EXTRAIT DE LA NÉMESIS
» Il rajeunit les os ; chaque jour il invente ,
» Radoube , met à neuf sa carène vivante ;
•' Et le temps arrivé , si je viens le saisir ,
' Je le trouve bardé de baume et d'élixir ;
> Chaque jour il enlève un sapin à mon trône ;
>' On fait des lazarets contre la fièvre jaune ,
•' Et la peste classique, esclave du savant,
» A peine m'obéil dans un coin du Levant.
» Encor, si dans ces jours de cruelle disette ,
■ Je pouvais sur la guerre établir ma recette !
•' Mais on ne se bat plus sur les deux Océans ;
" Les peuples sont bénins et les rois fainéants ;
•' Je me meurs ; sous mes yeux la belliqueuse Europe
" Abjure son erreur et se fait philanthrope ;
■' Tous les fléaux mortels désertent mes drapeaux ,
" Et le gazon maigrit dans les champs de repos. •
Quand ces êtres puissants, suspendus sur nos têtes,
Ont ainsi compulsé leurs archives secrètes ;
Ils méditent longtemps quelque horrible projet.
Pour remplir d'un seul coup leur atroce budget ,
Imprimant à ses os un cliquetis de rage ,
La mort part ; elle va combler son arrérage ;
L'Être exterminateur a promis cette fois
Que sa froide balance aura son juste poids.
Jadis , elle appelait dans ces moments de crise ,
Tamerlan , Attila , Genseric ou Cambyse ,
Puissants dévastateurs qui, dans leur grand chemin ,
Comme sous un marteau broyaient le genre hiimain ,
Et, poussant au hasard leur course vagabonde ,
Rendaient à leur insu l'équilibre à ce monde.
Mais le siècle n'est plus où , comme des volcans
Des monts Himalaya , sortaient les Gengiskans ;
Le casque d'Attila , comme une armure usée
-Ne trouve plus de tète , et dort dans un musée ;
Partout la vie abonde , et les peuples voisins
Pullulent, sans frémir, au nom des Sarrasins.
N'importe, pour avoir son bien qu'elle réclame ,
L'ingénieuse mort ravive un Abdérame ,
Un exlerniinaieur, dont le corps immortel
Se rit des Marins et des Charles-Martel.
Oh ! cette fois honneur au tout-puissant squelette !
Son génie est fécond , et son œuvre est complète !
De ce fils dévorant le monde parlera ;
Sa marraine d'enfer l'a nommé Choléra 1
Tous les autres fléaux, ces vieilles renommées,
La peste, le typhus, ne sont que des pygmées
Que l'octroi de la mer tient vingt jours en arrêt ,
Qu'un commis emprisonne aux murs d'un lazaret ;
Monstres dégénérés , sans vertus homicides ,
Qu'on étouffe en naissant dans un vase d'acides. "
Mais lui, le choléra, ne connaît de prison
Que les cercles du pôle où s'éteint l'horizon ;
Dans le Gange ei l'Indus sa retraite est choisie ;
Le voyez-vous bondir du plateau de l'Asie
Immense réservoir aux gouffres inconnus ,
D'où les grands ravageurs de tout temps sont venus ;
11 vient comme un condor d'épouvantable augure,
De ses ailes sans fin déployant l'envergure ,
Troublant avec ses pieds l'eau d'un double bassin ,
L'un dans la mer Baltique et l'aulie dans l'Euxin.
Pour tomber sur le nord et franchir le Caucase
11 a bravé du czar l'impérial ukase:
Comme des ornements il suspend à son cou
Les dômes du Kremlin et les croix de Moscou ,
Sans crainte cette fois que Sobieski vienne
Il remplace les Turcs sous les remparts de Vienne ,
Dévore les Baskirs, les cavaliers du Don
Qu'une loi salutaire éparpille en cordon ;