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LE PROGRÈS

Qutd dignum tanto feret hic promisaor hi^tu : HOR., Àtipoet.

Que le ciel te confonde, ou plutôt qu'il t'assiste î Quoi ! de Conservateur tu t'es fait Progressiste ! Le contrasté est bien fort, Guizot ! En vérité, Si tu n'étais connu pour ta sobriété^j On croirait qu'au milieu du large réfectoire Où Lisieux tous lea ans canonise ta gloire,

i LK ZODIAQUE.

Exalté par le vin et le cidre normand.

Ta langue articula ce rude engagement.

Mais non, c'est de sang-froid, libre de corps et d'âme,

Que la voix dogmatique a posé ce programme;

Ton silence a depuis confirmé ce discours

Et contre un tel arrêt il n'est plus de recours.

Maintenant que tu vois l'exigeante portée

D'une forfanterie imprudemment jetée,

Pareil à ce Xanthus qui trouva trop amer

Son pari d'avaler toute l'eau de la mer,

Tu voudrais pour beaucoup, tant son poids te chagrine,

Rentrer cette parole au fond de ta poitrine.

Ou trouver, comme lui, quelque Ésope subtil

Qui t'offrit un moyen de débrouiller ce fil.

Il n'est plus temps; déjà la Presse officielle,

Qui du vieux statK qiio chantait la kirielle.

Comme un vaisseau joyeux qui pavoise ses mâts,

A bordé de lauriers ses scandaleux formats,

Et chaque jour encor, verbeusement propage

Ton mot d'ordre nouveau 3ur sa quadruple page;

Tous ces réirogresseurs qui, ;îi:qu'à ces jours-ci

Piétinant sur les bords d'un cercle rétréci. Politiques goutteux que sous main tu subornes, Avaient glorifié le système des bornes; Tous^ d'un commun accord, se sont battu les flancs Pour prôner ce miracle en articles ronflants; Subis donc les rigueurs de ton inconséquence, Car tu dois le savoir, grand maître en éloquence Un mot ne revient plus sitôt qu'il est parti, Dit Horace : nescit vox missa revert i.

Il en est, et le nombre en est grand, je l'avoue,

Qui songeant qu'il n'est rien dont ta foi ne se joue,

Et que, pour s'être à toi bénignement fiés.

Ils ont été six ans par toi mystifiés,

Las d'un rôle de niais pour ton seul avantage,

S'attendent cette fois à quelque escamotage,

Et, dans ce prospectus du pouvoir baladin,

N'ont vu qu'un tour de Comte ou de Robert Houdin :

« Comment, se disent-ils , l'homme à puissance obtuse

» Aux flots du mouvement posé comme une écluse,

)) L'homme qui se croyait une assez forte main

» Pour immobiliser l'entendement humain,

» Qui, comme une ourse au bout d'une chaîne craintive,

» Tenait par les naseaux la Réforme captive,

» Comment se pourrait-il que, brisant tout à coup

» Le rouilleux arc-boutant qui le soutint debout,

» Ce même homme, oublieux du péril qu'il redoute,

» Osât du mouvement inaugurer la route,

» Déchaîner les esprits qu'il tint sous les arrêts,

)) Et donner brusquement des ailes au Progrès ?

» Qui donc en cerf agile a changé la tortue?

» Quel magique ressort fait marcher la statue ?

» Comment ce lourd roulier, escargot du chemin,

» Guide-t-il un wagon, du jour au lendemain?»

Que répondre? Ton zèle est bien problématique.

Que faut-il, en effet, à l'homme politique

Pour qu'il puisse accomplir la haute mission

Que tente son devoir ou son ambition?

Il lui faut cette foi, puissance intérieure.

Qui lui parle, l'éveille, et l'échauffé à toute heure.

Il faut qu'il sente en lui l'irrésistible instinct

Qui le pousse à ce but et le lui montre atteint.

C'est l'immuable loi qui régit la nature : L'aiguille du marin s'incline vers l'arcture, La nuit tourne, sans fin, vers l'Orient vermeil, Le fleuve coule aux mers, l'aigle vole au soleil ; Pour toi, de tout essor également avide, Sans nulle attraction tu passes dans le vide. Comme un aérostat qui, dans les airs monté, Suit le souffle des vents et non sa volonté, Et quel que soit l'éclat de ton nouveau prol^lème, Tu n'as jamais de but, ou tu vas vers toi-même.

Non, tu n'es pas de ceux qui, fermes dans leur plan. Impriment à leur siècle un électrique élan, De ces hommes que Dieu, d'une fange féconde Tire exprès, quand il veut régénérer le monde; Tu n'es qu'un froid rhéteur par l'école assoupli. Le verbe du moment et du fait accompli; Prophète du passé, dans la chaire où tu poses Tu fais avec orgueil l'analyse des choses; Ingénieux dans l'art d'expliquer le présent Chaque jour te fournit un texte complaisant ;

Ta subtile pensée aux luttes aguerrie Pour chaque événement trouve une théorie, Fait briller à nos yeux, sans espoir ni regrets, La foi du souvenir ou celle du Progrès; Guide fallacieux, dans des routes ardues, Esprit vague et sceptique aux formes convaincues, Tu fuis l'obscur sentier oii tu pousses nos pas. Tu nous prouves toujours ce que tu ne crois pas; L'histoire de trente ans t'a fait assez connaître, Voilà ce que tu fus, et tu dois toujours être.

N'importe! le pays a d'immenses pardons,

Tu cherches le Progrès, soit, nous te l'accordons;

Justifie à nos yeux ta bonne foi suspecte;

D'un nouvel édifice, immortel architecte.

Force, comme Amphion fit pour Thèbe autrefois,

Les lîornes de la chambre à marcher à ta voix.

Le champ ne fut jamais plus libre pour cette œuvre

Par sa 2;ri(Te de ti^re ou son dard de couleuvre

Ton pouvoir satanique a triomphé de nous :

Aux vieux conservateurs qui baisaient tes genoux,

Des efforts de tactique en ont ajouté d'autres Qui bientôt deviendront d'aussi fervents apôtres, Pourvu que, toutefois, ces nouveaux cormorans Remplissent au budget leurs gésiers dévorans. Un calme universel engourdit le royaume ; Bien que, de loin en loin, quelque sanglant fantôme Coure de Gharenton vers le palais des rois. Le trône de Juillet, mieux assis cette fois Que Restauration, qu'Empire et République, A dépassé quinze ans, terme climatérique. Les partis désarmés traînent leur sombre deuil : La Légitimité, rivée à son fauteuil.

Avant que tout-à-fait sa ligue se dissoude , Pour nouveau chevalier n'a trouvé que Genoude ; Sa voix d'aïeule en vain fatigue les échos ; Quelques rares soldats restent aux radicaux; Tes deux compétiteurs, les chefs de notre armée, Exhalant leurs chagrins dans leur tente fermée , Jusqu'à des temps meilleurs te livrent le pouvoir ; Tu peux ce que tu veux, en un mot; fais donc voir Ce que vaut ta parole étourdiment lancée,

ilO LE ZODIAQUE.

Et quel est, pour agir, le poids de ta pensée; Devant ceux qui niaient en toi le mouvement, Tu n'as plus qu'à marcher, marche, c'est le moment.

Ah ! si bouleversant l'ordre des destinées, Et, rendu, par miracle^ à tes vertes années, Tu pouvais pratiquer, pour nous qui vieillissons. Ce que nous enseignaient tes austères leçons. Alors qu'à laSorbonne où brillait ta parole, Porté comme Abeilard dans les bras de lécole, Tu combattais de front, dans son funeste cours, Un régime caduc et marchant à rebours; Alors que tu semais de tes mains libérales Les antiques trésors des vérités morales, L'essor des droits communs, la liberté, les lois, Et ce vague Progrès qu'annonce encor ta voix; Si tu réalisais cette sublime lhèse, Tu ferais oublier un passé qui te pèse. Et tu serais alors^ ce qu'en vain tu prétends. Le Mahomet du peuple et l'homme de ce temps.

Mais ton front n'est pas fait pour porter cette gloire. Pareil à ce Byron d'orageuse mémoire Qui jetait, dans son vol à travers les cités, Son rire sarcastique aux hommes attristés^ Et, traversant toujours une nuit sans aurore, S'éloignait, en laissant un sillon de phosphore; Pareil au Florentin, poétique penseur Qui, de l'enfer chr^îtien parcourant l'épaisseur, N'entendit, en tournant dans ses noires spirales, Que des cris forcenés, des blasphèmes, des râles, N'aperçut dans les lacs à ses yeux découverts Qu'un peuple de damnés, de maudits, de pervers, L'un et l'autre achevant leur désastreuse route. Poursuivis par l'effroi, la tristesse et le doute. Sans avoir pu jeter, dans leur chemin brûlant. Au désespoir du monde un seul mot consolant ; Toi qui partis, gonflé d'un orgueil sophistique. Pour ton voyage autour du monde politique. Tu ne sus explorer, dans ce vaste circuit. Que des peuples voués à l'éternelle nuit, Tournant la meule au fond d'une poudreuse ornière.

n LE ZODIAQUE.

Indignes de saisir l'espace et la lumière; Fatale excursion d'où tu n'as rapporté Que Terreur, le mensonge et l'incrédulité ! Tu n'as pas entrevu, de tes faibles prunelles, Que, soumis comme l'autre à des lois éternelles. Le monde social, encor près du chaos, Croît paralluvion et sort d'entre les eaux; Que, bien qu'embarrassé d'une chaîne oppressive, Le genre humain poursuit sa marche progressive. Et s'avance à tâtons, sur les âpres contours D'un cercle illimité qui s'élargit toujours ; Tu n'as pas deviné, sous l'horizon opaque. L'astre qui doit un jour briller au zodiaque ; Tu n'as pas lu, du moins tu n'as pu définir Ce Progrès flamboyant que garde l'avenir, Et dont un grand messie, en déchirant la nue, Peut seul nous apporter la splendeur inconnue.

Et c'est toi qui voudrais, sombre et souffrant cerveau.

Jeter le fiât hioo sur un monde nouveau !

Tu prétends lui donner un soleil qui l'éclairé !

A M. GUIZOT. 4t

Tu ne lui donneras qu'un jour crépusculaire ,

Que la mate clarté d'un ciel frileux et gris ,

Le soleil des hiboux et des chauves-souris.

Impotent créateur, ou plutôt froid copiste !

Parce que Robert Peel que tu suis à la piste

A du large Progrès déployé le drapeau ,

Tu veux dresser aussi ton petit oripeau ;

Et, pour franchir en paix cette législature.

Contraignant cette fois ton avare nature.

D'avance tu promets une ample ration

Au Cerbère aboyant de l'Opposition;

Oui, pour que, moins farouche, il se taise ou qu'il dorme,

Tui lui concéderas quelque maigre réforme.

Quelque succès mesquin, que sais-je? un règlement

Sur le sel, sur la douane ou sur l'enseignement,

Une loi sur la paix du cachot cellulaire^

Un tarif pour rogner la taxe épistolaire.

Quelqu'un de ces hochets qu'ils ont longtemps voulus.

Et qu'on donne aux enfants pour qu'ils ne pleurent plus.

Tel sera ton Progrès, si pourtant tu l'opères.

Le nôtre c'est celui qu'avaient compris nos pères, Quand, libres, tout à coup, de fers et de bandeaux. Saisissant corps à corps les monstres féodaux. Us purgèrent leur ciel de ces fatales ombres, Et sur l'amas confus des gothiques décombres, Firent jaillir du sol un nouveau monument Dont leur sang généreux fut le premier ciment, OEuvre à base profonde et restée imparfaite Que les bras de leurs fils porteront jusqu'au faîte; Le nôtre c'est celui qu'un archange de feu Mit au front de Juillet, comme au triangle hébreu; C'est le festin des droits, table fédérative, Où chaque citoyen peut s'asseoir en convive^ C'est le gouvernement par la moralité, La charte devenue une réalité.

L'urne élective ouverte au populaire vote. Le pain de chaque jour au travailleur ilote, La Presse libre enfin des serres de l'étau ; C'est l'ère où la justice, implacable marteau, Brisera de nos jours les grotesques idoles. Ces privilèges nains, ces étroits monopoles,

Ces baraques de bois, de boue et de carton Qu'élève insolemment l'égoïsme avorton.

Donc, puisque de nos vœux tel est le plan sommaire,

Le Progrès avec toi devient une chimère ,

C'est un propos qu'on jette à la fin d'un repas;

S'il dépendait de toi tu ne le voudrais pas.

Et quand même aujourd'hui vers cette haute sphère

Tu prendrais ton élan, comment pourrais-tu faire

Devant tes rangs épais qui se verraient trahir

Et dont tu n'es le chef que pour leur obéir?

Au premier mot risqué sur ce brûlant article,

On entendrait craquer les bancs de l'hémicycle;

Les Bornes, s'agitant sur le sol ébranlé,

Avec leur sourde voix qui n'a jamais parlé ,

Du surnom d'anarchiste écraseraient leur maître ;

Sauzet, foulant aux pieds sa robe de grand-prêtre ,

De son grelot fêlé sonnerait le tocsin ;

Tes collègues hagards se meurtriraient le sein ;

On verrait pêle-mêle assiégeant la tribune

Thil, Lavergne, Plichon, Magne et même Sahune;

D'autres tels qu'Edmond Blanc, et les Calmon du Lot

Se figeraient, pareils à la femme de Lot ;

Et tous, liés en bloc par un vote unanime,

Reculeraient d'horreur en face de l'abîme.

Ainsi, dans ce voyage où Christophe Colomb

Expliquait sa pensée à des têtes de plomb ,

Ces grossiers matelots, lassés, dans leur démence,

De ne voir que le ciel et l'Océan immense.

Vers des bords inconnus tremblant de s'engager,

Se mutinèrent tous en face du danger;

Il eut beau leur montrer, de son doigt prophétique ,

Un splendide rivage au bout de l'Atlantique,

Des trésors à remplir d'insatiables vœux,

La gloire de léguer un monde à leurs neveux;

Dédaignant d'écouter sa parole fervente ,

Ils portaient sur la proue un regard d'épouvante ,

Et, détournant les yeux de ces nouveaux climats.

Restèrent lâchement couchés au pied des mâts.

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ZODIAOUi:

SATIRES

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