‹ Le yacht; histoire de la navigation maritime de plaisanceChapitre 19 sur 80 · LES CHOISI 1:R ES ANNUELLES · texte numérisé non relu

LES CHOISI 1:R ES ANNUELLES

devient le motif diinc véritable course de vitesse entre tous les yachts de la flottille, et, d\iutre part, au port d'arrivée, on trouve ordinairement des régates préparées, soit par une société locale, soit par les délégués mêmes du club. Au point de vue mondain, ces séparations et réunions quotidiennes ont beaucoup de piquant. Au point de vue naval, elles sont excellentes, et permettent aussi bien d'apprécier les qualités d'un homme que celles d'un navire. Des médailles commémoratives, des prix de vitesse, de manœuvre et de bonne tenue sont distribués au terme de la croisière.

Il faut dire que les côtes voisines de New-York se prêtent admirablement à ces manœuvres de plaisance, par leur configuration. Les croisières peuvent, en effet, s'effectuer en de véritables mers intérieures, parallèles au littoral et séparées de l'Atlantique par des digues naturelles. Ces mers sont : le Sound de Long-Island et le Sound du \'ineyard. Elles se développent sur 200 milles de long et sur (;0 à 80 milles de large.

En croisière : yachlinfjr ladios nmc-ricaines.

Le Sound de Long-Island, protégé par Tile de ce nom, s'étend de Sandy-Hook, rade de New-York, jusqu'à Newport; il égrène sur ses deux rives, nord et sud, une succession de petits liavres à la mode : Grenwich, Shippen-Point, Norwalk, Black -Rock, Southport, Bridgeport, Strafford, Millporl, New-Haven, Fair-Haven, New- London, et, enfin, Newport. Au-dessus de Newport commence le Vineyard Sound, entre la grande terre et deux îles désignées sous les noms de Martha's Vineyard et Nantucket. Les yachts y trouvent encore trois stations très fréquentées : Vineyard-Haven, Cottage- City et Nantucket. S'ils remontent plus haut, ils arrivent à Boston.

Les Sounds offrent ainsi à la navigation de plaisance américaine un cadre aussi favorable que celui du Soient, et qui a sa large part dans le merveilleux développement du yachting aux États-Unis. La croisière annuelle du Nciv-York Yacht Club, par exemple, ne compte pas habituellement moins de 130 à 140 yachts.

La boilc à astiquer

Il y a, clans rhisloirc du yachting moderne, un événement pivotai qui la domine tout entière. C'est la mémorable victoire nautique remportée, en 1851, parles Américains sur les Anglais. Nous voulons parler de la fameuse « Coupe de VAmo'ica » conquise par le yacht yankee de ce nom sur les yachtsmen anglais, et qui, depuis trenteneuf ans, huit fois disputée, jamais reprise, est restée le but suprême des ambitions, la cause délerminante de tous les efforts, de tous les perfectionnements introduits de part et d'autre dans la construction navale. L'histoire est curieuse et instructive; elle comporte des enseignements que le yachting français fera bien d'avoir toujours présents à l'esprit.

L'origine de la Coupe est connue. C'est un prix international de

la valeur de 500 guinées, offert par le Royal Yacht Squadron^ de Cowes, aux yachts étrangers de tout tonnage et de toute provenance, sur un parcours contournant l'île de Wight. ]J America, appartenant à un syndicat composé de MM. Stevens, commodore du New-York Yacht Club, Hamilton, Wilkes, Beckman, Fimley et G. Schuyler, entre en lice le 22 août 1887, sort victorieuse de l'épreuve et emporte le prix.

Ce prix a été, depuis lors, appelé la « Coupe de V America ».

On ne reviendra pas sur ce premier engagement, relaté ci-dessus dans tous ses détails. Disons seulement que le yacht victorieux, après deux nouvelles courses heureuses, contre la goélette anglaise Titania et la goélette suédoise Sveridge, fut vendu à lord Blaquiére et resta en Europe jusqu'à la guerre de Sécession (1). Ramené alors en Amérique, il servit, aux mains des confédérés, à la contrebande de guerre, fut coulé et abandonné par son équipage, relevé par la marine fédérale, utilisé par elle comme vaisseau-école, pour revenir enfin, entre les mains du général Butler, à sa destination primitive de yacht.

Quant à la Coupe, elle fut déposée par ses propriétaires au New- York Yacht Club, comme le plus glorieux des trophées.

L'émolion avait été grande à Londres, sur la nouvelle de cette écrasante défaite des plus fins voiliers anglais par un bateau venu

(1) V America avait été construile par George Stcers, de New-York. Lord Blaquiére la vendit en 18G1 à un constructeur de baleaux de la Tamise, qui la remit à neuf et la dénomma Camilla. C'est sous ce nom qu'elle devint croiseur confédéré, pour se voir bientôt rebaptisée Mempliis, cl grûce à cet avatar forcer le blocus établi par les fédéraux. Sur le |)oint d'être prise, (luehiues mois plus tard, elle fut coulée dans la vase à l'embouchure du Sainl-.Jean et y pas.sa près d'une année. Après avoir été relevée et consacrée pendant (juclquc temps au service de l'Lcole navale d'Annapolis, elle fut envoyée aux enchères en liS71, cl achetée par le général Butler et son ami le colonel Jonas French, de Boston. Entièrement remise à neuf par ses nouveaux propi-iélaires, elle recommença sa carrière victorieuse et gagna un premier prix en 1875 contre le Rcsolute, de New- York, autour des Isles of Shoals. Ii:n 187G, nouvelle victoire dans une course de Sandy-Hook au cap May, à l'occasion du Centenaire américain. Sur quoi, clic se repose pendant quelques saisons sur ses lauriers, et ne sert plus qu'en croisière. En 1881, elle est pour la quatrième fois remise à neuf et s'essaye encore à la course, mais sans succès. On lui applique alors une nouvelle quille, avec 25 tonnes <le plomb, cl, en 1887, elle gagne une dernière course contre la Gitana.

de New-York sous gréement de pilote (par parenlhèse, c'est au Havre qu'il avait relâché pour changer de voilure et se préparer à alTronter la lutte dans le Soient). Unsportsman bien connu, le colonel Peel, se fit, à la Chambre des Communes, l'interprète de la consternation générale; il se leva au début de la séance, pour une « ques-

Lu goclelle anglaise Cambn'.i, a M. Janici A-hljui y.

tion », comme on dit au Parlement d'Angleterre, et exprima sa surprise de ce qu'il n'avait pas encore été parlé d'un événement aussi considérable, survenu sous les yeux mêmes de la Reine. « La victoire de VAfiicj^ica est une véritable humiliation nationale, ajouta-t-il; il faut que, désormais, tous ceuxquiont àcœur la gloire de l'Angleterre, travaillent à reconquérir coûte que coûte les lauriers perdus... Nous sommes habitués à penser que BriLvinia rcgnc sur les Jlots ; à quoi donc songeait la déesse, le jour de cette triste défaite? Si elle régne toujours sur les flots, ce doit être d'un air assez contrit... Pourquoi

n'appliquerait-on pas à fonder de grands prix d'encouragement, pour les constructions navales, une part des excédents de crédits restés de l'Exposition ? Il ne sert guère de lancer des yachts pour les faire lutter les uns contre les autres. Si nous voulons perfectionner notre marine, nous ne devons pas nous en tenir à ces épreuves purement nationales, mais faire appel à la concurrence étrangère. »

L'alderman Thompson et sir George I^échell répondent que « le gallaut ?7iemberpeiii être sans inquiétude sur les qualités de la marine anglaise : ses navires marchands n'ont rien à redouter de la concurrence américaine, et quant aux navires de guerre, tout le monde sait que les Irois-ponts du prince de Joinville ne peuvent ni virer vent debout, ni virer lof pour lof. » [Chambre des Communes. Séance du 22 mars 1852. Nm>al estimâtes.)

Dix-neuf ans s'écoulèrent néanmoins sans que le Royal Yacht Squadron tentât de prendre sa revanche. Mais, en 1870, Sappho étant venue de New-York à Cowes battre Cambria, le propriétaire anglais de cette admirable goélette, M. James Ashbury, contesta la validité des épreuves, défia Dauntless, à M. J. -Gordon Bennett, dans une course à travers l'Atlantique, et arriva premier à Sandy-Hook.

Sur quoi, il demanda à lutter dans les eaux américaines, pour la fameuse Coupe. Sa prétention était de n'avoir affaire qu'à un yacht à la fois: il se faisait fort, dans ces termes, de battre successivement lous les champions américains. \^e,Neiv-York Yacht Club ùèWhèvai^ les propriétaires de yachts ayant seuls droit de vote. Par 18 voix contre 1, il fut décidé que V America ayant couru, pour gagner la Coupe, avec la flottille entière des yachts anglais, de même la Cambria devait lutter contre tous les yachts américains qui se mettraient en ligne, à la condition pourtant que ces yachts fussent des goélettes. Il y en avait vingt-cinq. M. Ashbury accepta.

Ce fut une journée mémorable. Tout New-York s'était porté vers la rade; les affaires étaient suspendues, les boutiques closes, la l^oursc déserte.

Quinze bateaux seulement effectuèrent le parcours. Magic ai'riva

il ^-1

en tôle; Daiiiitless, second; Cambria venait la dixième. Pour la deuxième fois, la Coupe restait donc aux Américains.

Cependant, M. Ashbury reparlait décidé à tenter un dernier effort. 11 faisait mettre sur chantier un nouveau yacht de course, la Livonia^ et, des l'année suivante (KS71), s'offrait à venir encore disputer la Coupe, à des conditions spéciales : « Je me présenterai, disait-il, au nom de douze clubs anglais; à ce titre, je courrai douze courses avec mon yacht, chaque fois contre un nouveau bateau. Si la IJj'onia gagne sept de ces courses, la Coupe ira au club sous le pavillon duquel j'aurai gagné la dernière. »

Le New-York Yacht Club tint conseil à bord du Daiintless. La plupart des membres étaient d'avis de rejeter la proposition. Aucun n'opinait pour l'accepter. On finit par rédiger une réponse évasive en remettant à plus tard la discussion du règlement définitif. Aussitôt M. Ashbury fit partir la Livonia^ qui arriva à New-York le l''" octobre 1871, après un voyage de vingt-neuf jours. 11 y eut force lettres échangées. On finit par convenir que le prix serait attribué aux quatre meilleures courses d'une série de sept, dont trois sur le parcours ordinaire du club, et quatre à 20 milles au vent du feu flottant de Sandy-Hook, aller et retour. Le Comité du club choisit comme ses représentants les goélettes Sappho et Daiintless, avec les center-boards Coliimbia et Palmer, en se réservant le droit de nommer son champion le matin de chaque course. M. Ashbury, revenant sur ses offres, avait vainement protesté contre le choix de quatre bateaux, sous prétexte qu'il en amenait un seulement. Il dut céder sur ce point.

Les courses eurent lieu à la date des 10, 18, 19,21 et23 octobre : trois entre Coliimbia et Livonia ; deux entre Sappho et Livonta. Le yacht anglais ne gagna (ju^une seule fois, le 19, contre Colombia, qui eut un accident de mer. Une discussion s'éleva sur la seconde course, mais les arbitres donnèrent tort à M. Ashbury. Celui-ci contesta le jugement, prélendit courir une sixième course, sous prétexte quil en avait gagné deux, et n'obtint pas de réponse du Comité.

Sur quoi, il rentra à Harwich, son port crattache, où les électeurs s'empressèrent de le nommer leur représentant au Parlement, et jamais plus depuis il n'a voulu courir en Amérique. Pour la troi-

l.i' ciilro .inglais Gcncsta, à Pir Richard Siillon.

siôme fois, la fameuse Coupe restait entre les mains des Yankees. Les choses restèrent à cepoint jusqu'en 1876, année du Centenaire des États-Unis, où le bruit commença de courir, dès le mois de janvier, que la Coupe serait à nouveau disputée : par le comte Balthyani, disait-on d'abord; parle prince Sciarra, de Naples, dit-on

ensuite. Tout compte lait, la montagne accoucha crune souris, et un mauvais bateau canadien, la Countess of Dujferin, vint se lairebattre aisément par le yacht américain Madeleine. Quatrième" victoire des Américains.

Le sloop américain à dérive Puritan, proi^riélé d'un f^ymlicat.

Cette Countess of Dufferin avait été mise sur chantier par un constructeur de Belleville (Ontario), le capitaine Cuthbert. En 1881 ce personnage résolut de renouveler l'épreuve et annonça qu'un sloop de sa façon, VAtalanta, était prêt à disputer la Coupe à tout venant. he New-York Yacht Club, peu effrayé de ce rival, consentit à accepter

son défi en ne mettant en ligne qu'un seul champion. Ce champion devait être d'abord Pocahontas ; mais le yacht n'ayant pas répondu dans les courses d'essai à ce que l'on attendait de lui, Gracie et Mischief lui furent préférés : la première, plus sûre en cas de mauvais temps, le second plus vite, surtout en largue. Le jour de l'épreuve, Mischiefsemil en ligne contre le champion canadien et le battit sans peine, de 28 minutes 30 secondes. Gracie, qui était également partie à titre d'essai, devançait le vainqueur de 11 minutes 53 secondes. Cinquième victoire des Américains.

« L'irrépressible » capitaine Cuthbert ne se tint pas pour battu et annonça l'intention de renouveler son défi, l'année suivante, avec le même bateau. Cette fois, le Neiv-York Yacht Club se montra de moins bonne composition; l'affaire tournait au grotesque : il préféra modifier son règlement que se prêter cà cette « scie » canadienne annuelle. En conséquence, il restitua la Coupe cà M. George L. Schuyler, seul survivant du syndicat de 1831 (1), et la reçut de nouveau dans les formes, avec une clause stipulant qu'un yacht battu ne pourrait se remettre en ligne qu'après un intervalle de deux années.

Le succès récent du petit cotre écossais Madge n'était pas étranger à l'affaire. Les membres du Neiv-York Yacht Club, craignant de voir les Anglais mettre inopinément en ligne un cotre démesuré, n'étaient point fâchés de déterminer une fois pour toutes les conditions du tournoi, on limitant le tonnage des yachts qui y seraient admis. Le règlement élaboré cà cette occasion étant encore en vigueur et ayant en quelque sorte consolidé cà perpétuité le caractère internationc^l de la Coupe, il peut être inléresscant d'en énumérer les

sept articles :

« \^ Tout club étranger, officiellement reconnu, peut porter un défi pour la Coupe, pourvu que les courses ^annuelles de ce club aient lieu sur l'Océan, sur une mer ou un bras de mer navigables pour des yachts de 300 tonneaux.

)) 2° Le yacht portant le défi ne doit pas être moindre de

(1) M. Schuylcn- est mo.l à la lin de juilleL 18'J0, et le New-York Yacht Club est désormais héritier de la Coupe.

LA COLl'E DE ]: A ME RICA 157

30 tonneaux, ni avoir plus de 300 tonneaux, cPaprès sa jauge en douane dans le port d'attache.

y> 3" La notification du défi doit être laite six mois au moins à l'avance pour le club au nom duquel est porté le défi, et le jour de la course ne doit pas être éloigné de plus de six mois de la date de cette notification. Un certificat de la douane donnant la jauge du navire ainsi que ses dimensions, l'indication de son nom et de son gréement, devra être joint à la notification du défi.

» 4" Les détails de la fixation du jour de course et des conditions seront arrêtés de gré à gré.

» b'' Aucun yacht battu dans une course pour la C.oupe ne peut être désigné pour porter un nouveau défi quand un autre yacht aura couru une course dans le même but, si ce n'est après l'expiration d'un délai de deux ans à partir du jour de la course dans laquelle ledit yacht a été battu.

» 6° Si le club qui détient la Goupe vient à se dissoudre pour quelque cause que ce soit, la Coupe doit être remise à un autre club de même nationafité, lequel s'engagera à observer les régies cidessus.

)) 7° Il doit être bien entendu que la Coupe sera gardée en dépôt par le club, et non par les propriétaires du yacht gagnant la course, et qu'elle restera l'objet d'un défi perpétuel ouvert à la compétition amicale de toutes les nations. »

Des commentaires ajoutés à ce règlement par la presse nautique américaine, il résultait qu'à l'avenir le Neiv-York Yacht Club se proposait de ne plus accepter de défi pour la coupe que si ce défi émanait d'une personne ou d'une société ayant véritablement qualité pour représenter sa nation. En ce cas, on lui permettrait de dicter ses conditions dans la mesure de l'équité. Mais s'il s'agissait d'un yacht n'ayant pas le titre officiel de champion et n'étant pas accrédité comme tel, on s'en tiendrait à la lettre stricte de l'acte de donation, en l'admettant à courir une seule fois, dans la limite de huit heures, sur le parcours ordinaire du club, selon ses règlements et allégeances.

Pendant trois ans, personne ne se présenta pour réclamer Tapplication du nouveau règlement; mais, en décembre 1884, le bruit

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