LE A III
France, les deux tentatives de Georg pour emmener sa fiancée, les longs mois vécus à l'Ecole dans une exaltation artificielle? Il parut à Léa qu'une autre personne avait usurpé sa pensée et sa vie : aujourd'hui, à travers le temps et l'espace, elle rejoignait enfin sa personnalité d'avant, elle redevenait la gaie voyageuse qui versait à Georg Ortsen le thé brûlant dans le petit parloir de KutUmâ Arms, teinté par les lueurs orangées du soir...
Elle poussa un soupir de libération. Ouvrant sa serviette, elle y prit le livre, en dénoua les liens sans hâte, déplia le numéro du Bristol Herald qui l'enveloppait, et, commodément assise dans l'angle de la fenêtre, se mit à lire.
C'était un exemplaire à bon marché — un schelling six pence — d'une édition anglaise intitulée : « IVilliam Powell's tiuo sisters, traduit du finlandais de Tinka Ortsen par Mrs Irving Clarke. » Un mauvais cartonnage enluminé de couleurs à la fois violentes et ternes, tant leur juxtaposition était maladroite, recouvrait le volume; on y voyait une femme assise sur un banc de pierre, avec un homme à ses pieds.
Léa examina la feuille de garde, pensant y trouver quelque indice, peut-être une dédicace. Mais la page était blanche, sans une ligne d'écriture...
« Une des parties de l'Angleterre les plus accidentées et les plus agréables pour les piétons est assurément le Derbyshire, dans les environs de la vieille station thermale appelée Buxton, où jadis la reine Anne fit des cures... »
Cette phrase, que Léa lisait et relisait machinalement, lui paraissait dépourvue de toute espèce de
sens. Elle n'avait jamais été dans le Derbyshire. Elle n'avait jamais entendu parler de Biixton. Alors, par sa déception même, elle se rendit compte qu'elle s'attendait à trouver dans ce livre une image d'elle-même : elle était sûre, absolument sûre, qu'elle racontait son histoire et celle de Georg... Elle continua... Le récit se poursuivait par une interminable, minutieuse description de la petite cité thermale, bâtie au fond d'un entonnoir de hautes collines, voisines de vraies montagnes. Tous les romans de Tinka étaient ainsi : les débuts traînaient longs et embrouillés; on eût dit que la pensée de l'auteur s'éveillait avec effort... Peu à peu, comme une aube s'épanouit, la clarté et la chaleur vivifiaient les pages, jusqu'à ce qu'on fût en pleine flamme, dans une ardeur si vive et si pure que même les obscurités pénibles du début s'en illuminaient par contre-coup... Et déjà Léa, après avoir parcouru le quart du volume avec une impatience irritée, sentait poindre cette flamme singulière, capable d'éclairer les théories les plus abstruses et d'animer des êtres que la froide raison jugeait impossibles.
Ils étaient en présence, maintenant, les deux héros du livre, dessinés d'un trait à la fois naïf et sûr, sans aucune recherche d'effet, vus, pour ainsi dire, par le dedans, avec un sens merveilleux de ce qu'on pourrait appeler le pittoresque des âmes... Et, dans ces deux âmes, Léa retrouvait celle de Georg Ortsen et la sienne propre; seulement, par un artifice imprévu, l'auteur avait changé le sexe de chacune d'elles : William représentait Léa, et Nora représentait Georg. Comment Léa n'aurait-elle pas reconnu dans les lignes suivantes le portrait désexué de sa propre nature :
« William, disait le récit, faisait songer à un plant
de rosier rouge qu'on aurait cultivé dans une serre du nord, et sur lequel on aurait greffé ces pâles roses simples de Scandinavie qui ressemblent à des lis... La nature, si elle n'est sans cesse combattue par la taille, travaille à affranchir la sève originelle qui s'émeut et se révolte dans les canaux épineux... Et, si le jardinier néglige de tailler seulement deux hivers de suite, la sève s'affranchit, la rose rouge s'épanouit à la place des pâles lis avortés... »
Quant à Nora, voici comment l'auteur la décrivait :
« Elle avait ceci de particulier que son âme dormait presque toujours, comme dort un petit enfant. Ce sommeil était calme et heureux, probablement plus heureux que les veilles de cette même âme; car, éveillée, elle éprouvait un violent besoin de se répandre dans la vie, de se distraire par de puissantes sensations... Et comme elle ne savait comment provoquer ces sensations, Nora se mettait alors au piano; pendant des heures, des heures, elle suppliait l'Art de lui donner l'apaisement... Après cette fatigue exaltée, l'âme de Nora se rendormait. »
Nora avait une sœur, nommée Julie; — pour dépeindre celle-ci, l'auteur s'était assurément souvenue de Frédérique. Mais elle en avait fait une Frédérique septentrionale, plus âpre, plus rigide que la vraie.
« Julie et Nora — disait le livre — étaient nées dans cette Finlande à laquelle le Créateur a mesuré parcimonieusement les joies de la chaleur, de la lumière, et où, six mois de l'année, on peut dire que la nature est morte... Elles y avaient, comme les plantes et les arbres, appris à vivre une moitié de la vie : elles croyaient cependant vivre; mais une vague conscience était en elles,, qu'elles vivraient un jour avec plus d'intensité et de plénitude. Elles ne faisaient rien
pour hâter cette ëclosion. Et comme nul événement n'agitait les choses autour d'elles, l'éclosion ne pouvait surgir que de leur propre conscience. »
L'événement de conscience qui avait, en effet, chassé les Ortsen de Finlande était ingénieusement transformé. Julie et Nora découvraient que leur père et leur mère n'étaient pas mariés; que le véritable mari de leur mère vivait; qu'elle l'avait abandonné presque au lendemain de son mariage, pour vivre avec un amant; Julie et Nora étaient nées de cet adultère. Incapables désormais de respecter leur mère, n'osant lui demander de rentrer dans le devoir, les deux jeunes filles préféraient quitter la maison paternelle et se réfugier en Allemagne. Là, elles rencontraient William Powell, qui leur devenait aussitôt sympathique par sa misérable solitude : sa femme avait déserté le foyer, précisément comme la mère de Julie et de Nora. Les deux sœurs prenaient alors la résolution d'associer leur vie à celle de William, essayant ainsi de réparer, dans la mesure de leurs forces, quelque peu de la faute maternelle... Elles embelliraient son isolement de leur tendresse.
Cette tendresse, qui, dans leur pensée comme dans celle de William, devait être toute fraternelle, s'altérait peu à peu en un sentiment moins pur et plus impérieux. Toutes deux s'éprenaient de William; mais William aimait la seule Nora. Un soir, après une promenade dont le récit fit battre le cœur de Léa, — car elle y reconnaissait l'aventure de Richmond, — William et Nora laissaient leurs lèvres se joindre dans un baiser ardent... Aussitôt la jeune fille avait horreur d'elle-même. En vain William lui représentaii-il que le divorce était possible, que tous les tribunaux le lui accorderaient, Nora répondait obstinément :
— Je ne suis pas venue près de vous pour profiter du péché de votre femme, mais pour vous réconforter et vous chérir comme une sœur. Ce que les lois humaines permettent ici, défendent ailleurs, m'importe peu. Vous avez une femme qui est vivante!...
Julie, jalouse de l'amour de William pour Nora, confirmait Nora dans son sacrifice. Elle la décidait à quitter William, afin de ne pas risquer une pire défaillance...
Alors, commençait pour ces trois êtres une vie douloureuse, dans l'amertume de la séparation. William retournait en Angleterre, tandis que Nora et Julie descendaient vers l'Italie. Et là, dans cet air nouveau pour elle, par l'effet d'une nature et d'un art jusqu'alors ignorés, l'âme sensible de Nora peu à peu se recréait, subissait cette transformation mystérieuse que, réellement, Georg Ortsen avait subie en Italie... Julie, moins artiste, résistait au changement de lieux et de climat, se confinait dans le passé, demeurait ellemême. Mais Nora en arrivait à dérester ce qu'elle avait cru la loi impérieuse de sa conscience. Elle se haïssait d'avoir condamné sa propre mère sans l'entendre. Elle se haïssait d'avoir combattu l'amour de William... Elle décidait qu'elle irait le rejoindre et lui dirait : « Je suis votre femme. Prenez-moi; je vous aime. » Elle faisait part de ce projet à sa sœur Julie, qui s'emportait contre elle en reproche .. Étonnée, Nora s'efforçait d'abord de défendre ses idées... Mais, dans la colère de son aînée, elle finissait par voir clair et distinguer la jalousie... Au cours d'une fort belle scène, elle osait le lui dire, lui montrer l'intime et inconsciente hypocrisie qui obstruait son cœur... Julie s'étant écrié :
— Va donc le rejoindre, fille perdue!...
ii6
Nora répondait :
— J'ai grand'pitié de toi, car ta conscience est empoisonnée... Adieu ! je vais où je dois aller.. .'
Elle rejoignait William après quelques mois d'infructueuses recherches. Elle le trouvait dans ce Derbyshire où s'ouvrait le roman, écrit tout entier sous forme de récit rétrospectif, après une scène où l'on voyait William et Nora réunis...
Hélas! il était trop tard. William avait traîné loin de celle qu'il aimait une cruelle existence. Il se J, mourait d'une maladie de cœur qui déjà avait fait de lui l'ombre ' de lui-même... L'arrivée de Nora ranimait un temps le malade; il se croyait revenu à la vie et au bonheur. Mais cette éclaircie était de courte durée. Bien vite le mal reprenait sa proie, et William succombait dans les bras de Nora.
— C'est moi qui t'ai tué!
disait celle-ci; pardonne-moi'
— Non... répliquait William. Ce n'est pas toi... Nora... qui m'as tué... C'est l'autre Nora... celle dont la conscience n'était pas affranchie.
Léa avait achevé le volume depuis longtemps, et elle demeurait encore, méditative, accotée à l'ébrasement de la fenêtre. La récréation d'après midi était finie; l'étude et les cours du soir avaient commencé dans le silence bruissant des vastes bâtiments. L'élève qui, tout à l'heure, copiait dans la salle voisine les
pages d'Elisée Reclus était partie : la bibliothèque demeurait vide. Par degrés insensibles, le lent soir de juin éteignait son crépuscule. Le clocher de Saint- Charles, sans relief, net et obscur comme une silhouette découpée dans du papier noir, se projetait sur un ciel aux teintes de nacre. Léa, immobile, n'avait qu'une pensée atténuée et crépusculaire aussi. Elle se rappela vaguement un clocher pointu qui piquait la nacre du ciel, dans l'horizon de Richmond... Maintenant qu'elle avait fini sa lecture elle se sentait grisée par ce qu'elle avait lu comme par une boisson opiacée. L'imaginaire et le réel se confondaient; cette confusion était vraiment douloureuse à son cerveau... William, Nora, c'étaient à la fois Georg et elle-même, capricieusement mélangés par l'art instinctif de Tinka : et Tinka les avait encore compliqués en leur prêtant les étranges et violentes suggestions de sa propre conscience... Léa replaça machinalement le roman dans sa serviette, et quitta la bibliothèque... Dès qu'elle fut dans les corridors, la clarté des boules électriques lui frappa vivement les yeux; elle eut comme un sursaut de réveil. Elle dut s'arrêter, s'appuyer à la muraille; un vertige faisait tourner devant elle la ligne lumineuse qui, par le milieu, jalonnait le plafond. Une main se posa sur son bras...
— Qu'est-ce que vous avez, Léa? vous êtes souffrante?
Elle leva les paupières, reconnut Daisy Craggs. Elle respira d'un grand trait.
— Non... Daisy, fit-elle; ce n'est rien... Je me suis attardée à lire dans la bibliothèque, près d'une fenêtre... Dans le corridor, la lumière électrique m'a éblouie... Ce n'est rien... vous voyez... ce n'est rien...
Il8 LES VIERGES FORTES
Appuyée au bras de l'Irlandaise, elle fit quelques pas d'abord assez mal assurés, puis se dégagea, marcha côte à côte avec elle. Daisy regardait avec anxiété affectueuse le visage de sa compagne. Elle secoua la tête :
— Vous n'êtes pas bien portante, Lca. Je dis à Pirnitz et à votre sœur que vous devriez prendre un peu de congé, sortir d'ici pour quelque temps.
— J'aurai mes vacances comme vous toutes, répliqua Léa en souriant, pendant les vacances des élèves.
C'était, en effet, le projet de M"' de Sainte-Parade de louer pendant les mois d'août et de septembre, à la campagne ou sur le bord de la mer, une maison où les maîtresses pussent s'installer avec celles des élèves qui n'avaient pas de famille ou que leur famille ne réclamait pas.
Daisy Craggs remua les lèvres comme pour parler : mais elle se retint, ne dit rien. Elle connaissait, par sa sœur Edith, l'histoire de Léa et deCeorg Ortsen. Hostile au sexe maître, sincèrement heureuse et calme dans son célibat depuis que la présence de Geneviève le vivifiait, elle eût volontiers grondé amicalement Léa : « Comment! vous pensez encore 2f ce bellâtre qui faisait la fête en Italie pendant que vous le pleuriez!... » Mais elle était trop charitable et trop bonne pour risquer de peiner sa compagne. « Et puis, pensat-elle, je n'entends rien à ces histoires de cœur... »
Elle dit, pour changer l'entretien, tandis que toutes deux, ayant descendu un étage, regagnaient leurs chambres :
— Vous savez les nouvelles?...
— Quelles nouvelles?
— La Semaine de Saint-Charles, ce petit journal qui passe pour être dirigé par l'abbé Minot, publie un article contre l'École...
— Contre nous?
— Oui...M^'*Heurteau me l'a prêté tout à l'heure. Je l'ai parcouru... Aucune d'entre nous n'est nommée... Ce sont les méthodes, l'enseignement, qu'on attaque, avec des réserves pourtant, quelques compliments, des phrases doucereuses.
— Et qu'est-ce qu'on nous reproche? demanda Léa.
Elle demandait cela par une habitude de conversation, par la force acquise de son ancienne ardeur d'apôtre... Mais comme, au fond, toutes ces choses de l'École lui devenaient indifférentes!
Le ton chaleureux de sa propre voix, posant la question, rétonna elle-même, lui sembla une hypocrisie involontaire qu'elle méprisa, tandis que Daisy répondait, énumérait les griefs de l'abbé Minot : « L'enseignement quasi protestant et même libre-penseur... la
tendance internationale, anarchiste... la flétrissure des jeunes imaginations par des leçons indiscrètes d'hygiène, l'absence de pudeur dans l'éducation... Ihorreur du mariage ouvertement professée. »
Les deux femmes étaient arrivées devant la chambre de Léa. La jeune fille écoutait avec une impatience contenue, la main sur le bouton de la porte. Sa griserie
s'évaporait, laissant pourtant dans son cerveau comme deux points vaguement douloureux, tel le heurt d'un double choc.
— Protestantes! protestantes! s'écriait Daisy indignée. Je suis aussi bonne catholique que lui, sale gribouilleur en soutane! Si mon père n'avait pas été catholique, on ne l'aurait pas chassé de sa ferme comme un chien, quand j'avais dix ans!... Protestantes!...
Elle s'en alla, grommelant encore cette épithète, qui froissait en elle la fibre héréditaire d'une race persécutée. Léa entra dans la chambre. Frédéric s'habillait pour le souper; c'était l'usage de toute l'Ecole, et les élèves mêmes étaient alors conduites aux vestiaires : elles venaient à table, les mains et le visage nets, les cheveux en ordre et les vêtements bien brossés. Frédérique tordait devant la glace de l'armoire ses lourdes nattes sombres... Un instant, Léa, avant de refermer la porte, la contempla.
« Comme elle est belle!... »
Et aussitôt les points douloureux de son cerveau devinrent plus cuisants. Frédérique, sans se retourner, demanda :
— C'est toi, chérie? Où étais-tu donc, cette aprèsmidi? Je t'ai cherchée.
— J'étais montée à la bibliothèque... consulter les albums de Viollet-le-Duc...
Ce demi-mensonge fut proféré naturellement. Depuis si longtemps déjà la communion d'autrefois, entre les deux sœurs, s'était changée en réserve.
Tandis que Frédérique, observant sa cadette à la dérobée, racontait l'effet produit sur l'état-major de l'Ecole par l'article de la Semaine, Léa, ayant ôté son corsage, plongeait dans l'eau son visage et ses bras;
puis, dénouant à son tour son chignon châtain, se cambrait en arrière pour brosser ses cheveux et les nouer de nouveau... Aux paroles de Frédérique, la double douleur de son cerveau se précisait. Elle commençait à comprendre de quel double choc l'avait frappée le récit de Tinka. Il avait irrité sa jalousie contre l'aînée. Léa attribuait maintenant, avec une sorte de certitude farouche, les sentiments de l'imaginaire Julie à la vivante Frédérique... L'autre choc était cette peur: Georg malade... Georg mourant, comme le William du livre... Tinka, par un caprice d'artiste, avait donné au héros de son roman l'âme de Léa; mais toute l'aventure amoureuse de William était bien celle de Georg, et le récit de son retour en Angleterre semblait un journal fidèle... Puisque l'auteur contait cette maladie et cette mort, n'était-ce pas que vraiment elle voyait Georg dépérir sous ses yeux? « C'est moi qui vous ai tué, » disait Nora à William à la fin du livre... Ce cri de désespoir hantait Léa. Elle ne pouvait plus concevoir Georg que sous les traits de ce William... Faible, malade, il reprenait sur sa fiancée veuve l'ascendant qu'il avait exercé à Londres, lorsqu'il ne paraissait aucunement redoutable à sa pudeur. Elle avait été forte contre lui quand elle l'avait revu, par deux fois, à Paris, robuste, réclamant ses droits, presque impérieux, plus pareil aux hommes ordinaires : et voilà qu'elle redevenait inquiète, attendrie, prête à céder, lorsqu'elle l'imaginait de nouveau débile, isolé, mourant de son absence.
— Tu es prête, chérie?
Léa — si profondément abimée dans ses réflexions qu'elle ne songeait pas même à les dissimuler, à couper son silence de quelques paroles — se réveilla à
la voix de sa sœur. Elle était debout devant la glace, sa toilette finie, les yeux dans le vide.
— Oui... me voilà...
— Descendons, dit Frëdérique. Le second coup de cloche a sonné. •
Elles arrivèrent les dernières au réfectoire... Cha-
m^Lk^j^
cune d'elles regagna "- -^ '
sa table. Léa retrouva ses préfé- ~^
rëes : Alice Aubry, Lydie Ronacker, Georgette Vincent, et cette Alexandrine qui tantôt lui avait remis le livre de Tinka. Le papotage juvénile des conversations allait son train coutumier. 11 était question de dessins, de lavis, d'expériences de chimie, de parties de barres, de jardinage, et aussi des conférences faites par Pirnitz. D'ordinaire, Léa se mêlait à ces entretiens : quelque chose d'elle s'y intéressait réellement, malgré sa mélancolie. Ce soir, ils lui parvinrent comme un bruit lointain, indifférent. Elle répondit à Alexandrine, qui la pressait de questions :
— Oui, mignonne... j'ai un peu de souci.
La fin du repas la délivra : élèves et maîtresses se dispersèrent dans la cour. Léa rejoignit le groupe formé autour d'un banc, sous les acacias, par M""* Sanz, Pirnitz, Frédérique, M^^* Heurteau, Geneviève et Daisy. La soirée était chaude; les hautes constructions environnantes, celles de l'École comme celles de l'usine, incendiées tout le jour par le soleil, envoyaient encore après la nuit venue une réverbération ardente... Sous le poids de l'atmosphère, les fillettes elles-mêmes sentaient se calmer leur habituel besoin de mouvement. Elles se promenaient par bandes ou, assises en rond, causaient à demi-voix.
Quand Léa prit place auprès de Pirnitz, M^'' Heurteau disait :
— En somme, d'après mes renseignements, c'est une campagne en règle qui commence. La Se?naine de Saint- Charles est trop bien avec la municipalité pour être partie en guerre sans accord préalable...
— Mais nous n'avons aucun différend avec la municipalité! objecta Frédérique.
— Non. Seulement, nous ne voulons pas dépendre d'elle; elle s'en irrite. Nous avons refusé la subvention qui nous était offerte pour les prix... Nous l'avons refusée contre mon avis, vous vous le rappelez...
— Nous ne pouvions pas accepter, dit Pirnitz, puisque nous ne donnons pas de prix!
— Il fallait accepter tout de même... A Paris, les choses ne se passent pas comme à Londres. Nous ne vivons que par la tolérance des pouvoirs administratifs; et ils ne nous tolèrent que si nous faisons au moins semblant de les prendre au sérieux, d'avoir besoin d'eux...
Comme elle prononçait ces paroles, une lueur
fugitive, fauve, palpita dans la chaude pénombre.
— Un éclair! dit Geneviève Soubize d'une voix troublée.
. — Oui, l'orage menace, fit M'"' Sanz. Cette journée a été lourde et l'on y respirait mal à l'aise...
L'air se chargeait d'électricité. 11 n'y avait pas de nuages au ciel, et pourtant on ne distinguait presque plus les étoiles.
La lueur de l'éclair agitait lés élèves : toutes s'étaient levées, elles se rejoignaient, formaient des groupes plus nombreux, plus silencieux.
Geneviève avait pris la main de Léa : et Léa sentait les doigts nerveux de la jeune fille lui meurtrir la chair.
— Je n'aime pas l'orage, balbutia tout bas Geneviève.
— Oh! l'orage est loin! dit Léa. Et très probablement il n'éclatera pas ici.
— Vous croyez? fit Geneviève anxieusement.
M"' Heurteau continuait à exposer sa doctrine sur les événements du jour :
— Nous avons contre nous, disait-elle, l'homme le plus influent du conseil... notre puissant voisin.
— Duramberty? fit Daisy. Mais il a fondé une bourse chez nous. Il n'a jamais manifesté aucune hostilité.
— Duramberty est notre ennemi... Et Frédérique le sait bien. Tout le monde le sait.
Frédérique ne répondit pas, heureuse que la nuit cachât sa rougeur. Le douloureux secret du passé, l'infâme proposition de l'usinier, le refus qu'elle lui avait opposé, tout cela était-il donc connu? L'avait-on deviné, ou le patron avait-il poussé l'impudence jusqu'à le conter?
— Ce sont des misérables, déclara Geneviève Sou-
bize. Dire que ce conseil-là se prétend socialiste... et que pas un des membres ne prend notre parti! Si nous n'étions pas de pauvres femmes faibles, personne n'oserait... Mais nous avons beau être des femmes, nous nous défendrons. L'inspecteur a bien fait de ne pas venir dans ma classe. Moi et deux ou trois de mes grandes, nous l'aurions jeté par la fenêtre! On rit. Daisy Craggs s'écria :
— Allons! allons! Geneviève, du calme!
— Du calme? répliqua Geneviève. En aviez-vous à mon âge, quand vous faisiez le guet, un rifle à la main, à la fenêtre de cette ferme de Galway où votre père cachait des Fenians?
— Tout cela est bien loin, soupira Daisy. Et puis, nous ne sommes pas en Irlande...
— Je trouve, moi, dit Geneviève s'exaltant, la situation tout à fait analogue. Nos ennemis veulent nous chasser de chez nous, exactement comme on évince des tenanciers irlandais. Je ne sais pas ce que vous ferez, vous autres. Mais moi, on ne me touchera pas impunément.
On ne répondit pas. Toutes les maîtresses remarquaient, depuis quelques semaines, surtout depuis que l'École semblait menacée, l'exaltation de la jeune fille, et l'on jugeait inutile de la surexciter.
Dans le silence qu'avaient provoqué ces derniers mots, le ciel tressaillit d'un nouvel éclair... Toutes paroles se turent: on écouta; un grondement léger, comme le roulement funèbre d'un tambour drapé, retentit et se prolongea à l'ouest. Puis, brusque, parti on ne savait d'où, un tourbillon de vent secoua les maigres acacias et balaya la poussière de la cour.
— Oh ! rentrons ! dit la voix changée de Geneviève. La cloche tintait la fin de la récréation du soir.
rheure du coucher... Les élèves, silencieuses d'instinct à l'approche de l'orage, s'empressèrent vers les bâtiments. Les maîtresses, groupées devant le seuil, attendirent qu'elles eussent passé. Geneviève se serrait contre Léa et posait son front contre l'épaule de sa compagne pour ne plus voir d'éclairs. Léa levait son regard au ciel où maintenant on n'apercevait plus une seule étoile. L'orage qui venait tendait aussi ses nerfs, mais cet émoi des forces magnétiques l'agitait sans lui déplaire. Elle vivait dans cet état de trouble intime où l'émeute des éléments semble un harmonieux bienfait. Comme le roi Lear, dépossédé, désespéré, elle eût volontiers appelé la tempête : « Soufflez, vents! faites crever vos joues... »
Les élèves étaient rentrées; un piétinement confus de troupeau allait s'apaisant dans la spirale de l'escalier... Quelques grosses gouttes de pluie frappèrent les maîtresses au moment où elles entraient à leur tour. Alexandrine, la petite vaguemestre, leur distribua dans le vestibule le courrier de neuf heures. Léa reconnut l'écriture d'Edith Craggs sur une lettre qui fut remise à Daisy. Pirnitz, en prenant une enveloppe des mains d'Alexandrine, murmura tout bas à Frédérique :
— C'est de Duyvecke.
Elle glissa la lettre dans sa jupe; Daisy, au contraire, monta en lisant la sienne. Au premier étage, on se sépara.
— Edith vous envoie le bonjour, dit Daisy à Frédérique et à Léa, qui pénétraient ensemble dans leur chambre commune... Elle va décidément quitter Clariss and Sons et se faire infirmière...
Sa phrase fut interrompue par un fracas de portes claquantes, toutes les portes qu'on venait d'ouvrir et que le vent refermait furieusement... Une odeur de
pluie chaude, de pluie poudreuse, envahit le corridor.
— Oh! venez, Daisy, murmura Geneviève. Je ne vous quitte pasl
— A demain! cria Daisy aux deux sœurs, emmenant Geneviève.
La pluie battait les vitres tandis que Léa et Frëdérique se dévêtaient et faisaient leur toilette pour la nuit. L'orage semblait maintenant se résoudre en cette pluie torrentielle; les éclairs étaient toujours rares et vagues; à peine percevait-on le roulement qui les suivait à long intervalle. Les deux sœurs échangeaient de brèves paroles, puis elles se turent tout à fait et se mirent au lit silencieusement. Quand leur lampe fut éteinte, la main de Frédérique chercha celle de Léa sur la couchette contiguë, et cette petite main qu'elle prit dans la sienne, d'abord inerte et comme indifférente, lui rendit peu à peu la pression tendre qu'elle en recevait... Ainsi, le soir où toutes deux, orphelines et exilées, avaient abordé sur la rive de Fresh-Wharf, à Londres, elles avaient couché dans deux lits voisins : leurs mains s'étaient unies; avant de dormir ce premier sommeil en terre étrangère, elles s'étaient enlacées d'une étreinte fraternelle. Le souvenir de cet enlacement les troubla toutes les deux, par cette nuit d'orage : cette fois encore, elles se retrouvèrent aux bras l'une de l'autre, les bouches noyées dans l'arôme des cheveux défaits... Elles ne se parlèrent pas: qu'eussentelles pu se dire?... Après s'être adorées durant toute l'enfance et toute la jeunesse, voici que leur affection s'étiolait, d'une langueur étrange, que leur confiance d'autrefois les désertait, sans qu'aucun grief eût été jamais articulé par l'une contre l'autre, sans contradiction, sans dispute...
Elles se baisèrent tristement : puis leurs tètes retombèrent sur leurs oreillers, et, dans de mornes pensées, dans d'amers retours sur les jours et les bonheurs qui avaient été et ne seraient plus, elles écoutèrent la pluie faire rage, scandée par de lointains écroulements... Léa avait fermé les yeux pour ne plus voir les éclairs. . . Frédérique, son grand cœur navré de mélancolie, regardait les vitres s'enflammer de temps en temps d'une lueur rousse, tout de suite éteinte, qui laissait dans la rétine l'image du cadre et des croisillons de la fenêtre et le contour de la table à coiffer posée tout contre.
«Je suis bien confuse, excellente mademoiselle Romaine, en vous écrivant cette lettre... Il me semble que vous allez mépriser votre pauvre Duyvecke... J'ai peur aussi de vous causer un peu de peine. Mais comment faire? mon Dieu! comment faire?... Il n'y a plus moyen de retarder... Je suis forcée de prendre un parti. Chère maîtresse, toujours si bonne pour moi, ne me condamnez pas! Je n'étais pas digne de rester auprès de vous, avec les jeunes femmes d'élite que vous avez réunies. Moi, je suis une pauvre petite très ordinaire, vouée à la destinée de tout le monde... Combien se trompèrent mes parents en ne me gardant
pas simplement dans la ferme où je suis née! J'aurais vécu tranquille, comme ma mère, à travailler nos champs et à soigner nos bêtes... Mais voilà... Ils ont voulu que j'aie de l'instruction... et j'ai connu iVl"* Heurteau et vous... Les hasards de ma vie ont été trop brillants pour moi.
« Pourtant, mademoiselle Romaine, je veux être franche avec vous : je ne suis pas malheureuse de la résolution que je prends. J'ai beau m'en faire honte, depuis que je l'ai prise je suis très calme. D'abord, je n'ai plus cette angoisse et ce remords qui me brûlaient à la pensée que Gaston souffrait et se mourait par ma faute. Croiriez-vous, mademoiselle, qu'il est devenu comme fou, oui, fou à se détruire, quand je parlais de le quitter, de m'en retourner à l'École? Moi, voyez-vous, je n'ai pas le courage assez solide pour supporter le chagrin de ce pauvre petit ange que j'ai presque élevé. Et son père me faisait pitié, lui aussi. 11 ne disait rien, oh! non, il ne disait rien, sinon : « Le « gosse en mourra; pour sûr, il en mourra... Mais je « me rends bien compte que M"* Duyvecke ne peut « pas... »
« Alors, comme les heures passaient tandis que nous étions, lui et moi, auprès de l'enfant qui tremblait la fièvre, j'ai compris que j'étais faite pour rester là, et qu'en restant je ferais ce qui valait le mieux pour tout le monde. Même pour l'école : car elle ne perd pas grand'chose en me perdant. Une autre tiendra mieux ma place. Je ne sais pas comme vous, mademoiselle Romaine, ou comme M"* Heurteau ou Frédérique, parler aux jeunes filles, les diriger, les enthousiasmer pour des idées... Je leur dis bien les mêmes choses que vous leur dites, et que j'ai apprises de vous : mais elles ne sont pas émues quand c'est moi qui les dis...
J'ai remarqué cela depuis longtemps. J'en ai cherché la raison. Et je crois que c'est parce que je ne comprends pas très bien toutes vos idées... J'ai voulu les aimer, — aimant celles qui me les enseignaient; mais elles n'ont jamais conquis toute ma raison. Faut-il l'avouer? — quelque chose de moi a toujours protesté contre elles.
« Une voix intérieure m'a toujours dit : « Rien n'est « meilleur que d'avoir une famille, un mari qui trace vaille avec soi, beaucoup d'enfants qu'on soigne et « qu'on élève. » Lorsque Rémineau, qui n'est pas bien éloquent, le cher garçon! me développait ces mêmes idées sur la famille et les enfants qui sont les idées de tout le monde, j'avais beau lui répondre tout ce que l'on a coutume de professer à l'école, je sentais qu'il avait raison contre moi, et qu'il me convainquait. Hier, il a pris tout son courage pour me dire : « Made- « moiselle Duyvecke, je vous en prie, laissez-moi vous « épouser... Ce n'est pas pour moi que je vous le de- « mande, je suis un ouvrier très au-dessous de vous; ce mais pour le petit, qui mourra si vous partez... Vous « ne pouvez pas nous quitter, mademoiselle Duyvecke, « et vous ne pouvez pas rester si je ne suis pas votre « mari... » — Quand il m'a dit cela, à la fois si humble et si ferme, une grande lumière m'a inondée. Je vous jure, mademoiselle Pirnitz, que jamais de ma vie, auparavant, je n'avais songé à épouser Rémineau; et vous me trouverez peut-être bien sotte : mais je ne m'étais jamais aperçue qu'il y rêvât! C'était si loin de toutes mes idées!... Aux paroles de Rémineau, j'ai compris qu'il m'aimait depuis longtemps, et que, moi aussi, je l'aimais, et que ma vraie destinée était de servir de mère à ce petit qui n'en a plus, et d'avoir à mon tour des enfants de Rémineau... Ne me méprisez
pas, ma bonne maîtresse, j'aurais trop de chagrin : et j'ai tellement conscience que je fais ce qui doit être! Je ne puis pas penser que vous refuserez de voir votre pauvre Duyvecke, qui vous chérit et vous respecte de tout son cœur! Je ne demande qu'à vous servir, à servir l'École, et Rémineau souhaite la même chose. Écrivez-moi que vous n'êtes pas fâchée contre moi, mademoiselle, ni M"' Heurteau, ni toutes ces dames. Si je n'ai pas une lettre comme cela de vous, jamais je n'oserai reparaître devant vos yeux... Je vous en prie! je vous en prie! ne m'empêchez pas d'être tout à fait heureuse.
« L'École trouvera une maîtressç plus intelligente que moi et plus habile à répandre vos doctrines. Tandis que Rémi et Gaston ne trouveront pas une autre femme, une autre maman. Us n'ont que moi, mademoiselle Pirnitz, et, si je les abandonne, c'est la fin de tout pour eux...
« Oh ! dites-moi que vous me pardonnez et que je ne fais pas mal.
« Votre élève qui vous vénère et vous aime,
« Duyvecke. »