livre noir entre les doigts de la main gauche
— Comment vous sentez-vous? dit-elle.
Alors seulement Léa la reconnut :
— Edith!
— Ne vous agitez pas, reprit Edith en reposant les épaules de Léa et sa tête sur le traversin. Tâchez de dormir jusqu'au déjeuner. Alors nous parlerons. J'ai reçu enfin votre lettre, qui a longuement voyagé à ma recherche. Depuis deux jours je suis près de vous.
— Ne me quittez pas! supplia Léa.
Le jour accru montrait aux yeux agrandis de la malade la face couperosée et falote d'Edith, plus bizarre encore, à présent qu'elle se costumait en nurse. Et Léa ne pouvait pas rassasier son regard de cette vue. Tout l'espoir lui revenait d'un coup; elle remontait du fond du précipice à la lumière et à la vie. Elle répéta :
— Ne me quittez pas!
— Non!... Maintenant, endormez -vous... Je vous parlerai à l'heure du déjeuner. Tout va bien.
— Est-ce que vous savez?... commença Léa. Elle n'en put exprimer davantage. Sa faiblesse
était extrême... Mais Edith avait compris.
— Oui, je sais où ils sont... Je vous le dirai, et nous partirons ensemble, pour les rejoindre, dès que vous serez mieux.
Léa respira d'un grand trait, comme au temps où sa poitrine ne la faisait pas souffrir.
— Nous partirons?... nous irons?... Alors, je veux vivre!
Sagement, elle ferma les yeux, s'endormit d'un sommeil paisible, tandis qu'Edith, assise à son chevet, rouvrait le petit livre noir et priait.
'est-il pas temps de rentrer à Thôtel, Edith, et de nous préparer au départ?
Non, chère, nous avons encore plus de deux heures avant le train de Torquay. Reposezvous... Nous sommes bien ici.
Assises côte à côte sur un banc, à l'ombre éclaircie, transparente, d'un des ormes tricentenaires qui décorent cette esplanade incomparable de la cathédrale, à Salisbury, Edith dans son costume de nurse gros bleu paré de linge blanc, Léa dans un long manteau de voyage en drap beige, conversaient doucement... Leurs yeux se plaisaient à l'antique monument de pierre, entouré de riches pelouses, d*arbres majestueux, — et, bordant la place, de maisons aux pignons moyen âge, si vieilles, si vieilles, avec leurs toits poinçuç çt IwTs fenêtres plom-
bées! — si vieilles et pourtant jeunes auprès de la vénérable basilique.
Edith couvait sa compagne d'une sollicitude maternelle. Léa lui était chère au temps où elles se rencontraient chaque jour dans la fabrique de Clariss and Sons ; mais depuis qu'elle Tavait, pour ainsi dire, tirée de la mort, elle lui vouait un amour concentré et passionné, qui bouleversait son âme ordinairement calme. La mort, en effet, lâchait prise. Léa paraissait encore maigre et débile; mais c'était la maigreur et la débilité de la convalescence. Les yeux avivés, illuminés d'espoir, les lèvres plus rouges, le sang colorant les joues, dénonçaient le goût, le vouloir, la puissance de vivre.
La magie de ces mots : a Je sais où Us sont... d avait, en moins de quinze jours, fait ce miracle. Edith, restée en correspondance avec Tinka, put effectivement renseigner la jeune fille. Les Ortsen étaient à Torquay, dans le Devonshire, tous réunis, Ebner et sa femme Tinka, les deux fillettes Carola et Ida, et aussi Georg, toujours languissant, tracassé d'anxiété, inguérissable malgré le temps qu'il passait.
a Nous irons les rejoindre, » avait dit Edith... Et aussitôt, pour hâter l'heure promise, Léa se soumit aux prescriptions du docteur Ainsworth. Elle mangea les douze œufs durs et but les quatre litres de lait par jour, outre les repas. Elle avait hâte de se lever, de marcher, de partir; mais elle
suppliait en même temps Edith de ne pas prévenir Georg, de ne pas lui dire qu'elle était à Londres ; elle redoutait de le voir accourir avant d'avoir elle-même recouvré la santé, avant d'être redevenue jolie.
C'était encore pour arriver à Torquay fi-aîche et sans fatigue que cet arrêt à Salisbury avait été décidé. La petite ville dormante et pittoresque est située à peu près à mi-chemin entre Londres et Torquay...
Un grave battement d'airain s'échappa du clocher de pierre, s'épandit dans l'air par-dessus l'esplanade déserte, les branches demi-nues des ormes roux, les toits capricieux des vieilles maisons.
— Une heure, fit Léa. Encore trois heures et demie avant d'arriver là-bas! Est-ce vrai que cela sera, et que je ne rêve pas?... Edith !.. tant de fois je l'ai rêvé, et après, je me réveillais misérablement sur cette couchette d'hôpital.
— C'est vrai, chère, et vous ne rêvez pas. Le lord Jésus vous a éprouvée, moulue comme le froment... Mais aujourd'hui, il veut vous amener à votre époux.
Et, selon sa coutume, elle cita un verset des psaumes :
« Écoute, mafille^ et vois, et incline ton oreille : oublie ta patrie et la maison de ton père.., »
— Douce Edith ! murmura Léa.
Elle l'enveloppa de ses bras et la baisa sur les deux joues. Elle raimait; elle goûtait sa présence réconfortante et le perpétuel refrain de piété chrétienne dont elle accompagnait les moindres actes de la vie.
— N'ai-je pas Tair trop lasse? demanda-t-elle tout à coup, après un silence.
— Vous avez l'air convalescente, chère petite chose ! répliqua Edith. Mais je vous assure que vous êtes bien belle.
Edith, coquette pour celle qu'elle avait recréée, et qu'elle était fière de conduire à son fiancé, comme elle l'avait toujours souhaité, regardait la jeune fille avec orgueil, mais non sans crainte. Avant le départ de Londres, Aînsworth n'avait pas été très affirmatif. a Elle a repris étonnamment... Elle peut guérir, bien que les deux poumons et même les cordes vocales soient touchés... j>
a Oh ! pensait Edith. Elle est trop vivante et trop belle : elle ne peut pas mourir ! Elle ne peut pas!... j>
Elle observait Léa à la dérobée, et la grâce joyeuse de la jeune fille triomphait, protestait contre toute idée de maladie et de mort.
ce Non, se répétait la pauvre Edith, tour à tour angoissée et confiante... Elle ne peut pas mourir. Christ ne permettra pas cette chose affreuse... »
Elles quittèrent Salisbury à trois heures, par
— Et VOUS n'attendrez pas que vous soyez tout à fait guérie... Dès que ce sera possible, vous irez trouver le prêtre... Du reste, je m'en occuperai.
Léa, souriante, acquiesçait. L'ardeur religieuse dont elle avait éprouvé les réveils sur le seuil de Saint-Augustin, le soir de sa fuite, et plus tard, à l'hôpital, dans ses entretiens avec Patrick Weatherdon, n'était plus aussi vive. Il lui plaisait cependant de rêver qu'elle s'agenouillerait aux côtés de Georg devant un ministre de sa religion traditionnelle. Georg s'y prêterait, bien sûr, ne fût-ce que pour épargner à Edith un horrible chagrin...
On ne voyait plus la mer; le train courait à r travers une plaine ondulée, bordée sur la gauche
^ de faibles coteaux, Un voyageur dit, consultant
sa montre :
— Encore dix minutes avant Torquay. Nous sommes en retard.
Alors Léa, toute vibrante, emplit sa pensée de Georg. Elle le devinait là- bas, sur le quai de la gare, l'attendant avec un trouble égal. Elle sentait, pour ainsi dire, son désir voler au-devant d'elle. Elle voulait l'évoquer; elle tendait toutes les forces de son imagination et de sa mémoire. Et l'évocation rebelle se dérobait, ou plutôt se * dédoublait... Quel Georg allait-elle retrouver? Celui qu'elle avait connu, aimé à Londres, le seul qu'elle pût aimer en ce temps-là, parce qu'il
était ce type imprévu, extraordinaire : un homme pur, indifférent à toute sensualité, obéissant aux injonctions de sa conscience jusqu'à accomplir des actes jugés insensés par la foule?... Ou bien le Georg Ortsen transformé par le climat et l'art méridionaux, le Georg épris de lumière et de vie, initié à la volupté, impérieux conquérant qui disputait Léa à Pirnitz et à Frédérique?... L'incertitude devenait pour Léa presque torturante; il lui semblait que le moment où le doute serait dissipé se reculait, comme dans un cauchemar.
Et ce fut vraiment un réveil en sursaut, l'arrivée à Torquay, l'arrêt dans la longue gare aux basses toitures, le brouhaha du débarquement, la vision confuse d'un homme de haute taille, vêtu de gris sombre, qui se précipitait vers la portière, — l'étreinte, leurs noms confondus dans un double cri...
Oh! le mystère du premier regard échangé par deux êtres longtemps séparés, et qui, durant l'absence, sans cesse occupèrent leur rêve de l'image — la dernière image qu'ils ont emportée l'un de l'autre au fond de leurs yeux! Par le premier regard, par celui-là seul, ils comparent à la réalité cette image antérieure : la durée se matérialise, pour ainsi dire, devient visible sur les traits. Puis, tout de suite, comme une buée d'haleine sur un miroir, la marque du temps s'éva-
pore, disparaît : le visage d'hier et le visage d'aujourd'hui se mêlent, indiscernables, l'empreinte nouvelle se perd dans l'ancienne, plus profonde...
Le landau ouvert où se trouvaient Georg, Edith et Léa s'engageait à peine le long de la chaussée qui mène de la gare à la ville, suivant la mer, — il n'avait pas encore tourné le coude de la baie, et déjà cette mystérieuse fusion d'hier et d'aujourd'hui s'était consommée. Pourtant, si Georg avait paru à Léa moins affaibli peut-être qu'elle ne se l'était imaginé d'après le roman de Tinka, quelle douleur l'avait meurtri, lui! en revoyant Léa si changée! Au moment même où il l'étreignait, une certitude brutale s'imposa : a Elle est perdue... j> Quelques minutes s'étaient écoulées, la voiture roulait doucement entre des pelouses et la baie, et déjà les yeux de Georg ne séparaient plus l'image ancienne et la présente : du même coup la mortelle certitude fléchissait, combattue par les suggestions trompeuses de la réflexion, du désir, de l'espoir invincible.
Ils ne se parlaient point : leurs âmes étaient pleines de trop graves soucis pour chercher de vaines paroles. Ils se contemplaient sans se las. ser : et la paix descendait peu à peu dans leur cœur. Léa était placée au fond du landau, à côté d'Edith dont la bonne face comique, — deux prunelles d'enfant, une grosse bouche étroite, un nez minuscule niché entre deux joues en pelote,
— rayonnait de joie charitable; Georg, assis sur la banquette, penché vers Léa, lui tenait les deux mains, la regardait, la regardait... Elle, de ses beaux yeux, plus larges, plus fervents que jamais, caressait avec lenteur tout le visage, tous les vêtements toute la personne de Georg. Elle observait^ comme si elle ne les avait jamais vus, les cheveux blond pâle dont les ondes naturelles débordaient le chapeau de paille blanche à ruban noir. La petitesse de la tête, remarquable pour la hauteur de la taille, était encore accusée par le cou mince et long; le masque uniformément pâle, mais d'une pâleur chaudement rehaussée par le hâle de la mer, montrait un dessin d'une minutie presque féminine, surtout dans le contour du front étroit, la délicatesse du menton, la grâce affectueuse de la bouche. Seuls, l'enfoncement sous les sourcils des yeux gris-vert, et la moustache, moins blonde que les cheveux, — lourde, guerrière, virilisaient l'excessive beauté de cette tête. Georg était vêtu comme un Anglais, d'un veston de drap pelucheux gris foncé; mais, sous le col droit, une cravate large, nouée plus souple, et d'une élégance plus négligée, remplaçait le mince nœud en forme de papillon alors à la mode. Léa, ses mains nichées dans les belles mains fortes et brunies de Georg, s'extasiait...
Tout à l'heure, dans le train qui l'amenait à Torquay, elle s'était demandé : a Quel Georg vais-je revoir? Celui d'avant l'initiation ou celui
d'après? Le frère d^élection ou le conquérant?... » Et maintenant, le possédant là, elle n'eût pas su se répondre à elle-même. L'homme qu'elle voyait était différent des deux autres, et empruntait cependant quelque chose de leur double ressemblance. Le hâle du teint, et sans doute cette vie au dehors, toute en courses fatigantes et en rudes croisières, qu'il menait depuis une année, lui gardaient l'air leste, délibéré qui avait inquiété Léa lorsqu'elle l'avait revu à Paris, venant d'Italie. Mais toute violence impérieuse avait disparu; et même, par intervalles, son regard, le port de sa tête, le geste de ses mains lasses, le ton troublé de sa voix, rappelaient l'allure alanguie d'autrefois, qui le faisait comparer par Frédérique et Léa à un héros du paradis Scandinave frappé d'une blessure secrète. Léa chérit cet alanguissement. C'était ce Georg qu'elle préférait; celui-là seul lui rendrait la douceur toujours remémorée du baiser de Richmond.
La route que suivait la voiture enlace la baie pendant plus d'un mille, entre la gare et la ville. A mi-longueur, elle se coude à angle droit, devant une muraille de hautes collines, et longe désormais le pied de cette muraille naturelle, vers Torquay.
Jusqu'à ce coude de la route, Léa n'avait vraiment vu que Georg. Elle avait perçu dans un recul indistinct le site environnant, la chaussée large, séparée de la mer par un parapet de pierres
brutes, bordée sur la gauche de prairies bien soignées, de parcs anglais cachant la maison parmi des bosquets. Dans le ravissement d'avoir reconquis Georg, un Georg identique à celui d'autrefois, son regard se releva, explora les hauteurs boisées, fît lentement le tour du paysage.
— - Oh! s'écria-t-elle... J'ai déjà vu...
Elle n'acheva pas, et regarda encore.
Elle voyait, en face, deux gros mamelons entièrement verts, disposés en terrasses qui s'étageaient, comme les gradins d'un amphithéâtre. Entre les deux, un peu en retrait, se tassait un mamelon plus bas surmonté parla flèche blanche d'une chapelle. L'abondance et la vigueur des frondaisons étaient extraordinaires : une végétation généreuse, d'une fougue toute méridionale. Littéralement, les coteaux étaient deux gigantesques monceaux de verdure, les villas y semblaient enfouies, aux trois quarts invisibles. On n'apercevait au-dessus du fouillis que quelques toitures d'ardoise, métallisées par le soleil, et cette flèche de pierre d'une blancheur crue.
En face des collines, la baie développait vers l'horizon sa bleue magnificence, d'un bleu verdâtre de turquoise mourante, — immense demicercle embrassé par deux longs caps rocheux, tels deux pinces de crabe, avec Brixham au bout du promontoire de droite, Torquay au bout du promontoire de gauche... Ce que l'on voyait de roches entre les arbres et les plantes était d'un
l rouge vif, d^un rouge de brique cassée; les ver-
i}:. dures écrasaient ces roches comme d'un poids
I trop lourd. Au delà des deux promontoires,
t c'était la pleine mer, confondue avec le ciel plus
t- pâle... Toute cette baie vivait, palpitait de mou ^
: V'ement et de joie sous la glorieuse lumière. Des
i yachts s'y balançaient doucement sur les amarres,
"^ des barques glissaient, à la cadence des rames,
i des yoles s'y penchaient au ras de l'eau. Un petit
^ vapeur essoufflé, affairé, la traversait dans sa lar-
l geur entre Paignton et Torquay. Léa vit cette eau
i bleue, ce ciel bleu, l'allégresse des choses, la
^ splendeur du jour; elle respira le parfum capi-
^ teux de l'air que chargeait l'arôme des plantes
I ' et des fleurs. Elle écarta de ses yeux des mèches
f. de cheveux envolées; elle murmura :
l — Oui, j'ai rêvé déjà ce pays... avec ce ciel et
'> cette mer, ces terrasses, cette terre rouge, toutes
\, ' ces fleurs et l'odeur de cet air... Mais je croyais
r rêver de l'Italie... Se peut-il que je voie cela et
que je n'aie pas quitté l'Angleterre ?
^' — Folle petite âme! dit Edith en souriant.
Pourquoi vous étonnez-vous que nous ayons de si grandioses paysages en Angleterre? L'Angleterre est plus belle qu'aucune terre au monde. Georg baisa les doigts nus de Léa :
— Ce coin de la côte méridionale est vraiment béni entre tous dans l'ile brumeuse. En rêvant de lui, Léa, vous rêviez de l'Italie. La baie de Naples n'est pas plus enchanteresse que celle-ci.
La voiture longeait maintenant les rochers que tout à rheure on voyait de face. On découvrait l'ensemble du promontoire occidental, le moins élevé des deux, entre le cap Corbyn et Brîxham. Les rochers qui d'abord muraient étroitement la route, s'écartèrent bientôt vers la gauche : un promenoir couvert s'adossait à la paroi. Léa remarqua, assises sur les bancs qui meublaient cette galerie, de maigres silhouettes; quelquesunes, malgré la chaleur, s'enveloppaient de plaids. Son cœur se crispa ; dans l'attitude et les visages, elle reconnaissait le terrible mal dont elle-même avait cru mourir... Georg avait deviné sa pensée. Il s'efforça de la distraire en lui montrant la jetée que le landau laissait à droite, toute noire de foule : cette foule écoutait un orchestre allemand installé dans un pavillon. Au delà commençaient les jardins, oîi des jeunes hommes à rouge face imberbe, des fillettes garçonnières vêtues de toile blanche, ceinturées de cuir jaune, jouaient au tennis. Georg nomma la jetée : oc Princess Pier », et les jardins : c Princess Gardens i».
— Le port commence là, dit-il... Il est fermé par Princess Pier d'un côté et de l'autre par Haldon Pier, une jetée plus courte, que vous aurez juste sous vos fenêtres... Tous les grands yachts et tous les vapeurs marchands mouillent dans ce port.
En effet, plusieurs sveltes navires, quelques gros chargeurs aussi s'alignaient dans l'eau du
bassin. Mais Léa ne regardait plus de ce côté... Elle suivait des yeux deux petites voitures, comme deux fauteuils montés sur roues, attelés de poneys que des enfants guidaient. Dans la première il y avait une femme d'une trentaine d'années ; dans l'autre, un homme un peu plus jeune. Ils se ressemblaient et tous deux étaient marqués si visiblement par la phtisie que Georg, aussi troublé que Léa, n'osa plus parler.
Le landau, contournant le port, entra un instant dans la ville, l'écorna juste assez pour laisser entrevoir les rues populeuses et brillantes qui montaient à l'assaut des collines. De nouveau, il gagna le quai, s'engagea sur une pente qu'escaladaient à gauche quelques petites maisons toutes pareilles, aux balcons tendus de stores de toile, et s'arrêta devant l'une d'elles, où se lisaient ces npiots en lettres noires : Vartmoor House.
Au même instant, la porte de Dartmoor House s'ouvrit, on vit une fillette d'environ sept ans, aux cheveux blonds frisés, aux vifs yeux clairs, vêtue d'un fourreau de percale à carreaux blancs et bleus, s'élancer sur le marchepied, enjamber lestement la portière, montrant son petit pantalon blanc empesé et ses mollets gantés de noir, fins et déjà modelés. Elle tomba entre Léa, Georg et Edith, et se mit à embrasser la nurse avec une fougue divertissante.
-^ Oh ! Tante Edith ! criait-elle. Voilà tante Edith qui vient chez nous I
Edith se débattait sous les baisers, ravie de s'entendre appeler de ce nom affectueux de oc tante y> que les enfants des pays du nord donnent aux amies familières de la maison.
— Ida ! Ida, ma chère ! balbutiait-elle, soyez sage, soyez raisonnable, je vous prie.
Léa souriait; Georg demanda :
— OùestTinka?
— Maman est dans le drawing-room... Elle a dit qu'elle était trop nerveuse, qu'elle ne pouvait pas descendre... Elle est restée près de Carola... Carola, c'est ma sœur, ajouta la fillette en observant Léa avec une attention qui tout de suite devint muette.
Cependant, les bagages des deux voyageuses étaient déchargés, par les soins du cocher et d'un homme court et chauve en manches de chemise, visage cramoisi, yeux injectés, barbe blanche, afiairé et bourru, qui emportait les colis sur son dos. Ida sauta à terre, puis Edith, puis Georg qui reçut Léa dans ses bras.
Georg et Léa suivirent Edith et Ida, par le corridor du rez-de-chaussée, puis par l'escalier de bois qui menait au premier étage. Là, sur un \ palier de petites dimensions, donnaient deux
portes, l'une à droite, l'autre de face. Par celle-ci, qui était ouverte, Léa pénétra avec Georg. Elle se trouva dans une pièce tapissée d'un papier jaune clair à large frise supérieure, les murs couverts de tableaux, de gravures, de bibelots chi-
nois,- japonais, indiens. Trois longues fenêtres laissaient voir la mer. Au milieu de la chambre, immobile, — ayant à côté d'elle la petite Carola debout comme elle, immobile comme elle, — une jeune femme se tenait, vêtue d'une jupe en piqué blanc et d'un boléro pareil, entre-bâillé sur une chemisette de soie. Sa jupe empesée, un peu courte, découvrait les minces chevilles, les pieds menus chaussés de bottines chamois. Ses cheveux frisés, la fraîcheur de son teint et de sa bouche la faisaient ressembler à une enfant, contrastant avec la profondeur, la fixité, la rêverie de son regard, d'un vert pareil à celui des yeux de Georg. Cette femme était Tinka.
Elle parut ne voir ni Georg ni Edith, ni Ida qui bondit auprès de sa petite sœur : ses yeux se fixaient sur Léa et vraiment la buvaient. Léâ s'était arrêtée à quelques pas, bouleversée par une émotion plus puissante que tout à l'heure quand Georg lui était apparu. Alors son trouble avait été distrait par la curiosité de regarder les traits du fiancé après une longue absence; maintenant elle se trouvait face à face avec une âme. Tinka, c'était le symbole vivant de toutes les doctrines qui l'avaient exaltée à Apple-Tree- Yard : c'était le pur esprit, l'ange de ses fiançailles mystiques. Le trouble de Tinka n'était pas moindre, car au bord de ses yeux étranges, deux grosses larmes reflétaient chacune une paillette de clarté. A cette minute seulement, Léa
comprit qu'elle retrouvait la source mêmQ de sa sensibilité antérieure, un instant détournée, per- . due. La petite fée aux blondes frisures, à la raide robe de piqué blanc était toujours debout devant elle, au milieu du salon jaune, nimbée par les reflets de soleil sur la mer, qui dansaient comme des flammes spirituelles tout autour d'elle. Léa poussa un grand cri :
— Ah ! Tinka !... Enfin, enfin !...
Elle s'élança dans les bras de la jeune femme, puis soudain glissa, s'affaissa, aussitôt secourue par Georg, emportée par lui sur le lit de la chambre voisine.
Le crépuscule envahissait déjà la chambre qui, elle, ne donnait pas sur la mer, mais sur une cour assez étroite et obscure, lorsque Léa reprit pleinement conscience d'elle-même... Son évanouissement, sans être douloureux ni étouflant, avait d'ailleurs peu duré : l'oppression momentanée s'était bientôt fondue en un sommeil profond, en un bon sommeil de fatigue. Puis le sommeil luimême s'atténua, se dissipa, ne laissant plus qu'une somnolence vague, à travers laquelle transparais- . saient des chuchotements, des visions d'êtres et
1 1 d'objets. Une plainte lointaine de sirène parvint
aux oreilles de Léa... Son cœur battit un peu plus vite, puis s'apaisa dans une joie confuse, ce La mer... la mer toute proche... j> Le sommeil revint, évoqua la baie bleue aux reflets vermeils, les
Caps rouges et verts, les barques, les yachts sveltes, le profil empanaché des steamers. Soudain ses yeux se rouvrirent. Elle vit le côté de la chambre opposé au lit. Une double porte à coulisse s'entre-bâillait sur le salon jaune. Juste dans le coin de la chambre, juchée sur une chaise, la petite Ida était assise, vêtue de son sarrau de percale quadrillée. Ses pieds menus s'accrochaient par les talons au barreau de la chaise. Un livre sur les genoux, très sage, elle faisait semblant de lire, le front penché, ses boucles frôlant les pages ; mais Léa voyait les beaux yeux clairs curieusement levés sur elle. Et Léa s'assoupit encore. D'autres ombres passèrent dans son voisinage, entre la réalité et le rêve : un visage inconnu à barbe blonde, à front chauve, à lunettes d'or; le fantôme familier d'Edith; une fade figure pâle, une forme féminine indécise, en tablier rose à bavette. Ni Georg ni Tinka ne se montrèrent. Et peu à peu l'anxiété de ne pas les voir gêna le repos de Léa, chassa les dernières fumées du sommeil. Elle se redressa sur son coude. La petite Ida, qui, de sa chaise, guettait toujours, dit :
— Maman ! elle remue !...
Aussitôt Tinka fut auprès de la jeune fille. Elle ne l'avait pas quittée, assise derrière le lit, cachée par le chevet. Elle se pencha vers elle.
— Comment allez-vous, ma chère?
— Je vais mieux. Je suis bien reposée. Je voudrais me lever.
— Tout est prêt pour votre toilette... Dois-je vous aider ?
— Oh! non, Tinka, merci... Edith m'aidera. Elle en a l'habitude.
Une pudeur singulière troublait Léa devant la sœur de Georg; elle redoutait d'être vue si frêle, si déchue de sa robuste beauté.
Edith assista Léa qui fit une toilette minutieuse. La nurse, ennemie pour elle-même et pour autrui des vains atours, laissait fléchir son rigorisme en faveur de Léa, tant elle lui savait gré d'être ressuscîtée par ses soins. Elle souhaitait d'ailleurs passionnément que Léa plût à Georg et que le mariage s'accomplît enfin. Elle para la voyageuse comme une mère pare sa fille à l'instant de lui présenter un fiancé. Léa mit une des robes qu'elle avait taillées elle-même avec l'aide des petites Cockington dans le logement de Gower Street : un costume de velours très léger, rouge pointillé de jaune, qui l' étoffait, dissimulait l'amoindrissement de son corps, et réchauffait la pâleur de son visage. Quand, ainsi vêtue, elle entra dans le salon suivie d'Edith, qui riait de contentement, elle lut l'admiration sur tous les visages.
— Oh ! Léa chérie, que vous êtes belle, et que vous avez l'air de vous porter bien!...
C'était Tinka qui disait cela, sautant de joie, redevenue puérile, maintenant que la vue de Léa debout, vivante, charmante, la rassurait.
Georg était là, aussi, qui vint prendre une
main de son amie et la baisa, et les deux petites, Carola et Ida, Carola plus lourde et moins jolie qu'Ida, engagées dans une conversation à voix basse dont Léa était évidemment le sujet, — et aussi un homme chauve, à bon visage gennanique barbu et blond, avec des lunettes d'or. Tinka présenta ce dernier à Léa :
— Le professeur Jus tus Ebner, mon mari. Au milieu du salon, sur la table ronde, parée
d'une nappe, s'étalaient les cristaux, les vaisselles, les mille petits objets d'argent qui décorent les repas d'Angleterre. Le soir nuançait d'une clarté de féerie les murs couverts de cadres, d'armes, de porcelaines, de bibelots asiatiques de toute sorte. Comme la mer, le ciel pâlissait, se dévêtait de sa splendeur méridionale. La voyageuse alla vers les vitres... Une cendre fine envahissait le paysage : en même temps une brume légère noyait les choses.
Georg, qui s'était approché de Léa, devina sa mélancolie désenchantée.
— Le brouillard se dissipera tout à l'heure, dit-il, quand la nuit sera tout à fait venue. Les nuits sont sans lune en ce moment, mais chaudes et magnifiques.
Elle le remercia d'un sourire. Une jeune fille au teint fade, en robe noire avec un tablier de toile rose, entra discrètement. Elle grimpa sur une chaise, enflamma les trois globes à gaz suspendus au-dessus de la table. La mer et le del
— N'est-ce pas, mademoiselle, qu'elles sont aimables toutes les deux?
— Elles sont deux petites merveilles, dit Léâ, captivée par la grâce d'Ida.
Le professeur cessa un instant de manger, et, couteau et fourchette en mains, eut un accès de sentimentalisme sincère que son attitude, son visage de Gambrinus à lunettes, rendaient un peu comique.
— Ah! ces petites, mademoiselle! Elles m'ont gardé le courage de vivre, dans un temps où j'étais vraiment bien misérable, tout seul avec elles deux dans notre maison de Larmsoë. — C'est quand votre mère était en voyage avec l'oncle Georg, ajouta-t-il, se tournant vers les deux fillettes qui ne l'écoutèrent pas. — Oui... grâce à elles, qui couraient en riant dans notre maison vide, plus encore qu'à mon travail (je suis entomologiste et passionné pour mon métier), les mois de solitude eurent pour unique effet de faire grisonner mes cheveux.
L'active jeune fille au tablier rose rentra, desservit lestement, mit sur la table deux grouses froids bardés de lard. Puis elle disparue» preste et silencieuse, emportant les assieices*
— C'est une servante? demanda Léa.
— • Non, répondit Georg. C'est la fille du capitaine Morley, ce petit homme rouge que vous avez vu tantôt décharger les malles,.. Le capitaine a navigué au long cours pendant toute sa
jeunesse, principalement aux Indes, en Chine et au Japon. De ses voyages, il a rapporté la plupart des objets qui décorent cette maison, oh il vit avec sa femme et sa fille, et qu'il loue pendant la saison.
— Et M°® Morley?
— On ne la voit guère. Elle est asthmatique et monte difficilement les escaliers. Elle reste ordinairement dans sa chambre, au second.
Tinka n'avait prêté aucune attention à Lizzie Morley ni aux propos que son passage avait suggérés. Les yeux fixes, sa figure puérile tendue par la médication; elle oubliait de découper les grouses déposés devant elle. Léa reconnaissait avec une joie intime cette expression d'extase.
— Tu oublies de découper les grouses, ma bonne amie I fit observer le professeur Ebner.
— Oh! je t'en prie, père, découpe-les!
— La voilà dans ses nuages! repartit l'entomologiste en riant.
Il se mit en devoir de la suppléer. Tinka, sans bouger la tête, ses doigts entre-croisés sur le bord de la nappe, murmura :
— Notre maison de Larmsoë... Je crois qu'il m'eût été impossible d'y rentrer, lorsque Georg revenant d'Italie me persuada de recommencer la vie auprès de mon mari et de mes filles...
Ebner, distribuant les membres des grouses sur la circonférence d'un plat, interrompit sa femme :
LÉA 4fl
— Tinka!...
Ec du regard il montra les fillettes qui, cessant de chuchoter, écoutaient parler leur mère.
— Pourquoi me tairais-je devant elles, père? répliqua la jeune femme, mettant sa petite main sur la main rousse et velue de son mari. Aurastu donc toujours peur de la vérité? La vérité ne fait pas de mal : et plus l'enfant est jeune, plus nous lui devons des paroles de vérité.
Le professeur hocha la tête, en homme soumis d'avance.
— Sans doute, sans doutel... Excuse-moi. Je sais que tu as toujours raison.
Tinka fit encore de la main une légère caresse sur la rousse main velue d'Ebner. Et, ne touchant point à ce qui était servi dans son assiette, elle reprit :
— Maintenant même, j'ignore si je pourrais rentrer chez nous là-bas, en Finlande, y reprendre la vie comme avant. Et c'est pour cela que, de mois en mois, j'ai prolongé notre séjour ici, malgré le professeur qui voudrait bien retrouver ses livres, son cabinet de travail, son laboratoire, et fumer des pipes avec ses vieux amis. Dans cette maison de bois, autour du gros poêle de faïence, il est demeuré, j'en suis sûre, un autre moi-même qui m'attend, qui me guette. Et elle me fait peur, un peu, cette autre Tinka.
Les yeux sur son frère, elle poursuivit :
— Cette autre Tinka, Georg, a gardé toutes
4f2 LES VIERGES FORTES
nos idées anciennes : nous reconnaîtrons en elle notre ancienne conscience. Probablement, elle sera hostile à la Tinka d'aujourd'hui, qui ne pense plus tout à fait comme elle. Celle d'aujourd'hui a raison de penser ce qu'elle pense : mais l'autre, à son heure, s'est-elle donc trompée? J'ai peur d'apercevoir alors qu'il y a plusieurs vérités successives, lesquelles sont différentes, vraies à leur tour. Oh! Georg... Quand tu es revenu à Larmsoë, toi, pour ramener auprès de moi mon mari et mes filles, quand tu as reconnu de loin notre maison blottie dans la neige avec les arbres noirs du jardin, qui ont l'air de monter la garde autour, n'as-tu pas craint de trouver, toi aussi, debout sur le seuil, ton ancienne conscience, celle qui t'avait commandé juste le contraire de ce que tu venais faire?
Georg, comme Tinka, avait cessé de manger. Appuyé sur le dossier de sa chaise, les yeux abaissés, d'une beauté méditative de jeune sage, il répondit :
— Non. Je suis revenu là-bas mû par une force qui ne connaissait pas d'hésitation ni d'obstacle. Si j'avais trouvé le fantôme que tu dis je l'aurais brutalement bousculé du seuil. La lumière et la vie avaient d'un seul coup pénétré le barbare que j'étais. Je croyais tenir la vérité absolue. Ma conviction, ma sécurité étaient sans mesure. Ebner en fut subjugué sur-le-champ.
LÉA 4f3
— Oui, murmura le savant. Georg m'a fait quitter le jour même ma maison, mes travaux, mes collections... sans même me donner le temps de réfléchir. Il commandait, comme un roi.
Ida s'écria dans un rire éclatant :
— On a fait les malles vite, vite, et, le soir, on a pris le bateau pour aller rejoindre maman. J'avais oublié mon costume de drap bleu qui esc resté là-bas. Pourvu que les rats n'y fassent pas de trous!...
' — Moi, dit Carola, le mien est là-haut. Je ne l'ai pas oublié. Mais je ne veux pas le porter parce que je veux toujours être habillée comme Ida.
— Oh! reprit Georg, comme j'étais fort, en ce moment-là... Le désespoir de n'avoir pu arracher Léa à ses compagnes de Paris décuplait mon énergie, fortifiait ma certitude. Je haïssais le passé... Plus je souffrais, plus j'étais sûr de la vérité.
Léa ne put s'empêcher de demander :
— Et maintenant, Georg?...
— Maintenant, des mois ont coulé, et, naturellement, loin du pays de lumière, je suis redevenu un peu le barbare d'autrefois... La vérité ne m'apparaic plus aussi impérieuse et violente. Si ce n'était déjà fait, je ne crois pas que j'eusse la force de réunir Tinka et Ebner, comme je le fis..é Ainsi que Tinka, j'évoque avec sympathie
4f4 LE^ VIERGES FORTES
le fantôme de notre ancienne conscience, qui nous inspira à tous les deux cette fuite jugée folle par les hommes.
Le professeur Ebner laissa tomber dans son assiette la fourchette dont il s'escrimait contre une carcasse de grouse, et s'écria :
— Vous n'allez pas au moins vous mettre en tête de recommencer, et me laisser une seconde fois tout seul avec les petites?
Ce fut dit avec un effarement si naïf que tout le monde, autour de la table, éclata de rire, les fillettes plus fort que les autres, de cet inextinguible rire des enfants, où triomphe leur besoin de mouvement et de bruit.
Tinka, regardant Ebner avec amitié, répliqua :
— Non, Justus... Nous ne te quitterons point. Ne te disais-je pas tout à l'heure que ma conscience présente est d'accord avec ma vie?
— Soit! fît le professeur assez piteusement. Mais si, à Larmsoë, tu retrouves ton autre conscience, comme tu dis, et qu'elle te gouverne de nouveau, Dieu sait ce qui nous menace encore! J'aimerais mieux ne jamais revoir la Finlande.
Georg parla à son tour :
— Ne craignez rien, Justus... Précisément parce que notre foi est moins impérieuse, nous sommes incapables de décisions violentes et imprévues, comme fut notre fuite, comme fût mon retour. La vérité me semble désormais un rapport changeant encre le monde et mon esprit.
Ebner, rassuré, se versa un verre de bière et, pour prouver son désir d'accommodement, prononça :
— Vous voulez dire sans doute qu'il existe une vérité objective et une vérité subjective. C'est ce qu'on apprend à l'Université.
Georg ne répliqua rien, mais Edith, qui jusque-là s'était tue, protesta.
— Ce sont des propos de gentils I s'écria- t-elie sévèrement. La vérité ne saurait changer. Car il ne change pas. Celui qui a dit : a Je suis le chemin, la vérité et la vie. » Et en dehors de lui, il n'y a que déroute, erreur et mort.
Ida et Carola se regardèrent, étouffèrent un rire. Les versets de tante Edith étaient pour elles une inépuisable gaieté.
— Heureuse Edith ! murmura Tinka à demivoix. Quelques sentences lui suffisent pour assurer sa foi, comme Carola et Ida se contentent de petits cailloux pour figurer des pièces d'or. Avec leurs cailloux, Carola et Ida s'imaginent qu'elles achètent le monde I...
Edith rougit. Léa avait écouté avec transport cet entretien. Elle n'avait pas, comme Tinka et Georg, l'habitude et le goût passionné des abstractions, mais ces paroles naïves et sereines échangées entre le frère et la sœur charmaient ses oreilles — musique autrefois aimée, muette depuis longtemps, et qui souverainement ranimait les anciens souvenirs, reportait la voya-
geuse au temps béni de son initiation sentimentale. Le sens même des paroles de Georg et de Tinka lui donnait du bonheur. Il lui eût déplu de les entendre renier le passé, la foi morale qui les avait faits si beaux, si exceptionnels à ses yeux, quand elle les avait connus à Londres... Georg tel qu'il lui était apparu à Paris, brisant ses idoles, avait été moins cher à son cœur. Aujourd'hui, en même temps qu'elle retrouvait un Georg et une Tinka si pareils de visage au Georg et à la Tinka d'autrefois, elle se réjouissait de constater que leurs âmes n'étaient point méconnaissables. Elle eut un élan de tendresse vers les êtres et les choses qui l'environnaient. Comme elle était assise entre Tinka et Georg, elle se pencha vers Tinka, la baisa dans ses cheveux au point où la tige flexible émergeait du col blanc. Et Georg sentit la brûlure de ce baiser.
Cependant la petite Morley était entrée et sortie à plusieurs reprises, infatigable porteuse de plats et d'assiettes. Elle avait successivement déposé sur la table du jambon froid, de la laitue, des œufs à la neige, et deux coupes de ces fruits du Devon, comparables aux plus magnifiques que Ton récolte dans les pays méridionaux... Léa mangea de tout avec appétit, non plus par une sorte de devoir comme lorsqu'elle se surnourrissait, à l'hôpital de Commercial Road, afin d'obéir aux prescriptions de a LittleTom ». Un peu
de Champagne fiic versé dans les verres, et les fillettes y ayant goûté, leur babillage impérieux empêcha bientôt toute conversation suivie.
— Oncle Georg, s'écria Ida en grimpant sur les genoux du jeune homme, maintenant que la dame française est ici, est-ce que vous allez rester un peu à la maison ?...
— Est-ce que vous l'emmènerez en mer avec vous? quesaonna plus timidement Carola, qui observait sans oser les imiter les gambades de sa sœur.
Au même moment, Tinka racontait à Léa quelle vie bizarre menait Georg depuis qu'il avait quitté Paris.
— Lorsqu'il est revenu de Larmsoë, ramenant Justus et les enfants, disait-elle, à Londres oh je l'attendais, son abattement m'a navrée. Il semblait avoir épuisé dans cette sorte de revanche tout ce qui lui restait d'énergie. A Londres il s'anémia encore, enfermé tour le long du jour dans son atelier d'Apple-Tree-Yard, refusant de sortir, refusant de voir personne, hors nous et la chère Edith. Celle-ci, il ne se lassait pas de l'entendre raconter le temps de labeur que vous aviez passé en commun dans les ateliers Clariss and Sons. Que d'efforts il nous a fallu pour le décider à quitter Londres! Nous nous sommes d'abord installés à Penzance, en Cornouailles. Là, brusquement, il s'est épris de la mer, il a fait des croisières avec des pêcheurs. Il disparaissait
. . é\6o LES VIERGES FORTES
on guérissait les bons malades, ceux qui you- ► laienc et savaient guérir. »
t — Ainsi. Ida est une bonne malade parce
qu'elle aime passionnément la vie. Il n'y a qu'à
la voir pour s*en convaincre.
La ec bonne malade », pour le moment» luttait
énergiquement contre le sommeil, appuyée
contre les genoux du médecin. Carola, étendue
sur un canapé, s'était endormie. Bryce prit
congé.
V — Allons, à demain!
Et, répondant à une interrogation muette de
Georg:
— Non... Je laisserai mademoiselle tranquille ce soir... Je suis sûr qu'elle passera une bonne nuit. Demain, vers onze heures, si elle le permet, je reviendrai, et nous causerons.
Avant de partir, il ajouta, demi-sérieux :
— II fait un peu lourd ici... La nuit est splendide : ouvrez donc les fenêtres et allez respirer sur le balcon. Vous savez bien que la mode est de soigner les bronches par l'excès de nourriture et l'excès d'air.
Carola et Ida, que Lizzie venait chercher, oflfrirent leur bouche de fleur aux baisers des grandes personnes. La grosse Carola, point habituée à des soirées si prolongées, dormait debout. Lizzie dut l'emporter, les boucles blondes de l'enfant et l'un de ses bras inertes pendant pardessus l'épaule de la jeune fille.
On ouvrit les fenêtres. Aucune brise ne soufflait de la mer; l'air était immobile et tiède. Et comme Georg l'avait annoncé, la brume crépusculaire s'était fondue^ découvrant le ciel. Edith prit sa propre cape et la jeta sur les épaules de
I — Allons sur le balcon, dit-elle.
f Léa chercha des yeux Ebner :
— Où est votre mari, Tinka?
— Il est monté dans sa chambre. Il ronfle un peu d'ordinaire après ses repas : et il n'osait pas devantvous, sans doute!...
Tandis que Lizzie Morley achevait de desservir, tous quatre quittèrent le salon jaune et vinrent sur le balcon. La nuit était très obscure; les étoiles, au ciel sombre, semblaient oxydées de I roux. Vers la pleine mer on ne distinguait d'autres
; clartés que ces étoiles et de subites phosphores-
cences argentées, sur la surface de l'eau. Au pied de la chaussée montante qui bordait Dartmoor House, la masse morne de l'établissement des bains se tassait, toute noire. Plus loin, au milieu d'une sorte de dock voisin du port, une grue à vapeur chargeait un gros bateau dans un halo. De hauts réverbères électriques jalonnaient la courbe du quai : ils tendaient un collier de boules mauves entre le port et la station. Après la plus distante de ces boules, l'obscurité recommençait. Mais juste en face de la maison Morley, de l'autre côté de la baie, tout au ras de l'horizon,
462 LES VIERGBS FORTES
— loin, loin, extrêmement loin, scintillaient les basses lumières de Paignton, qui s'égrenaient sur une ligne droite. Entre Paignton et Torquay, c'était un golfe d'ombre, que piquaient ça et là des fanaux couleur de rubis ou d'émeraude, suspendus aux mâts des vapeurs, des yachts de plaisance : fleurs d'une tige invisible, enfoncée dans la mer en une longue racine verte ou rouge dont le dessin tremblait.
Cette mer à peine révélée par quelques éclairs phosphorescents, ce ciel aux astres roux, ces rares lumières, l'haleine odorante de cette baie fortunée, ce vaste silence où les bruits se comptaient, — tout composait un paysage de mystère et d'enchantement. Léa, debout, accoudée à la balustrade de fer, entre Georg et Tinka, sentit ce paysage d'accord avec son rêve. Elle avait, dans les nuits fiévreuses de l'hôpital, contemplé déjà cette nuit; sa tiédeur toute méridionale, imprégnée d'iode et de sel, avait dégourdi ses membres, cicatrisé sa gorge et sa poitrine. Elle se serra contre le souple corps de Tinka.
— Ohl Tinka, murmura-t-elle, je suis bien ici. Gardez-moi près de vous... Je veux vivre. Je veux être heureuse.
— Oui, répondit la jeune femme. Celte heure est belle; nous devons l'aimer... Voici une halte dans notre destinée, après un dur calvaire.
Des minutes s'écoulèrent, personne ne parla
plus. Un petit espace séparait toujours Georg et Léa, sur le balcon. Tous deux cependant n'avaient pas été plus proches, même au moment où Léa» descendant du train, était tombée dans les bras de son fiancé. Us pensaient à la même chose, à la même heure dans le passé. Ils pensaient à la soirée de Richmond : alors ils s'étaient ainsi appuyés côte à côte sur la balustrade d'une terrasse qui dominait la Tamise, et, ensemble, avaient contemplé la nuit. Us avaient frémi, comme à présent, du besoin de s'étreindre, de se fondre l'un dans l'autre. Mais une loi de conscience les retenait alors, sans qu'ils se la fussent formulée nettement : ils ne voulaient pas céder à leur désir; ils se l'avouaient à peine... Aujourd'hui, leur conscience était affranchie. A travers cent épreuves, ils avaient réussi à se rejoindre. Us étaient l'un près de l'autre, ils étaient libres de s'appartenir, leur vœu commun était d'unir leurs deux vies : et voilà que la même pudeur doulou reuse renaissait dans leur âme. La présence d'autres êtres leur épargnait une angoisse.
Tinka dit tout à coup :
— Je monte voir les petites.
Elle s'esquiva légèrement par l'une des baies qui donnaient dans le salon jaune. Léaet Georg, se retournant pour la suivre des yeux, s'aperçurent alors qu'Edith elle-même n'était plus là, Edith qu'ils croyaient assise à l'autre bout du balcon, dans l'ombre.
Ils étaient seuls.
Léa demeura indécise; puis elle prit un parti, fit mine de rejoindre Tinka, Georg la retint par le bras. II murmura :
— Restez... je vous en prie.
Elle obéit aussitôt, heureuse de cette parole qui guidait sa volonté incertaine. Elle rejeta sur un siège du salon la cape d'Edith, suivit Georg vers Tangle du balcon où il l'attira, adossé luimême à la rampe de fer. Leurs mains tremblèrent en se touchant, en se cherchant. Ils regardèrent leur visage, à la lueur qui, venant de l'intérieur, éclairait le balcon. Puis les mains de Georg abandonnèrent celles de Léa, qui retombèrent, inertes, le long de sa robe. Alors il caressa ses bras, ses épaules, frémissant à l'énervant contact du ve- • leurs qui les vêtait; il joignit ses doigts sous la nuque de la jeune fille, parmi les boucles échap- \ pées du chignon. Léa vaincue laissa défaillir I
sa tête dans cette coupe vivante. Elle s'immolait au cher vainqueur enfin retrouvé, reniant la pudeur indestructible qui protestait contre cette immolation... La nuque renversée en arrière, elle ne voyait plus que l'orbe immense du ciel où semblaient agoniser de rousses étoiles. Un vertige délicieux faisait chavirer les choses sous ses pieds. Elle ne sentait plus d'autre point d'appui, dans le vaste éther bleu sombre, que ces deux mains chéries nouées sous ses cheveux, la tenant en suspens parmi les mondes. Ce vertige
devint si intense qu'elle dut fermer les yeux : et alors elle vît son âme par le dedans, elle eut rimpression que quelque chose se noyait, s'abîmait dans un gouffre : les figures indignées de Pimitz et de Frédérique, sa propre image à elle, l'image de la Léa mystique qui avait échangé avec Georg des promesses de fiançailles sur les bruyères de Hampstead-Heath... oc Oh! je veux, je veux que tout cela disparaisse, je veux n'y plus songer, plus jamais... » Elle souhaita être une femme ordinaire, abdiqua ses grands enthousiasmes, chérit sa défaite. Son corps se blottit contre le corps de Georg. Pourtant elle résistait encore à la lente, délicate pression des doigts qui ramenaient en avant son visage. Elle songea au baiser de Richmond, demeuré Tunique souvenir de ses sens, mais si intime, si vivant, qu'il avait suffi à bouleverser insensiblement toute sa conscience. Elle sentit bientôt le visage de Georg tout près du sien, elle fut effleurée par son souffle, elle soupira :
— Non... je t'en prie, mon ami... pas encore!
Mais leurs lèvres s'étaient touchées, et aussitôt Léa ne pensa plus. Ce ne fut pas l'émoi inexpliqué, inachevé, du baiser de Richmond, l'apprentissage du bonheur par deux bouches ignorantes. Cette fois, Georg la conquérait véritablement, il scellait d'une violence consciente les lèvres de sa fiancée. Elle fut esclave : et son émoi, moins pur, plus voluptueux, eut quelque chose d'amer.
Quand, de lassitude, par Timpuissance à supporter l'excès des sensations, leurs bouches se déprirent, elle appuya son front contre la poitrine de Georg. Elle meurtrit ce front, avec délice, contre la pierre ronde d'un bouton de chemise du jeune homme. Ils restèrent quelques instants silencieux. Puis Georg approcha ses lèvres de l'oreille de Léa; sa voix changée, troublée, murmura : {;
— Je veux demeurer près de toi, cette nuit, ne ij pas te quitter.
Léa répondit :
— Non... je t'en conjure... mon aimé... plus tard. Laisse-moi redevenir belle... belle comme autrefois... pour toi, pour que tu m'aimes.
AGUÈRE, lorsque, séparés l'un de Tautre, ils rêvaient de se rejoindre, Georg et Léa avaient bien des fois cherché à imaginer ce que seraient les heures, après l'heure qui les réunirait. Leurs imaginations s'accordaient à distance; tous deux prévoyaient la reprise de l'époque bienheureuse de leur vie : les jours fraternels de Londres recommençant, cette fois en pleine liberté, en plein affranchissement. Les temps d'épreuve étaient consommés: le couple d'amants s'était rejoint. Rien ne les entravait plus, ni les nécessités du travail quotidien, ni le vague mais puissant scrupule d'un pacte de fraternité mystique. Us étaient libres, dans un site d'enchantement. Us s'aimaient, et tout le monde autour d'eux était complice de leur amour. La démarche exigée par Edith, réduite en Angleterre à la plus légère formaUté et
volontiers acceptée par Georg, s'était accomplie presque au lendemain de l'arrivée de Léa. Georg, il est vrai, gardait sa chambre au second, tandis que Léa, veillée par Edith, occupait au premier la chambre voisine du salon jaune. Si le docteur Bryce demandait à Georg de traiter quelque temps encore la convalescente comme une sœur, si Léa elle-même, dans la pudeur de sa diminution physique, implorait le délai nécessaire pour redevenir belle — du moins rien ne semblait devoir contraindre la joie de ces fiancés-époux.
Ils connurent alors cette vérité douloureuse que rien du passé ne se recommence, simplement parce que nous sommes des êtres successifs, et que, les choses autour de nous fussentelles inchangées, nous leur apportons d'autres yeux, un autre cœur. Les jours de Torquay ne furent aucunement pareils aux jours de Londres.
A Londres, quand ils partaient ensemble de la petite maison d'Apple-Tree-Yard, pour les parcs ou pour les suburbs^ ils étaient deux enfants, insoucieux, graves et purs, pleins de foi dans les principes, l'âme contente, les sens calmes. Maintenant, leurs propres incertitudes, leurs propres changements intérieurs leur avaient enseigné le doute. Le cristal de leur âme ne rendait plus comme autrefois un son toujours pareil. Ils ne croyaient plus à l'infaillibilité, à l'immutabilité des doctrines. Dans le doute systématique, dans le scepticisme absolu, ou même dans cette indi^
férence inerte qui est le privilège des âmes vulgaires, peut-être eussent-ils pu goûter quelque sérénité. Mais ils n'avaient pas impunément escaladé, habité les sommets de l'Idée. Ils en gardaient à la fois la nostalgie et le vertige, bien que volontairement redescendus en plein milieu de la vie. Ils eussent voulu s'aimer comme un couple ordinaire, ils contraignaient leur âme au joug de l'instinct universel : l'instinct avait bien de courts triomphes, mais l'âme indignée, lucide, condamnait l'égoïsme lyrannîque de l'époux, le lâche asservissement de l'épouse. Un bizarre malaise, la honte légendaire du premier homme et de la première femme, les glaçait. Et aux minutes mêmes où la joie de leur union, la nature souriante conspiraient à leur rendre la puérile quiétude d'autrefois, ils ne se sentaient point seuls. Deux fantômes étaient près d'eux, qui les guettaient, se glissaient entre eux, les séparaient : la honte du désir et la peur de la mort.
La honte du désir troublait leurs caresses, non pas celle que suggère l'idée chrétienne du péché — n'étaient-ils pas époux? — mais une honte plus délicate, plus rationnelle, plus vraiment humaine, née de l'opinion qu'ils avaient l'un et l'autre, depuis l'enfance, touchant les rapports de l'homme et de la femme parmi la société traditionnelle. Dans ce qui s'appelle mariage, amour, ils avaient trop longtemps, trop clairement distingué et haï la tyrannie de l'homme,
l'esclavage de la femme. Ils eussent voulu s'appartenir et pourtant se soustraire à cette loi qui fait de Tune la vaincue, de l'autre le vainqueur égoïste. Et malgré leur vouloir, la loi héréditaire se vérifiait. Au moment de céder quelque chose de sa pudeur, les yeux de Léa suppliaient, imploraient; parfois ses mains débiles essayaient une défense : et, en même temps, elle lisait dans les prunelles de Georg l'impérieuse, l'irresponsable brutalité du désir masculin. Chacun d'eux n'avait de reproche que pour soi-même : lui s'en voulait de sa violence, elle de sa résistance, mais une discorde singulière les séparait, à peine enlacés. Et, plus que l'espoir, qui tenait au cœur de Léa, de se livrer seulement lorsqu'elle serait belle comme autrefois, plus que les conseils de Robert Bryce à Georg, — une commune divination de leur destinée retardait l'heure où ils seraient époux.
A cette attente du consentement de la destinée, qui désenvoûterait leurs deux âmes, — une autre anxiété se mêlait. Si la destinée leur mentait, leur refusait le triomphe pressenti? Si la vie manquait à l'amour? La pensée que la mort pouvait faucher l'épouse vierge les tortura d'autant plus cruellement qu'ils ne pouvaient pas s'en faire l'aveu. Us tâchaient de se dissimuler l'un à l'autre leur souci, et ils comprenaient bien qu'ils n'y parvenaient pas. L'affreuse menace éclatait pour Georg dans le visage, dans la dé-
marche, dans la voix même de Léa, plus encore que dans les réticences de Bryce, dans les supplications qu'il lui adressait, après chaque visite quotidienne, d'épargner à la malade des secousses qui pouvaient la tuer... Georg avait connu Léa si débordante de jeune santé I A Londres, alors que lui-même souffrait d'une sorte de langueur nerveuse, n'était-elle pas comme une fontaine de joie à laquelle il s'abreuvait? Enfant du Nord mélancolique, il avait appris par elle le goût de la vie, du mouvement; par elle il avait entrevu l'amour. Vainement aujourd'hui il essayait de se persuader que Léa était sauvée : la vérité redoutable s'imposait. Ce n'était point constant : des heures, des journées passaient dans une continuité d'espoir et de foi ; puis, à un instant imprévu, sur un geste, sur une parole, ou simplement sans aucun motif discernable, il voyait. C'était telle inertie du visage de Léa, d'où la pensée et la vie semblaient disparaître ; on eût dit que le sang, sous la peau, se décomposait, se figeait : les joues se cavaient, exsangues, les coins de la bouche tombaient comme si les muscles se fussent détendus; le nez, d'un modelé si net, n'avait plus de chair aux narines ; toute lumière désertait les beaux yeux dont le bleu soudain se vitrifiait. Cela durait une seconde, le temps d'une brève contraction physique, d'une douleur secrète de la convalescente : parfois elle-même n'en avait pas conscience, elle surprenait seule-
ment le reflet de cette mort passagère sur la figure épouvantée de Georg. Elle voulait aussitôt être belle, être vivante pour lui, et le coup de fouet de ses nerfs ravivait efTectivement le jeu défaillant des organes. Les yeux brillaient, les joues s'empourpraient, les muscles de nouveau <
t se tendaient, la bouche souriait, recolorée. Georg
se disait : oc J'ai rêvé... Elle va mieux; chaque jour la restaure. Bientôt elle sera tout à fait la f Léa d'autrefois... » Mais dans leur cœur à tous
deux la flèche restait plantée, tremblante... |: Ou bien, tandis qu'ils étaient assis côte à côte,
I Georg soudain remarquait les plis de la robe sur J
l. les jambes décroisées de Léa : la robe avait des
f:. plis vides, brisés, comme si sous ces plis le pau-
I vre corps se fût dissous, réduit au squelette. La
p- pitié sanglait le cœur de Georg, qui pâlissait. Et l
r cette pâleur était sur-le-champ remarquée par j
r( Léa. Elle drapait sa jupe avec une coquetterie ^
désespérée, l'élargissant comme un écran pour P' masquer le ravage du mal...
i . Ou bien, tandis qu'elle parlait, le timbre de
^ sa voix tout à coup s'altérait : les mots se
trouaient, un voile de plus en plus épais s'amassait sur la source sonore, jusqu'à ce qu'une toux légère le rompît, le dissipât. Léa s'en apercevait à peine. Mais Georg, malgré lui, guettait cette fêlure, il s'imaginait la découvrir dans les moments même où la voix était solide et pleine. Et c'était une de ses plus amères tristesses : songer