DIXIÈME LEÇON
DE L'ALBUMINURIE CYCLIQUE [Suite).
Différentes modalités objectives de l'albuminurie dans celte affection ; quantité, composition ; caractères des urines; cycle urologique de Teissier. — Étiologie de l'albuminurie cyclique : âge de début, causes déterminantes ou occasionnelles. — Nature de l'albuminurie cyclique ; opinions de différents auteurs à ce sujet. — Réfutation de l'opinion d'après laquelle l'albuminurie cyclique serait due à une néphrite latente devant aboutir au petit rein contracté. — Troubles d'origine sympathique observés chez le malade qui fait l'objet de cette leçon.
Messieurs,
Dans la précédente leçon il n'a été question que des modes de production et d'apparition de Y Albuminurie, dans la maladie qui nous occupe; nous devons maintenant examiner les différentes modalités objectives de cet albuminurie.
La quantité d'albumine est toujours faible, il est très rare qu'elle dépasse 1 gramme par litre, et ce n'est que d'une façon tout à fait transitoire. Elle oscille généralement entre 20 et 60 centigrammes, je parle ici des maxima; bien entendu les minjma
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comptent des chiffres bien moindres puisque insensiblement ils se dirigent vers zéro.
Sa composition chimique ne nous est pas parfaitement connue, c'est-à-dire que nous sommes loin d'être fixés sur le nombre et la nature des matières albuminoïdes qui constituent Y « albumine » révélée par nos réactifs usuels dans ces urines. A côté de la sérumalbumine on a décrit des peptones, de la propeptom, de la nucléoalbumine, etc.... Il est probable qu'il existe à cet égard d'assez nombreuses variétés individuelles, et pour ma part, je suis à même de vous citer un fait qui montre que chez le même individu la composition des matières albuminoïdes urinaires peut varier assez notablement. Pendant son premier séjour dans mon service en 1889, les urines de S...., quand elles étaient albumineuses, donnaient un précipité par l'acide acétique; ce précipité se dissolvait par la chaleur pour se reformer par le refroidissement; ce sont là, si je ne m'abuse, les réactions assignées à la nucléo-albumine que Oswald, dans un travail récent, dit avoir trouvé avec fréquence et netteté dans l'Albuminurie Cyclique. Actuellement (1895), les urines de S.... se comportent tout différemment; à aucun moment de la journée, que l'albumine fût en quantité minime ou abondante, nous n'avons pu obtenir par l'acide acétique le précipité dont je viens de vous parler. Si donc ce précipité est l'indice de la nucléo-albumine, il est hors de doute que cette substance existait en 1889 dans l'urine de S..., mais qu'elle ne s'y rencontre plus aujourd'hui. Quelle est la signification, quelle est
l'importance de cette modification dans la composition des matières albuminoïdes urinaires? Je ne saurais le dire et veux me borner à la simple constatation du fait.
À propos des caractères de l'albuminurie dans la Maladie de Pavy, il ne sera pas inutile de vous donner quelques renseignements sur l'urologie générale de cette maladie.
La quantité des urines est peu modifiée, parfois au-dessus de la normale, parfois au-dessous; pour quelques auteurs cette diminution coïnciderait surtout avec les périodes pendant lesquelles l'albuminurie est abondante.
La densité est aussi assez variable, mais dans l'ensemble on peut dire qu'elle est égale ou supérieure à la normale : elle oscille d'habitude entre 1020 et
L'acidité présente de même une tendance à s'élever un peu; vous allez voir que l'étude de cet élément offre, d'après certains auteurs, un intérêt spécial.
C'est surtout au professeur Joseph Teissier que nous devons nos connaissances sur ce point. Dès 1885 cet auteur décrivait en détail, dans cette affection, un cycle urologique spécial; dans sa description il étendait et modifiait les notions du même genre indiquées par Pavy.
Pour J. Teissier le cycle urologique de l'Albuminurie Cyclique est le suivant :
1° Elimination exagérée de matières colorantes; 2° Albuminurie;
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5° Élimination exagérée df tirâtes; 4° Élimination exagérée d'urée.
Ce cycle aurait, d'après Teissier et son élève Merlcy, toujours été identique à lui-même chez les différents malades qu'ils ont suivis. Son évolution ne commencerait que quelques heures après le lever et se terminerait en général au moment de se mettre au lit, pour recommencer le lendemain. Le séjour au lit, le régime lacté pourraient d'ailleurs influer plus ou moins profondément sur l'évolution de ce cycle; — celle-ci aurait une durée très variable dans les cas atypiques, inférieure parfois à 12 heures elle serait quelquefois supérieure à 56 heures.
Nous n'avons pu, chez notre malade, retrouver d'une façon absolue les faits indiqués par Teissier, en ce sens que nous n'avons pas constaté l'existence d'un véritable cycle, il ne peut être question d'un pareil cvcle chez un malade dont l'albumine fait défaut
tant qu'il est couché et se montre un quart d'heure après qu'il a commencé à marcher. Mais ce que nous devons faire remarquer c'est que, conformément à la description de Teissier, dans les accès spontanés d'albuminurie survenant par exemple sous l'influence d'un orage, on constatait très nettement une élimination exagérée de malières colorantes et d'urates. — Il n'est pas rare non plus, chez ces malades, de trouver dans l'urine des cristaux d'oxalates, et d'une façon incontestable on peut admettre que, abstraction faite de l'albumine, la composition de l'urine est chez eux notablement modifiée.
Marie. Clinique. 11
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Il resterait à parler de la présence ou de l'absence de matériaux figurés dans l'urine. J'aurai l'occasion de vous dire mon sentiment à cet égard quand je vous entretiendrai de la nature de l'Albuminurie Cyclique.
Nous avons, Messieurs, passé en revue les principaux traits de la symptomatologie que présente la singulière affection qui nous occupe, l'étude des données étiologiques que nous possédons sur elle n'est pas moins intéressante.
C'est ainsi qu'au point de vue du sexe, il faut noter une prédilection toute particulière pour le sexe masculin; à tel point que, sur les 55 observations rassemblées par Dubreuilh, 49 ont trait à des hommes, 6 seulement à des femmes.
L'âge auquel se montre la Maladie de Pavy est certes un peu variable, d'autant plus qu'il est extrêmement difficile de fixer le moment auquel, dans chaque cas particulier, elle a commencé. Cependant on peut dire que c'est surtout une maladie de l'adolescence et des premières périodes de l'âge adulte; le maximum peut être fixé entre quinze et vingt-cinq ans, il est rare qu'on la constate pour la première fois passé trente ans; pour Heubner elle serait très fréquente au-dessous de quinze ans. Comme je vous le disais à l'instant, il est malaisé de fixer l'âge de début d'une affection qui n'altère pas notablement la santé ; joignez à cela l'indécision où l'on se trouve pour apprécier si toutes les observations rangées sous le vocable « Albuminurie Cyclique » appartiennent bien à cette affection, et vous comprendrez que je
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m'abstienne de reproduire devant vous les chiffres qui figurent dans plusieurs statistiques.
L'étude des causes est entourée de bien d'autres difficultés encore et se ressent intimement de la confusion des Observations sur lesquelles on cherche à baser l'étude de cette Étiologie. — Pour un bon nombre d'auteurs il faudrait reconnaître, comme cause d'Albuminurie Cyclique, soit l'existence d'une affection rénale antérieure, soit l'influence du refroidissement (notamment bains froids), du surmenage, d'une maladie infectieuse (surtout fièvres éruptives), etc.... Un élément étiologique qui, à rencontre des précédents, semble bien authentique, c'est Y hérédité-, on connaît en effet différentes observations dans lesquelles l'Albuminurie Cyclique a existé chez plusieurs frères et sœurs. On a également constaté des faits d'hérédité directe de père ou mère à enfant, et notre malade pourrait bien rentrer dans cette catégorie, car il affirme qu'aussi loin que remontent ses souvenirs il a vu sa mère souffrir de troubles analogues à ceux qu'il présente : de tout temps elle aurait été dans l'incapacité de se livrer à un travail demandant quelque effort, de supporter une fatigue, même légère. Malheureusement les urines de cette femme n'ont pas été examinées, il n'est donc pas possible d'affirmer chez S... l'hérédité de l'Albuminurie Cyclique.
Peut-être doit-on faire intervenir encore dans cette affection, à un point de vue différent, l'influence héréditaire. C'est ainsi que Teissier a soutenu que
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l'Albuminurie Cyclique était fréquente chez les descendants de goutteux et d'arthritiques. Je déclare, quant à moi, que cette manière de voir me semble conforme à la réalité des faits, et quelque abus qu'on ait pu faire de l'hérédité arthritique et goutteuse, je suis tout disposé à l'admettre dans l'Albuminurie Cyclique, en lui assignant même un caractère moins banal qu'on ne le fait d'habitude.
Maintenant que nous avons rassemblé les éléments les plus essentiels pour la connaissance de l'Albuminurie Cyclique, il nous sera permis de chercher à nous faire une idée de la nature de cette affection.
Voyons d'abord quelles opinions ont professées à cet égard les différents auteurs. Pour quelques-uns l'influence si curieuse de la position debout serait due à ce que, par suite de cette position, il se produirait, d'une façon toute mécanique, une augmentation de pression dans la circulation rénale.
Pour d'autres auteurs, notamment pour Barr, Senator, Rendall, etc., c'est Y alimentation qu'il faudrait incriminer, soit à cause de l'augmentation de la pression sanguine qui succéderait aux repas, soit à cause de la présence en plus grande quantité de matières albuminoïdes dans le sang, soit enfin à cause d'une viciation dans la crase des albuminoïdes d'origine alimentaire, viciation grâce à laquelle ces substances passeraient plus aisément à travers le filtre rénal.
Pavy fait de l'Albuminurie Cyclique une véritable
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maladie diathésique, quelque chose d'analogue à la diathèse phosphatique.
Teissier, considérant d'une part, dit Mer le y, que la succession constante et cyclique des phénomènes suivants : albuminurie, uraturie, azoturie, représentait justement les phases successives d'une oxydation imparfaite des albuminoïdes, et d'autre part que la phosphaturie et l'oxalurie qu'il observait dans l'intervalle, constitueni un phénomène qui se retrouve assez souvent chez les sujets en état de nutrition retardante, pensait que l'Albuminurie Cyclique rentre dans la grande classe des maladies par ralentissement de la nutrition de Bouchard. Telle était l'opinion de Teissier au Congrès de Grenoble (1885); depuis lors elle s'est un peu modifiée et cet auteur a dans la suite tout particulièrement incriminé une suractivité de la fonction de la glande hépatique.
Dans un ordre d'idées connexe, Ralfe et v. Noorden ont soutenu qu'il existait de grandes analogies entre l'Albuminurie Cyclique et l'Hémoglobinurie Paroxystique, la première de ces deux affections n'étant, pour ainsi dire, qu'un premier degré avorté de la seconde.
En outre des théories mécaniques et dyscrasiques que je viens de vous signaler, il en est une troisième qui, actuellement, semble réunir le maximum des suffrages, ou du moins un grand nombre des avis les plus récemment émis. C'est celle qui consiste à considérer la Maladie de Pavy comme l'expression d'une altération manifeste et plus ou moins durable du parenchyme rénal.
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Déjà Moxon avait exprimé l'opinion que cette affection est due à l'irritation que provoque dans le rein le passage des oxalates qui fréquemment se trouvent en excès dans l'urine. — Bull pensait qu'il pourrait s'agir d'une de ces néphrites latentes qui évoluent avec une extrême lenteur. — Mais c'est Lécorché et Talamon qui ont soutenu avec le moins de restriction l'opinion d'une lésion rénale organique. Pour ces auteurs l'Albuminurie Cyclique n'est pas une forme à part; elle rentre dans ce qu'ils appellent « l'Albuminurie minima », et voici leur avis à son égard : « De quelque manière qu'on envisage l'Albuminurie minima, sous quelque aspect qu'elle se révèle au début, qu'elle soit continue ou intermittente, qu'elle n'apparaisse d'abord qu'après les repas ou à la suite d'exercices musculaires, qu'elle soit la conséquence d'une maladie aiguë fébrile ou qu'elle survienne sans cause évidente chez des uricémiques ou des descendants debrightiques, on voit, à condition de suivre un temps suffisant le sujet atteint, qu'elle peut à la longue aboutir à l'ensemble symptomatique qui caractérise le mal de Bright confirmé, et qu'elle répond par suite aux phases initiales de l'atrophie progressive rénale ou petit rein contracté. » — Tout récemment (1894), en Allemagne, dans deux mémoires consacrés à l'Albuminurie Cyclique, Osswald et Ott arrivaient à des conclusions analogues, c'est-à-dire considéraient cette affection comme due à des altérations organiques du rein.
11 est incontestable, Messieurs, que l'albuminurie
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de cause organique rénale peut être minima et rester très longtemps minima, qu'elle peut même être intermittente et se montrer sous l'influence de la fatigue musculaire; on connaît en effet, — et c'est à très juste titre que Lécorchéet Talamon les rappellent, — des cas de néphrite latente ayant débuté sous cet aspect pour se terminer quelques années après avec tous les symptômes du petit rein contracté.
Cependant, à ne considérer les choses qu'au point de vue terre à terre de la clinique journalière, ne sentez-vous pas que, dans cette Albuminurie Cyclique telle que je me suis efforcé de vous la décrire, il s'agit non pas d'une néphrite plus ou moins banale à évolution ralentie, mais d'une entité morbide spéciale, et ne pensez-vous pas avec moi qu'au lieu d'essayer avec Lécorché et Talamon de la confondre avec les autres « albuminuries minima », il conviendrait bien plutôt de l'en isoler entièrement?
Dussé-je être accusé de pousser à l'excès le culte des entités morbides, j'avoue qu'il m'est impossible d'admettre que la Maladie de Pavy soit autre chose qu'une entité morbide distincte des néphrites plus ou moins latentes qui aboutissent au petit rein contracté.
A cet égard, l'histoire de notre malade vient fournir des arguments dont on ne peut méconnaître la valeur. — Yoilà un homme chez lequel depuis sept ans l'Albuminurie Cyclique a été constatée (et il est à peu près certain qu'elle existait antérieurement) ; depuis cette époque l'aspect clinique est resté absolument le même : l'albuminurie est toujours inter-
mittente, sa quantité n'a pas augmenté, les mêmes influences en déterminent l'apparition ou la disparition. A aucune époque de la maladie on n'a constaté, malgré des examens répétés, la production soit des troubles oculaires, soit, ce qui est plus important encore, des désordres cardiaques dont la fréquence est si grande, la signification si sérieuse, au cours des néphrites chroniques.
Reste la question des cylindres dans l'urine. Chez mon malade aucun des examens qui ont été faits n'en a révélé. Je dois cependant vous faire remarquer que le défaut d'instruments nécessaires nous a empêchés de faire cette recherche après centrifugation. Or dans ces derniers temps, quelques auteurs ont trouvé, par ce procédé, dans l'urine de personnes atteintes d'Albuminurie Cyclique, des cylindres soit épithéliaux, soit hyalins, et en ont conclu à l'existence d'une néphrite. Cette conclusion me paraît hâtive, car d'une part s'il est besoin de recourir à la centrifugation pour trouver les cylindres rénaux, cela prouve qu'ils sont en bien petit nombre; d'autre part il faudrait commencer par prouver que les cylindres rénaux sont un indice certain de néphrite. OrHwass, sur ses 74 soldats bien portants, a trouvé par la centrifugation 69 fois des cylindres de diverses espèces : hyalins chez 65 (dont 48 seulement avaient une urine albumineuse), épithéliaux, granuleux ou non (chez 25, dont 25 avaient une urine albumineuse). Des recherches de Hwass il ressort donc que les cylindres rénaux se trouvent avec fréquence dans l'albuminurie transitoire des gens bien portants
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et qu'ils se voient aussi chez les individus sains ne présentant dans leur urine aucune trace d'albumine. Il est, en un mot, loin d'être démontré qu'une urine contenant un petit nombre de cylindres rénaux soit une urine de néphrite.
Dans un autre ordre d'idées, je n'ignore pas qu'on a publié des cas d'Albuminurie minima néphritique dans lesquels l'évolution a duré 4, 5, 7 ans même si l'on veut, mais encore était-ce pour, après ce laps de temps, aboutir à la mort. Chez notre malade au contraire il ne s'est pas produit la moindre aggravation d'un seul symptôme!
Et déplus, quelle singulière néphrite chronique, et combien en dehors de tout ce que nous connaissons, qu'une néphrite dans laquelle l'albuminurie se montrerait sous la seule influence de la position debout pour cesser quand le malade est au lit, la production de l'albumine sous cette influence se faisant pour ainsi dire à la minute ; — sans compter que le régime lacté ne diminue pas la quantité d'albumine non plus que l'ingestion de 5 ou 4 œufs crus ne l'augmente!
Ma conviction est donc que nous avons affaire ici à ce qu'on appelle une albuminurie fonctionnelle, c'està-dire une albuminurie qui n'est pas sous la dépendance d'une néphrite. Cette manière de voir est d'ailleurs celle d'un certain nombre d'auteurs : c'est celle entre autres de Pavy, c'est celle de Merklen, etc., avec quelques variantes, bien entendu, pour ce qui touche le mode pathogénique. Pour les uns, en effet,
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il s'agit d'une augmentation de pression dans la circulation rénale, pour les autres d'une diminution de pression.
Je ne saurais, pour ma part, élucider ce point, mais je vous rappellerai que l'observation de notre malade peut, au point de vue pathogénique, nous fournir quelques documents intéressants.
Cet homme, en effet, éprouve avant l'apparition de ses accès dits spontanés, ou plutôt « météorologiques », d'albuminurie cyclique, des phénomènes prémonitoires tout à fait singuliers que je vous demande la permission de vous exposer d'après sa propre description. J'ajoute que S... est très intelligent et qu'on peut avoir une entière confiance dans ses dires, car il a cherché à analyser aussi exactement qu'il lui a été possible des sensations très complexes.
Il commence, raconte-t-il, quand l'orage se prépare, par ressentir dans la région rénale quelque chose comme des battements plus lents que ceux du pouls et qu'il compare à ceux qu'il pourrait éprouver si son rein ballottait à la manière d'un balancier de pendule, ou s'il recevait le choc régulier d'un piston. — Cette sensation est beaucoup plus accusée du côté droit que du côté gauche.
Presque simultanément il éprouve, partant de la région rénale,"une sensation d'oppression analogue à celle que causerait la dilatation lente d'une certaine quantité d'air contenue dans la base du thorax, s'élevant en augmentant de pression vers la partie supérieure de la poitrine ; le maximum d'intensité de
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cette sensation correspondrait à la région cardiaque ; elle serait au contraire très affaiblie au niveau de la troisième côte gauche.
S.... ressent alors une certaine gêne pour respirer, ses mouvements inspiratoires sont moins amples, il lui est impossible de faire des inspirations profondes.
Cette sensation dure parfois plusieurs heures, puis elle disparaît au moment où la pluie commence à tomber et où par conséquent l'orage se dissipe.
Il note d'ailleurs, en temps ordinaire, des sensations analogues mais de moindre intensité et de plus courte durée, lorsque étant resté couché il se lève et se met à marcher, c'est-à-dire lorsqu'il se place dans les conditions de production de l'albuminurie ; ces sensations surviennent dix minutes environ après le moment où il a commencé à marcher. Il affirme éprouver encore ces sensations toutes spéciales, et à la signification desquelles il ne se trompe pas, quand il lui arrive de manger « quelque chose de très acide (citron, vinaigre) ». Ces sensations sont, suivant toute vraisemblance, sous l'influence d'un trouble survenu dans le fonctionnement du nerf viscéral par excellence, c'est-à-dire du grand sympathique.
C'est du reste à une action sur le grand sympathique que j'aurais, pour ma part, une tendance à rapporter tout un ordre de faits comparables, jusqu'à un certain point, à l'apparition de l'albuminurie sous l'influence de la position debout. Je veux parler de l'augmentation considérable et rapide des écoulements muco-purulents soit chez la femme leucorrhéi-
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que, soit chez l'homme blennorrhagique, lorsqu'ils gardent pendant quelque temps la position debout ou marchent. On ne peut soutenir qu'il s'agisse là d'une action mécanique directe, et quant à la prolifération microbienne, il ne semble guère qu'elle puisse être influencée par l'état vertical ou horizontal du vagin ou de l'urèthre. Il faut donc bien admettre que la position debout, la marche, exercent une influence telle sur le système nerveux Sympathique que la nutrition de certaines muqueuses s'en trouve modifiée : d'où l'exagération des écoulements dont elles sont le siège.
Je dois, chemin faisant, appeler votre attention sur un autre fait à savoir que notre malade présente en outre d'autres troubles manifestes du côté du Grand Sympathique. Ceux-ci ne sont pas seulement subjectifs comme les précédents, mais bien objectivement constatables \
1. Je transcris ici intégralement le passage de l'observation, due à MM. Ribière et Ganaud, externes du service, qui a trait à ces troubles.
« A 10 heures, S.... prend un bain à la température de 55°. Au
moment même où il vient d'y entrer, il déclare éprouver dans le côté gauche des fourmillements, des picotements, qui, nés au niveau du rein gauche, se propageraient rapidement vers la partie supérieure du tronc et vers la face, mais uniquement dans le côté gauche. Ces fourmillëments apparaîtraient à la face une demi-minute environ après avoir débuté dans la région lombaire. ; ils intéressent l'épaule gauche, mais ne s'étendent ni au bras ni à l'avant-bras, respectant également tout le membre inférieur et la partie du tronc située au-dessous de la ceinture. Tout le côté droit reste indemne de ces fourmillements.
A 10\5 le malade porte lui-même la température du bain à 40° puis à 42°. Il dédire alors commencer à éprouver des palpitations, le pouls devient un peu plus fréquent; il accuse à ce moment la sensation d'une bouffée de chaleur qui, partant du rein gauche, s'élèverait vers
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Ces troubles consistent en ce que, sous l'influence d'aliments acides ou vinaigrés, ou mieux encore lorsqu'il est plongé dans un bain à 40 degrés, S....
la partie supérieure du tronc et de la face, mais toujours dans le côté gauche, jusqu'au sommet de la tête.
Cependant toute la surface du corps prend une teinte rosée mais non rouge, tandis que à la face la pommette gauche se colore la première en rouge, et peu à peu cette coloration s'étend à toute la partie latérale gauche.du visage sans dépasser les limites de la ligne médiane; sur toute cette moitié de la face la teinte est rouge vif, légèrement violacée, les traits sont épaissis et les vaisseaux de ce côté de la face se dessinent en forte saillie sous la peau, la temporale bat violemment, la conjonctive est injectée. Les limites de cette congestion intense de la peau sont les suivantes : en avant une ligne verticale passant exactement par le milieu du cuir chevelu, du front, de la lèvre supérieure, de la lèvre inférieure et du menton ; cette ligne n'empiète nullement sur la région sus-hyoïdienne, mais suit régulièrement le bord inférieur du maxillaire inférieur; arrivée à l'oreille, elle l'englobe et gagne la protubérance occipitale externe en suivant une ligne à peu près directe partant de l'apophyse mastoïde. Tel est le territoire admirablement délimité sur lequel se montrent les signes d'une congestion intense de la peau; au bout de 4 à 5 minutes, sur tout ce territoire on voit perler de grosses gouttes de sueur.
La première fois que nous assistâmes à ce singulier spectacle, nous fûmes, ainsi que toutes les personnes qui suivent le service, uniquement frappé par cette congestion de la moitié gauche de la face, et nous considérâmes ce côté comme atteint de troubles vaso-moteurs manifestes, mais le malade fort intelligent, combattit cette manière de voir qui tendait à considérer le côté gauche de la face comme présentant une réaclion anormale ; d'après lui, c'est le côté droit et non le gauche qui se comporte d'une façon irrégulière. S... nous fit en effet constater que toute la moitié droite de la face et d'une façon générale toute la surface du corps à l'exception du côté gauche du visage et du crâne, ne transpire pas, ou que tout au moins la transpiration, si elle existe dans une certaine limite, est considérablement au-dessous de ce qu'elle devrait être. — M. Gaullieur L'Hardy, interne provisoire du service, fit des recherches comparatives sur des sujets sains plongés dans l'eau à la température de 40° et constata que chez eux la congestion de la peau et la sudation étaient généralisées et presque aussi in-
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présente une certaine exagération de la vasodilatation et de la sudation sur toute la moitié gauche de la face, tandis que sur le reste du corps la sudation et la vaso-dilatation font sinon complètement défaut, du moins sont très notablement au-dessous de la normale.
Ici Y origine sympathique des phénomènes est tout à fait indéniable, et il me semble qu'en rapprochant cette notion de celles que nous avait déjà fournies l'argumentation à laquelle nous venons de nous livrer sur l'albuminurie si singulière de notre malade, on arrive sinon à une véritable démonstration de la nature exclusivement nerveuse et sympathique des manifestations morbides, tout au moins à une grande probabilité en faveur de cette manière de voir. Je ne prétends pas au delà.
tenses que sur la moitié droite de la face de notre malade, de sorte que, contrairement à notre première impression, mais conformément à l'avis de notre malade, la sécrétion et la vaso-motricité étaient beaucoup plus altérées par défaut sur la plus grande étendue de la surface cutanée qu'elles ne pouvaient l'être par excès sur la moitié gauche de laface. Les troubles du système sympathique sont donc, chez ce malade, extrêmement prononcés ; ils semblent avoir existé depuis très longtemps, car, bien avant de savoir qu'il était albuminurique, S... avait remarqué que lorsqu'il mangeait des aliments vinaigrés, toute la moitié gauche de son visage transpirait abondamment, tandis que la moitié droite ne transpirait pas du tout. »
On peut encore, dans un ordre d'idées analogue, rappeler que chez S... une injection sous-cutanée de pilocarpine produisit des sensations extrêmement pénibles et des troubles divers, or on sait, par les recherches de A. René (Arch. de Physiol. 1895), sur l'oncographie rénale, que les injections de pilocarpine produisent de grandes variations de l'oncomètre. Il est donc très vraisemblable que cet alcaloïde a sur le système sympathique rénal une action de choix; d'où l'intensité des symptômes déterminés chez notre malade par une injection de pilocarpine.
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Peut-être dois-je ajouter que si, dans les observations ultérieures d'Albuminurie Cyclique, l'examen des fonctions vaso-motrices et sudorales ne les montre pas toujours aussi altérées que chez notre malade, il ne faudrait pas trop s'en étonner car n'est-ce pas ainsi qu'il en va en clinique, et ne voit-on pas dans chaque cas particulier l'aspect général se modifier plus ou moins par le développement exubérant ou l'effacement de tel ou tel phénomène morbide?
La Thérapeutique d'ailleurs, loin de donner un démenti à mon hypothèse, ne fait que l'appuyer. Vous avez sans doute remarqué que les sensations, les douleurs, les phénomènes congestifs si minutieusement décrits par notre malade, présentent des analogies frappantes avec certaines formes de Migraine, affection du système sympathique par excellence; aussi aurais-je quelques tendances à désigner du nom de migraine rénale les accès spontanés d'albuminurie que présente S... sous l'influence des orages. Eh bien, le seul médicament qui le calme alors, c'est Yanlipyriue, c'est-à-dire une des substances dont l'action s'exerce avec une prédilection et une intensité toutes particulières sur le système nerveux et notamment sur le système nerveux sympathique. L'effet de l'antipyrine est tel chez S..., qu'en l'employant dès le début de l'accès et à doses suffisantes, 3 grammes et plus, on arrive parfois à couper celui-ci et à l'empêcher d'évoluer d'une façon complète. Vous voyez donc, Messieurs, que si, à certains égards, l'Albuminurie Cyclique présente des analogies avec la Migraine,
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qui, comme elle, s'accompagne de troubles dans la sphère Sympathique, elle offre en outre avec celte affection l'importante ressemblance d'être favorablement influencée par le même médicament, par l'antipyrine.
Telles sont, Messieurs, les considérations que j'ai cru devoir vous présenter au sujet de notre malade. Certes je ne nie pas qu'elles contiennent une part d'hypothèse, mais n'en est-il pas de même pour tous les travaux des auteurs qui m'ont précédé dans l'étude de l'Albuminurie Cyclique? — Quoique vous pensiez de l'interprétation, vous vous souviendrez tout au moins que le cas qui sert de base à cette démonstration est un des plus curieux et des plus instructifs qui se puissent rencontrer, et que le fait d'avoir été à même d'examiner ce malade après un intervalle de six ans donne à cette Observation clinique une valeur particulière.