I.o coire nnglais Galjtcj, nu liculennnl Ilonn P,.N
s'étant répandu ([ue les propriétaires des cotres anglais Gcncsta et Galatca avaient Tintention de se mettre en ligne pour la Coupe, chacun se dit que cette fois Taffaire allait être sérieuse. La Genesta, à sir Richard Sutton, était le cotre anglais le plus rapide de rannée.
LA cour^E ni-: ]:AMERrcA
et ses victoires, que les yachtsmen américains connaissaient pur le menu, ne se comptaient plus. Divers indices permettaient de penser ({ue la Galatea était plus redoutable encore. Visiblement, il s'agissait, pour sauver la Coupe, de produire un bateau de premier ordre et
Le sloop américain à dérive M.iy/loivcr, au ijénéral C. J. I^iine.
supérieur à tout ce (jui était sorti jusqu'à ce jour des chantiers de l'Hudson. Deux groupes de yachtsmen américains se mirent à l'œuvre.
L'un de ces groupes, formé de M. James-Gordon Benncll cl de M. P. Douglass, le premier, commodore, et le second, vice-commodore âuNeiv-Yoï^k Yacht C///^, résolut de construire un bateau en fer, des proportions de la Genesta, et d'en conlier l'exécution, sur les des-
sins de M. Cary Smith, à la maison Harlan, Hollingsworth et C^ On devait l'appeler Priscilla. Le second groupe, composé des membres les plus expérimentés du Neiv-York Yacht Club et de VEastern Club, s'arrêta à la construction d'un sloop composite à dérive, unissant les qualités propres du cotre à celles du modèle américain classique. Ce sloop, en bois, dessiné par M. Edward Burgess, devait s'appeler le Puritan : Texécution en fut confiée à Lawley et fils, de Boston.
« On a dit de ce bateau que c'était un heureux accident, écrit le capitaine Coffin.Rien de moins exact. C'est au contraire le résultat de la préméditation la plus évidente, et tout y a été étudié, calculé, prévu avec autant de soin que de succès. Le Puritan a la quille et le lest extérieur du cotre, le bas nicàt court, le màt de hune démesuré, l'avant arrondi et les focs du cotre, la semelle de dérive et la grande voile lacée cà la bôme du sloop. 11 a réalisé les plus hautes espérances de ses propriétaires en se montrant supérieur, comme vitesse et stabilité, h tout ce qu'on a jamais fait en Amérique. C'est par une belle mer qu'il battit la Gcnesta; il l'aurait battue dix fois par de gros temps. »
La Priscilla se trouva aussi très rapide. Mais bien prit aux Américains d'avoir mis le Puritan en lice : seul il pouvait vaincre la Gcnesta et leur gagner la Coupe pour la sixième fois.
Cependant, la Galatca, au lieutenant Henn, annonçait à son tour rintonlion d'entrer en ligne. Rien n'autorisait à la croire supérieure à la Gcnesta; mais rien non plus ne prouvait qu'elle fût inférieure. Aussi les Yankees, résolus à ne rien négliger, mirent-ils sur chantier deux nouveaux bateaux : V Atlantic, qui n'a jamais répondu aux espérances de son dessinateur, et le Mafflomer, dû, comme le Puritan, ù M. Burgess, de Boston, et resté le chef-d'œuvre de la construction américaine. Le programme de 1886 fut réglé comme suit. Trois épreuves : l'une sur le parcours habituel, départ de Owl's head dans la baie intérieure, suivant les Narrows, tournant la bouée 8 1/2 à tribord, puis le feu fiottant de Sandy-IIook, revenant virer sur la bouée et finissant en face de Staten-Island, à la hauteur du fort Wedswoilh. La seconde épreuve ou « course dehors », comme on
LA COIPE DP. U AME RICA IGl
rappelle, 20 milles au vent de Sandy-Hook ou du phare de ScoLland, selon le temps, avec retour. En cas de manche à manche, troisième épreuve sur un parcours triangulaire.
Le 7 septembre a lieu la première course : Majflojver gagne de 12 minutes 29 secondes; le 9 septembre, seconde épreuve, par un temps affreux, annulée parce qu'elle n'a point été courue dans les sept heures réglementaires; le il septembre, épreuve finale, gagnée par Maj'flower, de 29 minutes 9 secondes. C'est la septième victoire des Américains (i).
(1) On pense bien que ces victoires i)acifiqiies ne vont pas sans quelques railleiies du cousin Jonathan à l'adresse de John Bull.
« Nos amis les Anglais doi\ent commencei- à s'apercevoir que le cotre n'est pas précisément le type de perfection du bateau à voiles, écrit le Neiv-York Evening Post. Qu'ils essaient donc de faire des sloops à dérive. S'ils ne réussissent pas du premier coup, nous leur enverrons volontiers des modèles. La routine, chère à ces excellents amis, explique du reste leurs échecs; mais qu'ils en soient bien convaincus, ce n'est pas avec un cotre qu'ils nous reprendront la Coupe!... »
Quant au Brentancfs Monthly, il offre à ses lecteurs un apologue un peu lourd, mais qui donne bien la noie du sentiment américain sur ces questions nautiques :
« Il y a déjà pas mal d'années, dit-il, que notre estimable cousin John Bull fut fra|)pé de cette idée qu'un yacht manquait à sa gloire. Il se décida à construire un bateau, et, toujours conservateur, chercha un modèle à copier. Ses sympathies se portèrent naturellement sur le plus ancien, celui de Noé. Malheureusement, ce vénérable architecte naval, en liquidant ses affaires terrestres après une exislence quelque peu dissipée, avait égaré .ses dessins (jui ne purent élre retrouvés. Notre ami et respectable parent se vit obligé de tourner ses vues d'un autre côlé. Il choisit pour modèle un des bateaux-poste de Scarborough.
» Ces embarcations sont larges, profondes, solides, sûres à la mer; mais notre cousin John Bull s'aperçut qu'elles ne marchaient guère jilus vite dans le sens de la longueur que dans le sens de la largeur. « Je sais bien ce que je vais faire! se dit-il alors. Je vais amincir mon bateau, et il fendra -reau, vous verrez!... »
» Pendant trente ans, son occupation exclusive fut d'amincir son bateau. Quant il eut achevé d'amincir son bateau à son entière satisfaction, il lui planta un mat au beau milieu, lui fourra un beaupré sur le nez, et, la face rayonnante de satisfaction, les yeux i)rillanlsde joie, il -s'écria : « Les autres n'ont qu'à se bien tenir maintenant! »
» Hélas! quand notre ami essaya de hisser sa voile pour éprouver son chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre se refusa absolument à rester debout : il était par trop aminci. Alors John Bull, s'abimant dans ses réflexions, se dit : « Quand j'étais petit garçon, je connaissais un » gamin qui possédait un bateau. Et ce bateau ne se tenait debout qu'à la condition d'avoir » du plomb dans la quille... » Allons! c'était la solution de la difliculté. Il mil donc du plomb dans la quille, et, dei)uis, son bateau s'est toujours tenu debout. Naturellement notre ami est satisfait; car enfin, quel homme raisonnable demanderait à un bateau autre chose que de se tenir debout? Peu importe qu'il soit trop étroit pour y loger un chat. Peu importe qu'on y soit aussi trempé que dans une boutique à poisson. Peu importe que le bateau soit vilain
On peul juger avec quel intérèl passionné les péripéties de la lutte étaient suivies des deux côtés de rAilantio|ue. Tous les journaux de langue anglaise discutaient ardemment la leç;on à en tirer. Les uns voulaient trouver la cause de la victoire de Majjîower dans l'adoption partielle des formes britanniques; les autres mettaient celte victoire au compte du principe de léger déplacement qui est la base du yachting américain. Lord Brassey résuma le débat en montrant, dans une lettre au Times, que la voilure de Maj-flower développe 9000 pieds carrés, alors que celle de Galatca n'en a que 7146, pour un déplacement plus fort d'un tiers.
Au milieu de ces discussions, éclatait comme un obus l'annonce d'un nouveau défi pour la possession de la Coupe, adressé au New- York Yacht Club par M. Bell, ancien vice-commodore du Clj'de Yacht Club. Celte fois, c'est TÉcosse qui veut entrer en lice, et son champion prend pour nom l'emblème du pays, le Thistle (chardon). Le défi est accepté par les Américains. 11 est convenu que la course aura lieu
ou pareil à une boîte. Il esl fin, il est étroit, voilà l'essentiel. Par-dessus tout, il a du plomb dans la quille. Que veut-on de plus? Si nous n'étions pas si bêles, pauvres Yankees que nous sommes, nous commencerions par anéantir tous nos bateaux, qui ont le malheur de posséder une semelle de dérive et point de plomb sous la quille...
» Il y a quelques jours, n'ayant rien de mieux à faire, je m'étais arrêté à regarder un excellent ouvrier en train de perdre son temps à construire un cotre du dernier modèle. C'était une embarcation d'à peu près 22 pieds de bout en bout, 5 pieds de large et 7 pieds de creux, parfaitement rase sur le pont, de l'étrave à l'étambot. Le plancher de la cabine pouvait avoir 18 pouces de large; presque toute la place était occupée par un coffre à glace et un autre coffre « de première nécessité ». On aurait pu se demander si le bateau n'était pas construit tout exprés pour loger ces deux meubles. Après quelques moments, le constructeur me demanda :
— Eh bien! que pensez-vous de ceci?
— Hum! Pas grand'chose de bon! répondis-je. iMais pourquoi ne laites-vous point votre bateau plus large?
— Il n'aurait pas l'air anglais.
— C'est vrai... Vous pourriez au moins lui donner un peu de corps. Ne pensez-vous l)as (|u'il en aurait meilleure mine et qu'on y serait plus au sec?
— Possible. Mais ce ne serait pas anglais. Du reste, je vais le doubler en cuivre et lui poser une quille en plomb.
— Et le tout coûtera?
— Deux mille dollars, à peu prés.
Là-dessus, je m'en allai, convaincu qu'il faut véritablement avoir de l'argent de reste pour s'offrir un Englisli cutter... »
LA COUPE DE ï:AMERICA
en 1887, que les condilions seront les mêmes que celles des deux tournois antérieurs. M. Schuyler, le dernier survivant de VAmerica, et le donateur de la Coupe, est désigné d'un commun accord comme arbitre. Il y aura trois épreuves, et déjà les Américains sont cà Tœuvre pour construire un yacht digne de leurs triomphes passés. Ce yacht s'appellera le J^oliuitecr. C"cst M. Edward Burgess qui en a conçu le plan: il diffère de ses autres sloops aussi complètement que le
Plans de voilure comparés du Thistîe et du Voluntecr.
Thistlc diffère des autres bateaux de M. \\'atson. Par une remarquable singularité, les deux grands architectes se sont simultanément éloignés des principes c[ui les avaient guidés jusqu'à ce jour; dans ce duel corps à corps, tous deux ont eu la même idée : — obtenir la plus grande puissance de voilure et sacrifier tout le reste à cet objet. Comme tous les yachts du général Paine, le J^olini/ecr est peint en blanc au-dessus de la flottaison, en rouge pâle au-dessous. Il a « Tavant élancé, aigu et tranchant d'un clipper; son arrière est dégagé en forme de cigare et terminé par un tableau très étroit; le corps même du bateau a un aspect de force remarquable; les murailles sont droites et même rentrantes dans le haut. Il porte 50 ton-
neaux de plomb dans la quille et 20 tonneaux de lest mobile pour régulariser son assiette. Son plan de voilure est énorme ». Quant au Thistle, « quoique ayant Tavant terminé par une guibre, cest un bateau bien anglais. L'avant est haut d'abord; puis la tonture s'abaisse presque sur une ligne droite jusqu'auprès de l'arrière;
Le sloop américain à dérive Voluntecr, au général C. J. Paine.
là elle se relève brusquement pour se relier à une voûte retroussée cà rextrémité c|ui termine le coui-onnement; cette disposition a pour effet de dissimuler la hauteur de la cote au-dessus de la flottaison... Le beaupré sort à jour au-dessus de la figure d'ornement remplacée par un chardon d'or, avec la devise écossaise : Ncmo impuue me lacessit. » (Journal de la Marine, Le Yacht.)
Le voici en rade de New-York, a la date du 16 août 1887, après
une traversée de vingt et un jours. Les derniers détails de la course sont arrêtés par les juges. La première épreuve a lieu le 27 septembre, la seconde le 29, et, par deux fois, le Volnutcer ti'iomphe; la Coupe reste encore aux Yankees.
Le colre anglais Thistlc, à M. Bell.
Au milieu de quelle ivresse d'enthousiasme, on peut aisément Timaginer. Banquets cà Boston, en l'honneur des équipages du Piiritau, du MayJIoirer et du J'olinilccr. Banquets à Xew-York, en Thonnour de AL Burgess et du général Paine. Des fleurs et des drapeaux partout. Sur la table, la Coupe de V America. L'éloquence américaine et les vins français coulent à flots. Quoi de plus légitime? — On dirait volontiers, quoi de plus saint? Arrivé à ces hauteurs, le sport prend
des proportions épiques et qui dépassent en ampleur la poésie des batailles. Ici, rien qui sente la liarbarie, rien qui soit livré au hasard ou à la force aveugle des masses vivantes : tout est étudié, calculé, prévu, prémédité; c'est le triomphe de Tesprit sur la matière inerte, de la science sur les éléments, du génie humain sur le génie humain. Aussi peut-on être fier de telles victoires, qui ne coûtent rien aux peuples et ne font pas couler une larme maternelle! Encore un pas et rhomme s'étonnera que des nations civilisées aient jamais pu en souhaiter d'autres.
Le sac ;■! pavillcms.