HORACE
// bello è quel che piace.
Le beau est ce qui plaît.
HiLIZIA.
Je ne suis pas de ceux qui s'en vont au Musée Promener la critique, avec une ame usée, Et jettent, sans appel, sur tant de cadres peints Leur technique sentence en style de rapins. A l'analyse sèche et d'élan dépourvue Je préfère l'instinct de la première vue : Un trop long examen hébète le regard ; L'artiste juge mal les ouvrages de l'art.
i LE ZODIAQUE.
Sans asservir mon culte à telle ou telle école,
Sans ériger un maître en exclusive idole,
Candide visiteur, j'admire ingénument
Tout ce que me révèle un vague sentiment;
Aussi , pour cette fois^ contre son ordinaire,
La vieille iVemesis se fera débonnaire.
Et ne meurtrira pas de son fouet d'Alecton
Le dos des exposants, martyrs du feuilleton;
D'ailleurs, au grain d'encens que devant toi j'allume
La satire ne peut mêler son amertume,
Et tu repousserais un hommage brutal
Qui de noms immolés ceindrait ton piédestal.
Et pourtant, que de noms convoités par mes rimes !
Le pourtour du salon est pavoisé de crimes,
Et par rang d'alphabet, inconnus ou marquants ,
Le livret délateur trahit les délinquants.
N'en soyons pas surpris : un an n'est point un terme
Qui suffise au talent pour sortir de son germe;
Le génie est un sol avare de produits
Qui ne peut, coup sur coup, donner de nouveaux fruits ;
A peine un tapissier, dans le même intervalle,
De soie et de velours meublerait votre salle ,
Et vous prétendez, vous, à chaque douze mois ,
De deux mille chefs-d'œuvre habiller ses parois I
A des avortements c'est forcer la nature.
Aussi l'antique temple ouvert à la peinture ,
Oij, de cinq en cinq ans, les grands maîtres rivaux
N'osaient qu'avec effroi découvrir leurs travaux,
N'offre plus désormais à vos grossiers hommages
Qu'un marché de couleurs, une foire aux images.
Comme celle que voit, en quadruple cordon,
Fleurir, au temps pascal, le boulevard Bourdon.
Encor si le jury, myope consistoire.
N'ouvrait son dur guichet qu'à l'œuvre méritoire. Si l'œil du comité que préside Cailleux Était moins obscurci par un voile écailleux,
L'art, qui de jour en jour marche à sa décadence. De ses difformités cacherait l'évidence; Mais, hélas î la faveur, énorme contre-poids. Entraîne la balance où se pèsent les droits. Heureux le barbouilleur qu'un député protège ! Sa tartine au salon entre comme un Corrége; Puis l'orgueilleuse croûte, emballée avec soin, Avec son numéro conservé dans un coin, Va, dans le bourg pourri qui patronna l'Apelle, D'un électeur-bedeau décorer la chapelle. Nulle œuvre ne rencontre un accueil ennemi. Pourvu qu'elle ait le timbre ou d'M r ou d'M i : Au peintre officiel qui fièrement importe Des paravents de Chine et des dessus de porte, Le concierge sourit, tandis que son dédain Désappointe un Decamps ou repousse un Gudin.
Dieu merci! plus heureux que les tristes confrères, Tu n'as jamais subi ces affronis arbitraires;
La salle d'Apollon, depuis plus de trente ans,
A tes immensités ouvre ses deux battants;
Et peut-être l'émeute, ou morte ou disparue,
Du fond du Louvre en deuil descendrait dans la rue,
Si Paris, un matin, tout à coup apprenait
L'attentat d'un jury proscrivant un Vernet.
Ta fortune un seul jour ne s'est pas démentie :
Depuis le fondateur de votre dynastie.
Qui, lié contre un mât battu des tlots hurlants,
Pour peindre la tempête entrait jusqu'en ses flancs,
La royauté des arts, dévolue à ta race,
A passé de ses mains jusqu'à toi, noble Horace!
Et le ciel a voulu réunir en toi seul
Ton génie et celui d'un père et d'un aïeul.
Sans excepter un nom de notre galerie ,
Nul ne fut entouré de plus d'idolâtrie;
Nul, sous les yeux d'un peuple aux électriques sens.
N'étala comme toi des drames saisissants;
Nul plus magiquement, du creux de la muraille,
Ne fit sur le parquet bondir une bataille.
La bataille moderne, au mouvement confus,
Avec ses cavaliers, ses caissons, ses affûts,
Ses lourds canons montrant leurs gueules encor chaudes,
Une bataille enfin avec ses épisodes.
Et non ces plans obscurs, ces horizons lointains,
Paiement clair-semés de soldats indistincts.
De héros en perruque et coiffés de tricornes.
Énigme de vapeurs, d'objets ternes et mornes,
Oii fort heureusement Wandermeulen écrit :
«Bataille de Steinkerke » ou « Prise de Maëstricht ».
De ces fausses beautés la mode est décrépite.
Avec toi seulement la vérité palpite :
On respire ta poudre, on foule ton terrain.
Tu poétises tout, le soldat, le marin,
La botte, le képi, la boue et la poussière;
C'est un fac-similé de la nature entière;
De ce que Dieu créa dans ce monde apparent
L'art n'enfanta jamais un faussaire plus grand.
Soit, lorsque t'inspirant au livre de Moïse, A l'angle d'un chemin tu peins Thamar assise, Rebecca tendant l'urne aux lèvres d'un pasteur Ou l'humble Agar que chasse un doigt réprobateur; Soit lorsque devant toi pose la nouvelle ère. Quelle œuvre de ta main ne devient populaire? Sur combien de feuillets signés de ton pinceau La France, avec orgueil, a mis son noble sceau ! A peine as-tu livré ta page encore embue, La gravure aux cent bras déjà la distribue, La suspend au soleil et sous l'ombre des toits. Dans l'atrium du riche et le salon bourgeois^ Jusque sous le talus de la froide mansarde. Cherchez, vous trouverez les Adieux à la Garde, Vous reverrez partout l'impérial flambeau, A la voûte du ciel, en exil, au tombeau. Quinze ans, tu consolas nos gloires opprimées, Depuis quinze ans tu suis nos nouvelles armées Et, sur chaque désert que leur sang arrosa, Elles t'ont proclamé leur Salvator Rosa.
L'an dernier, pour donner à Paris une fête, Tu fis à la Smala répéter sa défaite, Et sur un pan de mur, de l'un à l'autre boul^, Tu pris une bataille et la posas debout: En face, à droite, à gauche en ligne transversale. Les ardents escadrons galopaient dans la salle; Des femmes, des vieillards, impuissants défenseurs. Opposaient leurs bras nus au sabre des chasseurs; De grands corps noirs couraient à travers la mêlée; Les drapeaux dans les airs tordaient leur flamme ailée; Des chameaux effarés, contractant leurs naseaux. Dans des cages de soie^ ainsi que des oiseaux, Transportaient des harems les tremblantes captives; Partout se dispersaient des bandes fugitives, Pendant qu'un idiot^ sur la terre gisant. Riait seul, au milieu de la mort et du sang. Aujourd'hui, c'est Isly qui déroule son drame : Devant la toile écrue où campait Abderhame Que de groupes vivants, d'acteurs amoncelés I C'est un cheval arabe^ aux crins éehevelés,
Précipitant sa course au centre de la plaine Où domine le chef, au blanc manteau de laine; C'est tout un bataillon qui combat en courant; C'est un docteur penché sur le pouls d'un mourant ; C'est un mulet portant sa charge de victimes ; C'est l'Atlas déployant ses monotones cimes, Où, comme des troupeaux éclatants de toison, Les longs rangs des bernons tournent à l'horizon.
Artiste infatigable, homme de cœur stoïque ! Pendant que tu traçais cette page héroïque, Hélas ! sur tes foyers tombait un voile noir ; Mais le ciel t'a donné le merveilleux pouvoir, Ainsi qu'à ton aïeul, le Vernet des marines, De subir de sang-froid les tempêtes chagrines, D'embrasser, quand un choc ébranle une maison, Le pilier du milieu qu'on nomme la Raison. Ton règne inamovible est un vrai phénomène Qui brave les cahots de l'existencQ humaine.
Le changement du goût, l'influence des lieux,
Le temps même qui rend les autres hommes vieux.
Du monde extérieur ta puissance s'isole :
Tu peins sous le tropique et tu peins sous le pôle,
A la ville, au désert, le soir ou le matin,
Sous une voûte d'or et sous un ciel d'étain ;
Pendant que la douleur t'imprime sa morsure.
Ton esprit est serein, ta main est toujours sûre;
Ton œil ne faillit pas, même quand tes couleurs
Se fondent à la fois dans l'huile et dans les pleurs.
Pour attirer les flots de la foule béante,
C'est peu de dérouler une toile géante;
Devant plus d'un chef-d'œuvre on passe insoucieux,
C'est le sujet surtout qui fascine les yeux;
Qui le sait mieux que toi ? nos bulletins de gloire ,
Les fastes de nos camps, tel est ton répertoire.
Quand ta large couleur vivifie un dessin
C'est qu'il mord une fibre au fond de notre sein ;
Des faits que tu choisis pour texte de poème
Le peuple qui te juge est le héros lui-même,
Et (ce qu'il ne peut voir dans un sujet ancien)
Dans le sang que tu peins il reconnaît le sien;
Voilà ton grand secret, voilà comment s'explique
Cette pérennité de la faveur publique
Sur tout ce qui jaillit de tes fécondes mains.
Le temps a balayé les Grecs et les Romains,
Ou, du moins, ces héros de nos classiques rêves
Par intervalle, à peine, osent montrer leurs glaives;
Le vieil olympe dort sous un oubli profond :
La froide allégorie est clouée au plafond ;
C'est bien; mais nous tombons dans une autre routine,
Dans un cercle trop court notre atelier piétine ;
Au lieu de s'élancer sur un large terrain.
D'exploiter, comme toi, l'âge contemporain.
Il s'obstine à broyer sur ses froides palettes
Dix à douze sujets fournis par les poètes :
Un Salon n'oserait s'ouvrir sans Othello;
Hamlet est de rigueur, au moins dans un tableau ;
Vous retrouvez toujours, à leur place prescrite, Virgile avec le Dante, ou Faust et Marguerite, Et l'art exténué, pour retarder sa fin, Restaure sa maigreur dans la Tour de la Faim?
Vous, surtout, dont le zèle outrément nous sature
De feuillets arrachés à la Sainte-Écriture^
Ne vous étonnez pas sivos pieux travaux
Pendent inaperçus, même pour les dévots.
Qu'importent la couleur, la touche et la manière ?
Leur péché capital est de suivre l'ornière j
L'esprit le plus béat, le cœur le plus chrétien
Est las de vos Jérôme et de vos Sébastien;
Les Vierges de vos mains, grossières créatrices.
Sont des mères de Dieu bien moins que des nourrices;
Vos acteurs du Calvaire, herculéens valets.
Aux bourreaux deRubens n'ont pris que leurs mollets;
Et la Cène pour vous n'a d'image expressive
Que la nappe à carreaux sortant de la lessive.
Par pitié ! mettez fin à ces contrefaçons : Au lac Génézareth laissez quelques poissons ; Aux mages d'Orient laissez reprendre haleine j Donnez quelque relâche aux pleurs de Madeleine ; Assez de Goliath, assez de Salomon, Assez de Saint-Antoine assiégé du démon ; Grâce pour vos martyrs, qui d'un air bénévole, Se laissent trépaner avec une auréole.
Et c'est là cependant, on le nîrait en vain. C'est au foyer biblique, au réservoir divin, Que la grande peinture échauffant sa pensée. Arriva jusqu'au faîte où sa gloire est fixée ; C'est parce qu'ils croyaient, d'un cœur simple et fervent. Aux miracles des saints qu'ils peignaient si souvent, Au Dieu de l'Évangile, au Dieu de la Genèse, Que Raphaël, Rubens, Léonard, Véronèse, Semèrent des splendeurs à nous mettre à genoux. Ce réservoir immense est-il fermé pour nous?
Oui sans doute; à notre âge où tout se décolore, Ces artistes si grands, s'ils renaissaient encore, Ne retrouveraient plus leur main qui dessina La Des' ente de croix , les Noces de Cana$ Oui : la pierre d'Horeb que Dieu rendit féconde A Moïse incrédule eût refusé son onde.
Quand chacun se formule un symbole pour soi , Quand le peintre est sans culte et le peuple sans foi,
Dès qu'un siècle dédie un temple au seplicisme, La peinture sacrée est un anachronisme, L'art grossier parle seul au sens matériel. L'art qui parle à l'esprit remonte dans le ciel.
Imprimerie Lange Lévy el comp., rue du Croissant, 46.
SATIRES
BARTHELEMY
Prix : 50 centimes.
LALLEMAND-LÉPINE
Rue Richelieu, 52.