi. Monsieur, je me recommande a vous, priant Dieu qu'il vous ait en sa saincle et digne garde.
De Rouen, ce xxiij* juillet i563*.
Ces lettres de chaque jour, ces demandes réitérées témoignent du peu d'espoir que conservait Smith; le 18 juillet il avait écrit à Ceci! : • Si la reine, notre maîtresse, m'avait remis plein pouvoir, j'aurais pu traiter de la paix; il faut m'adresser les dernières intentions de la reine sans termes ambigus, et que j'aie toute autorité pour conclure. » Mais à l'heure présente, le plus difficile c'était de faire arriver ces propositions jusqu'à Catherine; depuis quelle avait reçu Smith à Gaillon, elle le tenait à distance, elle était devenue invisible, et lorsque Smith s'appuyant sur le prince de Condé lui fait demander un logement près de ia cour^, afin d'avoir plus de facilites pour négocier, elle le lui assigne à Valmont, à deux lieues de Fécamp, où elle était venue avec le jeune roi pour suivre les opérations du siège, et elle le laisse là, bien décidée à ne pas lui donner audience, et rien ne la détournera de son but ; Briquemault, venu on toute hâte el porteur des lettres de l'amiral, qui la suppliait d'accepter les dernières pro})ositions de
' Record office, State papcrs, France, vol. XXXIV. ((iopie du temps.) '- Ibid.
paix, ne sera pas plus écouté; à ce moment elle se montre vraiment Française.
A bout de voies et d expédients, n'ayant plus qu'une confiance médiocre dans Fhabileté de ses ambassadeurs, trahie par Condé, et n'ayant rien à attendre de Coiigny, Elisabeth jeta les yeux sur Throckmorton pour l'envoyer en France, et encore ne put- elle se décider à lui donner plein pouvoir; dans de minutieuses instructions, elle indique les points où il peut céder, ceux qu'elle ré- ^e^ve; c'est sur la situation du Havre qu'il doit régler ses concessions; jeu dangereux dans de pareilles extrémités. Throckmorton arriva à Rouen le 26 juillet; Smith en informe Catherine et lui demande une audience; elle lui répond le même jour, et d'un ton de hauteur qui annonce les représailles qu'elle médite déjà contre l'homme qui naguère a troublé la France :
Monsieur Tanibassadeur, j'ay sceu par vostre lettre la venue du sieur de Trogmorlon avec pouvoir de la Royne voslre niaistresse, et me desplaist grandement quelle en ail faîct cesle élection, pour scavoir maintenant les mauvais ofBccs qu'il a faictï en ce royaume, pendant qu'il y a esté, ne pouvant, pour cesle cause, riens espérer de bon de sa venue, ayant pour souspicion délibéré envoyer ung homme près de luy pour observer ses actions , attendu que j'ay adverly les siours du conseil du Roy, monsieur mon (Hz, qui sont au camp, de sa dicte venue et , à leur advis , si nous le devions rccepvoir à ceste négociation ; cependant il pourra vous trouver en lieu où vous estes, et là, je lui feray et à vous scavoir ce qu'il aura à faire, priant Dieu vous donner ce que desirez.
De Fescamp, lexxvj' jour de juillet i563.
Caterinb'.
Une pareille lettre aurait dû décourager Smith , mais il revient à la charge, et le 2 7' juillet, la veille de la reddition du Havre, il adresse une nouvelle lettre à Catherine, où il parle de la paix comme si elle était possible encore.
Madame , après mes très-humbles recommandations, la paix estant si preste à se faire qu'il n'a fallu quasi rien, sinon autorité et pouvoir de traiter et conclure, lequel pouvoir, par l'accord et commendement de vostre Majesté, j'ay envoyé quérir; puisque maintenant il est venu h
' Record office, State papers , France, vol. XXXIV. (Copie.)
Yostre Majesté, toul ce temps passé a esté si bien incline à faire la paix, je vous supplie, Madame, très-affectueusement que la personne de celiiy qui est venu et l'apporte, combien quil soil autrement par adventureà vous par quelque soupçon mal agréable, n'empesche point de parachever si bon œuvre et lant de biens à ces deux royaumes. Voilà, Madame, d'un costé vous avez proposé paix, amitié, concorde, amour et union d'esprit de ces deux royaumes, repos quasi de toute la cbrestienté, de l'autre guerre, discussion, ravage et troublement on ne sait de combien de pays et royaumes, car la guerre amené guerre et enveloppe le plus souvent les circonvoisins qui, dès le commencement, n'avoient à faire, puisqu'on vous offre ce que vous demandez avec amitié, paix el concorde, et sans la mort d'une seule personne, il me semble certes un malheureux conseiller qui vous conseillera plustost d'hasarder voz gens e( re^pandre tant de sang chrestien, de mespriservos prochains princes, de mettre en danger lant de gens pour la gagner, s'il estoit certain que la ville seroit gagnée; si vous estes en doute qu'on ne va pas de bonne foi avec vostre Majesté, je vous prie, Madame, que la mauvaise suspicion que avez contre le sieur de Throckmorton ne poise plus que la bonne volonté à la paix et concorde qu'avez toujours expérimentée en moy ; je me fais fort qu'il se rangera à la raison et accordera à tout cela qui ne sera point deraisonable ; faut-il tant estimer la qualité des personnes qui ne sont que instruments P Vous plaist-il. Madame, sitost qu'il sera. possible que nous soyons ouys et que vous assignez lieu et temps. J'espère en Dieu que nous ferons cela qui sera au contentement de voz Majeslez; je prie Dieu vous donner ce que vous desirez à sa gloire.
De Vallemont, le xxvij* juillet i563.
Middieniore, qui avait rejoint Smith à Valmont , ne se faisait aucune illusion sur la situation du Havre, car il écrivait à Cécil le 26 juillet : «La meilleure conflrmation de ces tristes nouvelles, c'est que la reine mère ne veut pas recevoir notre ambassadeur, craignant qu'il n'ait pouvoir de s'accorder avec elle avant la prise du Havre; le connétable a dû dire que, dans trois jours , il mettra la place aux mains du roi; le secours viendra trop tard; la place ne compte plus que mille soldats. »
Throckmorlon étant arrivé le 27 à Valmont, le lendemain Smith insista de nouveau pour avoir une audience. Voici la réponse ironique de Catherine :
Monsieur l'ambassadeur, vostre homme présent porteur m'a trouvé preste à monter à cheval pour aller au camp, m'ayant monsieur le con-
nestnble escrîpl que le comte de Warwick estoit en termes de luy rendre la place, ce que estant faicl, je vous advertiroy de mes nouvelles et feray scavoirec que aurez à faire, priant Dieu, Monsieur Tamhassadeur, vous donner ce que desirez.
De Fescamp, ce xxviij* jour de juillet i563\
Revenons en arrière et voyons comment le siège du Havre avait été mené : une partie de la responsabilité de la défaite revient de droit à Élisabelh : il en fut de cette guerre comme il en sera de celle de Tlrlande et de toutes celles cju'elle entreprit depuis. Sa parcimonie ne lui permit jamais de profiter des occasions favorables, elle ne sut jamais se résigner à un grand sacrifice, à un vigoureux et décisif efTort. Le temps ne lui avait certes pas manqué : depuis huit mois elle occupait le Havre, et si la défense se montra si insuflisantc, ce n'est pas faute d'instructions, les dépêches se croisaient avec les dépêches; ce n'est pas faute de surveillance, les commissaires extraordinaires passaient et repassaient la mer; l'habile ingénieur italien, Ubaldino, qui avait servi lonj^temps en France, dirigeait les travaux, et Portinary, non moins renommé en Angleterre comme ingénieur, était venu le seconder. Le comte de Warwick, frère cadet de lord Robert Dudley, commandait l'armée d'occupalion, bien jeune, il est vrai, pour une si lourde responsabilité et ayant dû ce poste plutôt à la faveur de son frère qu'à l'autorité de son expérience. Elisabeth lui avait adjoint sir Poulet, Pelham, Denys et le jeune Tremaine qui disputait son cœur et sa faveur à Dudley; mais faute de prévoyance, de bonne direction ou d'argent, rien ne venait à temps , ni les vivres, ni les renforts, ni les armes. Depuis les premiers jours de l'occupation, il n'y eut jamais de pionniers en nombre suflisant pour mettre la place en état de défense; les canons en fer envoyés d'Angleterre étaient inservables , et nous voyons dans un rapport de Portinary qu'il n'y avait pas une de leurs batteries qui ne pût être facilement démontée en quelques heures. Un régime de fer avait exaspéré les habitants; aux complots Warwick avait répondu en faisant le vide autour de lui, en chassant de la ville cette malheureuse population qui avait appelé les Anglais en libérateurs. Dieppe et le château de Tança rvi lie, un instant aux mains
' Record office, State papers, France, voi. XXXIV. (Copie du lenips.)
des envahisseurs, étaient revenus en celles des Français; le ceix*le d'investissement s'était peu à peu resserré, et la garnison, renfermée dans ses murailles, ne pouvait plus tirer ses vivres que par mer.
Il faudrait un gros volume pour reproduire loutes les dépêches échangées entre Warwick\ la reine Elisabeth et ses conseillers; nous nous bornerons à quelques citations. Voici une lettre du 18 mai i563 qui nous fait bien connaître les moyens de résistance de la place; elle est adressée par le comilé de défense du Havre aux lords du conseil privé :
Nous espérons que nous serons bien renseignés sur la force de nos ennemis, mais nous croyons que nous sommes, grâce à Dieu, en élat de leur résister, vous priant de donner des instructions, afm que nos demandes d'hommes, d'argent, de vivres et de munitions soient satisfaites à temps; nous pourrons ainsi et de notre mieux nous défendre : un large fossé nous protège contre toaie attaque; nos forces se trouvant divisées par le port en deux parties, cette situation exige nécessairement un plus grand nombre de pionniers et de soldais que nous n'avons, puisque Ton travaille aux chaussées à l'entrée de celle ville et que notre tour de garde revient toules les quatre nuits, ce qui est trop de fatigue pour chacun des membres du comilé de défense. Nous sommes bien .satisfaits de l'arrivée de M. Portinary ; par ses avis et sous sa direction , nous fortifions une partie de la vieille ville selon les plans que nou^ envoyons ciinclus'. Ces travaux marcheront aussi vile que possible avec l'assistance de tout ce que nous avons de monde , de telle sorte que nous avons bon espoir que nos défenses seront bientôt complètes, et à l'abri de toute surprise, dans quatorze jours d'ici. Les soldats font l'olTre d'une journée gratuite de leur travail et le reste sera fait au meilleur marché possible. Nous n'avons plus que six cents pionniers ordinaires en état de se servir de la bêche et du panier, ainsi qu'il résulte de l'inspection faite par sir Portinary; c'est pourquoi nous vous prions de nous envoyer bientôt non-seulement des pionniers avec des outils pour eux et pour ceux qui travailleront aux fortifications, lorsque besoin en sera, mais aussi le nombre supplémentaire de soldats que nous avons ci-devant réclamé ; avec ce renfort nous ferons de notre mieux, nous ne vous demanderons plus rien, jusqu'à ce que nous soyons réduits à de plus grandes extrémités. Nos nouvelles défenses, quelleque soit leur étendue, protégeront la plus grande partie de la ville, les deux positions pouvant s'aider récipro-
' Voy. Lm \ormandie à ^étranger: ijous le» avons en partie publiées. ■^ lierord office , State papers , France.
quemeut. C'est à la derniore clahaaderie de Paris que nous devons sans doulc que les Français ne se soient pas approchés, néanmoins leurs forces restent les mêmes, et plusieurs de leurs compagnies ont déjà pris position près de nous; ce qui s ensuivra, nous le verrons bientôt par la manière dont se conduira le Rhingrave à son retour de la cour, d'où on l'attend chaque jour; on nous assure que les galères viennent d'arriver de Marseille, et que ceux de Rouen, Quillebeuf, Honfleur et Fécamp ont prépiré tous les vaisseaux en état de servir sur cette rivière et à la tête de la Seine*.
A la fin de mai, à son retour de la cour, le Rhingrave reprit le commandement de Tarmée d'investissement; il y eut divers combats, diverses escarmouches, et dans celle du 27, Tune des plus meurtrières, périt le jeune Tremaine que regretta si vivement Elisabeth, et dont Marie Stuart elle-même fait Téloge^. Durant tout le mois de juin, Warvvick eut à soutenir de fréquentes attaques, et dans toutes ses lettres il se plaint de TinsufTisance des vivres: « Teau fraîche manque, la garnison est réduite à boire du vin; il en résulte, les têtes s'échauflant, de graves désordres'. »
Le 28 juin, Brissac amena les Suisses et l'investissement de la place fut complet; mais un plus grand danger menaçait les Anglais, la peste s'était déclarée, et le jour même de l'arrivée de Brissac, soixante-dix-sept soldats succombaient. Warwick évaluait la perte de son armée à cinq cents hommes par semaine. Les privations, le manque de vivres ajoutant encore à l'horreur du fléau, il écrivait le 5 juillet, à son Crère, sir Robert Dudley, et à Cécil :
L'ennemi, contre notre attente, a ouvert une tranchée à travers le marais ; la nuit passée , il a dressé une batterie à cent vingt pas de la place. Ce matin il a déjà tiré sur nos défenses, ainsi on voit bien qu'ils ne perdront ni temps , ni occasion favorable ; ils ont un grand nombre de pionniers, hommes ou femmes, qui travaillent sans relâche, et nous, nous en sommes complètement dépourvus , la violence de la peste nous affaiblissant chaque jour; nous espérons que vous en prendrez telle considération et de tous nos autres besoins, que l'ennemi ne pourra pas obtenir l'avantage qu'il espère *.
' Record office, State papers, France, \o\,W\[l{. (Traduction.)
* Kalendar of State papers , i563, p. 4i5.
' Kalendar of State papers.
* Record ojfïce, State papers, FrAnce, vol. WXIIl. (Traduction.)
Le même jour, le coinit<^ de défense adressait une dépêche plus détaillée :
Le nombre des soldats est tellement diminué que les douze cents hommes de SufTolk et de Norfolk , desquels cinq cents ne sont pas encore arrivés , ne sont pas suffisants pour compléter les compagnies , sans p:irler d'un grand nombre de malades et d'invalides; quant aux pionniers, il n'en reste que soixante capables de servir, et nous en avons grand'faute en ce moment; quant au rétablissement de l'écluse entre le château et la jetée et de l'autre écluse dans la ville , et quant à la construction des moulins à vent projetée par M. Flemyng, nous n'en avons ni le loisir ni le moyen, étant contraints, par l'approche de fennemi, d'aller au plus pressé; d'ailleurs nous n'en serions pas capables, faute de bras; encore une fois , nous vous prions de nous assister de temps en temps de soldats et de travailleurs. La nuit passée, l'ennemi a terminé une tranchée commencée deux ou trois nuits auparavant à travers le marais, d'où les arquebuses peuvent atteindre jusqu'au boulevard Sainte-Adresse ; cette même nuit, ils ont conduit cette tranchée jusqu'au bord dé la mer; ils ont dressé également une batterie à cent vingt pas environ du nouveau fort; vous pouvez ainsi vous rendre compte des points de leur attaque. Jls ont au moins deux ou trois mille pionniers et un grand nombre de femmes venues de la campagne pour apporter des fagots et de la terre; aussi espèrent-ils faire grande besogne en peu de temps \
Chantonnay, Tambassadeur d'Espagne, peu favorable au succès de nos armes, n'avait pas très- bonne opinion de Thabileté des défenseurs du Havre : «Enfin la pusillanimité de s Angiois, écrivait-il; et leur peu d'expérience pour maintenir et venir à chîef de ce qu'ils ont inconsidereement entreprins, a baillé le chemin aux François d'avancer leur besoigne, plus que eux mêmes n'y cuidoicnt ni esperoient, car une grande partie de ce qu'ils pensoient gaigner à grand payne et perte de beaulcoup de gens, leur a esté habandonné sans combattre *^. ■
Du 11 au i5 juillet, la situation des assiégés s'était encore aggravée : « Depuis le départ de M. Fischer, écrivait Warwick au conseil privé, les ennemis, non-seulement ont tiré sur le clocher et l'ont rendu inservable, mais, deux jours durant, ils ont dirigé du rivage un feu violent contre le boulevard Sa in le- Adresse; la
' Record office, State papers, France, vol. XXXIII.
* Archives de Vienne. Voy. Mémoires de Coudé, t. ÏI, p. 170.
nuit dernière ils ont terminé une tranchée qui va de leur batterie à Tangle du boulevard Sain te- Adresse, et ils y ont placé leurs paniers, et la prochaine nuit sans doute ils y viendront en force et attaqueront le flanc du boulevard en face du château. La même nuit nos hommes ont, de leur coté, commencé une tranchée qui va de récluse au bord de la mer pour protéger le château et le port, mais il est à douter qu*ils puissent y parvenir par manque de bras. Malgré le secours qui nous est venu de 64o hommes, nous n'avons plus que 1,200 soldats valides; hier il y a eu une escarmouche sur le bord de la mer du côté de la jetée, mais Tenneini a déployé de telles forces qu'il a fallu se retirer -. »
Du 19 au 2 à juillet, nouveaux progrès des Français: «Les forces de l'ennemi, écrivait Warwick, se sont (ellement augmentées, que nous avons été forcés d'abandonner notre tranchée devant l'écluse du port; ce matin elle a été détruite par leurs boulets, et nous n'avons guère l'espoir de conserver longtemps le port; toute notre défense sera reportée au delà du boulevard Lagrange, entre cette place et le nouveau fort; si nous avions eu les soldats et pionniers promis à sir Hugues Poulet, nous n'en serions pas réduits à cette extrémité, mais nous ferons en sorte de garder la ville jusqu'à ce que l'amiral vienne à nous; si les secours qu'il amène ne sont pas en nombre suffisant pour déloger l'enneuti, ils seront inutiles^. »
Une dernière lettre de Warwick nous fournit de nouveaux détails sur les progrès de nos armes et sur les négociations qui, déjà entamées avec le maréchal de camp Richelieu, amenèrent cette fois la reddition de la place : « L'ennemi a pratiqué, écrit-il, deux grandes brèches dont l'accès est facile , il s'est approché du nouveau fort jusqu'aux fossés , et eu égard au petit nombre d'hommes qui nous restent pour leur défense (et encore ce sont des recrues) , eu égard au grand nombre de vieux et vaillants soldats que nous avons perdus, aucun vaisseau n'étant signalé, j'ai cru devoir, en me conformant à la dépêche de votre Majesté du 21 juillet, envoyer une lettre au Rhingrave, dont la copie est ici incluse; il m'a répondu le lendemain et je joins sa lettre à la mienne. Après l'avoir reçue, j'ai fait partir M. Pelham avec une lettre de créance et des instruc-
Record office, State papers, France, vol. XXXIII. Ibid.
lions pour lâcher de pénétrer, autant que possible, les dispositions du connétable. J'ai cru entrevoir qu'il n'a aucune intention de traiter de la paix, mais qu'il voudra bien traiter de la reddition de celte misérable ville. Comme je m'y attendais, il a refusé de toucher à ce qui regarde la paix ; mais si je veux accepter une raisonnable composition et leur envoyer demain cinq ou six gentilshommes pour s'entendre sur les diflerents points, il est disposé à traiter. En conséquence, sir Hugues Poulet, sir Maurice Denys et ledit Pelhani, accompagnes de quelques autres gentilshommes, se sont rendus auprès de lui , et à la seconde entrevue ils ont arrêté les articles que j'envole à votre Majesté. Quoiqu'ils ne soient pas aussi honorables que j'aurais voulu, dans la situation où nous étions, ils sont encore meilleurs que je ne pouvais es< pérer, et je ne doute pas que votre Majesté ne les prenne en bonne part. La brèche du château était si grande, si facile d'accès, qu'encore que nous eussions repoussé un assaut, la brèche étant de nouveau élargie par le feu de leurs batteries, la place devait tomber en leur pouvoir avant la composition ; ainsi nous étions réduits à faire du ujieux que nous pouvions; il y avait d'ailleurs une autre brèche au boulevard Sainte-Adresse, soixante hommes y pouvaient passer de front aussi facilement que sur un terrain plat , et elle ne présentait pas plus d'obstacles que si les murs du château n'avaient pas été jetés bas; la courtine, entièrement abattue, ne pouvait plus permettre à nos hommes de défendre la brèche; nul homme ne pouvait s'y maintenir sans danger de mort. Notre farine et notre biscuit étaient épuisés, la boisson en peu d'abondance et nos soldats sur le point de se mutiner; ainsi nous espérons que votre Majesté ne sera pas mécontente, car nous n'avions plus qne deux heures pour répondre aux offres du connétable. Maintenant nous attendons un prompt envoi de vaisseaux anglais et fiançais qui sont près d'ici, et je prie Dieu accorder à voire Majesté un long et prospère régnée »
La flotte de l'amiral Clinton, retenue à Portsmouth par des vents contraires, prit enfin la mer le 3o juillet; mais, lorsqu'elle arriva en vue du Havre, la place était déjà entre les mains des Français. L'amiral Clinton va nous raconter ce dernier épisode du siège du Havre ; sa lettre est adressée aux lords du conseil privé :
^ Record office, State papers , France. (Traduction.)
• Messieurs, vous avez été avertis, jen suis sur, de l'appointe m eut du Havre; je serais bien aise de connaître le bon plaisir de sa Majesté pour ce qu'il me reste à faire; j'ai laissé les vaisseaux le Philippe-et-Marie , le Lion, le Sakar et deux galères avec huit transp*)rls, à M. Winter, dans la rade du Havre , pour se joindre à ceux qu'il avait sous son commandeuienl pour le transport des houinies et de tout ce que nous avons à amener de par delà, et j'ai laissé M. Holstock pour assister M. Winter. De mon côté, avec l'Elisabeth, le Jonas et la Vittoria, je suis arrivé ici ce soir, et d'après les avis du vice-chambellan, j'ai dépéché un nombre suffis^ant de vaisseaux qui se trouvaient ici, pour se rendre au Havre et prendre lout ce qui doit être emmené. »
Maintenant voici conunent il raconte son arrivée au Havre : « Je suis arrivé hier à une heure de l'après-midi et j'en suis reparti à deux heures du matin , trouvant lord Warwick à bord d'un vaisseau et prêt à partir. A mou arrivée, Edouard Horsey est venu me trouver avec M. de Lignerolles, de la part du roi , de la reine et du connétable pour me visiter et m'oflrir tout ce qui pourrait être à ma commodité; il m'a dit que le roi désirait que j'allasse le trouver, et il m'a couimuniqué l'appointement du Havre; je lui ai dit que la plaie de cette mortelle épidémie avait fait pour eux (je le pensais ainsi) plus que toutes les forces de la France n'auraient pu faire, car si ta mortalité n'avait pas dévoré nos capitaines et nos soldats en si grand nombre, l'on n'aurait pas eu cet avantage sur nous, ni approché si près de la ville; mais ce qui était le plus en évidence, c'était le noble courage du lord lieutenant et la vaillance de ses soldats; elle avait été aussi loin qu'il est donné à des hommes de pouvoir faire, ayant lutté contre cette misérable peste et toutes les forces de la France , et autant j'étais réjoui du noble courage dont ont fait preuve mes compatriotes, autant j'étais attristé de la fortune que les Français ont eue de recouvrer cette place. Je l'ai chargé de présenter l'expression de mes honorables sentiments au roi, à la reine et au connétable pour leur courtois message et l'offre qu'ils nj'avaient faite, mais ayant chaîne, par le commandement de sa Majesté, des vaisseaux et de mes hommes, je ne pouvais quitter mon bord, et sur cela nous nous sommes séparés.
« Après l'arrivée d'Edouard Horsey et de ce dit Français auprès de moi, ne sachant pas à ce moment- là où était lord Warwick,
j'envoyai William Druiy avec un trompette au Havre pour parler au dit lord de ma part, et à son débarquement le prince deCondé, et divers autres gentilshommes qui se trouvaient là, ont usé avec lui d'une véritable courtoisie, lui oflrant un cheval pour se rendre à la ville et un gentilhomme pour l'accompagner; ils lui ont déclaré que lord Warwick était déjà embarqué. Je me suis empressé de vous faire connaître tout cela, priant vos seigneurs de me faire parvenir les nouveaux ordres de sa Majesté ^ »
Chantonnay a raconté dans ses curieuses lettres l'entrée de Catherine au Havre : « Elle mena loger le roy en une maison où M. le connestable se tenoit d avant le siège, et furent voir la grosse tour dans laquelle les François esloient, et semblablement les tranchées, artillerie et tout Tordre du camp, combien que la pe^te fust effectivement au Havre ^. »
Voir de ses propres yeux cette flotte anglaise qui amenait six mille hommes de renfort, des canons, des armes, des vivres, la voir recevoir à son bord ces soldats affamés, qui allaient porter en Angleterre ce terrible fléau qui, durant trois mois, dépeupla Londres , certes il y avait là de quoi flatter Toi gueil de Catherine et c'était bien la revanche de féiacuation forcée de TEcosse. Cette victoire, préparée par elle, obtenue en dépit des obstacles semés sur sa route, c'était l'affermissement de son autorité; c'était la conservation à jamais de Calais, et Chantonnay a bien soin de le dire : • En recouvrant le Havre par force, les François prétendent qu'ils sont entièrement quittes et les Anglois deschus de leurs prétentions du traité de Cateau-Cambresis ^. » Enfin c'était la défaite morale du parti protestant qui se montra si peu français durant cette grande lutte entre la France et l'Angleterre, et ce que dit Chantonnay sur ce point s'accorde avec les dépêches de Middlemore : « L'admirai a fait tout ce qu'il a peu par escript et remontrance à la royne, afin que l'on ne suivit l'entreprinse du Havre, disant qu'on n'y feroit riens, et qu'il falloit mieulx d'aller, par aultre moyen, avecques la royne d'Angleterre , puisqu'elle avoit si bien assisté le roy et ses subjectz, et qu'encores qu'on print le dict Havre, le royaulme de France ne seroit pourtant pour venir en repos ^. •
* Record office, State papers, France, vol. XXXIV. (Traduction.)
* Archives de Vienne. Voy. Mémoires de Condé, t. II.
■ Archives de Vienne. Voy. Mémoires de Condé, t. II, p. 171.
* Ibid.
G est à Valmont où il était resté que Smith apprit à la fois la reddition du Havre et la blessure de Warwick, et sur cette nouvelle, le 3i juillet, il demanda au connétable un passe-port pour un serviteur de Robert Dudley, venu dernièrement au Havre, afin qu'il pût lui rendre compte de Tétat de son frère; le connétable lui répondit le même jour qu'il avait envoyé ce gentilhomme au Havre, encore que M. le comte de Warwick en fût parti, afin qu'il pût voir M. Poulet, le maréchal et le trésorier qui y étaient encore, pour savoir la vérité sur la blessure du comte de Warwick, et il ajouta : tLa reyne vous prie de vous trouver mardi prochain à Estelan , où le roy s'en va, afin qu'elle puisse entendre ce que vous avez à lui dire, vous asseurant que j'ay usé et fait faire tout le plus honnesie traitement que j'ay pu au dict sieur comte et à tous ceux qui se sont trouvés dedans ^ •
Du Havre , la cour vint donc à Estelan , maison du maréchal de Brissac, et peu distante de Caudebec, mais Catherine n'y reçut pas Smith, et elle lui écrivit de Caudebec :
Monsieur Tambassadeur, le temps et les occasions ont empesché que Je ne vous ay veu si tostque vous desiriez, et aussi que ce n'eust esté en lieu à propos; à ceste heure que nous sommes arrivez icy, où touttefois je ne seray longuement, si vous voulez bien venir me trouver, j'entendray très-volontiers ce que avez à me dire, et feray cependant donner ordre à vostre logis à Caudebec, ainsi que j^escripts présentement au contrôleur Dumas vous faire plus amplement entendre de ma part, priant Dieu , Monsieur fambassadeur, vous avoir en sa saincte garde *.
Cette entrevue annoncée n'eut pas lieu, et Smith ayant demandé à Calherine des passe-ports pour plusieurs des serviteurs de Throckmorton, qui était retenu, par son ordre, à Rouen, jusqu'à ce que nos otages , alors prisonniers à Londres , fussent remis en liberté, Catherine lui répondit d'Yvetot, le 4 août :
Monsieur fambassadeur, j*ay receu vostre lettre par ce porteur et veu ce que m'avez escript pour le sieur de Trockmorton, lequel j'estime estre de présent a Rouen , et pour ce que le Roy, monsieur mon filz, et moy, faisons compte d*y estre dedans huit jours , il sera tout à temps de regarder ce qu'il désire , priant Dieu , Monsieur, vous donner ce que désirez *.
' Record office, State papers, France, vol. XXXIV. (Copie. ) « Ihid.
^ Ibid.
Throckraorton, que nous avons laissé à Valmrnt avec Smilh, était retourné à Rouen le k août; mais, dès le lendemain. Carrouges lui intimait Tordre de ne pas quitter son logis, et le contrôleur des postes, Dumas, était chargé de le surveiller; des Suisses mis dans son logis interdisaient sévèrement toute communication avec lui, soit du dedans « soit du dehors ^
Voici dans quels termes il se plaint au connétable :
Monsieur ie connestable, la reprinse du Havre faicte naguiere par le roy (la quelle est advenue plus tost ou du tout autrement que la roync ma maistresse ne Tattendoit) ou bien quelque autre accident a donné occasion (comme je pense) au roy, à la roy ne, sa mère, et a vous qui estes de son conseil , de rejecter et ne tenir compte de ma légation , qui ensemble avec son ambassadeur résident icy, avois pouvoir suffisant, devant que la dicte ville fust prinst , pour accorder et conclure une bonne paix entre les deux Majestés et leurs royaulmes; mais, par ce que les choses sont depuis succédées autrement que l'expectation de la roy ne , ma maistresse , estoit lors , je n*avoys plus de commission pour négocier icy avec sa Majesté touchant cela ny toute aultre chose. Sur quoy, par le moyen de nostrc ambassadeur résident , je feis demander à leurs Majestés congé et passeport pour m'en retourner en Angleterre; mais voylà bien au contraire de mon desseinct, je fuz incontinent détenu prisonnier (comme vous scavez) et commis en sauvegarde, en laquelle je continue encore pour cest'heure, qui est (ce me semble) une chose bien contraire et différente au traictement de vostre ambassadeur qui est en Angleterre , et aussy aultrement que Ton n a faict à monsieur d*Alluye , quand il y fut envoyé dernièrement. A ung grand personnage qui a si bon jugement et considération de toutes choses. Monsieur, comme vous avez, il ne m'est point besoing d*user de grand discours pour vous dire combien le traictement que j*ay receu par de çà touche Thonneur du roy, qui sera par cy après une occasion à tout le monde de penser que rimmunité et privilège des ambassadeurs sera violé et non observé en ce royaulme , où tousjours par le passé îlz ont receu tant d'honneur, faveur et seureté , comme en quelque autre pays que ce soit. Tay entendu par nostre ambassadeur résident et aussy par les propos que monsieur du Mas m'a tenuz depuis nagueres que Toccasion de mon arrest et estroicte garde par deçà procède soubs prétexte du traictement de vos hostages qui sont en Angleterre. En quoy faisant, il appert qu^il y a beaucoup plus de passion et affection , que de indifférence pour bien peser les choses, car vos hostages sont d'autre qualité que moy qui suys ambassadeur, qui (oultre le commun privilège que j'ay par icelle) ay esté
* LeUre de Middlemore à Cécii, Kalendar of Siate papers » i563.
soubz le seing et scel de vostre ambassadeur, monsieur de Foix , asseuré d'aller et retourner sans aulcun destourbier ou empeschement. Oultre vos hostaiges, par la fuite quilz ont voulu faire hors d* Angleterre (au contraire des sermens et promesses qu*ilz avoient faictz à la royne, ma maistresse ) , ont donné occasion pour se meflBer d*eulx , et d*estre traictez de sorte qu ilz n'eschappent de rechef sans sceu. Combien que je vous asseure , quand je partis d'Angleterre , leur traictement n*estoit point si rigoureux que monsieur de la Salle me Ta donné à entendre. Ce que sera depuis advenu à vostre ambassadeur ou a vos hostaiges, je n*en scay rien ; mais je pense bien que Tarrest qu'on faict de moy par deçà ne sera aulcunement cause d'amender leur traictement par delà , le quel pour mon particulier je leur souhaitte aussi bon que vous ou eulx mésmes le vouldront demander, pourveu tousjours que cela ne porte aucun préjudice à la roync , ma maistresse. Et par ce que les choses sont aujourd'huy en plus durs termes entre leurs Majestez que je ne les désire , s'il plaist au roy, à la royne sa mère, ou à vous, me faire entendre par quelque argument suffisant et probable vostre disposition pour composer amyablement les differentz qui sont entre leurs Majestez, et aussv par le mesme moyen me permettre d'en faire le rapport à la roync ma maistresse, je m'employeray non seulement le mieux que je puis pour y faire quelque chose de bon , mais aussi de vous faire apparoistre que j'ay esté à grand tort réputé (comme Ton m'a tenu) pour ung qui cherche de faire bresche ou divorse à Tamitié qui est entre leurs Majestez et leurs royaulmes.
Monsieur, n'ayant aucune connoissance du vouUoir de la royne, ma maistresse, et de ce que je debvroys aussy négocier icy par son commandement , je ne scay encore qu'en dire , ny quel fondement je doibz prendre pour y commencer qui fust ou agréable pour vous , ou seurté pour moy mesmes. Il vous plaira doncques me faire avoir liberté pour conférer avec nostre ambassadeur résident , et me faire tenir les lettres et pacquetz qui m'ont esté envoyés d'Angleterre , affin que par l'un et l'autre je puisse estre mieulx instruict comment je doibz procéder en ces affaires , et aussy de permettre au courrier qui sera venu (qui que ce soit) de s'en venir par devers moy. Davantaige je vous supply. Monsieur, de pourchasser envers le roy et la royne sa mère, pour me donner ung passeport d'envoyer en Angleterre pour advertir la royne , ma maistresse , où je suys et comment je suys traicté par le cappitaine de la Salle , par le moyen duquel je suys accommodé de tout ce que j'ay besoing avec toute autre faveur et courtoysie qu'ung prisonnier peult avoir, lequel on entend bien garder et seurement; mais pour vous dire la vérité, je me passeroys bien avec moins de courtoysie et plus de liberté. J ay prins la hardiesse , Monsieur, de vous escrîre ceste lettre sur quelques propoz que m'a tennz monsieur de la Salle de vostre pari , aussy que par mesme
moyen veuillez faire entendre au roy et à la royne sa nierc ce que je vous escris présentement V
A toutes les démarches faites en sa faveur, Catherine répondait invariablement qu elle ne le remettrait en libellé que lorsque nos otages seraient libres; ils étaient au nombre de quatre : MM. de Mouy, de Palaiseau, de la Ferté-Fresnay, Duprat de Nantouillet; nous avons retrouvé leur requête datée du 26 août; ils demandaient à être envoyés hors de la ville, la peste qui décimait Londres sévissant surtout dans le quartier qui entourait la Tour. Remarquons, en passant, que cette permission de sortir de la Tour fut en même temps demandée par lady Grey, qui. à ce moment, y était aussi enfermée^.
Le 12 août le roi fit son entrée a Rouen; Catherine Ty avait amené pour proclamer sa majorité; mais ce n'était pas le seul but qu'elle poursuivait, elle voulait faire prononcer par le chancelier de THospit^l la déchéance du droit des Anglais sur Calais, et, par un nouvel édit confirmatif de celui d'Amboise, oi-donner le désarmement général et les mesures jugées nécessaires pour la pacification du royaume. Cest au palais de justice de Rouen, le 18, entre neuf et dix heures du matin, qu'eut lieu cette cérémonie , rehaussée par 1 éclat d'une récente victoire.
Après les deux discours du roi et deTHospital , une cause fut plai-' dee pour la forme , puis la cour rentra à l'abbaye de Saînt-Ouen et ce fut là que Catherine et le jeune roi reçurent l'ambassadeur d'Elisabeth. Quelques heures auparavant on venait de proclamer la déchéance du droit des Anglais sur Calais; le choix du jour était singulièrement significatif^. Prenant la première la parole, Catherine dit à Smith qu'il était libre de se rendre à Paris avec les autres ambassadeurs pour y attendre le roi; que Throckmorton n'aurait sa liberté que lorsque les otages français auraient la leur. — Smith lui rappela qu'à Gaillon tout semblait disposé pour un accord, mais elle ne prêta pas l'oreille à cette ouverture et se borna à dire qu'elle espérait que, lorsque la reine, sa maîtresse, aurait un peu réfléchi , elle reconnaîtrait qu'ils avaient raison , et que la paix s'ensuivrait. — Le lendemain, Smith eut une nouvelle au-
* Uecord office, State papers, France, vol. XXXV. (Original.)
* Record office , State papers , France, vol. XXXIV.
' Voir Recueil de ce que le roi Charles IX a dict en sa court de pariement de Rouen déclarant sa majorité. Rouen, Martin Mégissier, i563.
dience. De prime abord il dit que la reine trouvait étrange que Throckmorton, au mépris de sa qualité d*ambassadeur, fût gardé comme un prisonnier; s'il était tel que la reine le dépeignait, il vaudrait mieux le laisser aller en Angleterre. — Catherine répliqua que la reine Elisabeth les avait trompes; qu'elle n'avait pas tenu ses promesses, et que, si elle avait perdu le Havre, c'était bien fait. — A cette rude apostrophe , Smith faisant observer que , si des commissaires avaient été choisis des deux côtés , comme cela avait un instant paru admis à Gaillon, toutes diiTicultés auraient pu être aplanies, Catherine reprit : « A quoi bon des commissaires, à présent que les Anglais ont perdu tout leur droit sur Calais? » — Smith lui objecta encore qu'à Gaillon, en présence de tout le conseil, elle avait admis qu'un plénipotentiaire lui serait adjoint pour traiter définitivement de la paix, et que, pour cette mission, Throckmorton avait un passe-port signé de M. de Foix. — La reine répondit qu'il était vrai qu'elle avait admis cette adjonction d'un ambassadeur, mais que depuis elle avait changé d'idée; qu'elle ne voulait à aucun prix de cet homme qui avait fait tant de mal; qu'après avoir été l'instigateur principal de l'occupation du Havre, il était venu sans sauf-conduit, et que puisque la reine Elisabeth retenait nos otages, elle le retiendra; que d'ailleurs il n'était pas prisonnier; qu'il était traité honnêtement et comme un gentilhomme; que si elle le gardait, c'est qu'il était si haï qu'elle n'avait pas envie qu'il y eût un attentat contre sa personne; qu'il était si remuant qu'elle craignait toujours qu'il n'excitât encore quelque sédition dans le royaume. Le connétable prit à partie Smith; il l'engagea à se rendre à Paris, lui promettant également que Throckmorton serait bien traité. — Smith réclamant de nouveau sa liberté, le connétable nia qu'il fût en prison; il était dans une maison honnête et on usait envers lui' de tons les égards désirables. Smith insistant, le connétable ajouta que Throckmorton avait agité tout le royaume et que, depuis son retour, il avait envoyé des émissaires dans le camp; qu'on avait trouvé sur eux des lettres chiffrées; qu'il voulait entrer dans la ville assiégée et qu'ainsi, par ses pratiques-, il avait perdu toutes les immunités d'un ambassadeur. — Smith nia que Throckmorton eût envoyé des lettres au Havre *.
* Lettre de Smith , Kalendar of Statê papers , i563, p. Sod. Chantonnay fait mention dans ses lettres des menées de Throckmorton et confirme le dire du connétable. ( Voy. Mémoires de Condé. )
Chanlonuay parle longuement dans ses lettres du séjour de la cour à Rouen; elles ont été imprimées dans les Mémoires de Condé, nous n^avons donc pas à les reproduire ici; mais nous compléterons son récit par une lettre de lui au cardinal Granvelle; elle est inédite et datée du 17 août :
Le prince de Condé et le cardinal de Chastillon arrivèrent à Rouen le lendemain de l'entrée du roy, suivis de plus de cinq cens chevaux , car tous ceux de la faction des huguenots sortirent en mules et chevaux de louage; ilz ont fait vives instances d*avoir presches en ce lieu, ce qui ne fut accordé.
La faute de tout cecy est à la reine qui n'achevé de se déclarer du tout de Tun des costés , et comme le connestable , qui est tout aveugle sur la grandeur de sa maison et du prince de Condé qui en est comme dépendant, qui ne hride ni contredit au cardinal \ lequel est plus brave et insolent qu il ne fut oncqucs, et montre tant quil peut que le pouvoir et crédit de ceste cour est entièrement en ceulx de sa maison, il n y a homme qui sceut persuader à la reine , sinon qu il est bien entretenir les protestans et catholiques en ce royaume, pour ce quil lui semble que ceste division a esté cause de la conservation de son autorité, et est persuadée jusque aujourd'hui que M. de Guise se vouloit emparer de cp royaume , chose absurde. Vray est que , par autre part , Ton pourrait dire que si elle doit monstrer faveur pour le présent, ce doit estre plus tost aux protestans que aux catholiques , pour endormir les huguenots , jusqu à ce qu'on se soit saisi de Lyon et de toutes les autres places ; touttefois c'est grand chose de voir toute ceste cour remplie et farcie d'huguenots, je dis à vingt pour un catholique, et toutes les dames sur lesquelles la reine doit avoir plus particulier commandement , dissimulent aulcunement. Nommément samedy, vigiles de Nostrc Dame, le Rliingrave donna un banquet en sa galère aux dames de la cour qui avoient envie de la voir, et fut le service de chair, tout publiquement , combien qu'en ceste ville il y a assez bon moy«*n de recouvrer poissons.
Quelquefois la reyne a de bons trails contre le prince de Condé et tous les autres ; s'il y avoit continuation , mais cela est en ce qui touche l'autorité du roy, et non la religion.
En l'absence du cardinal de Bourbon , le cardinal de Chastillon préside le conseil , où il n'est question que de requestes particulières.
Le connestable vint à dire au conseil que le roy d'Espagne ne devoit pas être ennuyé de la prise du Havre, et de façon telle que l'on eust pu
' Le rardinai de Châtillon.
dire qu'il avoit certaine connoissance du mescontentement du dict roy à cet esgard. Il lui en parlera aujourd'huy et lui rappelera ce qu'a faict le Roy son maistre ; c'est chose estrange de ceulx de par deçà , mesmes des gens de sens, comme est le connestable qui reçoit les congratulations de ceste victoire, comme si tout avoit esté conduit par luy, y estant arrivé à point, comme Ton dit communément, pour y mettre les ecueulles au pain , car tout le cas estoit dressé avant qu il arriva , et le travail qui s* est fait , au fort de la besogne , a esté du mareschal de Bordillon et autres qui estoienl mieux pour porter la peine que le dict connestable , lequel aujourd'huy se montre tout confus en ses négociations , qu'il advient ordinairement que celuy qui a parlé tout le jour avec luy ne scauroil tirer aucune conclusion ni resolution de son dire.
Le cardinal de Bourbon fit FoOice du jour de Nostre Dame ; le roy n'y alla point de ce jour-là, il prit médecine. La royne fut k la messe, mais le cardinal de Chastillon ne l'accompagna ni aux vespres , après lesquelles le cardinal de Bourbon donna à souper à la royne et aux dames , et quant l'on se vint asseoir à table, subit que la royne eut pris sa place , le cardinal de Chastillon prit incontinent la sienne au plat prochain avec une merveilleuse présomption , comme il fut remarqué de tous et s'apperçut-on que le cardinal de Bourbon en fut fasché , lequel prit par la main le cardinal de Guise et la lui serra , montrant l'autre qui fut remarqué par auicuns, comme par tache de son outrecuidance; ce faict, s^advancerent les deux et s'assit le dict cardinal de Bourbon au-dessus et fit asseoir le cardinal de Guise a costé de luy, au-dessus de celuy de Chastillon ; après cela s'assirent les princesses , le connestable et autres seigneurs à la mesme table, et d'autres jeunes gentilzhommes selon que le respect est petit par deçà, entre autres un frère de Rambouillet, lequel Rambouillet, pour les bons services faits en Allemagne, est maintenant chevalier de l'ordre , et tous les enfans du connestable.
Le cardinal de Chastillon, depuis qu'il est en court, n'a pas fait semblant d'entendre messe, quoique la royne veuille soutenir le contraire.
L'amiral a escrit à M. de Savoie, lui demandant d'aller vivre à Coligny, qui est une bourgade moitié du comté de Bourgogne et moitié du comté de Bresse. La partie dans le comté de Bourgogne appartient à l'amiral , cela lui seroit fort à propos , pour n'estre loin de Genève , ni des Suisses, ni trop esloigné d'Allemagne, mais ce seroit un mauvais voisin au comté de Bourgogne.
Le chancelier, quand on lui parla de ses secrétaires , a dit clairement à la reine qu'il estoit vieux, malsain et prestà se retirer, qu'il en auroit envie ; la reine l'a assuré que ce n' estoit pas pour cela et qu'on n'avoit pas envie de sa retraite ; s'il eust parlé en ces termes avant qu'on fist le traité devant Orléans , je crois qu'il enst esté pris au mot , car le connestable
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es toit fort mal content de luy, mais arrivant à Ambobe après sa prison, le connestable incontinent commença à faire chère au dict chancelier et furent grands amis. Le retour du cardinal de Chastillon ne luy aura pas nui pour la bonne intelligence qu'il a avec M"* de Savoye, de laquelle le dict chancelier est ancien serviteur et plus conGdent aujourdhuy que oncques *.
Ghantonnay reprit le chemin de Paris le 19 août; voici une nouvelle lettre de lui, datée du jour même de son départ, et qui également n a pas été imprimée dans les Mémoires de Condé :
L*acte de la majorité du roy s'est fait à Rouen , pour despit du parlement de Paris , et pour lui retrancher de son autorité et prééminence , car autrement, c'est à Paris que cet acte se doit faire, mais le chancelier ni la reine n'aiment le dict parlement , ni la ville , parce qu'elle n'a pas trouvé bonnes leurs actions , et dit-on qu'ils sont rebelles , et contredisent à tous coups les ordonnances du roy ; Ton ne cessera que Ton ne desarme Paris , et crains qu'à la longue le roy, oubliant le service receu ou ne le coignoissant , et ne s'en souvenant , aussi ceulx qui en ont esté soutenus et les ont mis à la danse, non seulement n'en sauront gré, mais en feront très-mauvais payement , et la dicte ville n'en attend pas moins.
L'on commence à interpréter ici (Rouen) l'edit du roy louchant les armes , que ce n'est que pour le menu peuple et non pour les principaux bourgeois. Trockmorton esl parti ce matin , au point du jour, avec très-bonne garde ; on le fait conduire au donjon du bois de Vincennes *.
Dans une nouvelle lettre du 28 août, Ghantonnay annonce au cardinal Granvelle Tarreslation de Smith, mené prisonnier à Melun, et il lui dit : « Il fault bien que Ton aye eu nouvelle que Ton ait pris celui de France résidant en Angleterre pour contre eschange de Tarrest de Throckmorton. » Le 8 septembre, Smith annonce lui-même son e ni prison nemenl à Throckmorton : il a été mené dans le château de Melun, et sans plus de liberté que lui; il a pour gardien M. de Mauvissière qui conmfiandait à Tancarville et fut mené prisonnier au Havre; toutes les lettres qu'il reçoit sont consignées entre les mains de M. de la Verberie; le 7, il a écrit au connétable, pour qu'il sache bien que, s'il reste enfermé ainsi quil est, tout accord est impossible. On ne le garda pas
* Archives de Vienne , Lettres de Ckanlonnay. » Ihid.
longtemps à Melun; le i3 septembre, il t'crivaii à Throckmorton que, le g, il avait été conduit à Paris, et qu'il comptait ce jour-là aller à Poissy. Le i/i, il eut une audience de Catherine, à laquelle assistèrent la duchesse de Ferrare et la jeune Marguerite de X'alois. Avec une assurance que les événements passés étaient loin de lui donner, il dit que, puisque les apparences de paix de part et d'autre se montraient favorables, il n'y avait plus qu*à nontmer des commissaires, et il désigna Throckmorton, qui était sur les lieux. — La reine se récria, rappelant tous ses vieux griefs contre lui. — Smith protesta contre ces accusations et fit de sa liberté une question d'honneur. — La reine répliqua qu'elle en aviserait avec le conseil. Le 16, Smith revint à la cour, et le chancelier lui renouvela toutes les plaintes articulées contre Throckmorton; pourtant la réponse fut plus favorable : le roi consentait à ce qu'il fût un des commissaires appointés pour traiter et à ce qu'il fût remis en liberté, s'il promettait de ne pas sortir du royaume sans sa permission; MM. de Lansac, de L*Aubespine et de Limoges seraient les commissaires désignés, et Ton traiterait a la cour de France. Smith , dans une nouvelle entrevue avec le connétable, au sujet de ces dernières propositions, fit quelques objections : la cour devant aller à Lyon, ce n'était pas un métier d'ambassadeur de la suivre et de courir après la paix, et il demanda qu'on désignât Paris pour le lieu de la conférence; le connétable lui proposant une trêve, si l'on ne pouvait arriver à la paix, il répliqua que c'était l'oiTice d'un capitaine de négocier une trêve, et non celui d'un ambassadeur. Des deux envoyés anglais, le moins patient c'était Throckmorton; il avait souvent maille à partir avec les rudes Gascons qui le gardaient ^ Le connétnble ayant ses trois fils à dîner à Saint-Germain, le 1* octobre, et l'ayant invité, l'entretien tourna si mal qu'il le fit ramener le soir dans sa prison ; aussi se vengeait-il en peignant sous les plus tristes couleurs l'état de la France : «L'Angleterre, écrit-il, n'a rien à craindre d'une invasion; les revenus de la couronne sont appauvris, spoliés, leur crédit est mort depuis la dernière guerre; tant que l'ambassadeur de France à Londres ne sera pas traité comme il Test lui-même, on n'obtiendra rien de ces gens- là, et il restera prisonnier. >
' Kaleiuiar of State papen , i563.
Une rivaliiô souixle existait entre lui et Smith; elle perce dans leurs dépêches : Smith se plaint de n^avoîr i^u aucune instruction depuis le 12 août. A Teu tendre, Throckmorton est mieux traité; mécontent d'être mis au second rang, il rappelle ses services passés et la haute position qu'il a toujours tenue ^
La discussion ne portait plus que sur un point : enverrait-on une nouvelle commission à Smith et à Throckmorton? Cest ce que voulaient Catherine et ses conseillers, car accepter Throckmorton comme ambassadeur, c'était se déjuger, se condamner; mais citait aussi ce que repoussait celui-ci, car c'était lui enlever sa qualité d'ambassadeur; il admettait bien qu'on donnât de nouvelles instructions à Smith et à lui, mais non pas une nouvelle commission ^.
La fin d'octobre et les premiers jours de novembre se passèrent en inutiles pourparlers. Catherine finit par consentir à ce que Throckmorton fût admis comme ambassadeur, à condition qu'il prit l'engagement de ne pas quitter la France. De son côté Smith donna l'assurance que la reine, sa maîtresse, l'avait autorisé à ordonner, en son nom, à Throckmorton de rester jusqu'à ce que la négociation fût terminée d'une manièi'e ou d'une autre, et il se porta fort pour son obéissance^. Sur cette réponse, le 8 novembre, Throckmorton fut conduit à Meaux, sous la garde de M. de Lignerolles et d'une bande d'arquebusiers; le 9, il dîna à Monceaux, où il trouva Smith, et après diner, ils furent tous deux conduits devant le ix>i. Smith, tout d'abord, prétendit que Throckmorton était sans aucun droit retenu prisonnier, ce que celui-ci soutint également. — Catherine répondit qu'elle entendait que cette déclaration fût renouvelée devantle conseil, ce qu'ils firent; puis ils se retirèrent, et le conseil en ayant délibéré, le connétable déclara que Throckmorton avait été pris légitimement en temps de guerre. La discussion, sans faire un pas, se prolongea jusqu'au moment où M. de Mauvissière les reconduisit à Villemare, à une demi-lieue de Meaux. Le lendemain, M. de Mauvissière et de Florence, secrétaire de l'ambassade fran<^se à Londres, vinrent leur signifier que, s'ils n'avaient pas d'autre résolution a mettre en avant, Throckmorton serait reconduit à Saint-Germain;
' Kalendar of State paper.t, i563.
« Ibid.
* Record office, State papers, France, voi. XXXVIII.
pourtant, par concession, ils furent ramenés le lendemain à Meaux, où ils clinci-ent avec le connétable dans rhôtol de M. d'Oisel. La discussion se reprit sur la captivité de Throckmorton , et sans plus de résultat que la veille. Lorsqu'il vit qu'il allait reprendre la route de Saint-Germain, Throckmorton demanda à être conduit à Paris, voulant y consulter pour sa santé. Mauvissière trouvait cette demande raisonnable; mais, sur le refus de la reine, avec vingt archers, il escorta lambassadeur jusqu'à sa vieille prison de Saint-Germain; il y rentra encore plus aigri, se plaignant dans chacune de ses lettres de rafiaiblissement de sa santé, des maux qu'il endurait, priant Smith de le laisser désormais en repos et de ne plus le fatiguer de ces éternelles redites, refusant désormais de prendre part à la négociation ^
Sur ces entrefaites arrivèrent de nouvelles instructions d'Elisabeth; elle cédait sur un point et leur envoyait à la fois leur ancienne commission et une nouvelle, s'en rapportant à leur discrétion pour s'en servir. Tout semblait donc prêt pour entrer en négociation. Le 5 décembre , Smith et Throckmorton furent conduits au Louvre et admis au conseil; le roi et la reine y siégeaient. Smith demanda que Throckmorton lui fût adjoint et exhiba son sauf-conduit; mais Catherine fit observer qu'on revenait toujours sur ce qui avait été débattu; néanmoins, elle en délibéra avec le conseil; mais la réponse donnée par le chancelier fut négative. Throckmorton demanda alors, puisqu'on ne voulait pas l'admettre comme plénipotentiaire, qu'on le laissât s'en retourner. Cette demande parut les étonner; la reine, ayant prié Smith de la répéter, le conseil, après en avoir de nouveau délibéré, persista dans son dire, et ces longues discussions n'ayant amené aucun résultat, dans la nuil, Throckmorton reprit de nouveau la route de Saint-Germain. C'est à ce moment qu'un nouvel envoyé d'Elisa^ beth, Somers , arriva à Paris. MM. de Champ et Mauvissière vinrent aussitôt demander à Smith si vraiment Somers avait pouvoir de traiter; sur sa réponse un peu vague et sur le désir qu'il manifesta de traiter particulièrement avec L'Aubespine, la reine fit savoir à Smith qu'elle entendait négocier seule et qu'elle le recevrait au Louvre, le vendredi 5 décembre, ce qui, en effet, eut lieu. Elle lui dit en commençant qu'elle se plaisait à reconnaître qu'il s'était t01^
' Lettre du 33 novembre, Kalendar of State papers, i563.
jours montré plus raisonnable que Throckmorton. Encouragé par ces paroles, Smith lui offrit d'entrer en négociation; elle lui demanda s'il en avait le pouvoir; et, sur son affirmation, elle le pria de le lui montrer; il répondit qu'il ne Tavait point apporté, que traiter a lui seul lui semblait une trop lourde charge; mais qu'il était prêt à lui faire connaître ollicieusement ses propres impressions, ce i]u'elle accepta : il proposa d abord de ratifier fe traité de Cateau-Cambrésis. > Par quels moyens, reprit-elle, puisque vous avez perdu votre droit sur Calais. — Que faire alors, lui dit Smith, si personne ne veut céder?» — Elle insinua qu'elle regrettait que ni le roi ni le duc d'Orléans ne fussent assez âgés pour épouser Elisabeth et en finir ainsi avec tous ces troubles. En le recevant, elle n'avait pas eu d'autre but que de mettre en avant ce projet, auquel elle reviendra; sur ces paroles, elle rompit l'entretien pour ne le reprendre qu'en présence du chancelier, du connétable, de L'Aubespine et du secrétaire d'Etat Bourdin. Smith renouvela ses propositions, que tous repoussèrent; comme dernier moyen, le connétable proposa de nouveau de se contenter d une trêve, si on ne pouvait s'entendre sur la paix.
Le 1 1 décembre suivant, Smith et Somers eurent une seconde conférence à l'hôtel de Villeroy avec L'Aubespine, mais sans que l'accord pût faire un pas; les jours suivants, de nouvelles conférences n'eurent pas plus de succès. A la un de décembre, Elisabeth écrivait à Challoner, son ambassadeur en Espagne, que les matières à débattre étaient encore indéterminées; que Throckmorton continuait à être prisonnier; qu'elle n'entendait rien accorder qui pût préjudicier à ses droits sur Calais; que, fatiguée des procédés insolents et si peu raisonnables des Français, elle était décidée à faire dire par son ambassadeur au roi de France que, voyant la reine sa mère et ses conseillers si peu disposés a prêter l'oreille à des raisons si justes et si modérées, elle ne voulait plus s'entremettre dans tout cela et qu'elle pourvoirait autrement à ses intérêts ^
Coligny était de retour à la cour, il avait repris sa place au conseil; Smith, en désespoir de cause, vint le trouver au logis du cardinal de Châtillon et lui demanda de s'expliquer sur deux points : l'argent qu'on leur avait prêté et l'emprisonnement de
* Becord office, State papers, France, vol. XXXI V.
Throckiiiorton si dévoué à leur cause. L amiral reconnut que la reine avait sauvé leurs vies et qu'ils lui étaient redevables de la liberté de conscience; mais retenir le Havre, ainsi qu'elle lavait fait, c'était là une querelle particulière, et ils ne pouvaient agir à rencontre du roi et de son conseil. Quant à Throckmorton , il était venu en France la guerre étant déjà déclarée; il était donc retenu à bon droit prisonnier; Tamiral ajouta qu'ayant sur les bras l'affaire des Guise, il ne pouvait se mêler de rien, et quant aux soniines piêlées (il en limitait le chiffre à 100,000 couronnes) , la reine, aussitôt la paix faite, en serait remboursée ^
Si Tobstination d'Elisabeth était grande, celle de Catherine ne lui cédait en rien, et elle avait l'avantage de s'appuyer sur le sentiment national et d'y puiser sa force.
La misère en Angleterre était affreuse : « Il faut en finir et traiter avec notre ennemi raisonnablement, écrivait sir John Mason à Cécil; il faut céder à cette nécessité et non ponere rumores ante salutem 2. » Le 28 janvier, Smith écrivait que la France était disposée à la paix, mais que vouloir obtenir la ratification du traité de Cateau-Cambrésis, c'était peine perdue^. Elisabeth fut forcée de se rendre à l'évidence; mais pour sauvegarder sa dignité, au lieu de répondre à Smith, elle écrivit à Throckmorton , qui avait des pouvoirs indépendants de ceux de son collègue, et elle l'invita à voir la reine mère, comme de lui-même, et à lui demander si elle voulait consentir à la paix, sous la réserve des droits des deux nations. Ainsi, par la force des choses, Elisabeth arrivait sur le terrain que la France avait cjioisi et dans les termes précédemment offerts. Catherine voulut bien recevoir Throckmorton; laissons-lui raconter elle-même cette entrevue à M. de Foix :
Sur la prière du sieur Trockmorton et dans le désir de la conciliation , l'ayant fait venir aux Bonshommes près de ceste ville, où je nie trouvay le matin de si bonne heure, que je luy donnay le loisir et commodité, estant seul avecques moy en ung jardin où je le promenay, de me dire durant plus de deux grosses heures tout ce qu'il voulut, attendant de luy quelque ouverture pour venir à ce bien qu'il dit. tant utile et nécessaire non moins à sa maistresse qu'à nous; mais ce qu'il me dit fut seulement qu'il voit comme nous en avons besoin des deux costés et que , si
' Kalrndar of State papers, 1 564 » 1 565.
« Jbid. » ihid.
\v voulois lui faire entendre en quels termes estoit la dicte négociation de paix et lui permettre qu*il escrivist par delà à »t maistresse , il esperoii bonne res|K)nse. — Sur ce je lui répondis : « Nous ne demandons riens que la liberté de quatre pauvres gentiizbommes detenuz pir delà sans raison et libres de leur fov et promesse , connue ilz sont , et qu il sembloit qu*il n\ avoit plus de difficulté que ceste là, car quant au demourant toutes choses ehtoient bien et en bon chemin , ayant Dieu séparé les deux royaumes d'une si belle borne et tint large fossé qu*il ne falloit pas avoir crainte de s'offenser Tun Taultre. » — 11 entra là dessus à me dire que c'estoient ostages baillés pour une somme de cinq cens mille escus , avecques laquelle il s'asseuroit que Ton ne feroitpas difficulté de les renvoyer et par ce moyen la paix seroit à faire , d'aultant que , pour le surplus des articles , nous estions déjà d'accord et insista fort sur ce point, disant que c'est peu de chose à ung roy de France que une telle somme pour acheminer ung si grand bien et esviter une guerre , mesmement en ce temps que les affaires du dict royaume ne sont pas en si bon estât que nous pensions pour assez de raisons que luy et beaucoup d'aultrcs cognoissoient, touchant, en passant, la tempeste qui y a tant fait de mal, laquelle il n'estime estre du tout apaisée, tant pour la diversité d'opinions qui sont es esprits des subgetz, que d'aucunes querelles particulières. — A quoi je respondis : quant au public , que , grâces à Dieu , la conciliation conunencoit a estre parmi les peuples et l'obéissance telle des subjetz, accommodés conune nous les avions fait, que n'y voyons rien à craindre; du particulier, que le Roy, mon dict filz, y avoit pourveu de telle sorte que , à contentement de l'un et de Taultre , il avoit mis du temps entre deux pour leur en faire avoir la raison avecqties plus de commodité , et quant à ce qui regardoit le dehors , nous avions telle amitié et alliance avecques le Roy Catholique 1 1 recevions de luy tant de bonnes paroles et de telles démonstrations de bienveillance que nous faisions plus tost estât d' estre fortifiés et aydés de luy en nos affaires que troublés, aussi que nous scavions bien que nosire amitié ne luy estoit moins utile et nécessaire que la sienne à nous , de façon que nous avions de ceste costé-là l'esprit assez reposé, ne voyant pas que d'ailleurs il y ait prince en la chrestienté qui ay t occasion , sinon de nous aymer, et pour bien dire , de chercher d'avoir la bonne grâce d'un si grand roy et d*ung royaume si puissant que cestuy-ci , plein de bons subgetz et si affectionnez qu'ils se demonstrent en tout et partout contre Topinion et la volonté peut-estre de ceulx qui ont voulu cy-devanl se prévaloir de l'affliction , dont il a pieu à Dieu nous visiter es années passées ; et quant à bailler de l'argent pour ravoir les ditz gentilzhommes , ce seroit retourner à la première intention de sa dicte maistresse, qui n'a jamais autre chose demandé que de demourer aux termes du traité de Chasteau-Cambresis , dont nous nous garderons bien, estant tant résolus, comme par son in-
fraction notoire et manifeste, elle avoit du tout perdu Callais et tout ce qu*elle pouvoil prétendre en vertu du dict traité, et que mesnie j'avois esté blasinée par ceulx du conseil du Roy, mon dict filz, d*avoir moy seule (ainsi le pouvois-je dire) consenty que, en la négociation traitée entre noz députés et l'ambassadeur Smitli , présent le secrétaire Somer, on eust accordé que de sa dicte maistresse feussent reservez les droits , disant que je faisois revivre une querelle du tout esteinte et résolue par la dicte infraction. — Sur quoy le dict Trockmorton voulut mettre en avant celle d'Escosse faite par moy à cause des armoiries , et retourna sur les remonstrances jà tant dites , à quoy je luy sceu fort bien respondre , et quant à l'argent, s'il en falloit demander, ilfaudroit que premièrement sa dicte maistresse nous rendist quatre millions, lesquelz nous avoit fait despendre pour la chasser de nostre dict royaume depuis la pacification faite avec nos subjetz. — Il dit que sa maistresse en avoit despendu plus de deux millions et n'avoil envoyé ces gens en ce royaume que, à la requeste et grande poursuite de nos subjetz, et pour le service du roy, ainsi qu'il se verroit par les traités et contrats qui en avoient esté passés avec eulx qui leur avoient toujours fait entendre que nous le desirions ainsi ; mais je luy nie très bien cet article et dis que ce avoit esté contre nostre sceu et à nostre très grand regret , dont j'estois bien asseurée et que mesmcs monsieur l'admirai avoit déclaré en plein conseil, que jamais n'avoit consenti de laisser entrer aucuns Anglois es places de ce royaume; comme ce point se disputa assez et beaucoup d'autres et pour conclusion ne s'ouvrit aucune chose particulière pour avancer plus avant cesle affaire, seule ment me priant que je veuille luy permettre qu'il escrivist à sa maistresse, ce qu'il feroit de si bonne sorte, qu'il en pourroit sortir quelque fruit, et encore qu'il ne voyoit rien de nouveau, si est-ce que, pour mettre tout devoir de nostre costé , je ne l'en voulus pas refuser, et lui dis que j'en parlerois au conseil du Roy, mon filz» et après luy ferois scavoir ce qu'il en seroit arresté, lequel, n'y ayant trouvé aucun inconvénient, a esté cause que je luy en manday qu'il fist sa depesche que je feray tenir au dict ambassadeur Smith pour l'envoyer par delà ; sur ce je feray fm , priant Dieu , Monsieur de Foix , vous avoir en sa saincte garde ^
Throckmorton écrivait , le » 2 février, à L'Aubespine qu à la suite de son audience il s'était de son mieux employé pour la pacifi cation et que, si sa Majesté voulait le recevoir de nouveau, il lui ferait entendre en quels termes étaient les choses en Angleterre, liourdin, en Tabsence de L'Aubespine, lui répondit que leurs Majestés, étant sur le partement de Fontainebleau, auraient pour
' Hecord office, Stale papers , France, vol. XXXVI. (Copie.)
agirahlo de lui donner raudience demandée «M d'envoyer un coche pour ramener plus commodément en ce lieu.
Voici quelles furent les conditions proposées par Throckmorlon : que la paix serait faite avec réserve récipn que des droits; que les quatre otages actuellement en Angleterre seraient remis en leur première liberté, en faisant serment et promesse de ne quitter le royaume sans le congé de la reine; que lui, Throckmorton , serait mis en pleine liberté pour s'en aller hors de ce royaume, sans arrêt ni empêchement,* toutes etquantos fois qu'il plairoit à la reine sa maîtresse le rappeler; » que le roi pourrait, à son bon plaisir, révoquer tous ou quelques-uns des otages qui sont en Angleterre et qu*ils auraient permission de s'en revenir, pourvu que, devant qu'ils demandassent leur congé ou retournassent en France, le roi en envoyât quatre autres, ou autant qu'il en voudrait révoquer, lesquels seraient personnages suffisants de qualité et de biens pour succéder aux autres, et feraient les dits otages serment et promesse qu'ils up s'en iraient hors du royaume sans le congé de la reine ^
Tout le mois de février se passa en d'interminables conférences. I/ai-gent exigé par Elisabeth pour la liberté des otages était devenu la grosse difficulté: les Français ne voulaient pas payer les Tj 00,0 00 couronnes exigibles en vertu du traité; un gentilhomme, nommé la Halle, donna l'idée d'offrir une certaine somme à lord Robert Dudiey; c'était prendre Elisabeth par son côté faible; la reine mère proposa d'y cijoutcr quelque riche joyau de la couronne de France; mais on en revint à une offre plus sérieuse, et le cardinal de Lorraine, tout récemment rentré à la cour, dit en parliticnlier à Throckmorton qu'on payerait 120,000 couronnes pour les otages, ni plus ni moins. Remarquons, en passant, que le prince de Condé et tous ceux qui, dans le conseil, étaient les obligés d'Elisabeth étaient les plus opposés à une concession et voulaient la guerre. Throckmorton fit part à Elisabeth de l'offre des 1 20,000 couronnes; elle aimait à marchander; elle l'invita à demander d'abord 4 00,000 couronnes , avec pouvoir de se rabattre à 3oo,ooo ; enfin, s'il n'y avait pas moyen d'arracher cette somme aux Français, elle se limita à 200,000 couronnes. Sir John Somers était retourné à Londres; il en rapporta cette réponse qui, délivrée
* Record office, Stale papers, France.
clans la forme ordinaire des messages d'Etat, avait toute Tapparence d'un ultimatum ; les deux ambassadeurs ne croyaient donc pas avoir pouvoir de traiter au-dessous de 200,000 couronnes; mais Somers avait emporte un pli cacheté qu'il ne devait remettre qu'à la dernière extrémité ^
La cour de France était à Troyes quand Somers arriva; Smith et Throckmorton y étaient' venus de leur côté; en dépit de leur rivalité et de leur mauvaise intelligence, ils devaient s'employer à la même négociation. Aussitôt qu'il eut reçu la première dépêche, Smith alla trouver la reine mère ; mais repoussant un pareil chiffre, elle lui dit que la reprise du Havre lui avait coûté un million de couronnes, qu'elle n'avait pas harguiné pour la somme à payer à Elisabeth, mais qu'elle ne donnerait que 120,000 couronnes ou rien. C'était bien décidé; elle quittait Troyes le lendemain, et, si on n'acceptait pas d'ici là son offre, tout était rompu. Smith revint faire part à Throckmorton de cette réponse; leur embarras était grand, lorsque Somers leur vint en aide en exhibant le second pouvoir qui leur permettait cette dernière et humiliante concession. Sans perdre une minute, ils envoyèrent prier Bourdin, le secrétaire de la reine, devenir les trouver; mais, avant qu*il ne se rendît à leur appel, il se passa une étrange scène : lorsque le pli cacheté fut rompu, Throckmorton ne fut plus maître de lui; la colère le prit, et, avec une violence inouïe, il reprocha à Smitli d'avoir révélé à la reine mère le secret du second pouvoir. — Smith s'en défendit : comment pouvait-il révéler un secret qu'il ignorait.î^ Mais Throckmorton ne voulut rien entendre. Avoir passé cinq années à intriguer, à conspirer, p ur aboutir à cette honte , à celte confusion (c'est un historien anglais qui fait cet aveu^) , il ne pouvait s'y résigner de sang froid; sa tête n'était plus à lui. Dans une de ses dépêches, Smith raconte cette querelle : Throckmorton Ta traité de traître, de coquin, il l'a menacé de sa dague. II avait en effet tiré son poignard . et des menaces on en serait venu aux coups, si Somers ne s'était jeté entre eux. De son côté, Throckmorton, rendant compte à Cécil de cette altercation, écrit que Smilh a un peu surfait et son danger et son courage.
Bourdin se rendit à l'appel des deux ambassadeurs, et la paix
' Record office, Stale papers , France.
'^ Fmiule, H if tory nf Entjland, t. XIII.
fut conclue. Les termes en étaient simples : les droits des deux nations étaient réservés, et le traité ni confirmé, ni déclaré nul; les otages devaient être remis en liberté, et (e gouvernement français s'engageait à payer pour eux 120,000 couronnes; la liberté du commerce était admise entre les sujets des deux nations '« Il ne restait plu» .1 Elisabeth qu a réclamer du prince de Condé les sommes qu elle lui avait avancées ; c'est Smith qu'elle chargea de cette dillicile rentrée.
l^n historien anglais moderne, que nous avon-i souvent cité, juge sévèrement la politique d'Elisabeth : à l'entendre, elle avait fait la folie de s'engager dans cettte malheureuse guerre avec la seule nation qui, depuis la querelle d'Henri VIII avec la papauté, s'était montrée sympathique à l'Angleterre , et il porte sur la Fiance d'alors un jugement que nous croyons devoir reproduire, ne serait-ce que pour faire apprécier ce qu'on pensait à l'étranger de Catherine et de son gouvernement : « La politique de la France , nous dit Froude, était disposée à être modérée, nationale, anti-espagnole et anti-papale; enfin, elle était alors tout ce que le gouvernement anglais pouvait désirer qu'elle fut; la paix était dans l'absolue nécessité des choses ^. »
Une fois la paix signée, le 12 avril, Throckmorton étant venu complimenter Catherine, elle lui demanda, ainsi qu'à Smith, s'ils voulaient l'accompagner à l'église pour rendre grâces à Dieu ; ils acceptèrent, et Throckmorton prenant la gauche du roi, Smith la droite de la reine, ils se rendirent à la cathédrale où le Te Deum fut chanté en grande pompe et où officia l'évêque de Troyes ; ils ramenèrent le roi à son logis dans le même ordre, et toute celte nuit-là il y eut dans la ville grandes sonneries de cloches, décharges de mousqueterie et nombreux feux de joie'. Le lendemain, Throckmorton prit congé de Catherine et du roi ; l'enlretien fut long et amical : Catherine revint sur son thème favori, le mariage de Charles IX et de la reine; elle se lamenta de ce qu'Elisabeth en était si éloignée; elle chercha à savoir de lui si elle consentirait à envoyer lord Robert Dudley pour recevoir le serment du roi. — Throckmorton répondit qu'il ne connaissait pas ses inten* lions. Elle insista pour qu'il fût l'interprète de son désir à cet
' Record office, State papers, France, vol. XXXIV. ■ Froude, Uistory of England, t. XIII, p. 58. * Kalendar of State papers, 1 56.4- 1 565.
égards En quittant la cour, Throckmorton se présenta nu logis de Condé pour lui rappeler la dette que réclamait Elisabeth; mais il ne fut pas reçu , le prince ayant prétexté un accès de fièvre. Le lendemain, il reprit la route de Paris, non plus en prisonnier, mais avec une garde crhonneur. Des deux côtés, on i^tait revenu aux bons procédés : le 23 avril, jour où la paix fut proclamée à Paris, le prévôt des marchands et les notables de la ville vinrent au logis de Throckmorton et, suivant lusage, lui apportèrent des confitures et des épices^. Le 27, il dîna avec M. de Gonnor, et de leur entretien nous ne relèverons que cette phrase bonne k noter : «Gonnor ayant dit à Throckmorton que, si la reine sa maîtresse et la reine mère du roi s'entendaient bien, l'autorité du pape pourrait être bien diminuée en France et en Angleterre', Throckmorton répondit que tout ce que ferait le roi de France pour restreindre l'autorité du pape serait bien vu en Angleterre. » Lorsqu'ils se séparèrent, Gonnor remit à Throckmorton une chaîne d'or du poids de i,4oo onces, et, le 9 mai, lorsqu'il reçut son passe-port pour retourner à Londres, Catherine l'accompagna d'une lettre fort gracieuse; aussi, lorsque M. de Gonnor vint à Londres porter la rançon de nos otages, fut-il reçu avec la plus grande pompe; son train se composait de cent vingt chevaux, et il avait amené soixante gentilshommes, parmi lesquels son neveu, le fds du maréchal de brissac. Elisabeth , le 1 3 juin , rend compte à Smith de la réception qu'elle lui a faite : elle Ta eu à dîner avec M. de Fôix; ils ont assisté à des courses à la bague, à une chasse, et, dans la prairie de Richemonl, en face de la porte du château » ils ont tué trois cerfs; elle les mènera demain à Hamptoncourt pour voir le palais et chasser dans le parc.
Lord Hunsdon , qui apportait l'ordre de la Jarretière à Charles IX, ne fut pas moins bien traité en France; il n'avait pas un train aussi considérable que M. de Gonnor; il emmenait sir Robert Rich, sir Georges Speke et neuf autres gentilshommes. A son arrivée à Boul(^ne, le canon tira; à Amiens, M. de Mauvissière lui remit les lettres du roi et de la reine, et à Paris, ce fut le maréchal de Montmorency qui lui en fit les honneurs*.
' Kalendar of Siate papers , i564, i565.
« Ibid.
' Ibid.
• IhUl
Au plus fort de leur lutte, Catherine et Élisibeth furent toujours d'accord sur un seul point : la crainte que leur causait le projet de mariage de don Carlos et de Marie Stnart. Le cardinal de Lorraine, dans son enirevue à Inspruck avec fempereur Ferdinand, lui avait parlé pour sa nièce de Tarchiduc Charles; mais alors Marie Stuart visait plus haut; à ce prétendant sans couronne et qui n'avait que la cape et Tépée, elle préférait don Carlos ou Charles IX resté, quoique bien jeune encore, sous le charme de sa beauté. C'est Lethington qui avait secrélnneiit conduit les négoriations pour le mariage avec don Carlos par l'intermédiaire de l'évéque d'Aquiîa, ambassadeur d'Kspagne à Londres. Philippe II s'y était montré favorable, et, si les ouvertures venaient de personnes sûres et autorisées, il avait invité son ambassadeur à y donner suite; mais ne se départant pas de ses habitudes d'astucieuse prudence, il avait recommandé d'agir avec une extrême r^erve dans le choix des agents, car si les Français en avaient vent, ils feraient tout pour y mettre obstacle, et Elisabeth et les hérétiques d'Angleterre ne seraient pas disposés à voir de telles pratiques d'un bon œil; il ne repoussait pas d'une manière absolue le mariage avec farchiduc; il l'acceptait, en cas de non- réussite de la négociation pour don Carlos; mais, à aucun prix, il ne voulait de l'alliance de Charles IX et de Marie Stuart ^ Les recommandations de Philippe H sont justifiées par les défiances de la cour de France. Smith fait part de craintes qui lui ont été exprimées du mariage de don Carlos et de Marie Stuart et des observations qui lui ont été faites sur le préjudice qui en résulterait porïr l'Angleterre.
Throckmorton , dans une lettre du i"" novembre, fait également part à Cécil des inquiétudes de la France et de sa jalousie; il y revient dans unct lettre à Elisabeth du 26 novembre, où il insiste sur le mécontentement qu'inspire à la reine mère et à ses conseillers la reprise de ce projet, et se faisant l'écho d'un bruit qui courait alors et qui se reproduira, il parle incidemment de folTre qu'aurait faite le sultan à Charles IX d'une de ses filles qui, en l'épousant , deviendrait chrétienne^.
Pour plus de clarté, jusqu'ici nous avons cru devoir suivre, sans interruption, les négociations qui amenèrent enfin la paix signée
' LeUrc de révêqiie d'Aquiîa, arctiives de vSimancas. * Kalentlar of Slale papers , i563.
à Troyes: mainlenant, revenons sur nos pas et voyons quelles difficultés Catherine eut à surmonter avant d'entreprendre son grand voyage à travers la France; elles furent nombreuses et provenaient de causes bien diverses. Nous nous arrêterons aux deux principales : la réception des actes du concile, et la requête des Guise contre Tauiiral. Commençons par le concile : Morvilliers, évêque d'Orléans, écrivant à son neveu, a précisé dans quels termes le cardinal de Lorraine demandait au roi la réception du concile : « Bien desiroit-il que, comme il est permis à ceux de la nouvelle religion suivre la doctrine de leurs ministres, que les catholiques pussent aussi, en toute liberté, observer la doctrine qui leur est baillée de l'Eglise ^ » A côté de cette interprétation , où se fait jour un certain esprit de liberté et de tolérance, nous placerons une note secrète adressée à Elisabeth :
La royne, à ce caresme prenant, envoya quérir quelques presidens et conseillers et advocatz et procureurs du roy du parlement de Paris pour oyr leurs raisons en ce qui avoit esté décidé au concile. Doncques le premier lundy de caresme, monsieur le cardinal de Lorraine présenta au Conseil les décisions du dict concile avec plusieurs belles remonstrances du bien et proffit qui viendroit à ce royaume, si elles estoient observées , suppliant le roy de les vouloir signer, faire publier et observer, suivant ce que toujours il avoit dit par tous ses edlts et mesmement par le dernier fait sur la pacification des troubles, attendant le concile gênerai ou national , et devant que les avoir présentés au Conseil ; il avoit si bien attiré la reyne par ses doulces paroles que , sans vouloir autrement entendre à conséquence , elle vouloit que les dictes décisions fussent signées et passées , car le dict cardinal luy avoit premièrement persuadé que, tant s'en faut que cela prejudiciast aux affaires de ce royaume, qu'au contraire ce seroit luy porter le repos tant nécessaire et désiré, oultre que ce seroit un service agréable à Dieu, et ne feroit en rien enfreindre fedit de la pacification de la paix , ni molester ceulx de la religion prétendue reformée , mais seroit seulement pour les catholiques altérés de scavoir la fin et resolution du dict concile.
Davantage , pour ne laisser en arrière aucune occasion qui pust aider à cela, il luy donna une crainte et frayeur que nous aurions la guerre civile ou dehors . si cela ne se faisoit ; que quant à la civile , elle estoit toute asseurée ; et quant à celle du dehors , le roy d'Espagne , le pape et tous les potentats d'Italie nous en menacoient, ce qui effraya la reyne qu'elle vouloit à toute force que cela se fist, mais plusieurs du Conseil
' Mémoires de Castelnuu, t. H, p. 33 9.
S y opposèrent, inesmement M. le chancelier, et uiesmes les députés de la court du parlement, qui estoient les prcsidens de Thou « Scguier, Harlay et Prévost, et les conseillers Vielle et de Dieu et les advocats et procureurs du roy ayant veu lesquelles décisions, dirent quelles n*estoient sainctes, justes ni raisonnables, ains estoient exorbitantes et contre l'autorité du roy, bien du royaume , et privilège de Teglise gallicane.
M. le chancelier enfonça bien pltis avant, et remonstrant au sieur cardinal quel préjudice cela portoit à ce royaume, ils entrèrent en paroles qui furent aigres, et bref le dict chancelier lay dit qu*il sembloit que ce que les siens n avoient peu faire par les armes , il le vouloit faire par paroles obliques. Sur quoy, le dict cardinal exposa au chancelier que c*estoit sa coustume de s* opposer toujours à ce qui avoit esté par les siens proposé pour le bien de la France, et qu'il ne recognoissoit le bien qu*il avoit receu de luy et des siens , adjoutant par deux fois le mot d'ingrat
A quoy, le sieur chancelier répliqua qu'il n' avoit jamais receu aucun bien du sieur cardinal, ni des siens, et quilz n'eussent esté payés longtemps paravant, car tout ce qu'il avoit eu d'eulx , après leur avoir fait beaucoup de service , estoit un estât de maistre des requestes extraordinaires qu'on donnoit en ce temps là aux laquais , et qu'il ne tenoit le rang de chancelier que de la reyne et dit bien cet autre mot qu'il ne vouloit payer ses dettes aux dépends du roy son maistre , et après plusieurs autres piques ils se séparèrent; depuis on n'a plus rien accordé touchant les dictes décisions et dit-on que la détermination en est encore remise, jusqu'à ce que on aura seu comment le roy d'Espagne se gouvernera, pour tirer toujours les choses en longueur, et cependant les affaires pourront prendre quelque meilleure voye , car mesmes ceux qui sont le plus affectionnez au party de la papauté trouvent les dictes décisions préjudiciables à l'autorité du roy, aux droits de l'église gallicane, et au repos de la France \
Voyons maintenant ce qui advint de la requête portée contre lamiral par la maison de Guise. Catherine va nous le dire dans une lettre à la duchesse de Savoie :
Madame de Guise a demandé que le roy mon filz et moy jugions seuls, comme verrez par ce que je vous envoyé, et le roy mon filz, de son propre mouvement , sans que personne luy en dist ryen , a donné l'arrest tel que verrez , si bien que tout son Conseil a dist que Dieu le faisoit parler et se sont arrestés à ce qu'il en a ordonné, comme au ju-
* Record office, State papers , France, vol. XXXVI. Voy. Métnoires de Condé, t. V. p. 5o. Voy. Lettre du nonce Prosper de Sainle-Croix.
gement de Salomon. Dieu le fist parler aussi en celui-ci, car, sans cet arrest, je pense que vous nous eussiez veu encores aux armes et par ceci tout est suspendu , au contentement des deux parties , et nous n'avons plus rien qui nous arreste que les Anglois \
Les choses étaient-elles aussi en repos que Catherine veut bien le dire ? Ce qui nous en fait douter, c est la violence de langage des ministres qui assistèrent au synode des trois provinces de Brie, Champagne et Picardie, tenu à la Ferté-sous-Jouarre , le 24 avril: ils étaient au nombre de soixante-cinq tant ministres que surveillants , et furent présidés par Cbaudieu. Il est juste de rappeler qu ils traitèrent de calomnieux le compte rendu qui en parut alors et qu'ils l'attribuèrent à un ministre révoqué nommé Denise. Nous y lisons ce qui suit : « Des lettres ayant été envoyées de tous côtés à cette assemblée, on en lut d'abord une de Bèze qui invitait les ministres à se tenir sur leurs gardes , car les prêtres ramassaient de l'argent pour déraciner la vérité; on disait tenir de bonne source que le cardinal de Lorraine et la reine mère voulaient garder le roi à Lyon, jusqu'au moment où le duc de Savoie attaquerait Genève, et qu'après, Lyon et leDauphiné seraient remis sous l'obéissance, ainsi qu'Orléans l'avait été; on disait encore qu'un édit général d'extermination serait proclamé contre les protestants. Chaudieu déclara que jamais les églises n'auraient la paix, tant que la reine mère gouvernerait, et qu'il n'y avait pas en France de magistrats légaux; Perocel prétendit qne la reine mère avait écrit des lettres fort dures à l'amiral, se disant avertie que ceux de la nouvelle religion voulaient recommencer les troubles, mais qu'elle s'y opposerait de tout son pouvoir, en s'aidant de ses alliés, leur attribuant ainsi ce qu'elle méditait elle-même. L'assemblée, avant de se séparer, pria son président de recommander leur cause au prince de Condé et dé ne pas perdre courage^. »
C'est à Lyon que lord Hunsdon , qui portait à Charles Di. l'ordre de la Jarretière, rejoignit la cour. Le 2 2 juin , Smith l'attendait à l'Arbresle, et le duc de Nevers vint à sa rencontre entre l'Arbresle et Lyon ; il se rendit droit à la cour, où il trouva réunis le roi, la reine mère et la princesse Marguerite. Le cardinal de
* Archives de Turin. (Autographe. ]
* Record office, State papers* France, vol. XXXIIL Kalendar of State papers, 1 564-1 565. Réponse des ministreji, ibid.
Bourbon lui présenta le jeune Henri de Béarn, son neveu, qu'il embrassa, et ce fut le prince de la Roche-sur- Yon qui le conduisit à son logis. Le lendemain, il eut une conférence avec le connétable, L'Aubespine et Bourdin pour s'entendre sur Tordre à suivre pour la remise de la Jarretière. Le connétable lui dit que la cérémonie aurait lieu dans Téglise Saint-Jean, la plus vieille de Lyon, la seule où il n'y avait pas d'images et où il n'y avait pas de livres, car on y chantait de mémoire; il lui promit qu'on ne dirait pas de messe. Le connétable connaissait sans doute les instructions trèsétroites données à Hunsdon , auquel on recommandait , dans le cas où il serait obligé d'assister à la cérémonie dans une église, de ne donner aucune marque d'approbation ^
Le samedi 2^, Hunsdon fut conduit à la cathédrale par le prince de la Roche -sur- Yon, Smith par le duc de Nevers; le roi était déjà dans le chœur; à leur venue il se leva, et ils le conduisirent à l'autel; il prêta serment sur une bible; puis les trompettes sonnèrent et on entonna le Te Deuni. De l'église, les ambassadeurs accompagnèrent le roi à son logis et furent seuls admis à sa table; après le dîner, le roi rentra dans sa chambre, ils l'y suivirent, et en présence du chancelier, des princes du sang et de toute la cour, Smilh prononça une harangue en latin, à laquelle le chancelier répondit aussi en latin. Le roi, ayant prêté serment entre les mains de Smith, fut habillé du costume de l'ordre et ramené à l'église par Hunsdon qui en était également revêtu; la remise de la Jarretière eut lieu dans les formes voulues, puis la cérémonie terminée, ils rentrèrent pour le souper; Hunsdon fut seul admis à la table du roi. Après souper, les ambassadeurs furent conduits dans la barque royale, où les attendaient la reine mère, la princesse Marguerite et la duchesse de Guise , et les divertissements commencèrent. Dans son curieux récit, Hunsdon nous parle de trois dames de la maison de la reine mère qui chantèrent d'une façon vraiment charmante. Le 25, les ambassadeurs soupèrent chez le cardinal de Guise . à l'hôtel du banquier Bonvisi , où se trouva madame de Guise; après souper ils revinrent à la cour où le roi et sa jeune sœur, la princesse Marguerite, dansèrent; enfin le lendemain, ils dînèrent chez le maréchal de Vieilleville, à son hôtel , et le soir, soupèrent avec le roi et la reine dans une grande halle.
' Kalendar of S ta tr papers , i 5 6 A - 1 5 6 5 .
La pesle sévissait alors à Lyon d'une manière terrible ; Smith nous en fait un lamentable récit; il se plaint de ce que Ton y fait trop de sermons, tU qu'il y a trop de monde à les entendre, jusqu'à cinq ou six mille personnes *.
Les craintes (|ue les protestants avaient conçues de Tarrivée du duc de Savoie, et qui s'étaient fait jour dans le synode de la Ferté-sous-Jouarre, ne se réalisèrent pas; Tédit pour la rpHgion fut confirmé à Lyon et Smith put écrire à Elisabeth que, grâce à cette publication, tout se pacifiait dans le royaume. Le 2 août, il était à Vienne; c'est de cette ville qu'il annonce à Cécil la mort de la princesse de Condé, et le départ du duc de Savoie retourné seul le 3o juillet, dans ses États, la duchesse restant encore avec la cour à Roussillon où était également venu le duc de Ferrare. Le 22 août, il écrit de Valence que la cour se dispose à prendre la route d'Avignon. Ce jour-là il a une audience du roi et de la reine. Le 4 octobre, nous le retrouvons à Avignon , où il entretient Cécil des bruits du moment : « Le mariage de la reine d'Ecosse est la grande préoccupation; on parle à la fois pour elle de lord Robert Dudley, du comte de Warvick, et surtout du prince d'Espagne. O'autres voudraient la marier, soit avec le comte d'Arran , soit avec le jeune duc de Guise; mais ce dernier mariage rendrait cette maison trop puissante et la reine mère ne s'en soucie pas; on commence à s'inquiéter des prétentions du fils de lord Lennox. »
Le 18 octobre, Smith fut reçu par la reine mère : l'entretien ne porta que sur des questions de commerce et de piraterie. Dans une lettre du même jour à Cécil, il annonce que le roi a obtenu une certaine liberté de religion pour les sujets du pape, et il ajoute : «Le chancelier soutient les huguenots, mais il y a à la cour d'autres conseillers qui ne manquent pas de montrer au roi sur son passage toutes les églises ravagées par eux durant la dernière guerre. Les religionnaires se plaignent de Damville; dans son gouvernement il exerce de grandes cruautés contre les ministres; la plus grande partie du Dauphiné a passé au protestantisme; dans chaque ville il y a des ministres; il en est de même en Languedoc, à Montpellier et à Nîmes ^. »
* Kalendar of State papers , 1 56 4- 1 565.
* Kalendar of State papers , 1 564- 1 565. Record office , State papers , France.
La cour poursuivant sa route, le roi entra à Marseille le 6 novembre. Le 8, Smith fut de nouveau reçu en audience; il n^avait qu à faire connaître le désir manifesté par Elisabeth de désigner elle-même, dans son entourage, celui que le roi ferait chevalier de son ordre; la reine et le roi lui répondirent naturellement qu'ils s'en remettaient à son bon plaisir, mais ce fut l'occasion pour Catherine de lui demander (question délicate] quand la reine Elisabeth se marierait, et pourquoi elle n'épousait pas lord Robert Dudley; un peu embarrassé, Smith répondit k la première question qu'il n'en savait rien, mais que, si elle avait voulu épouser lord Robert, il y a longtemps que cela serait fait, puisque le parlement, à plusieurs reprises, l'avait invitée à se marier, lui laissant le choix de son époux. Le roi et la reine insistant pour avoir plus de détails, il s'y refusa, et ne* pouvant vaincre sa réserve, la reine lui dit qu'elle voyait bien qu'il aimait lord Robert, ce dont il ne se défendit pas ^
De Marseille , la cour vint à Arles, à Nîmes, à Montpellier; dans les lettres que Smith date de toutes ces villes, rien qui mérite une citation; c'est de Toulouse, le i^' janvier, qu'il parle à Cécil du conflit qui venait de s'élever à Paris entre le maréchal de Montmorency et le cardinal de Lorraine. Le cardinal étant entré dans Paris avec une nombreuse escorte d'hommes d'armes. Montmorency voulut la faire désarmer, mais il s'y prit un peu trop rudement, il l'avoue lui-même dans une lettre au duc deMontpensier; il s'ensuivit une vraie mêlée, où le sang coula; le cardinal effrayé se retira à Meudon, et de Meudon au château de Fleury, près Fontainebleau. Ce conflit a eu les honneurs de tant de récits imprimés, dans lesquels, de part et d'autre, on s'attaque et on se justifie, que nous ne croyons pas devoir nous y arrêter; bornonsnous à dire que le cardinal exhiba une permission de la reine qui l'autorisait à se faire suivre de gens armés ^.
Dans une longue lettre, écrite le lo avril à Cécil, Smith est moins sobre de détails : «Le i5 mars, l'amiral et M. d'Andelot ont eu une conférence à Vendôme avec la reine de Navarre. Le prince de Condé a fait enlever mademoiselle de Limeuil, sa maitresse, de la prison où elle était retenue à Tournon, et maintenant
' Kaltndar of State papers , i5t)A-i565.
il Ta avec lui ^ »Tout en racontant celte galante aventure, Smith, peut-être ovec un peu de malice, parle d'un ordre bien tardivement donné, qui interdisait à tout gentilhomme de causer Sixec les filles de la reine, excepté en la présence de la reine, ou de la princesse de la Roche-sur-Yon ; mais, à côté de cette mesure de rigueur, il énumère les beaux présents faits par le roi et la reine à toutes les filles d'honneur : chacune d'elles a reçu de la reine cinq robes d'apparat, et du roi une; Tune de ces robes est en toile d'or, aussi vantc-t-oA à l'avance les magnificences de la prochaine entrevue de Bayonne^; puis il défile de nouveau son chapelet de nouvelles : ■ Le 19 mars, les vivres venant a manquer, la cour a quitté Toulouse et pris la route de Bordeaux, par Montauban et Agen; le mariage du prince de Mantoue et de la duchesse de Nevers a été célébré à Paris avec grande pompe; les fêtes ont duré huit jours; le i" avril, le roi est entré à Bordeaux, mais en coche et incognito; l'entrée solennelle a eu lieu le 9, avec un grand déploiement de forces militaires ; deux mille hommes et quatre enseignes d'arquebusiers ont précédé et suivi le roi. •
C'est le vendredi. i3 avril, que Catherine, d'une manière oflTicielle, allait s'ouvrir à Smith du projet de mariage de Charles IX avec Elisabeth; déjà, durant le séjour de la cour à Toulouse, elle lui en avait vaguement parlé, et sa confidente habituelle, madame de Crussol, sous sa dictée sans doute, avait écrit à la reine d'Anglelerre une de ces lettres qui, par leurs rélicences calculées, préparent habilement les voies :
Madame , je desirerois bien fort avoir cet honneur de vous faire quelque service , estant auprès de la Royne ma maistresse , je dirois volontiers quelque bon ofiice pour Tentretenement de la parfaile amitié qui est en Ire vous deux , mais il me semble qu'il n en esl pas besoin , d'autant qu elle vous aime et estime comme la plus parfaite seur et amie quVUe ait au monde , et qui estime autant les dons de grâce et bonnes perfections que Dieu a mis en vous , et plust à Dieu que , aussi souvent , Madame, que Ton est en propos de vous, vos Majestez eussent ce bien d'est re ensemble, afin de jouir plus parfaitement de ce fruit d'amitié qui se nourrit entre vous deux , là où de ceste heure il me semble quil ne se
^ Cest à Dijon, à la fin de mai, qu'Isabelle de Limeuil se trouva mal durant une audience solennelle; emportée dans la chambre voisine, elle y accoucha d*nn fils.
• Record office, Slate papers, France, vol. XL VIII.
peut plus rien adjouster, (]ui doit estre un grand contentement à Tun et à Tautre de vos deux rovaumes ; ie vous diray davantage que , si mes soahails a voient lieu , vous ne seriez . avec une bonne occasion , sans espérance de vous voir un jour. Si j^estois Tune des poupines que sa Majesté vous envoie présentement, je vous en conterois plus au long. Ëscript à Toulouse, le xxix' jour de février i565 '.
M. Mignet est le premier de nos historiens qui se soit servi des dépêches de Paul de Foix; dansTappendice de sa remarquable Histoire de Marie Staart, il les a sommairement analysées; son travail facilitera le nôtre.
Smith témoigna d'abord de la recoimaissance de la reine, sa maîtresse, pour les bienveillantes démonstrations dont la reine mère usait envers elle; si elle ne procédait à ce projet d'union aussi vite que l'ambassadeur Paul de Foix le requérait, elle ne voulait pas qu'on pût lui en savoir mauvais gré. Catherine reconnut que trois difficultés s'y opposaient : 1 âge de son fils d'abord; mais si la reine Elisabeth s'en accommodait, elle s'accommoderait de l'âge de la reine, et le roi appuya sur ces dernières paroles : «Je voudrais bien, dit-il, que votre maîtresse se contentât de mon âge, comme moi je me contente du sien. » — La seconde difficulté, c'était, si le mariage se réalisait, l'obligation pour la reine de séjourner en France; Smith en convint; mais ne pourrait-elle avoir dans son entourage, reprit Catherine, un lieutenant pour gouverner en son absence? — Le peuple anglais n'obéit pas si facilement, répliqua Smith, et les lieutenants deviennent souvent trop insolents. — Catherine tint cela pour peu de chose, d'ailleurs son fils pourrait de temps en temps résider en Angleterre. — La troisième difficulté, dont de Foix lui avait fait part, c'était le mécontentement du peuple et de la noblesse que sa maîtresse redoutait, mais elle n'en comprenait pas la cause; réunies, les deux nations seraient si fortes, (|ue pas un souverain n'oserait aller contre; Elisabeth s'intitule déjà reine de France, mais elle n'en a que le titre, elle le serait de fait. — Smith lui fit observer qu'il ne pouvait répondre à ce qui n'était pas dans ses instructions; puis se tournant vers Catherine : « Si le roi avait trois ou quatre ans de plus, ajouta-t-il, et s'il avait vu la reine, et si vraiment il avait de l'amour pour elle, je ne m'étonnerais pas de cette hâte. - Quoi,
' Becord office, Stale papers, France, vol. XLVIII.
s'rcria vivement le roi, mais en vérité je l'aime î — A votre âge , répliqua Smith, on ne sait pas encore ce que c'est que Tamour; mais bientôt vous passerez par là, car toul y passe, homme ou prince; c'est bien la chose de ce monde la plus folle, la plus impatiente, la plus enipressée et la moins respectueuse qu'il se puisse être. » — A ces mots, le jeune roi rougit, et la reine répondit pour lui : — « Ce n est pas un fol amour. — J'en conviens, reprit Smith , mais c'est parce qu'il doit reposer sur de sérieuses raisons, de dignes et graves considérations, qu'il n'y faut procéder qu'après de mûres délibérations. » Pour atténuer ces dernières paroles, Smith dit que la reine, jusqu'à ce qu'elle eût pris une détermination sur la demande du roi , ne prêterait l'oreille à aucune autre ouverture, mais qu'elle entendait rester libre de dire oui ou non. En donnant congé à Smith , Catherine insista pour qu'on abrégeât le délai de la réponse définitive, car le roi allait à Rayonne et pensait y être vers le 12 mai. Smith se rejeta sur la longueur de la dislance, et sur le désir bien arrêté qu'avait la reine de consulter les chefs de la noblesse. Catherine lui fit observer que la fête de Saint-Georges avait lieu le 2^, et que ce jour-là elle les aurait tous à Londres sous sa main. L'entretien en resta là; mais dans une conversation qu'elle eut le lendemain avec Smith, pour répondre à son objection sur l'âge du roi, elle lui opposa l'exemple de Cécil qui avait eu un fils à l'âge de quatorze ou quinze ans^.
Chemin faisant, les nouvelles de la Franci' passaient de bouche en bouche et Smith va nous les redire : • On annonce le mariage de M. du Pérou, de la maison de Retz, avec la veuve de M. d^Annebaut, tué à Dreux; on dit également qu'on a intercepté une lettre du duc d'Aumale à son Irère le marquis d'Elbeuf; l'amiral et d'Andelot l'ont vue, ils y ont trouvé la preuve d'une conspiration des Guise contre eux et les leurs. D'Aumale s'y dit prêt à lever cinquante mille hommes; dans un mois, il aura l'argent nécessaire. Le prince de Condé est soupçonné d'être de la conspiration , car on assure qu'il veut épouser la veuve du duc de Nevers, la fille du duc de Montpensier; on annonce la levée de douze compagnies d'hommes de pied en Gascogne; suivant les uns, pour fortifier les villes de Provence, en cas d'attaque des Turcs; suivant d'autres, en prévision de pratiques suspectes contre ceux dn la
' Hecord office, Slutc papcrs. Fiance.
religion; il y en a qui pensent que le roi veut augmenter le nombre des li^ionnaires pour parer à tontes les éventualités; c'est Tavis de Monluc qui, à Toulouse, a été admis au conseil privé; on parle de Tarrivée du roi d'Espagne à Bayonne; on a assigné pour logement la ville de Saint-Sever aux ambassadeurs; le prétexte mis en avant, cest le manque de place à Bayonne, mais tous les ambassadeurs« et lui du nombre, à l'exception de celui d'Espagne, refusent de s'y rendre ^ »
La cour, prolongeant son si^ourh Bordeaux, s'y trouvait encore le 23 avril; en l'honneur de la reine Elisabeth, on y célébra la fête de .Saint-Georges; ce fut l'occasion d'un léger conflit pour une qucstion de préséance. Avant de se rendre à l'église, Smith alla Irouver la reine mère et la prévint que le conseil d'Angleterre avait décidé c|ue ce serait un aOront pour leur maîtresse, si l'ambassadeur d'Espagne le précédait. Catherine répondit qu'elle trouvait cetle prétention singulièrement étrange, que jamais il n'y avait eu de difficultés à cet égard, car de toiit temps l'ambassadeur d'Espagne avait eu le pas sur celui d'Angleterre. Quand il vint à l'élise, Smith trouva l'ambassadeur du pape et les ambassadeurs d'Espagne et de Venise assis tous ensemble; on le plaça sur un gradin entre l'ambassadeur de Venise et celui d'Espagne , du côté des degrés faisant face au grand autel; de l'autre côté étaient les cardinaux de Guise, de Bourbon et l'ambassadeur du pape, le cardinal de Sainte -Croix; la reine était sur une chaise élevée, /avec écusson aux armes d'Angleterre, à sa droite le roi sur une chaise moins élevée; on se borna aux chants, mais on n'encensa ni l'autel, ni les images, et on ne s'agenouilla pas^.
Le 5 mai, Smith reprend son journal et l'adresse à Cécil et à Leicester : «Aujourd'hui est mort M. de Fize, le secrétaire de la reine mère.
• Le 6, les habitants de Bordeaux ont présenté une requête au roi; ils demandent qu'on les laisse chanter les psaumes dans iéùrs maisons; qu'on ne les force pas d'aller à la procession de la Fête- Dieu, ni à tendre leurs maisons de tapisseries; enfin, ils réclament un lieu plus rapproché que Saint-Macaire pour leur prêche; leurs trois premières demandes ont été accordées; quant à la dernière.
' Kaleiular of SUtte papers , 1 5 6 'i - 1 5 6 ô .
on leur a répondu quon y l'erait droit, mais qu'ils devaient s'adresser, avant tout, au gouverneur du roi de Navarre et à son conseil. Toutefois, malgré ce semblant de concession, force sera pour eux de se contenter de Saint-Macaire.
« Le prince de Condé a marié mademoiselle de Limeuil à un gentilhomme de sa maison et lui a donné i5,ooo livres de pension annuelle.
• 8 mai. — M. de Cipierre a été fait maréchal de France et M. du Péron nommé à sa place premier gentilhomme de la chambre.
• Le prince de Mantoue a pris au droit de sa femme le nom de duc de Nevers.
« i3 mai. — Le duc de Longueville est arrivé à la cour; il a été reçu avec beaucoup d'honneur par la bande du sieur Strozzi.
« Le prince de Condé est rentré à Paris; on annonçait qu'il viendrait à la cour, mais, après un séjour de six jours à Paris, il est retourné en Picardie.
« Le dimanche 1 3 nicii , il y a eu dans les cours de son hôtel deux sermons, l'un par Perocel \ l'autre par Malo^; on y a compté de cinq à six mille auditeurs et du nombre M. de la Haye, le président de La Place, des conseillers du parlement et beaucoup de gens de marque de Paris'. »
Sir John Souiers, déjà une première fois envoyé en France pour traiter de la paix, et qui semblait avoir le privilège des missions délicates, vint rejoindre Smith le 19 mai; il apportait la réponse d'Elisabeth aux propositions de mariage. La cour était à Bayonne depuis le 12 mai, Smith y envoya, le 25, un de ses secrétaires et demanda audience pour Somers et pour lui. On la leur assigna pour le lendemain, à huit heures. Les deux ambassadeurs furent exacts, mais la reine ne pouvant les recevoir que dans l'après-midi , ils dînèrent avec les maîtres d'hôtel. La chambre, où ils furent introduits, était pleine de gentilshommes et de dames; elle leur sembla bien étroite et bien simple pour si nombreuse compagnie. Smith, en présentant Somers, dit qu'il était tout prêta s'acquitter de sa .commission. Le roi l'ayant trouvé bon, Somers prit la parole;
' Peroceli délia Rogeraye. Voy. Kulemiar of Stale papers , iD6i-i565, général index, p. 588.
* Malot, vicaire de la paroisse de Saint-Andrr-des-Arcs, devenu protestant. Voy. France protestante, t. Vfï, p. 198.
^ Kalenilar ofSiate pnpevs , 1 364- 1 505.
il représenta cr«l)ord que Paul de Foix ayant déjà transmis la réponse faite à la proposition de mariage, cette communication le dispensait d'y revenir. Le roi l'ayant prié de la lui rappeler, il dit que la reine, sa maîtresse, dans une affaire de telle importance, aussi bien par égard pour les personnes qui l'avaient déjà sollicitée, que pour éviter les représentations de son peuple et de sa noblesse, avait pensé qu'il était nécessaire de laisser toutes les opinions se produire et de prendre de bons avis, mais que son intention était «de cheminer de bon pied,» puis il lut la réponse officielle que voici :
Comme ce mariage est en soy très-lionorable , ainsi n'est la royne si deraisonabie de ne penser luy debvoir estre agréable et complaire.
Et combien que Tinequalité de voz âges , Syre , peult beaucoup à détourner son affection de ce mariage , sy est-ce , qu'estant rapportées tant d'illustres vertus, accorapaignées d'une disposition et naturel plein de bonté, sa Majesté ne peult estre esmeue de refuser ung tel mariage, pourveu que toutes aultres choses qui nécessairement en dépendent et \ appartiennent n'y soyent trouvées répugnantes.
Et affin que votre Majesté ne soit plus longuement tenue en suspens sur cest affaire, sa Majesté vous asseure, Syre, qu'elle ne laissera partir d'avecques elles quelques ungs de ses nobles (de l'authorité et advis desquelz sa Majesté entendt user en ce négoce) , avant qu'elle soit résolue de toutes les difficullez qui. sur ceste délibération, se pourront naislre; et lors sur ce vous fera respondre clairement , aporlemont et franclienienl.
Après cette lecture, Somers s'assit, et Smith, prenant à son tour lu parole, s»» dit porteur du même message. — La reine mère, se tournant vers le roi, lui dit : « Voilà très-bonne réponse. — Oui, madame, répondit le roi. — La reine reprit : Les choses sont en bon chemin , et si notre projet se réalise, je voudrais (jue la reine votre maîtresse sût bien comment mon fils el moi nous lui rendions d'honneur; pour ma part, je veux la mieux traiter qu'aucune de mes filles ne l'a été, et le roi mon fils ne lui rendra pas moins d'honneur; mais puisque votre maîtresse veut consulter sa noblesse, c'est une si sage reine que je ne puis que l'approuver, et mon fils et moi nous ne pouvons qu'avoir contentement de sa réponse. » Avant de se séparer, la reine ayant demandé à quelle époque elle pourrait connaître la résolution définitive de la reine d'Angleterre, Smith répondit que ce serait au moment de la rentrée du roi à Paris. — Elle lui fit observer, qu'étant à peu près sûie qu'à l'occasion
de son entrevue avec sa fille, la reine d'Espagne , des ouvertures lui seraient faites pour le roi son (ils, « car il est recherché de tous côtés, ■ elle comptait bien que la reine ne perdrait pas de temps. — Smilh répliqua que sa maîtresse, étant maintenant décidée à se marier, un mois perdu serait plus pour elle que deux ans pour le roi son fils. — «C'est vrai, ajouta la reine. » — Sur ce, Somers promit qu'avant quatre mois le roi aurait la réponse ^
Il est important de remarquer que Catherine, en s'approchant de Bayonne, cherche à rassurer les protestants; durant son séjour à Mont-de-Marsan, elle réunit, le 23 mai, les membres du Conseil , les princes du sang et les chevaliers de Tordre, elle leur dit qu'on Taisait courir le bruit que le roi voulait retirer l'édit de pacification, mais que le roi et elle étaient décidés à le maintenir jusqu'au bout, et qu'à cet égard , s'ils savaient quelque chose, elle les priait de le lui révéler; tous répondirent qu'ils ne savaient rien ^.
De son côté, Philippe II se défend de toute pensée politique dans l'entrevue de la reine Elisabeth et de la reine mère. Un ambassadeur de Danemark, venant d'Espagne et passant par Bayonne, dit à Smith que le roi d'Espaj^ne avait envoyé des lettres au roi son maître et aux autres princes pour bien spécifier les motifs de l'entrevue; qu'elle aurait lieu, plutôt pour satisfaire au désir qu'avait la reine mère de voir sa fille, que sur sa propre recherche, et qu'il pouvait les assurer qu'aucune négociation ne serait entamée qui pût porter préjudice à aucun prince, n'importe de quelle religion il fût'.
Le plus gros événement du moment, c'était sans contredit le mariage de Marie Stuart avec Darnley; le cardinal de Guise, madame de Guise et l'ambassadeur d'Ecosse, écrit Smith , depuis qu'ils l'ont appris, sont dans l'angoisse^.
Une fois Smith à Bayonne, nous espérions trouver dans ses dépêches quelques particularités, quelques appréciations nouvelles surce qui se passa dans cette célèbre entrevue; mais au lieu de cela il nous parle des fêtes, dont le récit nous a été tant de fois raconté, des toilettes des demoiselles de la suite de la reine d'Espagne , écra-
* Record office, State papers, France .
* Kalendar of State papers , 1 564- 1 565.
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* !hid.
* Ibid
sant par leur richesse celles des plus grandes dames de la cour de France; il sVtend longuemeni sur Parrivée des ambassadeurs des divei-ses nations, des dîners qu'il fait en leur compagnie et en celle du Bhingrave et du président de Flandres. De tous les nouveaux venus, celui qui attirait le plus les regards, c'était Tambassadeur turc, Polonais de nation et chrétien; le baron de La Garde l'avait accompagné et, le i8 juin, le roi dina avec lui à un endroit nommé Saint- Léonard, non loin de Bayonne. Le bruit courait que Philippe II était venu déguisé jusqu'à Fontarabie, m.iis qu'à la nouvelle de l'arrivée de l'ambassadeur turc, il avait repris la route de Madrid. Du reste, cet ambassadeur ne fit qu'un court séjour à la rour et prit congé de Charles IX le 27 juin. Qu'était-il venu fciire à Bayonne? Les versions étaient diverses; était-ce pour offrir à Charles IX une des filles du sultan, qui serait devenue chrétienne et aurait apporté une dot assez forte pour payer toutes les dettes du roi? Etait-ce plutôt, au nom du roi d'Alger, pour réclamer une somme de 5o,ooo couronnes remise aux mains du baron de La Garde et de Pétremol, lorsqu'ils étaient tous deux à Constantinople. Quant aux offres de mariage dont s'était flattée Catherine dans son dernier entretien avec Smith , il en était aussi vaguement question, mais rien de précis; tantôt on mariait le jeune roi avec la fille de l'empereur Maximilien, tantôt avec l'in fan te de Portugal. Dans les longs récits de Smith , une particularité est pourtant bonne à mentionner : le 2 juillet, lorsque la reine d'Espagne prit congé, le duc d'Albe remit à Charles IX un écrit cacheté de la part de Philippe II, et sur une question du roi, il répondit qu'il avait charge de ne le lui remettre qu'au moment de son départ. Le roi et la reine, ajoute Smith, en ont paru très-trou blés. 11 est un point sur lequel Smith s'accorde avec un historien du temps, la Popelinière; c'est la vague inquiétude que conçurent alors les chefs protestants; ils avaient la ferme conviction qu entre le pape, la reine d Ecosse et le roi d'Espagne, par le mosen de leurs ambassadeurs, il s'était tramé, arrêté quelque chose contre eux'. Jeanne d'AIbret, le prince de Portien, l'amiral, Condé, Gramont, la Rochefoucauld se réunirent à Cognac pour tenir conseil et parer au danger qu'ils semblaient redouter 2. Le fait est (|u'une certaine
' Kalcndur ofSlalc papcrs , 1 564- 1 565.
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agilatiou religieuse s'était manifestée dans plusieurs villes : à Tours, le sang avait coulé; à Lyon, un gentilhomme protestant et un ministre avaient été massacrés, le jour de Saint-Pierre, par le peuple qui , ce jour-là, dansait dans les rues. II semble que de part et d'autre on se prépare à la lutte; on se ménage des alliés; ainsi, le 2 1 juillet, la cour étant à Montauban , les capitaines des Suisses et des Grisons viennent renouveler leur ligue avec la France. Nous avons dit avec quelle stupeur la nouvelle du mariage de Marie Stuartavec Darnley avait été reçue par la maison de Guise; c'était une difficulté, une complication de plus. Le 3o juin, Ciiarles IX, élant encore à Bayonne, s'en était expliqué dans une letti^ à Elisabetli, et tout d'abord il avait pris la défense de Marie Stuart « qui ne pouvoit mieux ni plus sagement faire que de suivre eu cela le bon conseil de ses sujets, » et il avait supplié Elisabeth de le tenir pour agréable ^
C'est par une lettre d'Élisaheth h Smith que nous savons l'accueil qu'elle fil à la requête de Charles IX : « La reine sa sœur n'a tenu aucun compte de ce qu'elle-même et ses meilleurs amis lui avaient conseillé; mais elle n'admet pas d'intervention entre elles deux; elle a envoyé un gentilhomme en Ecosse; ses demandes sont raisonnables et elle ne doute pas du succès de la négociation ^. 1
L'entrevue de Bayonne, nous ne le voyons que trop par les lettres de Smith , portait déjà ses fruits; les défiances étaient devenues réciproques. Au moment de l'entrée de la cour à Angouléme, le bruit se répandit que les chefs protestants avaient levé un grand nombre d'hommes d'armes, et que, renouvelant l'entreprise d'Amboise, ils voulaient venir à la cour. La Rochefoucauld, en apprenant ces bruits, protesta contre de pareilles calomnies. Cette déclaration ne rassura pas Catherine; elle n'entra dans le château de Cognac qu'avec une très-forte escorte, et donna Tordre d'armer immédiatement trois ou quatre nouvelles compagnies pour escorter la cour.
Smith insiste sur le triste spectacle qu'offre le Languedoc et la Guyenne entre les mains de Daniville et de Monluc'. De la Rochelle il écrit de nouveau, le i8 septembre, que, dans toutes les
' Record office , Sta te papcrs , Frau ce, vol . X X W II I . ' Kulcndar nf State papcrs, i 5fi/i-i 565.
' Ibid.
villes où le roi séjourne, tout est mis en œuvre pour rétablir fautorilé des papistes et abattre celle des huguenots. De la Rochelle le roi s'étant dirifçé sur Nantes, le 21 septembre Condé rejoignit la cour à Niort, suivi de près par le cardinal de Guise et le marquis d'Elbeuf qui, le 29 septembre, vinrent à Champigny, château du duc de Montpensier; Condé refusa d'y entrer. Smith remarque qu'il portait les couleurs de la sœur du duc ae Longueville. et quelques jours plus tard, il annonce que le mariage est conclu, et que la princesse est de la religion, et a toujours eu le prêche chez elle. Rien n'échappe à ses yeux; chemin faisant, il donne des ordres pour acheter les livres nouveaux imprimés à Paris, et parmi eux, un Récit de la guerre de Hongrie, un Récit de la guerre de Malte, un autre libelle intitulé la guerre cardinale et qui traite de la lutte entre les gens du cardinal dans le pays messin et le comte de Salcedo; enfin, deux autres livres contenant tout ce qui a été fait en France pour la cause de la religion sous les rois Henri II, François II et (Charles IX jusqu'au dernier séjour de la cour à Rordeaux ^ .
De Nantes, nouvelle lettre de Smith; il revient sur ce qu'il a déjà dit des pratiques de Catherine pour détruire la vraie religion; il allirme que depuis Bayonne, dans chaque ville qu'ils ont traversée , il y a plus de huguenots (|ue de papistes, que le plus grand nombre des vdies sont de la religion, et que, le jour même de l'entrée du roi à Nantes (le ii octobre), il a assisté au prêche où se trouvaient bien deux mille personnes, dont un grand nombre de gentilshommes et de dames nobles; le ministre a été très-éloquent et se nomme Pérocel'-^; enfin, dans une dernière lettre à Leicester, il lui mande que le roi a mis des gouverneurs papistes dans toutes les villes; que le nonce du pape exige que le cardinal de Chàtillon qui est à la cour ne porte plus-le chapeau et les insignes de cardinal , maïs que le connétable y est opposé et a pris parti pour son neveu contre le pape *.
La cour passe huit jours à Rlois, Smith l'y suit, et dans ses lettres il insiste de nouveau sur les craintes qu'éprouvent les protestants, de la suppression de l'édil; s'il en était ainsi, ils seraient forcés de recourir aux armes. A côté de ces bruits vagues, il nous
* Kulendar of State papers , i565.
Ihid.
signale un violent conflit qui venait de s'élever : la reine de Navarre, la duchesse de Ferrare, le prince de Condé ayant fait prêcher un de leurs ministres dans la résidence royale, le cardinal de Bourbon a pris à partie Jeanne d*ÂIbret et lui a reproché d'enfreindre les édits. Pour sa défense, elle a allégué la permission qu'elle avait obtenue du roi à Lyon; la reine mère est intervenue dans le débat et a de nouveau autorisé le prêche , mais à condition qu'ils n'y amèneraient que leur suite. Montgommery étant venu à Blois ainsi que d'autres chefs protestants, de grandes précautions, ajoute Smith, ont été prises; des chevaliers de l'ordre sont ailés visiter chaque maison de la ville pour s'informer de ceux qui y logeaient, d'où ils venaient et où ils allaient; ce qui n'empêchait pas la cour de passer tout son temps en fêtes : « ce ne sont ici, nous dit-il, que chasses et momeries^ •
Le i3 décembre, tous les gros bagages partent pour Saint-Germain, et les grands dogues et les taureaux anglais, avec une nombreuse escorte, prennent la même route; de son côté la cour part pour Moulins. C'est dans cette ville que le roi avait convoqué pour le mois de janvier les princes « les grands oiliciers de la cou ronne et les chevaliers de l'ordre. Deux grosses affaires étaien pendantes : la querelle du maréchal de Montmorency et du cardi nal de Lorraine, et la poursuite des Guise contre Coligny. Un rap port secret nous fournit quelques détails sur ce dernier conflit et nous l'analysons :
Le cardinal arriva à Moulins le 9 janvier; il fut immédia temen reçu par le roi et la reine qui lui firent bon accueil; le lendemain 10 , qui fut le samedi, il se trouva au Conseil.
La reine prit la parole et lui dit que tout leConseil était d'avis que l'on ne pouvait pourvoir aux affaires du royaume, que premièrement l'on n'eût apaisé les querelles particulières, et qu'il y en avait deux principales : l'une engagée entre lui et le maréchal de Montmorency, et l'autre pour l'homicide commis en la personne de son frère, le duc de Guise, et qu'elle et le Conseil le priaient d'amener cette affaire à bonne composition ; que l'amiral se soumettait à toute raison , et que partout où il serait besoin il affirmerait par serment qu'il n'était nullement coupable de ce meurtre. Le cardinal, après avoir protesté de son désir de faire tout devoir
* Katendar of Sta te papcrs , 1 5 () 5 .
pour la pruspérité des affaires, et comme homme (i*Eglise ri pour .son honneur et celui de sa maison, réclama bonne justice, et se tournant vers le roi, il lui rappela qu'il avait Thonnenr detre de son sang, et se tournant vers la reine : « Et vous, madame, savez, très-bien que jay aussi cet honneur d'estre vostre parent; vous, monsieur le prince de Condé, et vous, monsieur h? cardinal de Bourbon, estes mes cousins: vous, monsieur de \fontpensîer, m'estes bien proche parent; vous, monsieur de Nevei-s et monsieur de Longueville, avez épousé mes nièces, » par quoi il les adjura de ganler son honneur comme le leur. Quant à la mort de son frèix* le duc de (iuise, eu égard à sa profession cl n étant que tuteut honoraire de ses enfants, il ne devait rien répondre, sinon qu'il ferait toute sa vie ce qui lui serait possible pour qu'un tel acte ne restât impuni; il ne s'agissait ici ni de la voie des armes ni d'un combat, il y avait homicide manifeste, il demandait justice, renvoi au parlement de Paris, n'ayant ni haine ni désir de vengeance contre Tamiral et désirant qu'il en sortît justifié.
I^e roi protesta qu'il ne le forcerait jamais de faire un accord à son désnvanta-^e; sur ce, le cardinal se retira. Le Conseil décida que, pour éviter tout malheur, le cardinal serait remis à la garde de l'amiral et l'amiral à la sienne; que l'on prendrait d'ici û deux jours les noms de tous ceux qui étaient à leur suite; enfin, que l'on manderait à la cour le maréchal de Montmorency; que l'on inviterait MM. d'Aumale et d'EIbeuf à ne pas venir à la cour que ces deux dillérends ne fussent accordés; que le roi entendait que tout cela fut jugé; enfin que madame de Guise remettrait les informations et auti-es jiièccs à produire en cette cause, et adresserait <iu roi une demande de renvoi au parlement ^
Au mois de février, la querelle entre les maisons de Guise el de Chàtillon se reprit; le roi fit venir à Meaux madame de Guise, le cardinal de Lorraine et l'amiral, leur témoignant le singulier désir qu'il avait, pour plusieurs grandes raisons, d'y mettre une bonne fin. Le cardinal et la veuve du duc demandèi^ent délai pour pmduction de pièces qui ne devaient être vues que de sa Majesté; depuis, la duchesse demanda à poursuivre devant le parlement et à y présenter les pièces soumises au roi, à ([uoi il se refusa, et fit assembler les princes de son sang, les chevaliers de l'ordre,
' HcconI oljicr , Stnic paiitiA, Fiancr, \ol. \LliI.
les conseil Ici^ de son Conseil pour juger lafTaire avec Tassistauce de la i-eine sa mère. De part et d*autre, on s'en re:nit à son jugement, et lamiral, ayant affirmé de nouveau, comme devant Dieu, qu'il n'avait fait, ni fait faire, ni approuvé le dit homicide, le roi le déclara innocenta
Pour cette fin de Tannée 1 566 , rien à signaler dans les dépêches des ambassadeurs : M. de Foix avait été remplacé à Londres par Bocheiel de la Forest; c'est à celui-ci que Charles IX écrit, le 25 mai, à l'occasion d'un certain sieur de Savigny, qui se disait bâtard du roi de Navarre et prétendait n'être venu en Angleterre que pour appeler au combat un gentilhomme avec lequel il prétextait avoir querelle, mais en réalité, il n'avait quitté la France que pour une infinité de méfaits; et le roi demandait son extradition , ainsi que celle du receveur général d'Agen, nommé le iMacon , sieur de Bel Assise, qui avait emporté 5o,ooo écus de sa recette^.
Nous touchons à Tannée 1667, année grosse d'événements et si tristement marquée par la reprise de nos guerres religieuses, la mort de Darniey et les troubles d'Ecosse; elle s'était d'abord annoncée sous de meilleures espérances : le roi, écrivait-on, le i/i février, a fait son carnaval à Paris avec de brillantes mascarades*. Les défiances de Catherine étaient déjà éveillées, quelques-unes de ses lettres au connétable en témoignent; elles ne semblent pourtant justifiées que par des renseignements encore très-vagues, très-incomplets. La mort de Darniey fut comme la première menace des orages à venir. Voici en quels termes Catherine annonce cette triste fin au connétable : • C'est grand heur pour la reine ma fille d'en estre débarrassée, encores que ce jeune fu (fou) n'a pas ayté roy longtemps; s'il eust esté plus sage, je croy qu'il fust encore en vie. » Maintenant voici la lettre oflicielle que Charles IX adressa, à cette occasion, à Elisabeth :
Très haulte et très excellente princesse , très chère et très amée seur et cousine, Tinconvenient advenu en £Iscosse est cause que nous envoyons présentement par delà le sieur du Croc *, nostre conseiller et
' Record office , Stale papers , France, vol. XLllI.
* Dans uue leUre du 1 7 octobre 1 366 , à la reine Catherine de Médicis, Ducroc disait : « Monseigneur le cardinal de Lorraine m*a escrit que le Roy et vostre
maistre d*hostel ordinaire , présent porteur, pour consoler en ces te alHiclion nostre très chère et très amée seur la re> ne d'Escosse et résider auprès d^elie nostre ambassadeur, ainsi qu*il vous fera entendre, favant chargé aussi vou* visiter, en passant, de nostre part et remercier c'e la démonstration que vous faites à la continuation de nostre mutuelle amitié, en laquelle nous v-ous prierons croire que vous ne trouverez jamais, de nostre coslé, que toute correspondance, commt* il vous fera plus au long entendre, dont vous le croirez, s'il vous piaist, comme vous feriez nous mesme qui prions Dieu, 1res haulte et très excellente princesse, nostre très chère et très amée seur, vous avoir en sa 1res saincte et digne garde.
Escript à Fontainebleau, tiij* jour de mars 1 667 \
H est un indice qui aurait dû rendre Catherine plus clairvoyante sur les menées du parti protestant, c'était Tenvoi d'un ambassadeur extraordinaire d'Elisabeth pour réclamer de nouveau Calais et Texécution du trailé de Cateau-Cambrésis. Une nouvelle prise darmes pouvait seule favoriser ces persistantes prétentions. Avisé de celte ambassade, Charles H. écrit à l'ambassadeur Henri iSorris que, comme il est retenu plus longtemps qu'il ne pensait à Monceaux, Smith et lui peuvent venir à Crécy, petite ville trèsvoisine de Monceaux, «où ils seront très -bien accommodés et logés*. » Cette nouvelle tentative d'Elisabeth pour rentrer dans Calais est peu connue, c'est ce qui nous engage à dtinner en entier la relation de l'entretien qui eut lieu entre Charles IX et les envoyés anglais.
Le sieur de Smith, envoyé de la royne d'Angleterre, accompagné du sir de Norris, ambassadeur de la dicte dame résidant en France, vint le XXIX* jour d*apvril mil cinq cent soixante sept trouver le roy à Saint-Maur, auquel il fcii entendre que, veoyont la royne, sa maistresse, les huit ans passés dedans lesquels par le traisté dernièrement faict au Chastcau Canibrcsis entre le feu roy Henry son père et la dicte dame, Callays luy doibt estre rendu, elle avoit depesché le sieur de VVinter. son
Majesté vouliez que je demeuras-se ici deux mois plus qu'il n avoyt cslë commandé, et que pour ce faire, vous m'cilvoiriez de l'argent par mon fils.» Il est donc à croire qu'il revint en France, et qu'à la nouvelle du meurtre de Darnley il fut immédiatement renvoyé en Kcosse; en effet, il n'y a pas une lettre de lui entre celle du 17 octobre i566 et la dépêche du 19 mai 1867. Voy. Teulet, Relaùons de la France et de l'Ecosse, t. II, p. 396.
* Record office , State papers , France, vol. XL. (Original.)
- Record office , StalP papers , France, vol. XL.
vys admirai , et le dictSiuytli aussy pour venir au dict Cnilais en demander ia restitution, auquel lieu ils n*avoient trouvé personne qui les auroit oui», de sorte que, suivant la charge qu*il avoit de sa dicte maistresse, il estoit passé oullre, et venu devers sa Majesté, la requérir, en vertu du dict traicté, de la restitulion de la dicte place et ses appartenances, comme de chose jusic et raisonnable.
La response du roy fut qu^il s^esbahissoit grandement de ceste demande, d'aultant qu'il avoit tousjours estimé et (enoitpour cerUin, vcu les choses passées depuis le dict traité, qu'elle n y avoit plus riens, et luy scmbloit qu'il n'en falloit plus parler, mais seulement de l'entretenement de la bonne paix et amitié qui estoit entre eulx, en laquelle sa Majesté desiroit continuer, et faire congnoistre à la dicte dame , sa maistresse , Tenvie qu'il a de luy demeurer bon et parfalct frère et amy; que neantmoins, s'il ne se contentoit de ceste responce, et en vouloit scavoir les raisons plus particulières, il feroit entendre à son Conseil ce que le dict ambassadeur luy avoit dict, et luy mesmes, s'il vouloit, y seroit ouy, auquel on luy satisferoit plus amplement.
Là dessus se retirèrent les dicts ambassadeurs , et ayant le roy communiqué aux princes de son sang, et seigneurs de son dict Conseil là assemblés , fut advisé d'entendre plus particulièrement du dict sieur Smy th ce qu'il auroit à dire là dessus, le quel, retourné qu'il fut, commença à remonstrer que, par le dict traicté, le roy, coiiune successeur à ceste couronne, estoit tenu rendre la dicte ville de Callais, laquelle il avoit charge de sn Majesté de demander, et le sonuner dy satisfaire, et allégua plusieurs raisons pour conforter ladjcte demande, toutes fondées sur le dict traicté, entre autres que, »i on vouloit prétendre quelque innovation faicte au dict traicté , c'esloit du costé du roy que Ion y avoit commencé, allegant les armoyries d'Angleterre prises par la royne d'Escosse, vivant le roy François son mary, ce qu'il avoit toléré; aus^y que sa dicte maistresse avoit plusieurs lettres inlerceptés, par oii se verra que les cappitaines et gens de guerre françois qui estoient lors en Flscosse n'a voient pas seuUement charge de conservjpr le dict pais, mais d'entreprendre sur le royaume d'Angleterre, par où elle prétend que l'innovation première est du costé du roy.
H luy fut respondu par monsieur le chancelier que , le dict traicté bien entendu , il se verroyt clairement qu'elle estoit descheue de ce qu'elle pretendoit au dict Callais , en ce qu'il porte que celuy qui commencera à attenter par armes est exclud et pri\é de tout droict; qu'il estoit clair et sans difficulté que. se saisissant du Havre de Grâce, elle estoit tombée en la peine du dict traité; que fonder l'innovation de nostre costé pour les armoyries prises par la dicte royne d'Escosse, c' estoit chose qui ne regardoit point le roy et ne le touchoil aulcunement; quil fauldroit qu'ils s'adre.ssasbent :i elle, si raison y avoit , et encore quand il fauldroit
cointneiK'CT de ce U*mps*là à n'p;arder qui aiiruit iailly ic premier, il se trouveroit que ce scroit la dicte daine royiie d'Aiigielerre, d'auliaiit que Ton scavoit bien le secours, laveur et assistance de g'ens, d*argent, artilleryc et munitions qu'elle a voit envoyées au dictpays pourdefen Ire les Escossois, lors ses subgects et désobeissans , et pour les quels clnstier et remeltre en obéissance , sa Majesté avoit envové ses force» p ir de la, et non à aultre occasion; en quoy ils furent enipe.'»cliés par rarniée que y avoit par mer et par terre la dicte dame royne d'Angleterre, qui mesmes tint la ville du petit Lieth longuement assiégée, par où elle faisoitouverlff déclaration d'hostilités, et contrairement au dict traicté, et par ce moyen perdoit le droict que le dict traicté de Cambresis lui laissoit sur le dict Giflais. Quant aux dictes lettres interceptées, quant il y en auroit de ceste substance ou non , d'aultant que Ton scait que jiinais le roy n'eut ceste intention , ce seroit ung fondement qui ne seroii assis que sur opinion, et le dict traicté parle clairement, quant il dict pir annes, ainsy qu'il sVst veu que, du costéde la dicte dame royne d'Angleterre, elle a faict au dict pais d'Escosse et depuis au Havre de Grâce, et à Roen mesmes, où beaucoup de ses subgects furent trouvés à la reprise de la dicte ville de Roen.
Pour davantage justifier au dict sieur de Smyth ce qui regarde le l'aicl d'Escosse , sa Majesté vouloit que fevesque de Valence luy touchast particulieienient ce qu'il en scavoit, comme cellui qui y fust lors envoyé, et demeura par de là jusques à la resolution des choses, lecjuel déclara que la principalle occasion, pour laquelle il y alla, estoit pour oster à la dicte dame royne d'Ang'eturre le souspecon qu'elle disoit avoir des Arces de France , offrant , si elle vouloit en faire retirer ses gens , de faire revenir les François qui y estoient, après que l'obéissance y seroit rendue , y laissant seiillemcnt nombre suffisant et nécessaire pour la garde des places fortes; mais, comme long temps auparavant elle avoit traicté avec les dicts Escossois tumulluans , elle ne voulut recepvoir aucune condition , jusques à ce que fmallement elle les réduisit avecq la faveur des dicis Escossois, et l'armée grosse qu'elle y «ivoit, dedans le petit Liet, et les y tint assiégés l'espace de deux mois, et jusques au Iraicté qui y fut faict, par où ils furent contraincts de retourner et laisser le dict pays en la puissance des dicts rebelles , lequel traicté ne fut neantmoins point ratilTié par le dict roy François, d'aultant que les dicis Escossois devoyeiU envoier devers sa Majesté dedans certain temps après, ce qu'ih ne leirènt, et ce pendant intervint son décès, de manière que la dicte dame royne d'Angleterre, quant bien il luy pouvoit servir, ne s'en scauroit ayder, n'ayant pas esté approuvé du prince, par la mort duquel nous demeurons despourvus de ce qui concerne le dict royaume d'Escosse.
Le dict s' de Smyth. laissant à partie dict faict d'Escosse, retournoit tousiours sur Tobligation du dict traicté de Cambresis , disant que le
roy ne se poiivoit raisoiiiiul>teiuent> excuser de la restitution de la dicte ville de Callais, d'aultaiit que ce que la dicte royne d'Angleterre* avoil faict, s^iiTipatronisanl du dict Havre de Grâce, n'avoit esté que pour le bien de ses affaires et le luy conserver es troubles dont son royaume est oit travaillé , faisiint en cest endroit office que les princes amys doibvent à leurs voysins jeunes et en affliction , comme elle avoit assez déclaré par plusieurs escripts qu^elle avoit faict publier, insistant tousiours a la dicte restitution et davantage à la peyne do cinq cens mil escus portés par le dict traicté, au cas de refus. A quoy luy fut répliqué, qu'elle avoit fort mal faict paroistre en Texecution de ceste sienne publication qu'elle eut ceste intention; car comme il eut pieu à Dieu pacifier ce royaume et ung cliacun retourner en Tobeissance accouslumée du roy, elle avoit esté requise se départir du dict Havre et en retirer ses forces, pour lequel effect feurent envoyés plusieurs bons personnages devers elle; mais, au lieu d'y satisfaire, elle en feist sortir tous les François qui estoient dedans, renforça la garnison qu'elle y avoit de plus grand nombre d'hommes, d'artillerie et munitions presque incroyables, et telles de toutes armes, équipage, de chevaulx et autres provisions de vivres, quelle litissoit assez à penser qu'elle n'avoit pas seullement volonté de se contenter du dict Havre, mais d'estendre ses aisles plus avant, se laissant entendre qu'elle le gardoit seullement en attendant que Ton luy eust faict raison du dict Callais, faisant tacitement congnoistre par là qu'elle veoyoit bien du tout avoir perdu Callais, et vouloit faire ung nouveau du dict Havre, où elle s'opiniastra tellement que le roy fut contrnint y envoyer une armée qui tint le dict Havre longuement assiégé, non pas trop eslroitement , en espérance qu'elle se recongnoistroit , et les choses y passeroient plus doulcement, ce qui ne profila de rien , de sorte que sa Majesté y feist marcher monseigneur le connestable, et ses principaulx cappitaines en intention de les suivre en personne, mais il advança tellement l'affaire que ceulx de dedans qui estoient en nombre de plus de six mille hommes , se veoyant prestement d'estre forcés, s'accommodèrent à le rendre, en quoy ils furent pour le respect de la dicte dame royne , de laquelle le roy a tousiours eu l'amitié en recommandation, gracieusement et favorablement traitiés; par où tout le monde peult juger si elle a raison de venir à présent demander Callais, qui est ung vrai héritage et patrimoyne de la couronne de France, que ce n'est du leur ni conqiiest faict sur eulx, mais chose remise en son ancienne et naturelle obéissance , fort esloignée d'eulx que Dieu a divinement séparés de nous , ayant voulu par le succès des choses, ainsy que dict est, cy dessus passées, oster toute occasion à l'advenir de querelle et guerre entre ces deux nations, et assurer le moyen de faire durer perpétuellement entre enlx la bonne paix et amitié qui y est, que su Majesté désire conser\er de su part, encores qu'il
uust assez occasion de deniander à la dicte ro^ne recoinpencc des grands frais et dépenses qu*il a esté contraint de faire pour le recouvrement du dict Havre, et aultre dommage par luy soufferts, dont il ne veult faire à ce instant; mais n tout cola préférer l'amitié de la dicte dame, laquelle le roy s'assure, qu'ayant bien considéré toutes ces raisons, demeurra satisfaicle, et en non moins désir de conserver l'amitié et bonne inlelligence de sa dicte Majesté.
Ne fut aussi oublié faire entendre au dict Meur Smith que le dict traicté porte que l'on ne pourra retirer, supporter ni favoriser le* subgects Tung de l'autre prince, sans contrevention du dict traicté, et que la dicte dame roy ne d'Angleterre scayt bien ce qu elle a faict à l'eiidroict des Escossois, et iiussy combien de François elle a nlenus et recelés en son royaulme fugitifs et proscripts de ces royaumes, sans qu'elle les ayt jamais voulu rendre suivant le dict traicté, quelque instance et interpellation qui luy en ait esté faicte de la part de sa Majesté, qui sont toutes choses qui empirent sa cause, comme il est aysé à juger'.
Au mois de juillet, dans une lettre de Catherine au connétable, commencent à se faire jour quelques craintes sur les mouvements des protestants, mais rien de précis; son attention semble se tourner du coté de TKcosse. Le i G juillet, Charles IX . alors à Ecouen , annonce à Elisabeth que *pour le désir d'y voir plus de repos et (le tranquillité et la reine de ce pays hors de raflliclion en laquelle elle est, » il y envoie M. de Lignerolles, gentilhomme de sa chambre, qui la visitera en passant^. En août, en septembre, même sécurité; notre ambassadeur en Angleterre, Bochelel de la Forest, écrit à Elisabeth que le roi et sa mère sont venus jusqu'à Saint-Quentin et Péronne, et maintenant s'en retournent vers la Champagne à la Fère en Tardenois, lieu qui est à monsieur le connétable, et de là à Marchais, maison du cardinal de Lorraine, où leurs Majestés verront les Suisses qui ci-devant ont esté levés, faisant compte d'estre de retour u Villiers-Cotteretz pour la Saint-Michel. « Leurs Majestez, depuis le partement de Compiegne, ont toujours passé leur temps en toutes sortes de chasses. La reine mère, ajouie-il, lui ayant donné Tordre d'acheter quelques besles d'emble et en ayant trouvé quatre, il prie sa Majesté de faire délivrer un passeport pour leur envoi en France^. »
Durant son séjour à Marchais, Charles IX écrit à Elisabeth
* Hecord office, State papcrs, France, vol. XL. (Copie du temps.)
* Record office» State papers , France, vol. XL.
* Record office, State pupers, France, vol. XLI.
pour la remercier de ses bonnes dispositions envers la reine d'Ecosse; il a su par son ambassadeur Norris le remède qu'elle veut porter aux aflaircs de cette reine, chose qu'il a trouvé conforme à leur propre volonté, et, pour cet effet, il dépêche devers elle le sieur Pasquier, chevalier de Tordre, qui lui en dira plus au long et qui a charge de s'accommoder et s'entendre avec elle sur ce qu'elle jugera être plus à proposa Le cardinal de Lorraine y joint une lettre, il la remercie également et la loue «de vouloir montrer au monde combien de tels actes sont contraires à la loi de Dieu. » Il engage le duc de Chàtellerault, qui s'en va en Ecosse, à la visiter et à se concerter avec elle ^.
A la mi-septembre la cour était revenue à Monceaux, et sans que l'éveil en eût été donné, on apprit que Bosoy et Lagny étaient occupés et la route de Paris interceptée par les protestants. Escorté par les six mille Suisses entrés à Meaux dans la nuit du 27 septembre, le roi prit la route de Paris : cette marche était audacieuse; toutefois les protestants n'osèrent pas attaquer sérieusement l'armée royale, mais vinrent prendre position à Saint- Denis. Ce fut là que de nouveaux pourparlers eurent lieu ; c'était dans le programme des guerres civiles. Voici comme ils sont racontés dans une note du temps : « Le 3o septembre furent envoyés d'abord en parlementaires le chancelier, le mareschal de Vieilleville, l'evesque d'Orléans; puis de nouveau le chancelier, le mareschal de Montmorency, M. de L'aubespine, l'evesque d'Orléans, puis encore l'evesque de Limoges et autres à Saint-Denys et Saint- Supplice; depuis le connestable y alla le 10 et le 1 1 d'octobre avec Morvillîers, l'evesque de Limoges et L'Aubespine , mais sa présence avança peu les affaires, estant entré en quelques parolles fascheuses, tant avec les princes qu'avec M. de Chastillon et son neveu , parcequ'il fut reproché au connestable, qu'à une assemblée faite à Paris devant le roy, il avoit dit que M. le Prince vouloit se faire couronner roy à Saint-Denys et se faire nommer Louis XIIL Le dernier parlement se fit le 26 octobre, où estoientpour le roy le mareschal de Montmorency, de Villars, L'Aubespine, l'evesque d'Orléans^. »
Nous n'avons pas à raconter la bataille de Saint-Denis, le récit en a été fait trop de fois; bornons-nous à dire que le Record office
' Becord office, State papers^ France, vol. XLI. ^ IbU.
' Ihid,
en reiireruie un curieux dessin à la plume ^ Pour les événements qui vont suivre nous nous servirons d'un document inédit dont voici le titre :
Brief discours comment à peu près sont passées les affaires de la guerre de France «.principalement au camp de monseigneur le prince de Condé, duc d'Aiignon et pair de France, depuis le commencement de descembre jusqu'au xv' de fiMivrier.
Le dîct seigneur avec son armée, environ le commencement du dicl moys de décembre, prend par force la ville de Pontz sur Yonne , distante de la ville de Sens environ deux lieues, pour donner piss^ige aux compagnies qui luy venoient de la Guyenne, conduistes principalement piir le seigneur de la Rochefoucault pour les joindre avec ses forces; les dictes compagnies pou voient arriver à trois mille hommes de pied et deux mille chevaux , et amenèrent avec eux six pièces d*artilleries prises à OHeans, entre les quelles y avoit deux doubles canons , une grande coulevrine et troys pièces de campagne avec leur équipage et munitions.
Au dict temps les ducs de Guise et Aumale qui estaient dedans la dicte ville de Sens avec grand nombre de cavallerie, sentant la dicte armée près d'eux, y s'en allèrent une nuit tirant le chemin de Troye, sans estre apperçus de leur ennemis, et de là à Verdun.
Peu de jours après fut prise la ville de Bray sur Seine , moitié par force , moitié par accord , car après avoir reçu quelques assaults se rendirent au s' de Genlis, lieutenant de monseigneur le Prince en ceste affaire, par composition et payèrent ii v" escus.
]| y en eut plusieurs d'une part et d'autre tués et blessés; entre y fut blessé le sieur de Corbouzon , frère du comte de Montgomery ; les capitaines et soldats qui estoient dedans, conduits entre aultres par ung nommé Gombault . sorti avec le reste de ses soldats , bagues sauves , et luy et sa compagnie s'allèrent remettre dedans la ville de Provins , laquelle ville fut prise miraculeusement, car la bresche n'estoit nullement raisonnable, mais ceulx qui estoient dedans, voyant la hardiesse et plus que témérité des assailans, se rendirent. La dicte ville est du duché de Nemours.
Justement après fut prise la ville de Nogent sur Seine, se voyant preste à estre forcée , et paya aussi quelque somme de deniers et munitions qui soulagèrent grandement la dicte armée.
Monseigneur le Prince , au dict temps , vint loger au dict lieu de Bray, que fut le 7' du dict moys , au quel lieu vint madame la marquise dé Roteiin , mero de la femme de mon dict seigneur le Prince pour traicter
' Record office, Stute papers, France, vol. Xlil.
on aviser à quelques moyens de la paix et ce pendant se faisoient plusieurs allées et venues par le susdict Gombault vers le*^ Roy ^^ pour accorder quelques articles de paix assez peu raisonnables, pour tous jours entretenir le dict s' Prince , soubs couleur de la dicte paix , encore qu'ils n'en eussent aucune volunté , ce qu il pensoient ne devoir estre cogneupar le dict seigneur et sa compagnie; mais le dict sieur, qui n'a jamais eu faulte de leurs advertissemens , avoit descouvert par quelques moyens certains et par quelques courriers qui alloient et venoient ordinairement de Paris vers le cardinal de Lorraine et mareschal de Vielleville , comme ils les avertissoient ordinairement qu'ils fissent tout ce qu'il pourroient pour empescher la venue des Reisters du dict seigneur Prince , ce qu'ils esperoient bien certainement faire, comme ils avoient aussi assuré le Roy, et que ce pendant ils sçavoient bien comme il falloit traicter et entretenir les mareschaux en parlementant et leur faisant accroire de vouloir faire la paix. Là dessus, n'estant pour lors rien faist, se départit la dicte dame du dict lieu de Bray et s'en retourna vers la Royne.
Mon dict sieur le Prince tira son chemin droist vers la Brye pour de là aller en Champagne et Lorraine pour aller recevoir ses Reistres , des quels , au dict temps , il eut certaines nouvelles et de leur acheminement. Au dict temps , monsieur de Clermont d* Amboyse se départit de la dicte compagnie sans dire adieu et avec assez peu d'occasions , pour raison de quoy n'y a acquist pas grand honneur et n'a esté sans s'en repentir. Le dict seigneur avoit réputation d'avoir auprès de soy de grands deniers , les quels il aymoit et vouloit garder, au moins ainsi qu'on disoit. Néanmoins son fils aisné est demeuré avec la dicte compagnie et de mon dict seigneur le Prince, et avec la plus part de la compagnie de son dict père, .le ne veux oublyer, ayant parlé de la marquise de Rothelin, comme quelques jours auparavant elle a esté prise en son chasteau de Blandis avec les petits enfans de mon dict seigneur le Prince qu'elle avoit avec elle en garde. La prise fut faiste par son neveu qui a espousé sa nièce, fille du feu sieur de Gyé, seigneur d'Entraguez, assez villement , en quoy on peult accuser fun et faultre, luy par ce que, quelques jours auparavant, il lui avoit escrit qu'il vouloit la venir voyr avec petite compagnie pour luy communiquer quelques affaires, à quoi elle prendroit bien plaisir, et que, à ceste cause , elle luy mandast s'il seroit le bien venu , comme elle fist, et aussi qu'elle avertist, quand il viendroit, ceulx de la porte de le laisser entrer ; au dict temps il ne faillit de venir et fist avertir qu'il estoit â la porte, suivant ce qu'elle sçavoit, et la porte luy fut ouverte sans faire regarder quelle compagnie il pouvoii avoir avec luy. 11 avoit avec luy tant de pied que de cheval bien troys cent personnes toutes cachées dedans les maisons, et luy, la porte ouverte, avec ceulx qui estoient les plus près de luy commença à assaillir, tuer et saccager les serviteurs de sa tante et ce pendant le reste y entra et se saisit du chasteau ; estant
entré , la pilla et saccagea tout et animen i prisuiiiiiers la dicte dame et les petits enfans, entre aultre ung grand nombre des gens de bien et d'honneur qui s'estoient venus là dedans pour sauver leur vies et leurs biens, dont fut plus de dommage que à elle. Voilà la foy de son neveu, et le peu de diligence que telle dame n usé à garder une maison forte quelle pou voit garder'.
Ce fragment de journal s*arrête là, I/armc^e protestante, allant au-devant des Allemands, passa la Meuse à Saint-Mihiel et fit sa jonction, le 12 janvier 1568, à Ponl-à-Mousson avec le prince Casimir, le second fils de Télecteur Palatin; il amenait six mille chevaux et trois mille hommes de pied. Vieilleville, qui avait tout fait pour arrêter Tinvasion allemande, écrivait à Catherine de Mcdicis : « Vous aurez bientost cesle peste en vostre royaume. Dieu veuille qu'ils fassent un mauvais voyage. « Le duc d'Anjou mis à la tête de Tannée, malgré sa grande jeunesse, s'était porté à Troyes, puis, suivant l'armée protestante et inquiétant ses derrières, il était venu, le 16 février, se placera Montereau pour y attendre le duc de Saxe et Bassompierre qui amenait les reitres. Ne pas engager d action décisive, gagner du temps et négocier, c'était le plan adopté par Catherine. Un des dangers de la situation, et dont elle tenait compte, c'était l'appui secret donné aux protestants par l'ambassadeur Norris, et, il faut bien le dire, par Cécil lui-même, en dépit des protestations de neutralité et de bon vouloir qu'Elisabeth affichait dans toutes ses lettres; nous en trouvons la preuve dans cette lettre de Coligny à Cécil datée de Montreuil-Bellay, le 7 janvier i568 :
Monsieur, les grands et vertueulx et recommandables oflices que vous avez faits Jusques à ceste heure pour Tavancement de nostre cause et les effets qui s*en sont suivis, et dont nous nous ressentons à bon escient, nous rendoit un tesmoignage si certain et asseuré du zèle et affection si singulière qu il a pieu à EHeu de mettre en vous en ce qui touche son honneur et gloire et la conservation des églises qu'il a recueillies en ce royaume, oultre ce que nous en avons appnns par les lettres et depesches de monsieur le cardinal de Chastillon , que j*ay pensé que je vous ferois tort et à moy mesme si je voulois essayer d'augmenter une si bonne et sainte volonté par un discours de raisons, et que ce seroit aultant si je voulois adjouster de la chaleur au feu, de sorte que je me contenteray,
* liecord office, Slale pojfxrs , France, vol. XLII. ( Original.)
s il vous plaisl, de vous supplier seulement par ceste ci de vouloir entendre de Testât de noz affaires de ce gentilhomme, présent porteur, oultre ce que vous en dira aussi en particulier monsieur le cardinal de Ghastillon, et nous continuer la mesme et semblable volonté et faire comime vous avez toujours accoustumé et que nous avons toujours attendue et espérée de vous , et combien que vous soyez conduit à cela pour la cognoissance que vous avez de Tequité et justice de ceste cause , qui nous est commune avec tous les gens de bien, si ne laisseray-je pourtant, oultre le gênerai , de vous remercier, en mon particulier, de ce que vous avez fait jusques à ceste heure. Ce sera de mesme affection que je désire cstre recommandé bien affectueusement à voz bonnes grâces, priant le Créateur quen augmentant en vous, Monsieur, les siennes il vous maintienne tousjours en sa seure garde et protection'.
Veut-on encore une preuve des menées secrètes des Anglais et de la sympathie qu'ils témoignaient aux réformés î Voici ce qu'écrivait à Elisabeth un des chefs protestants (la lettre ne porte pas de signature] :
Madame, vostre Majesté a bien esté advertie des grandes troubles et esmotions qui sont pour le présent en ce royaume et comment et quant , après avoir tenté tous moyens de paix et toUeré toutes les indignités du monde , nous avons esté contraincts et forcés prendre les armes , ne trouvant aultre espérance et moiens humains pour la seureté de nos personnes et biens et liberté de nos consciences, en quoy monseigneur le prince de Condc s*est porté si prudement et vertueusement , que la mémoire de luy et de sa postérité en sera à jamais prisée et honorée entre les plus grands et vaillant princes de l'Europe, et d*aultant quil a eu telle confiance en moy qu il m*a bien voulu envoyer en ceste ville et pais pour m'opposcr aux complots et factions des ennemys de Dieu et du Roy et garantir la Guyenne des viol lances et oppressions qu'ils y commetoient , ne voullant en rien défaillir à mon debvoir et me préparant de les aller joindre du plus prest pour les faire régenter du juste jugement que Dieu veult faire tombai* sur leurs testes et dont je m'asseure en son assistance , de la quelle jà y m'a tellement fortiffié que je en ay taillé en pièces une bonne partie qui s'estoit osé mettre en campaigne , le reste s'estant reseré es villes où ils font semblant de voulloir soustenir, tellement que s'ilz s'oppiniastrent contre les forces que j'espère en brief y mener pour les assiéger, il m'y conviendra gaster grand nombre de pouldre et munitions de guerre, desquelles encores que pour le présent je en soye bien fourny, si est ce que je délibéré en faire un tel
' Hecord office, Stale papers , France, vol. XLII.
amas et magasin que je n en puvsse avoir i'aulte à Tadvenir, où la guerre prendrait plus loung traict , et que la résistance seroit plus grande que n y a apparance. A ceste cause j'ay envoie ung navire es terres de vostre subjection et dependence, Madame, pour y achapter les salpestres et aultres munitions nécessaires pour le faict de la guerre , ce que je supplie très-humblement voslre Majesté de permettre et octroyer aux gens que j'ay depesclié à ceste fin, et en cest endroict fnoriser la cause commune de toutes les églises de l'Europe chrestienne, dont mon dict seigneur a entreprint la déffence et protection , et ce faisant fairez chose bonne et saincte et digne de vostre pieté et grandeur et conforme a la bonne affection que avez tous jours declairée porter à la gloire de Dieu et advancement du règne de son fils Jésus Christ; donc certiffiant et m'asseurant, Madame, qu'en recongnoissance d'un tel bien-faict, je ne fauldray d'aider et favoriser vos subjects et user envers eulx de toute cortoysie qu'il me sera possible de par deçà , et ne seray ingrat de leur départir des moiens et comodîtés qu'il a pieu à Dieu nous bailler, et en cest endroict je prieray le Créateur,
Madame, préserver vostre Majesté en tout heur et prospérité pour vous employer à son honneur et gloire.
Vostre très-humble el obéissant serviteur à jamais '.
Jusqu'ici nous avons \ u Catherine, au nom du jeune roi, lutter seule contre les chefs protestants; mais un mouvement individuel de résistance commençait à se produire parmi les catholiques, et il est important de le signaler. A Chalon-sur-Saône, il s'établit une fraternité érigée en Fhonneur du benuist Saint-Espril : « Sous le bon plaisir de nostre roy nous avons fait, disent-ils, entre nous une fraternité qui sappelera Conf raine et Société des Cathotiifues , » et ils ajoutent que, « si les personnes du roy et de ses frères estoient oppressées , de sorte qu'on n'eust pas avertissement de leurs volontés, ils promettent obéissance au chef qui sera eslu ^. •
La paix devenait une nécessité, elle fut conclue dans le moment le plus favorable pour la cause royale, car la ville de Chartres, menacée par toutes les forces protestantes, n'avait plus qua capituler; arrêtée à Longjumeau, le 25 mars i568, elle fut enregistrée au parlement de Paris en présence du roi , car sans cela « les mutins de ladite ville ne l'eussent permis. » L'édit d'Amboise était remis en vigueur; le prince de Condé et ses adhérents rétablis dan» leurs biens et honneurs; le roi avançait les 100,000 écus
' Becord office , Statf papers, France, vol. XL II. ' Ihid,
promis aux Allemands. De son côté, ie prince deCondé fit publier la paix à Bonneval où il se trouvait le 3o. Le dimanche suivant, à Orléans, la cène fut célébrée en un lieu appelé la Grange du Bûjnon; le prince de Condé y assista avec près de six mille personnes: le 10 avril, il partit sans suite avec sa femme pour sa maison de Valéry. Coligny prit le chemin de Ghàtillon; les autres seigneurs s'étaient également retirés et avaient, en partant, baisé la main du roi; parmi eux se trouvait Montgomméry '. Charles IX annonce cet heureux résultat à Elisabeth :
Madame nii sœur, le sieur de Beauinont, chevalier de mon ordre, que j'envoye exprès devers vous pour vous visiter de nosire part et vous faire entendre comme il a plu à Dieu par sa bonté pacifier les I roubles de mon royaulme, vous dira l'aise et le contentement que j'ay receu de ce que, quelques persuisions qu'on ait essayé de vous faire, vous estes demeurée ferme et constante en l'amitié que j'ay toujours connue en vous, dont j'auray bonne souvenance pour faire le semblable en vostre endroict, quand l'iiccasion se présentera, comme je donne charge au die l de Beaumont vous dire plus particulièrement de ma part, qui me gardera, m'en remettant sur luy, de vous faire plus lonjçue lettre, que de vous prier de croire ainsi que vous voudriez faire à ma propre personne, priant ie Créateur, Madame ma sœur, après avoir présenté mes affectionnées recommandations à vostre bonne grâce, vous donner bonne et longue vie '.
M. Teulet, dans le livre qu'il a publié sur les relations de la France et de TÉcosse, a longuement énuméré les causes qui forcèrent Marie Stuarl à se réfugier en Angleterre; nous ne pouvons qu'y renvoyer, nous contentant de publier les documents qui ont échappé à ses recherches.
Dans les instructions données par Marie Stuart à lord Fleming, le 3 G mai 1 568 , nous lisons ceci : • Toucher un mot au dict seigneur roy des bagues et joiaulx de la dicte dame, qu'elle a esté advertye avoir esté envoyez par les rebelles hors du pays pour vendre; et s'il se trouvoit y en avoir aucuns en France, que le roy veuille commander les arrester, et cependant faire deffendre à tous, quelz qu'ils soient, de n'en acheter, ny ne s'en mesler et entremettre aucunement*.»
' Becord office, State papers , France, vdl. XLII.
' Ibid.
^ Recueil des lettres de Marie Stuart , par Labanoff, t. Il, p. 85. (Original.)
ixous avons retrouvé uoe lettre de notre ambassadeur, Bochetel de la Forest, à Catherine de Médicis , dans laquelle il fait la description d'une partie des joyaux de la reine d'Ecosse, qui en effet avaient été portés en Angleterre :
Madame, depuis la depesche de celuy que j*ay envoyé dernièrement vers vostre Majesté, je me suis enquis particulièrement de ces bagues de la reyne d'Escosse qui sont par deçà ; j*ay sceu que les grosses perles , dont m'escripvoit une fois vostre Majesté, y sont, et comme on me les a spécifiées, il y a six cordons, où elles sont enfilées comme patenoslres, et oultre cela environ vingt-cinq à part et séparées les unes des aullres encore plus belles et plus grosses que celles qui sont enfilées , la plupart comme noix muscades ; elles n ont pas esté trois jours icy qu'on les a fait apprécier par divers marchands, ceste reyne les voulant prendre pour la somme qu* elles seront évaluées; c*est à scavoir à la raison que les prendroit ung marchand qui voudroit gaigner dessus à les revendre. Elles ont premièrement esté montrées à troys ou quatre orfèvres et lapidaires de ceste ville qui les ont estimées à trois mille livres sterlins qui sont dix mille escus, s' offrant d'en bailler la dicte somme, si on vouloît; quelques marchans italiens, qui les ont vues après, les ont prisées jusques à douze mille escus qui est environ le prix, ainsi quon m*a dict , pour lequel ceste reyne les prendra ; il y a ung Genevois qui les a veues après tous les autres qui les a estimées à seize mille escus, mais je pense quelles lui demeureront à douze; touttefois j'en scaiiray tout le vray dedans deux jours. Cependant je nay voulu faillir. Madame, d'advertir pronptement votre Majesté de ce qui en estoit venu jusqu'icy à ma cognoissance , m' estant bien doubté, dès le commencement, qu on ne les laisseroit paseschapper; le reste de ces bagues n approche pas de la valeur des perles , et en ay ouy spécifier que une pièce de licorne qui est bien mise en œuvre et fort enrichie.
Madame, je prie Dieu vous donner en très-parfaite santé très-longue et heureuse vie.
De Londres, ce viij* jour de may i568.
Vostre Irès-humble serviteur et subject , Bochetel \
Maintenant voici la lettre qu'écrivit Charles IX à Elisabeth, lorsqu'il apprit que Marie Stuart s'élait réfugiée en Angleterre :
Madame ma sœur, ayant entendu que la reyne d'Escosse, ma belle-
^ Bibl. fmp. de Saint-Pétersbourg, documents français, vol.XCl, fol. 12.
sœur, s'est retirée en Angleterre pour recevoir de vous Tayde, faveur, secours el amitié que une princesse affligée et poursuivie de ses subgets doit recevoir et espérer, j*ay bien voulu incontinent depescher le sieur de Montmorin * exprès devers vous pour vous advertir qu'estant reduicte en Testât auquel elle est, j'ay esté bien ayse qu'elle se soit allée rendre entre voz mains , m*asseurant que , suivant ce que vous m*avez si devant mandé, qu'il failoit que les princes secourussent les uns les aullres pour réprimer et castier la témérité et rébellion de leurs subgetz, vous heuserez en son endroit de toute la douceur, clémence , bonté et bon trèslement quelle se peult proumettre et asseurer d'une princesse telle que vous estes; de ma part je recevray tout ce que vous ferez pour elle et en sa faveur tout ainsi que s'il estoit fait pour ma propre personne, comme j'ay donné charge au dict de Montmorin de vous dire plus particulièrement , qui me guardera , m'en remettant sur luy, de vous faire plus longue lettre que de vous prier le croire tout ainsi que vous voudriez faire nioy
A côté de cette lettre de Charles IX nous placerons deux lettres écrites par Elisabeth à Catherine de Médicis, où, répondant à la lettre qu'elle lui avait adressée par Montmorin, elle lui parle longuement de Marie Stuart :
Très haullc princesse, ces jours passés, avons receu vos lettres par le sieur de Montmorin , présent porteur, et comme il nous fut fort desplaisant d'entendre, tant par icelles lettres et par ce que nous en dit le sieur de Montmorin, de l'indisposition de vostre personne, ainsi n'avons senti moins de plaisir par les nouvelles que nous avons eues depuis de vostre bonne convalescence et restitution à Testât de vostre première santé , en la quelle nous prions TEternel vous vouloir longuement conserver, et quant à la charge que le sieur de Montmorin avoit receu de mon bon frère, le roy vosire filz, et de vous, de passer oultre devers la reyne d'Ecosse, ainsi que nous aviez requise, luy avons donné un passeport, par lequel il a eu accès à elle et la commodité de se pouvoir amplement informer en quel estât se trouvent pour le présent ses affaires , dont ne doutons qu'il vous saura faire bonne déclaration, qui me garde de vous en dire icy plus avant, et prieray EHeu, très liaulte princesse, vous avoir en sa garde.
Ëscript à nostre maison de Greenwic, le xxix* jour de juin i568.
Elisabeth '.
' il arriva à Londres le 3 juin i568.
^ Record office, State papers, France, vol. XLII. (Autographe.)
^ Record office, Staie papers, France, vol. XLIÏf.
Voici la seconde lettre écrite le iendemaiu :
Madame , de la reyne d'Escosse j*ay pensé le mieulx moy mesme d'en escripre c(»mme de telle personne qui venant en mes mains sera seure de sa vie et honneur, et quelque chose que vous en oirez au contraire, asseurez vous qu'il ne tiendra à moy que toute sa cause ne vienne à bonne fin. Je ne mets en oubli qu'elle est reyne, ni aussi ay-je oublié qu'elle est ma proche parente, ni de l'autre costé mettray-je en derrière les respects et considérations qui m'esmeuvent et contraignent de la traiter ni SI solennellement, ni avec telle pompe qu'elle souhaileroil , lesquelles plutost laisserois-je a vostre bon jugement d'en penser que souffriray à ma plume d'en escripre, seulement vous supplie, croyez que n'obmettray rien en son endroit que, avec son honneur, luy pourra concéder.
Klisabbth'.
Dans sa réponse ù Charles IX, écrite aussi de sa main et du même jour, elle ajoute : « Là où vous me faites récit du regard que j'ay toujours eu des princes au respect de leur subjets, et qu'ils se doibvent faire cognoistre comme leurs superieui's, à D eu ne plaise, qu'onques fusse changée de ceste opinion, ferois trop contre moy mesme, chose qui seroit contre Dieu, contre nature, contre raison et contre fortune *^. »
Les protestants avaient gardé la Rochelle, Montauban, Castres, Saverne, Albi, Milhaud; était-ce vraiment la paix que Ton avait signée à Longjumeau? Les ligues catholiques s'étendaient de province à province. L'Ktoih*, dans son journal, cite la sainte ligue de Champagne, signée le 26 juin id68, et à laquelle avait adhéré Pévéque de Troyes. Le 1 1 juillet, la noblesse, le clergé et le tiers état du Maine et de F Anjou établissent aussi leur confédération : «Nous jurons, disent-ils, dans leur acte d'association, de vivœ et mourir en la religion catholique, et de nous secourir les uns les autres contre les rebelles et héréliques sectaires de la nouvelle religion.» La liste des confédérés contenait quarante rôles ^. Le 1 1 juillet, M. de Cadenet annonce au maréchal de Montmorency la mort de René de Savoie, sieur de Cipierre et second fils du comte de Tende, attaqué en son logis, à Fréjus, par trois cents l'ommes
• Hecord office, State papers^ France, vol. XLill. (Copie. )
^ Ihid.
'* Le Hecord office possède la liste originale, vol. XLIII.
de la compagnie de M. de Garces, sous les ordres du baron des Arcs; il se rendait à Nice pour saluer le duc de Savoie ^ Coligny était a Noyers ^ avec le prince de Condé ; c'est de là qu'il écrit à Cécil et qu'il lui envoie un gentilhomme pour lui faire connaître l'état des choses. Au Record office, se trouve également un mémoire dans lequel les protestants répondent « à beaucoup de propos qui se tiennent aujourd'hui par tout la chrétienté et principalement au royaume de France, » se demandant si les choses qui se font aujourd'hui au dit royaume ne sont pas pour exterminer les chefs de la religion ou plutôt toute la religion; à l'appui ils citent les paroles de M. de Martigues se vantant d'aller en Bretagne pour tuer M. d'Andelot ; ils rappellent la mort de M. de Cipierre et des gentilshommes qui l'accompagnaient; enfin il est dit dans ce factuiii que Coligny a été averti par un chevalier de, l'ordre et par un capitaine, qu'on les a sollicités pour le tuer ^. Qu'y a-t-il de vrai dans ces \iolentes récriminations que de part et d'autre on se renvoie. Toujours est-il qu'avec de telles excitations une catastrophe était prochaine. Pour ne rien laisser de côté, mentionnons encore le rapport d'un agent secret, daté de Madrid le 9 août i568 : il dit qu'il résulte d'une dépêche que ■ bon ordre a esté donné pour que la force demeure au roy partout pour attraper tous les principaulx reformés, leur oster le moyen de s'assembler, aGn que, les ayant réduits par ce point, on puisse exterminer une telle vermine, ennemie de Dieu, du roy et de rEstat,et n'en laisser un seul en ce royaume qui en soit entaché. » En attendant ce temps qui ne peut être long, il fait allusion à un propos tenu par le roi, il y a un mois, demandant presque à mains jointes à la reine de « regarder tous les moyens de ne le faire retourner à la guerre, car autrement il tenoit tout son royaume perdu, que ceux de la Hochelle ne demandoient que leurs anciens privilèges, »etil ajoute que la reine a découvert qui lui avoit soufflé cette pensée, et a volonté de «retirer le roy de la servitude et le rendre roy absolu et netoyer ce royaume de la peste de ces pestiférés *. »
Effrayés des rapports qui leur venaient de tous les côtés , Condé et Coligny ne crurent pas prudent de rester à Noyers; le 23 août
* liecord office, Slale papeis, France, vol. XLlll.
* Château.
^ Record office, State papers, France, vol. XLlll.
* Ibid.
ils partirent en toute hâte, assignant à tous leurs adhérents la Rochelle comme rendez-vous général. Au moment de son départ, Condé écrivit au roi pour lui exposer tous leurs griefs. Une copie de cette lettre est conservée au Record office; nous la donnons en entier; c'est la préface de cette nouvelle prise d'armes :
Sire, il me dcsplaist grandement que, en toutes les lettres etdépesches que j*ay envoyées à vostre Majesté depuis la publication de la paix, vous n'ayez peu veoir que plainctes et doléances et lant de tristes et lamentables subiects, et que, aujourd*huy, je suis encores constrainct de continuer de mesmes avec très-justes et très-nécessaires occasions , car si jamais un subjcct a peu justement se plaindre et condouloir à son roy comme à son souverayn prince et seigneur naturel, auquel il doit avoir recours après Dieu, et estre garanty et conservé contre toutes injures et violences, cela anjourd'liuy a bien lieu à mon endroict et de tous vos autres subjects qui font profession de la religion réformée, les quels depuis long temps ont esté incessamment vexés et travaillés misérablement avec toutes sévérités et rigueurs, ce quils ont souffert d'autant plus patiemment qu ils ont toujours espéré que le temps leur apporteroit quelque soulagement de leurs maulx, esquels ils ont voulu csviter toutes les occasions de renouveller les troubles, ayant eu (grâces à Dieu) des moyens en main pour repoulser telles violences, s'ilz eussent voulu. De quoy nous scavons. Sire, que la cause ne vous en peult estre imputée, comme aussi cela n est-il jamais tombé en nostre penser, estant, vostre gentil naturel autant contraire et ennemy de telles façons de faire, que vostre vouloir et intention en sont esloignés, dont vous en avez rendu des si grandes et ouvertes démonstrations par toutes les dépesches qu'il vous a pieu m'envoyer, et encores dernièrement par le language que vous tinstes à la royne, par lequel vous donnastes assez à cognoistre combien le renouvellement des troubles vous estoit odieux, la priant instamment de vouloir paciilier toutes choses et faire en sorte que on ne retournasl jamais aux guerres cruelles , qui ne vous pouvoient apporter que une désolation et ruyne ; mais , Sire , nous en imputons la cause à cest ennemy conjuré de vostre Elstat, le cardinal de Lorraine et ses adhérens et complices , qui en sont les seuls autheurs et motifs par les practiques et menées des quels et par Testroicte intelligence qu'ils ont avec l'Espagnol , les divisions et partialités ont continué depuis six ans entre vos subjects , les quelles ils nourrissent et entretiennent si soigneusement aujourd'huy par les meurtres et assasinats qui se commettent et s'exercent journeliemant soubs leur adveu , par tous les endroicts de vostre royaume, à l'encontre de ceulx qui ne leur veuillent adhérer, et qui ne sont de leur party et faction , en quoy ils abusent notoirement de vostre Majesté, do la quelle ils se sont saisis pour vous
faire exécuteur de vosire ruyne.roesme engageant voslre honneur el réputation , vous contraignant de violer et enfraindre la foy et seurté publique que vous avez jurée , pour servir d'exemple à tous vos subjecls et à tous peuples de nations ostrangeres de ne se fier jamais à vostre parolle, chose très-dangereuse et pernicieuse pour la conservation d'ung Estât, car que pourront dire ceulx qui ont entendu la prompte obéissance que nous vous avons incontinent rendue en posant les armes , en licenciant nos forces avecques la plus grande sollicitude et dilligence que nous avons peu , en nous retirant a nos maisons , exposant nos poitrines et estomachs nuds aux glaives et cousteaux de nos ennemis , soubs vostre seule promesse el paroUe. iSerat*il dictque vostre foy aservy d*ung iillet et piège pour surprendre et faire assassiner vos plus fidelles subjects et serviteurs, et que leur fidelle et prompte obéissance ait esté si mal recognue? Jusques à quand sera ce quon vous fera entretenir votre armée pour la seureté de vos ennemis couverts qui vous environnent, et pour' exterminer vos plus affectionnés et obeissans subjects et serviteurs ? Que diront aussi ceulx qui entendront que , depuis la paix , nous n'avons peu demeurer ni dormir en seureté en nos maisons, et que, pour esviter le péril et danger de nos vies et conserver nos personnes qui estoient continuellement cspiécs et aguettées, nous avons esté constraincts d*aller de maison à maison avec nos femmes et enfans entre les bras , et après nous estre retirés en ce lieu qui est près des confins de la France, qu'on y ^ envoyé par diverses fois des espions pour observer la hauteur des murailles et veoir les moyens de nous surprendre , et que maintenant, de peur de faillir et effectuer ung si méchant et malheureux desseing, on fait marcher et acheminer par de çà la plus part des forces qu'on a entretenues jusqu'à ceste heure pour cest effect, pour nous circuyr et environner, de sorie que nous sommes contrainct d'abandonner ce lieu et nous en aller comme matratz (sic) desemparés jusques à ce que Dieu nous face la grâce de trouver quelque autre lieu de seureté et retraicte, et esviter la rage, furie etcruaulté du dict cardinal et de ses associés, ennemis conjurés de la maison de France, en la ruyne de la quelle ils ont de tout temps conspiré, et de tous ceulx qui peuvent s'opposer à leurs damnables entreprises pleines de sang et impietés. Se peult il trouver es histoires et chroniques qu'il est esté jamais commis une pareille la?cheté, infidélité et desloyaulté entre les nations mesmes les plus barbares et infidelles de ce monde. Serat'il dict que l'on se soit ainsi joué de vostre foy et promesse sans que ceulx qui vous sont obligés de serment el fidélité se y soyent opposés ? Serat'il dict qu'ung preslre, ung tigre et ung tyran avec ses ministres et pensionnaires du roy d'Ëspaigne vous ayent donné la loy et à tous les aultres princes , seigneurs et ge;itilshommes de ce royaume, et qu'ils vous ayent reduict 4 ceste extrémité de vous deffaire vous mesmes ? Jusques à quand sera
ce quon les laissera abuser de vostre patience, de vostre nom et aulorité pour vous faire autheur de vostre ruyne ? Jusques à quand sera ce quon tiendra pour fidelles subjects et serviteurs ceulx qui ont, de loutz temps, aiOFecté ceste couronne pour la partager avec festranger, qui ont voulu maintenir contre toute verilé qu ilz estoieiit issus du sang des légitimes roys de France, et qu elle avoit esté usurpée par vos prédécesseurs sur leurs ancestres, qui ne désirent rien plus que d^affoiblir cest Estât par troubles et divisions, comme le seul souverain et plus cxpeditif moyen pour parvenir à leur desseing ? Jusques à cpiand tiendra l'on |)our rébelles et désobéissant à vostre Majesté ceulx qui, volontairement et franchement, se soubmetlent à l'estroicte et naturelle subjection quils vous doibvent, qui n*ont rien à plus grand désir que de vous servir et obeyr, et vivre en paix soubs vostre authorité et obéissance de vos edicts et ordonnances ? Je vous ennuyrois d*une trop grande longueur. Sire, si je voulois poursuivre par la mesme ce qui se pourroil bien dire sur ce propos, lequel estant plus particulièrement déduict par un reqneste que j'ay donné charge à ce porteur vous présenter, je m'en remcttray sur icelle et suppliray <rès-huuiblemenl vostre Majeslé de la \(uloir recevoir, entendre et considérer, comme venant de celuy qui est aussi affectionné à la grandeur de vostre Estât que le dict cardinal et ses associés en sont ennemis mortels , et qui ne désire rien plus que vivre et mourir en l'estroicte obéissance et subjection naturelle qu'il vous doibt.
Sire, je supplie le Créateur qu'il vous ait (ousjours en sa Irès-siincle garde, et donne parfaicle s:inlé très-longue et très-rhoureuse vie.
Escript à Noyers, le xxij* jour d'aoust 1568.
Votre très-humble et lrès-obeiss:int subjecl et serviteur, LoYs DE Bourbon'.
Condé, après avoir confié sa femme et ses enfants aux Rochellois, alla se mettre à la tête de la noblesse poitevine; il y fut bientôt rejoint par d'Andelot, qui avait réussi à passer la Loire non loin de Saumur, et par Jeanne d'Albret , qui lui amenait quatre o:ï cinq mille Gascons et son fils, le jeune Henri de Béarn. Le cardinal de Châtillon, réfugié en Normandie, put passer en Angleterre avec le vidame de Chartres, et tous deux, par leurs menées, soutinrent efficacement la cause protestante. Une lettre de Chatellier à Throckmorton va nous renseigner sur la situation des chefs protestants, sur leurs ressources, sur leurs espérances.
Monsieur, je scay que vous estes si bien adverty de i'estat de nos af- * Record office, State papers, France, vol. XLUI. (Copie du temps.)
faires, tant par les bons amis et serviteurs, que votre vertu vous a acquis en ce royaume, que par les bons nK)yens de la royne, vostre maistresse, que, sans que je vous face plus long discours, vous aurez bien entendu , où la violence et infidélité de quelques uns des principaux ministres du roy, nostre maistre, nous a reJuits, lesquels rompans la foy publique, et violans la paix, et tous les edicts de sa Majesté, nous ont tiré , pour la troisiesme fois , en une combustion civile ; mais , comme Dieu a mis le bon droict de nostre costé , ayant faict et souffert tout ce que peuvent bons et loyaulx serviteurs et subjects pour rendre toute obéissance et service à leur roy el à leur maistre, nous espérons aussi, que pour défendre une si bonne et juste querelle, qui est celle que nous portons, il nous donnera couraige, vertu et force pour maintenir, tant que nos vies dureront, le service de nostre Dieu, Tanctorité, dignité et splendeur de la couronne de France, les vies, Thonneur et les biens de la meilleure part de la noblesse de ce royaume, el des plus fidèles subjects du roy. Nous avons desjà de bonnes espérances par devers nous et un commencement qui nous en promet une bonne yssue, estans tous ceulx de la religion plains de couraige et de vigueur, et la royne de Navarre , et monsieur le Prince son fils déclarés , monsieur le prince de Condé et monsieur fadmiral en ce pays, les armes à la main, et monsieur de laRochefoucault en ceste ville, qui est bien Tune des meilleures et plus belles places de France , monsieur Dandelot en Bretaigne el monsieur le comte de Montgomery avecques luy, el des belles et grandes forces ensemble , les princes de TEmpire bien affectionnés à nostre conservation, el les Cantons evangelicques en Suysse en fort bonne volonté. Nous espérons , avec tout cela, estre les plus forts par la nier, et en avons bon commencement, grâce à Dieu, au quel nous niellons toute nostre espérance et nostre force , el scaichant combien la faveur de la royne , vostre maistresse , nous peult seconder el ayder en telles extrémités, et vos bons moyens enVers sa Majesté, me souvenant très-bien de quel zèle et affection je vous ay veu tousiours embrasser ceste querelle, j'ay pris ceste confiance avec vous. Monsieur, de vous en escrire ce mot, pour vous supplier trèsbumblement , et conjurer par toutes choses sainctes de vouloir bien faire entendre à sa Majesté fequité de nostre cause, et la nt'cessité extresme qui nous a tiré par les cheveulx et par la barbe pour la troisiesme fois aux armes , afin qu en une querelle qui nous touche tous , puis que nous sommes membres d*un mesme corps et qui nous importe à tous universellement de tout ce que nous avons de plus précieux et cher, nous puissions trouver en sa Majesté toute la faveur, support et appuy que nous devons espérer et attendre d'une des plus religieuse chreptienne , et vertueuse princesse qui soit au monde; el pour ce que vous pourrez voir, et toucher au doigt ei a fœil , par les mémoires que vous porte ce porteur, nostre bon droict, et le tort de nos ennemys, je n*entreray avec vous en
pJus longue persuasion, scaichant bienque je n*en puis avoir une meilleure , que la bonne volonté et raffection que vous portez à Tavancement de rhonneur et service de Dieu, et au bien universel de son Elglise, et conservation de tant de gens de bien que vous vous obligerez a jamais « et finiray ceste lettre par mes très-humbles recommendations à vostre bonne grâce, priant Dieu vous donner, Monsieur, en continuel accroissement des siennes très-sainctes très-heureuse et longue vie.
De la Rochelle, ce iiij"" jour de septembre i568.
Vostre très-humble et très-affectionné serviteur.
Chastellier ^
P. S. Monsieur, ce porteur s'en va pour recouvrer de la pouldre et quelques salpaistres dont nous avons très-grand besoing; s'il vous plaisoit luy en faire délivrer pour son argent , et mieux encores nous en envoyer une bonne et grande quantité ; c'est une marchandise , de quoy nous nous ayderions bien et dont nous avons grande faulte , ce qui me fait vous prier de luy vouloir ayder de vostre faveur où il en aura besoing*.
A l'exemple de Gondé, le cardinal de Châtillon, en quittant la France, écrivit aussi au roi pour motiver sa fuite en Angleterre :
Sire, ayant eu plusieurs advertissemens , coup sur coup, des entreprises qui estoient résolues contre moy et des aguets qui se faîsoient pour me surprendre au premier jour en ma maison par ceulx mesmes qu'on avoyt employés pour estre de la partye, et coignoissant que ceulx, qui se sont déclarés de longue main mes ennemys et de tous les miens , avoient le glaive et la puissance en la main pour exécuter, quand ils vouldront , leur mauvaise volonté , j'ay esté contraint , à mon grand regret , quicter ma maison et ce royaulme où il y a long temps que j'ay eu cest honneur d'estre auprès des roys vos prédécesseurs , afiin de conserver ma vie et me garantir de l'insolence et cruaulté de mes dicts ennemys et d'une sy dure et prochaine oppression , suppliant vostre Majesté , Sire , ne trouver mauvays , sy suyvant ce qui est naturel à tous hommes , j'ay cerché lieu de retraicte le plus proche et aisé que j'ay peu , pour la conservation de ma personne et pour esviter le danger, ensemble me faire ceste grâce de croire que , en quelque lieu que je soy s , je ne voudrois jamays faillir à ung seul point de l'obéissance, fidèle subjection et loyaulté que je vous doy. Ma retraicte n'est point, poiu* déffiance que j'aye de vous et de votre gentil naturel enclin à toute vertu et droicture et désireux de la paix publique, mais seulement pour avoir moyen de vivre paisiblement sans
* II fut tué à Jarnac.
* Jlecord office, State papers, France, vol. XLIH. (Original.)
m'empescher d'aucune chose , sinon de servir à Dieu , et prier pour voslre bonne prospérité et santé, et de délivrer voslre royaulnie des misères, calamités et désolations où je prevoy qu'il va entrer au moyen de la passion de ceulx qui préfèrent le but de leurs dcsseings au bien de vos afïiiÏTCS et au repos et soulagement publicq , ayant ceste espérance en vostre bonté acoustumée , Sire , que vivant de cette façon , elle ne vouloit me^longner de sa bonne grâce et aussy peu souffrir que ung sy ancien serviteur des roys vos prédécesseurs et voslre, pour fuir les troubles et cercher sa seureté et le repos en cest aage , soyt travaillé et mal traiclc en ce qui luy appartient de sy long temps, de quoy je la supplye très- humblement et nosire S' de vous faire la grâce de bien cognoistre ceulx qui ayment le bien et conservation de vostre couronne et Estât, ensemble vous vouloir donner.
Sire , en très-parfaicte santé , accroissement de tout heur et grandeur.
De Sen:îrpont, le v"" septembre i568.
Voire irès-humblc et Irès-obeissant subject et serviteur,
Le cardinal de Chastillon '.
Arrivé à Londres, il en prévient le roi :
Sire , je n ay voulu faillir, aussy tosl que je suis arrivé en ceste, de vous faire entendre par le moyen de monsieur de la Forést, vostre ambassadeur, ce que desia je vous escript du v* de ce moys, lors de mon embarquement , qui est que , à mon très-grand regret , j'ay esté contraint à l'aage où je >uys d'abandonner ma njaison, ma pairie et vostre royaulme où j'ay eu cest honneur désire tousjours auprès des roys bien traicté, alRn de conserver ma vie et de me garantir de l'injure et oppression de ceulx qui, de tout temps, se sont demonstres estre ennemys du repos public, et particulièrement de loule ma maison, lesquels ont aujourd'huy la force et l'aiictorité en la main pour exécuter à leur plaisir leur mauvaide volonté contre inoy (comme ils en estoyenl sur le point lors que je suys party). N'ayant point esté ma reiraicte. Sire, pour deffiance que j'aye eu de vous et de votre honte que avez tousjours assez faict paroislre voslre naturel estre désireux de la paix et tranquilité publicques , très esloigné de sang, cruaulté et injustice, et enclin à toute droicture ei équité; mais pour esviter le danger et violence de mes dicts ennemys et pour avoir moyen durant les troubles et orages qu'ils veulent esmouvoir en vostre royaulme sy affligé et travaillé , de vivre icy paisiblement sans m'empescher, si non de prier Dieu pour vostre bonne prospérité et de vous donner ung bon et sain conseil tendant à l'avancement de sa gloire et au bien et repos de vostre Estai , suppliant vostre Majesté me faire ccsl honneur
Record oIJice , Suite papeis, France, vol. XLIII. (Copie du temps.)
de croire que aucun clesseiiig, intelligence ou pratique ne nous amené en ce pais , où je n'avoys jamais délibéré de vivre troys heures devant mon parlement de ma maison el Tadverlissement que jeus d*y desloger soubdainement , et que je ne f'eray jamais faulte, en quelque lieu que je soys, à la fidèle subjection et obéissance que je doy à vostre Majesté et à son service , et qu'à ceste cause il vous plaist , Sire , ne m'esloigner de vostre bonne grâce , me continuer vos bontés royalles , de me vouloir tousjour.H tenir en vostre protection , sans adjuster foy à ceulx qui, par leur passion , vouldroient calumnier mes actions et faire trouver mauvais que j'aye cerché la seureté et conservation de ma personne et le repos en fbage où je suys, par ce seulement quils sont marris de ce que j'ai eschappé leurs mains sanguinaires. Au demeurant» .Sire, pour ce peu de temps que je suys en ce pays , je ne puys vous en escrire aultre chose , si non qu'a cëst.heur d'estre aujourd'huy le plus paisible de la chretieneté. La royne a commencé à m'user de grande gracieuseté et hospitalité , m'ayant faict recevoir et accommoder en ceste ville de maison honorable à mon arriver.
Sire, je supplye finfmie bonté de Dieu vous vouloir conserver en très-parfaicte santé longuement et heureusement. De Londres, ce xiiij* de septembre i568*.
Le même jour il écrivait à C.atherine de Médicis :
Madame, aussy tosl que je suys arrivé en ceste ville, je n'ay voulu faillir d'en tenir vostre Majesté advertie, et par moyen de nions', fambassadeur vous faire de reschief entendre ce que je vous escripvois à mon embarquement, qui est que, à mon très-grand regret, j'ay en cest aage abandonné ma maison, ma patrie et ung royaulme où j'ay eu cest honneur d'avoir esté tousjours auprès des roys bien traicté , el que ma retraicte n'a point esté pour defliance que j «ye de vous el de vo>tre bonté, Madame, mais pour conserver ma vie et me garantir de finjure et oppression de ceulx que vous scavez estre ennemys fanatisés du repos publicq , et particulièrement de toute ma maison , les quels ont aujourd'huy la force et puissance en main pour exécuter à leur plaisir leurs mauvaises volontés , suppUant au reste vostre Majesté , Madame , vouloir croire qu'ai .cun desseing, intelligence ou pratique ne m'ont conduit en ce pays , où troys heures devant le soubdain parlement de ma maison je n'avoys jamays délibéré de venir, et que , en quelque lieu que je soys , vous ne trouverez que je soys autre que très-humble el très-fidele subject et serviteur de vostre Majesté et que , à ceste cause , il vous plaise continuer vos bonnes grâces et bontés sur ung sy anciens serviteur des roys vos
' Hecord office, Stale papers, France, voi. XL 111. (Copie du temp».]
prédécesseurs et vustres, me tenir par toutsoubz vos Ire protection eln*adiouster foy à ceulx qui par leur prission vouldroint me calumnier et mes actions qui ne serontjamais contre le service de vostre Majesté, ne pouvant, si non vous désirer, toute ma vie , tout bien , heur, grandeur et prospérité avec une paix , repos et tranquilité meilleure que celle qui est aujourd'huy en vostre royaulme , du quel il semble , Madame , qu'il n*y a celuy qui doibve Irouver mauvays que je soys party pour une sy nécessaire occasion et naturelle a tous hommes, comme est la seureté et conservation de ma personne et chercher le repos à Taage où je suys , si non ceulx auxquels il desplaist que j*aye eschappé leurs mains sanglantes. Au demeurant. Madame, tout ce que je vous puys escrire de ce .pays, depuys sy peu de temps que j'y suys entré, est que il a cest heur que, aujourd'huy. on y vit aussy doulcement et paisiblement qu'en aucun autre royaulme de la chrétien neté. La royne m'a usé de ceste gracieuseté et hospitalité de me faire recevoir et accommoder de maison en ceste ville fort honorablement; elle est encore à son progrès, à vingt ou vingt cinq mil d'icy.
Madame, je supplye nostre Seigneur vous vouloir conserver en trèsparfaicte santé et prospérité.
De Londres, ce xmj* de septembre i568'.
11 écrivait également à Cécil :
Monsieur, parce que ung homjne qui a esté envoyé exprès par de çà de la part de ceulx de la Rochelle , m'est venu trouver depuis mon partement de la court , je n'ay voulu faillir incontinent le depescher vers vous avec ce porteur qui est à moy, pour vous prier affectueusement, d'aultant que TafFaire qui l'a amené requiert célérité pour les occasions qui se peuvent présenter de là où il est venu , telles que son retardement importeroit , luy vouloir donner si bonne et prompte expédition, suyvant l'affeclion que vous avez tousjours demonstrée avoir à Tadvancement de l'honneur et service de Dieu, et à ce qui touche une cause si juste et nécessaire, comme est la nostre , que ceulx qui l'ont despesché vous les puissiez grandement obliger, et que de ma part je puisse cognoistre que la recomnndation que je vous en fais ne luy aye esté inutile . ce que espérant de vostre bonté que vous vouldrez faire , je ne vous en diray davantage , si ee n'est pour vous prier de vouloir adjouster foy à ce que ce dict porteur vous en dira de ma part, ensemble de recevoir mes affectionnées recommandations à vostre bonne grâce , après avoir supplié nostre Seigneur vous tenir. Monsieur, en sa très-sainte protection.
De la maison de Prassin , ce xxnj de septembre 1 568 *.
* Reeord office , State papers , France, vol. LX-IFI. (Copie du temps.) - Becord office, State papers, France, vol. LXIII. (Ordinal.)
Pour appuyer ces clenKmdes de secours, il y joignit un long exposé de leurs griefs :
Monsieur, je vous envoyé un abrégé des déportemens tant des catholiques que de ceulx de la religion de la France depuis la paix dernière, lequel j'ay faict ce matin dresser, ayant entendu ce que vous me mandastez hyer par le s' de Ringtsmil; il est ung peu long, mais il n'a peu estre basty sans quelque language, pir ce qu'il contient plusieurs chefs et particularités pour le moins que l'ordre de la continuation des dicts comportemens y a esté aucunement observé, vous en recueillirez ce que bon vous semble, ce que verrez vous pouvoir servir, vous asseurant que ce qui y est contenu est bien véritable. Sur ce je me recommande affectueusement à vostre bonne grâce et supplie nostre Seigneur vous vouloir conserver. Monsieur, et tenir en sa très-saincte protection.
De Sching, ce xxvij' de septembre i568.
Monsieur, par ce que je n'en ay point d'autre copie, je vous prie le me renvoyer d'icy à quelques jours , pour en prendre une , ou vous en faire une plus correcte, si vous en voulez avoir ^
Les conseillers habituels de Catherine ne se dissimulaient pas la gravité delà situation, et Moniuc, Tévêque de Valence, augurait mal de cette nouvelle guerre civile :
Le langage et menées des ennemis me font craindre, écrivait-il à Catherine , que ceste guerre sera la plus périlleuse qui fust jamais en cest royaume , par ce qu'il n'est plus question de catholiques ny huguenots , d'autant que les catholiques mesmes sont divisés, en partie unis avec les dicts huguenots, et tous les jours nous oyons dire qu'il y en a qui ont juré l'union, les uns, pour estre possédés ou de l'ambition ou de l'avarice, aultres, pour estre mal contents de leur fortune, cuident en changeant de maistre se pouvoir amender; mais la plus part se révolte soubs l'espérance d'un repos qu'on leur présente ; c'est une chose fort plausible quant on leur dit : Ce n'est point contre le Roy, ny contre sa courone, mais c'est contre les infracteurs de fedict de paix , adioustant que ceulx qui ont demandé la revocation du dict edict n'a voient ny pouvoir, ny moyen de faire semblable demande , et encore moins de faire aucune offre d'argent; ains «lu contraire estoient envoyés pour remonstrer la povreté «lu peuple, et que ce sont gens facsieux, qui ne mettront pas la main à la bourse et ont faict bon marché du sang des povres subiects du Roy, et scavoient bien qu'ils seroient du tout desadvoués; mais ce leur est
' Becord olfu*», SUtle pnpcrs , Ftance, vol. LXIIl. (Ori«j;inal.)
tout un pour que, embarquant le Roy, il soit abandonné de la plus part niesnies des catholiques, attendu que c'est une guerre prinse hors du temps et nécessité. Que si on avoit convoqué les Estats pour ouyr les plaintes du povre peuple et pour la reforniation des abus que la guerre nous avoit apportées , il falloit commencer par là et reformer Tarticle de la religion pour le dernier; mais que les conseils du Roy ont bien monstre que leur but ne tendoit quà ramener la guerre, n'estant encore saouls de tant de sang espandu et de tant de pays ruinés; et quant à eulx, ils n'ont pns les armes que pour se défendre , estant advertis que l'on ne traictoit aux Estats que de la guerre, et de leur osier l'entier exercice de leur religion, jpour la quelle ils ont combattu seize ans; et bien qu'ils eussent esté desfaicts par plusieurs fois, ils n'ont toutes fois rien voulu rabattre de la poursuite de la dicte religion, qu'on peult bien penser, qu'estant saisis de cent villes fortes (dont la moindre arrestera long temps ung camp royal), ils ne quitteront pas ce qu'ils ont acheté avec leur sang et avec la mort de plusieurs leurs parents et associés; que si les princes les abandonnent, ils n'auront pas faulte de conducteur; remonstrant aussy que le Roy envoyé par de là quattre regimens qui ont commis en Auvergne et sur la rivière de Loire tant de meurtres exécrables, tant de volleries, violé lant de femmes, que la mémoire de tant de méchanceté» suffira à attirer l'ire de Dieu sur tous ceulx du parti catholique; remonstrant aussi, qu'en lieux où ils commandent, ils se contentent d'une contribution pour entretenir leurs gens et au reste le paysan est en seureté, et pour sa personne et pour ses biens; au contraire nos paysans sont grevés tous les jours de nouvelles impositions , et se ne laissent pas moins d'estre frappés , et d'avoir leur vie et la chastelé de leurs femmes en continuels dangers, et qui pir est, quant on vient au traicté de paix, ceulx qui ont suivi leur parti sont déclarés exempts de toutes impositions et tailles durant la guerre et les nostres sont contraints de payer les arrérages, jusques à quattre années, et ceulx qui ont voulu demourer en leurs maisons ont esté quittes en payant deux décimes et les aultres sont entièrement despouillés de leurs biens, si qu'une grande partie sont contrai ncte honteusement mandier leur vie; concluant, comme dessus est dict, qu'ilz ne veullent faire la guerre au Roy, et au contraire ils ne prennent les armes que pour s'opposer à ceulx qui, pour leurs passions particulières, veuillent (comme par les cheveux) attirer la ruine et désolation de ce royaume. Et que s'ils ne sont enfin as^ez forts pour 3e défendre , pour le moins le seront ils pour ruiner avec eux ceulx qui les auront vaincus. Voilà ce que j'ay peu recueillir vrayment de leurs remonstrances , et m'a t'on promis de me les mon^trer par escript, avec les quelles ils attirent beaucoup de catholiques à leur party, aultres ont du tout levé le masque et tiennent que ceste couronne est à sa dernière fin , et que chacun tiendra pour luy et
pour les siens ce qu'il pourra usurper, et sont telles manières de gens escoutés voulontiers en Languedoc et en Daulphiné. Qui faict que je supplie humblement vostre Majesté ne trouver mauvais, qu'avec la fidélité que je luy dois , et la liberté qu on doibt permettre n un très-humble , ancien et expérimenté serviteur, je luy remonstre : qu'il ne fault espérer que ceulx qui sont saisis de tant de belles et bonnes villes, les quitteront jusques par force, si Ton révoque fedict, si ce nest pour le modérer en partie, à quoy je croy qu'ils pourront consentir. Et d'aultant que les desseins mal fondés , et qui ne peuvent réussir, sont bien souvent cause qu'on ne peut faire ny paix, ny guerre, il est nécessaire que le Roy prenne une bonne résolution ou d'accorder l'exercice de la dicte religion ou promptement secourir ses subiecis, mesmes en ce pays, où il y a danger que plusieurs se révoltent les uns par force, les aultres pratiqués d*une faulce espérance de repos, et singulièrement le peuple qui est là réduit en une grande et estroicte nécessité et povreté, disant se voir abandonné, et qu'on veuille faire la guerre avec telle longueur qu'on a faict pour le passé ; il y a danger qu'il ne se trouve du party de ceulx qui sont plus industrieux et vigilants et plus unis ()ue nous ne sommes, et de qui il pense estre plus gracieusement traicté. Quant est à moy je ne voys point de remède que de promptement les secourir, et que ce soit par aultres que ceulx qui ont accoustumé de faire office de voUeurs cruels et inhumains; et non par des gens de guerre. Et quant sa Majesté sera résolue de faire la guerre (que sera toutes fois an regret de beaucoup de gens de bien), je la supplieray de prendre les moyens qui iiiy sont proposés pour la faire avec quelque diligence et soulagement de son povre peuple. Signé au dessouls. Monîxc , evesque de Valence '.
Quelle conduite allait tenir rAnglelerre? Toutes ses sympathies étaient pour les réformés; c était d'ailleurs une occasion pour elle de reprendre le Havre, et nous verrons qu'elle le tenta. L'ambassadeur Norris était bien le digne successeur de '1 hrockmorton ; c'était le même esprit d'intrigue; qu'on en juge par le message suivant délivré à la reine mère^ au nom d'Elisabeth :
Il y a long temps. Sire, que la Royne, ma maistresse a, par plusieurs foys, considéré si elle vous debvoit envoyer dire ce présent message , que j'ay maintenant charge de vous dire; mais après avoir longuement considéré, les occasions qui s'accroissent de jour en jour l'ayant induicte a ce faire, sa Majesté ne se peull plus contenir, vous priant (pour ce que l'affaire est de grand conséquence tant à vous. Sire, qu'à la Royne ma
' Record office, Staiepapers, France, vol. XLII.
maistresse) que cecv puisse eslre entendu, comme la matière le requiert bien pesée, et y respondre pertinemment, et qu il vous plaise considérer que sa Hautesse a , de long temps , révolu cecy en son esprit , et ineurement drliberé avec ordre propre pour déduire actions entre roys et princes ayant peuple soubs leur charge , qui leur est commis di*. par Dieu , affin qu'il soit gouverné et préservé par tels princes qui sont en lien de bonne amytié, tant par ligues et traictés que par eslre voisins, les quelles choses et semblables sa Majesté estime estre commîmes entre vous et elle ; et pour ce que Tafiaire est de telle importance, que (estant bien considéré et y ayant bien respondu) peuU apporter grand honneur et repos à vous deulx, et a vos royaulmes, pays et subiects; et au contraire ne la considérant comme il appartient , et ny ayanl esgard. peut engendrer deshonneur à vous, et à sa Majesté et n ses pays et subiecis, Irouble et conlusion; et aussi, pour ce que Taflaire touche vostre Esîat de bien près, la Hoyne ma maistresse m'a donné charge, si ainsi vous plaist , de vous prier que ce mien message puisse estre déclaré a vous. Sire, et à la Roy ne vostre mère, en présence de ceulx de vostre Conseil privé, aflin que l'alTaire soit considéré et pesé par eulx comme la cause le requiert. Vostre Majesté scait très-bien qu'aux derniers troubles, la Uoyne, ma maistresse, n'usa d'aultres termes envers vous, si non de vous offrir de son bon gré tels moyens qui vous sembleroient bons, affin d'amener ledilléreiit entre vos subiects à quelque bonne fm; et sa Majesté, Sire, vous donne à entendre que, sur son honneur, et comme elle est princesse, qu'elle n'eut jamais affaire avec vos subiecU à ces derniers troubles, et ne monstra jamais aultre opinion qu'elle eust d'eux; mais qu'elle ^e mescontentoit de leurs entreprises, el reprenoit incessamment ce qu'il faisoient, tellement que vous pouvez bien penser que veu que, ce pendant que les troubles durèrent, sa Majesté ne se mesia jamais, si non à vostre adventaige, combien qu'elle ne faict doubte que vous m'entendiez bien , si elle eust voulu , elle eust troublé «lysement vostre Estât. Donc, Sire, veu qu'avez maintenant la supériorité sur tous vos subiects (comme de raison) , si ainsi est quelle se mesle ttunnienant en la cause qui est entre vous et vos suineHs, cela ne procédera d'aulcune parciiili'é envers vous, ou qu'elle veuille troubler aucunement vostre Estîil , mais pour les occasions qui s'en suivent; premièrement, pour le debvoir que sa Majesté doit à Dieu tout puissant, par la grâce du quel elle est constituée Roync de royaulmes, pays et multitude de peuples, ailin de les conserver à son honneur, et eu fin d'en rendre compte, comme en pareil cas. Sire, il faut que vous ficiez pour les vostn-s, et cela sans excuse quelconque; secondement, pour la sincère parfaicte amytié que sa Majesté a envers vous , son bon frère , le deshonneur et troubles du quel elle ne peult maintenant veoir, qu'elle ne cherche tous moyens pour y remédier en tout ce qu'il luy sera possible; tiercemcnt, pour ce
que, naturellement et de droict elle a à considérer son Estât que Dieu, de sa bonté et divine grâce sans l'avoir mérité, ou sans aulcune pollice dont elle ait usé, a préservé au milieu du monde, comme en mer impétueuse, dont elle doibt remercier Dieu, aussi ne fault il pas qu'elle soit négligenle d'employer telle aydc que Dieu luy a donné, tant par conseil , prudence et pouvoir, aiRn de conserver son dict Estât à son honneur; et pour ces Iroys causes, des quelles l'une d'icelle seroit sufiisante, sa Majesté est incitée de vous dire. Sire, et à la Royne vostre mère, et à tous ceulx qui ont, pir leur vocation soubs vous, interest en la police de vostre royaulme, qu'il vous plaise de pourveoir de présent remède aux choses qui s'ensuivent : premièrement, on veoit et c'est notoire à un chacun, et pourtant lamentable, que tout ainsi que sa Hautcsse ne le veult prouver aultrement que par les edicts du roy, qui sont à mespris par tous les lieux de vostre royaulme , contemnés et violés . et ce , non seulement par personnes privées , simples subiects en cachette , la malice des quelles ne peull estre soudainement apaisée après si grands tioubles, mais aussi par gouverneurs de vos provinces, villes, chasteaux, ports de mer et aultres places, et communément par vos capitaines et soldats qui sont en guamison; et combien qu'aulcun de vos subiects qui, par l'aucthorité de vos edicts, peuvent vivre en liberté de leurs consciences, ne sont du tout excusés, toute fois la rupture des dicts edicts , voir la rupture et mespris de Dieu le Créateur, qui dès le commencement, a défendu de tuer et répandre le sang, el autres tels crimes qui sont dampnables et publiquement commis, non pas seullement loing de vous, mais aussi en vostre principale ville près vostre personne, et par tels de vos subiects qui veullent estre estimés et font profession de la religion romaine. Et ce qu'est plus lamentable et /
horrible devant Dieu, qui veoit toutes choses, iceux meurtriers sont /
congncus d'un chacun estre maintenus, provoqués et recompensés par aulcuns qui ont grand credict el auctorité soubs vostre Majesté, chose fort dangereuse cà un prince de souffrir, le quel fault qu'il rende compte à Dieu d'avoir mis en aucthorité tels officiers et ministres, et combien qu'il soit admoneste toutes fois, ne mecl'-on peine dilligentement d'y remédier. Et quant aux horribles actes cy devant recités commis par vos/ dicts principaux ministres , si vous n'en avez la congnoissance , la Royne; ma maistresse , en est tant plus joyeuse , espérant que vous serez moins responsable devant Dieu, n'ayant congnoissance de telles choses, mais affm que vous soyez du tout innocent envers Dieu, la Royne, ma maistresse, estant touchée en sa conscience vous advertir et vous prier de considérer la division de vos subiects touchant l'opinion de leur religion , affm que vous estant ordonné roy par dessus tous vos subiects, de quelque profession qu'ils soient, vostre plaisir soit, selon le debvoir d'ung roy. donner audience tant qu'aux imgs qu'aux aultres, car sa Majesté ne
doubtc pas (considérant vostre bon naturel et clémence divulgués par tout le inonde à voslre grande louange), que si vous voulez ouyr différemment toutes les deux p:irties et prendre en vostre protection aussi bien Tun que Taultre, tellement quils puissent avoir libre accès à vostre Majesté et à la Royne, vostre mère, vous pourrez ouyr beaucoup plus de choses que ne faictes touchant horribles meurtres et saccagemens tant par feu et par Tespée, novans ou cstranglans vos dicts subiects, en manières diverses, monstrueuses, brutalles, barbares, et horribles à ung chrestien d'entendre, et cecy exercé à toutes sortes d'hommes, femmes et enfans, et mesmes aux femmes grosses d'enfant, de toutes qualités, tant nobles que ignobles, riches que pauvres, car iacoit c|uc sa Majesté oyt journellement les lamentations d'icelles cruaultés, non seullement hors de France, mais hors d'aultre pays , d'où tels rapports sont journellement mandés par escripts et par gens dignes de foy, marchands et aultres ses subiects traffiquans en France; et pourtant. Sire, s'il vous plaisoit faire inquisition par tous vos pays par personnes de bonne conscience et non passionnées , ni menées d'aucune faction, mais telles qui aymcnt le repos de leur pays, elle pense que vous trouverez vostre pays plus alïoibly et désolé depuis ta publication de vostre edict depuis six mois en ça , que en neuf auparavant tant en guerre civile que estrangiere. Et pourtant la Royne, ma maistresse, soubhaite que vous ne prestiez l'oreille à tels personnages, combien qu'ils soient vos conseillers f»u autres, lays ou d'église, aifin qu'ils vous persuadent que la multitude de ce peuple ainsi nieuriry (tant grand soit il) soient mutins et rebelles et pourtant dignes d'estre meurtrys plus tost que préservés selon vos edicts, et que vous ne debvez ouyr leur cause en justice, mais permettre à un chacun les saccager, et pour ce qu'ils sont de religion contraire à la romaine, en aulcun poinct que c'est chose dispensable de les meurlrir; car nous n'ignorons point qu'il n'y ayt aulcuns personnages grans en authorité, les quels sont tellement transportés par leur ambition et sans charité chrestienne, que, affin de maintenir leur orgueil et arrogance, il ne leur chault d'abuser princes chrestiens par leurs mensonges et intention de leur faire destruire leurs bons et loyaux subiects . et ce soubs ombre d'accuser chacun d'heresie , et par ce moyen affoiblir l'Estat d'aucuns princes et le contraindre d'estre subject à aultres. Et sa Majesté vous requiert de bien bon coeur de penser cecy d'elle, que si elle n'estoit persuadée que vous estes ou pouvez estre abusé par aulcuns conseillers qui sont sans mercy, vous faisant accroire que plusieurs d'iceulx qui différent de la religion romaine, vous estre subiects déloyaux (au nombre des quels nous ne comprenons pas les anabaptistes et aultres semblables), toutes fois elle pense que vous leur pouvez conunander comme à vos plus loyaulx subiects, aultremcnt elle ne s'en mesleroit point; mais ainsi que sa Ma-
jesté a desià dict, la principale et première cause pourquov elle s'en mesle est le soing quelle a de descharger sa conscience envers Dieu; la seconde , est Tamour qu'elle vous porte , Sire , comme à son bon frère , cherchant d'esviter le deshonneur qui s'accroist par toute la chrestienté, tant envers vostre pays, Sire, qu'envers vostre Majesté, et aussi les troubles qui s'en pourront ensuivre en vostre royaulme, souffrant Toppression de vos loyaulx subiects sans l'avoir deservi. Pour conclusion. Sire, si ces premières considérations ne vous semblent suffisantes, comme elle pense qu'elles seront, elle vous prie d'accepter cette dernière comme une chose si très-nece*saire qu'elle ne la peult obmettrc, mais déclarer pour son estât particulier. Et ne doibt aussi estre oublie pour l»-. vostre, c'est que , si vous ne voulez traicteravec elle, comme ung prince doibt avec ung aultre pour l'amour du debvoir que vous deux debvez à Dieu, et pour l'amour que vous portez l'ung à l'aulti^e, estant alliés et voisins, pour son honneur et gloire, car si tel desordre n'est reformé effectuellement , c'est-à-dire les meurtres ordinaires de vos subiects innocens pour seullement professer la religion qui leur est permise d'exercer par vos edicts , mais au contraire avouer et maintenir ceulx qui les saccagent et meurdrissent, comme si c'estoit par l'ordonniince de l'Eglise de Rome, affin d'extirper tous ceulx qui ne consentent à la doclrine de Rome, la quelle est du tout contraire a la doctrine chrestienne, et déroge à la souveraineté de tous princes, sa Majesté veoil clerement, combien que ce soil pir aventure bien tird, quel dangier vsï eminent tant à elle qu'à son Estât, et aussi elle ne laict nul doubte qu'aultres potentats et princes de la chretieneté consentans avec sa Majesté contre l'unité de l'evesque de Rome, verront évidemment combien il est leur nécessaire de pourveoir promptement à lel dangier. Et quant à ce que sa Majesté en (era pour son asseurance, elle pensera estre deschargée devant EKeu, et pour son honneur vers vous, Sire, son bon frère et allié, ne faisant doubte que Dieu ne conduise l'événement, comme il a faict par cy devant, pour la préservation d'elle et de son Estât. Ainsi elle rapporte tout à l'honneur et gloire de Dieu sur toutes choses sans affection particulière, d'ambition ou gain quy luy puisse advenir, ou par hayne ou courroux qu'elle ayt contre personne qui vive.
Henry Norreys *.
Si ambiguës que fussent ces phrases, le mauvais vouloir des Anglais s'y faisait jour; ils n'attendaient qu'un moment favorable pour profiter de nos divisions. Déjà dans ce but des intelligences s'étaient nouées au Havre, et lorsque la conspiration sur laquelle
' Becord office , Stntr papcrs , France, vol. \FjIV.
ils comptaienl y fui découverte, leur flotte était en vue. Catherine de Médicis s'oiTensa des termes du message que lui avait remis Norris, mais elle enveloppa de miel sa remontrance. Voici la réponse que lui adressa Elisabeth :
Quant je recepvis In dernière lettre, Madame, escripte de vostre main , je y veoiois ung présent d*amour et offre d*amitié telle, que plus ne se pourroit souhaiter, ne plus ne scay désirer pour accompaigner, laquelle si ne la puis avancer, si est ce que , au pis aller, la veux accompaigner par aussy bons moyens que me se pourront présenter en vostre endroit, et si vous preniez en bonne part quelques indices de mon soing de vostre santé quant la maladie vous fascha , je m*esbahis bien fort de vostre soupçon que semblez concevoir du message que dernièrement mon ambassadeur vous fit de ma part, qui me semble ne porta le moindre tesmoignage de la grande soliciiude qui me tenoit de Taflliction de vostre esprit, lequel ne se peut bonnement reposer, quand la France, qui vous est si chère, est divisée en tant de parties. Et pourt^int j'estois fort estonnée que, d*une pensée si sincère et de mots si plains, deust sortir question , comme aussi le langage que TEvesque monstra mVstoit estrange , tel que ne pense digne de ma plume, à qui je pense tant plus tost à pardonner pour avoir si bien usé de bonne mémoire, en se souvenant si bien de sa lesson que dernièrement il apprint, non que je crois que le roy ou vous lui fussiez m" d'escholle (conrnie vous supplie croire), mais je n'ignore, Madame, ne vous desplaise, de quelle boutique telles drogues sortoient. On p:\rle souvent de moy conrnae les chasseurs qui divisent la peau du loup, premier que d\ivoir le corps; mais il me chaut si peu d'eux et de leur malice que rido nella manicha per udir le loro ciancic, e» veois qu'il fault qu'ilz payent le double pour avoir compté sans leur hoste, en faisant leur triomphe davant la victoire. Voyez, Madame, jusques où me tire la colère, me faisant esgarer du premier chemin que je prins, qui fust de vous prier croire que le roy, ne vous n'aurez oncques cause de m'accuser d'avoir failli en ceste bonne course que j'ay commencée, sans que je soye irritée par trop mauvais moyens, qui me loucheront en seureté ou en honneur, les quels ne se pourront faire sans que j'y respondè, car je ne suis si outrecuidante que je crois tellement de ce mien paisible gouvernement (dont en toute révérence je luy rende humbles grâces à qui c'est deu) que la sécurité d'iceluy me face si endormie, que ne face provision pour quelque accident qui me pourra esveiller. Je ne suis de ces gens qui ouvrent la bouche en attendant que EHeu leur envoyé à manger. Jà, à Dieu ne plaise, que je n'usasse les bons moyens que Dieu m'a donné pour obvier el aller au devant mes malheurs , comme j'espère que vous mesme, comme ma très-bonne sœur, me
souhaitez, à laquelle je me recommande, comme à qui toul bien avec longue santé je désire.
Votre bonne sœur et cousine ,
Elisabeth '.
Notre nouvel ambassadeur à Londres, Laraolhe-F'énelon, se trouvait donc ainsi dans la même situation que Paul de Foix, en 1662; il se plaignait journellement de faits notoires d'intervention, mais nous nous bornerons à une seule citation :
L'ambassadeur de France désire que la Majesté de la Roync d'Angleterre luy face scavoir quelle satisfaction il pourra donner à leurs Majestés très-chrestiennes du voyage que le cappitaine m* Oynter* a faict à la Rochelle et de ce qu'il a secouru le prince de Condé de poudres , d'artillerie , de munitions de guerre et d'argent , là ou le dict ambassadeur, sur la parole de sa dicte Majesté , a naguercs escript au roy, son seigneur, qu'elle n'avoit envoyé le dict mestre Oynter ny ses navires que pour assurer la navigation de ses subiects.
Et qu'est ce qu'il rcspondra aussi à leurs Majestés très-chrestiennes sur ce que les prinses (jui se font en mer, sur les subjects du roy, et les preneurs d icelles se retirent es ports d'Angleterre et sortent des mesmes ports quant ils vont ejcecuter leurs entreprinses.
Que avant le dict ambassadeur entendu par un poure marinier fran- ^•oys avoir esté depesché commission de sa dicte Majesté au pays d'Ouest d'arrester touts les navires françoysqui y aborderont jusques à la valeur et concurrence de certaines prinses qu'aucungs Anglois et Irlandois se pleignent leur avoir esté faictes parjes Bretons, des quelles ils disent n'avoir peu avoir justice en France, remonstre le dict ambassadeur que telles façons de procéder seroient contre l'ordre prescript par les trestés de paix , et dont est raysonnable que la dicte commission , si elle est depeschée, sovt révoquée, et qu*on ayt recours aux voyes ordinaires de la justice, comme en tel cas est acoustumé.
Qu'il a charge de supplier la Majesté de la dicte dame de faire envoyer à la royne d'Escoce , sa bonne soeur, la comnmnication de tout ce qu'aulcungs Escouçoys ses subiects ont dict et produyt contre elle, affin que, pour son innocence et justification, elle leur responde au mesme lieu , où ils l'ont deffcrée , et que sa Majesté ne permette opprimer soubs son authorité l'honneur, la personne , ny TEstat de ceste princesse , que
' Record office, State paprrs , France, vol. XLIV. (Copie du temps inédite. Voy. Correspondance de Lcunothe-Fénelnn.)
- Voy. Correspondance de Ïai Molltc-Fénelon, la lettre où il annonce le départ de la flotte de famiral Ointer, t. I, p. 44.
l)icu a envoyée à recours à elle, coinine au plus prochain Irone royal, qu'il a esiably près de TEscoce, pour réprimer semblables injures et injustices 4 quant elles adviendront, ayant le dict ambassadeur commandement de leurs Majestés très-chrestiennes de la pryer très-instamment qu'elle veuille si bien pourvoir au faict de la dicte royne d'Escoce, qu'elle n'ay t besoing d'aucung autre secours , que du sien , pour estre remise en son Estât et grandeur, comme la dicte royne d'Escoce leur a fait entendre que sa dicte Majesté le luy avoit promis; et ils espèrent que , pour la compassion de sa nécessité présante et pour l'obligation du prochein parantage, qui est entre elles deux, sa dicte Majesté l'accomplira, le quel secours s'ils voyoient defTaillir à la dicte dame, ils s'esforceroient, nonobstant leurs pr*!' sans affaires, donner remède à ceulx de la dicte dame, et leur semble qu'il seroit bon pendant que sa dicte Majesté a icy dans son pays les principales personnes intéressées en ceste cause, qu'elle ne permist qu'ils s'en retournassent, sans (ju'elle heul accomodé le dict affaire, car ce ne sera que recommencement de troubles et de guerre, aussi tost qu'ils seront en leur pays.
Et qu'il plaise à sa Majesté faire trouver ce garçon , qui a donné moyen à la dicte dame de sortir hors de la prison où elle estoit , lequel aucungs ont enlevé, pendant qu'il estoit en ceste court, n'ayant mérité le bon acte de bon et fidelle subiect qu'il a faict envers sa royne qu'il reçoive autre chose que faveur et bon trettement de touts les princes (le la terre.
Qu'il soyt aussi le plaisir de sa dicte Majesté permettre que le dict ambassadeur puysse envoyer ses gens et paquets au Roy, son seigneur, avec semblable liberté qu'auparavant, sans sauf conduys, ny passeports, et que les ports et passaigcs de ce royaulme soient de seur accès et ouverts aux subiectz du Roy, son dict seigneur, pour aller et venir en France.
Le dict ambassadeur supplye très-humblement la dicte dame, ne trouver mauvais qu'il la supplye touchant l'ambassadeur d'Espaigne par ce que telles personnes, pour rayson de la charge, luy sont en recommandation, qu'elle vueille avoir esgard à ce, que des puys le temps que Dieu a estably les roys, princes, potentats et republiques au monde, les ambassadeurs ont esté tous jours respectés et leurs personnes demeurées intactes; mesmes au milieu des plus aspres guerres l'on a eu esgard de ne toucher à eulx ny tretter leurs personnes que bien fort honorablement, et que c'est luy cy a esté accepté de sa Majesté pour ambassadeur du roy son meistre, sur les lettres de sa légation, non qu'il ayt prié ny faict prier d'en parler, mais qu'ainsi le requiert le pareil office, qu'ils ont tous deux par de çà et qu'il luy soit par sa dicte Majesté donné licence de le visiter une foys la septmaine, aulmoings en présence de ceulx qui sont commis à le garder.
Qu'il plaise à sa dicte Majesté mander à monsieur le marquis de Wincester de ne fere plus de difficulté de bailler au dict ambassadeur de France lettre d'exemption de Timpost du vin François, quand il la luy envoyera demander pour telle quantité qu'il scait l'avoir tous jours octroyée aux autres ambassadeurs du Roy, ses prédécesseurs , les quels , dès le commencement, sont tous jours demeurés exempts du dict impost'.
Pour justifier les craintes de notre ambassadeur il nous suffira d'indiquer en quels termes étaient les chefs protestants avec Ceci!. Voici ce que lui écrivait le prince de Condé :
Monsieur Cecill , le plaisir et faveur que nous avons receu de vous à toutes occasions qui se sont cy devant présentées d'employer voslre crédit pour nous envers la royne d'Angleterre, nous ont faict espoir que, à coup et en ce temps . auquel il semble que tous les ennemys de la religion reformée ayant conjointement complotté et conjuré la ruyne d'icelle, vous continuerez ceste bonne affection et volunté envers nous, à quoy nous n'avons esté trompé, si ce n'est d'une chose, scavoir est : que nous ne pouvions ni devions , pour le peu de moyen que nous avons eu de prendre notre revanche du passé espérer la moindre partie des bons et favorables offices qu'il vous a pieu nous despartir envers sa Majesté pour obtenir le secours et assistance que nous luy avons demandé en ces derniers troubles , et dont monsieur de Stuard nous a faict bien particulièrement et au long le récit. Dieu , qui est la rémunération de telles et si sainctes œuvres, le vous rendra en son Paradis. De notre part nous vous prions croire qu'il ne se présentera onques occasion de recongnoistre ce plaisir faist si bien à propos que nous ne l'acceptions de la mesme franchise et affection , dont nous scavons que vous usez envers nous. Et sur ce, après vous avoir présenté ma très-affectionnée recommandation, je prieray le Créateur vous tenir, Monsieur Cecill, en sa saincte garde.
De Thouars en Poitou, le dernier de décembre i568.