livre
— Merci, Alexandrine... Sur ma table...
Et tandis que les vingt paires de prunelles
>' suivaient la promenade du Uvre, son ascension
sur l'estrade aux mains d' Alexandrine, et finalement son dépôt sur la table de la maîtresse, Léa additionnait tranquillement de gouttes d'eau l'ocre délayée dans le godet.
— Voyez-vous, Alice Aubry, disait-elle à la petite brune aux yeux de Chinoise dont elle occupait le tabouret, si vous ne préparez pas la teinte... en écrasant bien les grumeaux... en la mettant à point avant de commencer... vous aurez beau soigner votre lavis, vous ferez toujours des taches... Là... votre teinte est prête. Maintenant, passez-la vivement, d'un mouvement bien uniforme.
Preste, elle rendait sa place à Alice Aubry, qui, juchée à son tour sur le tabouret, se remettait à l'œuvre, toute fière d'avoir attiré l'attention de la maîtresse, traînant au ras de la planche ses yeux de myope, bridés, retroussés de façon divertissante.
— Adèle, vous avez mal lavé votre pinceau : aussi votre teinte change en route... Le rouge de tout à l'heure déteint dans votre brun... Mais, ma pedte Claire, vous avez oublié une des bandes du cylindre...
Certes, Pirnitz elle-même eût admiré la sérénité de Léa, l'activité tranquille, infaillible, dont elle accomplissait sa tâche quotidienne. Pirnitz, û accoutumée à lire dans les cœurs, s y trompait. Pleine d'espérance, elle se disait : « Décidément, Léa s'est reconquise... ]» Et voici que Léa s'y trompait elle-même...
— Oh! Vanderbrouck... Voilà un lavis qui ne vaut pas grand chose... Donnez-moi votre place...
Elle préparait un verre d'eau pure, y trempait un pinceau, allégeait des teintes, son profil romanesque penché sur la feuille gondolée par l'humidité. Et, tout en maniant le pinceau, tout en expliquant ses fautes à l'élève, — une blonde au front étroit, à gros yeux bleus, à bouche bée, — elle ne pensait qu'à une chose, pensée qui, peu à peu, devenait douloureuse comme une brûlure. Elle pensait au livre apporté tout à l'heure par la petite vaguemestre, refusé avec une apparente indifférence, maintenant déposé sur la table de l'estrade.
Ce livre, elle l'avait comme saisi du regard, d'un seul regard, au moment 011 Alexandrine l'offrait... Elle avait vu violemment deux choses : la typographie anglaise, noire, nette et menue du journal qui l'enveloppait, les timbres bleu-violet avec le gros chiffre <c 2 1/2 ]> au-dessous du médaillon de la reine... Cela venait d'Angleterre.
rue des Vergers... Léa fit les gestes accoutumés, rangea ses affaires, puis elle glissa le livre dans sa serviette de cuir, quitta la salle de dessin, dont elle prit la clef, gagna le vestiaire, oîi elle se lava les mains et le visage. Alors seulement elle hésita.
Pirnitz et M*"® Sanz devaient être absentes : elles commençaient l'installation du petit hôtel loué avenue Henri-Martin pour les élèves de Free Collège... Mais Frédérique se trouvait assurément dans la cour de récréation... La surveillance générale était chaque jour attribuée à l'une des fondatrices, par roulement, et c'était le jour de Frédérique. Or Léa ne voulait pas affronter le regard de sa sœur aînée. Ce regard pesait déjà si lourdement sur elle, semblait la scruter si avant! Comment lui cacher un nouvel émoi? Et, quant à en révéler la cause, elle n'en avait pas le courage.
Elle pensa à la bibliothèque. Et, aussitôt que cette pensée lui fut venue, elle se vit, lisant dans un angle de fenêtre le livre mystérieux... Elle reprit sa serviette de cuir; d'un pas vif, le cœur agité comme une fiancée qui vole à un rendezvous. Elle longea le corridor, monta les deux étages... Sur le palier du premier, elle rencontra Geneviève Soubize.
— Vous savez, lui dit au passage la mince jeune fiUe rousse, Duyvecke m'a écrit.
— Ah!... que dît-elle?
— Le petit Rémineau a eu une rechute... une vraie fièvre muqueuse, cette fois-ci, bien caractérisée... Elle n'ose pas le quitter... Elle dit que s'il venait à mourir en son absence, il lui semblerait qu'elle l'a tué.
— Alors?
— Alors, elle reste...
Sans se communiquer davantage leurs impressions, les deux jeunes filles continuèrent, chacune de son côté. Léa, tout en marchant vers la bibliothèque, se rappelait le trouble soulevé dans l'état-major de l'école, Tavant-veille, par l'absence de Duyvecke. On dissimulait ce trouble; on n'osait discuter encore. On affectait même de dire :
— Duyvecke a bien fait... Elle ne pouvait pas laisser ce petit mourir par sa faute... Tout le monde aurait agi comme elle, à sa place...
Mais, au fond, chacune des compagnes de Duyvecke se demandait : « Reviendra-t-elle?... » L'effroi d'une défection, la première depuis que l'École était fondée, s'ajoutait à la peur confuse des embarras financiers de M"® de Sainte-Parade, à l'émotion causée par la visite de l'inspecteur primaire et par son hostilité. Léa songeait : « Duyvecke est guidée par les événements... Malgré elle, Duyvecke restera chez Rémineau et se mariera avec lui... j> Elle arrêta sa rêverie, d'un effort volontaire... Elle avait peur de se comparer à Duyvecke. Souhaitait-elle donc une pareille
contrainte, une pression de la Destinée qui la libérât elle-même?
La bibliothèque de l'école occupait, au second étage, trois pièces de dimensions moyennes, tapissées de rayons, meublées de quelques fauteuils de paille. La plupart des livres étaient brochés; jusqu'alors, le temps et l'argent avaient manqué pour les faire relier. Ils provenaient de l'ancienne bibliothèque de Pirnitz, des apports de chacune des fondatrices, et surtout d'une assez belle collection de classiques emprunté à l'hôtel Sainte- Parade : M^^« de Sainte-Parade, qui ne lisait jamais, l'avait offerte à l'École. Dans chaque pièce, une fenêtre donnait sur le terrain planté de marronniers qui bordait l'autre côté de la rue Delormel. Ces fenêtres étaient en forme de bowwindowj avec une banquette latérale logée dans leur enfoncement.
Lorsque Léa entra, deux des trois pièces étaient vides. Dans la troisième, une élève copiait un texte dans la Géographie universelle de Reclus. Léa s'installa sur la banquette d'une fenêtre... Le jour baissait lentement : une lueur orangée dorait et roussissait les cimes des marronniers, les toits de la rue Delormel et de la me Saint- Charles, toute voisine, le clocher pointu de l'église. Léa se rappela un soir de conmiencement d'été, pareillement ensoleillé de rousse clarté... C'était dans le Surrey, après une journée de promenade avec Georg : vers la même heure,
— Je n'aime, pas l'orage, bulbutia tout bas Geneviève.
— Oh ! l'orage est loin ! dit Léa. Et très probablement, il n'éclatera pas ici.
— Vous croyez? lit Genevièye anxieusement. M^^^ Heurteau continuait à exposer sa doctrine
sur les événements du jour :
— Nous avons contre nous, disait-elle, l'homme le plus influent du conseil... notre puissant voisin.
— Duramberty ? fit Daisy. Mais il a fondé une bourse chez nous. Il n'a jamais manifesté aucune hostilité.
— Duramberty est notre ennemi... Et Frédérique le sait bien. Tout le monde le sait.
Frédérique ne répondit pas, heureuse que la
iiuic cachât sa rougeur. Le douloureux secret du
passé, rinfâme proposition de l'usinier, le refus
qu'elle lui avait opposé, tout cela était-il donc
.^nnu? L'avait-on deviné ou le patron avait-il
>ussé l'impudence jusqu'à le conter?
— Ce sont des misérables, déclara Geneviève • îjbize. Dire que ce conseil-là se prétend socia-
. te... et que pas un des membres ne prend .:rre parti! Si nous n'étions pas de pauvres .inmes faibles, personne n'oserait... Mais nous ;ns beau être des femmes, nous nous défen- » )ns. L'inspecteur a bien fait de ne pas venir
^ . "is ma classe. Moi et deux ou trois de mes
^ cindes, nous l'aurions jeté par la fenêtre !
f: Clarke 9. Un mauvais cartonnage enluminé de
^/ couleurs à la fois violentes et ternes, tant leur
p. juxtaposition était maladroite, recouvrait le vo-
N lume; on y voyait une femme assise sur un banc
Ç de pierre, avec un homme à ses pieds.
^: Léa examina la feuille de garde, pensant y
% trouver quelque indice, peut-être une dédicace.
^ Mais la page était blanche, sans une ligne d'écri-
É ture...
« Une des parties de l'Angleterre les plus accidentées et les plus agréables pour les piétons est assurément le Derbyshire, dans les environs de la vieille station thermale appelée Buxton, où jadis la reine Anne fit des cures... »
Cette phrase, que Léa lisait et relisait machinalement, lui paraissait dépourvue de toute espèce de sens. Elle n'avait jamais été dans le Derbyshire. Elle n'avait jamais entendu parler de Buxton. Alors, par sa décepdon même, elle se rendit compte qu'elle s'attendait à trouver dans ce livre une image d'elle-même : elle était sûre, absolument sûre, qu'il racontait son histoire et celle de Georg... Elle continua... Le récit se poursuivait par une interminable, minutieuse descripdon de la petite cité thermale, bâde au fond d'un entonnoir de hautes collines, voisines de vraies montagnes. Tous les romans de Tinka étaient ainsi : les débuts traînaient longs et embrouillés; on eût dit que la pensée de l'auteur
s'éveillait avec effort... Peu à peu, comme une aube s'épanouit, la clarté et la chaleur vivifiaient les pages, jusqu'à ce qu'on fût en pleine flamme, dans une ardeur si vive et si pure que même les obscurités pénibles du début s'en illuminaient par contre-coup... Et déjà Léa, après avoir parcouru le quart du volume avec une impatience irritée, sentait poindre cette flamme singulière, capable d'éclairer les théories les plus abstruses et d'animer des êtres que la froide raison jugeait impossibles.
Ils étaient en présence^ maintenant, les deux héros du livre, dessinés d'un trait à la fois naïf et sûr, sans aucune recherche d'effet, vus, pour ainsi dire par le dedans, avec un sens merveilleux de ce qu'on pourrait appeler le pittoresque des âmes... Et, dans ces deux âmes, Léa retrouvait celle de Georg Ortsen et la sienne propre; seulement, par un artifice imprévu, l'auteur avait changé le sexe de chacune d'elles : William représentait Léa, et Nora représentait Georg. Comment Léa n'aurait-elle pas reconnu dans les lignes suivantes le portrait désexué de sa propre nature :
a William, disait le récit, faisait songer à un plant de rosier rouge qu'on aurait cultivé dans une serre du nord, et sur lequel on aurait greffé ces pâles roses simples de Scandinavie qui ressemblent à des lis... La nature, si elle n'est sans
cesse combattue par la taille, travaille à affranchir la sève originelle qui s'émeut et se révolte dans les canaux épineux... Et si le jardinier néglige de tailler seulement deux hivers de suite, la sève s'affranchit; la rose rouge s'épanouit à la place des pâles lis avortés... »
Quant à Nora, voici comment l'auteur la décrivait :
a Elle avait ceci de particulier que son âme dormait presque toujours, comme dort un pedt enfant. Ce sommeil était calme et heureux, probablement plus heureux que les veilles de cette même âme; car, éveillée, elle éprouvait un violent besoin de se répandre dans la vie, de se distraire par de puissantes sensations... Et comme elle ne savait comment provoquer ces sensations, Nora se mettait alors au piano; pendant des heures, des heures, elle suppliait l'Art de lui donner l'apaisement... Après cette fadgue exaltée, l'âme de Nora se rendormait. »
Nora avait une sœur, nommée Julie; — pour dépeindre celle-ci, l'auteur s'était assurément souvenue de Frédérique. Mais elle en avait fait une Frédérique septentrionale, plus âpre, plus rigide que la vraie.
« Julie et Nora, — disait le livre — étaient nées dans cette Finlande à laquelle le Créateur a mesuré parcimonieusement les joies de la chaleur, de la lumière, et où, six mois de l'année, on peut dire que la nature est morte... Elles y
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avaient, comme les plantes et les arbres, appris à vivre une moitié de la vie : elles croyaient cependant vivre; mais une vague conscience était en elles, qu'elles vivraient un jour avec plus d'intensité et de plénitude. Elles ne disaient rien pour hâter cette éclosion. Et comme nul événement n'agitait les choses autour d'elles, l'éclosion ne pouvait surgir que de leur propre conscience. 9
L'événement de conscience qui avait, en effet, chassé les Ortsen de Finlande était ingénieusement transformé. Julie et Nora découvraient que leur père et leur mère n'étaient pas mariés; que le véritable mari de leur mère vivait; qu'elle l'avait abandonné presque au lendemain de son mariage, pour vivre avçc un amant; Julie et Nora étaient nées de cet adultère. Incapables désormais de respecter leur mère, n'osant lui demander de rentrer dans le devoir, les deux jeunes filles préféraient quitter la maison paternelle et se réfugier en Allemagne. Là, elles rencontraient William Powell, qui leur devenait aussitôt sympathique par sa misérable solitude : sa femme avait déserté le foyer, précisément comme la mère de Julie et de Nora. Les deux sœurs prenaient alors la résolution d'associer leur vie à celle de William, essayant ainsi de réparer, dans la mesure de leurs forces, quelque peu de la faute maternelle... Elles embelliraient son isolement de leur tendresse.
136 LES VIERGES FOKTES
Cette tendresse, qui, dans leur pensée comme dans celle de William, devait être toute fraternelle, s'altérait peu à peu en un sentiment moins pur et plus impérieux. Toutes deux s'éprenaient de William; mais William aimait la seule Nora. Un soir, après une promenade dont le récit fit battre le cœur de Léa, -r- car elle y reconnaissait l'aventure de Richmond, — William et Nora laissaient leurs lèvres se joindre dans un baiser ardent... Aussitôt la jeune fille avait horreur d'elle-même. En vain William lui représentait-il que le divorce était possible, que tous, les tribunaux le lui accorderaient. Nora répondait obstinément :
— Je ne suis pas venue près de vous pour profiter du péché de votre femme, mais pour vous réconforter et vous chérir comme une sœur. Ce que les lois humaines permettent ici, défendent ailleurs, m'importe peu. Vous avez une femme qui est vivante !...
Julie, jalouse de l'amour de William pour Nora, confirmait Nora dans son sacrifice. Elle la décidait à quitter William, afin de ne pas risquer une pire défaillance...
Alors, commençait pour ces trois êtres une vie douloureuse, dans l'amertume de la séparation. William retournait en Angleterre, tandis que Nora et Julie descendaient vers l'Italie. Et là, dans cet air nouveau pour elle, par l'effet d'une nature et d'un art jusqu'alors ignorés, l'âme sen-
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sible de Nora peu à peu se recréait, subissait ' cette transformation mystérieuse que, réellement, Georg Ortsen avait subie en Italie... Julie moins artiste» résistait au changement de lieux et de climat, se confinait dans le passé, demeurait elle-même. Mais Nora en arrivait à détester ce qu'elle avait cru la loi impérieuse de sa conscience. Elle se haïssait d'avoir condamné sa propre mère sans l'entendre. Elle se haïssait d'avoir combattu l'amour de William... Elle décidait qu'elle irait le rejoindre et lui dirait : « Je suis votre femme. Prenez-moi; je vous aime, d Elle faisait part de ce projet à sa sœur Julie, qui s'emportait contre elle en reproche... Étonnée, Nora s'efforçait d'abord de défendre ses idées.. . Mais, dans la colère de son aînée, elle finissait par voir clair et distinguer la jalousie... Au cours d'une fort belle scène, elle osait le lui dire, lui montrer l'intime et inconsciente hypocrisie qui obstruait son cœur... Julie s'étant écrié :
— Va donc le rejoindre, fille perdue !... Nora répondait :
— J'ai grand pitié de toi, car ta conscience est empoisonnée... Adieu! je vais où je dois aller...
Elle rejoignait William après quelques mois d'infructueuses recherches. Elle le trouvait dans ce Derbyshire où s'ouvrait le roman, écrit tout entier sous forme de récit rétrospectif, après une scène où l'on voyait William et Nora réunis...
Hélas! il était trop tard. William avait traîné loin de celle qu'il aimait une cruelle existence. Il se mourait d'une maladie de cœur qui déjà avait fait de lui l'ombre de lui-même... L'arrivée de Nora ranimait un temps le malade ; il se croyait revenu à la vie et au bonheur. Mais cette éclaircie était de courte durée. Bien vite le mal reprenait sa proie et William succombait dans les bras de Nora.
— C'est moi qui t'ai tué! disait celle-ci; pardonne-moi !
— Non... répliquait William. Ce n'est pas toi... Nora... qui m'as tué... C'est l'autre Nora... celle dont la conscience n'était pas affranchie.
Léa avait achevé le volume depuis longtemps, et elle demeurait encore, méditative, accotée à l'ébrasement de la^fenêtre. La récréation d'après midi était finie ; l'étude et les cours du soir avaient commencé dans le silence bruissant des vastes bâtiments. L'élève qui, tout à l'heure, copiait dans la salle voisine les pages d'Elisée Reclus était partie : la bibliothèque demeurait vide. Par degrés insensibles, le lent soir de juin éteignait son crépuscule. Le clocher de Saint- Charles, sans relief, net et obscur comme une silhouette découpée dans du papier noir, se projetait sur un ciel aux teintes de nacre. Léa, immobile, n'avait qu'une pensée atténuée et crépusculaire aussi. Elle se rappela vaguement un clocher
pointu qui piquait la nacre du ciel, dans Thorizon de Richmond... Maintenant qu'elle avait fini sa lecture elle se sentait grisée par ce qu'elle avait lu comme par une boisson opiacée. L'imaginaire et le réel se confondaient; cette confusion était vraiment douloureuse à son cerveau... William, Nora, c'étaient à la fois Georg et elle-même, capricieusement mélangés par l'art instinctif de Tinka : et Tinka les avait encore compliqués en leur prêtant les étranges et violentes suggestions de sa propre conscience... Léa replaça machinalement le roman dans sa serviette et quitta la bibliothèque... Dès qu'elle fut dans les corridors, la clarté des boules électriques lui frappa vivement les yeux; elle eut comme un sursaut de réveil. Elle dut s'arrêter, s'appuyer à la muraille; un vertige faisait tourner devant elle la ligne lumineuse qui, par le milieu, jalonnait le plafond. Une main se posa sur son bras...
— Qu'est-ce que vous avez, Léa? vous êtes souffrante ?
Elle leva les paupières, reconnut Daisy Craggs. Elle respira d'un grand trait.
— Non... Daisy, fît-elle; ce n'est rien... Je me suis attardée à lire dans la bibliothèque, près d'une fenêtre... Dans le corridor, la lumière électrique m'a éblouie... Ce n'est rien... vous voyez... ce n'est rien...
Appuyée au bras de l'Irlandaise, elle fit quelques pas d'abord assez mal assurés, puis se déga-
gea, marcha côte à côte avec elle. Daisy regardait avec anxiété affectueuse le visage de sa compagne. Elle secoua la tête :
— Vous n'êtes pas bien portante, Léa. Je dis à Pirnitz et à votre sœur que vous devriez prendre un peu de congé, sortir d'ici pour quelque temps.
— J'aurai mes vacances comme vous toutes, répliqua Léa en souriant, pendant les vacances des élèves.
C'était, en effet, le projet de W^^ de Sainte- Parade de louer pendant les mois d'août et de septembre, à la campagne ou sur le bord de la mer, une maison où les maîtresses pussent s'installer avec celles des élèves qui n'avaient pas de famille on que leur famille ne réclamait pas.
Daisy Craggs remua les lèvres comme pour parler : mais elle se retint, ne dit rien. Elle connaissait, par sa soeur Edith, l'histoire de Léa et de Georg Ortsen. Hostile au sexe maître, sincèrement heureuse et calme dans son célibat depuis que la présence de Geneviève le vivifiait, elle eût volontiers grondé amicalement Léa : a Comment! vous pensez encore à ce bellâtre qui faisait la fête en Italie, pendant que vous le pleuriez!... » Mais elle était trop charitable et trop bonne pour risquer de peiner sa compagne, c Et puis, pensa-t-elle, je n'entends rien à ces histoires de cœur... »
Elle dit, pour changer l'entretien, tandis que
Les deux femmes étaient arrivées devant la chambre de Léa. La jeune fille écoutait avec une impatience contenue, la main sur le bouton de la porte. Sa griserie s'évaporait, laissant pourtant dans son cerveau comme deux points vaguement douloureux, tel le heurt d'un double choc.
— Protestantes ! protestantes ! s'écriait Daisy indignée. Je suis aussi bonne catholique que lui, sale gribouilleur en soutane ! Si mon père n'avait pas été catholique, on ne l'aurait pas chassé de sa ferme comme un chien, quand j'avais dix ans I... Protestantes !...
Elle s'en alla, grommelant encore cette épithète, qui froissait en elle la fibre héréditaire d'une race persécutée. Léa entra dans la chambre. Frédérique s'habillait pour le souper; c'était l'usage de toute l'École, et les élèves mêmes étaient alors conduites aux vesriaires : elles venaient à table, les mains et le visage nets, les cheveux en ordre et les vêtements bien brossés. Frédérique tordait devant la glace de l'armoire ses lourdes nattes sombres... Un instant, Léa, avant de refermer la porte, la contempla.
a Comme elle est belle !... »
Et aussitôt les points douleureux de son cerveau devinrent plus cuisants. Frédérique, sans se retourner, demanda :
— C'est toi, chérie? Où étais-tu donc, cette après-midi ? Je t'ai cherchée.
— J'étais montée à la bibliothèque... consulter les albums de Violiet-le-Duc...
Ce demi-mensonge fût proféré naturellement. Depuis si longtemps déjà la communion d'autrefois, entre les deux sœurs, s'était changée en réserve.
Tandis que Frédérique, observant sa cadette à la dérobée, racontait l'effet produit sur l'étatmajor de l'Ecole par l'article de la Semaine, Léa, ayant ôté son corsage, plongeait dans l'eau son visage et ses bras; puis, dénouant à son tour son chignon châtain, se cambrait en arrière pour brosser ses cheveux et les nouer de nouveau... Aux paroles de Frédérique, la double douleur de son cerveau se précisait. Elle commençait à comprendre de quel double choc l'avait frappée le rédt de Tinka. Il avait irrité sa jalousie contre l'aînée. Léa attribuait maintenant, avec une sorte de certitude farouche, les sentiments de l'imaginaire Julie à la vivante Frédérique... L'autre choc était cette peur : Georg malade... Georg mourant, comme le William du livre... Tinka, par un caprice d'artiste, avait donné au héros de son roman l'âme de Léa; mais toute l'aventure amoureuse de William était bien celle de Georg, et le récit de son retour en Angleterre semblait un journal fidèle... Puisque l'auteur contait cette maladie et cette mort, n'était-ce pas que vraiment elle voyait Georg dépérir sous ses yeux ? c C'est moi qui
VOUS ai tué d, disait Nora à William à la fin du livre... Ce cri de désespoir hantait Léa. Elle ne
H> pouvait plu$ concevoir Georg que sous les traits
de ce William... Faible, malade, il reprenait sur sa fiancée veuve l'ascendant qu'il avait exercé à Londres, lorsqu'il ne paraissait aucunement redoutable à sa pudeur. Elle avait été forte contre lui quand elle l'avait revu, par deux fois, à Paris,
^ robuste, réclamant ses droits, presque impérieux,
plus pareil aux hommes ordinaires : et voilà qu'elle redevenait inquiète, attendrie, prête à céder, lorsqu'elle l'imaginait de nouveau débile, isolé, mourant de son absence.
— Tu es prête, chérie?
Léa, si profondément abîmée dans ses réflexions qu'elle ne songeait pas même à les dissimuler, à couper son silence de quelques paroles, — se réveilla à la voix de sa sœur. Elle était debout devant la glace, sa toilette finie, les yeux dans le vide.
— Oui... me voilà...
— Descendons, dit Frédérique. Le second coup de cloche a sonné.
Elles arrivèrent les dernières au réfectoire... Chacune d'elles regagna sa table. Léa retrouva ses préférées : Alice Aubry, Lydie Ronacker, Georgette Vincent, et cette Alexandrine qui tantôt lui avait remis le livre de Tinka. Le papotage juvénile des conversations allait son train coutu-
LÉA I4f
mier. Il était question de dessins, de lavis, d'expériences de chimie, de parties de barres, de jardinage, et aussi des conférences faites par Pirnitz. D'ordinaire, Léa se mêlait à ces entretiens : quelque chose d'elle s'y intéressait réellement, malgré sa mélancolie. Ce soir, ils lui parvinrent comme un bruit lointain, indifférent. Elle répondit à Alexandrine, qui la pressait de questions :
— Oui mignonne... j'ai un peu de souci. La fin du repas la délivra : élèves et maîtresses
se dispersèrent dans la cour. Léa rejoignit le
groupe formé autour d'un banc, sous les acacias, |
par M™« Sanz, Pirnitz, Frédérique, M^^^ Heurteau, 1
Geneviève et Daisjr. La soirée était chaude ; les .|
hautes constructions environnantes, celles de %
l'école comme celles de l'usine, incendiées tout i
le jour par le soleil, envoyaient encore après la A
nuit venue une réverbération ardente... Sous le J
poids de l'atmosphère, les fillettes elles-mêmes 'A
sentaient se calmer leur habituel besoin de mou- ^
vement. Elles se promenaient par bandes ou, as- ^
sises en rond, causaient à demi-voix. .^
Quand Léa prit place auprès de Pirnitz, .'î M^i^ Heurteau disait : . -^
— En somme, d'après mes renseignements,
c'est une campagne en règle qui commence. La '^^
Semaine de Saint-Charles est trop bien avec la mu- »
nicipalité pour être partie en guerre sans accord | préalable...
l62 LES VIERGES FORTES
rôles. Maria, entre ses phrases, ne prenait même pas le temps de respirer.
— Les affaires de mademoiselle vont bien, n'est-ce pas, Maria? demanda Pirnitz.
— Je ne sais pas, répliqua la grosse cuisinière. Pas trop bien, peut-être!... Ah! tenez... la voilà qui me cloche.
Elle quitta brusquement ses interlocutrices et courut vers l'autre côté du palier, par où l'on accédait à la chambre de W^^ de Sainte-Parade... C'est de là que celle-ci venait de a clocher » : le mot de Maria était juste, car les timbres électriques n'étaient point en usage à l'hôtel; une grosse sonnette oscillait encore au bout de sa palette à spirale, dans un angle du plafond.
Léa et Pirnitz attendirent quelque temps qu'on les appelât. Elles virent sortir le petit Michel, l'air d'un sacristain, mince et voûté. En les apercevant, il eut une seconde d'arrêt; l'idée de leur parler sembla lui traverser l'esprit. Il se contenta de saluer, tourna vivement et fila, tel qu'une belette, par l'escalier... De nouveau les minutes s'écoulèrent, scandées par le balancier d'une horloge : cette horloge était installée à l'étage supérieur; dans le silence, elle battait comme le cœur de la maison. Léa, les yeux fixés sur la rosace élimée de l'Aubusson qui couvrait le plancher du salon empire, constatait avec angoisse qu'elle se sentait une intruse ici, une indifférente autant qu'à l'École; vainement elle
s'eiTorceraic de prendre au tragique les embarras financiers ou la santé de W^^ de Sainte-Parade... Elle n'osait parler, évitant le regard de Pirnitz, — cette Pirnitz qu'elle aimait toujours, mais que par moments elle eût souhaité ne plus aimer pour s'affranchir tout à fait, comme la Nora du livre de Tinka, comme Duyvecke Hespel.
Pirnitz fixa sur elle ses beaux yeux magnétiques.
— Pauvre enfant! dit-elle.
Les paupières de Léa se gonflèrent de larmes... Mais, de l'autre côté de palier, la porte s'ouvrait; on vit paraître l'infirme portée sur son fauteuil à brancards, en avant par sœur Odile, en arrière par Maria. Le bizarre cortège s'arrêta dans le salon empire. Léa et Pirnitz s'étaient levées, s'approchaient de la vieille demoiselle qui semblait toute ratatinée dans les volants noirs et le capuchon de Chantilly, avec un visage démesuré où brillaient, vifs, deux petits yeux gris.
— Là! fit-elle quand on eut posé son fauteuil. Un coussin pour mes pieds, Odile... Bon... Ça ne va pas très bien, ma bonne Pirnitz, pas très bien... Allons, Maria, va-t-eni tu me fatigues, tu bavardes trop... Odile, asseyez-vous là-bas, dans le fond, ma chère sœur... ce que nous avons à dire ne vous intéresse pas... Vous, Pirnitz, venez tout près de moi... et parlez-moi distinctement. J'ai des bourdonnements dans les oreilles, j'ai pris du salicylate, ce matin...
Pirnitz mit sa chaise en face du fauteuil à brancards.
— Vous aussi, petite Léa, pas si loin!... Donnez-moi vos mains et laissez-moi vous regarder un peu... Belle comme le jour, parbleu I mais quel air triste?... Je n'aime pas les gens tristes,
|: moi, et, depuis quelque temps, je n'ai pas de
F, chance... Vous m'apportez toutes ici des faces
' d'enterrement !
Elle lâcha les mains de Léa qui s'assit, refoulant ses pleurs.
— Eh bien, voyons, Pirnitz, qu'est-ce que vous avez à me dire?
— Mais, objecta Pirnitz de sa voix calme, c'est vous qui nous avez mandées, mademoiselle.
— Ah! oui... je tenais à vous voir, vous... cette Heurteau me démoralise... Avec elle, tout est perdu tout de suite. On n'aurait plus qu'à plier bagage et à installer chez nous MM. Anquetin, Duramberty, Quignonnet, l'abbé Minot et le ministre de l'Instruction publique... Elle m'a tourmentée au sujet d'un article.
— L'article de la Semaine de Saint-Charles? vous l'avez lu?
— Non! et je ne le lirai pas... Qu'est-ce que ça prouve, quand une feuille de chou nous calomnierait? Us sont orfèvres, ces messieurs; ils voient que notre rentrée, l'an prochain, sera admirable... Vous ne dites rien, toutes les deux?... Vous êtes là comme des termes sur vos chaises?
LÉA l6f
Oui ou non, aurons-nous une belle rentrée?... Heurteau m'a montré les listes... Plus de vingt élèves payantes!...
— Oui, dit Léa machinalement. La rentrée s'annonce très bien.
— Bon! s'écria la vieille demoiselle... Qu'estce que je vous disais î*.,. Alors! laissez donc crier les ragoteurs de sacristie. Le jour où nous voudrons répliquer, nous répliquerons dans d'autres journaux, voilà tout. Heurteau saura tourner un article quand ça nous conviendra... C'est bien votre avis, Pirnitz? — ajouta-t-elle en regardant l'apôtre de ses prunelles anxieuses, où se lisait le désir enfantin d'une réponse encourageante.
— Mon Dieu ! fit celle-ci, je pense comme vous qu'il n'y a pas péril en la demeure... Pourtant, il sera peut-être sage de prévenir, par une démarche officieuse, la reprise des hostilités... Les élèves elles-mêmes, grâce aux conversations entendues dehors, ont su que l'abbé Minot ne désarme pas... Son journal commentera, la prochaine fois, le départ de Duyvecke... Vous concevez le parti qu'il peut en tirer en travestissant les faits, en les interprétant avec malveillance...
— Mais c'est un monstre, cet abbé, alors! Quand je pense que je me suis confessée à ce sectaire... que je lui ai fait des aumônes pour son dispensaire de Grenelle!... Je vais aller le relancer, moi, l'abbé Minot, et nous verrons..^ Je lui dirai...
l66 LES VIERGES FORTES
Elle ne trouva pas ce qu'elle dirait, agita seulement ses bras en hochant la tête... Romaine Pirnitz poursuivit avec douceur :
— Justement, mademoiselle... Je crois qu'il serait bon que vous vissiez l'abbé Minot chez lui ou ici... Vous le gagneriez aisément.
— Vrai?... vous croyez? fit M^^® de Sainte- Parade, prompte, au revirement et à l'espoir. Si j'en étais sûre!... Mais cette canaille, chez moil... Enfin... je vais y songer... Oui, j'écrirai. Je lui écrirai aujourd'hui même... tout à l'heure... Nous étions très bien ensemble... Il ne me faisait pas l'effet d'un méchant homme. Et quant à sa vie privée... un saint!... là-dessus il n'y a pas de doute... l'abbé Minot est un saint homme.
Elle eut conscience, subitement, de la contradiction de son discours et s'arrêta devant la surprise exprimée par les yeux de ses interlocutrices. Elle rejeta en arrière, d'un geste qui lui était familier, les dentelles de sa mantille; changeant soudain d'entreden, elle prononça d'un ton grave :
— Et Duyvecke?... Qui aurait cru cela, Pirnitz!... Une fille qui vivait parmi nous depuis quatre ans... Je lui aurais donné le bon Dieu sans confession... J'avais confiance en elle... Ah! je peux dire que ça m'a porté un coup... Et je n'en reviens pas encore. C'est comme si... comme si... Léa que voilà nous lâchait pour courir après un homme... Eh bien, mon enfant, qu'est-ce que
VOUS avez?... Je ne veux pas vous blesser... Il ne faut pas pleurer... Voyons! voyons! je sais bien que vous, vous, vous êtes une petite merveille, une graine d'apôtre... Allons!... ne pleurez pas! ne pleurez pas I
Ses mains maladroites d*infîrme caressaient les genoux de Léa.
Léa, que la phrase avait touchée au cœur, balbutiait :
— Ce n'est rien, mademoiselle... Je vous assure que ce n'est rien... Pârdonnez-moi! je suis un peu nerveuse...
— Elle aimait beaucoup Duy vecke, dit Pirnitz en manière d'excuse.
— Qui est-ce donc, questionna M^® de Sainte- Parade, cet individu que Duy vecke épouse?... Ah! oui, c'est ce Rémineau qui est venu plusieurs fois ici, il y a deux ans, pour vérifier les comptes des entrepreneurs... Un ouvrier, en somme... Eh bien, il est joli, l'amoureux de Duyvecke!... Elle a bon goût!... Il faut vraiment qu'elle soit une vicieuse, avec ses airs d'innocente.
— Oh! mademoiselle! fit Léa.
— Vous la défendez, petite?...
— Je suis sûre, mademoiselle, répondit Léa avec une certaine chaleur, que Duyvecke nous a quittées la mort dans l'âme.... Elle adorait le fils de Rémineau; l'enfant, malade en ce moment, ne pouvait se passer d'elle... C'est un pur sentiment maternel, sans nul égoïsme, qui l'a guidée.
— Vous croyez? fît M^^« de Sainte-Parade.
Il y eut, là-dessus, quelques instants de silence. Ce grave problème du devoir maternel, du devoir obscur, héréditaire, qui ne se démontre pas, cause aux féministes exaltées une peur confuse, les irrite presque. Ni Léa, ni Pirnitz, ni W^^ de Sainte-Parade, ni même sœur Odile n'en laissèrent passer le rappel sans un serrement de cœur. Tant le mot « maternité » touche la femme à ses fibres profondes ! Après les paroles de Léa, pas une des trois autres n'eût osé dire : « Duyvecke est blâmable... d
Alors, dans ce silence singulier, pendant lequel rhorloge distribuait régulièrement les secondes au tic-tac de son balancier, il se passa un petit événement tout à fait vulgaire, mais que les quatre personnes |)résentes accueillirent aussitôt comme un présage de misère, simplement parce qu'il n'était pas attendu et que, dans la vague inquiétude qui planait sur la maison, tout inattendu semblait menaçant.
On vit apparaître, sans que ses chaussures de peau molle, à la mode gasconne, eussent fait le moindre bruit sur le tapis de l'escalier, — on vit apparaître le foulard noué, la face luisante encadrée de bandeaux noirs, toute la grosse personne ronde de Maria. Elle vint au groupe des trois fondatrices et dit de sa voix en mineur, cette fois sincèrement troublée :
— Mademoiselle. . .
— Qu'est-ce que c'est, ma fille ?
— M. Michel...
Comme elle faisait une pause, perdant le souffle, M^^® de Sainte-Parade interrompit :
— Ah! Michel est de retour?... Il veut me voir?
— Non, mademoiselle... Il n'est pas sorti. La voix manqua tout à fait à Maria.
— Eh bien, voyons! qu'est-ce qui te prend? s'écria l'infirme en brusque rage. Parleras-tu, à la fin, idiote!...
— M. Michel, dit Maria, ne veut pas monter. Il est resté dans le vestibule, en bas, à côté de Saint-Antoine. Il demande à parler à M}^^ Romaine.
Elle montrait Pirnitz du doigt.
— A moi? fit Pirnitz étonnée. Mais je le connais à peine.
— Il a reconnu M}^^ Pirnitz tout à l'heure, comme il sortait... Il veut lui parler, à elle. C'est son idée.
Pirnitz se tourna vers M^^® de Sainte-Parade :
— Qu'est-ce que cela veut dire?
La vieille demoiselle, dans ses volants de Chantilly, semblait encore diminuée, contre le dossier de son fauteuil... Sa figure, si pâle d'ordinaire, se colorait de tons rosâtres, espacés sur le front, sur les joues. Sœur Odile tira de sa poche un flacon vert qu'elle déboucha et, s'agenouillant, le lui
mit sous le nez. En même temps, elle disait à demi-voix, de son accent pâteux d'Alsacienne :
— Allons! allons! mademoiselle... ça n'est rien... ça n'est rien... Il faut pas s'inquiéter... Allons! allons!...
Avec des mouvements courts, automatiques, de ses mains ridées sous la résille des dentelle, M^^« de Sainte-Parade murmura, tout en reniflant les sels :
— Allez... Pirnitz... Allez voir ce que c'est... Dites-lui qu'il monte... Je veux... je veux le voir.. Assez!... assez!... sœur Odile!...
La sœur retira le flacon, le reboucha minutieusement, le remit dans sa poche, disant :
— Nous retournons dans votre chambre, n'estce pas, mademoiselle? Ça sera mieux... Vous vous étendrez, et M^^* Pirnitz viendra nous rejoindre. N'est-ce pas? C'est mieux?...
L'infirme fit signe que oui.
— Maria... aidez-moi, dit la sœur.
Maria et la religieuse emportèrent le fauteuil à brancards. Comme Maria passait le seuil du salon empire, elle se retourna, répéta :
— Il est en bas, monsieur Michel, dans le vestibule, près de Saint-Antoine.
— Attendez-moi, dit Pirnitz à Léa... Je vais voir de quoi il s'agit. Vraiment, je n'y comprends rien.
Et comme Léa acquiesçait d'un signe de tête, l'apôtre murmura :
— Ma pauvre enfant... Je crois que les grandes épreuves vont commencer pour nous.
« Les grandes épreuves... Les grandes épreuves... »
Ces trois mots passaient et repassaient à travers l'esprit de Léa; elle les entendait se répercuter en écho dans ses oreilles, tandis qu'elle allait et venait d'un pas uniforme par le palier et le petit salon, écoutant les bruits confus du vieil hôtel... Le vent faisait bouger un volet sur ses gonds, et le gémissement du fer retentissait avec régularité... Le balancier battait son tic-tac... Des voix, la voix de Pimitz et celle de son interlocuteur, montaient, s'animaient, puis semblaient chuchoter...
c Les grandes épreuves... 9
Léa ne pleurait plus, toute mélancolie emportée d'un seul coup. Une ardente curiosité l'agitait, c Les grandes épreuves vont commencer... » Elle eut l'allégresse d'un prisonnier à qui l'on annoncerait que l'incendie attaque les murs de la prison... Elle se surprit en plein espoir.
— Oh! c'est affreux, murmura-t-elle... J'ai une âme indigne.
Et elle s'excita à l'angoisse, à la douleur, a Que va-t-il se passer, mon Dieu?... » Comme Pimitz, comme Maria elle-même, elle pressentait dans cet insignifiant événement la
menace d'une débâcle. Tant de sourdes rumeurs l'avaient annoncée depuis quelque temps!... g Elle s'assit dans un des fauteuils à têtes de dau-
i ' phin... Ainsi qu'il lui arrivait presque constam-
j^ ment lorsqu'elle était seule et inoccupée, sa
f pensée glissa au passé, aux souvenirs d'Angle-
^ terre... Les joies qui avaient illuminé la grande
époque de sa vie, les fêtes de son initiation sentimentale, — Hampstead-Heath, Richmond, — s'évoquaient avec une netteté plus que réelle; ils se mêlaient aux images du roman de Tinka, relu plusieurs fois avec fièvre depuis qu'elle l'avait reçu... Léa voyait un homme, grand, très amaigri, aux yeux vert de mer, aux moustaches blondes un peu tombantes... Il était assis sur une chaise, voûté, le front bas; il agonisait...
— Georg! soupiraient les lèvres de Léa. Oh! je veux écrire à Tinka.
C'était le projet qui la hantait. S'informer si réellement Georg souffrait si, pareil au William du roman, il se mourrait en l'absence de l'aimée...
Elle eut le sursaut du réveil quand Pirnitz reparut : mais aussitôt une tendre émotion chassa les pensées égoïstes... Léa voyait ce qu'elle n'avait jamais vu : des larmes dans les yeux de l'apôtre. La silhouette sombre de Pirnitz, debout à l'entrée du salon, ne remuait pas. Les mains douloureuses pendaient sur sa jupe noire : et sur son visage d'adorable laideur, des pleurs coulaient lente-
ment. Léa s'élança, saisit la chère tête et la baisa; contre les joues d'une pâleur d'hostie, ses lèvres goûtèrent l'amertume des larmes.
— Romaine! ma chérie!... mon amie!...
Qu'avez-vous? dites!... dites!...
Pirnitz se désenlaça doucement et, sans fausse honte, essuya ses pleurs.
— C'est bien l'épreuve, ma chérie, la dure épreuve. L'École est ruinée... M^^« de Sainte- Parade a spéculé et a perdu.
— Tout?
— Personne ne peut le dire encore : mais elle aura tout au plus de quoi vivre avec le peu d'argent qui lui restera... Mes pauvres petites!...
Elle ne pleurait plus. Seulement, elle restait debout, les yeux noyés; elle parlait d'une voix sans accent : si changée de sa voix, de son atrîtude ordinaires, que nulle bruyante manifestation de douleur humaine n'eût paru plus émouvante... Léa en fut toute bouleversée : et de voir ainsi désolée celle qui demeurait le plus ferme appui de sa vie, elle prit peur.
— Romaine, murmura-t-elle, je vous en conjure, ne pleurez pas... ne soyez pas désespérée... Si vous perdez l'espoir, que deviendrai-je, moi?
L'apôtre sourit, à ce cri touchant.
— C'est vrai! dit-elle; je ne suis pas seule... Nous lutterons.
Au même instant. Maria, sortie précipitam-
ment de la chambre de sa maîtresse, roula de son pas silencieux, jusqu'aux deux femmes.
— Mademoiselle est mal... venez vite... elle vous veut...
Dans ce cyclone d'effroi que les catastrophes d'argent déchaînent à travers les maisons, Léa et Pirnitz suivirent Maria à la hâte, sans réclamer d'explication, et pénétrèrent après elle dans la chambre à coucher de W^^ de Sainte-Parade. Cette chambre était garnie de meubles Louis XVI, recouverts en vieille perse à dessins rouges, figurant des groupes d'Indiens coiffés de plumes, des huttes, des fleuves avec des pirogues. Le lit, en bois laqué de blanc, s'érigeait sur ses grosses roulettes anciennes. Un crucifix ornait le panneau du fond. Sur le lit, M^^® de Sainte-Parade était étendue, parmi ses dentelles noires; la figure congestionnée, elle respirait fortement; un peu de voix se mêlait à sa respiration... Sœur Odile, toujours impassible, tenait le poignet de la malade et essayait de la calmer en murmurant son invaiS variable :
— Allons ! allons, mademoiselle!...
A la vue de Pirnitz, la vieille demoiselle s'agita :
— Eh bien? eh bien?... Michel?... Vous... vous l'avez vu ?
Pirnitz fit signe que oui. Puis, comprenant que l'anxiété de la malade voulait une réponse, et que cette réponse l'achèverait si elle était sincère, elle répondit seulement :
LÉA I7f
— Nous causerons de tout cela plus tard... Rien ne presse.
Les yeux de Tinfirme devinrent effrayants... Il fut manifeste qu'elle devinait... Elle se dressa sur son séant. Sa main échappa à sœur Odile et battit Tair devant son visage. On vit remuer sa bouche avec un effort si douloureux, si tragique, que les speaatrices de cette scène frissonnèrent. Elle ne proféra qu'un son inarticulé où l'on distingua : « Ar... Ar... » la première syllabe de ce mot terrible, clef de tout : argent... Puis elle retomba à plat sur le lit comme une poupée de guignol, les yeux ouverts, inerte...
Maria poussa un cri et se mit à parler avec volubilité, mêlant le patois au français, abattue à genoux, la bouche dans les Chantilly de sa maîtresse.
— Ah! "Bou Viou!... Qu'est-ce qu'elle a? Elle tombe, la pauvre demoiselle... es malade I... ha mouri... T)iou santo I ha mouri... Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Sœur Odile l'arrêta :
— Chut! Maria... Le médecin, vite : allons... allons !...
— J'y vais, ma sœur ! fit Maria, à qui la voix égale et l'imperturbable calme de l'Alsacienne imposaient toujours. J'y vais... 'Bon Vioul.,. pauvre demoiselle...
Elle s'en alla, roulant comme une boule feutrée, marmottant des exclamations et des prières. Pirnitz demanda à sœur Odile :
— Pouvons-nous vous servir en quelque chose, ma sœur?
Tranquillement, sœur OJile avait versé de Fammoniaque dans de l'eau et tamponnait le front de la malade. Les lèvres et les yeux de ceUe-ci commençaient à remuer dans le visage
figé.
— Non. Je vous remercie. Le médecin m'avait prévenue, répliqua la sœur à voix basse. Mademoiselle était bien mal, depuis quelque temps... Ces affaires d'argent lui donnaient trop d'émotion...
— Ah ! demanda Pirnitz , vous vous attendiez?...
— Oui... c'est la paralysie qui vient... Oh ! mademoiselle ne mourra peut-être pas encore... elle peut vivre des années...
Pirnitz et Léa, dans l'horreur de cet écroulement subit d'un être humain tout à l'heure parlant et remuant, oubliaient le désastre de l'Œuvre, sentaient leur cœur se fondre de pidé. Pauvre M}^^ de Sainte-Parade! Même au temps de sa meilleure santé, elle n'était guère intelligente; à peine comprenait-elle le but et les procédés de l'œuvre à laquelle elle se donnait. Mais sa charité, son goût de bien faire suppléaient à son indigence d'esprit, dissimulée d'ailleurs sous la vivacité gasconne. Bonne Sainte-Parade, qui mourait de sa charité même, ayant voulu devenir trop riche pour se dépouiller plus abondamment. Léa s'age-
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lyS LES VIERGES FORTES
— Oui... c'est une belle tâche aussi, et une belle vie... mais les nôtres sont plus belles, Léa! Sœur Odile est une sainte sans rayonnement, pour ainsi dire, — une vertu égoïste... Et puis, cette vertu s'accomode de l'assujettissement de la femme : elle le suppose même et le recommande... Réjouissons-nous d'être dévouées comme elle, chastes comme elle, et libres, ce qu'elle n'est pas ! Soyons fières de prononcer nos vœux à chaque minute de notre vie, et de nous sentir à chaque minute maîtresses de nous, victorieuses de nous.
A côté du chevet de l'infirme, sœur Odile, jugeant sans doute tout effort désormais superflu, s'assit, et, sans parler, tout à fait calme, se mit à égrener son rosaire... Léa et Pirnitz se retirèrent discrètement jusqu'à l'embrasure de la fenêtre, y placèrent leurs sièges, l'une auprès de l'autre. La fenêtre donnait sur la cour intérieure de l'hôtel; le vent y fouaillait les poussières, y faisait tournoyer des fragments de papiers, quelques feuilles d'arbre déchues... Sous la voûte d'entrée, on apercevait la grosse Maria en conversation gesticulante avec la femme du concierge : toutes deux guettaient l'arrivée du médecin que la concierge était allé chercher.
Dans la chambre, une clarté nette d'aprèsmidi d'été brillantait les laques des meubles, les perses rouges à figures d'Indiens. Pour Léa et
Pirnitz, l'avant du lit Louis XVI masquait le corps immobile de M^^® de Sainte-Parade... Nul bruit, que la plainte du vent dans les corridors, l'escalier, les greniers de l'antique maison, et le chuchotement sifflant de la religieuse, dépêchant les c4ve et les Gloria.
Les deux femmes échangèrent d'abord leurs sendments de tristesse et de compassion pour la pauvre présidente. Puis le souci de l'OEuvre ressaisit impérieusement Pirnitz, et elle conta à Léa son entrevue avec Michel.
— C'est un étrange personnage, dit-elle. Il paraissait franchement contrit, il se frappait la poitrine en disant : oc Je suis bien coupable... J'ai trop risqué... mais aussi, cette pauvre demoiselle avait toujours besoin d'argent!... J'ai tenté sur le Lake-Copper un coup qui pouvait la rendre trois fois millionnaire... J'ai été trompé par je sais bien qui... il me le paiera... Méfiez-vous-en, mademoiselle, pour votre École : méfiez-vous du nommé Quignonnet... »
— Quignonnet? L'adjoint de Saint-Charles?
— Oui ; il paraît qu'il est entré en relation avec Michel et Ta engagé sciemment dans une mauvaise affaire.
— Mais qu'est-ce que ces gens de Saint- Charles ont donc contre nous?
— Ils sont des hommes que notre indépendance irrite : cela suffit... Quant à Michel, malgré sa tête de sacristain douteux, je le crois sincère...
Ce qui est assez touchant, c'est que, connaissant la débâcle depuis deux jours, il n'osait pas l'annoncer à W^^ de Sainte-Parade, oc Je venais tous les matins pour le dire... et, dès que j'étais près d'elle, je n'avais plus le courage... Je lui racontais une histoire : qu'elle gagnait des masses de livres sterling, que le cuivre montait... Et je m'en retournais sans avoir parlé. Alors, quand je vous ai vue... j'ai pensé à vous dire tout, à vous... »
^- Tarer noster...^ accentua presque à voix haute sœur Odile.
Les grains du chapelet cliquetèrent.
— Est-ce la ruine complète? demanda Léa.
— Michel déclare que, l'hôtel vendu, il restera à peu près cent quarante mille francs. M^^® de Sainte-Parade pourra vivre, tout juste, dans quelque couvent; mais l'œuvre est ruinée.
— Alors?
Pirnitz fit un geste indécis de la main. Le médecin entrait, robuste, grand, haut en couleur, barbe châtain en éventail. Derrière lui, dans le cadre de la porte, se pressaient Maria et le ménage des concierges.
Saluant sœur Odile, le médecin s'approcha du lit, soupesa les bras de l'infirme, tâta ses jambes, écouta sa respiration, inspecta attentivement les globes des yeux. Puis, entraînant la religieuse vers la fenêtre, où Pirnitz et Léa attendaient le résultat de l'examen :
— Eh bien, ma sœur, dit-il, voilà la crise pré-
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vue depuis un mois... Hémiplégie... tout le côté droit est paralysé...
— Définitivement? demanda Pirnitz.
— Oh! cela va s'améliorer un peu... Mais j'ai peur que ce ne soit fini, pour la tête, du moins... La vie, la santé animale peuvent durer assez longtemps encore.
Sœur Odile se tourna vers Pirnitz et lui dit paisiblement :
— Vous voyez? C'est bien ce que je pensais... La chambre peu à peu se vida. Le médecin
écrivit son ordonnance et partit; la femme du concierge le suivit, puis la grosse Maria, toute congestionnée de pleurs. Sœur Odile remit en ordre les couvertures et les dentelles, rangea les chaises bousculées, et, de nouveau, assise au chevet, égrena son rosaire. Romaine et Léa s'agenouillèrent de l'autre côté du lit. Il semblait à Léa que la présidente était engourdie déjà du sommeil sans réveil : on ne voyait pas son visage tourné vers la sœur; une petite main ridée et recroquevillée sortait du tas de chantilly, avec un bout de poignet, très blanc... L'agitation de l'air bruissait autour du silence de la chambre. Comme une triple fumée d'encens, trois prières montaient des abords de ce lit douloureux, précises ou indécises, selon les âmes, — vers le Dispensateur mystérieux de la Vie et de la Mort.
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— Ce plan n'est pas le mien... à proprement parler... Même je n'y ai guère contribué. J'ai assisté, bien entendu, aux délibérations provoquées par la ruine et la paralysie de notre bienfaitrice. Chaque membre du comité a donné son avis. Celui de M"® Frédérique Sûrier a prévalu...
— Vraiment? C'est M^^« Sûrier qui vous envoie?
— Peut-être ne devrais-je pas le dire, poursuivit la jeune femme, souriant des yeux. Mieux vaut, il me semble, agir franchement avec vous.
— Oui. Vous ne vous en repentirez pas.
— Eh bien, voici exactement la façon dont les choses se sont passées... La nouvelle que W^^ de Sainte-Parade était ruinée, frappée sans espoir de guérison, a d'abord consterné tout le monde.
— Naturellement.
— Quelques-unes d'entre nous, les plus nerveuses, comme Léa Sûrier, Daisy Craggs, la petite Geneviève Soubize...
— Geneviève Soubize?... une rousse mince, n'est-ce pas? interrompit l'industriel.
— Oui... de beaux cheveux roux, de larges yeux verdâtres, de la grâce dans la démarche et dans le geste... mais impressionnable à l'excès... des tics, des manies, toute une hérédité d'alcoolisme et de névropathie... Je soupçonne même des crises graves, que Daisy nous cache.
— Elle est jolie, déclara Duramberty. Alors?...
— Toutes ces nerveuses perdaient la tête. Nous avons rallié les troupes, heureusement, M"® Pirnitz, Frédérique et moi. Et Ton a discuté les moyens de conjurer la débâcle.
— Je suis curieux de connaître ceux que vous avez pu trouver.
— La trouvaille n'est pas de moi, je le répète : elle appartient à Frédérique.
— Dans ce cas, elle doit être ingénieuse et pratique.
— Frédérique nous a d'abord exposé la situation financière de l'Ecole... Cette situation, à la veille de la catastrophe, était fort bonne... Nos dépenses sont plus faibles qu'on ne le suppose. Nous ne payons pas de loyer, grâce à vous. Nous avons d'assez lourds impôts; mais, grâce à vous encore, puisque vos machines actionnent nos dynamos pour une redevance légère, Téclairage coûte peu de chose : mille six cents francs. Le service est réduit au minimum : comme dans une caserne, les élèves font tout, saut les trop gros ouvrages. Nous n'avons pas trois mille francs de gages à payer par an. La plus forte dépense est la nourriture et le vêtement des élèves non payantes. Il faut compter vingt-cinq ou vingt-six mille francs l'an... Or nous n'avons eu, l'an dernier, que trois élèves payantes, à cinq cents francs l'une. M^^* de Sainte-Parade a donné la différence, plus les appointements des mai-
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tresses. Us sont, vous le savez, de douze cents francs par tête. En y comprenant les frais du matériel scolaire, M"« de Sainte-Parade a dû débourser environ cinquante mille francs.
— Cest très peu, interrompit Duramberty. J'aurais parié pour quatre-vingt mille... Je sais d'ailleurs que vous administrez en perfection... Continuez.
Il se renversa dans sqn tauteuil, réellement intéressé.
M}^^ Heurteau reprit :
— Cette somme de cinquante mille francs va nous manquer.
— Par conséquent, vous n'avez qu'à déposer votre bilan et à passer la main.
— Tel n'est pas l'avis de Frédérique... Elle procède par voie d'économies. D'abord, elle suspend les appointements des maîtresses pour l'année courante : nous y consentons. Économie de huit mille quatre cents francs. Elle démontre que, sur les frais généraux indépendants du nombre des élèves on peut épargner onze mille francs environ. Mais nous ne devons pas oublier qu'il y a pour la rentrée prochaine trente demandes d'élèves payantes à cinq cents francs. En portant le prix annuel à huit cents, nous gagnons environ trois cents francs par élève. Si la moitié des postulantes accepte cette augmentation, nous voilà pourvues d'un bénéfice de cinq mille francs. Le déficit tombe à vingt-cinq mille
l86 LES VIERGES FORTES
rancs. Or, grâce à des dons directs que M^^® de Sainte-Parade, par une sorte de jalousie charitable, se refusait à faire entrer dans les ressources courantes, nous avons consdtué un fond de treize mille francs : nous voulions en former des pécules pour les plus pauvres de nos élèves, à la sortie de l'Ecole. Nous les emploierons dans le budget ordinaire.
— Il manque encore douze mille francs.
— En nous cotisant toutes sur nos économies personnelles, nous pouvons fournir immédiatement cinq mille francs. Par exemple, c'est le bout de nos ressources... Mais s'il ne nous manque que six ou sept mille francs pour équilibrer notre budget, vous avouerez que nous pouvons sans imprudence commencer l'année. C'est du moins l'avis de Frédérique.
Duramberty souriait :
— Elle a raison; vous vous rirez d'affaire présentement, bien que vos prévisions soient optimistes... Mais après? Vous absorbez toutes vos réserves... Vous retrouverez, l'an prochain, les mêmes charges, et vos ressources seront diminuées d'une vingtaine de mille francs...
— Frédérique compte sur l'année prochaine pour nous en apporter. On battra le rappel dans les milieux féministes : chacune de nous s'y emploiera. D'ailleurs, une aide nous est assurée.
— Laquelle?
— Il existe à Londres, dirigé par une amie de Pirnitz, M"^* Herminie Sanz, un collège de filles, très florissant, constitué d'après les mêmes principes que le nôtre, mais destiné à une classe plus élevée... Au besoin, on ferait une démarche auprès de M"^** Sanz, qui certainement ne nous refuserait pas son concours.
Il y eut quelques instants de silence. Duramberty réfléchissait, rangeant méthodiquement sur son bureau des crayons et des porte-plumes. M^^* Heurteau, impassible, le guettait de son regard maUcieux.
— Approuvez- vous la solution de M^^* Sûrier? questionna Duramberty.
— Je la trouve à la fois hardie et raisonnable. J'en proposais une autre qui me semblait plus simple et plus définitive, voilà tout.
— Puis-je vous la demander?
— Oui... Je vous prie seulement, si vous avez un entretien avec quelque autre membre du comité, de n'en pas parler. Mon idée était d'intéresser la Ville et l'État à notre École — avec votre assentiment, bien entendu — sans rien changer, ou du moins en ne changeant à la doctrine, au mode d'enseignement, que des détails sans importance. On aurait pu faire une école professionnelle, comme l'école Boule, par exemple...
— Mais certainement! interrompit l'usinier. Voilà le bon parti... Votre idée est excellente.
ciers et vous... Le certain, c'est qu'on va attaquer le dépôt. Si ce gage vous est ôté, ne vous retournerez-vous pas contre nous?
Jude Duramberty ne répondit pas. Il se leva, parcourut son bureau dans la largeur, alla regarder à la fenêtre, d'où l'on découvrait la cour de l'école, revint.
M}^^ Heurteau, assise, attendait.
— J'ai besoin de réfléchir à tout cela, dit-il, appuyé d'une main à sa table de travail... Je vous remercie de votre confiance en moi; je ne l'oublierai pas. Ah! si toutes vos collègues procédaient comme vous!
W^^ Heurteau se leva. *
— Alors, fit-elle, je ne puis rapporter de façon ferme quelles seraient vos intentions dans le cas où le cautionnement vous échapperait?
— Non... J'ai besoin de me renseigner... de causer avec l'agent des créanciers de M^^^ de Sainte-Parade, de prendre conseil d'un avocat. Si l'affaire se présente bien, peut-être la plaideraije... et, dans ce cas, ce seraient des fonds sauvés à M^^« de Sainte-Parade.
Il sembla hésiter à continuer, M^^^ Heurteau, sans répondre, se dirigeait vers la porte. Il la retint :
— Voyons, fit-il, non sans embarras. Puisque c'est M^^^ Frédérique Sûrier qui a pris l'initiative des mesures adoptées par votre comité... ne
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faudiaic-il pas que je la visse?... Oh! pas ici... pas id... m^... à Técole... chez vous... Ne pourrait-elle me recevoir?... Vous n'y voyez rien d'extraordinaire, n'est-ce pas?
Le visage de l'ancienne institutrice ne trahit aucune surprise.
— Absolument rien, dit-elle.
— C'est que, reprit l'industriel, troublé malgré ses eflbrts de ne le point paraître, je ne voudrais pas que l'entreden eût de témoin. Cela me blesserait... me gênerait.
— Je puis toujours proposer la chose à Frédérique.
— Je compte sur vous pour foire comprendre à M^* Sûrier que c'est son intérêt... l'intérêt de votre œuvre... n'est-ce pas?... Tâchez d*y réussir.
— Je m'y emploierai de mon mieux.
— Quelle serait l'heure la plus favorable?
— Demain, à partir de deux heures et demie, Frédérique n'a plus de cours.
— Eh bien, aurez-vous la bonté de lui dire que je me présenterai demain, vers quatre heures, sauf avis contraire de sa part?
— Je le lui dirai.
M^^* Heurteau et Duramberty furent un moment debout l'un en face de Pautre, les yeux, pour ainsi dire, rivés sur les yeux. Lui, aurait évidemment voulu ajouter quelque chose, préparer une entente, échanger une promesse contre
de son ancien chef. On s'expliquerait une bonne fois, on se serrerait la main, et, loyalement, Frédérique pourrait, en échange de l'estime qu'elle lui rendrait, demander à Duramberty de ne pas se conduire en ennemi de l'œuvre. Peut-être même obtiendrait-elle qu'il l'aidât, employât son influence à la défendre.
Cet espoir fut confirmé par M^^^ Heurteau.
— M. Duramberty, dit-elle, a été correct; il ne m'a pas paru animé de sentiments hostiles. Si quelqu'un peut obtenir de lui une attitude nettement favorable, j'ai l'impression que c'est Frédérique. Et il faut, il faut^ il faut que Duramberty soit avec nous.
Pirnitz, consultée, ne désapprouva pas Fentrevue, mais elle n'osait en escompter le résultat.
— Ce sera l'accord ou la rupture, dit-elle. Plus probablement la rupture... N'importe, un franc ennemi vaut mieux que cet allié incertain.
Seule, Léa, de toutes ses forces, s'opposa. Plus Imaginative, plus sensible, plus nerveuse, et toutes ces faiblesses accrues par les émotions récentes, elle avait encore présente à l'esprit la scène de l'usine, voici deux ans, quand Frédérique, affolée par la tentative du patron, s'était réfugiée dans les bras de sa cadette.
Toute sa tendresse, malgré les jalousies et les rancunes, lui remontait, dans l'appréhension du péril.
— Je t'en supplie, Fédi, je t'en supplie, ne
reçois pas ce misérable... ne reste pas seule une minute avec lui.
Geneviève Soubize, dont l'exaltation devenait extrême depuis que les intérêts masculins se liguaient ouvertement contre l'École féministe, approuvait Léa, et, les yeux luisants, la bouche convulsée, disait :
— Léa a raison, Fédi. Ne recevez pas cet homme... Laissez-moi aller le trouver, moi. Je lui parlerai... Je lui ferai honte de sa bassesse égoïste, de ses vilains calculs... Mais pas vous, je vous en conjure!...
Frédérique maintint sa résolution : elle recevrait Duramberty. Elle avait conscience de ne courir aucun risque; elle voulait tenter d'acquérir aux intérêts de l'œuvre l'homme sur qui elle se devinait encore puissante.
EUe le reçut à l'heure convenue, dans la grande salle des conférences : celle où, le jour de l'inauguration, Pirnitz, Léa et Frédérique elle-même avaient vu Georg Ortsen comparaître devant elles. Quand Duramberty entra, cérémonieux, soigné, inquiet de plaire, elle lui tendit la main sans embarras.
Avec un trouble vrai, qui disposa favorablement la jeune fille, il murmura :
— Je vous remercie dem'accueillir, mademoiselle Frédérique. Je vous remercie... très sincèrement...
Elle lui ofirit un siège.
— Et moi, répliqua-t-elle, je vous sais gré, monsieur, de venir ici dans une intention amicale... M^^« Heurteau m'a dit que vous l'aviez écoutée avec intérêt, avec bienveillance.
Elle cherchait, dès les premiers mots, à l'engager, à profiter de l'avantage que le passé lui donnait sur cet homme. Elle dépeignit, en termes mesurés et précis, la situation de l'École, point désespérée, florissante même dans un proche avenir, à condition que l'efFort des fondatrices ne fut point paralysé par les brusques exigences des créanciers.
— Ma conviction absolue est que d'ici à quatre ou cinq ans, l'Ecole des Arcs de la Femme sera une affaire excellente, même sous le rapport de l'argent... Or, nous avons de quoi vivre pour toute l'année prochaine : au cours de cette année, on trouvera certainement les capitaux nécessaires pour remplacer ceux qui nous échappent. Une seule question est urgente, celle du cautionnement. Nous vous demandons de ne pas aggraver les diflficultés. Quelles que soient les reprises des créanciers sur ce cautionnement, ne nous pressez pas de le reconstituer, et ne nous faites pas de procès. Que risquez-vous? ni votre terrain, ni nos bâtiments ne disparaîtront.
M. Duramberty, qui avait écouté, d'une attention déférente, répliqua doucement :
— J'ai relu les ardcles de notre contrat...
Vous savez que, sur toute diminution du cautionnement, je recouvre ma liberté.
— Je le sais, répondit Frédérique. Mais je me refuse à croire que l'embarras définitif, mortel pour l'œuvre, vienne de vous... Supposez que le cautionnement soit en effet saisi par les créanciers, mais que nous vous prouvions notre aptitude à le reconstituer, par exemple dans l'intervalle d'un an...
— Je ne vous exproprierais certes pas : cela, j'en prends l'engagement.
— J'avais raison de compter sur votre générosité, dit Frédérique.
Elle lui offrit de nouveau la main. Il la serra légèrement. Elle le regardait. En deux ans il avait vieilli, sans que ses cheveux eussent grisonné davantage ou que ses rides se fussent creusées. Il avait jauni de teint; son regard s'estompait, moins vif. Une expression d'ennui et d^ souci crispait ses traits... Frédérique avait beau évoquer la terrible scène où le désir libertin de cet homme l'avait effleurée d'une brûlure, elle ne retrouvait plus sur ce visage l'expression hardie, offensante, — pas plus qu'elle ne retrouvait dans son propre cœur la crainte et la colère.
(^elques secondes, ils se turent. Duramberty remua sa chaise, dont le bruit, sur le parquet ciré, retentit longuement par la vaste salle vide.
Il balbutia :
— Je vous suis tout dévoué, vous le savez bien.
Frédérique comprit qu'il allait parler du passé. Elle n'y voyait pas de péril, même elle le souhaitait : après, la situation serait nette.
— Je n'ai pas de rancune contre vous, dit-elle.
— Vrai?
— Vrai... Je suis sûre que vous regrettez de m'avoir blessée, un jour... Je suis sûre aussi que vous ne referiez pas ce que vous avez fait. Dès lors, je veux oublier. Mettez, s'il vous plaît, qu'il vous reste à mon endroit une dette de bienveillance; payez-la à l'œuvre que j'aime : c'est tout ce que je vous demande.
Une répondit pas : oc Oui y>^ comme elle l'attendait. Il semblait l'avoir à peine entendue, — tout à une idée qui le tourmentait.
— Je voudrais poser une question, fît-il. Me le permettez-vous?
Frédérique inclina la tête.
— J'ai bien des fois réfléchi à l'événement auquel vous venez de faire allusion. Je me suis jugé sévèrement. Certes, je fus sot et brutal, ce jour-là : ma seule excuse, si j'en ai une, c'est la conviction où j'étais alors que féminisme et amour libre se confondaient en une seule et même doctrine... Depuis, averti par le choc que je reçus, j'ai étudié, j'ai lu, j'ai vu tout cela de près. J'ai compris mon erreur. Et, naturellement, j'ai cherché à imaginer comment j'aurais dû m'y prendre, ce que j'aurais dû dire... pour ne pas vous choquer, vous éloigner de moi.
Il parlait lentement, avec effort. Frédérique l'écoutait, moins troublée qu'intéressée. Il poursuivit :
— Donc, j'admets que la forme grossière de mon admiration vous ait froissée. Mais cette admiradon elle-même, à mon avis, ne signifiait pour vous rien de blessant. Vous ne deviez pas être irritée contre moi parce que je trouvais désirable d'unir ma vie à la vôtre... Ou bien, si ce désir vous irritait, c'est vous qui aviez tort, laissez-moi vous le dire. Vos théories antimasculines vous sont personnelles... Vous ne pouvez exiger que nous les adoptions d'avance... sans les connaître, sans en être même avertis...
— Ceci est juste, dit Frédérique. Peut-être ai-je montré alors une intransigeance un peu excessive. Mais n'oubliez pas que j'étais fort jeune.
— Oh! fit Duramberty en souriant, vous n'êtes guère plus vieille.
— Depuis, j'ai mieux connu la vie. * De nouveau le silence fut entre eux. Duramberty, sur la dernière phrase de Frédérique, l'avait considérée avec étonnement, l'interrogeant des yeux. Mais elle ne dit rien de plus. Ce fut lui qui reprit :
— Vous convenez qu'il était licite de vous admirer... de vous souhaiter pour compagne de ma vie... Ne devais- je pas chercher à vous le dire?
Je l'ai dit maladroitement... soit... Savez-vous ce ^ |
qui me tourmente?... C'est de penser : « Si mon offre eût été moins brutale, si elle eût été correcte, si elle se fût accordée aux convenances sociales, eût-elle été blessante? eût-elle été repoussée?... » Me comprenez-vous? ajouta-t-il plus bas.
Frédérique, en effet, commençait à comprendre. Et ce qu'elle comprenait lui causait quelque gêne. Bien qu'il s'agit du passé, comment répondre la vérité sans froisser l'homme dont Toeuvre avait besoin, et qui, en somme, se montrait, cette fois, sincère et respectueux?
— Ni ma sœur ni moi, répliqua-t-elle avec lenteur, n'avions l'intention de nous marier... car c'est à cela, je suppose, que vous faites allusion?
— Oui, dit-il, heureux de n'avoir pas à prononcer lui-même le mot de mariage.
— Nous étions absolument résolues à ne pas nous marier... dès notre jeunesse... presque dès l'enfance. Et quand... quand ce différend est survenu entre vous et moi, notre décision était arrêtée, plus ferme que jamais : nous venions de nous associer à Romaine Pirnitz et à M^^^ de Sainte-Parade pour une entreprise qui nous demandait tout entières...
— Alors, si je vous avais proposé le mariage?...
— J'aurais refusé.
— Et vous auriez considéré ma proposition comme injurieuse?
— Non, assurément... Bien que je connusse la
itA 20I
vie moins qu'aujourd'hui, je ne pouvais, comme vous le dites, exiger de vous des idées modelées sur les miennes... A cela près, le résultat eût été le même. J'aurais dû quitter l'usine, et Léa m'aurait suivie... Donc, ne regrettons rien... Effaçons le passé, et pardonnons-nous la peine que nous nous sommes' faite l'un à l'autre involontairement.
Le visage de Duramberiy s'était assombri, à mesure que Frédérique parlait.
— Encore une question, dit-il. Vous me répondiez tout à l'heure : a L'entreprise de Romaine Pirnitz exigeait tout notre effort, et cela nous a confirmées dans notre résolution de célibat... x> Dois-je en conclure que le sort de l'École aurait, même à présent, une influence sur cette résolution?
Frédérique, à ces mots, assez obscurs, pressentit qu'une sérieuse partie allait de nouveau se jouer entre cet homme et elle. Mais, cette fois, l'avenir de TÉcole était la mise... Résolue à livrer le moins possible de son jeu à l'adversaire, à ne dire que l'indispensable, elle ébaucha un geste évasif que Duramberty interpréta comme un encouragement. Il reprit, à voix plus basse, avec une chaleur croissante, — malgré l'évident souci de ne pas effaroucher la jeune fille, et se reculant un peu, comme pour lui faire entendre qu'elle n'avait rien à redouter :
— Je sais bien que ma question est indis-
•1* 202 LES VJERGES FORTES
^ X crête : croyez qu'elle m'est inspirée par l'intérêt
I que je vous porte. Moi, qui n'ai pas votre foi
i^ dans l'œuvre de Romaine Pirnitz, je trouve
monstrueux que vous perdiez votre jeunesse dans une entreprise, noble à coup sûr, mais probablement sans avenir... Oui, sans avenir, ne vous y trompez pas. Elle ne peut être sauvée ^ que par un moyen ; je vous l'indiquerai tout
à l'heure. Ne vous fondez pas sur des résultats déjà obtenus pour escompter le lendemain... I Vous avez beau être ici une réunion de femmes
l' exceptionnellement intelligentes, vous ne sauriez
vous douter de l'hostilité qui travaille contre vous, hors des murs de votre École... Moi, je la vois, cette hostilité, je l'entends, je la sens partout... Je puis dire que jusqu'à présent j'ai pour ma 'i part contribué à la désarmer... Haine sourde de
^ la paroisse qui vous reproche d'être, au fond,
t des libres-penseuses, parce que vous ne voulez
pas que votre Ecole soit une dépendance de l'Église. Rancune du petit groupe officiel ensei- • gnant, pour lequel votre méthode plus ration-
^. nelle est une critique vivante, permanente... La
i mairie n'est pas satisfaite : vous vous mettez trop
à l'écart de son autorité, de ses bienfaits. N'avoir besoin de personne, c'est une situation admirable : mais il faut qu'elle soit consolidée par beaucoup d'argent disponible. Ce n'est pas votre cas. On le sait. Le bruit s'est répandu que l'École est ruinée. Les agents d'affaires guettent leur
proie. Les langues, jusque-là bridées, se délient. Les cléricaux publient que votre enseignement est immoral et anarchique. <k Ni Dieu, ni mœurs d : voilà votre programme résumé par la Semaine de Saint-Charles... Les instituteurs font courir un autre bruit : ignorance extraordinaire des élèves, telle que l'inspecteur, M. Lecointe-Dupré, en a été scandalisé et a dû envoyer à ce sujet un rapport au directeur de l'enseignement primaire... Enfin, touchant les moeurs, la calomnie est féroce. On dit qu'une sage-femme est attachée à votre établissement, d'abord pour faire aux élèves des cours d'une impudeur cynique; puis pour... pardonnez-moi de vous révéler ces infamies, mais mieux vaut encore que vous en soyez avisées... pour éviter aux maîtresses les conséquences de leurs débordements.
— Oh ! dit Frédérique. Quelle indignité !
— Indignité, soit!... mais on cite des faits... L'une de vos compagnes a quitté l'établissement pour aller vivre avec un ouvrier sculpteur...
— Ce n'est pas vrai! protesta Frédérique. Duyvecke Hespel est la plus honnête fille du monde... Avec un admirable dévouement, elle est allée soigner l'enfant de cet homme... Et, sans doute, elle l'épousera; mais, jusqu'au mariage, je suis sûre que...
— Je vous crois! je vous crois! Seulement, tout autre que moi traitera cette explication de conte à dormir debout... Enfin, on vous accuse,
et ceci est peut-être le grief qui portera le plus sur le peuple, — on vous accuse d'être des cosmopolites, des sans-patrie, un ramassis d'Anglaises, de juives, d'Allemandes, de Polonaises... Voilà ce que racontent des gens qui vous en veulent, qui méditent de vous jeter bas et de prendre votre place. Votre succès a suscité des haines. Si vous aviez végété comme n'importe quelle petite école de sœurs, on vous aurait laissé végéter... Mais vous vous permettez de réussir! Tous les intérêts se liguent aussitôt contre vous... Et comme la société féministe que vous rêvez d'organiser, — et qui existe, je le sais, aux États-Unis, par exemple, t- n'existe pas en France, vous ne trouvez en dehors de vousmêmes aucun point d'appui. Vous aurez tout le monde contre vous... C'est évident... Et vous succomberez... Attendez seulement la prochaine rentrée...
— Nous avons déjà plus de trente demandes d'élèves payantes! objecta Frédérique.
— Aujourd'hui!... Laissez se continuer la camgne de calomnies, vous verrez combien de ces demandes auront une suite eflfecdve après les vacances... Ah! que votre erreur est profonde! S'imaginer que sans l'appui d'un homme, et d'un homme énergique, une entreprise comme la vôtre peut prospérer, résister à l'assaut de la malveillance masculine !...
Il se tut un instant, puis continua :
LÉA 20f
— Dois-je vous Tavouer? Sans moi, l'assaut aurait depuis longtemps commencé, bien avant la débâcle financière de M"<^ de Sainte-Parade... Je ne veux pas m'attribuer le mérite d'une sauvegarde occulte qui eût été vraiment un peu héroïque... Mais le bruît courait, je ne sais pourquoi, que je portais intérêt à votre sœur et à vous, que je vous protégeais, pour dire le mot. Eh bien, ce bruit a suffi : il a sufli qu'on crût apercevoir une force masculine étayant votre entreprise, pour que, pendant plus de dix-huit mois, on n'osât pas vous inquiéter! Telle est l'influence d'un homme, dans notre vieille société, établie depuis des siècles sur le travail et l'autorité de l'homme.
— Peut-être avez-vous raison, dit Frédérique. Oui,i'homme est tout-puissant, et il est armé contre nous. N'importe I nous lutterons. Si nous succombons, d'autres recommenceront à notre place. Toutes les réformes demandent des sacrifices d'argent et de vies humaines.
— Les réformateurs peuvent diminuer ces sacrifices par un peu de prévoyance et de diplomatie... Qui vous empêchait, au lieu de heurter en face les habitudes de l'enseignement, d'intéresser à votre oeuvre une personnalité quelconque, de façon purement honoraire, d'ailleurs, un homme politique, un académicien?... Ou bien, ici même, dans cette petite société particulière qui s'appelle le faubourg Saint-Charles, n'était-il
pas sage d'acquérir quelques-unes des influences locales, de vous constituer tout de suite un parti, un appui? Regardez autour de vous. Vous verrez des écoles de soeurs, des hôpitaux de religieuses qui sont des œuvres féminines florissantes; elles ont été souvent attaquées et elles ont résisté. ^ Pourquoi? Parce qu'elles s'appuyaient sur un
puissant groupement d'hommes : le clergé... p Frédérique secoua la tête :
§: — A quels hommes pouvions-nous nous
f adresser? Lequel eût respecté nos doctrines?
I — J'en connais un, au moins, répliqua l'usi-
^ nier. Oui... moi... J'étais prêt à vous donner non
l pas cette neutralité bienveillante qui cependant
\ a suffi à vous couvrir Jusqu'à présent, mais une
I protection active et, je vous assure, libérale.
f J'avais tenté de vous le faire entendre en fondant
I une bourse dans votre école, en offrant Fensei-
l gnement gratuit de mes contremaîtres. Vous
: n'avez pas voulu comprendre. Vous avez conti-
nué votre chemin orgueilleusement; vous m'avez fait savoir que vous n'aviez de moi aucun besoin... Souvent, des fenêtres de ce cabinet que f vous connaissez, j'ai suivi des yeux, dans la cour
aux acacias, parmi vos compagnes ou vos élèves, votre haute silhouette noire, votre visage que je devinais à distance plutôt que je ne le distinguais. Pas une fois votre regard ne s'est relevé vers cette maison, — ma maison, — où pourtant vous avez été traitée plusieurs années avec
L ÉA 207
tant de faveur et d'amitié!... d'où vous étiez parde après un incident regrettable, j'en conviens, mais que pas une femme n'eût jugé aussi sévèrement que vous...
Une sincère émotion animait la voix de Jude Duramberty, et pourtant cette voix demeurait contenue dans un ton qui arrêtait toute inquiétude et toute révolte de Frédérique. Elle-même, étonnée de son propre calme, pensait : ce Comme mon cœyr a changé! Je comprends maintenant ce que me dit cet homme... J'ai un peu pitié de lui... parce que moi-même j'ai souffert... J'ai éprouvé comme il est impossible de réprimer son cœur!... »
Duramberty continua :
— Imaginez ce qu'a été ma vie depuis deux années. Je ne veux pas faire de phrases, oh! non... et je me suis bien raillé moi-même d'être si peu maître de moi. Mais c'est une évidence logique, contre laquelle rien ne prévaut : telle femme est au-dessus des autres femmes, et le bonheur dépend de l'accord avec cette femme, de la présence amicale de cette femme. Voilà ce que je ne voulais pas croire, et cependant j'ai constaté qu'il en est ainsi. A quarantehuit ans, j'ai commencé à me dégoûter de mon travail, de mes projets, et aussi des femmes qui donnent le plaisir à tout le monde. Ce n'est pas romanesque ni maladif... je sais, je suis sûr que je n'aurai le repos qu'auprès de vous... Oh! ne
révolte... Eh bien, en somme, la première façon, qui m'a révoltée naguère, valait encore mieux... Le marché était plus franchement offert, il ne se décorait pas de formes hypocritement respectueuses... »
Quand il parla des enfants, de la vie à deux dans l'équilibre de l'esprit, elle rougit; il put la croire touchée. Elle avait, d'un retour invincible sur le passé, évoqué Georg Ortsen, leur communion fraternelle à Londres, et les rêves confus qu'elle repoussait, mais qui s'imposaient alors... Elle aussi avait subi la torture de vivre auprès d'un être qu'on voudrait sien, et qui ne peut et ne veut pas être à vous. Dans l'accent de Jude Duramberty, suppliant : « Prenez-moi un peu en pitié », elle entendit un écho de son propre cœur... Et cela la rendit plus douce à cet homme : et, malgré toute sa haine pour le marché légal qui lui était offert, elle n'opposa pas de refus violent, ni de geste de mépris. Son visage même, son grave visage aux nobles lignes, ne se contracta pas; ses yeux se fixèrent sans colère sur son interlocuteur.
Elle se taisait, ne trouvant pas de mots pour répondre. L'idée de profiter du trouble de Duramberty, de le tromper ou de Tajourner par de vagues promesses ne l' effleura même pas. Mais elle s'épouvantait à penser que les paroles qu'elle allait prononcer décideraient du sort de l'École. Car Duramberty disait juste et Frédé-
rique était trop intelligente pour ne pas le comprendre : seule son influence saurait désarmer les attaques de toutes parts menaçantes.
Tandis qu'elle cherchait comment, sans mentir et sans rien engager d'elle-même, elle toucherait ce cœur masculin, comment elle l'inclinerait à ce qu'il appelait ironiquement l'héroïsme sentimental, Duramberty interpréta son silence comme un acquiescement.
Il reprit son plaidoyer :
— Je ne vous demande pas une résolution immédiate. Dites-moi seulement que vous n'êtes pas irréductible... que vous réfléchirez... que cela se peut!... Je ne vous presserai point. Vous me permettrez de vous voir... quelques instants chaque jour, d'essayer de vous convaincre... en me faisant connaître un peu de vous... en me montrant à vous autrement que comme un chef à son employée... car nos relations, en somme, n'ont jamais été que cela... Soyez bonne... ne m'ôtez pas l'espoir. Prenez en pitié la tristesse de ma vie : tout seul... toujours tout seul...
Sa voix fléchit sur ces derniers mots, qui ne furent presque plus qu'un chuchotement entrecoupé. Cet homme fort, amené à jouer sa destinée sur une réponse de femme, tremblait, s'attendrissait, et ses paupières étaient humides. La conscience de Frédérique se rebella à la pensée de le leurrer. Elle se décida d'un coup.
— ^ Me voir? Tant qu'il vous plaira; cela, dit-
elle, je n'y fais aucune difficulté; j'y prendrai plaisir, vous le savez... Nous nous entendions bien, autrefois...
— Oh! fit Duramberty, très ému... Alors, je peux espérer...
— Non... Je ne veux pas créer d'équivoque entre nous! je ne me marierai jamais... D'ailleurs, je le répète, rien ne vous vise dans ma décision... J'ai pris avec moi-même un engagement. Vous le savez. Pourquoi me forcer à un refus que vous prévoyiez, en somme? Personne ne sera mon mari : personne. Me garderez-vous rancune d'un parti arrêté depuis l'enfance?
Duramberty, immobile, écoutait. Il ne dit rien, il attendit qu'elle continuât de parler. Comme elle se taisait, elle-même horriblement angoissée, il demanda d'un ton changé, comme pâU:
— C'est... une sorte de vœu?... un vœu religieux... alors?...
— Non... c'est une décision prise logiquement, pour être plus libre, pour mieux travailler à l'affranchissement des femmes... Ne cherchez pas d'autres motiis : c'est le seul. Je vous en donne ma foi.
Il y eut encore un silence. Puis Duramberty, d'une voix qui reprenait sa fermeté et sa netteté impératives, questionna :
— Mais... si le mariage, justement, servait la cause qui vous est précieuse, la cause fémi-
niste?... Et cest le cas. Vous ne sauriez, aujourd'hui, faire plus de mal à votre œuvre qu'en persistant dans le célibat...
Entre les deux êtres qui, tout à l'heure, avaient send une obscure sympathie l'un pour l'autre, la lutte recommençait, encore masquée, déjà vive.
— Peut-être, répliqua Frédérique, ferai-je tort, pour le moment, à mon oeuvre, en n'acceptant pas ce que vous m'offrez. Mais demain, après, au cours de la vie... Qui sait? Ma liberté est l'unique bien certain que je puisse offrir à la cause de l'affranchissement de la femme. En me mariant, je trahirais cette cause.
— Alors... c'est non... définitivement?
— Faut-il vous répéter que cette décision ne vous vise en rien, monsieur?... Soyez assez généreux pour ne pas m'en vouloir d'une vocation ancienne, et surtout — surtout — ne songez pas à faire peser sur d'autres, sur des innocentes, la rancune que vous allez peut-être concevoir contre moi.
— Je vous ai dit que je ne contribuerai point à hâter la ruine de vos entreprises... Je m'en désintéresserai, simplement, et cela non par rancune, mais parce qu'il me serait pénible, désormais, d'être mêlé de près ou de loin aux affaires de cette maison... Je ne serai pas votre ennemi, je vous le promets...
— Merci, dît Frédérique.
Elle sentait, malgré les phrases pacifiques, la
colère de la défaite s'amasser derrière le front de Duramberty.
— Laissez-moi vous demander encore une réponse... une seule, dit celui-ci, et je m'en vais...
Frédérique acquiesça de la tête.
— Vous parlez de vocation... d^ine sorte de devoir impérieux qui vous interdit le mariage... Votre refus, me dites-vous, n*a rien qui me vise personnellement... Je dois comprendre que jamais, avec aucun homme au monde, vous n'avez songé à la vie en commun?
Frédérique réfléchit un instant.
— Je n'ai jamais songé et je ne songerai jamais au mariage.
— Avec personne?
— Avec personne.
— Je vous en prie..., dit Duramberty, baissant la voix. Cette question est absurde... mais je ne puis la retenir... répondez-moi... et je ne vous en voudrai nullement, — et je me résignerai... Vous n'avez aimé aucun homme? Vous n'en aimez aucun?
Frédérique resta un temps sans répondre. Puis, comme le silence devenait intolérable, elle dit simplement :
— Je ne me marierai jamais.
Duramberty ne prononça plus un mot. Il salua
et se rerira. Elle le reconduisit jusqu'au seuil de la salle, où il salua de nouveau.
LÉA 2If
Quelques instants, Frédérique, pensive, demeura seule dans la vaste salle. Pourquoi sa conscience tyrannique avait-elle scellé ses lèvres, retenu le mot que sollicitait Duramberty : a Non. .. je n'ai jamais aimé, je n'aime aucun homme!... j> Maintenant, à cause de ce silence aussi expressif qu'un aveu, il s'en allait, hostile.
Pirnitz et Léa, qui avaient guetté la sortie de l'industriel, rejoignirent Frédérique.
— Ah! chérie, fit Léà, courant à sa sœur. — Enfin, il est parti. J'étais inquiète!...
— Que s'est-il passé? demanda l'apôtre. Frédérique secoua la tête.
— La chose la plus imprévue et la pFus absurde. Il m'a demandé le mariage.
— Et alors?
— Alors... comme, naturellement, j'ai refusé, il est parti, assez mécontent, je crois.
— Il nous fera du mal, die Léa.
Elles se turent un instant, rapprochées les unes des autres comme des mouettes aux premiers signes d'un grain.
— Ah! s'écria Pirnitz avec une âpreté qui ne lui était pas ordinaire, tous les hommes sont pareils, et la vieille loi qu'ils imposent aux femmes est invariable. Maître... ou ennemi!...
3l6 LES VIERGES FORTES
EPUis que la ruine de M^^^ de Sainte Parade, sa paralysie et les rancunes coalisées contre F École des Arts de la Femme étaient des faits connus de tout Saint- Charles, qu'on ne pouvait dissimuler, même aux élèves, les petites « Zarts » vivaient dans l'agitation. Tous ces jeunes nerfs féminins, surexcités par l'orage imminent, se tendaient, toutes ces jeunes imaginations travaillaient. Aucune des élèves ne songeait, bien entendu, à abandonner la cause de l'Ecole; chacune inventait une solution topique pour la sauver et la venger. On irait trouver le président de la République, toutes les petites « Zarts » ensemble, trente ceintures rouges envahissant le grave palais national : on se jetterait à ses pieds, on lui demanderait son appui. Ou bien on adresserait une pétition aux Chambres, on lancerait par la voix des journaux un
appel public aux gens épris de justice. Ce monde juvénile, nouvellement aggloméré autour des grandes idées neuves, voulait parler, résister, vaincre.
Les maîtresses participaient à la fièvre des disciples. A côté de Pirnitz et de Frédérique, Tune ardemment, l'autre froidement résolues, à côté de M^^*^ Heurteau, d'un optimisme assez énigmatique, et de Léa, qui, secrètement, entendait chanter en elle, au milieu des menaces, l'allégresse de la libération prochaine, — Daisy Craggs et Geneviève Soiibize paraissaient les plus ferventes, révoltées par l'iniquité des hommes, prêtes à rompre violemment avec la société si elle voulait tyranniser l'École. Daisy, dans l'attente de la persécution, sentait se réveiller ses ardeurs révolutionnaires. Pour Geneviève, elle ne cachait pas son penchant vers le néo-anarchisme scientifique.
Les propos de' Daisy, racontant des évictions de tenanciers, des complots de fénians, des meurtres agraires, avaient bercé son enfance. La lecture des philosophes de l'anarchie, principalement Grave et Kropotkine, lui avait enseigné la doctrine. Plus tard, afin de gagner quelque argent tout en achevant ses études de sagefemme, elle était devenue lectrice d'une certaine lady Mary Jackson, veuve d'un baronet irlandais. Elle avait passé là, six mois durant, plusieurs heures par jour au service de cette femme sèche.
2l8 LES VIERGES FORTES
intelligente et bavarde, qui lui faisait lire les livres les plus monstrueux que l'autoritarisme ait jamais inspirés, et lui dictait des pensées personnelles pires que ces livres. Un ami de la dame, sir James Bartlett, landlord dans le comté de Sligp, installé à Paris, après avoir à grand' peine échappé à une vengeance rurale, — venait familièrement dans la maison : autre type effrayant de l'égoîsme seigneurial, contempteur de la liberté et de la vie des pauvres, joyeux de la misère d' autrui comme d'un accroissement de son bien-être personnel.
Chez lady Mary, Geneviève avait exaspéré, dans une contrainte silencieuse, sa fringale d'émancipation, son espoir de revanche sociale. Former de jeunes recrues pour la guerre des classes, c'était son instinct d'éducatrice : par là elle était apôtre, presque à l'égal d'une Frédérique et d'une Pirnitz. Celles-ci, à l'ordinaire, la forçaient de se contraindre, redoutant la réputation d'une École d'anarchie... Mais, depuis que l'œuvre était menacée, Geneviève parlait plus librement parmi l'exaltation de tous. Elle se gênait moins pour accuser l'hypocrisie bourgeoise, l'oppression du capital ennemi, la tyrannie sociale contre tout effort d'affranchissement populaire. A la flamme de sa rébellion, elle avivait peu à peu la cendre de Daisy Craggs, la seule de ses compagnes à qui elle se confiât entièrement.
Loin de s'afFâiblir, le mutuel amour de Tirlandaise et de sa fille adoptive avait pris une force nouvelle depuis qu'ayant quitté leur appartement de l'avenue de Ségur elles habitaient r£cole, oc cette espèce de couvent », comme disait Rémineau. L'une sans l'autre, aucune des deux n'eût été capable d'endurer un tel changement d'habitudes. Pas plus que Daisy, Geneviève n'était faite pour l'enrégimentement, l'existence en commun, astreinte à un ordre invariable. Dans ces vastes bâtiments, tenus si nets, où chaque heure apportait sa besogne, où la régularité des cours, des repas, du sommeil, uniformisait les jours et les semaines, ah! combien leur manquaient le joyeux désordre, l'incohérence bon enfant, l'absence complète de plan, de méthode, de sécurité même, qui, là-haut, dans le logis bohème remis aux soins d'une vieille sei> vante bossue, à demi toquée, rendaient la vie si imprévue, si pittoresque, si savoureuse! Elles n'avaient pas osé, les premiers jours, s'avouer leur désolation, leur dépaysement. On leur avait assigné deux belles chambres voisines, qui communiquaient ; elles s'en faisaient les honneurs avec un amusement puéril, se congratulaient d'avoir enfin réglé leur vie, de pouvoir travailler confortablement... Bien vite la nostalgie perça dans leurs entretiens. Elles s'avouèrent qu'elles r^iettaient le cinquième de l'avenue de
Ségur, la fantaisie, la liberté disparues. Toute discipline, tout système, leur pesaient : toute menace de sanction les eût révoltées. A TÊcole de Saint-Charles, aucune sanction ne les menaçait : seulement, éprises du . devoir comme elles Tétaient Tune et l'autre, elles se contraignaient elles-mêmes. Cette compression volontaire eut pour effet naturel de ranimer chez Daisy les vieux instincts assoupis par un long usage de l'indépendance, dans un pays libre et égalitaire, et d'échauffer chez Geneviève les sentiments de révolte qui fermentaient depuis son enfance, alimentés par des conversations et des lectures incendiaires.
Quand les premiers déboires fondirent sur l'École, Daisy elle-même s'effraya de l'exaltation croissante de Geneviève. Geneviève supportait impatiemment le silence, l'inertie des fondatrices en face de la calomnie. Il fallait, disait-elle, attaquer les autres au lieu de plier l'échiné et de se taire.
— Qu'on m'y autorise, et je m'en vais répondre, moi, dans les feuilles socialistes, aux élucubrations du citoyen Minot! Je lui arrangerai sa paroisse, et j'accommoderai aussi l'inspecteur d'académie et ses écoles de cancres. Oh! Romaine, je vous en prie, donnez-moi la permission d'écrire dans les journaux.
Romaine Pirnitz souriait :
— Plus tard, petite. Le moment n'est pas venu encore.
La situation cependant s'aggravait. M^^ de Sainte-Parade était définitivement atteinte de paralysie générale : les créanciers, remettant leurs intérêts à Quignonnet, poursuivaient la liquidation de ses biens. Quelques jours après l'entrevue de Frédérique avec Duramberty, une lettre de celui-ci, écrite sur un ton purement commercial, informa l'École que l'agent d'affaires Quignonnet attaquait le cautionnement; que M. Duramberty lui-même considérait comme inutile de s'opposer à des revendications bien fondées; qu'il donnait trois mois pour reconstituer la totalité du dépôt, la moitié devant être versée dans un mois. Le jour même où cette lettre était remise à M^^*^ Heurteau, un nouvel article de la Semaine de Saint-Charles dénonçait la crise financière traversée par l'École, ruinait par avance son crédit dans le quartier. Cet article fut reproduit dans le <S^ann avec des commentaires ironiques sur la gestion financière des femmes. Frédérique, Pirnitz, M^^*^ Heurteau risquèrent alors quelques démarches chez diverses personnes, parentes ou protectrices d'élèves, qui naguère avaient paru favorables à l'œuvre. Elles furent reçues froidement; on les interrogea avec défiance sur les bruits qui couraient; elles comprirent, le rouge au front, que l'honnêteté de leur administration était suspectée. Décidément, la population de Saint-Charles passait à l'ennemi. Tout le conseil municipal, tout le parti cathor
lique, toutes les écoles officielles faisaient alliance contre les petites oc Zarts ». L'École ne comptait plus d'autre défenseur, à Saint-Charles même, que le parti socialiste intransigeant, ennemi du fameux oc pacte » ; mais ce parti n'avait pas de chef, pas d'influence, et son appui même était compromettant... Des manifestants égayés ayant crié, un soir, après une réunion publique : oc Vive les petites oc Zarts » 1 A bas la calotte! Vive la sociale!... » l'abbé Minqt en tira aussitôt argument pour imprimer dans son journal un article sur le péril de tolérer dans la commune une école ouvertement anarchiste.
Duramberty avait eu raison, et Frédérique le reconnaissait : si l'œuvre ne trouvait pas de soutien parmi les puissances extérieures au quartier, elle périrait. M^^® Heurteau assura que ses efforts pour intéresser à l'École certains personnages du haut enseignement auxquels elle s'était adressée, demeuraient inutiles... Geneviève, ayant été voir son ancien maître, le professeur Bouchardon, actuellement chef de clinique à l'hôpital Baudelocque, revint écœurée :
— Ce vieux misérable n'a-t-il pas eu le courage de boufFonner? ce Ah! vraiment, petite Soubize, vous voilà lancée dans les doctrines modernes... dans le féminisme. 7> Il fallait le voir tirer ses favoris d'un air d'ironie protectrice en prononçant le mot ce féminisme j> klsL façon de l'acteur Baron!... oc Le fé-mi-nisme!... Et nous
avons fondé une école?... Mais au fait, je sais!... J'ai lu ça dans le éAfatin... L'École féministe de Saint-Charles, n II se mettait à rire d'un gros rire... « Il paraît que nous avons fait de mauvaises affaires?... ça ne m'étonne pas! jamais femme n'a su dresser un budget... » Il a conclu, en me tapotant sur la joue : « D'ailleurs une école où les maîtresses ne sont pas des religieuses et ne se marient pas, ça ne peut pas, ça ne doit pas vivre... Et c'est vous, gamine, vous, ma meilleure accoucheuse, qui vous laissez embaucher par cette société de malthusiennes?... y> Il allait continuer, mais je lui ai coupé la parole en lui disant bien en face : ce Brisons là, monsieur. Si je n'avais été votre élève, je vous répondrais vertement... i> Et je suis sortie pendant que, les yeux écarquillés et la bouche balbudante, il tâchait vainement de retrouver son aplomb.
Frédérique conçue alors la pensée d'une démarche qui lui eût extrêmement coûté, mais qu'elle eût sans doute accomplie sous l'impérieuse pression du devoir. Il y avait à Paris un homme, haut magistrat, sénateur, dont elle n'avait jamais vu que les portraits dans les journaux illustrés, mais qui, elle en était sûre, serait prêt à lui donner son appui. Elle en était sûre par instinct filial. Elle en était sûre parce que cet homme, à deux reprises, avait usé d'intermédiaires discrets pour lui faire connaître qu'il savait où la trouver
et qu'il lui était favorable... Pirnitz, à qui seule la jeune fille confia ce projet encore vague, répondit :
— Non... pas maintenant. Que poumez-vous lui dire? Nos embarras sont, au fond, des embarras financiers... Rien, de vous à lui, ne doit ressembler à une demande d'argent...
— Oh! merci... s'écria Frédérique... Vous libérez ma conscience. Voir cet homme et l'implorer, ce serait boire la lie du calice...
Daisy Craggs ne tenta, ne proposa aucune démarche. D'abord la bonne Irlandaise n'avait guère d'amis parmi les puissants de la terre. Puis elle était à l'heure présente dévorée d'un souci plus terrible que celui de l'Ecole : la santé de Geneviève. Aux autres maîtresses, Geneviève Soubize apparaissait seulement exaltée et nerveuse. Dans Tintimité de leur vie firatemeile, Daisy la voyait quasi folle, s'enivrantde sa propre indignation, jusqu'à devenir la proie de crises terribles, comme autrefois... Ces crises qui la secouaient, naguère, à l'époque de la formation, avaient peu à peu cessé dans la sérénité morale, dans l'atmosphère de tendresse dont l'enveloppait Daisy... Elles reparurent après quelques mois de séjour à l'École : mais elles étaient rares, légères, et Daisy les dissimula aisément. Les tri-^ bulations de l'œuvre, l'iniquité des calomnies exaspérèrent leur violence. Par bonheur, elles n'avaient jamais terrassé Geneviève au milieu de
ses exercices professionnels : on eût dit que l'activité de l'esprit, le recueillement de la tâche quotidienne la préservaient. Mais l'heure qui suivait les repas était dangereuse, et surtout le réveil en pleine nuit, quand un vaste silence accablait la maison. Alors Daisy, attentive, toujours en alerte, soignait seule sa chère fille. Derrière les portes verrouillées de leurs chambres, elle baignait de vinaigre les tempes où la sueur d'agonie collait les mèches rousses, garait de ses mains maternelles la tête bousculée de soubresauts, heurtée contre le plancher ou les ferrures du ht, comprimait l'aine d'où semblait jaillir le mystérieux élan de folie, étouffait contre son sein les gémissements prolongés...
Effrayée de la fréquence et de Taggravation des crises, elle consulta même en secret un spécialiste de la Salpêtrière. Le médecin répondit :
— Il faut que cette petite se marie... Les crises, me dites-vous, ont cessé après la formation ; si elles recommencent aujourd'hui, c'est que la padente a besoin d'une vie conjugale réguHère.
Daisy ne répéta pas ce diagnostic à la jeune fille, pas plus qu'elle ne lui avait raconté sa visite à la Salpêtrière. Mais la nuit même qui suivit la consultation, Geneviève eut un accès si douloureux que l'Irlandaise craignit à chaque instant de voir accourir quelqu'une des maîtresses, aux cris qu'elle poussait. Cette crise dura jusque passé minuit. Alors Geneviève tomba
dans un sommeil profond, coupé de tressaillements et de plaintes. Assise à son chevet, Daisy repassait dans sa mémoire les conseils du médecin.
oc Se marier, se marier ! grommelait-elle tout bas, attentive aux moindres gestes de Geneviève assoupie... Les hommes n'ont jamais que ce remède-là à vous offrir. Mariez-vous I c'est la panacée... Une jeune fille est mal en point : vite, un homme dans son lit, et tout s'arrangera. Ah ! les farceurs... c'est encore un des moyens par lesquels ils nous tiennent, en se prétendant indispensables à notre santé... Est-ce que j'ai besoin d'un homme, moi? Est-ce que toute ma vie je n'ai pas dormi seule entre mes draps sans m'être plus mal portée pour cela?...
Un long gémissement l'interrompit, si léger et si douloureux qu'il semblait la plainte même d'une âme torturée, emprisonnée, qui veut s'échapper., Daisy éleva la lampe au-dessus de la couchette. La jeune fille était étendue, à demi découverte, car la nuit était chaude. Ses boucles d'un roux de flamme foisonnaient sur le traversin blanc : des perles de sueur piquaient les tempes et le tour des yeux, mêlées aux taches de rousseur plus visibles dans la pâleur exténuée du visage... Tous les traits semblaient plus grêles, plus tendus, tandis que les cils des paupières tremblaient, agités comme par un grésillement électrique. La bouche, entre les mâchoires con-
tractées, laissait échapper cette plainte étrange qui avait inquiété Daisy.
L'Irlandaise essuya le front moite dé Geneviève ; les lèvres de celle-ci s'entr'ouvrirent, murmurèrent : ce Daisy I... i>
Le tendre cœur de Daisy se fondit à cet appel instinctif.
— Chérie! chérie! Vear Utile thingl... Comme elle est jolie! poursuivit-elle, parlant bas dans le silence. Comme elle est mignonne avec son cou d'enfant et ses délicates épaules ! Oh ! chère pedte chose !
De nouveau, assise au chevet, elle réfléchit.
— Parbleu ! je crois bien qu'ils en voudraient, les gaillards, d'une petite fleur comme celle-là !. .. On lui trouverait facilement le bon ouvrier qui la brutaliserait, la tuerait de travail, la caresserait avec une bouche puant l'alcool, avec des mains sales, et lui ruinerait la santé à force de couches... Ou bien un employé... un périt employé... Le ménage de bourgeois pannes... pas de quoi manger... des baisers à la dose pour ne pas s'encombrer d'enfants ! Ah I saletés ! saletés !... Soumettre cette âme-là, qui leur est tellement supérieure, à l'autorité d'un de ces imbéciles ou d'une de ces brutes? jamais !... Et puis, qu'est-ce que je deviendrais, moi, sans elle?... Dis, Unie thingl qu'est-ce qu'elle deviendrait sans toi, ta vieille bête de Daisy?...
Elle se penchait vers la jeune fille, ramassait
228 LES VIEKCES FORTES
une des mains fines sur la couverture, la portait à ses lèvres et nichait des baisers sur le bout des ongles, comme font les mères pour leurs enfants endormis... L'écho des paroles du médecin de la Salpêtrière lui taquinait les oreilles.
oc Si vous ne mariez pas cette petite, le sexe prendra sa revanche d'une façon ou d'une autre... Elle vous fera cjuelque coup irréparable et vous serez bien avancée I d
Daisy Craggs n'avait pas demandé quel genre de « coup irréparable » Geneviève était capable de faire. Elle s'en doutait. Ah ! que Geneviève pût donc s'afïranchir, guérir, mais sans mariage, sans se séparer de sa mère adoptive!...
<c Les hommes ont arrangé la société pour eux, rien que pour eux. Leurs vilenies ne tirent pas à conséquence... C'est anonyme, personne n'en sait rien... Et puisqu'il paraît quedes femmes ont les mêmes nécessités... i>
Elle n'acheva pas sa propre pensée, un peu honteuse de l'avoir accueillie... En somme, un abîme séparait ses doctrines, ses sentiments, des sentiments et des doctrines d'une Frédérique ou d'une Pirnitz. Daisy aussi croyait que certaines femmes, annonciatrices des temps nouveaux, ont pour mission d'enseigner librement les autres femmes et, pour cela, sont mieux dans l'état de célibat... Mais sa jeunesse misérable, ses habitudes de charité populaire, peut-être aussi le souvenir de l'hypocrisie anglicane dont elle avait
jadis sôufTert, lui avaient inculqué l'indulgence pour ces péchés de la chair qu'elle-même n'avait jamais commis, n'avait jamais été tentée de commettre, et qui immolaient tant de pauvres femmes à la tyrannie des hommes !
Vers une heure, au cours de cette même nuit, le sommeil de Geneviève devint tout à fait calme, pareil à celui d'un petit enfant. Daisy, qui maintenant connaissait la loi de ces crises, comprit que celle-ci était finie et s'alla mettre au lit. Levée le lendemain vers six heures, elle laissa dormir sa chère Geneviève jusqu'à sept. Il fallut la secouer parle bras pour la réveiller. A huit heures et demie, Geneviève faisait une classe de chimie industrielle aux élèves les plus âgées. Elle consacra le reste de sa matinée à des études de médecine. Elle parut lucide, équilibrée, presque joyeuse.
Après le déjeuner de midi, le comité directeur se réunit pour aviser aux nécessités immédiates : il ne restait plus que cet unique jour à courir jusqu'à l'échéance fixée par Duramberty pour le versement des cent cinquante premiers mille francs, moitié du cautionnement nouveau. Frédérique dut avouer qu'elle n'avait pas réussi, non plus que Pirnitz, à réunir la somme nécessaire : on en était loin ; on atteignait à peine quatrevingt-deux mille francs... Free Collège n'avait pas fourni tout le secours qu'en espérait l'École
des Arts de la Femme. Le budget de M™* Sanz était abondant, mais l'emploi des fonds rigoureusement déterminé par les donatrices. M™® Sanz avait bien tenté d'intéresser des Anglais àTœuvre rançaise : elle s'était heurtée à ^indifférence britannique pour tout ce qui ne touche pas directement le Royaume-Uni et aussi à une méfiance presque haineuse pour une école dirigée par des Parisiennes. Elle avait cependant recueilli trois mille livres; le déficit demeurait considérable. Le comité fut morne comme une veillée d'agonie. Personne n'osa prononcer des paroles d'encouragement. Pirnitz et Frédérique estimèrent que le seul parti possible était l'attente. On continuerait les efforts, on augmenterait la somme disponible jusqu'à ce que M. Durambertjr devînt menaçant. Alors on proposerait une transaction.
— Il refusera, déclara M^^^ Heurteau.
— Qu'en savez-vous? dit Daisy.
— Duramberty n'est pas un créancier ordinaire. Sa créance est sa vengeance. Il y tient.
— En tout cas, fit observer Frédérique, il ne peut pas nous expulser de force. S'il envoie du papier timbré, nous plaiderons. Un procès de cette nature durera plusieurs mois. D'ici là, nous aurons trouvé l'argent.
— Il y aurait une autre solution, dit M^^ Heurteau. Mais personne n'en veut ici.
— Le rachat par la Ville et l'État! s'écria Frédérique... Jamais !...
— Ah I lepnc Fandeiiiie insdcumce, comme on voie bien que vous ne connaissez pas Tadministracion française I Noos serons infiniment plus tranquilles quand nous deviendrons officielles... Il suffit de savoir jouer avec les règlements...
Frédérique l'interrompit et prononça, avec une certaine sévérité, ces mots qui firent rougir M"* Heurteau :
— Notre rôle n'est pas de jouer avec les règlements. Nous devons donner à nos élèves l'exemple du respect des lois acceptées par nous. Aussi n'accepterons-nous pas de lois que réprouvent nos consciences.
La séance s'acheva sans qu'on eût arrêté d'autre parti que l'expectative conseillée par Frédérique. On laisserait s'accomplir les événements. Une seule créance était redoutable : celle de M. Duramberty. Dès que viendraient les huissiers, on ferait une offre de quatre-vingt mille francs. Il était probable, disait l'avoué consulté à cetre occasion, que le tribunal tiendrait compte de cette offre et accorderait du temps à l'Ecole pour se libérer.
Ni Léa, ni Geneviève n'avaient pris part à la discussion. Léa était nerveuse : des bouffées de chaleur incendiaient de temps en temps son pâle visage, ses yeux luisaient de fièvre... Une idée unique la hantait en face de cette débâcle de TÊcole : « La prison s'écroule autour de moi. T> Indifférente aux efforts tentés pour sauver
l'œuvre, elle voyait la ruine inéluctable. Rien n'y ferait, Léa en était sûre : l'œuvre croulerait... Quant à Geneviève Soubize, parfaitement calme après sa nuit douloureuse, elle avait écouté at> tentivement le débat sans s'y mêler. Daisy, inquiète de ce silence, l'interrogea, lui demanda son avis à plusieurs reprises. Elle n'obtint que des réponses évasives...
La journée fut pareille à toutes les journées scolaires. Les jeunes maîtresses avaient résolu de continuer leur besogne quotidienne, quels que fussent les périls environnants. Et certes, à voir cette ruche pleine de laborieuses abeilles, personne, visitant l'École ce jour-là, n'eût pu la croire menacée.
Vers sept heures du soir, quelques minutes avant le souper, Daisy Craggs entra comme de coutume dans la chambre de Geneviève pour l'emmener avec elle. Elle fut surprise de ne point l'y trouver. D'ordinaire, la jeune lîlle profitait du temps de loisir qui précédait le repas pour avancer ses études médicales. Daisy s'en alla seule au réfectoire, d'aiJeurs sans inquiétude.
« La petite est déjà descendue, » pensa-t-elle.
Mais au réfectoire elle ne rencontra d'abord que M^^® Heurteau et Léa. Puis vinrent Frédérique, Pirnitz... Les élèves et les adjointes arrivèrent par groupes. A toutes Daisy Craggs demanda si elles avaient aperçu Geneviève... Elle
SUC ainsi que la jolie rousse avait été vue par plusieurs personnes vers cinq heures et demie, a avec son chapeau en paille de maïs, son mantelet de soie brune et son en-cas en taffetas changeant 9, dans les corridors du rez-de-chaussée. Elle avait traversé la cour des acacias quelques minutes plus tard, se dirigeant vers la rue des Vergers. Daisy courut aussitôt s'enquérir dans la loge du concierge. Là, elle apprit qu'en effet Geneviève était sortie un peu avant six heures, très tranquille. Le concierge avait échangé avec elle un salut, mais ne lui avait pas parlé. Geneviève avait tourné à droite, du côté de la Porte du Bas-Meudon... Le visage de l'Irlandaise, racontant ces détails à Pimitz et à Frédérique, était si troublé que bientôt son inquiétude gagna tout le monde. On ne pouvait se résoudre à commencer le souper. Les fillettes s'agitaient : « Mademoiselle Geneviève est partie... » Cela se chuchotait de bouche en bouche, avec
" un frémissement de curiosité et d'anxiété. Geneviève était adorée des élèves. Puis, le départ de Duyvecke, bien qu'expliqué à celles-ci aussi
- nettement que possible, avait éveillé leur attention sur les faits et gestes des maîtresses... Frédérique, comprenant le péril de cet émoi inopportun, fît asseoir le jeune peuple effervescent : le repas commença. Daisy, mourante d'angoisse, ne pouvait manger. Elle se leva avant la fin, dit à Pirnitz :
ser la porte, de s'élancer dans cette ombre maintenant épaisse.
« Pirnitz me l'a défendu!... »
' Elle revint sur ses pas, traversa la cour de noul veau, remonta lentement dans la chambre de
Geneviève. Là elle s'agenouilla contre le lit de la jeune fille et pleura.
Elle aussi^ comme Léa, comme Duyvecke, venait de sentir, tout, à l'heure, sur le seuil de l'Ecole, se tendre, prêt à rompre, le lien qui l'attachait à l'œuvre. Pourtant elle n'avait pas franchi le seuil : elle était rentrée... A présent elle restait là par inertie, par brisement de toute sa volonté; mais l'œuvre lui était bien indifférente. Prospère ou ruinée, que lui importait? Et, la gorge secouée de hoquets, sa bonne face couperosée baignée de pleurs, elle ne savait sur quoi elle pleurait, sur son amie disparue ou sur sa chimère abolie.
Geneviève Soubize, à la même heure, serrant contre ses épaules et sa poitrine son mantelet de soie brune, errait sur les larges trottoirs, presque déserts, des avenues qui rayonnent de la place de l'Aima vers les Champs-Elysées... Comme on l'avait dit à Daisy, la jeune fille était sortie de la maison vers six heures moins un quart, sans prévenir personne. Du reste, si on lui eût demandé où elle allait, elle eût été embarrassée de le dire. Une violente impulsion la contraignait à une
démarche encore mal déterminée dans son esprit, mais dont la nécessité- lui semblait impérieuse... Elle se rendit tout droit à la fabrique Duramberty, s'informa si le patron était visible. On lui répondit qu'il avait quitté l'usine depuis quelques minutes.
— Pourrais-je savoir où il est en ce moment? fit-elle. J'ai une communication pressée...
Le garçon préposé à la porte, qui lisait un journal et paraissait soucieux de n'êcre pas dérangé, répliqua en se replongeant dans sa lecture.
— 6, rue François-I^f.
Geneviève remercia le garçon et s'en alla, d'abord vivement, puis d'une marche aisée de promenade, vers la porte du Bas-Meudon par où elle entra dans Paris. Elle suivit la Seine, passa le pont Mirabeau, remonta les quais vers le Trocadéro et la place de l'Aima. Le paysage du fleuve l'arrêtait de temps en temps, avec les chantiers gigantesques qui s'ébauchaient déjà le long des berges, pour les travaux de l'Exposition. La soirée s'annonçait splendide, point accablante malgré l'éclat persistant du soleil, grâce à une forte brise de nord-est qui moirait et ridait l'eau de la Seine... Geneviève fut animée d'une ardeur singulière, d'un besoin de marcher, de parler, d'agir. L'esprit clair, elle vit les objets autour d'elle avec une précision et un relief inusités. Une seule chose la contrariait : par intervalles, un élancement à la nuque, suivi d'un bref éblouis-
sèment. Elle ne s'inquiéta pas, toutefois; souvent elle avait éprouvé la même incommodité, après les nuits de crises.
ce ... Il doit être chez lui à cette heure-ci... y>, murmura-t-elle en arrivant place de l'Aima.
L'horloge d'une usine, à l'angle de l'avenue du Trocadéro, marquait sept heures dix minutes. Elle hâta le pas, traversa la place, s'engagea dans l'avenue Montaigne, puis dans la rue François I^^. Le numéro 6 était un hôtel à deux étages, assez élégant. La porte, en fer forgé, doublée de glaces, avec deux poignées de. cuivre étincelances, était fermée.
Geneviève sonna. Le battant de droite eut une sourde pulsadon et s'entr'ouvrit. La jeune fille le poussa avec effort, pénétra sous la voûte. Dans une loge décorée en salon rococo, un grand laquais à favoris la dévisagea.
— Monsieur Duramberty?
— Il n'est pas chez lui.
— Il ne rentrera pas pour dîner?
— Non, mademoiselle... Mademoiselle voulait lui parler ? ajouta le laquais amadoué par la jolie frimousse que Geneviève levait vers lui.
— J'aurais eu un mot à lui dire... Mais cela ne fait rien; je reviendrai dans un moment.
— Oh ! ce serait inutile. Mademoiselle ne le trouverait pas. Monsieur ne rentre du cercle qu'après onze heures... entre onze heures et minuit. Si mademoiselle veut laisser un mot...
— Non, je vous remercie. J'écrirai par la poste.
Elle sortit, et, quand elle fut dehors, commença cette promenade somnambulique qu'elle devait prolonger jusque dans la nuit, avec une seule préoccupation en tête : attendre l'heure où Jude Duramberty rentrerait du cercle. Plus tard, nombre de gens se rappelèrent cette passante aux cheveux roux, aux yeux verts fixes, à la dé^ marche saccadée, rencontrée avenue Montaigne, avenue d'Antin, avenue Marceau, avenue de l'Aima, et dans les rues perpendiculaires qui relient ces avenues entre elles... Des boutiquiers, des concierges prenant le firais sur leur porte, l'aperçurent plusieurs fois et la remarquèrent. Elle marchait, obstinée dans son idée, insoucieuse des regards... Quand la clarté du soleil s'affaiblit et que la cendre crépusculaire voila le ciel entre les hautes maisons, elle éprouva subiteitnent une grande lassitude et s'abattit sur un banc; c'était avenue de l'Aima, devant un temple protestant d'un gothique morne. Elle y resta longtemps, la tête douloureuse, vaguement hallucinée : elle voyait des ombres difformes s'agiter dans l'obscurité peu à peu épaissie... Elle murmura: « Daisyl... » Elle eût souhaité près d'elle cette fidèle mère d'adoption. Si l'Irlandaise eût passé devant ce banc de misère, comme Geneviève l'eût appelée, comme elle se fût laissée ramener par la main!.. . Mais Daisy pleurait à cette heure au pied du lit de Geneviève...
La lueur d'un réverbère, allumé soudain près d'elle, fie tressaillir la jeune fille. Elle se frotta les yeux. L'avenue étendait sa noble chaussée, ses amples trottoirs, sous un ciel pur où déjà clignotaient les étoiles. Les rampes de gaz la jalonnaient de part et d'autre. Quelques coupés, quelques victorias rapides emportaient des hommes cravatés de blanc, des femmes en clairs manteaux vers les cafés du Bois et des Champs-Elysées... Puis ce fut un silence et un vide extraordinaires, dans lequel le clocher du temple protestant égrena le chapelet des heures et des quarts, neuf heures, dix heures, dix heures un quart. Geneviève toujours sur son banc, rêvait. Un homme vint s'asseoir à côté d'elle : un honmie petit, entre deux âges, soigneusement vêtu, l'air méfiant et fureteur d'un chercheur d'aventures louches... Comme elle ne bougeait pas, il fit mine de s'asseoir plus près. Elle se leva, partit vivement. L'homme ne la suivit pas. Quand elle se retrouva rue François I^', elle fut, de nouveau, parfaitement lucide. Personne dans la rue. La façade de l'hôtel Duramberty était close. Aucune lumière ne filtrait à travers les persiennes verrouillées.
« Serait-il déjà rentré ? » pensa-t-elle.
Mais le concierge avait dit : « Entre onze heures et minuits » Et il n'était pas encore dix heures et demie.
Geneviève chercha un poste d'observation d'où elle pût guetter le retour de l'usinier. A
deux maisons de distance du numéro 6, un loueur de voitures occupait un vaste immeuble précédé d'une cour à vitrage; la haute porte cintrée de cette cour offrait un retrait propice. Geneviève s'y dissimula... L'ombre portée par le pied-droit de la baie la cachait si bien que deux sergents de ville en patrouille, passant près d'elle, ne l'aperçurent point.
Alors, dans ce guet nocturne, alors seulement Geneviève eut une pleine conscience de ce qu'elle voulait faire. Sa nuque ne la tourmentait plus ;- une clarté merveilleuse baignait son cerveau. Duramberty était l'ennemi, Duramberty opprimait l'œuvre, Duramberty réclamait cent cinquante mille francs qu'on ne pouvait pas lui donner. Elle, Geneviève, elle toute seule allait attaquer corps à corps l'oppresseur de l'œuvre. Il céderait, ou bien il aurait le sort des ennemis du peuple, — le sort des Burke et des Cavendish dans les récits de Daisy Craggs. Une volupté singulière, qui lui mouillait les paupières et la faisait vibrer toute, inonda Geneviève à cette pensée : abattre l'ennemi. Sa main droite, sous le mantelet de soie brune, caressa dans son corsage le manche nickelé de l'outU qu'elle y avait glissé avant de sortir, — dans une visite furtive à ce coin du laboratoire où elle rangeait sa trousse de sage-femme. Elle le tira doucement de son sein, après avoir observé si les agents étaient loin. On ne les voyait même plus...
L'acier du bistouri ouvert brilla, reflétant le papillon jaune du prochain réverbère; et la main blanche, tachée de son, de la jeune fille se crispa fortement sur le manche, fit le geste d'appui qui ouvre le flanc de la patiente endormie... Quelle hérédité mystérieuse, subitement réveillée, allumait dans cette âme ordinairement pitoyable une frénésie de meurtre? Geneviève contempla le mince outil de mort, fabriqué jpour être une arme de vie. Elle tressaillit d'un spasme joyeux... Mais un coupé débouchait au coin de l'avenue; deux diamants d'acétylène irradiaient dans la pénombre... Geneviève rentra précipitamment le bistouri sous son mantelet, le manche à portée de la main... La voiture, au trot apaisé d'un grand cheval bai, vint se ranger devant l'hôtel. M. Duramberty en descendit, échangea quelques mots par la portière avec une personne demeurée à l'intérieur, et dit au cocher :
— Achille, reconduisez monsieur... Demain, huit heures, ici...
Et, tandis que le coupé virait et repartait, il chercha dans sa poche l'anneau qui reliait ses clefs.
Geneviève sortit alors de son abri et se porta vivement auprès de lui :
— Monsieur !
L'usinier, surpris, considéra cette silhouette qu'il devinait élégante et jeune, sans pouvoir distinguer les traits du visage masqués par la
voilette. Il crut avoir affaire à une rôdeuse attardée.
— En voilà une façon d'accoster le monde ! dit-il en riant... D'où diable sors-tu?
— Monsieur Duramberty, je voudrais vous parler.
Elle releva sa voilette et montra sa jolie figure, ses boucles rousses. Il la reconnut tout d'un coup.
— Oh! mademoiselle!... Excusez-moi... Je vous reconnais parfaitement... Nous sommes voisins à Saine-Charles, n'est-ce pas ?... Oui, c^est cela... Vous êtes professeur aux petites « Zarts »... Vous m'excusez? Sous cette voilette... à cette heure-ci... Et puis je. ne m'attendais guère...
— Je sais, monsieur, je comprends... Ma démarche vous parait extraordinaire... Je suis déjà venue ici vers sept heures... On m'a dit que vous ne rentriez que fort tard... Or, j'ai absolument besoin de vous parler aujourd'hui même. Je vous ai attendu.
— Mais vous avez bien fait, vous avez très bien fait! répliqua vivement Duramberty.
D'un œil connaisseur, il détaillait le corps fluet et la frimousse chiffonnée de la jeune fille.
— Voyons, ajouta-t-il en la prenant légèrement par le coude et en l'entraînant devant la maison du loueur. Vous désirez me parler?... Dans mon hôtel, à cette heure-ci, ce n'est pas
commode... Mon valet de chambre m'attend, et je n'ai pas l'habitude d'amener chez moi des... Enfin, vous seriez compromise... Avez-vous un peu de temps?...
— Tout le temps qu'il faudra, monsieur.
La paume de l'homme lui brûlait le coude, les paroles qu'il prononçait irritaient son orgueil; mais elle tendait toute sa volonté à être calme. « Je veux être seule avec lui... je le veux... »
— Eh bien; fit Duramberty... rue de la Trémoille, à quelques pas d'ici... J'ai un pied-àterre où nous serions tout à fait tranquilles... Qu'en pensez-vous?
— Allons, monsieur...
Elle dégagea son coude sans brusquerie, marcha côte à côte avec Duramberty, par les rues vides où passaient de rares voitures et quelques piétons. Tous deux se taisaient. Un calme profond descendait dans le cœur de Geneviève. Elle se disait : a II va s'accomplir un acte juste, un acte nécessaire. j> Lui, la considérant à la dérobée, songeait : a Voilà une revanche inattendue... Ah çà! les petites vierges fortes de l'école se dérangent donc?... Pas toutes, malheureusement ! N'importe, celle-ci est charmante. »
Parisien, célibataire de cinquante ans, habitué aux faciles débauches de la grande Ville libertine, cette bonne fortune imprévue ne l'étonnait pas. Tant de fois déjà, depuis trente années, de plus inattendues encore lui étaient
LÉA 24f
échues!... Il pensa pourtant: « Cette petite ne vient pas me chercher à ma porte, à onze heures et demie» pour le seul plaisir de passer la nuit avec moi... Il y a des projets en dessous^ des machinations combinées avec les dames de l'Ecole... On voudrait me tenir... ]> Et il sourit, évoquant deux ou trois pauvres tentatives de chantage dont il avait été l'objet, dans sa vie d'industriel, de la parc d'ouvrières de son usine.
Silencieux, pressant le pas, tous deux arrivèrent rue La Trémoille et s'arrêtèrent devant une maison à appartements, pareille à toutes celles que des sociétés financières ont bâties dans ce quartier. Duramberty sonna, s'effaça devant Geneviève, jeta un nom à la loge du concierge :
— M. Legrand!...
S'arrêtant tout de suite à gauche, sous la voûte cochère, il ouvrît la porte d'un rez-dechaussée.
— Encrez, mademoiselle...
La porte refermée, le commutateur tourné, Geneviève se trouva dans une pièce très éclairée, tapissée de soie bleu pâle, arrangée comme un boudoir de femme, avec un lit bas dans un coin, des sièges capitonnés, sans style, beaucoup de gravures aux murailles, la plupart licencieuses, et, devant elle, Duramberty, souriant, - qui la considérait. La carrure solide, le visage sanguin sous les drus cheveux grisonnants la frappèrent. Elle ne l'avait jamais vu de si près. Elle ne le
croyait pas si grand, ni de mine si virile, si intelligente. Elle remarqua la beauté de la bouche, modelée ferme sous la moustache légère, restée brune.
— Personne ne nous dérangera id, dit-il... Asseyez- vous, je vous en prie... et défaites votre mantelet... Vous ne voulez pas? C'est bon!... Comme il vous plaira... Vous consentirez bien à vous rafraîchir un peu?... Nous avons marché vite... Oui, n'est-ce pas?
Elle ne répondit rien : il comprit qu'elle acceptait. Il ouvrit un placard, en tira deux coupes qu'il déposa sur un guéridon. Puis, se baissant, il choisit une bouteille de Champagne parmi celles qui garnissaient la planche inférieure de l'armoire... Geneviève, du fauteuil crapaud où elle était assise, voyait le large dos du fabricant, la nuque rouge, la brosse des cheveux gris... Elle effleura sous le mantelet, dans son corsage, le manche du bistouri, ce Ce serait facile, maintenant... si je voulais... » Et, de nouveau, une joie pénétra tout son être... oc Non, se dit-elle, il faut d'abord qu'il me réponde : il prononcera son arrêt lui-même. » Déjà Duramberty s'était relevé... Il décapsulait, débouchait prestement la bouteille, remplissait les coupes.
— Tenez, mademoiselle...
— Non... tout à l'heure... J'ai à vous parler, d'abord.
Duramberty reposa la coupe pleine où les
bulles s'évaporaient. Il s'assit en face de Geneviève, l'air résigné.
« Je vais entendre Thistoire de sa vertu, pensait-il, et, au bout, les conditions... Allons!... 2>
— Je vous écoute, mademoiselle.
Geneviève, au moment de parler, éprouva une
gêne extrême. Elle redevint soudainement, après Texaltation maladive de la journée et le délire conscient des dernières heures, la jeune fille sage et modeste, la compagne de Pirnitz et de Daisy... Le lieu où elle était, cet homme seul avec elle, ce champague versé lui firent horreur... Elle se taisait.
— Eh bien, demanda Duramberty souriant.
C'est donc très difficile à dire?... N'ayez pas peur; Vous voyez que je ne suis pas un croquemitaine comme le prétendent vos amies.
— Monsieur, murmura Geneviève avec effort, il ne faut pas tuer notre École.
Duramberty ne put cacher la surprise que lui causa ce début. Il attendait plus de diplomatie.
— L'École?... fit-il. Ah! c'est cela qui vous préoccupe?... Mais je ne veux aucun mal à votre École!...
— Nous ne pouvons pas vous rembourser les cent cinquante mille francs, monsieur : nous ne le pouvons pas aujourd'hui, ni demain; mais si vous patientez, si vous nous donnez du temps, vous savez bien que votre argent ne sera pas perdu... Et vous êtes riche, vous gagnez
beaucoup... Qu'est-ce que quelques mois d'attente, quand on dispose d'un budget comme le vôtre?
Elle parlait doucement, presque humblement, et en même temps elle se rendait compte qu'il n'eût pas fallu parler ainsi. Elle sentait que l'usinier, souriant toujours, ne la prenait pas au sérieux. Effectivement, cette, conversation d'affaires, à cette heure et dans ce lieu, avec l'impudeur des gravures conmie décor et le lit tout proche, formait un contraste qui le diverdssait. Il retenait même une forte envie de rire — certain, malgré l'allure de l'exode, de la façon dont finirait l'entretien. Geneviève remarqua cette gaieté contenue, s'arrêta court :
— Vous ne voulez pas?...
— Je ne dis pas cela.
— Alors?
Il rît franchement :
— Ma chère enfant, vous me cueillez à minuit, au sordr du cercle, quand je vais me coucher, pour m'entretenir de controverses financières. Je vous réponds, naturellement, que je ne veux pas m'engager... Il faut que je réfléchisse. Je verrai... Cela dépendra...
— De quoi?
— De bien des choses... Évidemment, par exemple, avoir affaire à un joli intermédiaire conmie vous, cela m'incline aux transactions. Qui vous a envoyé? M^^*^ Sûrier?
Il quita son fauteuil et vint s'asseoir sur un pouf, plus près de Geneviève. Elle se recula.
— Personne ne m'a envoyée. Personne ne sait que je suis ici...
— Ah!
Quand elle prononça : oc Personne ne m^a envoyée... » il surprit dans les yeux verts de la jeune fille un éclair singulier... Il la décailla plus attentivement depuis les paupières cillantes jusqu'aux doigts bizarrement contournés par le bout.
oc C'est une hystérique : méfions-nous. »
Dès lors, il guetta tousses gestes. Mais la qualité de cette proie excitait son envie; il résolut de ne pas laisser sortir Geneviève sans avoir profité du tête-à-tête. Comme il était brave et solide, le vague danger pressenti aiguisait son appétit.
Geneviève reprit d'une voix mal assurée :
— Monsieur Duramberty, il faut nous épargner. Soyez juste. C'est votre devoir.
— Mais je vous répète que mon intention n'est nullement de vous accabler. Vous tenez absolument parler affaires? Parlons-en. Il est tout naturel, n'est-ce pas, que je sauvegarde mes droits dans la débâcle de M"*^ de Sainte-Parade? Je ne vois pas de raison pour laisser prendre, par des créanciers que je ne connais pas, trois cent mille francs qui constituent ma garantie. Cela réservé, je vous promets d'être très indulgent
2fO LES VIERGES FORTES
sur la question de dates de versement, très facile... vous entendez?
Il lui saisit la main gauche, qu'elle lui laissa. De la droite, elle tourmentait toujours, sous le collet de soie brune, les boutons de son corsage. Elle ne s'aperçut pas que Duramberty, malgré la fièvre de désir qui l'agitait, ne perdait pas dé vue cette main droite. Il posa sa bouche sur les doigts qu'il tenait et les caressa de ses lèvres. Geneviève soupira :
— Laissez-moi, monsieur... Laissez-moi...
Il obéit. Elle fut un moment avant de reprendre possession d'elle-même, tant cette caresse, la première qu'elle eût reçue d'un homme, avait troublé son pauvre organisme de nerveuse héréditaire. Quand elle put parler, elle dit :
— Vous voulez bien reporter l'échéance à plus tard... signer un papier?...
— Oh! signer!... je n'aime pas beaucoup qu'on se défie de moi. Et puis, reporter l'échéance à quand?...
— Aussi tard que vous y consentirez... A deux ans... à un an même, si vous voulez... On versera tout de suite plus de quatre-vingt mille francs.
a Ou bien j'ai affaire à une folle, pensait Duramberty, ou bien tout ceci est un coup monté par ces rouées de femmes. 9
Cette dernière hypothèse lui parut tout de même la plus vraisemblable, tant Geneviève
LÉA 2fl
suivait son idée avec obstination. Il cessa de sourire, et, d'une voix ferme qui contrastait avec le ton de plaisanterie courtoise dont il avait usé jusque-là :
— Je refuse de prendre aucun engagement, dit-il. Vos amies n'ont qu'à se fier à moi, sans conditions. Je jugerai d'après leur conduite à mon égard, s'il est opportun de se montrer indulgent ou strict.
— Alors, vous laisserez vos huissiers venir chez nous demain? dit Geneviève.
— Je prendrai naturellement les garanties nécessaires pour sauvegarder ma créance.
— Mais vous ne nous ferez pas protester, saisir?...
Duramberty la regarda bien en face; il la voyait changer de visage, pâlir, rougir... A travers la soie légère du mantelet, il voyait la main droite se crisper sur quelque chose. Résolu à pousser à bout Tétrange visiteuse, à savoir ce qu'elle était vraiment venue faire chez lui, il se leva, répliqua :
— Mademoiselle, j'agirai comme il me plaira. Assez là-dessus.
Geneviève le mesura du regard. Elle comprit confusément que, dans leurs postures respectives, lui debout en face d'elle assise, elle n'aurait pas l'avantage contre cet homme solide. Mais le désespoir lui enfumait le cerveau; elle étouffait d'un besoin fou d'agir, de tenter quelque chose avant
2f2 LES VIERGES FORTES
de fiiir cette chambre... Elle se lança sur lui d'un bond de chatte sauvage, s'agrippa de la main gauche à l'échancrure du gilet blanc, tandis que la droite, armée du bistouri, donnait au hasard coup sur coup contre l'obstacle du corps. Bien qu'il fût sur ses gardes, Duramberty chancela, tant l'assaut fut brusque. Tout en parant avec le bras droit, tout en essayant, avec le bras gauche, d'écarter Geneviève, il reçut une estafilade au cou; puis, la pointe de l'outil lui piqua la hanche, au-dessus de la ceinture du pantalon. Mais déjà, dix secondes à peine écoulées, la force de la jeune fille s'épuisait; son poignet armé fut saisi dans les doigts fermes de l'usinier, son épaule serrée comme avec une pince; elle recula vers le lit, poussée par la masse irrésistible d'un corps puissant. Alors, d'un mouvement bref, Duramberty lui tordit le poignet droit; le bistouri tomba, sans bruit, dans la fourrure de la descente de lit... Geneviève ne luttait plus; toute sa résistance était vaincue soudainement : refFort accompli lui laissait dans les membres une langueur étrange, une sorte de bienfaisante détente... Toute notion de la réalité s'anéanrit... Elle se laissa porter, renverser sur le lit, brisée, défaillante comme sous l'étreinte impérieuse d'un rêve...
Moins d'une demi-heure plus tard, Geneviève, debout près de la pone de la chambre, réparait
LÉA 2f3
tant bien que mal le désordre de ses vêtements et de sa coiffure. Elle ne disait rien... De grosses larmes silencieuses coulaient le long de ses joues. Tournée obstinément contre la muraille, elle se rajustait avec des gestes malhabiles. Duramberty, nerveux, allait et venait dans la pièce, lui jetant de temps en temps un coup d'oeil ou une parole.
— Voyons, mon enfant, il ne faut pas vous désoler... Je vous assure que je ne raconterai pas votre petit accès de folie... Dites-moi ce que je peux faire pour vous...
Mais elle se taisait. Il avait essayé de lui mettre dans la main un billet de banque; elle l'avait laissé tomber par terre. A aucune question elle ne répondait.
oc Ma foi, tant pis pour elle! d se dit-il.
Dans la fourrure fauve de la descente de lit, le manche nickelé du bistouri luisait, sa lame enfouie. Duramberty alla le ramasser et, demisouriant, rapporta à Geneviève :
— Vous oubliez ceci.
Elle n'eut pas même conscience de l'ironie. Elle glissa machinalement l'oudl dans sa poche.
— Merci. Ouvrez-moi, dit-elle.
Il obéit. Par Tandchambre étroite, puis par la voûte d'entrée, il la conduisit jusqu'à la porte; il demanda lui-même le cordon. Geneviève partit sans prononcer un mot.
Quand elle fut dehors, la pauvre fille se mit à
2f4 L^^ VIERGES FORTES
courir au hasard des rues jusqu'à ce qu'elle perdit le souffle. Alors elle s'arrêta, pleura librement... Il était environ deux heures du matin. Un pas sonore, un sifflotement de noctambule attardé qui s'approchaient l'effrayèrent; elle reprit sa course. Elle arriva sur les quais de la Seine, rebroussa chemin, retrouva bientôt ce banc de l'avenue de l'Aima où elle s'était assise quelques heures auparavant. Elle y échoua de nouveau comme une pauvre bête blessée que sa fuite ramènerait à une remise familière.
Elle se faisait horreur; son, propre corps lui inspirait une honte intolérable. Elle ressassait dans sa mémoire les scènes de cette nuit; le désir de ne plus penser, de ne plus respirer, de ne plus être l'envahissait. Elle percevait maintenant le ridicule odieux de cette tentative de justice violente où la justicière avait fini par s'abandonner dans les bras du coupable, oc Le gredin, il a abusé de ses muscles d'homme... d Elle se disait cela... mais sa conscience protestait : « Non! tu ne peux pas dire qu'il ait abusé... Tu as cédé... ]» Elle se rappela soudain, qu'au milieu même de cette violence elle avait rendu une caresse... oc Je suis une misérable, une damnée... Jamais je n'oserai me présenter devant Daisy, l'embrasser... jamais I »
Un ardent besoin de se purifier la saisit...
Comment se purifier?
Mourir?
LÉA 2ff
La Seine était toute proche... Mais mourir, ce n'était pas effacer la souillure de cette nuit. Dans le martyre seul, dans la souffrance pour la bonne cause, la tache pourrait être abolie. Vivre comme Daisy avait vécu au temps du fénianisme... ou comme ces femmes nihilistes des pays slaves qui font bon marché des conventions entre les sexes, se donnent sans pudeur aux hommes de leur parti, mais se rachètent par l'héroïsme... Le désir de l'acte révolutionnaire, qui ennoblit tout, la faim du meurtre saint l'étreignit, plus âpre, plus irrésistible. Elle n^eut pas un instant la pensée de retourner chez Duramberty. Mais elle chercha froidement qui elle pourrait immoler, et quel sang vengerait l'outrage qu'elle avait subi. Accomplir l'acte révolutionnaire d'abord : l'apaisement de son cœur viendrait après. Elle se sentait l'âme grosse d'un meurtre.
Après tant d'heures sans sommeil, sans nourriture, la fatigue de son corps meurtri et profané la disposait aux hallucinations. Comme les tableaux vivants d'un spectacle, des scènes de sa propre vie se succédèrent sous ses yeux. Dès qu'elle en évoquait une, elle la voyait, avec la netteté du réel, sans le flou ni l'exagération du rêve. Elle vît la chambre de la rue Galande, où elle avait été petite fille, les batailles du père et de la mère, parmi les litres crevés vidant l'alcool sur le carreau... Elle vit sa mère rentrant avec un homme étranger, en l'absence du père, et lui
2f6 LES VIERGES FORTES
tournant, à elle, d'une calotte, la tête contre le mur... Elle fut de nouveau, un instant, la fillette hargneuse que Daîsy avait recueillie au Sauvetage de l'Enfance, et emmenée avenue de Ségur au moment où on allait la dépêcher à des fermiers delà Creuse... Ses larmes la soulagèrent, dans la douceur de ce souvenir d'amour quasi-filial. Puis elle se revit tout à coup chez lady Mary Jackson — dix-huit mois à peine passés, — lectrice de cette Anglaise revêche et autoritaire chez qui, par contraste, elle avait senti s'exalter ses propres instincts anarchistes. Sir James Bartlett, l'ami, sans doute l'amant de lady Mary, reparut, avec sa figure rouge soigneusement rasée, son crâne encadré de deux bandeaux plaqués de cheveux incolores. Ah! l'abominable couple d'ennemis du peuple! Du temps qu'elle faisait son service chez la lady, bien des fois, en les regardant, en les entendant prononcer leurs effroyables maximes de despotisme égoïste, bien des fois elle avait pensé, demi-sérieuse, demi-raïUeuse : a Les attacher tous les deux ensemble et les jeter dans la Seine comme une paire de mauvais chats, — quelle jouissance, quelle bonne œuvre !...» C'était alors une idée en l'air qu'elle accueillait en souriant, sans la relier avec la réalité possible... Maintenant, blessée etdeshonorée,vagabonde échouée sur ce banc, elle eût vraiment souhaité les garotter de ses mains et les pousser à la rivière... Dire qu'à cette heure ils vivaient, ils étaient libres, ils
LÉA 2f7
se complaisaient, comme l'an d'avant, à dire des infamies sur les misérables, à insulter les pauvres !
« La vieille, j'en suis sûre, habite toujours son entresol, rue du Colisée... Lui, je l'ai rencontré la semaine dernière, à cheval, dans les Champs- Elysées. Ah! si je les tenais!... »
La fièvre de meurtre précipitait de nouveau son pouls. Elle ne souffrit plus de sa souillure, de son isolement. Sans projet précis, mais toute restaurée par l'espérance, la pauvre fille quitta son banc et d'un pas méditatif, monta l'avenue vers les Champs-Elysées.
Alors une pâleur d'aube efiaçait peu à peu les étoiles sur le ciel, dont la couleur devenait indécise. La nuit se dissipait comme une fumée, se fondait dans l'air déjà éclatant. Les façades des maisons, fermées obstinément à la lumière, apparaissaient plus distinctes, surtout vers la ligne accidentée des toits. Oh I la fraîcheur voluptueuse qu'on respirait! Un lourd camion, chargé de pierres de taille énormes, secoua toute la chaussée au cahot de ses roues, au piédnement de ses cinq chevaux...
Geneviève tourna le coin- de l'avenue de l'Aima et descendit vers le Rond-Point.
2f8 LES VIERGES FORTES
ETTE nuit, tragique pour Geneviève Soubize, n'apporta guère de paix à la plupart de ses compagnes. Elle aggrava pour Daisy, de son silence et de son ombre, le martyre de l'attente; M^^*^ Heurteau, Frédérique, Léa elle-même, n'y goûtèrent pas un plein repos. Seule Pirnitz, par la forte discipline de la volonté, s'imposa, comme à l'ordinaire, quelques heures de léger sommeil.
W^^ Heurteau passa de longues heures à rédiger un oc projet de réorganisation de l'École avec le concours de la Ville et de l'État ». Dans une lettre personnelle, M. Duramberty lui avait demandé ce travail. Elle l'exécutait en secret, se donnant cette excuse à soi-même : ce Le rapport est intéressant à faire; j'y expose sincèrement mes idées; d'ailleurs, quand il sera fini, je suis libre de le garder pour moi; je n'ai rien promis. »
LÉA 2f9
.Frédérique et Léa s'étaient couchées à l'heure accoutumée. Elles se parlèrent peu. Elles n'avaient pas besoin de paroles pour se communiquer leur opinion sur le départ de Geneviève. Geneviève était partie pour suivre un homme. Frédérique ressentait le plus amer dégoût : encore une défecdon, et de la pire sorte, précisément lorsque tant de calomnies assaillaient l'œuvre I ce Misérable tyrannie du sexe! aucune d'elles ne saura donc s'en affranchir? » La fuite de Geneviève bouleversait aussi Léa par contre-coup. Elle songeait : « Si je faisais comme elle, cependant?... C'est bien facile, il ne tient qu'à moi... Si j'avais quitté l'École en même temps que Geneviève, à l'heure qu'il est je serais à Londres... Georg! mon ami! mon mari! Je serais près de lui. Je pourrais le soigner, le guérir. » Tout son rêve tournait autour de ce projet : rejoindre Georg, le guérir. Car sans aucune autre nouvelle des Ortsen que le roman de Tinka, sans oser prendre sur elle de s'informer, d'écrire, elle en était venue à identifier absolument Georg et William Powell. oc Georg souffre, pensait-elle, il m'attend : moi seule puis le sauver... et je reste ici! Geneviève et Duyvecke ont eu du courage; moi seule, je suis lâche... et cependant, moi, je suis la femme de Georg... » Elle gourmandait son inertie : mais pourtant l'espoir vivait en elle, a L'École va fermer. On nous chassera, et alors, je m'en irai. » Tout ce qui lui restait de volonté,
26o LES VIERGES FORTES
elle le réservait pour cet avenir, deviné prochain, inévitable.
Cependant, par la porte ouverte entre les deux chambres contiguës, le bruit parvenait à Léa d'une toux légère, ou le craquement du lit de Frédérique... « Ma Frédérique! combien elle m'est chère! comme je souffrirai de la quitter... d Elle répétait cela obstinément, elle se contraignait à le penser. Hélas! elle sentait bien que sa sœur n'était plus pour elle la Fédi d'autrefois. Une sorte de rancune logique grossissait dans un coin de son cœur contre cette initiatrice puissante qui avait, à la source, capté son intelligence et sa volonté, et lui avait imposé la doctrine. Par Frédérique, Léa avait été écartée de la vie naturelle. Comme tous les révoltés, elle était bien près de prendre en haine celle dont elle avait adoré la domination. Elle s'en épouvantait, et pareille au iîdèle hanté par le doute, qui murmure des actes de fois passionnés, elle redisait sans cesse : « Chère Fédi!... comme je l'aime... Comme elle est grande! d
La journée du lendemain ramena les exercices habituels : sauf Geneviève, toute les maîtresses furent à leur poste, même Daisy, que Pirnitz avait vue dès l'aube, exhortée au courage, réconfortée'. L'idée de Pirnitz, comme celle de Frédérique et de Léa, était que la fuite de Geneviève s'expliquait par une aventure passionnelle.
— Ah ! s'écria Daisy, quand l'apôtre lui confia cette hypothèse; ah! que Geneviève soit en ce moment avec qui elle voudra, pourvu qu'elle soit vivante...
Pirnitz l'autorisa à s'absenter après sa classe pour commencer au dehors une enquête discrète. Daisy fit sa classe d'anglais de huit heures à neut heures et demie, comme à l'ordinaire; ensuite elle s'habilla pour sortir. Comme elle passait devant la porte, le concierge l'appela :
— Mademoiselle Craggs !
Elle entra dans la loge.
— Qu'est-ce qu'il y a, Laurent?
Laurent, un ancien militaire placé là par M"® de Sainte-Parade, tendit à l'Irlandaise un numéro du iMatin,
— Vous avez lu ça, mademoiselle?... On a assassiné un de vos compatriotes aux Champs- Elysées.
Il lui montra un titre en gros caractères au milieu de la troisième page. A peine Daisy y eut-elle jeté les yeux qu'elle poussa un cri et se sauva de la loge, emportant le journal. Elle traversa la cour, bousculant les élèves qui entraient en récréation, courut à la chambre de Frédérique.
— Frédérique ! dit-elle, haletante, s'abattanc sur une chaise...
— Les huissiers? questionna la jeune fille. C'était la nouvelle redoutée pour ce jour-là,
où le délai fixé par Duramberty expirait.
— Lisez, lisez... dit Daisy, lui jetant le journal. Frédéric lut :
I « Dernière heure : Le crime de la rue du
^ Cotisée. Assassinat d'un lord irlandais. Cinq
f^ heures du matin.
i ce Au moment où nous mettons sous presse,
y- on nous annonce qu'un crime vraiment extraor-
dinaire a été commis, cette nuit, vers trois heures, rue du Colisée, presque au coin des Champs-Elysées. Un personnage irlandais de passage à Paris, lord Barclay, a été frappé mortellement par une femme, en pleine rue, à- l'aide d'un instrument chirurgical. Le temps nous manque pour vérifier le fait et les détails. La femme est arrêtée. On croit à un crime politique, lord Barclay possédant en Irlande des biens considérables. Une autre version impute au meurtre un mobile passionnel. La coupable serait une jeune fille à qui lord Barclay aurait fait subir d'odieuses violences et qui se serait vengée. Nous donnons les deux versions et le fait lui-même sous les plus expresses réserves, car, nous le répétons, à l'heure tardive où la nouvelle nous parvient, il est matériellement impossible de la contrôler avant le tirage du journal. »
— Que nous fait cette histoire? demanda Frédérique en reposant le numéro sur la table.
— Mais c'est Geneviève! c'est Geneviève!... sanglota Daisy. Vous ne comprenez donc pas?... Lord Barclay, dont le nom est défiguré, est sir James Bartlett... l'ami de lady Mary Jackson, chez laquelle Geneviève était lectrice il y a deux ans... La rue du Colisée, où habite lady Mary... l'instrument de chirurgie... Il n'y a pas de doute... Sir James sortait de chez lady Mary... Je suis sûre qu'il s'agit de Geneviève, sûre comme si je l'avais vue... Mon Dieu! mon Dieu! que va-t-il lui arriver? qu'est-ce qu'on va lui faire? Est-ce qu'on va la tuer?
— Voyons, Daisy!... ne perdez pas la tête... Quelle raison aurait eu Geneviève d'aller frapper cet Anglais qu'elle n'avait pas vu depuis dixhuit mois?
— Est-ce que je sais?... Peut-être avait-il abusé d'elle autrefois, comme le dit ce journal... peutêtre avait-elle encore des relations avec lui... Oh! je ne sais rien : elle ne m'a jamais rien confié là-dessus... jamais, jamais... Et si hier encore quelqu'un m'avait dit que ma petite Geneviève n'était pas la plus pure de toutes... je l'aurais traité de menteur, de gredin... Seulement...
Elle hésita.
— Dires, Daisy.
— Eh bien!... Geneviève eût-elle commis cette chose affreuse, elle ne serait pas responsable.
— Je ne comprends pas.
Dâisy prit humblement la main de Frédérique dans les siennes :
p — Ah ! Frédérique, vous n'avez aucune fai-
u blesse, vous... mais ayez pitié des autres,. , ayez
h pitié de nous... Geneviève est une pauvre fille
¥ née de parents indignes. Est-ce sa faute si ralcool
r ; avait déformé et empoisonné le cerveau de ses
\: ascendants?... Geneviève est-nerveuse...
— Ce n'est pas une excuse.
— Elle est plus que nerveuse... Fédi... Elle est... (et la pauvre Daisy appuyait sa tête sur les genoux de Frédérique) elle est une malade... une infirme... Elle avait des accès... tout récemment encore... la dernière nuit qu'elle a passé îd... Pauvre chérie ! il ne faut pas l'accuser.
— Oh! Daisy, dit Frédérique d'un ton de reproche. Vous n'avez confié à personne un secret si grave !... Vous avez laissé parmi nous ce danger... parmi les enfants que nous élevons!... Vous avez exposé la réputation de l'École et le sort même de l'œuvre à cette catastrophe...
Daisy lâcha la main de Frédérique. Elle se mit debout devant la jeune fille, dont le regard la condamnait.
— L'œuvre? l'École? les élèves? vous me parlez de ça quand Geneviève est en prison, en péril de mort ? Mais vous ne comprenez donc pas que je donnerais toute votre École et toutes
. les écoles de la terre pour qu'un seul cheveu de ma chérie fut épargné?... Ah! reprit-elle.
LéA 26f
écartant du geste Frédérique qui voulait la ressaisir, j'ai bien trop de regrets d'avoir engagé Geneviève dans ces folles tentatives, et de m'y être engagée moi-même... Nous étions si heureuses avant, dans no'tre cinquième de l'avenue de Ségur!... Toutes les deux, avec personne pour nous commander !... pour nous imposer des règles... Je gagnais ma vie, elle gagnait la sienne... Nous pouvions faire un peu de bien, aider de plus pauvres que nous... Tandis qu'ici elle étouffait... dans cette maison fermée comme un couvent... elle, faite pour la liberté... Elle eut une pause; plus calme, elle reprit : — Le docteur m'avait bien dit qu'il fallait la marier, qu'elle avait besoin de cela... qu'autrement elle ferait un coup de tête. Ah! grand Dieu I si j'avais su... mais j'aurais été moi-même lui chercher un mari pour la calmer... Et maintenant... Et maintenant... on l'a arrêtée... on va la torturer... lui faire du mal... Pauvre chère petite chose!...
Frédérique, triste et immobile, avait laissé couler des lèvres de l'Irlandaise cet impur flot d'invectives et d'exclamations désolées. Epuisée, Daisy s'accoudait à la barre de cuivre du lit et sanglotait. Frédérique s'approcha d'elle; une pitié un peu dédaigneuse lui montait au cœur pour cette femme dont elle avait admiré la charité, qu'elle avait crue capable de grands sentiments désintéressés, et qui se montrait si faible,
tenue aux entrailles par les affections ordinaires.
« Si Léa m'était ôtée comme lui est ôtée Geneviève, cependant? pensa-t-elle, toujours attentive aux critiques de %a propre raison. Eh bien, non!... je sacrifierais Léa... »
Et elle prit une forte résolution, en cette minute même, pour une circonstance que rien ne signalait comme probable, mais qu'elle ne pouvait s^empêcher de prévoir : a Si Léa me quitte, je n'abandonnerai pas l'œuvre pour la rejoindre. L'œuvre d'abord!... »
Elle revint à Daisy, qui pleurait toujours, ses mèches blondes et grises pendant sur son visage de vieux bébé, toutes mouillées...
— Allons, Daisy, courage ! Je vous aiderai à sauver Geneviève... Je vous le promets... Je connais quelqu'un d'influent dans le monde de la justice.
— Vrai? dit Daisy, relevant le front avec une joie enfantine. Vrai? vous ferez cela ? Oh ! comme vous êtes bonne ! Moi, il ne faut pas faire attention à ce que je dis. Je ne suis qu'une vieille folle, loin de ma Geneviève... Pourtant, repritelle après un temps — si ce n'était pas Geneviève, la jeune femme dont parle ce journal? Geneviève n'était pas seule à connaître ce sir James, qui est probablement un débauché, comme tous les Anglais qui vivent sur le continent?... Descendons au laboratoire, voulez-vous?
Vérifions si les instruments de Geneviève sont au complet. Je les connais... elle m'avait tout expliqué.
L'épreuve parut concluante à Frédérique. Si un oudl dangereux manquait, c'était bien de Geneviève qu'il s'agissait. Les deux femmes allaient sortir de la chambre quand Frédérique, s'arrêtant, dit tout à coup :
— Qu'est-ce qui se passe?... On n'entend plus les élèves, dans la cour. La récréation n'est pourtant pas finie ?
Penchée à la fenêtre, elle vit les fillettes réunies en groupe compact autour des surveillances, sur le seuil des bâdments; elles semblaient guetter quelque chose, suivre des yeux des gens qui venaient d'entrer... Elles gardaient un silence inaccoutumé.
— Mon Dieu ! murmura la jeune fille, ce sont les huissiers, sans doute... Mais pourquoi les a-t-on laissés entrer? L'avoué m'avait dit que, pour cette fois, il devait seulement déposer une sommation chez le concierge...
Des pas résonnaient maintenant dans le corridor. Daisy et Frédérique, ouvrant la porte, aperçurent à une faible distance six hommes en redingote noire et en chapeau haut de forme. M^*^ Heurteau, qui les avaient accompagnés, les devança un peu. Sa figure était bouleversée. Daisy courut à elle. Les visiteurs s'arrêtèrent avec une discrétion affectée.
— Daisy... dît M^^*^ Heurteau. Une chose inouïe... ne vous effrayez pas...
— Où est Geneviève? balbutia l'Irlandaise qui, sans comprendre encore le lien des événements, pressentait les causes de ce tumulte.
— Vous savez donc?... Eh bien! oui... if s'agit de Geneviève... on vient perquisitionner dans sa chambre... et vous interroger, vous... C'est M. Courbaraud^ substitut du procureur delà République, un juge d'instruction^ un commissaire aux délégations judiciaires et le commissaire de police de Saint-Charles.
Daisy dit simplement :
— On peut bien m'arrêter si l'on veut, pourvu qu'on me mette avec Geneviève...
Frédérique, appuyée contre la muraille, sentait des larmes poindre à ses yeux stoïques : « Cette fois, c'est le dernier coup! se disaitelle. Une des maîtresses arrêtée pour meurtre, une autre inculpée comme complice... L'oeuvre est ruinée. 1^
Cependant un homme se détachait du groupe vers M"* Heurteau et Daisy.
— Je suis M. Courbaraud, substitut du procureur de la République. Monsieur est le commissaire de police de Saint-Charles... Monsieur est le juge d'instruction, et Monsieur, le commissaire aux délégations judiciaires... Madame Craggs ? interrogea-t-il, s'adressant à Frédérique.
— Non, fit Daisy, c'est moi.
— Ah ! très bien. Ne vous alarmez pas, madame. Notre mission est un peu délicate. Mais je suis convaincu que vous n'êces nullement compromise dans le...
Il n'acheva pas sa phrase, et poursuivit après un silence :
— Avant de visiter la chambre de la jeune fenmie que nous venons d'arrêter, je désirerais causer avec vous, madame Craggs. Mais pas ici, bien entendu, pas dans ce corridor.
— Voici ma chambre, dit Daisy.
M. Courbaraud, les commissaires, le juge d'instruction et les deux autres individus, qui étaient agents de la Sûreté, passèrent les premiers.
— Ces dames peuvent-elles entrer aussi?
demanda l'Irlandaise, devenue tout à isit calme, maintenant qu'il s'agissait d'elle. Je le désirerais.
Le substitut et le juge échangèrent un coup d'œil.
— Il n'y a aucun inconvénient à cela, dit M. Courbaraud. Madame Craggs, reprit-il^ nous avons le devoir de perquisitionner dans la chambre de la demoiselle SouUze, arrêtée à la pointe du jour, me du Colisée, pour assassinat d'un propriétaire irlandais... On a essayé de lui faire subir ce matin un premier interrogatoire... Mais elle est dans un état de surexcitation tel qu'il y a lieu de craindre pour sa raison.
— Oh ! mon Dieu ! — s'écria Daisy. — Est-ce qu'on la soigne ? Où ravez-vous mise ?
— A rinfirmerie du Dépôt. Ne craignez rien, madame... Elle est bien traitée. Dans l'interrogatoire que nous avons tenté, il -a été impossible de tirer de la criminelle aucun éclaircissement... Elle a seulement proféré des discours anarchistes, et elle vous a demandée avec obstinadon. Elle se glorifiait d'avoir frappé sir James Bartlett, elle tenait à ce que vous en fussiez informée. Nous devons donc nous adresser à vous pour avoir quelques renseignements complémentaires... Répondez-nous bien sincèrement... Roblot et Beauchamp... attendez devant la porte, dans le corridor.
Les deux agents sortirent.
— Asseyons-nous, maintenant, si vous le voulez bien, dit M. Courbaraud.
Frédérique et M^*^ Heurteau s'assirent sur la couchene. Daisy, M. Courbaraud, le juge d'instruction et les commissaires prirent des chaises et s'installèrent autour de la table. Le juge griffonnait des notes.
— Voyons, demanda le substitut à l'Irlandaise. Pouvez-vous nous fournir une indication quelconque sur les motifs qui ont déterminé l'acte de la demoiselle Soubize?
— Aucune, répondit Daisy.
— Elle ne vous avait pas fait part de son projet ?
— Nullement.
— Aviez-vous observé quoi que ce fût d'anormal, hier et les jours précédents, dans son allure, dans son langage?
— Oui. Elle avait eu une violente crise nerveuse, la nuit d'avant. En revanche, durant toute la journée d'hier, elle m'a paru calme. Ces dames peuvent en témoigner.
Frédérique et M^^* Heurteau acquiescèrent, d'un signe de tête.
— Ah ! ah ! dit M. Courbaraud. La demoiselle Soubize avait eu une crise la nuit précédente... Est-ce qu'elle était sujette à des accidents de cette nature?
— Mon Dieu... leç crises étaient fréquentes au moment de l'adolescence, lorsque l'Union pour le Sauvetage de l'Enfance me la confia... Devenue femme, Geneviève s'était peu à peu guérie. Elle se portait fort bien, depuis trois ans surtout, depuis que nous nous étions enrôlées toutes deux parmi les fondatrices de cette maison. Malheureusement, son infirmité a reparu quand, une fois l'École constituée, nous avons dû y demeurer. Je crois que la discipline lui pesait. Dans les derniers mois, à la suite de quelques difficultés auxquelles notre œuvre fut en butte, les accès s'aggravèrent et se multiplièrent. Comme ils survenaient presque toujours la nuit, et que sa chambre communique avec la mienne seule, ils n'ont eu que moi pour
p témoin; je me suis toujours appliquée à les dissi-
\. muler.
— Bien. Maintenant, existait-il, à votre connaissance, des relations entre Geneviève Soubize
!>.> et sir James Bartlett ?
y Daisy hésitait. Le juge d'instruction, prenant
f la parole, insista à son tour.
^ — Dites-nous tout ce que vous savez, dans
l'intérêt de l'accusée et dans le vôtre. Je vous avertis que la dame Mary Jackson a déjà déposé : sir James sortait de chez elle quand il a été frappé. Cette dame nous a déclaré avoir gardé plusieurs mois Geneviève Soubize à son service : la jeune fille aurait alors souvent rencontré le baronet. Madame Jackson la tient pour une anarchiste dangereuse.
— Il est exact, répondit Daisy, que Geneneviève a été lectrice chez lady Mary : elle y rencontra le baronet... Mais qu'il y eût aucune relation intime à cette époque, entre sir James et Geneviève, cela, je suis sûre que non... absolument sûre.
— Voilà le point obscur, répliqua le substitut. Vous n'ignorez pas que l'accusée semble avoir été elle-même l'objet de violences...
— Comment, c'est vrai ! s'écria l'Irlandaise. Ah I les misérables... Mais qui a fait cette chose monstrueuse ?
— Geneviève Soubize refuse absolument de s'expliquer là-dessus. Et quoi qu'en disent les