ET DU BEGOBD OFFICE
Dans ce troisième chapitre il me reste à passer en revue les documents qui se rattachent aux dernières années du règne de Charles IX; plus tard j'aborderai le règne de Henri III et celui de Henri IV.
La paix signée à Saint-Germain permit à Charles IX de se laisser aller à toute la sympathie que lui inspirait Marie Stuart; une politique plus généreuse était loin d'être en désaccord avec les intérêts bien compris de la France : dès le mois d'octobre iSyo, La Mothe-Fénelon écrivait : « Il me semble, Sire, que rien n'a pu venir « plus à propos pour les présentes affaires d'Ecosse que d'avoir Vostre « Majesté aussi fermement et vertueusement parié, comme avez fait • à l'ambassadeur Norris et Walsingham. »
Charles IX ne persista pas toujours dans ce ferme langage, mais s'il y eut dans sa politique certaines déviations, certaines défaillances, il faut les mettre sur le compte des exigences, des nécessités de la situation ; il avait à déjouer les habiletés du gouvernement anglais, qui ne dédaignait aucun moyen et qui, pour endormir les défiances de la France , sut adroitement profiter du projet de mariage du duc d'Anjou avec Elisabeth, rêve chimérique caressé par Catherine de Médicis; la prédilection qu'elle avait pour ce fils mettait en défaut sa clairvoyance habituelle.
C'est le cardinal de Châtillon qui, au moment de rentrer en France, prit l'initiative de ce mariage. Voulait- il se ménager les
bonnes grâces de Catherine? Voyait-il là le gage d'une alliance étroite entre les deux royaumes, une barrière à opposer aux prétentions de Philippe II, une garantie pour ceux de la nouvelle religion? Quel que fût le motif de sa conduite, il agit avec cette activité, cet esprit d'intrigue qui, à un si haut degré, était en lui. Nous suivrons pas à pas cette longue négociation qui, par plus d'un côté, touche à la politique de Tépoque; mais d*abord voici une première lettre du cardinal adressée à Cécil et datée du lo novembre 1670. Si nous la reproduisons en entier c'est qu'il y parle, sans aucune réticence , de sa femme, M""d'HauteviHe :
Monsieur, j'avoy si grand désir d'arriver bien tost à la Rochelle , saichant que la compagnie qui y est m'attendoit , et pour plusieurs auitres occasions et considérations , que pour m'estre opiniastré de ne bouger du navire et me tenir en ces rades et costes avec tant d'orages , tempestes et mauvais temps, à fin de ne perdre une seule commodité de bon vent, lors qu'elle se fust présentée, au lieu de m'estre advancé, comme je pensoy, je me suis tellement reculé, que je suis maintenant contrainct, À mon très grand regret, de rompre mon voyage et reprendre le chemin de Picardie , après que jaaray remis ma femme en meilleur estât quelle nest, et donné ordre, avec l'aide de Dieu , de la préserver du dangier de la maladie dont elle est mcnassée, si elle na du repos. Vous voulant bien dire à ce propos que j'ay eu tant de difficultés en mon voyage, tant d'inconvéniens de maladies , la plus pari de mes gens estant demeurés çà et là , et tant d'oppositions , et contrariétés , que je croys que , pour quelque occasion à moy incognue , Dieu me vcuit faire prendre aultre clfemin, en la providence duquel je me remets entièrement et mes actions pour les conduire, s'il luy plaist, à sa gloire et pour mon bien et salu(. J'espère avoir encore assez de temps, premier que de partir, pour vous visiter et saluer par mes lettres , prévoyant bien que devant le moys de janvier je n'auray moyen de partir hors de ce royaume, comme j'ay prié M' de Sothwel , présent porteur, de vous dire de ma part. Il me reste pour ceste heure seulement à vous dire, Monsieur, que j'ay trop d'affection au bien des affaires de sa Majesté, et luy ay trop d'obligations, pour cependant que j'auray le moyen et selon les occasions qui se présenteront de luy faire, ou à ceulx dont elle a confiance, ce que je pense estre pour son service, usant de la liberté qu'il luy a pieu cy devant me permettre, et partant je m'advanceray de vous proposer pour faire entendre à sa Majesté, si vous le trouvez bon, que, ayant naguëres faict beaucoup dedespense pour accompaigner avec ses navires la royned'Hespaigne le long de ses mers et costes de son royaulme, il seroit bien à propos de prendre l'occasion qui s'offre d'un acte si solemnel, comme
sonl les noces du Roy, qui luy csl si voisin , avec la seur de la dicte Royne , et les gratifier tous deux ensemble et leurs parens et alliés par ung inesnic moyen , en envoyant quelque personnage en France , de bonne et grande qualité, qui soit agréable et digne de sa Majesté, pour se conjouyr de ce mariage et y assister, qui sont des démonstrations qu on a acoustumé de faire entre grands princes et voysins, et qui coustent peu et servent beaucoup à entretenir la paix publique, et à confirmer et estraindre davantage les amitiés et confédérations. Et si suis certain qu elles seront mieulxreceues et plus estimées de nostre nation que des Espaignols et seront bien convenables en ce temps , au quel le Roy a démonstré avoir si bonne inclination au repos commun. De ma pai*t je confesse que, oultre ce que je voy, que c'est ung bien commun pour deux royaulmes, qu'il y ayt entr'eux une bonne union et amitié; je désireray surtout qu'elle y pcust cslre perpétuelle. Si j'entreprens ou m'advance trop, sa Majesté s'en doibt prendre à elle mcsmes, puis qu'il luy a plut m'honorer trop, et me donner trop de liberté, dont toutes fois je n'abuseray jamais en chose qui soit contre son service, avec Taide de Dieu, lequel je suply vous vouloir. Monsieur, tenir en sa très sainclc protection; sur ce me recommandant de 1res bon cueur à vosire bonne grâce, et vous priant faire entier estât de moy.
Chastillon.
De Portsmuth, ce x* novembre 1670 '.
Au moment de quitter rAnglelerre, le cardinal vint trouver La Mothe-Fénelon et, après avoir cherché, à savoir de lui où en était le projet de mariage de Monsieur, c'est ainsi qu'on appelait le duc d'Anjou, et de la princesse de Portugal, il lui insinua que c'était peut-être l'heure favorable pour pensera une autre alliance et qu'il avait quelque raison de croire que le duc d'Anjou pourrait être agréé parla reine Elisabeth. La Mothe-Fénelon répondit que la Reine avait toujours déclaré qu'elle ne voulait point se marier, à la réserve pourtant de l'archiduc, sur lequel s'étaient portées ses préférences, mais que, si elle trouvait bon d'épouser Monsieur, « ilenadviendroit plus de conciliation au monde, plus de paix « en France et plus de terreur à ses ennemis que de nulle chose « qui se pust aujourd'hui mettre en avant. »
Le cardinal de Châtillon n'était pas le seul à s'entremettre dans cette étrange négociation; le vidame de Chartres y jouait aussi son rôle et l'avait même gagné de vitesse. La Mothe-Fénelon, dans une lettre à Catherine de Médicis du 7 novembre 1670, l'avait pré-
* Uecord office, State papers. Franco, vol. XLVIII. (Autographe.)
venue que d'après la conGdence à lui faite par un des principaux du gouvernement, depuis trois mois ]e vidame menait celte intrigue avec Cécile Le renseignement donné était exact : nous en trouvons la preuve dans une longue lettre du vidame au maréchal de Montmorency, où tous les avantages de cette union pour la France sont exposés en regard des dangers qu'apporterait le mariage d'Elisabeth avec Tarchiduc :
Monseigneur, j*ay receu une lettre qu'il vous a pieu m'escripre pour responce à ce que vous avois escript par monsieur de Saragosse. J*ay congneu que pensiez que je fusse encores au lieu dont vous avois escript. Si j*eusse pensé que ma présence y eust esté requise, j'eusse diiïéré tant qu il vous eust pieu le me faire entendre, mais il vous estoit fort aisé à penser que, si Ton procédoit par de ça à ceste négociation, elle seroit adressée à monsieur le cardinal de Chastillon , ou à fambassadeur du Roy. ou seroit envoyé quelqu'ung François favori. Quant à moy je n*ay prétendu en ccst affaire que le service du Roy et de la couronne de France. Et si les ailaires succédoient, comme je y voy une telle espoirance et asseurance ; s'il estoit poursuivy diligemment , le contentement que je désire ne me pourroit fuir. Il est vray quejeserois fort marry, si jamais j*oyois dire que, par faulte de diligence, cest affaire fust demeuré imparfaict, aussy seroit-ce ung domage public oullre le particulier du Prince, auquel les premiers fruicts en appartiennent. Monsieur, une lettre que j'ay receue de monsieur de Saragosse me faict entrer en soupçon et crainte , que , en attendant entre deux personnes qui ne se sont jamais veues qui estera premier le bonnet, il ne «e mette quel qu'ung entre deux qui face perdre foccasion de contracter une grande amitié et fort utile à la France , laquelle estant perdue, s'en suyvroit le domage et le regret, mais en vain. Je suis bien asseuré que Tarchiduc d'Austriche ne s*endormira pas, et ne laissera perdre Toccasion qui se présente à une assemblée des Estats qui se vont tenyr, voire les préviendra s*il peult, ne perdra pas une heure, que pendant qu'il voyt que la roync est en deflBance et doubte pour les affaires de la royne d'Escosse et des difFérens qu'elle a avec le roy d'Espaigne, et que voyant que l'Empereur a vent en pouppe, et qu*il fait des marriages tels qu il sçauroit souhaiter, il ne se serve de Toccasion et faveur du temps. Et pendant que les amis simulés paislront la jeunesse animeuse, cl la rempliront de grande espoirance, luy prometant par adventure des plus grandes choses (combien qu'elles ne soient pasaysées à trouver, et pour moy je ne les sçay pas), ils prendront cest advantage sur la partye, et renforceront leur
' Correspondance de La Mothe-Fénelon.
grandeur de la puissance et laveur d'un royaulme qui n*est point petit. Et vous ose bien dire qu'il y a de la part de ceulx, en qui gist la résolution de cest affaire , une grande inclination et une grande considération du long service de cest ancyen serviteur et delà subjection et humiliation qu'il a monstre, de laquelle vous sçavez que le sexe se délecte. Aussy est-ce leur façon de régner, laquelle tous veulent exercer, tant plus les roynes. Il ne fault penser que les difficultés pour la religion puissent engendrer quelques difficultés aux capitulations qui facentplusde retardement , carjesçay parla bouche de la Dame, et aussy par ceulx qui ont sceu toute ceste négotiation passée, et par ung qui a esté employé , qui ne parle pour mettre le beau devers elle, n estant de ses subjects, mais estranger, que la charte blanche luy a esté donnée, et s'est contenté l'archiduc pour le faict de la religion de si peu que cella se doibl estimer pour rien. Davantage la considération de l'âge qui est plus viril , et mesme donne ung beau lustre aux persuasions et jugement de ceulx qui tendent de ce costé là , ains ses advantages du long service et âge convenable. Je crains que ceux qui tiennent le party contraire ne persuadent , avec apparence , à cause du trop long silence, ou Iroyde poursuite, qu'il y aye du mécontentement, ou de la froideur en ceulx de la France , eslant chose propre au sexe de faire plus de choses par despit que par amour. Esta craindre que la froideur de ceste part ne soit cause de rcschauffer et faire hoster plus qu'elle ne feroit, si n'estoit pour se faire regretter après à loisir par ceulx qui se seroient portés trop froidement en son endroit. L'article de la lettre du gentilhomme qui vous porta ma lettre (qui me fait craindre que, en voulant traiter, de la part de la France, avec fort grand respect, et par adventure prendre l'honneur devers nous, l'afiaire n'en sera pire), et qu'il dict que si l'on estoit asseuré par de ça de la bonne volonté de ceulx de là la mer on y pou voit entendre, ce qui m'a semblé eslrange de vouloir qu'une ville se rende avant qu elle soit sonmaée. Il me semble que c'est beaucoup qu'elle paHamente, sans avoir ouye parler le canon. Et n'est pas peu de chose, qu'estant sa principale defiPence de la différence de l'aage et de l'inconstance de la jeunesse et la crainte d'estre, d'icy à quelques anées, peu aymée et mesprisée, et en danger de veoir de ses yeulx ay mer d'autres , l'on luy a faict abandonner ceste contre-escarpe et le corridor, tellement que l'on peult veoir au pied de la muraille qui , je vous asseure, n'est point vfuc de flanc, des particularités et moyens que Ton a tenus en ses approches jusques là. J'en ay dit quelque chose à cest gentilhomme, qui est fort affectionné à cest affaire, en faveur du bien de la France, et abondant en hayne de la grandeur qui se voit préparer à la maison d'Autriche , si elle s'impatronize de ce royaume , tellement qu'il n'est à craindre sinon que la tard i vite ne donne loisir à cenlx qui de long temps ont fiûct deseing de se saisir de ce paîs , de venyr au bout de leurs intentions , lcsi|uclles sont fort favorablement rcceues. Et croy qu'ils jouyront, si
leurs conseils ne sont (roubles par une division et par objeck nouveau plus désirable que celluy qui se présente. Ce qui ine semble eslre indubitablement en la jeunesse d*un Prince qui a la réputation d*avoir ie sens meur devant les ans , et ausy courageux et d'ausy grande espoirance que Prince qui soit né de laage des hommes. Monsieur, vous s^vez fort bien combien la maison d'Autriche seroit agrandie sur la maison de France , si elle estoit renforcée de ce royaume. £t n*y a point de double qu elle ne donnast pour tousjours par cy après la loy à la France. Et est chose seure qu'elle contraindroit le Roy à rompre la paix qu'il a donnée à ses subjects. Davantage, si par ce mariage n'est donné satisfaction au grand coeur de Monseigneur frère du Roy pour Toccuper et luy donner matière de faire plus grands deseings, il ne fault point doubler que tous ceulx qui prennent la couleur et prétexte de la i*eligion pour advancer les moiens de la division et ruyne de la France, aflin d'agrandir la maison d'Autriche, ne proposent à Monsieur le duc d'Anjou quelque mariage, qui sera au despens de la couronne de la France, si la bonne nature et amitié d'entre les frères ne résiste à leur maUcieux deseing ; mais il ne s'en sçauroit proposer duquel se doive espoirer plus de grandeur, non seulement à luy, mais à toute la maison de France, en gaignant le dessus sur la maison d'Autriche, laquelle veult, soubs couverture et couleur du mariage du Roy, faire avaller ccstc cuvée et gaigner ung royaume, sans qu'il luy soit donné empeschemcnt. Et ne fault point doubler que, si le mariage de l'archiduc se faict, qu'il ne soil en peu de temps mieulx obéy que n'a esté le roy Philippe, et ce moîennant le (langer de la religion. El leur sera aisé de nous donner la loy, ou pour le moins de nous faire redoubler la ruyne de la France par division et guerres civiles. Au contraire si ce bien est réservé jiour nos Princes, il y aura bien de quoy rendre la pareille à ceux qui ont dresse tous leurs conseils à procurer que la France se ruynast par une guerre civile , voyans que , par guerres ouvertes , jamais ils n'auroicnl peu parvenir à leur intention. Pour amour du mal qu'ils ont faict. Monseigneur pouroit instément avec forces du Roy, faveur d'Angleterre et moiens du prince d'Orange, avoir la confiscation de la Flandre par droicl de féodalité pour félonie commise. El ausy la maison d^Autrichc, qui se Ixistit l'empire hériditairc cl la monarchie, trouveroit en ung instant deux frères, roys ausy puissants l'ung que l'autre , pour contre poid de son ambition , liggués avec les princes protestons de l'AUemaigne , et auroient les deux frères plus de part en l'empire que ceulx qui se veulent afribuer par la ruyne des anciennes maisons de la Germanye , comme de la maison de Saxe , et des princes Palatins , qui sont amateurs de la couronne de France. Le partage de Monsieur d'Alençon seroit aisé à trouver en le duché de Milan, avec la faveur de l'AUemaigne , des Suisses ausy et des princes italiens dévolieux de la France, o( si bcsoing csloit pour le recouvrement
du royaume de Naples , la faveur du Turc se trouveroit par après bien à propos. Monseigneur, il m'a semblé que cela est si apurent , et si facile à persuader que, puis que vous en aurez une fois ouvert la bouche, il n y faudra plus aultre soliciteur que le Roy mesmes qui peult veoir par ce moyen son royaume luy demeurer uny, ses forces partagées, sa force telle et si grande qu il ne poura estre offencé, ny commandé par menasses qui contraignent faire la guerre à ses subjects, pour complaire à ceulz qui sont envieux de sa grandeur , et n*ont peu trouver moyen de la diminuer que par elle mesme. Lors se pourroit faire une ligue parfaîcte entre nos Princes et les protestans de la Germany et les Suisses. De ceste façon ung grand plaisir viendrait à la Roy ne de veoir tous ses enfans roys. Lors TEglise galicaine pourroit s'exempter des erreurs de rÉgiise romaine, comme elle a faict plusieurs fois le temps passé; lors se pouroit faire ung concilie général» auquel les erreurs introduites par rarabilion et advarice de TEglise romaine ne seroient favorisées et confirmées par practiques et corruptions, et en la France, TAUemaigne et l'Angleterre s'introduiroient ung ordre et police de religion et unité de doctrine que toutes les aultres provinces de la ckristienté seroient contrainctes d'embrasser et finiroient les différens des subjects avec leurs Princes, des quelles Sathan se sert pour la destruction de la chrétienté, et pour donner loisir au Turc d'usurper pendant que les Princes chrestiens s'amusent à défendre les superstitions du Pape, et maintenyr sa grandeur.
Monseigneur, je me recommande très humblement à votre bonne grâce , et vous suplîe de rechef me départir votre faveur et conseils touchant comment je me doibs gouverner à escripre à leurs Majestés, ou non.
Monseigneur, je prie Dieu vous donner très heureuse et très longue
De la Ferté, ce jour d'octobre 1670 ^
Peu de jours après son entrevue avec La Mothe-Fénelon, le cardinal s'étant adressé directement à Catherine de Médicis, dans une lettre du 20 octobre 1Ô70, elle fait part à La Mothe-Fénelon de cette proposition : «Celui qui en a parlé, lui dit -elle, donne • telle espérance qu'il croit qu'il se fera fort aisément si nous vou- « Ions; mais, pour ce que nous avons pensé que ceste ouverture se « faisoit pour Tintclligence, et peut-estre menée de la royne d'An- « gleterre, et beaucoup plus en intention de se servir du temps et « de nous pendant que ceci se négocieroît, qu'elle feroit conduire à
' Record office, State papers, France , vol. XLVUI. (Copie du temp.)
« la longue, que pour volonté qu'elle eust de se marier, elle a rc- «pondu que, si la Reine avoit quelque femme ou (lUe à marier « qu'elle la pust faire et assurer héritière du royaume, qu^il seroit « beaucoup plus convenable ainsi. > En dépit de ces précautions que la prudence commandait, Toffre lui avait été au cœur et elle s'étend complaisanmient sur tous les avantages d'une telle union , invitant La Mothe-Fénelon à bien voir, à bien examiner ce qui en était en réalité, s'il y avait quelque chance, et le priant d'en parler, conmie de lui-même, à Cécil, avec toutes les précautions possibles , pour que les lettres qu'il lui écrira à ce sujet n'arrivent qu'à elle seule directement et sans passer par d'autres mains ^. La négociation ainsi engagée allait suivre son cours, quand un brusque refus de Monsieur vint déranger toutes les combinaisons de Catherine. «Mon fils, écrit-elle à La Mothe-Fénelon le 21 février, m'a fait « dire par le Roy qu'il ne la veut jamais espouser, quand bien « mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours mal ouï parler « de son honneur et en a veu des lettres escriptes de tous les am- « bassadeurs qui y ont esté , qu'il penseroit estre deshonoré et perdre « toute la réputation qu'il a acquise ; > et elle ajoute : « Je ne le puis «gagner en ceci, encore qu'il me soit obéissant. Or, M' de La « Mothe, vous estes sur le point de perdre un tel royaume et gran- « deur pour mes enfans, dont j'ai un très grand regret. »
Le vidame de Chartres parvint sans doute à savoir que le projet rencontrait certaines difficultés dont pourtant il ignorait la cause, car voici ce qu'il écrivait à Cécil, le 24 février 1671 :
Monsieur , depuis les lettres que vous ay escriptes par le courrier des despesches de monsieur rambassadeurWalsingham, je n'ay appris chose qui me plaise, car, depuis la venue du secrétaire du cardinal de Chastillon, les volontés sont tellement altérées que les apparences en sont manifestes; Ton ne peut sçavoir ce que c'est qu il a apporté, mais l'on cognoit bien que ce n est chose qui satisfasse à fexpectalion si longue , et de la procède un accroissement de deffiance , qui estoit déjà engendré par les longueurs de quatre mois entiers; vous pouvez penser que il ne manque pas de dissuademens de toutes langues et nations et estats pour empescher que le bien public ne se procure par cestc voye ; d'autre part il semble que ceulx qui traitent ceste affaire preignent plaisir de lui oster beau jeu et de laisser tous les moiens qui peuvent servir à ce^te affaire. Je vous en escriray plus au long par le seigneur Roger; cependant ainnl
* Voy. Correspondance de La Mothe-Fénelon.
entendu que je suis calomnié de par là et en voyant les apparences par deçà assez certaines à la venue du secrétaire, j*en escrips à sa Majesté, ne voulant point souffrir, qu*en une chose qui touche et appartienne à sa Majesté , il me soît preste des charités , combien que je n aye fait tant de bruit que j'eusse peu, quand j*ay esté calomnié, estant par de là, en aultres points, où il n estoit question du fait qui touche au Prince comme à la Royne. Je vous envoyé quelques articles, par lesquels vous pourrez juger si les occasions , qui ont esté données par delà de entrer en déGance et suspicion, sont telles quelles ne méritassent d'estre réservées et réparées par quelque nouvelle, après une longue expeclation, qui ne augmenlast pas les suspicions et ne donnast point d^occasion aux envieux et aux ennemis de ce négoce d'en faire leur profit. Si Ton sçavoit précisément quel est l'occasion du refroidissement , on pourroity appliquer quelque remède , mais la suffisance de M'Ehipin ne estime pas dignes tous ceulx qui sont icy de rien sçavoir de sa négociation , tellement que je peulx sinon m'esmerveil- 1er de si repenline altération. Si devant ce partement de M' Roger j*en apprends quelque chose, je le vous feray entendre; cependant. Monsieur, si vous voyez que les calomnies expliquées contre moy méritent que la Reyne voye les articles que je vous envoyé, je vous prie les lui faire voir. Je feray fin nie recommandant humblement à vostre bonne grâce et priant Dieu vous donner longue et heureuse vie ^
Le même jour il écrivait une plus longue lettre à Tambassadeur Norris sur le point de quitter la France, où le remplaçait Walsingham ; la voici en entier .:
Monsieur, j*avois remisa vous escripre quand vostre serviteur maistre Daniel Roger iroil vous trouver , par ce que je vous ferois entendre beaucoup de choses que je ne puis escripre; cependant craignant qu'il ne tarde trop à partir et qu il n'arrive à la cour aussitost que vous , je n'ay voulu perdre ccste occasion de vous escripre en me ramentavant en vostre amitié et bonne grâce et vous avertir que j'ay escript à sa Majesté du propos qui se disoit par aulcuns en sa court, que j'avois offert sa Majesté à marier aussy hardiment, comme si j'avois eu une procuration spéciale pour ce faire. Je ne puis alléguer plus digne personnage que vous. Monsieur, pour tesmoigner à sa Majesté si j*y ay procédé avec respect, ou non , car vous sçavez que , pour sçavoir vostre opinion sur ce faict , j'envoyois vers maistre Roger, afiin que, par vostre congé, il vint à la feste. Cependant je croy qu'il vous souvienne bien qu'il vous ay t dit que ung serviteur de monsieur le marcsclial de Montmorency , nommé La Planche, qui est mort depuis, s'adressa. à ung mien secrétaire, qui avoit
' Becord office , Slalc jmpcrs , France, vol. XLIX. (Autographe.)
eslé prisonnier en ceste ville, en danger de sa vie durant les troubles, qu il sçavoit bien que une négociation , que monsieur le cardinal de Chastillon trailoit à la cour, cstoil procédée de mon invention , au commencement , et que elle eut esté mieux receue , si elle eust esté proposée par moy, s' estant rendue suspecte , pour ce qu*elle esloit traitée par ung de la maison de Chastillon et que noz princes ne prendroient point de plaisir de recevoir des bénéfices et les tenoient pour suspects , tellement qu*il donna charge à mon secrétaire de me escripre que je ferois une grande faulte et grand tort à Fallnirequi se traitoit, si je ne escripvoisà la Roy ne que j'a vois entendu le commencement de ce propos et y avois fait l'ouverture et avec le Prince et avec monseigneur le cardinal de Chastillon. Celui qui tînt ces propos a esté cogneu ; tout le ujonde sçait en France que c esloit le principal homme du conseil que monsieur le mareschal de Montmorency eust auprès de luy et parce qu il le conseilloit du tout en choses d'Estat; or il me fit venir cet avertissement en ung temps où il ne se sçavoit en France où pou voit estre le cardinal de Chastillon, car longtemps auparavant estoit venue la nouvelle qu il estoit embarqué ^ et néanmoins il D*estoit ni à la Rochelle , ni aultre port de France; il estoit à croire qu'il eust esté en Espagne, ou Irlande; il n*estoit raisonable que son absence amortit ceste négociation, de laquelle il ne pouvoit sçavoir guëres plus que moy, et si j'avois fait esiection de son autorité pour estre du conseil du Roy, alBn que ceste affaire fust faite avec plus grande faveur et réputation, ce n*estoit à dire que, en son absence inopinée ^ l'affaire se dust ensevelir, ni que je deusse souffrir que ceste affaire , duquel je sçavois que les premiers propos a voient esté simples et tendaiis au service de grands Princes , autant que de la Reync, fust suspecte de avoir esté proposée et traitée par quelque conseil et dessein particulier de ceulx qui la traitoicnt. Finalement j'en escripvis ung mot à la Reyne que je lui poarrois bien tesmoigner quel avoitesté le commencement de cesle affaire. Surquoy elle me fit sçavoir par lettre quelle le voudroit bien entendre, ce qui fut cause de me faire acheminer à Paris. Je me mis en voyage, lorsque je vous tiouvay prest à partir à Reims et de là à Mezières , où ne pouvant suivre la cour qui s'esloignoit trop, j'en voyay mon frère qui conta alaRoyne quel avoit eslé le commencement. Sur cela la Royne m'escripvit que je vinsse trouver le Roy, et Monsieur aussi m'escripvit, à quoy vous pouvez juger qu'il ny avoit point de repoussement en ce commencement. Depuis les choses ont bien changé et me suis apperccu du changement depuis la venue du secrétaire du cardinal de Chasiillon. Pourtant , Monsieur , je vous prie avoir souvenance de vous enquérir soigneusement de ce que peult avoir apporté le dict secrétaire et quels sont les progrès de ceste affaire depuis le com> mencemcnt, jusques à la venue du dict secrétaire, car j'ay grande envie, et aussy grand besoin de sçavoir ce qui a esté fait , de temps en temps , car il tue semble que ceste affaire ait esté gastcc au conma en cément, en
ne rien faisant à propos, comme je voas escripvis que Monsieur frère du Hoy disoit que le cardinal no leur mandoit rien qui fusl à propos et que ce n*estoient que longueurs artificielles. Il semble que, à la fin, quand il devoit faire sçavoîr quelque chose de bon pour récompense du temps perdu , il a , au lieu d'un coup de canon , fait une billevesée , comme nous disons, de laquelle je n*ay peu sçavoîr les particularités, sinon que j*ay entendu qu il y avoit ung propos de préoccupation , comme pour apprivoiser et apaiser nos Princes, devant que le mal , qui ne se devoit imaginer devant quil fust, soit annoncé. La préoccupation est telle que sa Majesté trouve bon et reçoit à honneur ce qui est proposé, mais elle prie que s*il advenoit , par quelque difficulté qui pourroit naistre , que la chose ne vint en cfFect: il ne le prist à mal; il y a ung mot qui dit que excusation petite manifeste accusation, et pourtant c*est bien pour augmenter la défiance , à cause que déjà en a voient plus que n'eusse voulu. Sur cela un négociateur froid qui pense eschauffer par sa froideur ceste affaire se morfond luy mesme en mettant de l'eau froide sur de Tenu déjà moins que tiède. Cependant je vous prie de prendre peine de m^escripre où en sont les choses, de temps en temps, et je vous prie de faire entendre à sa Majesté et à M' Cecîl la vérité de mon innocence. Monsieur, il est fort tard et feray fin, attendant de vous escripre par M' Roger, si j*apprends chose qui mérite; cependant je me recommande humblement à vostre bonne grâce.
Voire très dévoué et obéissant serviteur,
Perrière'.
Catherine sut si bien ramener Monsieur à ses propres idées que , \ le a mars, elle écrivait à La Mothe-Fénelon : «Les choses sont ; « changées et mon fils désire infiniment épouser la reine d'Angle- « terre, et ne craint sinon qu'elle ne le veuille non plus qu à Tac- . « coustumé et qu'elle fasse mine de se voulloir marier pour servira ' « ses affaires; » et elle raconte son entrevue avec Tenvoyé anglais lord ' Buckhurst dans le jardin des Tuileries : à ses demandes pressantes d'explication il a répondu que la Reine, sa maîtresse, «estoit ré- « solue de se marier et hors de son royaume et à un Prince de même «aisle, et que n'estant l'honneur d'une fille de rechercher les « hommes, qu'elle n'en pouvoit dire davantage, mais quand elle se- « roit requise , comme son honneur le veut , qu'elle répondroit et n'en « sortiroit nulle moquerie. »Lord Buckhurst, venant ensuite à exprimer sa propre opinion , lui a fait entendre que les sollicitations des grands contraignaient la reine à se marier, et que tous les autres
' Uccoril office, Slale papcrs, Francr, vol. XLIX. ( Ait^opraphc.)
prétendants étant pauvres et éloignés, le duc d'Anjou comme voisin, appuyé d*un grand roi, avait Je plus de chance; que ce mariage d'ailleurs, s*il se faisait, aurait d'heureux résultats pour les deux royaumes. Avant de prendre congé, il lui a demandé ce qu elle voulait qu'il en écrivit à sa maîtresse; elle s'est bornée à lui dire « qu'elle entrait en ce propos, mais que la reine gardât leur « honneur comme elle et son fils garderaient le sien ^ »
Buckhurst, à son retour, ayant fait part à Elisabeth de cet entretien, dans une longue lettre à Walsingham , elle s'explique trèsouvertement sur le dessein formel qu'elle a pris de se marier; elle accepte l'offre qu'on lui fait du duc d'Anjou, mais elle ne voudrait pas « qu'on la forçât à dire qu'elle désirait que cette offre fût pous- « sée plus loin ; » répugnant à une réponse trop précise, elle voudrait que la Reine mère, qui a une si grande expérience dans les affaires de ce genre, fit d'elle-même ce qui convient en pareil cas, la priant surtout de ne pas la forcer à s'expliquer jusqu'à ce qu'on ait pu traiter plus à fond; quant à la religion, elle annonce à l'avance qu'elle n'en permettra pas à Monsieur l'exercie public^.
Le premier négociateur de ce mariage venait de mourir subitement k Cantorbéry; La Mothe-Fénelon écrivait, le 29 mars : « L'on m'est venu advertir que hier soir le cardinal avoit perdu la « parole, et un autre vient me dire qu'il est déjà trépassé'. »
M"" de Loré*, que l'on appelait à Londres Madame la Cardinale, préviut La Molhe «que, comme on avait trouvé qu'il était mort • du poison, la reine avait fait mettre en arrêt loute la famille et « fait saisir les meubles , coffres et papiers du défunt^. » Nous avons retrouvé une lettre d'elle à Elisabeth où elle prend le nom de Châtillon , lettre écrite au moment où elle se disposait à quitter l'Angleterre; la voici :
Madame, je penseroys cstre la plus ingrate personne de ce monde de partir de vostre royaulme sans premièrement cslre allée baiser les mains de vostre Majesté, prendre congé d'icelle, et recepvoir ses commande-
' Correspondance de La Mothe-Fénelon, t. VII ï, p. 190.
^ Lclters of Négociation ofsir Walsint^ham, Londres, 1 655, p. 62.
^ Correspondance de La Mothe-Fénelon, t. IV, p. ko.
* Elisabeth de Haulcville, fille de Samsoii de Maulevillc, genlilhomnic normand, et de Margucrilc de Lorë.
* Correspondance de LuMothi-Fcnclon, t IV.
mens, si ma santé et mes forces le me ponvoient permettre, mais, Mudame , estant en si piteulx estât que je suys , il m*est impossible aller qu on ne me porte en une lictière , ne pouvant seulement demeurer assise , qui seroit cause , Madame , qu'estant près de vostre dicte Majesté , vous ne pourriez recepyoir de veoyr que plus tost une pityé et compassion, que aulcun plaisir ou contentement, qui est la cause, Madame, que je supplieray très humblement vostre dicte Majesté recepvoir en bonne part les excuses que j*ay donné charge à ce gentilhomme vous en présenter de ma part, tant du deffault que je fais en mon debvoir, que de la presse que les médecins de ce pais et de Paris me font de changer d'air, si je ne veulx tomber en fiebvre éthique, de laquelle j'ay desjà ung fort grand commencement; vous asseurant. Madame, que les grands biens, honneurs et continuelles faveurs que j'ay tousjours receu de vostre dicte Majesté, m'ont tellement obligée que, encores que je m'en aille avec vostre licence et permission , ce sera avecques aultant de regret que de lieu que j'aye jamais habandonnée , mais s'en allant le corps je vous puys dire, avecques vérité. Madame, que l'esprit, le coeur et la volonté vous demeureront esclaves , et que, quelque part où je me retire , ce sera pour servir à Dieu, et le prier incesâment. Madame, pour la prosperiié et grandeur de vostre personne et Estât, lequel, ayant baisé très humblement les mains de vostre dicte Majesté, prieray vous vouloir tousjours tenir. Madame, en sa saincte garde et protection et maintenir vostre royaulme en paix pendant toult le cours de vostre règne très heureux.
De vostre ville de Ganterbeury, ce xxvuj* jour de may 1671.
Vostre très humble et très obéissante esclave et servante ,