‹ Léa. Illus. de Vincent BocchinoChapitre 4 sur 6 · LIV%E II · texte numérisé non relu

LIV%E II

OMAiNE PiRN'iTZ, arrêtée devant l'hôtel Sainte-Parade, avait tiré la chaîne à poignée de fer suspendue à gauche de la porte. Léa, debout auprès d'elle, considérait le lourd avant-corps, bas, coiffé d'ardoises, et le double vantail, d'un vert fané, qui tardait à s'ouvrir. C'était l'heure où Paris achève de déjeuner : une vive brise d'est, levée après de récents orages, balayait la rue de Grenelle presque déserte, rafraîchissant l'air de cette après-midi de juin. Les jupes des deux femmes se collaient contre leurs jambes, tandis qu'elles retenaient

le bord de leurs chapeaux. Autour d'un fragment de journal, réfugié dans l'angle du seuil, le vent s'acharnait. Pirnitz sonna de nouveau.

— Je sais à quoi vous pensez, dit-elle à sa compagne.

— Oui, répondit Léa. 11 n'y a pas trois ans!... Mais comme je me sens vieillie, depuis ce jour-là!

La porte tressaillit enfin, s'entr'ouvrit : les deux femmes saluées par un concierge en jaquette, d'aspect ecclésiastique, traversèrent la cour à gros pavés moussus, où gisaient des fûts de colonnes et des chapiteaux corinthiens. Elles montèrent les marches du perron, qui s'élevait dans le coin de droite, sous une marquise de zinc. Elles ne parlaient plus... Toutes deux revivaient le dimanche d'avril où, moins de trois années auparavant, Pirnitz avait amené chez M"* de Sainte- Parade, pour les présenter au groupe féministe, Frédérique et Léa, palpitantes de curiosité et d'émoi.

Alors, l'œuvre n'était encore qu'un projet, une sorte de chimère. Alors Léa, comme Frédérique, aspirait de toutes ses forces à la vie d'éducatrice et d'apôtre...

Maintenant l'école existait, prospérait. Un merveilleux accord de circonstances avait permis de l'édifier, de la constituer dans un temps relativement bref. Maintenant Léa participait à cet admirable effort vers Taffranchissement de la femme.

Pourtant les deux compagnes n'échangèrent aucun regard de triomphe, tandis qu'elles gravissaient les marches du perron, puis suivaient une grosse servante à foulard gascon, — par le vestibule où se dressait une statue de saint Antoine de Padoue, par l'escalier de bois décoré d'un tapis de lisière. La tristesse énervée de ce jour de vent, la mélancolie des présages, les accablaient. Pirnitz dit à Léa :

— Courage, ma chérie! ne vous reployez pas sur vous-même au moment où nous avons le plus besoin de vous...

Léa comprit que Pirnitz pensait à Duyvecke, la première défection parmi la troupe sacrée des annonciatrices, Duyvecke abandonnant l'œuvre pour un mariage banal, et tellement douce dans sa désertion, qu'on ne pouvait lui en tenir rigueur!

Cependant Maria, la grosse servante gasconne, installait les deux visiteuses dans une sorte de salon antichambre, dont les portes demeuraient toutes grandes ouvertes sur le palier du premier étage. Il était meublé d'un canapé et de quatre fauteuils empire recouverts en velours jaune. Le dossier des sièges s'ornait d'un fronton triangulaire; des masques de dauphins décoraient les bras. Une table ronde à dessus de marbre occupait le centre du salon.

Maria, loquace par nature, observait ce jour-là un silence inusité. Elle dit simplement, d'une voix de tête qu'elle prenait dans les cas graves, ayant habituellement le verbe haut, abondant et imagé :

— Si ces dames veulent bien « se mettre » en attendant que Mademoiselle ait fini avec M. Michel...

Ayant dit cela. Maria n'eut garde de s'en aller; elle souhaitait évidemment qu'on l'interrogeât.

— Ah! Michel est là? demanda Pirnitz en s'asseyant sur le canapé où Léa prit place à côté d'elle.

— S'il est là, mademoiselle Romaine! s'écria la Gasconne, retrouvant son beau timbre et sa volubilité méridionale. Mais vous savez bien qu'il ne quitte plus d'ici, le pauvre hommel... Et le matin à bonne heure, quand Mademoiselle est encore au lit... Et le tantôt, juste après la Bourse... Et le soir, après souper, que

Mademoiselle le fait demander, des fois, pour lui donner des ordres, comme elle dit... Ah! eh bé!... On le rencontre souvent dans l'escalier, le petit Michel...

— Et Mademoiselle, demanda Léa, comment vat-elle ?

— Je vais vous dire, fit Maria s'accotant sans façon contre la table ronde. Mademoiselle ne va pas bien mal, parce qu'elle mange et boit comme toujours et qu'elle remue les bras à peu près autant qu'avant, la pauvre! Ses jambes, par exemple!... mais ça, il y a vingt ans qu'elle les a perdues... Ce qui me fait deuil à moi, c'est qu'elle n'est plus contente et vive comme elle -était... Vous la connaissiez, vous, mademoiselle Romaine. Elle nous faisait damner, la sœur Odile et moi. Elle avait cent idées dans une seule minute. « Maria, portez-moi du vin chaud... Maria, avancez le dîner de demi-heure... Maria, courez me chercher une pintade, que je la veux pour souper ce soir!... Maria, laissez votre cuisine et venez parler un peu patois avec moi, ma fille!... » Paourotte !... Et la sœur Odile!... Dix fois par heure elle lui faisait changer le livre qu'elle lui lisait!... tandis qu'à présent... tout est bien... tout va bien... jamais plus la pauvre demoiselle ne gronde... « Oui, Maria, c'est bien (et la grosse bonne reprenait une petite voix modérée). Oui, ma sœur... ce que vous voudrez... » Je peux bien brûler un rôti ou oublier de mettre de l'échalotte dans une sauce... Elle ne s'en apercevra seulement pas... Elle ne s'anime un peu que quand on parle de votre bâtiment... Et aussi quand elle est avec ce Michel. Ah! avec le petit Michel, elle est tout comme avant. Et je te parle, et tu me parles, et la cote, et le marché de Londres, et le

report, et la prime... Macquarêou! en voilà une conversation de juifs qu'ils ont tous les deux!... C'est vrai que Michel a fait gagner beaucoup d'argent à Mademoiselle, — ajouta Maria pensive. — Et d dire qu'il voulait me placer mon argent, à moi aussi!... Il m'a dit l'autre semaine : « Aujourd'hui, vous auriez cinquante mille francs à vous, Maria. »

Léa et Pirnitz souriaient sous ce déluge de paroles. Maria, entre ses phrases, ne prenait même pas le temps de respirer.

— Les affaires de Mademoiselle vont bien, n'est-ce pas, Maria?

demanda Pirnitz.

— Je ne sais pas, répliqua la grosse cuisinière. Pas trop bien, peut-être!... Ah ! tenez... la voilà qui me cloche.

Elle quitta brusquement ses interlocutrices et courut vers l'autre côté du palier, par où l'on accédait à la chambre de M^^' de Sainte- Parade... C'est de là que celle-ci ~ venait de « clocher » : le mot de Maria était juste, car les timbres électriques n'étaient point en usage à l'hôtel; une grosse sonnette oscillait encore au bout de sa palette à spirale, dans un angle du plafond.

Léa et Pirnitz attendirent quelque temps qu'on les appelât. Elles virent sortir le petit xMichel, l'air d'un sacristain, mince et voûté. En les apercevant, il eut une seconde d'arrêt; l'idée de leur parler sembla lui

traverser l'esprit. 11 se contenta de saluer, tourna vivement et fila, tel qu'une belette, par l'escalier... De nouveau les minutes s'écoulèrent, scandées par le balancier d'une horloge : cette horloge était installée à l'étage supérieur; dans le silence elle battait comme le cœur de la maison. Léa, les yeux fixés sur la rosace élimée de l'Aubusson qui couvrait le plancher du salon empire, constatait avec angoisse qu'elle se sentait une intruse ici, une indifférente autant qu'à l'Ecole ; vainement elle s'efforcerait de prendre au tragique les embarras financiers ou la santé de M"* de Sainte- Parade... Elle n'osait parler, évitant le regard de Pirnitz, — cette Pirnitz qu'elle aimait toujours, mais que par moments elle eût souhaité ne plus aimer pour s'affranchir tout à fait, comme la Nora du livre de Tinka, comme Duyvecke Hespel.

Pirnitz fixa sur elle ses beaux yeux magnétiques.

— Pauvre enfant! dit-elle.

Les paupières de Léa se gonflèrent de larmes... Mais, de l'autre côté du palier, la porte s'ouvrait; on vit paraître l'infirme portée sur son fauteuil à brancards, en avant par sœur Odile, en arrière par Maria. Le bizarre cortège s'arrêta dans le salon empire. Léa et Pirnitz s'étaient levées, s'approchaient de la vieille demoiselle qui semblait toute ratatinée dans les volants noirs et le capuchon de Chantilly, avec un visage démesuré où brillaient, vifs, deux petits yeux gris.

— Là! fit-elle quand on eut posé son fauteuil. Un coussin pour mes pieds, Odile... Bon... Ça ne va pas très bien, ma bonne Pirnitz, pas très bien... Allons, Maria, va-t'en! tu me fatigues, tu bavardes trop... Odile, asseyez-vous là-bas, dans le fond, ma chère sœur... ce que nous avons à dire ne vous intéresse pas... Vous, Pirnitz, venez tout près de moi... et par-

lez-moi distinctement. J'ai des bourdonnements dans les oreilles, j'ai pris du salicylate, ce matin...

Pirnitz mit sa chaise en face du fauteuil à brancards.

— Vous aussi, petite Léa, pas si loin!... Donnezmoi vos mains et laissez-moi vous regarder un peu... Belle comme le jour, parbleu! mais quel air triste!... Je n'aime pas les gens tristes, moi, et depuis quelque temps je n'ai pas de chance... Vous m'apportez toutes ici des faces d'enterrement!

Elle lâcha les mains de Léa, qui s'assit, refoulant ses pleurs.

— Eh bien, voyons, Pirnitz, qu'est-ce que vous avez à me dire?

— Mais, objecta Pirnitz de sa voix calme, c'est vous qui nous avez mandées, mademoiselle.

— Ah! oui... je tenais à vous voir, vous... Cette Heurteau me démoralise... Avec elle, tout est perdu tout de suite. On n'aurait plus qu'à plier bagage et à installer chez nous MM. Anquetin, Duramberty, Quignonnet, l'abbé Minot et le ministre de l'Instruction publique... Elle m'a tourmentée au sujet d'un article.

— L'article de la Semaine de Saint-Charles > vous l'avez lu?

— Non! et je ne le lirai pas... Qu'est-ce que ça prouve, quand une feuille de choux nous calomnierait? Ils sont orfèvres, ces messieurs; ils voient que notre rentrée, l'an prochain, sera admirable... Vous ne dites rien, toutes les deux?... Vous êtes là comme des termes sur vos chaises! Oui ou non, aurons-nous une belle rentrée?... Heurteau m'a montré les listes... Plus de vingt élèves payantes!...

— Oui, dit Léa machinalement. La rentrée s'annonce très bien.

— Bon! s'écria la vieille demoiselle... Qu'est-ce que je vous disais?... Alors! laissez donc crier les ragoteurs de sacristie. Le jour où nous voudrons répliquer, nous répliquerons dans d'autres journaux, voilà tout. Heurteau saura tourner un article quand ça nous conviendra... C'est bien votre avis, Pirnitz? — ajouta-t-elle en regardant l'apôtre de ses prunelles anxieuses, où se lisait le désir enfantin d'une réponse encourageante.

— Mon Dieu! fit celle-ci, je pense comme vous qu'il n'y a pas péril en la demeure... Pourtant, il sera peut-être sage de prévenir, par une démarche officieuse, la reprise des hostilités...- Les élèves ellesmêmes, grâce aux conversations entendues dehors, ont su que l'abbé Minot ne désarme pas... Son journal commentera, la prochaine fois, le départ de Duyvecke... Vous concevez le parti qu'il peut en tirer en travestissant les faits, en les interprétant avec malveillance...

— Mais c'est un monstre, cet abbé, alors! Quand je pense que je me suis confessée à ce sectaire... que je lui ai fait des aumônes pour son dispensaire de Grenelle!... Je vais aller le relancer, moi, l'abbé Minot, et nous verrons... Je lui dirai...

Elle ne trouva pas ce qu'elle dirait, agita seulement ses bras en hochant la tête... Romaine Pirnitz poursuivit avec douceur :

— Justement, mademoiselle... Je crois qu'il serait bon que vous vissiez l'abbé Minot chez lui ou ici... Vous le gagneriez aisément.

— Vrai?... vous croyez? fit M"* de Sainte-Parade, prompte au revirement et à l'espoir. Si j'en étais sûre!... Mais cette canaille, chez moi!... Enfin... je vais y songer... Oui, j'écrirai. Je lui écrirai aujour-

d'hui même... tout à l'heure... Nous étions très bien ensemble... Il ne me faisait pas l'effet d'un méchant homme. Et quant à sa vie privée... un saint!... làdessus il n'y a pas de doute. . . 1 abbé Minot est un saint homme.

Elle eut conscience, subitement, de la contradiction de son discours et s'arrêta devant la surprise exprimée par les yeux de ses interlocutrices. Elle rejeta en arrière, d'un geste qui lui était familier, les dentelles de sa mantille; changeant soudain d'entretien, elle prononça d'un ton grave :

— Et Duyvecke?... Qui aurait cru cela, Pirnitz!... Une fille qui vivait parmi nous depuis quatre ans... Je lui aurais donné le bon Dieu sans confession... J'avais confiance en elle... Ah ! je peux dire que ça m'a porté un coup... Et je n'en reviens pas encore. C'est comme si... comme si... Léa que voilà nous lâchait pour courir après un homme... Eh bien, mon enfant, qu'est-ce que vous avez?... Je ne veux pas vous blesser... Il ne faut pas pleurer... Voyons! voyons! je sais bien que vous, vous, vous êtes une petite merveille, une graine d'apôtre. . . Allons ! . . . ne pleurez pas ! ne pleurez pas!

Ses mains maladroites d'infirme caressaient les genoux de Léa.

Léa, que la phrase avait touchée au cœur, balbutiait :

— Ce n'est rien, mademoiselle... Je vous assure que ce n'est rien... Pardonnez-moi ! je suis un peu nerveuse...

— Elle aimait beaucoup Duyvecke, dit Pirnitz en manière d'excuse.

— Qui est-ce donc, questionna M'^^ de Sainte- Parade, cet individu que Duyvecke épouse?... Ah!

oui, c'est ce Rémineau qui est venu plusieurs fois ici, il y a deux ans, pour vérifier les comptes des entrepreneurs... Un ouvrier, en somme... Eh bien! il est joli, l'amoureux de Duyvecke!... Elle a bon goût!... Il faut vraiment qu'elle soit une vicieuse, avec ses airs d'innocente.

— Oh! mademoiselle! fit Léa.

— Vous la défendez, petite?...

— Je suis sûre, mademoiselle, répondit Léa avec une certaine chaleur, que Duyvecke nous a quittées la mort dans l'âme... Elle adorait le fils de Rémineau; l'enfant, malade en ce moment, ne pouvait se passer d'elle... C'est un pur sentiment maternel, sans nul égoïsme, qui l'a guidée.

— Vous croyez? fit M*'* de Sainte-Parade.

Il y eut, là-dessus, quelques instants de silence. Ce grave problème du devoir maternel, du devoir obscur, héréditaire, qui ne se démontre pas, cause aux féministes exaltées une peur confuse, les irrite presque. Ni Léa, ni Pirnitz, ni M"* de Sainte-Parade, ni même sœur Odile, n'en laissèrent passer le rappel sans un serrement de cœur. Tant le mot « maternité » touche la femme à ses fibres profondes! Après les paroles de Léa, pas une des trois autres n'eût osé dire : « Duyvecke est blâmable... »

Alors, dans ce silence singulier, pendant lequel l'horloge distribuait régulièrement les secondes au tic tac de son balancier, il se passa un petit événement tout à fait vulgaire, mais que les quatre personnes présentes accueillirent aussitôt comme un présage de misère, simplement parce qu'il n'était pas attendu et que, dans la vague inquiétude qui planait sur la maison, tout inattendu semblait menaçant.

On vit apparaître, sans que ses chaussures de peau molle, à la mode gasconne, eussent fait le moindre bruit sur le tapis de l'escalier, — on vit apparaître le foulard noué, la face luisante encadrée de bandeaux noirs, toute la grosse personne ronde de Maria. Elle vint au groupe des trois fondatrices, et dit de sa voix en mineur, cette fois sincèrement troublée :

— Mademoiselle...

— Qu'est-ce que c'est, ma fille?

— M. Michel...

Comme elle faisait une pause, perdant le souffle, M'^^ de Sainte-Parade interrompit :

— Ah! Michel est de retour?... Il veut me voir?

— Non, mademoiselle... Il n'est pas sorti. La voix manqua tout à fait à Maria.

— Eh bien, voyons! qu'est-ce qui te prend? s'écria l'infirme en brusque rage. Parleras-tu, à la fin, idiote!...

— M. Michel, dit Maria, ne veut pas monter. II est resté dans le vestibule, en bas, à côté de saint Antoine. Il demande à parler à M^^® Romaine.

Elle montrait Pirnitz du doigt.

— A moi? fit Pirnitz étonnée. Mais je le connais à peine.

— Il a reconnu M"' Pirnitz tout à l'heure, comme il sortait... Il veut lui parler, à elle. C'est son idée.

Pirnitz se tourna vers M"* de Sainte-Parade :

— Qu'est-ce que cela veut dire?

La vieille demoiselle, dans ses volants de Chantilly, semblait encore diminuée, contre le dossier de son fauteuil... Sa figure, si pâle d'ordinaire, se colorait de tons rosâtres, espacés sur le front, sur les joues. Sœur Odile tira de sa poche un flacon vert qu'elle déboucha, et, s'agenouillant, le lui mit sous le nez. En même

temps, elle disait à demi-voix, de son accent pâteux d'Alsacienne :

— Allons! allons! mademoiselle... ça n'est rien... Ça n'est rien... Il faut pas s'inquiéter... Allons! allons!...

Avec des mouvements courts, automatiques, de ses mains ridées sous la résille des dentelles, M"' de Sainte- Parade murmura, tout en reniflant les sels :

— Allez... Pirnitz... Allez voir ce que c'est... Diteslui qu'il monte... Je veux... je veux le voir... Assez!... assez!... sœur Odile!...

La sœur retira le flacon, le reboucha minutieusement, le remit dans sa poche, disant :

— Nous retournons dans votre chambre, n'est-ce pas, mademoiselle? Ça sera mieux... Vous vous étendrez, et M'-' Pirnitz viendra nous rejoindre. N'est-ce pas? C'est mieux?...

L'infirme fit signe que oui.

— Maria... aidez-moi, dit la sœur.

Maria et la religieuse emportèrent le fauteuil à brancards. Comme Maria passait le seuil du salon empire, elle se retourna, répéta :

— 11 est en bas, M. Michel, dans le vestibule, près de saint Antoine.

— Attendez-moi, dit Pirnitz à Léa... Je vais voir de quoi il s'agit. Vraiment, je n'y comprends rien.

Et, comme Léa acquiesçait d'un signe de tête, l'apôtre murmura :

— Ma pauvre enfant... Je crois que les grandes épreuves vont commencer pour nous.

« Les grandes épreuves... Les grandes épreuves... »

Ces trois mots passaient et repassaient à travers

l'esprit de Léa; elle les entendait se répercuter en

écho dans ses oreilles, tandis qu'elle allait et venait

d'un pas uniforme par le palier et le petit salon, écoutant les bruits confus du vieil hôtel... Le vent faisait bouger un volet sur ses gonds, et le gémissement du

fer retentissait avec régularité... Le balancier battait son tic tac... Des voix, la voix de Pirnitz et celle de son interlocuteur, montaient, s'animaient, puis semblaient chuchoter...

« Les grandes épreuves... »

Léa ne pleurait plus, toute mélancolie emportée d'un seul coup. Une ardente curiosité l'agitait. « Les grandes épreuves vont commencer... » Elle eut l'allégresse d'un prisonnier à qui l'on annoncerait que l'incendie attaque les murs de la prison... Elle se surprit en plein espoir.

« Oh! c'est affreux, murmura-t-elle... J'ai une âme indigne. »

Et elle s'excita à l'angoisse, à la douleur.

« Que va-t-il se passer, mon Dieu?... »

Comme Pirnitz, comme Maria elle-même, elle pressentait dans cet insignifiant événement la menace d'une débâcle. Tant de sourdes rumeurs l'avaient annoncée depuis quelque temps!...

Elle s'assit dans un des fauteuils à têtes de dauphin... Ainsi qu'il lui arrivait presque constamment lorsqu'elle était seule et inoccupée, sa pensée glissa au passé, aux souvenirs d'Angleterre... Les joies qui avaient illuminé la grande époque de sa vie, les fêtes de son initiation sentimentale, — Hampstead-Heath, Rlchmond, — s'évoquaient avec une netteté plus que réelle ; elles se mêlaient aux images du roman de Tinka, relu plusieurs fois avec fièvre depuis qu'elle l'avait reçu... Léa voyait un homme, grand, très amaigri, aux yeux vert de mer, aux moustaches blondes un peu tombantes... Il était assis sur une chaise, voûté, le front bas; il agonisait...

«Georg! soupiraient les lèvres de Léa. Oh! je veux écrire à Tinka. »

C'était le projet qui la hantait. S'informer si réelle-

ment Georg souffrait; si, pareil au William du roman, il se mourait en l'absence de l'aimée...

Elle eut le sursaut du réveil quand Pirnitz reparut : mais aussitôt une tendre émotion chassa les pensées égoïstes... Léa voyait ce qu'elle n'avait jamais vu : des larmes dans les yeux de l'apôtre. La silhouette sombre de Pirnitz, debout à l'entrée du salon, ne remuait pas. Les mains douloureuses pendaient sur sa jupe noire : et sur son visage d'adorable laideur des pleurs coulaient lentement. Léa s'élança, saisit la chère tête et la baisa; contre les joues d'une pâleur d'hostie, ses lèvres goûtèrent l'amertume des larmes.

— Romaine! ma chérie!... mon amie!... Qu'avezvous? dites!... dites!...

Pirnitz se désenlaça doucement et, sans fausse honte, essuya ses pleurs.

— C'est bien l'épreuve, ma chérie, la dure épreuve. L'École est ruinée... M^^* de Sainte-Parade a spéculé et a perdu.

— Tout?

— Personne ne peut le dire encore : mais elle aura tout au plus de quoi vivre avec le peu d'argent qui lui restera... Mes pauvres petites!...

Elle ne pleurait plus. Seulement, elle restait debout, les yeux noyés; elle parlait d'une voix sans accent : si changée de sa voix, de son attitude ordinaires, que nulle bruyante manifestation de douleur humaine n'eût paru plus émouvante... Léa en fut toute bouleversée : et de voir ainsi désolée celle qui demeurait le plus ferme appui de sa vie, elle prit peur.

— Romaine, murmura-t-elle, je vous en conjure, ne pleurez pas... ne soyez pas désespérée... Si vous perdez l'espoir, que deviendrai-je, moi?

L'apôtre sourit à ce cri touchant.

— C'est vrai! dit-elle; je ne suis pas seule... Nous lutterons.

Au même instant, Maria, sortie précipitamment de la chambre de sa maîtresse, roula de son pas silencieux jusqu'aux deux femmes.

— Mademoiselle est mal... venez vite... elle vous veut...

Dans ce cyclone d'effroi que les catastrophes d'argent déchaînent à travers les maisons, Léa et Pirnitz suivirent Maria à la hâte, sans réclamer d'explication, et pénétrèrent après elle dans la chambre à coucher de M'^^ de Sainte-Parade. Cette chambre était garnie de meubles Louis XVI, recouverts en vieille perse à dessins rouges, figurant des groupes d'Indiens coiffes de plumes, des huttes, des fleuves avec des pirogues. Le lit, en bois laqué de blanc, s'érigeait sur ses grosses roulettes anciennes. Un crucifix ornait le panneau du fond. Sur le lit, M^'^de Sainte-Parade était étendue, parmi ses dentelles noires; la figure congestionnée, elle respirait fortement; un peu de voix se mêlait à sa respiration... Sœur Odile, toujours impassible, tenait le poignet de la malade et essayait de la calmer en murmurant son invariable :

— Allons! allons, mademoiselle!...

A la vue de Pirnitz, la vieille demoiselle s'agita :

— Eh bien? eh bien?... Michel?... Vous... vous l'avez vu?

Pirnitz fit signe que oui... Puis, comprenant que l'anxiété de la malade voulait une réponse, et que cette réponse l'achèverait si elle était sincère, elle répondit seulement :

— Nous causerons de tout cela plus tard... Rien ne presse.

Les yeux de l'iniirme devinrent effrayants... Il fut

manifeste qu'elle devinait... Elle se dressa sur son séant. Sa main échappa à sœur Odile et battit l'air devant son visage. On vit remuer sa bouche avec un effort si douloureux, si tragique, que les spectatrices

de cette scène frissonnèrent. Elle ne proféra qu'un son inarticulé où l'on distingua : « Ar... Ar... » la première syllabe de ce mot terrible, clef de tout : argent. .. Puis elle retomba à plat sur le lit comme une poupée de guignol, les yeux ouverts, inerte...

Maria poussa un cri et se mit à parler avec volubilité, mêlant le patois au français, abattue à genoux, la bouche dans les chantilly de sa maîtresse.

— Ah! BouDiouf... Qu'est-ce qu'elle a? elle tombe, la pauvre demoiselle... es malado!... ba mouri... Diou santo! ba mouri... Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

Sœur Odile l'arrêta :

— Chut! Maria... Le médecin, vite : allons... allons!...

— J'y vais, ma sœur! fit Maria, à qui la voix égale et l'imperturbable calme de l'Alsacienne imposaient toujours. J'y vais... Boti Diou!... pauvre demoiselle...

Elle s'en alla, roulant comme une boule feutrée, marmottant des exclamations et des prières. Pirnitz demanda à sœur Odile :

— Pouvons-nous vous servir en quelque chose, ma sœur?

Tranquillement, sœur Odile avait versé de l'ammoniaque dans de l'eau et tamponnait le front de la malade. Les lèvres et les yeux de celle-ci commençaient à remuer dans le visage figé.

— Non. Je vous remercie. Le médecin m'avait prévenue, répliqua la sœur à voix basse. Mademoiselle était bien mal, depuis quelque temps... Ces affaires d'argent lui donnaient trop d'émotion...

— Ah! demanda Pirnitz, vous vous attendiez?...

— Oui... c'est la paralysie qui vient... Oh! Mademoiselle ne mourra peut-être pas encore... elle peut vivre des années...

Pirnitz et Léa, dans l'horreur de cet écroulement subit d'un être humain tout à l'heure parlant et remuant, oubliaient le désastre de l'OEuvre, sentaient leur cœur se fondre de pitié. Pauvre M"' de Sainte- Parade! Même au temps de sa meilleure santé, elle n'était guère intelligente; à peine comprenait-elle le but et les procédés de l'œuvre à laquelle elle se donnait.

Mais sa charité, son goût de bien faire, suppléaient à son indigence d'esprit, dissimulée d'ailleurs sous la vivacité gasconne. Bonne Sainte-Parade, qui mourait de sa charité même, ayant voulu devenir trop riche pour se dépouiller plus abondamment. Léa s'agenouilla au pied du lit, laissa flotter dans sa pensée les formules vénérables des prières chrétiennes. Romaine, demeurée debout, semblait prier aussi.

Cependant sœur Odile passait l'éponge imbibée sur les tempes, sur les coins de la bouche, sous les narines de la malade. Et Léa ne pouvait s'empêcher d'admirer le flegme de cette femme aux amples vêtements violets, active à la fois et insensible...

« Quelle âme ont donc ces filles?... »

Le mot de Pirnitz : « vierges fortes », s'imposa... La religieuse aussi en était une; et quelle sécurité le couvent, la religion, donnaient à sa force et à son célibat!... Comme toute âme désorientée en présence d'une âme sereine, Léa, soudain distraite de sa pitié, envia sœur Odile. Elle se vit, elle-même, drapée de violet, coiffée d'ailes blanches, une croix battant le sein.

« Elle est heureuse... Elle n'est pas troublée, elle... elle ignore même ce qui peut tenter le cœur d'une femme... Si, par impossible, elle avait une défaillance, la prière lui serait un refuge... Moi, j'ai trop compté sur ma raison. Où est le temps où je savais prier?... »

Pirnitz, dont les yeux pénétrants observaient Léa, devina les pensées qui l'agitaient. Tandis que sœur Odile, ayant déposé son flacon, massait délicatement le visage de la malade, Pirnitz dit tout bas à sa compagne :

— Oui... c'est une belle tâche aussi, et une belle vie... mais les nôtres sont plus belles, Léa! Sœur Odile

est une sainte sans rayonnement, pour ainsi dire, — une vertu égoïste... Et puis, cette vertu s'accommode de l'assujettissement de la femme : elle le suppose même et le recommande... Réjouissons-nous d'être dévouées comme elle, chastes comme elle, et libres, ce qu'elle n'est pasl Soyons fières de prononcer nos vœux à chaque minute de notre vie, et de nous sentir à chaque minute maîtresses de nous, victorieuses de nous.

A côté du chevet de l'infirme, sœur Odile, jugeant sans doute tout effort désormais superflu, s'assit, et, sans parler, tout à fait calme, se mit à égrener son rosaire... Léa et Pirnitz se retirèrent discrètement jusqu'à l'embrasure de la fenêtre, y placèrent leurs sièges, l'une auprès de l'autre. La fenêtre donnait sur la cour intérieure de l'hôtel; le vent y fouaillait les poussières, y faisait tournoyer des fragments de papiers, quelques feuilles d'arbre déchues... Sous la voûte d'entrée, on apercevait la grosse Maria en conversation gesticulante avec la femme du concierge : toutes deux guettaient l'arrivée du médecin que le concierge était allé chercher.

Dans la chambre, une clarté nette d'après-midi d'été brillantait les laques des meubles, les perses rouges à figures d'Indiens. Pour Léa et Pirnitz, l'avant du lit Louis XVI masquait le corps immobile de M'^" de Sainte- Parade... Nul bruit que la plainte du vent dans les corridors, l'escalier, les greniers de l'antique maison, et le chuchotement sifflant de la religieuse, dépêchant les Ave et les Gloria.

Les deux femmes échangèrent d'abord leurs sentiments de tristesse et de compassion pour la pauvre présidente. Puis le souci de l'OEuvre ressaisit impé-

rieusement Pirnitz, et elle conta à Léa son entrevue avec Michel.

— C'est un étrange personnage, dit-elle. Il paraissait franchement contrit, il se frappait la poitrine en disant : « Je suis bien coupable... J'ai trop risqué... mais, aussi, cette pauvre demoiselle avait toujours besoin; d'argent!... J'ai tenté sur le Lake-Copper un coup qui pouvait la rendre trois fois millionnaire... J'ai été trompé par je sais bien qui... il me le paiera... Méfiiez-vous-en, mademoiselle, pour votre École :

méfiez-vous du nommé Quignonnet... »

— Quignonnet? L'adjoint de Saint-Charles?

— Oui ; il paraît qu'il est entré en relation avec Michel et l'a engagé sciemment dans une mauvaise affaire.

— Mais qu'est-ce que ces gens de Saint-Charles ont donc contre nous?

— Us sont des hommes que notre indépendance irrite : cela suffit... Quant à Michel, malgré sa tête de sacristain douteux, je le crois sincère... Ce qui est assez touchant, c'est que, connaissant la débâcle depuis deux jours, il n'osait pas l'annoncer à M''** de Sainte-Parade. « Je venais tous les matins pour le dire... et, dès que j'étais près d'elle, je n'avais plus le courage... Je lui racontais une histoire : qu'elle gagnait des masses de livres sterling, que le cuivre montait... Et je m'en retournais sans avoir parlé. Alors, quand je vous ai vue... j'ai pensé à vous dire tout, à vous... »

— Pater noster... accentua presque à voix haute sœur Odile.

Les grains du chapelet cliquetèrent.

— Est-ce la ruine complète? demanda Léa.

— Michel déclare que, l'hôtel vendu, il restera -à peu près cent quarante mille francs. M''* de Sainte- Parade pourra vivre, tout juste, dans quelque couvent; mais l'œuvre est ruinée.

— Alors?

Pirnitz fit un geste indécis de la main. Le médecin entrait, robuste, grand, haut en couleur, barbe châtain en éventail. Derrière lui, dans le cadre de la porte, se pressaient Maria et le ménage des concierges.

Saluant sœur Odile, le médecin s'approcha du lit, soupesa les bras de l'infirme, tâta ses jambes, écouta sa respiration,, inspecta attentivement les globes des yeux. Puis, entraînant la religieuse vers la fenêtre, où Pirnitz et Léa attendaient le résultat de l'examen :

— Eh bien, ma sœur, , dit-il, voilà la crise prévue depuis un mois... Hémiplégie... tout le côté droit est paralysé...

— Définitivement? demanda Pirnitz.

— Oh! cela va s'améliorer un peu... Mais j'ai peur que ce ne soit fini, pour la tête, du moins... La vie, la santé animale, peuvent durer assez longtemps encore.

Sœur Odile se tourna vers Pirnitz et lui dit paisiblement :

— Vous voyez? C'est bien ce que je pensais...

La chambre peu à peu se vida. Le médecin écrivit son ordonnance et partit; la femme du concierge le suivit, puis la grosse Maria, toute congestionnée de pleurs. Sœur Odile remit en -ordre les couvertures et les dentelles, rangea les chaises bousculées, et, de

nouveau, assise au chevet, égrena son rosaire. Romaine et Léa s'agenouillèrent de l'autre côté du lit. Il semblait à Léa que la présidente était engourdie déjà du sommeil sans réveil : on ne voyait pas son visage tourné vers la sœur; une petite main ridée et recroquevillée sortait du tas de chantilly, avec un bout de poignet, très blanc... L'agitation de l'air bruissait autour du silence de la chambre. Comme une triple fumée d'encens, trois prières montaient des abords de ce lit douloureux, précises ou indécises, selon les âmes, — vers le Dispensateur mystérieux de la Vie et de la Mort.

— Alors, vous n'abdiquez pas? Vous avez un plan?

L'ironie contractait la bouche de Jude Duramberty, tandis qu'il prononçait ces paroles, appuyé sur le bras de son fauteuil de cuir, regardant son interlocutrice bien entre les prunelles.

M^^* Heurteau, vêtue de noir, coiffée de la capote à rose rouge qu'elle portait comme un invariable uniforme, était assise en face de lui, à la place même où, deux années auparavant, Frédérique Sûrier avait entendu, stupéfaite, bientôt révoltée, Duramberty lui proposer — comme une affaire, comme un contrat d'association — de devenir sa maîtresse... Le visage

Page 1