‹ LéaChapitre 11 sur 15 · I.ÉA · texte numérisé non relu

I.ÉA

que jamais plus il n'entendrait la voix que Léa avait jadis I

Ainsi, ne pouvant se lasser d'être ensemble, ils constataient, navrés, que la solitude en face l'un de l'autre, l'anxiété aggravée par la pensée horrible de la mort, bientôt excédaient la force de leurs âmes. Alors ils s'étreignaient, sans oser parler leur détresse : comment l'exprimer avec des mots? Puis, d'un accord silencieux, ils revenaient se mêler à l'activité paisible de Dartmoor House, l'amicale maison où tout le monde leur souriait, leur faisait fête, leur donnait à la fois de l'admiration et de la compassion. Car tous, même la famille du capitaine Morley, savaient à peu près leur romanesque aventure, et tous aussi, chaque jour, questionnaient Robert Bryce, s'alarmaient de la réplique indécise du médecin.

Georg et Léa chérirent cet asile de Dartmoor House, tranquille et peuplé, où s'agitaient autour de leur vie tragique tant de vies sans émoi, — où, sans les distraire l'un de l'autre, les visages, les choses les rassérénaient.

En haut de la maison vivait la famille Morley, reléguée par ses locataires dans un assez incommode appartement. Madame Morley y passait seule ses journées, asthmatique et lymphatique, étendue sur une chaise longue, entre des magajines empilés et un ouvrage de broderie. Cepen-

danc le capitaine et sa fille, infatigables» vaquaient aux travaux de la maison, — lui, sciant du bois dans la courette, réparant les meubles, sans cesse maniant un outil ou grimpé sur une échelle, suant, écarlate, l'air important et furieux; — Lizzie, agile et muette, éternelle nettoyeuse de boiseries et de cuivres, sa pâle et fade silhouette à peine distincte de celle d'une servante ordinaire.

La nursery, la chambre de Georg, la chambre du professeur, que Tinka partageait maintenant, ayant cédé la sienne à Léa, occupaient le second étage. Mais Tinka se tenait à l'ordinaire dans le salon jaune du premier : elle griffonnait, des heures entières, sur le petit bureau placé dans l'angle de droite, à côté d'une des fenêtres ouvertes. Depuis quelques semaines, elle avait commencé un nouveau récit intitulé : les Cigognes.

Par cette bizarre appellation elle entendait symboliser les femmes régénérées, les annonciatrices de rÉve prochaine.. L'aventure de Pirnitz à Paris, cette levée des hommes contre l'œuvre des femmes, avait violemment frappé son génie. EUe en tirait la fable du livre. Et sans cesse, avec l'obsrination instinctive du romancier hanté par son œuvre, elle ramenait la conversation de Léa sur cet humble drame, — - les attaques de Minot et de Duramberty, la trahison de M^« Heurtcau, le mariage de Duyvecke, le crime de Geneviève.

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Léa répondait sans répugnance, racontait, donnait des détails... A l'hôpital de Commercial Road, on ne lui eût pas fait prononcer là-dessus une parole : ce passé la crispait alors d'horreur, elle lui attribuait toute sa misère, toute sa déchéance physique. Aujourd'hui qu'elle avait rejoint son fiancé, et rompu toute attache avec l'œuvre de Pirnitz, elle en parlait presque avec plaisir : conmie pour un évadé devient une sorte de joie aiguë le souvenir de ses fers brisés.

Dans le voisinage de Tinka, presque toujours bruissait la vive Ida, curieuse et instable, précieuse à sa mère malgré l'agitation qu'elle mettait autour de son travail... Souvent, quand la jeune femme méditait, son fauteuil un peu à l'écart de la table, mordillant son porte-plume de ses dents menues, sa main gauche pendante, une petite main grasse venait saisir cette main, et deux lèvres fraîches se posaient sur le bout des doigts. L'enfant s'asseyait sur le tabouret dont s'exhaussaient les pieds de Tinka. Et la tête blonde se nichait dans le giron maternel, entre les genoux qui s'écartaient pour la recevoir. Il y avait aussi des heures où Ida s'installait gravement sur une chaise, munie d'un cahier et d'un crayon. Elle s'appliquait à imiter les attimdes et les gestes de sa mère, traçait sur les pages blanches de mystérieux hiéroglyphes. Et si on l'interrogeait, elle répondait ce qu'elle écrivait un livre, comme maman».

Carolâ, plus lente, plus lourde, moins divertissante, parlant peu, bousculée et dominée par Ida, sa cadette de dix-huit mois, marquait une préférence pour le professeur Ebner, qui l'adorait, trouvant en elle un peu de sa ressemblance. Elle avait de lui, en effet, dans son joli visage bouffi et rose, les gros yeux bleus affleurants; ses cheveux blonds, au lieu de friser court comme ceux de Tinka et d'Ida, ondulaient en bandeaux, — tek, sans doute, ceux d'Ebner dans son enfance, à en juger par ce qui lui en restait. c C'est tout mon portrait à son âge », disait le brave homme à lunettes d'or. Il l'emmenait dans ses promenades d'entomologiste; on les voyait passer, la petite tenant le bas de la redingote de son père, par les routes et les sentiers, où il récoltait des insectes. Elle l'aidait ensuite à les préparer et à les fixer dans les boîtes; et, comme ceux du docteur, ses vêtements exhalaient une odeur pharmaceutique dont s'irritaient les nerfs de Tinka.

Edith, absente presque tout le jour, ne participait guère à la vie de Dartmoor House. Elle avait trouvé, à Torquay, un groupe féministe teinté de méthodisme et s'y était affiliée. Elle ne rentrait qu'aux heures de repas, rouge et vibrante d'ardeur, contait de vastes projets : rejoindre une florissante colonie du Queensland australien, fondée sur le principe de l'égalité absolue des sexes, — pour laquelle le groupe

recrutait des adhérentes. « L'Europe, déclaraitelle, est le pays de Gomorrhe; les justes doivent s'enfuir avant que le feu du ciel la consume... » Chaque soir, d'ailleurs, la vaillante nurse reprenait sa place de garde auprès de Léa, dormant quelques heures de léger sommeil sur une couchette voisine du lit où reposait l'épouse vierge. Bien que la santé de celle-ci s'améliorât, les nuits restaient mauvaises, avec les étoufTements subits, le déchirement de la toux, les sueurs épuisantes. Edith, ayant ramené Léa à Georg, s'était donné la tâche de la guérir. Alors seulement elle se considérerait comme libre, s'embarquerait pour le Queensland.

Après le souper, quand Ida et Carola avaient offert leurs joues aux baisers de tous, on demeurait ordinairement réuni dans le salon jaune, les fenêtres ouvertes sur le balcon dominant la baie. Georg s'asseyait au vieux piano d'acajou et jouait. Tinka, Léa, goûtaient la musique; le professeur lui-même n'y était pas insensible. Tinka chantait des mélopées finlandaises, comme au temps d'Apple-Tree-Yard; parfois Léa, sans donner de la voix pour ne point fatiguer ses bronches et sa gorge, fredonnait l'air avec elle. Ebner se frottait les mains silencieusement : la musique seule l'empêchait de dormir après ses repas. Edith allait et venait, indifférente, quittant le drawing-room pour regarder si les fillettes étaient tranquilles, pour aider Lizzie et

la bonne à Tofiice... Qnand le piano se taisait, on conversait paisiblement. Georg et Tinka engageaient ces graves et naïfs entretiens où ils cherchaient à s'expliquer à eux-mêmes leur propre conscience. Ebner y jetait des aphorismes de métaphysique allemande, Edith des versets de l'Écriture, convaincus tous deux que les raisonnements peuvent se remplacer par des sentences... Ces heures tranquilles étaient plus chères à Léa que les troubles minutes où elle était étreinte par les bras de Georg et lisait dans ses yeux le tyrannique désir. La chaleur du repas donnait à ses joues une plénitude et un éclat factices. Elle était belle et le savait; elle sentait que Georg la trouvait belle. Parfois, alors, elle lui prenait la main et lui disait :

— Je suis bien ici.

La santé de Léa parut s'affermir surtout à partir de la seconde semaine de septembre. La température de l'air s'était élevée et se maintint à une hauteur estivale. Oui, c'était vraiment Tété, le plein été à la veille de l'automne, cette limpide mer bleuâtre et ce ciel édncelant, ces villas blanches et rouges aux fenêtres béantes, aux balcons tendus de stores rayés, sous lesquels des femmes aux cheveux grisonnants, des misses blondes en blouses de percale multicolores, lisaient, buvaient du thé, ces tennis bien égalisés où de solides joueurs imberbes et des joueuses hardies se ren-

voyaient des balles avec une agilité méthodique. C'était Tété, ces concerts sur la jetée encombrée de promeneurs — au bout de laquelle on pouvait se croire à la proue d'un navire quittant un port de rêve, dans la féerie d'un paradis de verdure, de fleurs et de palais, au bruit d'une musique joyeuse. C'était l'été, ces barques rangées dans le port, et, dans la rade, ces yachts au fin gréement, ces éc^uipes de rameurs s'exerçant à la course, ces voiliers traversant incessamment la baie entre Torquay et Paignton, luttant de vitesse avec les petits steamers essoufflés. Et, surtout, c'était Tété, un été tout méridional, cette végétation plus que luxuriante, — fougueuse, invraisemblablement débordante, qui hérissait partout la terre rouge des collines, enveloppait Waldon-Hill, Vane-Hill, d'une dense fourrure de feuillage sombre et de fleurs empourprées, crevait les murailles des jardins, envahissait les routes, enlaçait au-dessus des chemins creux, — des célèbres lanes du Devon, — la ramure démesurée des arbres. Phénix aux feuilles aiguës, cactus hérissés, palmiers dans leur gaine velue, aloès, aucubas, cyprès, toute la flore du midi se mêlait aux arbres du nord, aux platanes, aux bouleaux, même aux sapins et aux hêtres. Les haies étaient comme rissées de fleurs, cloches violettes pareilles à de gros volubilis, fuchsias écarlates, roses de toutes couleurs. Un seul mot eût pu rendre à la fois l'abondance, l'entasse-

ment des plantes, et leur excessive vigueur : on vivait dans une serre ouverte, le cristal du ciel en était la voûte. Et partout régnait en efFet Todeur d'une serre, une atmosphère chargée de poussière florale, aiguisée par F haleine salubre de la mer.

Parmi cette ardeur des choses, Léa se transformait visiblement. Robert Bryce, qui l'auscultait chaque jour, risquait maintenant des pronostics meilleurs. L'espoir réchauffa le cœur des deux amants. De nouveau ils eurent foi en la vie et, par un naturel équilibre, à mesure que la pensée de la mort s'évanouit, ils s'aimèrent plus sereinement; leur désir ne fut plus anxieux et maladif, ils attendirent l'heure où ils s'appartiendraient tout à fait, dans la plénitude de leur volonté, dans la santé de leur conscience et de leur corps.

Léa redevenait avide d'air et de mouvement : ils purent recommencer les chères promenades d'après-midi, d'abord en voiture, puis à pied, comme aux jours de Londres et de Richmond. Ils n'aimaient guère la ville, avec ses rues banalement affairées, ni même la chaussée de la plage, les jardins voisins de la jetée. Trop souvent ils y rencontraient la traditionnelle petite chaise roulante pareille à une voiture d'enfant grandie à la taille d'un adulte, dans laquelle une jeune femme aux joues exsangues, un adolescent des séché, se faisaient traîner, regardant de leurs

yeux caves et ardents ce couple heureux qui passait. Us entreprirent des courses de plus en plus longues, à mesure que se restauraient les forces de Léa. Promeneurs actifs, ils ne tardèrent pas à connaître tous les environs de cette baie parfumée, d'un bout à l'autre des antennes rocheuses qui l'enveloppent. Le chemin de fer les jetait en pleine campagne; joyeusement ils débarquaient à telle petite station rurale, et de là s'en allaient à l'aventure par les lanes ombreux, dans toute la campagne. Grasse campagne plantureuse du Devonshire, où les blés jaunes récemment moissonnés laissaient debout le dru paillasson des chaumes, entre les labours, les prés, les cultures. Quelquefois une moisson tardive s'y faisait encore, un cheval solide traînant le char aux grandes ailes fauchantes, tandis qu'ailleurs on construisait les meules en façon de maisonnette, soigneusement d'aplomb, toiturées de paille en tresses. Ailleurs les champs de pommes de terre alignaient sur le sol leurs quinconces bien verts ; ailleurs la terre couleur de brique, déjà maintes fois retournée, attendait l'embkvage d'automne; ailleurs, foulant l'humide velours des pâtures, des bœufs se groupaient à l'ombre de bouquets d'arbres très vieux. Au coude de quelque chemin étroit, voûté de ramures, soudain un troupeau de moutons débouchait, bousculé à leur vue d'un brusque arrêt épouvanté... Un pedt berger aux cheveux de chanvre les ralliait :

les moutons passaient en folle déroute, les frôlant de leur laine rougie par la poussière des champs. Puis le chemin creux redevenait solitaire et silencieux... Alors les deux amants penchaient l'un vers l'autre leurs bouches chargées de désir. Mais le calme voluptueux de la campagne ôtait à ce désir son arrière-goût d'amertume.

Parfois, dans leurs courses joyeuses à travers cette province inconnue, soudain le rideau des arbres se déchirait, les collines écroulées découvraient l'horizon, l'infini de la mer saluait leurs regards. Elle leur souriait, cette mer qu'ils avaient devinée jadis au fond de la trouée de la Tamise, quand, sur la butte de Hampstead-Heath, ils contemplaient Londres un instant surgi de la brume printanière : la mer évocatrice des grands voyages, des traversées vers les pays méridionaux. Les rochers pourpres, vers la nappe mollement mouvante, descendaient par une pente abrupte, hérissée de bosses et d'aiguilles, mais toujours fourrée de broussailles, d'arbustes en fleurs, de verdures où disparaissait la sinuosité des sentiers. Us s'arrêtaient, et ravis, les bras enlacés, cherchaient dans les yeux l'un de l'autre le mirage de l'immensité. L'ardeur de la marche et la saveur de l'air vivifiaient les joues et les prunelles de Léa. « Non, pwsait Georg, il n'est pas possible qu'elle soit dangereusement atteinte. La vie est en elle trop vigoureuse ; elle a été minée par le chagrin et la misère, voilà tout... »

Peu à peu la mer conquit Léa, comme elle avait conquis Georg. Us délaissèrent les lanes de l'intérieur pour les côtes pittoresques; ils ne perdirent guère plus de vue l'horizon de la baie. Ils partaient après le lunch, dans le soleil de l'aprèsmidi, par les rochers. Ils évitaient les chemins firayés, lui leste comme un chasseur de chamois et d'ours, elle confiante, hardie, pourvu que sa main fût tenue par la main de Georg. Lorsqu'ils avaient trouvé un site à leur goût, bien sauvage, une crique bien à l'écart des promeneurs vulgaires, ils s'asseyaient sur le sable ou sur les falaises et laissaient couler les heures avec la lumière qui, peu à peu, pareille à la poussière d'or d'un gigantesque sablier, descendait du ciel vers la mer. Dans une quiétude croissante, ils se racontaient enfin ces heures d'absence dont le récit, d'abord, par une sorte de pudeur hostile, expirait sur leurs lèvres ; et, à mesure, leur passé jaillissait des profondeurs de leur mémoire. Us le revécurent; ils s'étonnèrent d'avoir pu être ce qu'Us avaient été, d'avoir fait les choses qu'ils avaient faites, et de sentir pourtant le lien mystérieux de leur personnaUté unir au présent les temps abolis, — leur conscience d'hier, leur volonté d'hier, à leur conscience et à leur volonté d'aujourd'hui... Derechef, lucides et sains, Us se complurent à pénétrer leur pensée, ces façons particulières de comprendre, de vouloir, qui sont pour ainsi dire la forme de l'âme. Us se réjouirent

de retrouver ces âmes telles qu'au temps de leur plus mystique tendresse. Elles n'avaient pas changé. Elles s'étaient seulement enrichies d'expérience» au cours de la vie. Ils en chérirent la figure immuable; mais ils adorèrent aussi ce que la solitude et la douleur y avaient marqué de cicatrices.

Tous les sites célèbres qui jalonnent le contour de la baie, — Teignmouth, Dartmouth, Oddicombe, Babbacombe, Antey's Cove, Daddy Hole Plain, — leur furent bientôt familiers. Ils en découvrirent d'autres qui n'avaient point de noms, et qu'ils préférèrent comme des choses à eux. C'étaient maintenant les derniers jours de l'été, et l'on eût dit que la chaleur augmentait, que la lumière gagnait en éclat. Dans cette canicule tardive, Bryce, habitant la contrée depuis longtemps, devinait l'annonce des tempêtes d'équinoxe. a Quelques mauvais jours à passer, et puis l'automne ramènera le soleil : ce coin de l'Angleterre est plus également tiède que Nice et ritaUe... » Georg et Léa profitaient des derniers beaux jours, allongeaient leurs promenades. Il leur arrivait de partir après le déjeuner du matin, de demeurer dehors jusqu'au soir : ils déjeunaient dans une auberge quelconque, dans une de ces petites inns où Ton trouve toujours de la bière, du beurre et quelque crustacé bien frais, homard ou crabe... Après le lunch, Léa se reposait, étendue sur un canapé ou simplement assise

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en quelque vieux et confortable fauteuil : Georg tenait sa main, elle s'endormait. Ils revenaient de bonne heure, évitant, d'après les conseils de Bryce, la chute de température déjà brusque qui suivait le coucher du soleil.

Et chaque jour, durant leurs excursions autour de la baie, ils apercevaient, surgissant des flots en forme de pyramide tronquée, cet écueil de Gilder Rock où Georg, avant l'arrivée de Léa, abritait sa farouche solitude, sa haine de tout bruit et de tout visage vivant. Suivant l'angle d'où on le voyait, l'écueil montrait un versant velu de verdure ou une surface rouge et nue, entaillée à mi-hauteur d'une cavité noire. Léa aimait cette roche isolée. Elle la cherchait tout de suite du regard... Elle eût voulu s'y rendre en pèlerinage avec Georg, comme en un lieu consacré, où il avait pensé à elle dans le désespoir et la rancune. Mais Bryce avait conseillé d'attendre que Léa fût rétablie; la convalescente craignait la mer, et, si courte que fût la traversée, un spasme de l'estomac pouvait, par contre-coup, provoquer une hémoptysie.

Un dimanche matin, Léa s'éveilla si joyeuse, si bien portante, qu'elle eut le vif désir d'une promenade en barque. Elle courut aux vitres du salon jaune. La mer, qui montait, était à peine moirée de facettes, et la dentelle légère du flux s'éparpillait, s'évanouissait sur la côte.

dès que mourait la vague. Le soleil , encore bas, avait déjà de la force; Gilder Rock, dans l'éloignement, s'enveloppait d'une gaze bleuâtre.

Edith était à l'église : elle y passait le dimanche entier. Léa se vêtit seule. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait tout à fait d'aplomb, la respiration franche et libre, la gorge claire. Elle ne souffrait de nulle part. Sa gaieté, sa beauté frappèrent tous les hôtes de Dartmoor House, au déjeuner du matin. A Georg seul elle conEa son envie. Il la voyait si vaillante qu'il consentit. Il fut convenu qu'ils partiraient à pied aussitôt le déjeuner fini, sans attendre la visite quotidienne de Bryce.

Ils quittèrent la maison vers dix heures : personne ne connut leur projet. Le dimanche, odieux en Angleterre aux touristes soucieux de divertissement, leur plaisait entre tous les jours de la semaine. Surtout pendant les offices, c'està-dire jusqu'aux environs de quatre heures du soir, un vide presque absolu se faisait sur la plage, dans la ville aux magasins clos, dans les jardins aux tennis abandonnés, dans le port 011 les bateaux sommeillaient, sur les routes même que les joyeux chars à bancs, les landaus, les piétons n'emplissaient plus de poussière. Il leur semblait alors que la campagne déserte, les routes et la mer leur appartenaient en propre. — Ils contournèrent Torquay sans y pénétrer.

par Parkhill Road et Sea Road, gagnèrent Babbacombe et St-Marjr's Church, deux jolis villages jumeaux, sur le plateau nord qui domine la baie. De là on apercevait Gilder Rock si proche qu'on distinguait les fleurs sauvages dans les buissons. Georg guida Léa jusqu'à un sentier qui mène à la plage, à travers les rochers. Mais avant de s'y engager, il frappa à la porte d'un pedt cottage ancien, sur le bord de la route. Un jardinet l'entourait, envahi par les fuchsias. La toiture s'affaissait sur l'unique étage. Un homme maigre, de haute taille, les cheveux blancs, la peau tannée par le rasoir, ouvrit. Il parlait d'une voix rêche et basse, le masque immobile.

— Bonjour, sir, dit-îl.

— Bonjour, Bissie. On va bien chez vous?

— Oui. La vieille est au service. Elle s'inquiétait de vous parce qu'on ne vous voyait plus. Vous n'avez pas été malade?

— Non, Bissie, merci... Le canot est en bas?

— Oui, sir. Je l'ai visité hier matin, et je l'ai nettoyé. Vous voulez la clef du cadenas?

Il fouilla son gilet de laine et tendit une clef toute rougie par la rouille marine.

— Quel temps aurons-nous? demanda Georg.

— Oh 1 la pluie nous viendra bien la prochaine nuit, ou peut-être ce soir... Il fait trop chaud. Mais si vous allez seulement au Rock, la lady et vous, vous ne risquez rien. Vous aurez

toujours le temps de voir venir l'orage et de rentrer sans vous mouiller.

— Hâtons-nous! dit Léa.

Ils partirent, alertes et gais comme des enfants. Tout en dégringolant le sentier, Georg expliquait à Léa que ce vieux était un ancien \

pêcheur, entré plus tard au service de M. Savil, \

le premier propriétaire dé Gilder Rock. Il avait transporté tous les matériaux dont la chapelle était construite, et, plus récemment, les quelques meubles installés par Georg dans son atelier improvisé. Le canot où ils allaient faire la brève traversée lui appartenait.

C'était un fort canot : dix personnes y eussent tenu à l'aise. Une chaîne nouée autour des deux avirons attachait l'arrière à un anneau l scellé dans la falaise. Georg ouvrit le cadenas de \ la chaîne, délia les avirons, traîna le canot sur le y

sable et le mit à flot. Léa admirait sa souple |

adresse et sa force : elle voulut, pour montrer '

qu'elle-même était redevenue robuste, porter les rames sur ses épaules. Ils s'embarquèrent dans une pedte crique toute proche. Léa prit le gouvernail. Georg nagea vivement pour doubler . Gilder Rock, abordable seulement, à marée , haute, par la paroi occidentale. 1

Us l'atteignirent en moins d'une demi-heure j

sans que Léa eût ressenti le moindre trouble, I

tant la mer était unie. Le flux couvrait toute la I

base de l'écueil; mais on avait ouvert à coup de

mine un abri, un petit port avec un entablement assez large. Georg y sauta le premier, amarra le canot, et, prenant Léa dans ses bras, la fit débarquer à son tour.

De là jusqu'à la plate-forme où la chapelle était bâtie, on moiitait aisément par un escalier taillé dans la roche vive, et cet escalier, comme le triste gothique de la chapelle anglicane, aurait sans doute gâté le pittoresque du site, si durant les douze années écoulées depuis la mort du pieux Savil, son oeuvre n'eût été continuée et corrigée par la nature. L'embrun de la mer, entrant librement par les jours et les nuits de tempête dans le morne édifice, rongeait et patinait la crudité des pierres. Des mousses, d'un vert maintenant roussi par l'été, tapissaient le mur nord-est opposé au vent dominant; une ample fenêtre ogivale trouait ce mur, son meneau central et sa base écroulés, tandis qu'un inextricable fouillis d'arbustes, poussés entre la bosse extérieure du chœur et le roc, soudait- la pierre taillée à la pierre brute : en sorte que la petite chapelle semblait enfantée par l'écueil. Une floraison de corolles blanches, portant sur chaque pétale une tache brune oblongue, débordait du faîte.

— Oh! les gracieuses fleurs ! s'écria Léa... Je n'en ai jamais vu de pareilles... Comment les appelles-tu?

— Ce sont des espèces de liserons sauvages.

dit Georg. Moi-même, je n'en ai jamais vu qu'à Gilder Rock.

Il releva les rideaux de toile à voile dont Bissie se servait pour clore, contre les intempéries, la porte d'entrée et la fenêtre ogivale, A ce moment une bande de mouettes frôla Técueil, tout près des deux amants. Léa distingua leurs petites têtes rapaces, où luisaient des yeux de proie, leurs pattes rosâtres demi-pliées, et soudain ce ne fut plus qu'une envolée de neige, loin, loin sur la mer. Avec une clameur mourante, l'odeur salée de leur passage s'évanouit.

Maintenant la petite chapelle s'ouvrait à l'air et au soleil. Georg y promena Léa, émue et curieuse.

— Ce n'est guère confortable, n'est-ce pas ? disait-il en souriant. Mais, sauf mon attirail de peintre, les meubles ont été choisis' par Bissie.

Ce que Georg appelait son attirail de peintre formait un tas remisé dans un coin et recouvert d'une bâche, d'où émergeait la pointe d'un chevalet. Le mobilier consistait en un divan, un fauteuil, une table basse. Sur l'autel, au fond, une grosse lanterne marine était posée; des vêtements goudronnés, le suroît des pêcheurs, pendaient accrochés au mur, avec un plaid écossais.

— Il m'est arrivé de passer plusieurs jours de suite sans quitter ce pauvre abri, dit Georg. J'ai dormi sur ce divan les courtes heures de quelques nuits d'août.

Léâ, unissant dans une sorte de ferveur amoureuse son propre passé au passé de Georg, murmura :

— Comme nous avons souffert !

Elle s* appuyait sur lui, emplissait son oeil du spectacle de ces pierres, de ces mousses, de ces humbles objets témoins de la douleur solitaire de son aimé. La voûte du chœur était fendue obliquement. Par la fissure, quelques branches déjà vigoureuses jaillissaient : l'une d'elles touchait presque le sol. Ils revinrent vers la fenêtre écroulée : de là, tout le profil des côtes était invisible; on n'apercevait que le ciel et la mer, vers le sud-ouest, — comme de la proue d'un navire, au large.

Georg roula le divan devant la fenêtre, pour que Léa pût se reposer. Tous deux s'assirent côte à cote, envahis d'une grande paix. Le soleil montait vers le méridien, versait sa lumière presque d'aplomb sur l'eau, où même les moires peu à peu s'effaçaient. L'eau glauque aux abords de recueil, puis bleuâtre, s'étendait plus loin comme un grand lac de cuivre liquide.

Léa dit :

— Je suis heureuse que jamais aucune autre femme ne soit venue ici avec toi.

Il ne répondit pas : leurs yeux se caressèrent. Georg comprit qu'elle pensait à ces femmes d'Italie qu'il avait serrées dans ses bras, qui lui avaient révélé la volupté. Et cette volupté lui

parut si vaine, si infime, qu'il n'eut plus de remords de l'avoir goûtée.

Au fond de l'horizon, une bande livide s'élargissait. Les mouettes étaient revenues; à un quart de mille de Gilder Rock elles s'acharnaient en tourbillons avides sur un point indistinct de la mer. Georg et Léa, leurs mains se touchant, éblouis par le jour plus éclatant aux approches de midi, demeurèrent longtemps silencieux. Ils étaient certains de rêver aux mêmes choses : à leur propre vie, au mystère de la destinée qui les avait fait se connaître — lui, venant des steppes d'un pays boréal, d'un pays de pêcheurs et de pasteurs proches encore de la simplicité primitive ; elle, de la Ville par excellence, symbole des civilisations surannées... La destinée les avait fait s'aimer, se quitter, presque se haïr, puis se réunir pour souffrir encore à l'heure présente, où ils se pardonnaient.

Léa rompit le silence, d'une voix grave :

— Je pense qu'en ce moment Pirnitz et Frédérique luttent à Paris contre de rudes obstacles pour affranchir les femmes de l'autorité, de la protection, de l'amour de l'homme. Elles croient que tel est leur devoir. Et moi-même, ce fut longtemps ma croyance. Maintenant je suis sûre que mon devoir est de demeurer. près de toi et de t' aimer.

— Je t'aime, dit Georg.

Elle posa ses mains jointes contre la poitrine

du jeune homme, les prunelles levées vers lui, comme si elle implorait de sâ bouche les paroles de vérité :

— Alors, poursuivit-elle, je suis hantée par ce que Tinka et toi disiez, je m'en souviens, le soir oh. je suis arrivée. Il me semble qu'auprès de Pirnitz et de Frédérique, j'avais raison, je faisais ce que je devais, et il me semble aussi qu'aujourd'hui, auprès de toi, je me conforme à la raison, au devoir... Les deux devoirs, les deux vérités ont beau se contredire, je ne sens plus leur contradiction engendrer en moi la révolte ou la haine. Dis, mon aimé, toi qui pénètres si merveilleusement les secrets de la conscience, d'où vient qu'aujourd'hui je goûte ce calme? Il n'est point fait d'indiflférence, puisque j'aime à la fois la vérité d'hier et la vérité d'aujourd'hui.

Georg fut un instant méditatif, les yeux attachés sur cette bande livide, allongée comme une entaille dans l'horizon entre la mer et le ciel. De plus en plus large, elle s'enfumait çà et là d'une buée obscure.

— Souvent, répliqua-t-il, quand j'étais loin de toi, je me suis interrogé moi-même sur ces choses. Et, comme toi, j'estime que Frédérique, Pirnitz, Edith font le bien; que Tinka et moi, en quittant Larmsoë, nous avons fait le bien. Non ; ces idées absolues, dont la foule se moque, ne sont pas erronées! La nécessité d'affranchir la femme n'est pas une utopie : la femme est réélis

lement aujourd'hui la serve de Thomme; rhomme esc réellement Tennemi et le tyran de la femme. Seulement, ces temps d'asservissement et d'hostilité ne dureront pas toujours. La doctrine de Pirnitz, bonne pour un temps de com- I bat, deviendra par suite inutile et fausse. Elle

f : s'abolira d'elle-même, le jour où la femme aura

t triomphé, conquis l'égalité. Or, ces temps à

|: venir, il dépend de nous de les réaliser dès

t maintenant pour nous-mêmes, pour le couple

|: humain que nous sommes.

'^ ' — C'est vrai, murmura Léa. Pourquoi serais-

^ tu mon ennemi, toi que j'adore? Pourquoi te

I traiterais- je en ennemi puisque tu ne veux pas

î mon mal ?

!;■ — Ni ton mal, ni même ton esclavage. J'ai,

ï Dieu merci ! dépouillé pour ma part l'hérédité

f mauvaise qui incite l'homme à courber la femme

l sous son joug. Je sais que tu es mon égale : il

^ n'est pas besoin que tu te révoltes contre moi

* pour me le prouver. Et, dès lors, tu ne saurais

j" t'asservir en m'aimant.

^ — Tu sais ce qu'elles disent, Georg?... Elles

disent que, malgré tout, la femme est une vaincue dans l'amour, et l'homme un tyran. N'est-ce pas la réalité? Les premiers jours, ne l'avonsnous pas éprouvé nous -même, sans nous l'avouer?

— Elles disent juste, répliqua Georg, dans la conception des sexes ennemis, qui est bien celle

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de rhumâtiité d'aujourd'hui. Mais quand s'accomplira cette Cité future dont l'image est en nous, quand la femme affranchie deviendra l'égale de l'homme, l'un de ces deux êtres serat-il donc le vainqueur, et l'autre le vaincu, parce qu'ils s'aimeront? J'en ai la certitude, j'en ai la foi : l'amour, loin de sacrifier l'un à l'autre, doublera leur commune puissance.

Léa prit entre ses mains le front de Georg, et, les yeux fervents, de cette voix qu'elle avait eue sur les bruyères de Hampstead, au temps de leurs fiançailles mystiques :

— Georg! Georg! s'écria-t-elle, si tu dis vrai, pour que j'aie le droit d'abdiquer les grands rêves de Frédérique et de Pirnitz, il faut que je sois moi-même enfin devenue cette Eve qu'elles annoncent, la femme de la Cité future. Si je ne suis qu'un pauvre être encore emprisonné dans le passé, elles ont raison, — j'abdique vraiment et je déchois en me donnant à toi. Oh ! ne me trompe pas, toi qui es meilleur, plus lucide et plus fort que moi. Révèle-moi à moi-même. Dussé-je défaillir et déchoir, je veux tout de même t'appartenir. Et je serai la vaincue, et je serai l'ancienne esclave, et je me courberai. Mais pour toi, pour toi qui est tellement l'affranchi, l'homme delà Cité future, je voudrais t'apporter en moi l'Eve prochaine, la seule épouse digne de toi !...

Sans répondre, il l'attira. EUe renversa sur

l'épaule de Georg un visage transfiguré; la beauté récupérée de leur tendresse les enivra. Ils aimèrent, en cette minute, tout ce qu'ils avaient enduré; ils comprirent pourquoi tant d'épreuves furent nécessaires. Ce que l'humanité masculine et l'humanité fémine devaient souffrir durant une longue suite d'années, de siècles peut-être, pour s'élever jusqu'à la conquête de leurs droits égaux, ils l'avaient souffert, eux, dans le court cycle de leur jeunesse. Ils étaient mûrs de toute la maturité des générations successives. La destinée les avait élus. Partis de l'ignorance d'aimer, d'une sorte de pureté farouche, ils avaient connu l'héroïsme de la conscience, l'immolation à l'Idée. La séparation les avait fait pâtir dans leur chair et dans leur sang. Il avait subi le désir cuisant, inassouvi; elle avait frémi de révolte. Cette ère de solitude hostile prédite par le poète, les deux sexes à l'écart l'un de l'autre, se jetant un regard irrité, ils l'avaient traversée, comme un désert.

Puis, un jour, brisant les entraves, la Femme avait rejoint l'Homme, l' Épouse était montée vers l'Epoux par un calvaire. Et quand elle était tombée dans ses bras, elle était toute meurtrie, toute saignante, des aspérités de la route... Quel* que temps ils ne s'étaient point reconnus. Voici qu'enfin aujourd'hui ils se trouvaient face à face, libres et conscients. Pour la première fois, ils comprenaient la leçon et le symbole de leur

propre passe, ils lisaient dans leurs yeux la volonté de se donner librement et de se conquérir sans violence. Ils étaient parfaitement des égaux, revenus à la liberté du paradis légendaire, seul Homme et seule Femme devant la nature. Leurs lèvres, auxquelles l'hérédité avait enseigné le geste du baiser, s'unirent comme au soir de Richmond : mais, étonnés, au lieu de la joie trouble qui les avait alors convulsés, ils goûtèrent l'apaisement d'une eau fraîche étanchant leur soif. Ils se baisaient, puis se contemplaient. Ils contemplaient le lieu témoin de cette transfiguration; la terrasse de roc avec sa chapelle ruinée, le berceau de la voûte fleurie, et par la fenêtre écroulée, la vaste mer dont le soleil, aux approches de midi, faisait une nappe de cuivre liquide.

— Vois! là-bas... dit Georg.

Sa main montra l'horizon. La bande livide avait disparu : mais de lourdes nuées montaient à sa place : déjà tout l'ouest en était envahi. Dans ces nuées superposées, lentement mouvantes, le regard cherchait, comme toujours, les formes de la réalité. Une ville de rêve, plus grandiose que nulle architecture, détachait maintenant sur le ciel éclatant l'orbe de ses dômes, les fûts de ses colonnes rostrales, les nefs et les frontons de ses temples. Des avenues convergeaient à des arcs triomphaux. Les galeries des palais se prolongeaient par des portiques... Les deux amants, joue contre joue, mêlant leur souffle, voyaient

avec ravissement cette cité idéale s'exalter au moment où eux-mêmes sentaient comme une ancienne écaille se fendre, se détacher d'eux, tomber en poussière à leurs pieds. Et la ville ne naissait pas à l'heure du couchant, sous la pourpre défaillante du soir, mais à l'heure méridienne, bâtie dans le soleil. Hallucinés par trop de clarté, Georg et Léa n'aperçurent bientôt que cette étendue de cuivre étincelant et cette ville qui en était comme l'enfantement gigantesque. Les distances s'abolissaient, dans le mirage répercuté du ciel et de la mer. Ils vécurent parmi ces nuées groupées en monuments. Leurs yeux, qui se fermaient, las de lumière, en gardèrent l'image sur leurs paupières abaissées. Ils se donnèrent l'un à l'autre, — conscien ts d'être les habitants prédestinés de cette Cité future qui s'édifiait autour d'eux.

Quand Georg, ayant repoussé de l'aviron l'immobile rocher, navigua de nouveau vers la côte, — Léa assise en face de lui dans le canot, — ils se sentaient encore engourdis par leur songe héroïque et voluptueux. Étaient- ils plus proches de midi ou de la nuit? Ils ne le savaient pas et le soleil ne les enseignait plus. Ces nuées superposées qui naguère, à l'ouest, bâtissaient une ville, s'étaient effondrées lentement, réduites en poussière obscure, et peu à peu répandues sur toute la surface du ciel. D'autres nuées montaient

maintenant, déchiquetées comme des bouts de crêpe noir,pointillées de fumées livides et rondes, beaucoup plus basses. Tous ces météores se rassemblaient; on les eût dits encore incertains du point où ils s'uniraient... Il y en avait d'immobiles, soudés à la voûte du ciel; quelques-uns glissaient rapidement, comme animés d'une vie indépendante. La mer, sans vagues, commençait à se strier de lignes blanches.

Georg força de rames. La pâleur de Léa l'inquiétait, bien qu'elle lui sourit et ne montrât aucune peur.

— Tu ne sens point de mal, chérie? demandat-il.

Elle fit <K non j> de la tête. Ni la morosité du flot, ni la menace de l'orage, qui l'effrayait tant d'habitude, ne troublaient son enchantement. Bientôt ils atteignirent la côte, le petit port au pied de la falaise..

— Maintenant, allons vite! dit Georg.

Le canot tiré sur le sable, la chaîne rattachée à l'anneau, ils escaladèrent le sentier vers le plateau. A moitié route, Léa s'arrêta :

— Comme c'est beau! Regarde!

La surface de l'eau pâlissait, crispée, le ciel se tachait comme une peau de panthère. Tout au fond, vers la droite, des rayons d'un soleil étrange, électrique, fendaient le plafond des nuées et dansaient dans une mer lointaine, déjà furieuse.

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— Je t'en conjure, hâtons-nous! s^écria Georg, entraînant sa femme.

— Mais, répliqua-t-elle, gaie toujours, goûtant comme une caresse son étreinte inquiète, nous n'aurons jamais le temps de regagner Torquay avant Forage ?

— Aussi n'irons-nous pas jusqu'à Torquay. Nous nous réfugierons au cottage de Bissie et nous laisserons passer le grain.

Ils touchèrent enfin la crête des rochers. Comme ils se mettaient à courir, se tenant la main, vers la maisonnette isolée qu'on voyait à cent yards environ, une rafale du large balaya le plateau, secoua la jupe de Léa, telle une flamme de drapeau, les enveloppa des premières gouttes pulvérisées d'une pluie glacée. En moins d'une minute, ils furent au cottage.

La porte, que Georg heurtait, résista. Porte chenue, dont les ais avaient la blancheur d'ossements desséchés, elle était en partie enfouie sous le seuil de pierre, et tout le logis, si petit qu'on l'eût dit habité par des nains, offrait un aspect de vieillesse accablée; il semblait rentrer sous terre lentement. Alentour, le vent secouait dans la pluie les fuchsias des haies, les chrysanthèmes liés en bottes verticales. Les roses du Bengale s'effeuillaient.

— Ho! Bissie! cria Georg, frappant du poing contre la porte.

On entendit, de l'intérieur, une clameur en-

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rouée, des pas inégaui. Georg protégeait de son mieux Léa, qui riait et disait :

— N*aie pas peur, je suis bien.

Enfin la porte s'ouvrit, et une vieille toute vêtue de cachemire noir, avec un bonnet de crin noir, inspecta les arrivants d'un oeil vitreux. Son visage était curieusement crevassé, terreux, moussu. Elle s'anima soudain en reconnaissant Georg.

— Oh! bonne après-midi, sir... Entrez vite! Comment êtes-vous dehors par ce temps?...

— Mère Kate, dit Georg, avez-vous du feu et du thé chaud? La dame a firoid et ses vêtements sont mouillés.

— Aujourd'hui dimanche il n'y a pas de feu dans la cuisine. Mais je peux en allumer.

— Bon ! dépêchez-vous... Maintenant, puisque vous n'avez pas de feu, il faut que vous prêtiez des vêtements à ma femme et que vous la laissiez se reposer sur le lit, bien couverte.

— Certes, dit la vieille.

Elle s'empressa, un peu affolée, tournant comiquement sur elle-même, marmonnant des paroles inintelligibles dont elle aidait sans doute sa pensée défaillante. D'une armoire en massif acajou, elle tira une jupe de drap brun et un caraco, soigneusement empaquetés dans un papier qui sentait le thym. Léa, très joyeuse, avec l'aide de Georg, défie ses botdnes, sa robe, son corsage. Un lit antique à baldaquin, qui devait dater de la reine Anne, occupait le fond du petit

parloir. Léa s'étendit sur la couche dure; pardessus ses pieds une couverture piquée fut ramenée... Elle obéissait à Georg, soucieuse surtout de ne point l'alarmer. Pourtant elle éprouvait un peu de répugnance pour ces choses qui, malgré leur propreté méticuleuse, exhalaient une étrange et persistante odeur de vieillesse.

— Où est Bissie? demanda Georg.

— Il est allé là-ba$, répondit la vieille, indiquant une direction par un geste de la tête. Il est allé voir du travail qu'il aura à faire demain. C'est pour un jeune homme étranger... Oh! voilà la saison où le travail recommence. Mais il va rentrer.

Elle dit cela avec un vague sourire qui étoila sa face de grosses rides. Puis elle s'en alla dans la cuisine allumer du feu. On la vit reparaître de temps en temps, apportant un à un, avec des mains tremblantes, les objets nécessaires à la confection du thé. Elle les posait sur la table ronde du parloir, couverte d'une rude serviette blanche. C'était un service en étain aux formes rebondies, insolites.

Georg ne lâchait point les doigts de Léa; il guettait la fièvre dans ses yeux. Elle était un peu rouge, sous ses cheveux châtains, qui paraissaient bruns dans la demi-obscurité de la pièce. Mais le pouls battait régulièrement; k peau restait fraîche.

— J'ai bien envie, dit Georg, de te laisser à

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la garde de cette vieille et de courir à Torquay ou plutôt à St-Mary's Church qui est plus près. Je fefai atteler une voiture fermée pour nous ramener chez nous.

— Oh! non... ne me quitte pas! fit-elle, s'accrochant à la main de Georg. Nous sommes bien ici. Quand Bissie reviendra, tu l'enverras chercher la voiture.

Il jugea qu'elle avait raison. Dehors, maintenant, la pluie faisait rage. Par la fenêtre à guillotine, à rideaux de crochet, on apercevait le jardin exigu, les rosiers, les fuchsias en déroute sous les rafales. Kate s'attardait : dans la cuisine toute proche son pas s'affairait lourdement et sa vieille voix ronronnait... Soudain un effort crispa les traits de Léa et ses doigts serrèrent plus fort les doigts de son mari. Puis elle ne put résister davantage, un frisson la secoua... Durant quelques secondes elle claqua des dents et trembla de tous ses membres. Georg, effrayé, embrassait le buste de sa femme. Il appela :

— Kate! Kate! dépêchez-vous, pour Dieu!... Vite... le thé! du thé chaud!...

Mais la vieille, encore qu'elle se hâtât, ne put achever ses préparatifs avant que la crise fût calmée. Toute vibrante encore et quelques gouttes de sueur aux tempes, Léa but coup sur coup deux tasses du liquide chaud.

— Je vais mieux, dit-elle, oh! bien mieux... ne t'inquiète pas, je t'en prie.

f04 LES VIERGES FORTES

Et pour rassurer Georg, elle plaisanta.

— Dieu! que ce thé est mauvais I II sent la vieillesse comme toute cette maison.

La porte s'ouvrit alors, livrant passage à Bissie en complet de drap lustré. Il s'arrêta un instant à la vue de Georg et de Léa étendu ; mais il ne proféra aucune parole.

— Bissie, dit Kate, voici Sir Georg et sa femme qui ont été pris par la pluie. Il faut que tu ailles chercher une voiture de remise pour les ramener à Torquay.

— Bon, fit le vieu?.

— Courez vite, Bissie, insista Georg. Tenez, voici une livre.

— Chez Samson de St-Mary's Church, demanda l'homme, je dois louer la voiture?

— Où vous voudrez, mais vite... N'importe à quel prix.

Quand il fut parti d'un pas leste, Léa sentit s'apaiser son malaise. Elle s'amusa avec Georg à regarderies lieux où ils étaient, tellement curieux dans leur vétusté, avec la quantité de petits cadres qui décoraient les murs comme les ex-voto d'une chapelle, daguerréotypes miroitants, portraits de souverains découpés dans des journaux illustrés, et surtout nombre de photographies représentant des tombeaux.

Peu à peu, dans la tiédeur de la chambre bien close, la jeune femme s'endormit. Georg veillait son sommeil. Bouleversé d'une indéfinissable

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anxiété, il ne lâchait pas la main qui devenait moite de sueur... Un temps assez long passa ainsi. La vieille avait voulu desservir la table; Georg lui fit signe de rester dans sa cuisine, de ne pas troubler le repos de Léa. Déjà le vent secouait avec moins de brutalité les fuchsias du jardin. La tempête se pacifiait dans une pluie dense et continue. Georg tenait la main de Léa, et cette petite chose de chair et de sang, pâle, veinée de bleu, l'émouvait d'une profonde tendresse. Il posait dessus sa bouche; toute sa vigueur, à lui, il souhaitait la faire pénétrer dans les légères veines bleues, dans la pulpe de la chair. Son amour, comme tous les grands amours, s'était décuplé par la possession : le bonheur d'être le mari de Léa lui apparaissait désormais si prodigieux qu'il éprouvait, par contre-coup, une affreuse angoisse de l'avenir.

Dans son sommeil, Léa prononça quelques mots indistincts. Elle se réveilla, sourit à Georg.

— Je vais bien, dit-elle encore, préoccupée de le rassurer.

Ils parlèrent amicalement, plus tranquilles. I Léa demanda :

! — La vieille disait tout à l'heure : oc Bissie est

allé là-bas pour voir du travail, y> et il était question d'un jeune homme étranger. Quel travail fait donc Bissie?

Georg hésita :

— C'est le fossoyeur de St-Mary's Church...

Léa ne parut pas alarmée de la réponse. Elle parla aussitôt d^autre chose, pria Georg de lever le rideau de la fenêtre <k pour voir le temps... » La vieille se montra sur le seuil du parloir :

— J'entends la voiture, fit-elle.

En effet, le gravier de la route grinçait sous des roues. La porte de Tenclos fut ouverte. Alors Léa, penchée à l'oreille de Georg, lui dit avec une voix tendre et sereine :

— Si je mourais dans ce pays, je ne veux pas qu'on me mette à Torquay, ni à St-Mary's Church. Je veux dormir où nous étions, — . sur notre rocher, en face de la mer!

URANT de longs jours, le soleil demeura caché derrière les nuées grises.

La pluie tombait fine, menue, comme un brouillard, noyant tout le paysage devant Dartmoor House. Lorsqu'elle cessait un instant, on apercevait une mer hérissée, d'un vert glauque, avec de petites vagues dentelées de blanc sale. Par les trois hautes fenêtres du salon, Léa regardait, quelquefois debout, plus souvent assise dans le fauteuil de Tinka auprès de la table à écrire. Le port, le chemin de Park Hill, le morne établissement des bains, les bateaux à l'ancre qui dansaient sur place en creusant un long sillage, tout avait un aspect abandonné et lavé, infadgablement rincé par d'inépuisables coulées d'eau. II semblait à la jeune femme que l'espoir fût perdu de voir jamais le soleil. Était-ce donc une chimère, cette baie méridionale aux ver-

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dures fougueuses, ce site de lumière et de fleurs, contemplé naguère par ces mêmes fenêtres?

Léa n'était pas plus malade qu'à l'hôpital de Commercial Road, bien que les sueurs nocturnes et les étouffements eussent recommencé. Même elle souffrait moins : on eût dit que tout ce par quoi elle percevait le monde extérieur s'était ouaté, amorti. Seulement, dans les tragiques heures d'hôpital, parfois le cauchemar s'interrompait, se déchirait : par la déchirure la patiente entrevoyait ce pays de songe, cet horizon de soleil et de fleurs, — intimement certaine d'y atteindre. Aujourd'hui, la vision luisait dans le passé, elle s'y effaçait lentement parmi le brouillard et la pluie. Chaque fois que l'imaginadon de Léa l'évoquait, son cœur en ressentait un choc douloureux : a Cela a été, pensait-elle, et ne sera plus... » Elle fermait les yeux, pour oublier la pluie qui dissolvait lentement son rêve.

Tous les hôtes de Dartmoor House s'empressaient autour d'elle : tous, depuis Georg jusqu'à la pedte Morley, jusqu'aux blondes fillettes de Tinka. Elle obéissait aux prescripdons du médecin et d'Edith ; docilement elle se couchait, se levait, changeait de linge, mangeait, prenait des ponons... Mais elle acceptait tous ces soins par reconnaissance, pour ne point faire de peine autour d'elle. Depuis le jour de Gilder Rock, sans pouvoir s'expliquer à elle-même la raison de son désespoir, elle ne croyait plus guérir. Et, de ca-

cher cela à Edith, à Tinka, à Georg surtout, lui imposait une fatigue intolérable. Elle demandait grâce parfois, suppliait qu'on la laissât seule dans les deux pièces du premier étage, sa chambre à coucher et le salon jaune. Elle disait qu'elle avait sommeil : elle aspirait à ne plus composer son visage, à ne plus surveiller ses gestes, ses mots. Être seule ! Pouvoir penser à soi-même avec Tégoïsme absolu des malades condamnés ! Pouvoir se regarder dans les glaces, guetter le ravage du mal, contempler en face la mélancolie du sort ! Se pleurer librement comme la fille de Jephté, comme Iphigénie, comme toutes les jeunes créatures vouées à une injuste fin !...

Cette fin, elle la savait proche. Elle la savait nécessaire, — conséquence, non seulement de sa présente misère physique, mais de l'ordre même des choses. L'heure surhumaine de Gilder Rock ne pouvait recommencer; les deux êtres unis dans cette extase ne pouvaient plus vivre comme des époux ordinaires, mêlant leur tendresse conjugale au train- train de la réalité... Une évidence impérieuse affirmait cette loi. Léa l'acceptait dans le secret de son cœur. Mais elle goûtait l'amère joie de s'attendrir sur sa destinée.

Elle parcourait son domaine de mourante, ces deux pièces du premier étage où son mal et Tinclémence de l'atmosphère la confinaient. Elle attachait sur tous les coins un œil avide et minutieux, comme on goûte avec un palais plus atten-

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tif les dernières gouttes d'une liqueur. Aimaitelle ces choses, ou les haïssait-elle ? Elle n^aurait su le dire. Mais elle les regardait passionnément. « Ce sont les dernières choses que je verrai », pensait-elle, et cette pensée les lui rendait précieuses, rares, comme si un peu de sa personnalité, qui allait s'évanouissant, demeurait attaché aux formes inertes. Elle passait sans bruit d'un objet à l'autre, les examinait, les touchait... Elle les comprenait peu à peu, devinait leur histoire, et comment ils témoignaient de la vie de toute une famille, antérieure à son propre séjour, qui continuait à vivre maintenant autour d'elle, et qui vivrait encore lorsqu'elle aurait disparu. ^

Dans la chambre à coucher on avait suspendu des rideaux rouges par-dessus le store delà fenêtre, pour empêcher les rayons du jour de réveiller trop tôt la malade, qui dormait le matin son meilleur sommeil. Même relevés, ils donnaient à la lumière une teinte rosée, avivant le blanc papier de tenture, à larges fleurs d'iris pâles. Le décor familier de cette chambre s'imprimait dans les yeux de Léa. Le lit en fer, où elle couchait, montrait sous le couvre-pieds de dentelle ses draps fins, ses deux petits oreillers oblongs à volants empesés. A côté, la couchette d'Edith, repliée, se masquait d'un tapis. Léa s'attardait à regarder, sur la toilette, les deux cuvettes en porcelaine de Chine, les pots à eau de même porcelaine, en forme de grosse carafe. Elle songeait

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que le capitaine, qui les avait rapportés, avant d'être le maniaque agité d'aujourd'hui, avait été un jeune marin joyeux, actif, avec des yeux clairs et un teint frais, et qu'il avait joui de la vie, et qu'il avait aimé...

Dans le salon, la tapisserie jaune citron clair, bordée vers le plafond par une large frise, gardait quelque gaieté dans la pièce, même quand le soleil agonisait. Aux murs étaient accrochés trois cadres : une lithographie représentant un enfant qui soufflait des buUes de savon; l'estampe bien connue où l'on voit des capitaines anglais jouer aux boules tout en attendant l'Armada; deux danses d'odalisques, avec ce titre: Flowers of rhe Easty — Fleurs de l* Orient... Sur le peut bureau, dans le coin de la fenêtre de droite, où d'ordinaire écrivait Tinka, un calendrier en maroquin bleu à indications mobiles était disposé près du buvard et des plumes. Il marquait : Sunday, y tN^vemher. Et, sans doute, il s'agissait du 7 novembre d'une année écoulée depuis longtemps. Il y avait aussi un ce carnet des engagements 2>, c'est-à-dire des invitations; mais la famille Morley avait très vite renoncé à cette comptabilité mondaine, car le cahier ne contenait qu'une dizaine de dates... Un troisième objet sur le même bureau occupait souvent la solitude volontaire de Léa. C'était un stéréoscope portatif, assez rudimentaire, auquel s'adjoignait une boîte en peluche rouge contenant

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des vues d'Italie et du Devon, et aussi quelques scènes d'intérieur. Toutes ces photographies, adroitement coloriées, paraissaient dater d'un quart de siècle. Elles étaient jaunies; les personnages y étaient vêtus à Fancienne mode. L'une d'elles représentait deux fillettes au piano, la mère debout auprès d'elles, jeune et jolie, en jupe de soie brune arrondie par la crinoline, le corsage décolleté, à dentelle retombante, bordé sur le nu de la peau par un velours noir. La plus grande des fillettes était vêtue de bleu, l'autre de violet. EUes habitaient un salon à sièges capitonnés, sans nul style. Léa s'hypnotisait à regarder cette image dans le stéréoscope. Au bout de quelques instants, elle se trouvait en face de gens vivants, qu'elle surprenait dans le jeu de leur activité... Puis elle repoussait tristement l'appareil.

oc Dire que la mère est morte, pensait-elle, que les petites sont vieilles, et que cette ressemblance humaine persiste encore comme pour railler leur forme gracieuse, disparue, dévorée par la vieillesse ou par la mort... »

L'affreuse successivité de la vie humaine, oubliée de nous lorsque notre corps est plein de santé, affirmait sa réalité tragique. La malade avait la sensation de glisser, au milieu des autres humains, et plus vite qu'eux, vers le noir précipice où tout s'abîme.

L'appartement abondait en étranges sièges

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