CINQUIÈME LEÇON
ETUDE CLINIQUE DE QUELQUES CAS DE DIABÈTE SUCRÉ (Suite),
Examen d'une malade atteinte de diabète arthritique. — Diabète conjugal, sa fréquence, contagion probable. — Examen d'un homme atteint de diabète pancréatique avec début subit; caractères du diabète pancréatique; nature de cette affection; physiologie spéciale du pancréas : il se comporte à certains égards comme une glande vasculaire sanguine. Résultats négatifs du traitement organo-thérapique par ingestion de pancréas de veau.
Messieurs,
Je veux vous entretenir maintenant d'un autre cas de diabète qui, à certains égards, présente des analogies avec celui qui vient de nous occuper; vous verrez dans la suite que ce n'est pas sans raison que j'insiste sur les analogies grâce auxquelles notre précédent malade et la femme qui vient d'entrer dans cet amphithéâtre peuvent être considérés comme atteints de la même forme de diabète.
Ici, en effet, nous avons bien affaire encore an diabète arthritique. Jugez-en ! Cette femme, qui est âgée de cinquante-huit ans, est fille d'un père asthmatique (?) ;
elle-même a, dès son enfance, éprouvé des migraines violentes et répétées; elle aurait, en outre, vers l'âge de vingt ans, beaucoup souffert d'une névralgie faciale d'assez longue durée. Vers 1880, elle présenta, tout comme notre précédent malade, un eczéma; il frappa les quatre membres. Traitée à l'hôpital Saint- Louis, elle ne tarda pas à voir cet eczéma s'améliorer, mais non disparaître entièrement, et aujourd'hui encore il en subsiste un placard au bord externe de chaque pied; ces placards sont souvent le siège de démangeaisons très violentes.
J'ajoute que, comme le malade que je viens de vous montrer, cette femme a eu, à plusieurs reprises, de la dyspepsie flatulente ou acide.
Enfin, elle présente à un degré vraiment remarquable la déformation des doigts, connue sous le nom de nodosités d'Heberden. Vous savez que la coexistence de ces nodosités avec des migraines périodiques est, chez la femme, un certificat incontestable d'arthritisme.
Notre malade jouit d'un certain embonpoint, mais qui n'offre rien d'exagéré pour son âge ; son poids est de 60 kilogrammes. Depuis deux ans elle aurait maigri d'une dizaine de kilogrammes, bien que son aspect général soit d'ailleurs plutôt florissant. C'est à cette époque qu'elle ferait remonter le début de son diabète, mais en réalité elle ne peut donner de renseignements sérieux à cet égard; elle n'a jamais eu ni polydipsie, ni polyurie, ni polyphagie; tout au plus s'est-elle aperçue, depuis quelque temps, qu'elle
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avait la bouche pâteuse et que ses dents tombaient.
Notez bien la latence relative de ce cas de diabète : le fait n'est pas très rare, et c'est la raison pour laquelle il arrive si souvent qu'un médecin, même attentif, méconnaît cette affection; le malade, n'ayant éprouvé aucun des symptômes de la triade, ne peut, par cela même, mettre le médecin sur la voie, et, si celui-ci, de parti pris, n'examine pas l'urine de tous ses malades, il risque fort en semblable occurrence de passer à côté de la glycosurie sans la soupçonner.
Actuellement encore, bien que le sucre existe dans les urines en quantité notable (6 à 8 grammes par litre), la quantité d'urine émise dans les vingtquatre heures n'excède pas 2 litres ; la soif est à peu près nulle : c'est donc bien ce que P. Frank appelait « diabètes decipiens », diabète dont les symptômes cardinaux sont assez peu marqués pour que malade et médecin restent à son égard dans une fausse sécurité.
Yous connaissez maintenant l'histoire pathologique de notre malade, sauf un point que j'ai réservé parce que c'est sur lui que je veux surtout appeler votre attention : cette malade est la femme du diabétique que je viens de vous présenter. Nous nous trouvons donc ici en présence d'un de ces cas de diabète conjugal signalés par différents auteurs. Assurément, pour ceux d'entre vous qui n'ont pas encore eu l'occasion d'observer des faits de ce genre, la chose peut paraître singulière : existence simultanée du diabète chez le mari et la femme! On se trouve tout d'abord tenté d'invoquer
une coïncidence fortuite; et certes, si dans un ménage l'homme et la femme venaient à se casser la jambe, il ne viendrait à l'esprit de personne de parler de « fracture conjugale ». Mais pour le diabète il n'en va pas ainsi : les faits sont là, très nets, et force est de s'incliner devant eux.
Ces faits ont été signalés depuis un certain nombre d'années déjà; tout d'abord on les a considérés, ainsi que je vous le disais à l'instant, comme des exemples d'une singulière coïncidence, puis peu à peu, en présence de leur croissante fréquence, on s'est demandé s'ils n'auraient pas une signification toute particulière.
Lécorché, dans son Traité, dit avoir observé 6 faits de diabète conjugal sur 114 cas de diabète; Seegen, Betz le signalent également. En 1889, à la Société médicale des hôpitaux, Debove1 apportait 5 cas personnels de diabète conjugal relevés sur une cinquantaine de diabétiques, et agitait la question d'une contagion possible entre mari et femme. Cette communication fut le point de départ d'une importante série de contributions à la question du diabète conjugal. Rendu, E. Labbé, F. Dreyfous, Gouraud, dirent en avoir observé chacun un cas; Gaucher, Letulle, Barthélémy en avaient soigné chacun 2 cas; enfin, Féréol en connaissait « un certain nombre de cas » dans sa clientèle. D'autre part, R. Schmitz2, sur
1. Debove. De la coexistence du diabète chez le mari et la femme. (Bull, de la Soc. méd. des hôp., 1889, p. 575.)
2. R. Schmitz. Kann der Diabètes mellitus ùbertragen werden? (Berl. klin. Wochensch, 19 mai 1890, p. 449.)
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un chiffre de 2 520 diabétiques, a trouvé 26 fois le diabète conjugal. Si donc nous faisons le total de ces différents cas, en y ajoutant 5 cas de Fouquet (du Caire), cités par Le Gendre dans son excellent article du Traité de médecine, nous trouvons, dans cette statistique « à vol d'oiseau », plus de 50 cas de diabète conjugal.
On ne saurait dissimuler que c'est là un chiffre qui donne à réfléchir; il est bien supérieur à celui d'autres affections conjugales dans lesquelles la contagion joue cependant un rôle indéniable, je veux parler du tabès conjugal ou de la paralysie générale conjugale, fonctions de la syphilis que se sont transmise les conjoints.
Pour expliquer cette communion du mari et de la femme dans le diabète, on se trouve en présence de deux opinions fort distinctes : les uns pensent que l'analogie du genre de vie et de l'alimentation, la participation aux mêmes chagrins, suffisent amplement à déterminer le diabète conjugal. L'autre opinion, autrement catégorique et suggestive, est qu'il s'agit d'une véritable contagion. J'avoue que, pour ma part, c'est à cette manière de voir que je me rallierais volontiers. A l'égard du mode pathogénique, le cas de diabète conjugal que je vous ai présenté tout à l'heure fournit quelques renseignements qui, pour être d'ordre négatif, n'en sont pas moins intéressants. Ici, en effet, il ne saurait être question d'une influence commune du régime alimentaire, puisque, par suite de la profession d'interprète exercée par le
mari, celui-ci était le plus souvent en voyage et que, même pendant ses séjours à Paris, il mangeait rarement avec sa femme. Quant aux chagrins, aux préoccupations, aucun des conjoints n'en a jamais eu de notables.
En faveur de la contagion, les arguments sont plus séduisants. Schmitz note expressément que, dans les cas observés par lui, les conjoints secondairement atteints par le diabète étaient des personnes jusquelà connues comme jouissant d'une bonne santé, surtout des femmes, et le plus souvent des femmes légitimes. Ces personnes avaient soigné pendant longtemps un diabétique et vécu avec lui sur un pied d'intimité absolue.
Teissier (de Lyon) va plus loin encore1. En dehors des conditions de la vie conjugale, il apporte des cas dans lesquels la contagion semble encore bien plus frappante. Dans sa première observation, il s'agit d'une blanchisseuse qui serait devenue diabétique après avoir, pendant six mois, lavé le linge d'un homme et de la fille de celui-ci atteints tous deux d'un diabète assez prononcé. — La deuxième observation a trait à un individu dont la mère était diabétique et qui le devint lui-même dans la suite. Au bout de six mois, la cuisinière de la maison présenta les symptômes du diabète. Cette femme était, entre autres travaux, chargée de laver les mouchoirs de son maître. Chose plus singulière, quelques mois
1. Teissier. La contagion du diabète. (Compte rendu du Congrès français de médecine interne de Lyon, 1894, p. 90.)
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après, on constatait qu'une lingère qui, depuis dix ans, allait dans cette maison où elle aidait la cuisinière, était également devenue diabétique. Outre ces deux observations, Teissier cite deux cas dans lesquels des personnes vivant ensemble furent prises de diabète.
Le dossier du diabète conjugal est donc, comme vous le voyez, assez rempli pour qu'il soit impossible de lui refuser une existence propre et une signification des plus importantes. Tout fait supposer qu'il s'agit là d'une véritable contagion. Cette contagion ellemême, par quels moyens se fait-elle? Ici les documents nous font entièrement défaut; mais nul doute qu'une fois engagées dans cette voie les recherches n'aboutissent à des conclusions positives. Déjà celles de Charrin1 sur le diabète pancréatique expérimental d'origine infectieuse apportent avec elles à la fois une promesse et un résultat2.
1. Charrin. Diabète pancréatique expérimental d'origine infectieuse. (Compte rendu du Congrès français de médecine interne de Lyon, 1894, p. 101.)
2. Les épreuves de cette Leçon étaient déjà corrigées lorsque j'ai eu connaissance d'une très intéressante brochure (Il diabète in Tunisia : eziologia-patogenesi par G. Funaro. — Bollettino mcdico-chirurgico, anno II, 1895) dans laquelle l'anteur donne un relevé de 127 cas de diabète sucré observé en Tunisie soit par lui, soit par ses confrères. — Sur 127 cas figurent 10 cas de diabète conjugal et 5 autres cas chez des personnes vivant avec des diabétiques (dont deux chez des domestiques). Parmi ces nouveaux faits de diabète conjugal il en est deux qui méritent d'être particulièrement signalés : dans l'un on voit un homme fils de diabétique, diabétique lui-même, perdre sa première femme du diabète, il se remarie, sa seconde femme devient pareillement diabétique, — Dans l'autre il s'agit de la sœur de cet homme qui était elle
Comme je vous l'ai annoncé, le nombre des diabétiques actuellement couchés dans les salles de la clinique est assez considérable pour qu'après les deux cas que je viens de vous présenter, il nous en reste plusieurs autres qui, à des points de vue divers, méritent d'attirer votre attention.
L'homme que je fais placer maintenant devant vous est âgé de trente-trois ans, bien qu'il paraisse beaucoup plus. Ses antécédents héréditaires sont nuls, ou du moins il n'est pas prouvé qu'on doive attacher une grande importance au fait que sa mère serait morte « asthmatique »; vous savez, en effet, que c'est là une épithète dont on abuse dans le public et que l'on applique bien moins souvent à l'asthme vrai qu'aux dyspnées cardiaques ou rénales.
Pour lui, il a toujours été assez bien portant, mais non très vigoureux, et a exercé d'une façon suivie son métier d'ouvrier maçon. Dans le cours de Tannée dernière il avait éprouvé une sorte de fatigue, de faiblesse générale, à laquelle il ne prêtait pas d'ailleurs une grande attention, lorsque vers la fin de décembre 1894 eut lieu le début des accidents pour lesquels il est entré dans le service.
Ce mode de début, quelque singulier qu'il puisse vous paraître tout d'abord, mérite de rester fixé dans
aussi diabétique, et avait d'un premier lit un tîls atteint du diabète ; cette femme s'étant remariée, son second mari devint également diabétique. — En présence d'un aussi grand nombre d'observations concordantes, il semble que s'impose la notion d'une contagion directe ou indirecte et qu'il y ait lieu, d'ores et déjà, de veiller sur la santé des personnes qui vivent avec des diabétiques.
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votre souvenir, car il se montre assez volontiers dans la forme de diabète sucré dont est atteint notre malade.
Donc un jour à la fin du mois de décembre 1894, au moment où il se rendait à son travail, cet homme se trouva pris subitement d'un étourdissement sans perte complète de connaissance; immédiatement après il éprouva une soif tellement intense qu'il dut s'approcher d'une fontaine Wallace et vida coup sur coup six fois, le gobelet ou « quart » qui s'y trouve attaché.
Depuis lors il a continué à ressentir la même soif inextinguible, et rien que pendant la nuit il ne boit pas moins de 5 à 6 litres d'eau; tout récemment, dans le service, au moment de la visite, vous avez été témoins de la véritable sauvagerie avec laquelle cet homme, très tranquille et très calme d'ordinaire, a réclamé une augmentation du nombre déjà considérable des pots de tisane qui lui sont alloués.
En même temps que survenait cette soif à début « apoplectiforme », il constatait avec effroi qu'il ne pouvait pas se rassasier; l'appétit était aussi énorme que la soif, et cependant notre malade maigrissait à vue d'œil.
Lorsqu'au commencement du mois de mai dernier il se décida à entrer à l'hôpital, son aspect était au plus haut point cachectique et misérable. Bien qu'il ne soit âgé, je le répète, que de trente-trois ans, on lui en aurait aisément donné cinquante. De petite taille (1 m. 56), très amaigri, il a un thorax étroit,
des cheveux laineux et peu abondants, les poils de la barbe rares et non frisés, ce qui achève de lui donner un air étrange.
Son poids en mai 1895 était de 51 kilogr. 500, tandis qu'en août 1894 il s'élevait à 68 kilogrammes : c'est donc un perte de 17 kilogrammes en neuf mois; il est d'ailleurs vraisemblable que cette perte de poids a eu lieu d'une façon encore plus rapide et que, depuis quelque temps déjà, cet homme se maintenait dans les environs de 51 kilogrammes.
Quant à la polyurie, elle est chez lui considérable, ainsi que vous pouvez vous en douter d'après ce que je vous ai dit de sa soif. Il n'est pas rare de lui voir uriner 12 ou 14 litres dans les vingt-quatre heures; depuis qu'il est dans le service, sa moyenne est quotidiennement de 8 à 10 litres.
La glycosurie est en proportion des autres symptômes : elle atteint et dépasse 500 grammes dans les vingt-quatre heures.
Pour la polyphagie, elle se montre à peu près aussi marquée que la soif : notre malade est le type de l'affamé quxrens quid devoret; tout lui est bon pour satisfaire son appétit formidable. Aussi, dès que le personnel hospitalier cesse de le surveiller, ne manque-t-il pas de se précipiter sur tous les reliefs de repas qui tombent à sa portée; le baquet aux ordures lui-même n'est pas à l'abri de ses entreprises. C'est vous dire quelle confiance on peut avoir dans l'observance du régime alimentaire qui lui a été prescrit!
Malgré ces débauches inouïes, notre homme a les
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digestions bonnes et faciles : jamais de vomissements, pas même de renvois acides; les selles sont toujours très molles, presque liquides et plutôt fétides, assez colorées; à part cela, elles n'ont aucun aspect particulier. La seule chose dont il se plaigne, c'est de trouver à sa salive une sorte de saveur graisseuse.
Quand on examine les viscères abdominaux, on constate que l'épigastre est un peu douloureux, ainsi du reste que toute la région du foie ; celui-ci se montrant très légèrement hypertrophié. Il convient d'ailleurs de remarquer que le sujet n'est pas sans avoir eu des habitudes d'alcoolisme; au litre de vin journalier il ajoutait volontiers un ou deux litres de cidre et quelques petits verres de rhum.
Tels sont les principaux traits du tableau clinique présenté par notre malade. Vous voyez combien ils diffèrent de ceux qu'offraient nos cas précédents de diabète sucré arthritique.
Chez ceux-ci nous trouvions certaines manifestations héréditaires ou acquises dénotant l'influence de l'arthritisme tant sur les jointures que sur la peau. La polydipsie, la polyphagie, tout en existant d'une façon plus ou moins notable, restaient cependant dans les limites des « convenances » ; ce n'était pas le rut sauvage de notre malade actuel vers la nourriture. La polyurie ne dépassait pas 6 litres et restait même généralement bien au-dessous de ce chiffre; voilà qui est loin des 12 à 14 litres que je vous accusais tout à l'heure. Quant à la quantité du sucre, vous avez vous-mêmes remarqué que dans nos
cas de diabète arthritique, elle n'atteignait même pas le dixième du taux obtenu chez le malade qui nous occupe actuellement. Vous avez, en outre, certainement noté Ténorme différence d'aspect qui existe entre les individus répondant à ces deux types de diabète sucré : les uns sont le plus souvent hauts en couleur et florissants, pourvu, bien entendu, qu'on ne les prenne pas dans la période tout à fait terminale (et encore!) ; les autres sont émaciés, exténués, profondément cachectiques, et cela peu de mois après le début de l'affection.
Mais à propos de ce début même, quelles différences entre ces deux types de diabète sucré !
Dans le diabète arthritique, le début avait été lent, insensible, tellement que, à quelques années près, les malades étaient dans l'incapacité absolue d'en indiquer la date; dans le cas actuel, au contraire, le début est subit et presque « apoplectiforme » : c'est tel jour, à telle heure précise, que les symptômes du diabète ont fait leur apparition.
Comme je vous le disais il n'y a qu'un instant, en lui seul ce mode de début a, au point de vue du diagnostic, une signification considérable. C'est par excellence celui du diabète pancréatique, bien qu'il appartienne aussi au diabète bronzé et au diabète nerveux; mais encore faudrait-il savoir si ces deux dernières formes n'ont pas, le plus souvent, d'étroites affinités avec le diabète pancréatique lui-même.
Si nous cherchons maintenant dans quelle catégorie nous devons ranger notre malade, il faut con-
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fesser qu'il présente d'une façon bien nette presque tous les symptômes du diabète pancréatique. En effet, comme nous l'avons déjà vu, les signes cardinaux : soif, polyurie, polyphagie, glycosurie, se montrent ici avec le développement extraordinaire propre au diabète pancréatique. De même que dans celuici, l'amaigrissement, la faiblesse musculaire sont extrêmes. Un symptôme à la vérité manque, la production de ces selles graisseuses si singulières et dont la comparaison classique due à Bright est tout à fait typique : « selles analogues à du beurre figé après avoir été fondu. » Chez notre malade, les déjections sont, je vous l'ai dit, toujours très molles, presque liquides et plutôt fétides, assez colorées et sans apparence graisseuse. Mais si, à une certaine époque, on a cru devoir attacher à ce symptôme une grande importance pour le diagnostic du diabète pancréatique (importance très réelle quand ce symptôme existe), on a, depuis lors, eu maintes fois l'occasion de constater, de la façon la plus certaine, que le diabète pancréatique est loin de s'accompagner toujours de ces selles spéciales, de sorte que leur absence ne peut, à elle seule, être invoquée contre notre diagnostic de Diabète Pancréatique.
Tel est donc le diagnostic que j'ai porté chez notre malade ; à ce propos je désire vous faire part de la thérapeutique instituée et des résultats obtenus.
Je passerai rapidement sur ceux que donna le traitement opiacé administré pendant les premiers jours (0 gr. 05 à 0 gr. 10 d'extrait thébaïque dans les
vingt-quatre heures, par doses de 0 gr. 01 à 0 gr. 02). Au début, l'amélioration provoquée par ce médicament fut des plus notables, et cela n'a rien d'étonnant, étant donné l'action d'arrêt qu'exerce l'opium sur un certain nombre de sécrétions et notamment sur la sécrétion urinaire. Mais au bout de quelques jours, le malade était dans un état stationnaire ; ni la quantité des urines, ni leur teneur en sucre ne diminuaient sensiblement.
C'est alors que je résolus d'essayer chez cet homme les effets de Y or g anothérapie qui, ainsi que vous avez pu, à plusieurs reprises, le constater vous-mêmes dans le service, nous a, dans des affections diverses, donné de remarquables succès. J'entrepris donc de traiter notre diabétique par l'ingestion de pancréas d'animaux.
Mais avant d'entrer dans le détail de ce traitement et des résultats qu'il a fournis, il ne sera pas inutile de vous indiquer les motifs pour lesquels le traitement du diabète pancréatique par l'injection de suc pancréatique ou l'ingestion de pancréas se trouve être, au point de vue théorique, fort séduisant.
Je dois, à ce propos, vous signaler très rapidement quelques-uns des principaux travaux qui nous ont permis de pénétrer plus avant dans la connaissance du mode de production du diabète pancréatique.
La coïncidence du diabète avec certaines lésions du pancréas est loin d'être un fait d'observation récente : plusieurs auteurs l'avaient constatée dès le commencement du siècle, et l'illustre R. Bright,
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en 1855, en publia un cas auquel j'ai déjà fait allusion.
Mais, en réalité, toutes ces observations isolées étaient restées lettre morte, et le diabète pancréatique date seulement du jour où Lancereaux en donna la description; c'est incontestablement à lui qu'appartient tout l'honneur d'avoir isolé cette entité morbide dont l'importance en nosographie et en pathologie générale devient de jour en jour plus évidente. A côté de Lancereaux, il convient de citer ses élèves et notamment Lapierre (de Sedan), dont la thèse sur le diabète pancréatique peut, aujourd'hui encore, au point de vue clinique, être considérée comme excellente. Thiroloix, plus récemment, a consacré au même sujet, mais à un point de vue différent, une thèse également remarquable.
En dehors de la clinique pure et simple, il se trouve que les auteurs qui se sont occupés de la pathogénie du diabète pancréatique se sont heurtés à toute une série de questions dans lesquelles la Physiologie classique restait muette ou peu s'en faut, quand elle ne se trompait pas grossièrement. Il fallut donc ici, comme maintes fois ailleurs, que la Physiologie se laissât guider par la Clinique. Les résultats de ces recherches furent véritablement surprenants.
Von Mering et Minkowski, dès 1889, montrèrent que la ligature des conduits excréteurs du pancréas ou l'excision d'un segment de cette glande ne suffisaient pas pour produire le diabète; il faut davantage : l'ablation de la glande tout entière. C'est là un fait
très singulier dont l'explication intime est trop compliquée pour que je puisse m'étendre sur les théories qu'elle a provoquées : rétention, pour Hédon, d'une substance nuisible qui normalement doit être détruite par le pancréas; au contraire, pour Lépine, défaut de destruction du sucre normal par suite de l'absence du ferment glycolytique dont cet auteur s'est, par des expériences aussi variées que séduisantes, attaché à démontrer la production dans le pancréas. Ce ferment décomposant chez l'individu normal le sucre qui se trouve en circulation, on conçoit que si le pancréas est radicalement enlevé, sa production et par conséquent la destruction du sucre ne pourront plus avoir lieu.
Mais c'est là un débat dans lequel je ne veux pas entrer. Qu'il me suffise d'insister sur le fait mis en lumière par von Mering et Minkowski, à savoir que le pancréas se comporte à certains points de vue comme une glande vasculaire sanguine1. En effet, puisque la ligature de ses canaux excréteurs ne suffit pas à déterminer le diabète, c'est que les troubles dans l'excrétion du suc pancréatique sont hors d'état de produire cette affection : la glande en grappe n'est donc pas ici en cause. Mais, d'autre part, l'ablation totale du pancréas, en amenant le diabète, vient nous démontrer que cette glande agit indépendamment de tous produits éliminés par son canal excréteur, c'està-dire par un mécanisme tout à fait comparable au
1. Les recherches histologiques de Renaut (de Lyon) sont tout à fait confirmât! ves de cette manière d'envisager les fonctions du pancréas.
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mode d'action des glandes vasculaires sanguines. Une expérience de Minkowski est à cet égard tout à fait démonstrative. Voici en quoi elle consiste : après avoir complètement séparé le pancréas de ses connexions avec le duodénum de façon que [le suc pancréatique ne puisse plus parvenir à l'intestin, une partie de la glande est enlevée, l'autre partie est greffée sous la peau; dans ce cas, le diabète fait défaut, contrairement à ce qui se produit lorsque l'ablation est complète et non suivie de greffe. Il faut donc que, comme les glandes vasculaires sanguines, le pancréas ait une « sécrétion interne », puisque, ne s'abouchant plus dans l'intestin, transporté hors de toutes ses connexions, son action continue à se faire sentir. C'est là un fait entièrement analogue à celui qui se passe chez les animaux thyroïdectomisés chez lesquels la greffe du corps thyroïde soit dans le péritoine, soit sous la peau, suffit à empêcher, pendant un temps plus ou moins long, l'apparition de la cachexie strumiprive.
Ainsi donc, éclairés par les effets merveilleux du traitement thyroïdien dans la thyroïdectomie et le myxœdème, en présence des faits que je viens de vous exposer, nous ne pouvions manquer, par analogie, de tenter chez notre diabétique une cure organothérapique. J'ai fait en sorte de me procurer chaque jour à l'abattoir des Hôpitaux une certaine quantité de pancréas de veau, et chaque jour notre malade a ingéré une dose de cette glande coupée menu dans du bouillon chaud. Tout d'abord la dose fut de
5 grammes par jour, puis, comme aucun phénomène fâcheux ne survenait, elle fut doublée dès la semaine suivante, et bientôt le malade prit quotidiennement 15, 20 et 25 grammes de pancréas. Pendant les dixhuit jours que dura cet essai d'organothérapie, la quantité de prancréas frais ingérée par le patient fut de 250 grammes. Quant aux résultats1, ils restèrent, hélas! à peu près nuls; tout d'abord la quantité d'urine et même de sucre avait semblé diminuer, mais ce ne fut là qu'une apparence, et le dix-huitième jour du traitement notre malade qui, à certains moments, ne pissait plus que 5 litres avec 160 grammes de glycose, était revenu à 6 litres et 250 grammes de sucre. Il convient d'ajouter que cet homme était tout à fait indiscipliné et inintelligent et qu'on n'a jamais pu lui faire suivre un régime méthodique.
\ . Des tentatives analogues d'organothérapie dans le diabète pancréatique ont été faites de différents côtés avec des succès divers. Récemment, M. Ausset, au Congrès de médecine interne de Bordeaux (Voir Semaine Médicale, 1895, p. 376), a dit avoir obtenu de ce traitement des résultats favorables.