‹ LéaChapitre 9 sur 15 · ÉA |7f · texte numérisé non relu

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alors, comine il disait, en r^ardant les mains effleurant les touches, « il lui semblait que les doigts de Dayvecke lui caressaient le cœur ».

Duyvecke joua la Sonate n* i de Mozart. Cette harmonie épandue dans ce milieu paisible contribua encore à rappeler à Frédérique les soirs de Apple-Tree-Yard. La silhouette de Tînka, avec son air de petite fée en toilette de poupée, ses robes de piqué blanc, ses yeux enfantins et ses cheveux frisés court; la haute structure un peu courbée de Georg tourmentant le clavier et en tirant des sons désespérés, Edith falote et silencieuse, Léa déjà visiblement agitée par Tanxiécé de l'amour... Tout ce passé Tenveloppa : elle fut bien aise que le piano empêchât les conversations. Elle n'aurait pu parler.

a Où sont-ils tous à cette heure? Sans doute, Léa les a rejoints... Ils sont réunis... en Angleterre ou en Italie... »

Elle contempla, comme tantôt dans l'antichambre du président d'Ubzac, le désert de sa propre existence. Maintenant que le soleil des illusions juvéniles ne la dorait plus, l'aridité austère de cette vie semblait affreuse. Mais son orgueil d'apôtre aussitôt protesta.

« Georg et Léa sont réunis... Peut-être ils sont heureux. .. Je ne les envie pas. Même je ne souhaiterais pas leur présence. Car ils ne sont plus ni l'un ni l'autre les âmes exceptionnelles que j'ai chéries. Georg est devenu un homme pareil aux

autres. Léa, comme Duyvecke, a subi la loi d'esclavage.

La main de Pirnitz vint alors chercher la main de Frédérique et l'emprisonna. Elles n'échangèrent pas de regard ni de parole; mais, par la seule pression de cette longue main, Pirnitz fit pénétrer le calme dans le cœur qu'elle devinait troublé.

« Non! je ne suis pas seule au monde, pensa Frédérique... J'ai près de moi ce qui m'est le plus cher... J'aime mieux l'abandon universel, et que celle-ci demeure tout contre moi... Surtout j'aime la certitude d'être en communion avec elle... J'accepterais, s'il le fallait, de vivre loin d'elle; mais ne plus sentir qu'elle m'approuve, — cela, je ne pourrais pas le supporter. »

Duyvecke quitta le piano, et, tandis que son mari et Daisy causaient ensemble de Geneviève Soubize, vint s'asseoir à côté de celles qu'elle vénérait comme les deux éducatrices de son âme. Elle leur demanda leurs projets; avec son intuition de femme, elle devinait bien que Daisy ne s'y associait plus. Pirnitz expliqua son plan : une école installée dans un quartier populeux de Paris, sans nom officiel...

— Si nous réussissons, cette fois, beaucoup des élèves de l'ancienne école, et des meilleures, viendront à nous.

— C'est bien ce que redoute M^^* Heurteau, répondit Duyvecke. La dernière fois que je suis

allée me des Vergers pour m'informer de vous, je l'ai vue. Vous savez qu'elle fut bonne pour moi, dans le temps, et que je l'aimais bien. Elle m'a paru préoccupée de vos entreprises, sans les connaître. Elle m'a laissé entendre qu'elle ne demanderait pas mieux que de vous voir retourner auprès d'elle à la prochaine rentrée. Elle se chargerait d'arranger les choses avec l'autorité. Elle répétait : ce Si elles sont vraiment dévouées à notre œuvre, elles reviendront. Dites à Frédérique et à Pirnitz, surtout, qu'elles retrouveraient ici, sous le nouveau régime, la place qui leur est due... » Et, mon Dieu! — ajouta timidement Duyvecke, je me demandais si ce ne serait pas raisonnable?...

Pirnitz secoua la tête :

— Non... L'arbre que nous avons planté làbas est frappé de mort... Ou plutôt on a arraché la greffe que nous y avions entée : ce n'est plus qu'une essence ordinaire. Les fruits qu'il donnera, nous en pouvons goûter partout la vulgaire saveur. Non, Duyvecke, nous ne retournerons point auprès de Louise Heurteau.

— Elle n'est pas méchante, objecta Duyvecke. J'ai beaucoup de reconnaissance envers elle, car elle m'a vraiment recueillie et guidée, quand je vins de Hazebrouck à Paris. Et puis, je vous ai connues par elle.

— C'est vrai, dit Pirnitz. Louise Heurteau n'est pas mauvaise : elle est intelligente, elle

perçoit rinfirmité de Féducation féminine en France. Elle pouvait rendre d'importants services à la cause de la femme; mais elle a voulu sauvegarder sa propre ambition, son propre avenir. Or, on ne sert pas deux maîtres. Ses efforts pour le bien resteront stériles. Aujourd'hui elle parvient encore à se faire illusion, mais elle connaîtra de cruels déboires; elle constatera qu'elle a travaillé contre ses croyances pour de méprisables avantages de situation, qui ne lui sont même pas assurés!...

Gudule entra, apportant un plateau avec le thé... Quand chacun eut bu sa tasse, il était onze heures environ : les trois visiteuses se levèrent, malgré les instances de Duyvecke et de son mari.

— Nous devons chaque jour nous éveiller à l'aube,. dit Pirnitz en riant, comme des oiseaux dont Torage a détruit le nid et qui travaillent à s'en rebâtir un.

Elles étaient dans l'antichambre, elles prenaient leurs manteaux. Duyvecke implora :

— Oh ! avant de vous en aller, venez voir dormir Gaston... Il est si gentil.

Rémineau et les trois femmes, suivant Duyvecke, qui portait la lampe, s'engagèrent dans le corridor. Sur la pointe du pied, on pénétra dans la chambre de l'enfant. C'était une très étroite pièce communiquant par une porte ouverte avec la chambre des deux époux. La baie laissait aper-

cevoir le lit conjugal, aux couvertures entrebâillées; une veilleuse était posée sur la table de nuit. Le lit, ainsi étalé, choqua Frédérique; avec une irritation de vierge intacte, elle remarqua le creux visible du matelas, un seul creux, au milieu.

Tout à l'heure ils dormiraient là, ce grand garçon rustique et noiraud, et cette blonde aux cheveux clairs, dont il enlaçait tendrement la taille gonflée par une maternité prochaine... Duyvecke levait la lampe; dans le halo de Fabat-jour, son visage délicat et le rude visage de Rémineau s'encadraient, rapprochés au-dessus de la couchette. Rémineau baisa sa femme sur le cou.

— Allons, murmura Frédérique, partons I

Pressant les adieux, elle entraîna ses deux compagnes. Elle avait hâte de ne plus respirer cette atmosphère conjugale, où elle étouflait. Toute son affection pour la Duyvecke d'autrefois s'effaçait; elle emportait l'image de cette femme aux formes alourdies, qu'un ouvrier baisait sur la nuque.

(( Dire qu'un jour je verrai peut-être Léa ainsi... Oh! non... j'aime mieux ne plus la revoir, plus jamais... »

Or, dans le même temps, cette frêle chose qui traverse les espaces et fait ouvrir les portes devant elle comme par un sort mystérieux, — une

lettre contenant la pensée de l'absente, — quittait l'île brumeuse où Frédérique avait jadis connu Georg Ortsen, traversait la mer par une aigre nuit d'équinoxe, suivait sa route infaillible vers la maison de la rue la Sourdière...

► uAND Léa, vers huit heures du matin, — le lendemain de sa fuite, — sortît de la gare de Victoria, quand elle eut devant elle, ruisselant d'une pluie qui venait juste de cesser, ce quartier de Londres, voisin de Green Park, si souvent parcouru naguère avec Georg dans les joyeuses après-midi de demivacances, — elle fut étreinte soudain par la réa- Uté.

Depuis la veille au soir, depuis l'heure où, debout sous le péristyle de Saint-Augustin, elle avait vu disparaître le fiacre qui portait son billet d'adieu, elle vivait dans le rêve. Une fièvre heureuse, sans chagrin ni remords, avait tout transformé pour elle, d'un coup. La chape de plomb qui l'accablait depuis l'enfance venait de lui tomber des épaules : elle était légère et libre.

ft

c( Comment ai-je pu tarder si longtemps!... » Ce fut sa surprise, après sa libération. Et les actes se succédèrent dans la promptitude et dans la joie : la prière fervente au pied de l'autel, le dîner gare Saint-Lazare, le départ à neuf heures, le voyage... Sa fièvre emplissait les minutes : elle n'avait pas même de loisir pour l'impatience. Fièvre admirable, si rare que beaucoup d'existences humaines ne l'ont pas connue, — trop brève pour ceux mêmes qu'elle a un instant affranchis des conditions mesquines de la vie successive, et fait vibrer hors de l'espace et du temps! Fièvre qui est sans doute la plus haute félicité humaine, qui s'alimente de la réalité et emporte l'être au delà du réel... Léa connut l'enthousiasme du poète qui conçoit son œuvre et l'entrevoit telle qu'il ne saura jamais l'accomplir. Rejoindre Georg, lui offrir et recevoir de lui le suprême abandon, tout cela lui parut prochain, certain et facile. — Ces fièvres surhumaines se consument par leur excès même. Quand elles ont achevé leur période, un incident vulgaire les fait brusquement tomber... Le poète, la tête en feu, s'assied à la table de travail : la plume trempée nerveusement dans l'encre entraîne une scorie boueuse sur la page blanche : et cela suffit pour que l'abrupte difficulté de l'effort apparaisse et que se dissipe le mirage de la conception idéale. — Jusqu'à Londres, Léa n'avait eu qu'à se laisser conduire. Débarquée à la gare* de

Victoria, il fallut, sous la bruine matinale, faire cette chose simple : choisir un hansom-cab et donner une adresse au cocher. Quelle adresse?... Ce fut le rappel de la nécessité, la rentrée dans le réel, la fin du rêve.

Oui, quelle adresse? Où aller d'abord? Les époques, dans l'esprit refroidi, reprirent leur ordre véritable... Londres n'avait pas changé; le paysage s'offrait tout pareil aux yeux de la voyageuse; mais le temps de Free Collège, de Fatelier Clariss, du phalanstère d'Apple-Tree- Yard était vieux de deux ans passés. Où joindre Georg, s'il était encore dans la ville monstre? Où trouver sa trace, s'il n'y était plus? Ce qui avait paru aisé et triomphal à la pauvre fille quand elle quittait Paris, devenait soudain, en débarquant à Londres, difficile et humiliant.

— / lose my hest time, éMum I Je perds le meilleur de mon temps, madame, laissa tomber le cabman, digne et grognon, du haut de son perchoir.

Il attendait la décision de la voyageuse, après avoir placé la valise devant lui, sur la plateforme du hansom.

— Drive three cépple-Tree-Tard,.. (Allez 5 Apple-Tree-Yard. ..)

Elle monta; le hansom lestement vira, gagna Saint-James Park et Pall-Mall. Une brume froide s'exhalait des parcs trempés par la pluie noc-

turne. Moins de dix minutes plus tard, Léa descendit devant son ancienne habitation. La jaune maisonnette n'avait pas changé, mais, en face, une grande bâtisse, que la voyageuse se souvenait d'avoir vu construire, était achevée et habitée : l'aspect de l'impasse en était modifié. Léa ne ressentit pas Témotion qu'elle avait supposée quand, à Paris, elle imaginait un retour aux lieux où elle avait connu des joies si rares.. Elle s'en étonna tristement.

— Mrs. Snyders est-elle ici? demanda-t-elle à la petite bonne fraîche et jolie qui vint ouvrir.

— Oh ! non, répliqua celle-ci. Voici plus d'une demi-année que Mrs. Snydefs a quitté, après la mort de son mari... On laisse le nom sur la plaque, ajouta-t-elle, suivant le regard de Léa, parce que ma maîtresse, Miss Pinkflower, continue à louer des chambres comme autrefois... Peut-être madame voulait-elle louer?... Elle le peut parfaitement si elle le désire; c'est même mieux qu'avant, car Miss Pinkflower a amélioré le mobilier... On a fait faire une fenêtre à la chambre du fond qui n'en avait pas. Voulez-vous voir, madame?...

— Non, je vous remercie, dit Léa, arrêtant avec peine la volubilité de la jeune maid. Je voulais seulement savoir si vous avez encore l'adresse d'un gentleman qui a demeuré ici avec sa sœur en 1897 et i8g8. M. Georg Ortsen?...

La bonne plissa le front, parut faire un grand effort de mémoire.

— Non... je ne me rappelle pas.

— Il y avait un cahier pour les adresses, au temps où ces personnes habitaient ici. Ne Tavezvous plus ?

— Je ne crois pas, madame.

— Tenez, il était dans le tiroir de cette table, là, près de Tescalier.

— Je vais voir... Oh! quelle merveille! le voilà... Vous avez une excellente mémoire, ma dame, excellente en vérité. Moi, je ne l'avais jamais vu, ce cahier, et je nettoie ici tous les jours !

— C'est bien celui-là, — dit Léa, prenant le petit registre oblong vêtu de toile noire.

Elle feuilleta les pages, se guidant d'après les dates; elle eut vite fait de trouver : « Georg Ortsen; Professor & Frau Ebner. — oApply ro Free Collège, (Allen Street, Kensington 'Rgad. » (S'adresser à Free Collège...) Évidemment, en partant pour un voyage dont l'itinéraire n'était pas arrêté, les Ortsen avaient trouvé plus commode de concentrer leur courrier dans les mains de M™« Sanz.

— Je vous remercie, dit Léa, rendant le cahier.

— La lady ne veut pas descendre ici?... Il y a une jolie chambre sur la rue...

Et plus bas, elle ajouta, avec une assez divertissante effronterie du regard :

j — Miss Pinkflower est très bonne et les ladies

f: ont toute liberté.

f — Merci ! répliqua Léa.

^ Elle pensait : oc La maison a bien changé. Que

I dirait cette brave et morne Mrs. Snyders ? »

\ Le cabmân, muré dans sa dignité grognonne,

l ne protestait plus. Seulement, le dédain de sa

^ moue s'accentuait. Léa remonta. Elle n'osa pas

^ donner l'adresse de Free Collège, mais, contente

I du renseignement précis qu'elle venait d'obtenir,

^ et sentant les tiraillements de la faim, elle se fit

f conduire dans une maison de thé de Piccadilly,

sorte de modeste crémerie londonienne où parfois elle avait pris un goûter avec Tinka ou Frédérique... La boutique se trouva remplacée par un imposant magasin à glaces immenses, boisé d'acajou, fort élégant. Léa descendit tout de même, paya le cocher et entra, sa valise en main. Elle se fit servir des œufs, du thé, de la confiture d'oranges... Tout en mangeant d'un appétit que depuis longtemps elle ne connaissait plus, elle réfléchissait :

<c Je n'ai qu'à prendre un de ces omnibus et à me rendre à Free Collège, je serai fixée dans quelques instants... i>

Oui; mais elle répugnait^ dans la conjoncture actuelle, à voir M™® Sanz, et, pour tout dire, cette répugnance était mêlée de peur. Prisonnière évadée, il semblait à Léa qu'on devait être à sa recherche. Elle avait beau se dire : a Que m'im-

porte ? N'ai-je pas le droit d'aller où je veux ? » Pidée d'être remise en présence de Frédérique ou de Pirnitz la bouleversait. N'était-ce pas pour échapper à leur tyrannie morale qu'elle s'était enfuie?...

« Il est vrai que M™* Sanz ne sait rien encore. Mais elle me parlera de Frédérique, et de TOEuvre : je devrai dissimuler, mentir... Puis, qui sait si déjà le télégraphe ne l'a pas prévenue? Tout naturellement, Frédérique et Romaine s'adresseront à Free Collège puisqu'elles se doutent de ma présence à Londres. » Cette hypothèse suffit à lui interdire la visite. « Je n'irai là-bas, se dit-elle, qu'à la dernière extrémité !...]»

. . Soudain, un nom rayonna dans sa mémoire, comme un éclair joyeux : « Edith!... }» Voilà la démarche facile, efficace : rejoindre Edith, qui toujours avait été favorable à l'union de Léa et de Georg ; Edith qui, même si elle ignorait l'adresse des Ortsen, accepterait certainement d'aller s'informer à Free Collège, sans prononcer le nom de la jeune fille.

Restait à découvrir Edith.

Léa ne savait pas positivement où elle se trouvait, Daisy n'en ayant pas reçu de nouvelles depuis de longs mois. Les deux sœurs s'écrivaient rarement. La dernière lettre d'Edith faisait part d'un projet : quitter les ateliers Clariss and Sons et s'enrôler dans une sorte de syndicat de gardes-malades où l'on soigne les pauvres pour

qu'elle allait partir pour le continent avec une jeune dame infirme. .

Léa eut presque une défaillance à ces mots : Qc partir pour le continent }». Elle se maîtrisa :

— Vous ne savez pas où elle allait avec cette dame?

— Non... Sur la Riviera, je suppose.

— Est-ce que, pendant les derniers mois de son séjour à Londres, miss Craggs demeurait toujours à Kensington?

— Cela, je ne le sais pas, mademoiselle. Mais je le crois. Elle ne nous avait prévenus d'aucun changement d'adresse.

— Je vais passer au Wesleyan-Club, dit Léa. Je suppose que là on pourra me renseigner ?

— Sans doute. Miss Craggs y était fort connue.

Léa donna six pence au portier. Il la remercia. Puis, ayant glissé la pièce blanche dans son gousset, il demanda :

— Est-ce que vous avez été malade, made* moiselle?

— Non... Pourquoi cela?

— Oh! c'est que je vous trouvais maigrie... Peut-être aussi vous avez trop travaillé?... Mais si vous vous portez bien, c'est le principal, en vérité. Seulement, restez à Londres. Vous y étiez en meilleure santé I On a beau dire, c'est un bon endroit : le brouillard nourrit.

Au Wesleyan-Club, on donna à Léa l'ancienne

adresse d'Edith, Kensington Road. Elle y apprit en outre que le syndicat des gardes-malades volontaires siégeait précisément au club; mais il ne tenait qu'une séance par mois... Léa remonta en omnibus, traversa de nouveau Londres en sens opposé. Il était près de midi quand elle mit pied à terre, devant les jardins de Kensington. Il régnait une de ces chaleurs lourdes, vaporeuses, fréquentes à Londres aux environs de la canicule, la chaleur qui foudroie les chiens sur les trottoirs. Léa ne ressentait aucune fatigue, surexcitée parla quasi certitude d'avoir enfin l'adresse d'Edith. Elle passa devant Allen Street et ne put s'empêcher de jeter un regard à Free Collège, dont elle aperçut les pignons en profil avec les saillies hexagonales des bay-windows. Son pas s'activa, par la " peur de rencontrer M™® Sanz ou l'une des maîtresses qu'elle avait connues. Quelques instants plus tard, elle sonnait à la petite maison d'Edith. La logeuse elle-même, M™® veuve Pigott, lui ouvrit la porte. Elle ne parut pas reconnaître Léa, qui la reconnut aussitôt.

— W^^ Edith est sur le continent avec une jeune dame infirme, répondit Mrs. Pigott à la question de Léa. Mais je puis vous donner l'adresse qu'elle m'a laissée. Qu'il vous plaise d'entrer.

Le parloir minuscule du boarding offrit à la voyageuse sa classique apparence, le traditionnel service nupdal, en métal argenté, que la veuve

étalait sur un dressoir d'acajou sombre. Des cartes de visite étaient nichées dans un videpoches en tapisserie : Mrs. Pigott, ayant coiffé son nez de lunettes à verres convexes, y trouva non sans peine celle d'Edith et lut :

« £Miss Craggs, nurse, Hôtel Métropole, Nice... »

— De quand date cette adresse ?

— De la fin du mois d'avril.

— Vous n'avez rien reçu d'Edith depuis ?

— Non... Elle a donné congé de sa chambre en partant; je crois qu'elle n'y habitera plus. D'ailleurs, vous êtes la première personne à la demander...

Gardant les lunettes qu'elle avait mises pour fouiller dans le vide-poches, la logeuse considérait attentivement Léa.

— Est-ce que vous n'êtes pas déjà venue ici? dit-elle enfin.

— Si. Il y a longtemps... près de deux ans... je venais voir quelquefois Edith.

— Ohl... Vous aviez l'air mieux portante à cette époque, mademoiselle... Prenez garde au temps de Londres en ce moment, il est perfide.

Cette insistance à lui dire qu'elle avait mauvaise mine irrita Léa. Elle salua sèchement et sonit. Dans la rue, elle se rappela que la vieille dame qui vendait des chaussures près d'Elephantand-Castle l'avait aussi regardée obstinément, en

parlant du temps de Londres et des ravages de la «c consomption y>. Elle n'eut pas une seconde d'inquiétude; seulement elle pensa : ce II ne faut pas que Georg me trouve mauvaise mine; je veux être, pour lui, belle et vaillante. » Au cours des deux dernières années, elle avait abandonné tout souci de toilette. Un vif goût de plaire se réveilla en elle : a Je veux acheter un costume pour qu'il me voie bien habillée }»,songea-t-elle, en regardant le drap noir élimé de sa jupe.

Tout en remuant ces pensées, elle avait regagné Kensington Gardens. La chaleur était vraiment accablante, au soleil. Mais l'ombre épandait une délicieuse sensation de fraîcheur. Léa chercha un banc ombragé et s y assit.

Enfin, elle possédait l'adresse d'Edith. Elle résolut d'envoyer un télégramme à Nice : seulement, il fallait donner une adresse pour la réponse et Léa n'avait pas encore de domicile. La première chose à faire était donc de louer une chambre; aussitôt installée, elle télégraphierait à Edith, à l'hôtel Métropole. En même temps, pour ne négliger aucune chance, elle écrirait une lettre à Georg, une autre à Tinka, leur annonçant qu'elle était à Londres, résolue à les rejoindre : elle enverrait ces deux lettres à Free Collège. Il faudrait au plus compter deux jours pleins avant d'avoir une réponse. Le matin même, elle n'eût pas accepté d'attendre vingt-quatre heures avant de revoir Georg. La réalité imposait déjà des

délais. Léa en supportait la nécessité mieux qu'elle ne l'eût fait quelques heures plus tôt. Un souci nouveau l'obsédait : plaire à Georg quand elle paraîtrait devant lui. Deux jours sufiisaient à peine pour compléter le mince trousseau apporté de Paris dans son sac de voyage.

Mais où habiter?...

Ni Apple-Tree-Yard, ni la maison Pigott ne tentaient Léa. Elle voulait éviter les lieux où elle avait déjà vécu. Familière, d'ailleurs, avec Londres, pour s'y être promenée un peu partout en compagnie de Georg, elle eut vite fait d'orienter son choix vers le quartier du British-Museum, où les logements garnis abondent et coûtent peu. Sitôt cette résolution prise, elle quitta le banc. Elle sentit alors, malgré la chaleur extrême du jour, comme un linge humide sur ses épaules : la fraîcheur avait condensé la sueur de sa marche. Elle hâta le pas pour se réchauffer, et ne monta en omnibus que quand elle fut tout à fait séchée par l'ardent soleil.

Dans l'omnibus, une pesante Êitigue l'accabla; elle sommeilla. Elle se réveilla en sursaut aux environs du musée, dans Gower Street. Tout le long de la rue, à droite et à gauche, de petits écriteaux, accrochés à l'imposte des portes, annonçaient des appartements à louer. Elle se mit en quête, choisit une maison qui lui parut respectable — (Mrs. Cockington and Daughters) — et loua une chambre pour une demi-guinée la

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semaine, le déjeuner du matin compris. A peine installée dans cette chambre, elle écrivit le& deux lettres et le télégramme. Elle tint à les porter elle-même au bureau voisin; mais comme elle ressentait une lassitude croissante, elle pria Mrs. Cockington de faire chercher sa valise au magasin de Piccadilly. Et, s'étant mise sur son lit sans même se dévêtir, elle s'endormit profondément.

Quand elle reprit connaissance, l'ombre emplissait la chambre, masquée en avant par la massive construction ionique du Musée: Léa, reposée, alluma le gaz d'une suspension, et se regarda dans la glace de l'armoire. Elle fut consternée de s'y voir si mesquinement habillée, et aussi tellement maigre, lamine terreuse, ses cheveux châtains presque ternes. Elle se rappela soudain l'image brillante et charmante que lui renvoyaient les miroirs, au temps d'Apple-Tree- Yard.

ce Ces gens ont raison... Comme je suis changée... »

Elle fut contente de n'avoir pas rejoint Georg dès ce premier jour :

<c Lui aussi aurait eu peine à me reconnaître. J'ai trop enlaidi et vieilli, même depuis le jour où, dans la grande salle de l'Ecole, il m'a vue pour la dernière fois... }»

Elle commanda un bain, et, quand elle l'eut pris et fut rentrée dans sa chambre, elle fit une

toilette minutieuse, comme elle lavait rarement fait autrefois, à l'âge où les jeunes filles ont le plus de goût pour la parure. Elle fut une autre Léa, qui ne s'était jamais révélée tant que l'influence de Pimitz et de Frédérique la dominait... Elle eut pour l'arrangement de sa chevelure, pour l'avantage de sa taille, pour l'éclat de son teint, des artifices de coquetterie que personne ne lui avait jamais enseignés, et dont elle-même ne s'était jamais avisée... Dans la valise rapportée de Piccadilly, elle avait puisé les nippes roulées en hâte le soir du départ; une blouse de foulard mauve à fleurettes, assez jolie, des chemises, des pantalons de fine percale, mais dépourvus de tout ornement. Par malheur, ni chaussures, ni jupes, ni jupons de rechange... Et ce misérable chapeau, cette toque d'institutrice qu'elle portait avec indifférence à Paris, ne fallait-il pas le changer contre une coiffure d'élégance et de grâce, pour la rencontre du bien-aimé ?

Quand elle descendit au salon pour souper, les deux petites Cockington, Rose et Mary, — Rose, frimousse de chat jaune monté sur un corps grêle et vif; Mary, lymphatique et blonde, mais aussi menue et presque aussi leste que Rose, — lui firent mille compliments sur sa toilette et sa bonne mine. Leur mère, personne osseuse, à la peau blanche et sèche, mise avec prétention, l'air d'une sœur aînée de ses filles, renchérit encore, assurant que seules les

dames françaises savaient s'habiller avec cette splendeur. Léa eut plaisir à se trouver vraiment plus brillante, plus jeune, plus belle que tout à l'heure. Et les compliments de l'obséquieuse famille Cockington, dont elle partagea le repas, ne lui déplurent point. Elle dut raconter une histoire : qu'elle avait égaré sa malle sur le continent, et qu'étant à Londres pour quelques jours dans l'attente d'une adresse, elle en profiterait pour acheter et façonner les choses qui lui manquaient. Les petites Cockington s'offrirent alors à l'aider; elles s'entendaient aux travaux de couture, disaient-elles, et de fait, elles n'étaient pas trop mal fagotées. Il fut convenu que dès le lendemain on se mettrait à l'œuvre. Aucune confidence ne fut requise de Léa. L'Anglais est discret, s'occupe peu des affaires d'autrui : d'ailleurs la nouvelle pensionnaire avait déposé le prix d'une semaine a l'avance, et avait donné comme référence la maison Clariss and Sons, disant qu'elle y avait été employée.

L'air de la liberté est si grisant après des années de servitude, que Léa supporta sans trop d'impatience les premiers jours d'attente. Ni le télégramme, ni les deux lettres ne reçurent pourtant de réponse; mais ne devait-il pas en être ainsi, puisque Léa avait écrit à d'anciennes adresses?... Les heures passaient vite à fabriquer un véritable trousseau, de concert avec Mary et Rose. Cellesci, dociles et gaies, plaisantaient maintenant la

jeune Française, lui disaient qu'elle allait bien sûr se marier et que la personne qu'elle attendait écaÎE tout simplement son amoureux. De la malle perdue sur le continent, il n'était plus quesdon. Les pedtes Cockington avaient bâd de toutes pièces un ingénieux roman : la Française s'était échappée de chez ses parents pour venir épouser en Angleterre un homme qu'elle aimait. Elles trouvaient cela naturel et charmant; elles le disaient à Léa; chacune d'elles aurait fait comme elle si Qc Mama y> avait voulu les séparer de son sweeî'heart : car chacune avait un « doux-cœur » avec qui elle se promenait les dimanches et les jours de demi-congé : Rose, un jeune policeman du quartier de Lambeth; Mary, un employé dans un grand magasin de confection de Ludgate- Hill, locataire de Mrs. Cockington. Quant à Mrs. Cockington, elle faisait de mystérieuses absences qui duraient parfois quarante -huit heures, sans que ses filles parussent s'en étonner.

Les trois Cockington se lamentaient d'ailleurs sur la pénurie de pensionnaires. Sans Léa et l'employé de Ludgate-Hill, la maison eût été vide de locataires. Grâce au nombre excessif des concurrents, ce l'industrie des étrangers », disaient-elles, devenait déplorable à Londres.

— Londres est tout rempli de lodgings, qui sont tenus par Dieu sait qui! déclarait Mrs. Cockington. Regardez dans Gower Street, vous verrez un écriteau au-dessus de chaque porte.

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Ah I si mon mari avait réussi dans sa filature de Derby... nous ne serions pas réduites à faire cet affreux métier, mes pauvres filles et moi.

Et elle essuyait quelques larmes... Le krach de Mr Cockington dans une importante filature de Derby était un refrain favori de Mrs. Cockington. Probablement, ce krach avait emporté le gentleman lui-même avec la fortune du ménage, car on ne l'apercevait jamais, et, sans fournir aucune explicadon, ni les petites misses, ni leur mère ne semblaient conserver Tespoir de le voir reparaître. Mrs. Cockington en parlait avec sympathie, rendant hommage à sa haute capacité, et émettant des vœux de damnation contre les gens qui avaient contrarié ses entreprises.

Vers la fin de la semaine, Léa commença à s'inquiéter de ne recevoir aucune réponse. Elle dormit mal ; sa figure s'altéra : Mrs. Cockington le lui fît observer. Le vouloir d'être belle et élégante pour Georg la secoua de nouveau. Aidée par la gendllesse drôle, un peu vulgaire, des petites Cockington, elle domina obstinément son souci, avec l'énergie apprise aux leçons de Frédérique et de Pirnitz... Déjà, le linge orné de mignonnes dentelles de fil, les frais jupons, les chemisettes, un gracieux chapeau et un costume « tailleur » de la dernière façon parisienne garnissaient l'armoire à glace de sa chambre, tout cela pour assez peu de frais.

Léa s'était découvert une habileté coquette à chiflTonner qu'elle ne soupçonnait pas ellemême : un peu de l'adresse des doigts maternels. Ce labeur nouveau, et le plaisir qu'elle y prenait, la faisaient justement rêver à sa mère. Tandis qu'arrangeant des plissés, ajustant des jais et des soutaches, elle écoutait le bavardage vide et amusant de Rose et de Mary, elle avait conscience de cette communion de nature avec la pauvre Christine. Elle lui parlait : ce Mère, mère chérie, je suis toute pareille à toi! d Désaimantée de l'influence de Frédérique et de Pirnitz, vraiment seule et sans famille, elle se tournait naturellement vers le souvenir de cette mère douce et jolie. Chrisdne eût si bien compris la tendre faiblesse de Léa; elle l'eût encouragée à être belle pour celui qu'elle aimait.

Mais le temps écoulé depuis l'envoi des lettres devenait anormal, excessif : de brusques angoisses tourmentèrent la jeune fille. Elle se disait, raidie contre la désespérance : ce Ce n'est qu'un retard : il est absolument certain que je retrouverai Georg et Tinka.., » Elle se décida à une nouvelle démarche : elle rechercha dans Londres l'éditeur des livres de Tinka. Elle le trouva sans peine : les bureaux étaient situés dans une très vieille maison de Paternoster Row, aux environs de la cathédrale Saint-Paul... Les employés furent complaisants pour cette jeune fenmie bien mise qui parlait purement l'anglais

avec un accent indéfinissable et gracieux. On consulta le livre des adresses ; il portait, barrée, la mention : « Mrs. Tinka Ortsen, 3 Apple- Tree-Yard. » Et au-dessous Ton avait tracé : <K Mrs. Ebner-Orcsen, Free Collège, Kensington Road. »

— J'ai écrit à Free Collège, dit Léa, et je ne reçois pas de réponse.

— En vérité! fit l'employé d'un air poliment compatissant.

— Lorsque vous écrivez à Tinka Ortsen, adressez-vous les lettres à Free-CoUege?

— Ohl nous n'écrivons jamais directement à Mrs. Ortsen. Notre correspondant, pour les œuvres de Mrs. Ortsen, est à Stockholm : c'est l'éditeur suédois avec lequel nous traitons; Mrs. Ortsen n'est jamais venue ici.

Ainsi, la nécessité de consulter M™« Sanz se confirmait. Léa essaya de s'y accoutumer : « Voyons! je suis bien libre... Et puis, M™® Sanz est raisonnable... y> Mais aussitôt, accrue par son imaginadon, la peur de se trouver face à face avec Pirnitz, Frédérique, la glaçait... Elle sentait qu'une telle rencontre aurait raison de sa volonté. Elle avait pu s'enfuir, s'échapper à leur insu ; mais leur dire, dans les yeux : a Non, je ne veux plus demeurer avec vous... », elle ne le pourrait pas. Elle médita alors une lettre à M°*« Sanz : se livrer à elle en la conjurant de l'aider, sans dénoncer sa retraite. Elle s'y était

presque décidée, lorsqu'un incident retarda l'exécution du projet.

Un dimanche, onze jours après l'arrivée à Londres, elle se laissa entraîner par les petites Cockington et leur mère à une partie au a commun » de Wîmbledon; les jeunes sweet-hearts accompagnèrent leurs fiancées. Le calicot de Ludgate-Hill était un gros jovial. Irlandais de naissance, boute-en-train de la société; le policeman de Lambeth portait au contraire, dans ses divertissements, Tallure de la faction ou de la patrouille : on eût dit qu'il venait d'arrêter toute la bande et la conduisait sévèrement au poste. Léa s'amusa peu; mais elle éprouva une âpre joie à comparer mentalement l'homme qu'elle aimait ^- ce Georg Ortsen idéalement beau, artiste et noble — avec les deux individus qui, pour Rose et Mary, représentaient l'amour... Non, bien sûr, jamais un autre que ce Georg adoré n'aurait d'elle une pensée ni un regard! Il avait fallu ce demidieu, descendu des paradis du Nord, pour l'initier à la possibilité d'aimer, c Pour aucun autre je n'aurais abandonné une parcelle de moi-même... » Et c'était vrai: par là Léa se différenciait de Christine; par là l'influence des éducatrices de son âme, Frédérique et Pimitz, demeurait sur elle victorieuse : Léa ne pouvait être femme que pour un seul homme au monde. La grâce souriante, la puérile tendresse, la coquetterie même de Christine peut-être revivraient en elle; mais elles revi-

vraient comme un hommage au seul Georg Ortsen, à celui qui était entré dans son âme par la porte de l'amour mystique.

Il était convenu que, pour terminer joyeusement la partie, on regagnerait Londres par la Tamise. Naturellement, les deux sweet-heans savaient ramer. Un petit bateau fut loué à Fulham et Ton descendit la rivière à force d'avirons, chacun des amoureux tenant à faire parade de son adresse. La journée avait été d'une chaleur intense : la fraîcheur de la rivière surprit agréablement les passagers. Mais, quand on atteignit Battersea, comme le soleil ne touchait plus l'eau, un brouillard subit s'éleva de la surface, si humide et si froid qu'après une heure de pénible navigation, Rose et Mary elles-mêmes demandèrent qu'on abordât. Le canot débarqua où il put, avec mille précautions que l'intense brouillard rendait nécessaires. Il fallut une demiheure de marche avant d'arriver au railway de district : tout le monde, en rentrant, était morne et glacé. Léa s'alita aussitôt. Elle avait été comme empoisonnée par l'haleine du fleuve : il lui semblait qu'elle était percluse de tout le dos, jusqu'aux reins. La nuit, elle souffrit de la fièvre. Mrs. Cockington, alarmée, appela un médecin qui ausculta la jeune fille. Il déclara qu'elle présentait un point de bronchite, mais ce n'était rien de grave; quelques jours de soins la guériraient. Léa fut soignée avec gentillesse et dé-

vouement par Rose et Mary : la bronchite avorta et, quatre jours après la fâcheuse promenade, la malade était sur pied. Grâce à la chaleur des après-midi, elle put jouir largement de l'air et du soleil, à condition de rentrer avant le soir.

Plus d'une semaine s'écoula ainsi. Et toujours aucune réponse aux lettres envoyées maintenant depuis dix-huit jours... Quand Léa fut tout à fait rétablie, elle trouva sur sa table, un matin, après le déjeuner, une enveloppe contenant la note du docteur, celle de médicaments, celle aussi d'une semaine de pension non payée : cela montait à près de trois livres.

Léa avait beaucoup dépensé en achats de toilette, ne pouvant croire que tant de jours passeraient sans qu'elle rejoignît Georg... Elle fouilla dans son porte-monnaie, dans ses tiroirs. Avec toutes les piécettes d'argent et les pence, elle réunit ainsi le prix de la note : il lui resta seulement six shillings et six pence. Elle paya; mais aussitôt, prise de la terreur — devant une dette possible — des gens qui toujours ont vécu dans la règle, elle s'habilla, sortit, et, d'omnibus en omnibus, gagna Walworth Road, et l'usine Clariss and Sons... Comme elle y avait laissé la réputation d'une excellente ouvrière, elle fut sur-le-champ rengagée par l'administrateur, aux appointements de trois livres par semaine. Seulement, elle dut signer pour trois mois, sauf le cas de maladie. Elle signa tout ce

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qu'on voulut, c Georg me reveira, travaillant comme autrefois... pensa- 1- elle; cela vaut mieux... » L'effroi d'être dénuée d'argent à l'improviste primait tout.

Alors commença pour la jeune fille une vie de labeur ininterrompu, qui du moins eut pour effet de la distraire un peu. Elle arrivait à neuf heures à l'usine, travaillait jusqu'à six, et, le soir, se remettait passionnément à son trousseau de fiancée. Car maintenant, adoptant l'idée de Rose et de Mary, c'était bien un trousseau conjugal qu'elle préparait : et l'espoir que ces toiles, ces dentelles, ces soies légères se déploieraient sous les yeux de Georg, seraient regardées et maniées par lui, rendait cette besogne délicieuse... Elle y rêvait tout le jour, tandis qu'elle dessinait à l'usine. Sa tâche faite, elle courait, comme à un rendez-vous, à cette œuvre d'amour. Et peu à peu, grisée par son rêve, dans l'anémie croissante de son surmenage, dans sa nervosité exaspérée, — elle venait à trouver que rien n'était trop luxueux pour l'épouse de Georg. Tout l'argent qu'elle gagnait à l'atelier était aussitôt dépensé en chiffons, en parfums, en quelque chose qui pût embellir son corps ou sa parure... Minutieusement attentive désormais, aux moindres détails de sa toilette, elle avait reconquis sa beauté, et personne ne pouvait rencontrer sans la remarquer cette jeune femme longue et frêle, si souple de taille, si gracieuse

de geste, son visage romanesque enfiévré par des yeux bleus trop éclatants, sous la couronne fluide de ses cheveux.

Elle traversait la vie, insensible aux admirations, ne pensant plus qu'à une seule chose, et y pensant avec une ardeur et une continuité mala* dives : à l'heure où elle serait enveloppée par les bras de Georg, caressée par sa bouche, c Je serai sa femme... » Elle répétait ces mots tout haut, quand elle était seule, comme des paroles d'incantadon. Son ardeur s'avivait à mesure que la force et la santé de son organisme allaient diminuant. Une haleine moins chaste soufflait maintenant des profondeurs de son être, macéré par le travail et la fièvre, — sur la fleur mystique de l'ancienne tendresse... Sans connaître avec précision ce qu'elle désirait, elle sentait que la présence, les caresses de Georg combleraient ce désir. Et tout en y rêvant, elle recomptait comme une avare le trésor des caresses d'autrefois ; la main de Georg lui frôlant les cheveux à Hampstead-Heath ; — l'après-midi où fadguée d'une longue promenade à pied, elle avait dormi sur un divan d'hôtel, tandis qu'il la veillait, assis près d'elle ; — et surtout la prise de leurs lèvres, dans la voiture, l'interminable baiser goûté le soir où ils revenaient ensemble de Richmond. Tous ces souvenirs qui naguère l'effaraient, dont le rappel lui avait valu de véritables souffrances, elle s'y complaisait maintenant, elle les évoquait à toute heure, pen-

chée, le jour, sur sa planche à dessin dans l'atelier, ou cousant, le soir, sous la lampe, en compagnie de Mary et Rose. Ils la hantaient surtout la nuit, pendant les heures d'insomnie qui la consumaient et ne lui pesaient point.

Dans cet état de somnambulisme heureux, les jours s'enfuyaient; la moitié d'août avait déjà passé, et, quoique Léa n'eût encore reçu aucune réponse, elle n'avait pas tenté la seule démarche efficace, la visite à M™*^ Sanz. Elle y avait même renoncé tacitement. Une sorte de foi mystique la possédait. Elle croyait fermement que Georg et elle se rejoindraient sans effort, par l'action de la Destinée, comme ils s'étaient trouvés, comme ils s'étaient aimés. Toute leur histoire ne portaitelle pas l'empreinte de cette action fatale? Eh bien, elle s'achèverait ainsi, par l'effet de la même force surhumaine. Léa ne sortait plus maintenant sans être préparée à la rencontre de Georg. C'est pour lui qu'elle se parait et se voulait belle. Et souvent son cœur s'arrêtait de battre quand une silhouette, un pas, une voix précisaient un instant le vague espoir de la rencontre.

Le mystère qui planait sur la vie de Léa intéressait naturellement à l'extrême Mrs. Cockington et ses filles, et aussi les nouveaux pensionnaires de la maison. Une famille américaine de cinq personnes, arrivée de Chicago aux premiers jours d'août, père, mère, deux grandes jeunes filles très jolies et un garçon de douze ans,

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d'apparence délicate, s'était, en effet, abattue Gower Street, à la grande joie de la logeuse. Tout ce monde désignait Léa sous le nom de : « la jeune fille qui est fiancée : The girl who is engagea », — et la traitait avec beaucoup d'égards. Seulement, le ménage américain s'inquiétait de sa santé. M. Smith, le mari, qui avait étudié un peu de médecine, prétendait que la belle fiancée était atteinte de consomption et s'en e£> frayait pour ses propres filles et son petit garçon. Mrs. Cockington le rassurait de son mieux, exagérait l'excellente constitution de Léa, se gardait bien de mentionner la bronchite qui l'avait menacée après la partie de canot. Elle tremblait de perdre des pensionnaires nombreux et riches comme les Smith, qui annonçaient l'intention de demeurer à Londres tout l'hiver.

Cependant Léa commençait à ressentir des douleurs au creux des omoplates. Elle les attribua à la position courbée qu'elle gardait sur sa planche à dessin, presque tout le jour. Elle s'efiorça de dessiner droite; mais des élancements, des picotements persistèrent dans la région du dos. Des sueurs nocturnes survinrent : elle en fut surprise sans en être alarmée, ignorant quel symptôme c'était; elle n'en parla à personne. Rose, Mary, leur mère, et le ménage Smith, qui la voyaient de jour en jour changer de visage, essayèrent de lui faire entendre que sa santé était compromise, qu'il fallait prendre garde aux

poumons, que la consomption sévissait dans la ville. Léa se rassurait elle-même en se disant : ec Je n'ai jamais toussé... je ne tousse pas.... d Elle n'avait pas, en effet, de quintes douloureuses; elle n'était même pas enrhumée; mais elle sentait sa gorge presque constamment voilée par un obstacle qu'elle dissipait d'une toux légère. Elle mangeait avec appétit. Depuis les sueurs nocturnes, elle dormait mieux.

Un matin, à l'atelier, elle pensa étouffer : Tobtacle montait à son gosier, l'empêchait de respirer. Elle tomba à la renverse, sur sa chaise, porta instincnvement son mouchoir à sa bouche : il . fut aussitôt tout rouge de sang. Ses compagnes la secoururent; on la traîna à l'infirmerie, sans qu'elle perdît un seul instant connaissance. Là, elle eut un nouvel étouffement : elle en fut délivrée par un second flux de sang qui remplit tout le fond d'une cuvette. On la ramena à Gower Street, dans un état de faiblesse extrême. Le lendemain, elle allait mieux, mais elle commençait à tousser, et, presque à chaque accès de toux, un peu de sang humectait sa langue.

Elle ne fut pas effrayée outre mesure. Elle avait foi dans l'avenir. « Je dois revoir Georg et lui appartenir : donc je ne peux pas mourir ici, dans ce lit de hasard. :d Étendue, pâle comme une vierge de cire, le dos douloureux, la respiration retenue pour ne pas tousser trop, elle avait cette pensée enfantine : « Quel bonheur que

mon trousseau soie fini! A présent, me voilà malade : je ne pourrais plus travailler. » Sa sérénité surprenait tout le monde autour d'elle; car tous, par leurs propres yeux et par ce qu'en disait le médecin, connaissaient la gravité du mal. Mrs. Cockington était aux abois. Le ménage Smith, devenu subitement sans pitié, menaçait de quitter la maison si la jeune fille n'était pas congédiée au plus vite.

— Mais, où voulez-vous qu'elle aille, cher monsieur Smith? objectait Mrs. Cockington. La pauvre enfant est absolument seule à Londres.

— Qu'elle retourne donc en France, dans sa famille, ou bien qu'elle aille à l'hôpital!... Où pourrait-elle être mieux soignée qu'à l'hôpital?... Vous devriez, Mrs. Cockington, aller trouver à ce propos le directeur de l'usine où elle travaillait.

Mrs. Cockington réussit à faire patienter ses hôtes quelque temps ; toutefois elle se sentit ellemême moins pitoyable à mesure que s'allongea la liste des dépenses causées par la maladie. Léa ne gagnerait plus rien de longtemps! La démarche suggérée par M. Smith finit par lui sembler juste et expédiente. Elle se rendit chez Clariss and Sons. Il lui fut répondu que l'usine se chargeait pendant un mois des frais de maladie de ses employés, à la condition qu'ils fussent soignés dans le Working-Royal-Hospital, situé Commercial Road, auquel l'usine payait pour cela des annuités. Et comme Mrs. Cockington

exprimait à l'administrateur des craintes pour le remboursement de ses propres frais« une somme de cinq livrés lui fut remise.

La dame s'attendait à des protestations de Léa, à des pleurs, quand elle lui parierait de son transport. Léa accueillit la proposition avec une indifférence absolue... Son enfance avait été trop fortement instruite des réalités pratiques, et par sa sœur aînée et par Pirnitz, — pour qu'elle eût de riiôpital l'horreur naïve des gens du peuple. D'ailleurs, elle ne laissait rien de son cœur dans la maison Cockington, où le temps s'était écoulé sans lui rendre Georg, sans donner aucune relâche à ses anxiétés. Pourvu qu'elle emportât le cher trousseau si amoureusement élaboré, que lui faisait d'être couchée dans un lit ou dans un autre?...

Ainsi, pensait-elle, insoucieuse des incidents de sa vie matérielle. Pourtant, quand elle fut installée au Royal- Hospital, tout au bout de Londres, en un quartier où elle ne se souvenait pas d'être allée jamais, même avec Georg, quand elle ne fut plus qu'un numéro entre d'autres, dans la salle des consumpnveSj et que Rose, Mary, Mrs. Cockington, les Smith, tout ce qui avait été la société des semaines précédentes fut séparé d'elle, — la misère de sa destinée laccabla. Elle avait accepté l'hôpital comme un moyen d'être délivrée du souci pécuniaire, qui tourmentait ses

insomnies de phtisique. Mais Fhorreur du temple de la déchéance et de l'infirmité physique, l'image, cent fois répétée autour d'elle, des ravages du mal dont elle était atteinte, cet horrible mot : consumption revenant partout, dans les conversations des gardes, dans les propos du médecin et les questions des internes, dans les notices imprimées sur les murs, où même les précautions à prendre en cas de mort étaient codifiées! — tout l'appareil effroyable d'égoïsme social qui entoure l'impersonnelle maladie des pauvres lui parut odieux.

Et, pour la première fois, elle regarda en face la possibilité de sa propre mort.

Mourir... Le mot bref résonnait dans le vide de son esprit, avec une harmonie particulière, nette et blessante, de ses deux syllabes; et Léa faisait taire sa pensée pour le mieux entendre... Ou bien, les yeux clos, le mot écrit lui apparaissait conmie une chose, comme un objet dessinant son contour d'ombre sur le voile rose des paupières abaissées; et Léa s'appliquait à distinguer la forme de cette chose redoutable... Puis, du fond d'elle-même, un violent sursaut se raidissait contre le son et l'aspect du terrible verbe; une sorte de spasme mental s'efforçait de le chasser. Elle ne pouvait pas dire sincèrement : ce Je vais mourir, p — Dans la même salle s'allongeaient une vingtaine d'autres lits, perpendiculaires aux murs vert pâle, deux entre cha-

cune des baies à guillotine masquées de stores en calicot. A peine trois ou quatre de ces lits étaient vides à l'ordinaire; les autres, bordés carrément, flanqués de leur petite table de nuit en noyer clair, contenaient aussi des femmes couchées, presque toutes jeunes encore, qui toussaient, qui crachaient du sang, qui se plaignaient, comme Léa, de douleurs à leur pauvre dos, de déchirures saignantes dans leur gorge... Pour celles-ci, le mot de « mourir » offrait à Léa une signification précise; elles les imaginait cessant de remuer, l'haleine arrêtée, et ce n'était même pas un mystère : une bougie soufflée s'éteignait, voilà tout. Mais pour elle-même, cesser d'être consciente, d'ajouter un chaînon à la chaîne ininterrompue des pensées, ne plus sentir la réaction des choses et cependant demeurer là, dans ce même petit lit, non, cela était inimaginable : aucun effort ne pouvait le concevoir.

« Alors, c'est que je ne dois réellement pas mourir... »

Elle ouvrait les yeux, regardait la salle aux murs verts, où, par ces après-midi lumineuses d'août, le soleil versait des ondes vermeilles... On voyait, par les fenêtres, s'agiter la cime de quelques platanes, dans le jardin de l'hôpital : on distinguait un coin de ciel quadrillé par les croisillons des châssis; on entendait des oiseaux échanger de brefs coups de gosier... Une brise tiède agitait les stores.

414 l'Es VIERGES FORTES

ce Non, je ne vais pas mourir. Je suis sûre que je ne vais pas mourir. »

La foi en la vie lui revenait, dans une communion absolue, victorieuse, avec tout ce qui vivait et palpitait au sein généreux de la nature, — avec une horreur passionnée pour le néant. Résolue à ne plus voir les couchettes douloureuses, à ne plus ouïr les toux lamentables, elle refermait les yeux, se barricadait dans le passé et dans l'avenir, parlait à Georg comme s'il eût été auprès d'elle. Elle bâtissait des projets pour une longue existence. Avec une certitude inébranlable, elle s'apercevait unie à Georg, dans un pays merveilleux aux frondaisons fougueuses, au soleil ardent, — un golfe de fleurs et de verdure ceignant le bleu paisible de la mer. Ce pays, elle le voyait, elle en était sûre; la vision ne la tromperait pas. Elle s'obstinait à l'évoquer aux heures mauvaises, quand le soir tombe, avec son odeur de fièvre et les menaces d'insomnie, — ou quand la nuit obsède de terreurs vagues et noie de désespoir l'âme des malades, la nuit d'abandon et de silence qui ait pressentir l'abandon, le silence des cimetières.

Alors, la vision ravissante — cette mer toute bleue environnée de caps qui verdoient et de terrasses fleuries, tout cela, et l'ami bien-aimé avec lequel on en devait jouir, effaçait ses contours tremblés. De brusques léthargies survenaient, et l'incursion du cauchemar, la pierre sur

LÉA 4If

Testomac qui vous écrase et vous empêche de respirer, la chute soudaine dans le précipice sans fond. Léa se forçait à ouvrir les yeux pour échapper aux rêves effrayants. Elle regardait les choses autour d'elle. Les lampes, voilées d'écrans et baissées pour la nuit, laissaient flotter une clarté jaune où le linéament des objets semblait incertain, mouvant... Quelques couchettes étaient muettes comme des tombes, le corps endormi sculptant bizarrement la couverture; mais combien de souffrances luttaient, dans la vaste salle, contre le faux repos de cette nuit d'hôpital!... Une toux déchirait l'air... une forme se dressait sur son séant, regardait la pénombre, immobile et raide comme un spectre, s'abattait misérablement sur l'oreiller... Des paroles susurraient, de lit à lit, entre voisines. Parfois une voix terrible, transmuée par le rêve, clamait un brusque appel de terreur... Ou bien un gémissement conscient, un : « Helpl please... helpl... » coupait les sommeils légers des malades : et l'on voyait la garde de service, quittant le fauteuil où elle somnolait, glisser vivement, fantôme léger coiffé et ceinturé de blanc, vers la patiente qui demandait l'aide... Parmi cette oppression silencieuse, l'horloge du clocheton égrenait les notes ironiques du carillon de Westminster.

Soudain, des taches d'aube blêmissaient vers les fenêtres, les lampes n'éclairaient plus que juste les points du plafond où elles étaient sus-

4l6 LES VIERGES FORTES

pendues. Le jour hâtif du mois d'août perçait É par toutes les ouvertures, envahissait la salle :

f et les peurs nocturnes s'évanouissaient, une fraî-

I cheur bienfaisante descendait sur les fronts en-

Bï fièvres. Lëa s'endormait d'un sommeil profond,

p qui eût été délicieux et réparateur si, quand elle

I se réveillait, vers sept heures du matin, elle ne se

fut trouvée baignée dans une sueur abondante, qui transformait sa chemise et ses draps en une lessive mouillée. Alors, c'était la nécessité du changement de Unge, avec la mauvaise humeur ou le sans-souci des gardes, et la douleur du moindre choc contre ses épaules, âon dos, même ses bras et ses jambes, car elle avait affreusement maigri, de corps plus encore que de visage, et tout contact maintenant la meurtrissait. Recouchée dans des toiles sèches, elle s'abandonnait à une prostration chagrine. Elle sommeillait encore, à demi consciente du brouhaha que la journée commençante ranimait dans la salle. On apportait les déjeuners aux malades, de forts déjeuners anglo-saxons, soles frites, œ\x& au lard fumé, rognons grillés, marmelades variées, le tout arrosé de thé ou de café au lait fumant; car le médecin de cette secdon, le docteur Ainsworth, était un adepte et un propagateur de la suralimentation pour guérir la phtisie : rien n'était refusé aux malades de ce qu'elles désiraient manger. Quelques-unes abusaient de la licence et consommaient des quantités extraor-

dinaires de lait et d'œufs durs, outre les quatre repas quotidiens... Léa mangeait peu : toute nourriture la dégoûtait. Elle avait fini par ne prendre que du thé, des œufs à, la coque et du pain grillé tartiné de beurre. Aussi le docteur Ainsworth la traitait-il avec sévérité, l'accusant d'entêtement, de mauvaise volonté.

— Vous ne guérirez pas si vous ne mangez pas. Vous perdez en ce moment, chaque jour, par le seul effet de votre mal, une quantité de vitalité qui est, je suppose, comparée à votre vitalité totale disponible, comme i est à 200... Et vous ne remplacez rien, puisque vous ne mangez pas. Vous pouvez calculer le moment où votre vitalité sera épuisée.

Autour de la couchette, les élèves, ravis de la précision mathématique de cette formule, approuvaient. Léa fermait les yeux : sa pudeur ne s'irritait même plus d'être ainsi regardée par des hommes, comme un objet de démonstration. Elle souhaitait seulement qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât plus de ces aliments dont la seule pensée lui soulevait le cœur. Le docteur, petit, barbu, gesticulant, emmenait sa bande vers une autre couchette. Alors le reste de la journée, jusqu'à l'heure où le soir tomberait, apparaissait tolérable à la malade.

Elle souffrait peu, et l'intensité de son rêve intime suffisait à combler le vide des heures.

4l8 LES VIERGES FORTES

Ses compagnes d'hôpital, presque toutes des ouvrières de la ville — car l'hôpital de Commercial Road était une fondation de plusieurs grands usiniers londoniens syndiqués pour la charité — s'entretenaient volontiers avec elle; elle avait été trop façonnée, à Paris comme à Londres, aux mœurs apostoliques de M°^* Sanz, d'Edith Craggs, de Frédérique et de Romaine Pirniizpour ne pas savoir leur parler et ne point s'en faire aimer. L'une d'elles, nommée May Bodson, petite brunisseuse qui avait quitté sa famille pour suivre un ami, et qui, abandonnée par cet ami, était peu à peu tombée dans la misère et la maladie, lui fut particulièrement chère; elle trouvait une sorte de fraternité entre l'histoire de cette humble fille et sa propre histoire. Mais ce qui la touchait surtout, c'était la façon insouciante, presque gaie, dont May Bodson parlait de son mal et même de sa mort prochaine. Elle ne gardait aucune illusion :

— Je suis finie ! disait-elle, de sa pauvre voix éraillée par la tuberculose des cordes vocales. Mais quoi? Je ne me plains pas. J'ai eu cinq années de bonheur avec mon ami, qui était si bon!... Ah! s'il n'avait pas eu cette méchante femme de mère, qui a voulu le marier, il m'aurait peut-être épousée... Oui, je crois qu'un jour, après un verre de porter bu de trop, il aurait été capable de me mener devant le regisrrar. Bah! j'aime mieux m'en aller que de vivre sans lui. Pourvu

que je ne guérisse pas et que je ne sois pas forcée de retourner travailler... Cela, non, en vérité, je ne le voudrais pas!... Mais, heureusement, j'ai entendu little Tom (les malades appelaient ainsi le docteur Ainswortb) — j'ai entendu Unie Tom dire aux jeunes gentlemen : c Cette petite guenon n en a pas pour quinze jours... ]»

Elle riait, puis ajoutait :

— « Petite guenon! » Il n'est pas poli... Avant que je sois malade, quand Percy (c'était mon ami) rentrait chez nous à Bethnal Green... car nous avions une maison à nous, mademoiselle, et un mobilier... il me prenait dans ses bras et me levait en l'air en dbant : c Tu es ma fleur de mai; on t'a bien nommée !...]> Et c'était vrai, j'étais fraîche alors comme une rose de mai... Maintenant je suis une petite guenon, little Tom dit juste. Cela m'est égal. On ne m'empêchera pas d'avoir eu cinq bonnes années... j>

Cette fougue sincère émerveillait Léa. Comme elle la comprenait, l'humble fille fripée, décrépite, mourant à vingt-deux ans I Comme elle comprenait cette vie résumée dans cinq années d'amour, finie sans rancune quand les cinq années étaient échues! Elle enviait presque la a petite guenon d. Elle songeait :

a Elle a raison. Elle peut mourir. Il vaut mieux qu'elle meure. Mais moi, je n'ai pas eu cinq années de joie avec mon ami ; je ne veux pas mourir. »

Vers la fin d'août, le temps changea, se fit pluvieux. On alluma du feu dans les deux cheminées de la salle des phtisiques; mais de mauvais vents coulis s'insinuèrent par les portes, par les jointures des fenêtres ; le ciel bas de Londres enfuma l'atmosphère. Les patientes furent plus nerveuses; des cas s'aggravèrent : il y eut deux morts. May devint tout à fait malade: ses petits yeux jaunes, dans sa face plissée, souriaient à Léa, disaient l'espoir toujours plus prochain de la délivrance. Et Léa aussi sentit passer sur sa face ces affres de l'automne, terrible pourvoyeur de la consomption. Elle ne prit presque plus de nourriture, délaissée maintenant par le docteur Ainsworth qui ne s'arrêtait qu'un instant auprès de son lit, le temps de constater la perte de vitalité annoncée, et n'essayait plus de la convertir à la suralimentation. Une lente désespérance envahit la pauvre âme solitaire. Il y germa de la colère pour celles qu'elle accusait de l'avoir jetée où elle était maintenant : Frédérique, Pirnitz...

a Ah ! pourquoi ma mère n'a-t-elle pas vécu !... Comme nous aurions été heureuses, toutes les deux... C'est les doctrines intransigeantes de Frédérique et de Pirnitz qui m'ont dévoyée, jetée hors de la vie normale et de l'amour. C'est eUes qui m'ont enlevée à Georg; c'est elles qui me feront mourir... »

La peur de la mort la hanta, s'accrut, devint

intense; et, du même coup, les sentiments religieux, assoupis depuis Tenfance dans une demiindifférence, s'éveillèrent. Léa voulut un prêtre catholique. On en manda un : un Irlandais de KiUarney, qui vint, avec son visage rose et reposé, encadré de cheveux blonds bien coiffés, ses yeux bleu clair, ses belles dents saines, sa redingote ample et son droit périt col blanc, s'asseoir au chevet de la malade, posant sur la table de nuit un chapeau haut de forme volumineux, soigneusement lustré. On l'appelait : Father Patrick Weatherdon. Il parlait bien, avec oncdon. Léa éprouva d'abord de ses visites un certain soulagement. Puis, quand, ayant peu à peu deviné son histoire, il se mit à lui conseiller de rentrer dans sa famille, quand il lui présenta ce retour comme un devoir et la somma de lui donner l'adresse de ses parents, afin que lui, Weatherdon, leur écrivît, elle s'irrita, le prit en grippe, refusa de le voir ; et soudain, ce sursaut d'appétit religieux tomba... D'ailleurs, ce qui lui restait de force s'émiettait... Elle souffrait maintenant cruellement à chaque accès de toux... Elle perdait peu à peu l'espoir de retrouver Georg par une intervention directe de la Providence.

Et le mirage de ce pays rêvé, qu'elle pensait être l'Italie chère à son aimé, la baie merveilleuse enclose de terrasses fleuries et de caps verdissants, ne lui apparaissait plus, quoiqu'eUe

tâchât de révoquer devant ses yeux obstinément clos.

Alors, elle s'abandonna. Elle se laissa glisser à la mort, repliée sur elle-même, irritée contre la destinée et les vivants. De longues prostrations la plongeaient dans une insensibilité complète; elle en sortait baignée de sueur froide, et, plutôt que d'appeler les gardes pour changer son linge, elle demeurait telle quelle, grelottant dans l'humidité des draps... Elle glissait vers la mort, non pas avec la résignation souriante de May Bodson, mais d'une âme indignée, révoltée contre l'injustice du sort, aigrie de haine contre les éducatrices de son enfance... Toute cette vie d'abnégation et d'effort altruiste qu'elle avait livrée à Frédérique et à Romaine lui semblait aujourd'hui follement dépensée; elle aurait désiré la ressaisir, la reprendre au dévouement inutile. Oh! les précieuses années... Qui les lui rendrait, maintenant? Le germe mortel était en elle, dans sa poitrine saignante: après avoir consumé sa jeunesse et sacrifié son cœur au bonheur des autres, elle s'éteindrait oubliée sur un lit d'hôpital.

Son état empira encore. Elle eut d'autres vomissements de sang, qui l'épuisèrent : la fièvre, les hallucinations la tinrent hors du réel pendant plusieurs journées... Elle délira. Elle ne vit plus la grande salle aux murs verts, ni les couchettes, ni Little Tom, ni les gardes...

Puis, ce délire, d'abord obscur, chaotique, pénible, peu à peu s'apaisa dans une sorte de griserie continue, presque douce et voluptueuse. La vision adorable avait reparu, l'image du pays de rêve où elle retrouvait Georg parmi la gloire d'un été radieux. Léa contemplait la baie bleue ceinte de collines parfumées; en même temps, elle ressentait une chaleur inaccoutumée, comme une présence indécise qui la rassurait, le contact de mains amicales qui la touchaient, plus caressantes que les mains d'infirmières...

Quand sa fièvre et son délire la quittèrent, sans doute faute d'aliment dans cet organisme épuisé, — elle vit que c'était le matin, à la pointe du jour. La réalité des choses pénétra par ses yeux : les murs verts, les croisillons des fenêtres, les stores de toile, les couchettes, les cheminées... De nouveau, il faisait beau. Elle regarda le lit voisin du sien; il était vide.

— May ! murmura-t-elle.

Elle dressa un peu la tête sur le traversin, appela :

— May Bodson!...

Une voix répondit, de l'autre côté du lit :

— May n'est plus ici. Christ l'a rappelée. Léa n'eut pas assez de force pour se retourner

et pour regarder qui parlait. Mais un pas léger fit le tour de la couchette : Léa vit une forme et un visage se pencher vers elle. C'était une nurse^ avec le béguin et le tablier; elle tenait un petit

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